PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche I

    Le vivant

    une drupe, deux graines, quatre espèces
    Planche botanique de Coffea arabica : rameau fleuri, fruits, coupe du fruit avec deux graines, graines
    Illustration
    Illustration Coffea arabica L., planche 106 de Köhler's Medizinal-Pflanzen, Gera, 1887 · domaine public. Détails : 1 fleur en coupe, 2 étamines, 3 pistil, 4 calice, 5 et 6 graine de face et de profil, 7 coupe du fruit et ses deux graines, 8 et 9 coupes de la graine, 10 embryon.
    Coupe d'une cerise de café, légendée : peau du fruit ou exocarpe, pulpe ou mésocarpe, couche de pectine, parchemin ou endocarpe, peau du grain ou tégument, grain de café ou endosperme, et le sillon central
    Schéma La coupe de la cerise, de la peau au sillon central · d’après « Coffee Bean Structure », Y tambe, vectorisé par Chabacano, Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0, version française sous la même licence
    Vue éclatée d'une cerise de café en six couches, de haut en bas : la peau rouge, la pulpe, le mucilage translucide, la parche, la pellicule argentée, et les deux grains verts
    Vue éclatée Les six couches de la cerise, de la peau au grain vert, chacune séparée à l'échelle : l'exocarpe rouge, le mésocarpe ou pulpe, le mucilage, la parche ou endocarpe, la pellicule argentée, et les deux grains face à face · composition numérique de Marco De Sousa Rosa, 2026 · © PXL Roasters
    1. Exocarpe, la peauVerte, puis rouge ou jaune selon un seul gène : le jaune des Bourbon et Catuaí amarelos vient d'une mutation de Typica repérée à Botucatu en 1871.
    2. Mésocarpe, la pulpeSucrée, mince chez l'arabica. Ce que la voie humide enlève au dépulpeur, ce que la voie sèche laisse sécher autour de la graine.
    3. MucilageLa couche visqueuse que la fermentation dissout en 36 à 60 heures selon l'altitude (Thurber, 1881, sans le moindre concept microbiologique).
    4. Endocarpe, la parcheL'enveloppe scléreuse, jaune paille, qui donne son nom au « café parche » stocké avant décorticage.
    5. Tégument, la pellicule argentéeFine peau qui se détache à la torréfaction.
    6. Les deux grainesPlates du côté qui se touche, comme sur la coupe 7 de la planche. Quand un ovule avorte, l'autre donne le caracoli. Chaque graine porte 44 chromosomes chez l'arabica, 22 chez toutes les autres espèces cultivées : Piza l'a compté en 1929, sans pouvoir en tirer la conclusion.
    Fleurs blanches de Coffea arabica
    Coffea arabica 2n = 44
    Photographie La Réunion · B. Navez, 2007 · CC BY-SA 4.0
    Cerises vertes de Coffea canephora
    Coffea canephora 2n = 22
    Photographie Ksd5, 2009 · CC0
    Fruits de Coffea liberica
    Coffea liberica 2n = 22
    Photographie Thane, Inde · Dinesh Valke, 2011 · CC BY-SA 2.0
    Feuilles de Coffea stenophylla
    Coffea stenophylla 2n = 22
    Photographie Jardin botanique de Berlin · K. Ziarnek, 2019 · CC BY-SA 4.0

    01Deux planches d’archives

    Robusta en fleur, Preanger, Java
    Robusta en fleur, Preanger, Java
    Planche en couleurs de Coffea arabica : feuilles, fleurs et fruits
    Archive Coffea arabica : feuilles, fleurs et fruits, peint d’après nature par M. E. Eaton · Ukers, All About Coffee, 1922, p. 8 · domaine public
    Planche des détails de la germination du caféier
    Archive Détails de la germination du caféier, dessin de Ch. Kmoch · Ukers, All About Coffee, 1922, p. 133 · domaine public
    Planche II

    La carte des variétés

    de gauche à droite : le genre, les espèces, le Yémen, puis tout ce qui en est sorti ; de haut en bas : les Canephora, les hybridations, les arabica
    Lignée
    croisement, hybridemutationsélectionfiliation débattue
    ×0,85 · molette, glisser, clic
    Planche III

    Les routes d'introduction

    une variété est aussi un voyage
      Planche IV

      La chronique

      la plante et le monde du café, en cinq chapitres

      L'histoire, en 9 temps

      Chaque âge tient en quelques lignes ; « en savoir plus » ouvre le récit complet, avec en marge les repères de l'histoire générale. Les repères datés, eux, sont plus bas.

      02Les légendes du café, et la date de leurs textes

      Ce chapitre ne demande pas si les grands récits d'origine du café sont vrais, il demande de quand datent les textes qui les portent, et ce que l'écart entre la date du texte et la date des faits laisse voir.

      En savoir plusReplier2 137 mots

      L'histoire du café circule avec un fonds de récits que presque tout le monde connaît et que presque personne ne date. Le chevrier et ses bêtes agitées, le saint exilé qui fait bouillir des baies, les sept graines rapportées d'Arabie dans une barbe, le plant abreuvé pendant la traversée par un officier qui se prive d'eau, les semences obtenues d'une épouse de gouverneur, le pape qui goûte la boisson des infidèles et la trouve bonne.

      Ces récits sont beaux, ils sont enseignés, ils sont peints sur des sacs et sur des enseignes. Il existe pourtant à leur sujet une question modeste et vérifiable, qui n'est pas celle de leur vérité : dans quel livre, en quelle année, ce récit apparaît-il pour la première fois par écrit ? La réponse est un fait d'archive, qu'on peut établir et citer, alors que la vérité d'une scène vieille de mille ans ne se laisse pas établir du tout.

      Un récit tardif n'est pas pour autant un récit faux : il arrive qu'une tradition orale ancienne attende des siècles avant d'être imprimée. Mais quand on connaît la date du texte, on sait au moins à quelle époque le récit a été utile, et à qui.

      Le plus ancien texte suivi sur l'origine du café n'est ni européen ni légendaire. Abd al-Qadir ibn Muhammad al-Ansari al-Jaziri al-Hanbali achève en 996 de l'hégire, le comput musulman qui commence en 622, c'est-à-dire en 1587 de notre ère, un traité intitulé Umdat al-safwa fi hill al-qahwa, que l'on rend à peu près par « ce sur quoi s'appuient les gens purs touchant la licéité du café ». Le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote Arabe 4590.

      Il compte sept chapitres : l'étymologie du mot, les vertus du grain, puis surtout la querelle religieuse de La Mecque en 1511 et la réfutation de ceux qui voulaient interdire la boisson, et il s'achève sur un recueil de vers arabes composés pendant cette querelle. Une note latine portée sur la garde du volume résume : livre en sept chapitres, publié l'an 996 de l'hégire, alors que cent vingt ans avaient passé depuis que l'usage de cette boisson s'était fixé en Arabie heureuse.

      Or ce texte ne raconte ni chèvres ni miracle. Il attribue l'adoption du café à un mufti d'Aden, c'est-à-dire à un juriste chargé de dire le droit, Jamal al-Din al-Dhabhani, mort vers 1470, qui en aurait répandu l'usage vers 1454. Cent trente ans séparent la chose racontée du texte qui la raconte, et al-Jaziri renvoie lui-même à un auteur antérieur, Shihab al-Din, dont aucun exemplaire n'est connu. Le plus ancien témoin conservé s'appuie donc sur un témoin perdu.

      Ce manuscrit arrive en Europe dans les bagages de Nointel, ambassadeur de Louis XIV auprès de la Porte ottomane. Antoine Galland, l'orientaliste qui donnera plus tard aux Mille et une nuits leur forme française, l'analyse et le traduit en partie sous le titre De l'origine et du progrès du café, en 1699. Plus d'un siècle après, Sylvestre de Sacy en édite les deux premiers chapitres dans sa Chrestomathie arabe, recueil de morceaux choisis destiné aux élèves de l'École des langues orientales, parue en 1806 et reprise en 1826.

      Le compte est instructif : entre l'usage attesté vers 1454 et le traité de 1587, cent trente ans ; entre le traité et sa première lecture française, cent douze de plus.

      Le chevrier, lui, entre dans l'imprimé en 1671. Le livre est de Antonio Fausto Naironi, maronite, professeur de langues chaldéenne et syriaque au collège de Rome : De saluberrima potione cahue, seu cafe nuncupata discursus, imprimé à Rome chez Michele Ercole, et dédié à un cardinal. C'est le premier traité imprimé consacré au café seul. On y trouve un gardien de troupeau en Arabie heureuse, des bêtes qui s'animent après avoir mangé certains fruits, un religieux du voisinage qui en tire une décoction pour tenir ses frères éveillés.

      On n'y trouve pas de nom. Le chevrier ne s'appelle Kaldi que dans des reprises postérieures, et je n'ai pas réussi à fixer avec certitude la date à laquelle ce nom s'attache au personnage : on l'annonce tantôt dans des versions anglaises du XIXe siècle, tantôt dans la diffusion massive qu'en donne Ukers en 1922, et je n'ai vérifié moi-même aucune de ces occurrences les plus anciennes.

      Ce qui est sûr et vérifiable, c'est que le nom est absent du texte de 1671. Les faits racontés sont couramment placés vers le IXe siècle ; le texte, lui, a huit siècles de moins.

      Galland, en 1699, ne se prive pas de le dire. Il reproche à Naironi d'avoir accueilli comme histoire les récits d'Omar et du chevrier abyssin, puis il ajoute une remarque qui éclaire mieux la scène que n'importe quelle réfutation : l'abbé et ses moines, écrit-il en substance, ce sont le mufti Gemaleddin et Muhammad al-Hadrami, et les moines sont des derviches, c'est-à-dire des membres d'une confrérie soufie qui veillent en récitant.

      Le récit yéménite a été traduit en couvent. On comprend sans mal l'utilité de cette traduction : en 1671, à Rome, dans un ouvrage dédié à un prince de l'Église, une boisson venue du monde musulman gagne beaucoup à avoir été révélée à des religieux. Ce n'est pas une falsification, c'est un travail d'acclimatation, le même qu'ont subi bien des plantes et bien des mots.

      Le cheikh Omar suit le même chemin, en sens inverse. La tradition le place en 656 de l'hégire, soit 1258, exilé sur la montagne d'Ousab pour un écart de conduite, réduit à faire bouillir les baies qu'il trouve, puis rappelé en triomphe à Moka où l'on bâtit un couvent pour lui. Le socle écrit est le manuscrit de 1587, donc trois siècles et demi après les faits supposés, et le récit n'atteint le public français qu'avec Galland en 1699 et Jean de La Roque en 1716.

      Entre-temps il s'est chargé : dans une version que rapporte Ukers, le maître mort réapparaît sous un voile et grandi de dix coudées, une eau jaillit du sol, un oiseau au plumage merveilleux mène l'exilé jusqu'à l'arbre. Ukers lui-même n'en fait pas mystère : dans la chronologie qui clôt son livre, la date de 1258 porte un appel de note qui renvoie à un seul mot, « légendaire », et un second qui signale que la date est approximative.

      Le principal vecteur du récit le signale donc comme récit. Ce que la légende d'Omar apporte est net : elle rattache le café à une lignée de saints, celle de Chadhili, patron de Moka, et elle donne à une boisson contestée par les juristes un protecteur que les juristes ne peuvent pas récuser.

      Il existe un cas où la datation est complète, et il sert de modèle à tous les autres. Vienne, 1683 : la ville assiégée, l'armée ottomane qui se retire, les sacs de grains verts abandonnés, Kolschitzky qui les reçoit en récompense et ouvre la Bouteille bleue. Ce récit apparaît pour la première fois en 1783, sous la plume de Gottfried Uhlich, exactement un siècle après le siège, et l'historien Karl Teply l'a établi en 1980.

      L'archive de la ville dit autre chose : le privilège de servir du café à Vienne est accordé le 17 janvier 1685 au marchand arménien Johannes Diodato. Le récit d'Uhlich a pourtant gagné, il a sa statue et sa rue. C'est le cas d'école, parce qu'on y voit à quoi sert un centenaire : en 1783, Vienne se raconte son siège, et la fondation du café viennois y trouve un héros plutôt qu'un privilège commercial.

      La tradition indienne de Baba Budan, pèlerin revenu de La Mecque avec sept graines fertiles dissimulées sur lui, plantées sur les pentes de Chikmagalur, résiste à cet exercice. Ukers, en 1922, la donne pour vraisemblable tout en hésitant sur la date, « dès 1600 » selon les uns, 1695 selon une autorité qu'il juge meilleure, et sa chronologie marque l'entrée de deux signes à la fois, date approximative et récit légendaire.

      Je n'ai pas trouvé la première mise par écrit du récit des sept graines et je ne la donne donc pas. Ce qui est attesté est plus banal et plus solide : du café poussait dans les monts de Mysore bien avant que les Anglais n'y entreprennent des plantations en 1840, la chaîne porte le nom de Baba Budan, et le sanctuaire existe. Le chiffre sept, nombre de bénédiction, et la cachette dans la barbe appartiennent à la vie ultérieure du récit, celle où une histoire se précise en vieillissant.

      Gabriel de Clieu offre le cas contraire, celui où l'on possède un auteur. Le récit du plant emporté sous châssis de verre et arrosé pendant la traversée avec sa propre ration d'eau vient d'une lettre de l'intéressé, publiée dans L'Année littéraire en 1774. C'est un témoignage de première main, et il est écrit une cinquantaine d'années après la traversée, l'année même de la mort de son auteur, qui avait alors près de quatre-vingt-huit ans.

      Ukers relève les flottements : les uns datent l'arrivée de 1720, les autres de 1723 ; Jardin suppose deux voyages, dont un manqué, pour concilier les deux ; on hésite entre un plant et trois, de Clieu disant un. La phrase sur l'eau partagée est de sa main, et elle a fait son chemin : poème dans L'Année littéraire la même année, vers d'Esmenard, service de porcelaine commandé en son honneur, jardin botanique de Fort-de-France ouvert en 1918 et dédié à son nom.

      On peut lire cette réussite sans mépris et sans naïveté : elle place une fortune coloniale sous le signe d'un dévouement privé, un homme et une plante, là où il y eut des flottes, des monopoles et un travail forcé.

      Francisco de Melo Palheta pose la même question avec moins de documents. Ce qui est attesté administrativement tient en peu de mots : en 1727, un officier de la couronne portugaise est envoyé à Cayenne pour une affaire de frontière, et il revient avec des semences et des plants. Le bouquet offert par l'épouse du gouverneur, où seraient cachées les graines que la Guyane française interdisait d'exporter, appartient à une autre couche du récit, et je n'ai pas pu en dater la première rédaction.

      Deux indices négatifs méritent d'être notés plutôt qu'un verdict : Ukers, en 1922, ne porte pas cet épisode dans sa chronologie, où l'entrée brésilienne de ces années-là ne mentionne que l'échec de la plantation de Pará en 1723 ; et la version galante circule surtout dans la littérature du XXe siècle, où Pendergrast la reprend en 1999. La scène fait commencer la plus grande économie caféière du monde par un cadeau, c'est-à-dire par une faveur accordée, plutôt que par une mission d'État et par ce que la plantation a exigé ensuite en hommes.

      Reste le pape. Aucun acte pontifical connu ne porte sur le café, ni pour l'interdire ni pour le bénir. Ukers rapporte l'histoire des prêtres demandant à Clément VIII de proscrire la boisson de Satan, et du pape qui y goûte et propose de la baptiser, en l'introduisant par une formule prudente, « selon une légende très citée », et sans nommer de source. Le détail qui compte est ailleurs : il ne fait pas figurer cet épisode dans sa chronologie, alors qu'il y fait figurer Rhazès, Avicenne et Omar avec la marque « légendaire ». Je n'ai pas trouvé la première version imprimée de cette scène et je n'en propose donc aucune.

      Ce qui se date autour d'elle, en revanche, se date bien : en 1585, Gianfrancesco Morosini rapporte au Sénat de Venise que les Turcs boivent une eau noire faite d'une graine nommée cavee ; en 1615, Pietro Della Valle écrit de Constantinople qu'il en rapportera. L'anecdote du baptême règle en une scène la question que ces années posaient vraiment, celle de savoir si une boisson d'islam pouvait devenir chrétienne. La dédicace du livre de Naironi à un cardinal, en 1671, répond à la même question par un autre moyen.

      Mis bout à bout, ces écarts dessinent une pente. Le plus ancien témoignage écrit est arabe, sobre, administratif : un mufti d'Aden, une date, une querelle de droit. Les scènes pittoresques, le chevrier, l'oiseau merveilleux, le pape amusé, le bouquet de la gouvernante, sont plus tardives et, pour la plupart, européennes. Cela ne les disqualifie pas, cela les situe. Ukers, qui les a plus que quiconque fait circuler, avait pris soin de mettre au bas de sa chronologie deux notes de trois mots, l'une pour les dates approximatives, l'autre pour les faits légendaires ; l'usage qu'on a fait de son livre a souvent effacé ces notes.

      La proposition de ce chapitre est de les remettre : garder les récits, qui ont leur beauté et leur utilité, et poser à côté de chacun la date de son plus ancien texte.

      Abd al-Qadir ibn Muhammad al-Ansari al-Jaziri al-Hanbali, Umdat al-safwa fi hill al-qahwa, 996 de l'hégire (1587), Bibliothèque nationale de France, manuscrit Arabe 4590 ; description du manuscrit, des sept chapitres et de la note latine de garde dans Ukers, All About Coffee (1922), section sur le manuscrit arabe. Attribution de l'adoption du café à Jamal al-Din al-Dhabhani, mufti d'Aden mort vers 1470, vers 1454 : al-Jaziri, repris par la littérature savante ; Ukers écrit Moka là où les études récentes écrivent Aden. Renvoi d'al-Jaziri à Shihab al-Din, ouvrage perdu : Ukers, même section, d'après La Roque. Antoine Galland, De l'origine et du progrès du café, 1699, traduction partielle du manuscrit ; critique de Naironi et identification de l'abbé et des moines au mufti Gemaleddin, à Muhammad al-Hadrami et aux derviches : Galland, cité par Ukers, chapitre III. Antoine Isaac Silvestre de Sacy, Chrestomathie arabe, Paris, 1re édition 1806, 2e édition 1826, qui donne les deux premiers chapitres d'al-Jaziri. Antonio Fausto Naironi, De saluberrima potione cahue, seu cafe nuncupata discursus, Rome, typis Michaelis Herculis, 1671, dédié à un cardinal : page de titre de l'exemplaire numérisé (Internet Archive, bub_gb_XqtX_0BdDbwC) ; premier traité imprimé consacré au café seul selon Ukers 1922, chapitres III et bibliographique. Absence du nom Kaldi dans le texte de 1671 : page de titre et texte de Naironi, ainsi que la notice Kaldi de Wikipédia en anglais, qui fait du nom un ajout postérieur ; la date exacte de l'attachement du nom au personnage n'a pas pu être établie ici. Jean de La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse, Paris, André Cailleau, 1716, contenant un Mémoire concernant l'arbre et le fruit du café et un Traité historique de l'origine et du progrès du café (titre complet dans le Catalogue collectif de France, notice CCFr ark:/06871/0011738666) ; la chronologie d'Ukers date cet ouvrage de 1715. Chronologie d'Ukers 1922 et ses deux appels de note, [L] Approximate Date et [M] Legendary, appliqués notamment à Rhazès vers 900, Avicenne vers 1000, Omar en 1258 et Baba Budan vers 1600. Versions du récit d'Omar, dont celle du spectre voilé et de l'oiseau : Ukers 1922, chapitre III. Vienne : privilège de servir du café accordé le 17 janvier 1685 au marchand arménien Johannes Diodato (archives de la ville de Vienne) ; invention du récit de Kolschitzky par Gottfried Uhlich en 1783, établie par Karl Teply en 1980. Baba Budan : Ukers 1922, chapitre sur la propagation, qui hésite entre 1600 et 1695 et marque l'entrée comme légendaire ; début des plantations anglaises en Inde en 1840, même chapitre. La première mise par écrit du récit des sept graines n'a pas été trouvée. Gabriel de Clieu : lettre de de Clieu publiée dans L'Année littéraire en 1774, citée et discutée par Ukers 1922, chapitre II, qui relève les divergences de date (1720 ou 1723), l'hypothèse des deux voyages proposée par Jardin, et l'hésitation entre un plant et trois ; notice nécrologique du Mercure de France, décembre 1774 ; jardin botanique de Fort-de-France ouvert en 1918. Francisco de Melo Palheta : mission de 1727 à Cayenne pour un différend de frontière, tradition brésilienne du bouquet rapportée notamment par Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), chapitre 1 ; la chronologie d'Ukers 1922 ne mentionne pour ces années que l'échec de la plantation de Pará en 1723 ; la première rédaction de la version galante n'a pas été trouvée. Clément VIII : Ukers 1922, p. 26, qui donne l'épisode comme « légende très citée » sans source et ne le porte pas dans sa chronologie ; aucun document pontifical connu ; la première version imprimée n'a pas été trouvée. Repères datés du même moment : rapport de Gianfrancesco Morosini au Sénat de Venise, 1585, et lettre de Pietro Della Valle depuis Constantinople, 1615, tous deux cités par Ukers 1922, chapitre sur l'Italie. Texte intégral d'Ukers consulté d'après l'édition Project Gutenberg, ebook 28500.
      610000 av. J.-C. à 1500

      03Avant 1500, les origines et ce qu'on n'en sait pas

      Une espèce née d'un accident, un usage né d'une veille religieuse, et une histoire écrite si tard que ses plus vieilles dates sont ses récits les plus jeunes.

      En savoir plusReplier1 524 mots

      -300000Apparition d'Homo sapiens en Afrique-3300Premières écritures en Mésopotamie622Hégire, début du calendrier musulman1347La peste noire atteint l'Europe1453Prise de Constantinople par les Ottomans1492Christophe Colomb atteint l'Amérique

      Deux repères de cette période ne parlent pas d'hommes, et ce sont les seuls qui reposent sur une mesure plutôt que sur un récit. Il y a 610 000 à 350 000 ans, sur les hauts plateaux d'Afrique de l'Est, deux caféiers sauvages se croisent : Coffea canephora, l'espèce qu'on appelle aujourd'hui le canephora, et Coffea eugenioides, qu'on ne boit pas. Le descendant garde les jeux de chromosomes de ses deux parents au lieu de n'en retenir qu'un seul, doublement qui le rend fertile là où un hybride ordinaire resterait stérile, et il en naît une troisième espèce, Coffea arabica. C'est ce qu'a établi l'équipe de Salojärvi en 2024 en comparant les génomes des trois espèces. Deux conséquences en découlent.

      La première est que l'arabica est jeune : son hybridation est à peine plus ancienne que notre propre espèce. La seconde est qu'il est né d'une seule rencontre, peut-être d'un seul couple de plantes. Une espèce qui commence ainsi ne contient, au départ, que la diversité de ses deux parents. Voilà le premier des deux étranglements dont ce site suit les effets. Le second, celui du Yémen, est à la fin de ce chapitre : il n'a rien créé, il a resserré.

      Quand la rouille sera repérée à Ceylan en 1869 et fera en vingt ans le tour de l'océan Indien, ce n'est pas seulement une maladie qui voyage, c'est une plante presque sans variantes qui paie une facture ouverte il y a un demi-million d'années. Le catalogue de World Coffee Research constate encore en 2025 que 97,55 % des cultivars brésiliens descendent du Typica et du Bourbon.

      Le second repère mesuré est plus délicat, et il faut dire ce qu'il n'est pas. Il y a environ 30 500 ans, les modèles de génétique des populations font diverger les arabicas sauvages d'Éthiopie et la population qui fondera plus tard les cultivars. Ces modèles, SMC++ et fastsimcoal2, lisent les génomes d'aujourd'hui et calculent à rebours les tailles de population qui expliqueraient ce qu'on observe.

      Ils ne datent donc aucun geste humain : personne ne cultivait quoi que ce soit il y a 30 500 ans. Ils datent le moment où deux groupes de plantes ont cessé d'échanger leurs gènes. Prendre cette date pour une domestication revient à confondre une séparation naturelle avec une décision.

      Entre ce chiffre et le XVe siècle, la chronique a un trou, et ce trou est le vrai sujet du chapitre. Aucun des repères qui suivent ne repose sur une fouille, un grain carbonisé ou un récipient daté : ils reposent tous sur des textes, et tous ces textes sont écrits des siècles après les faits qu'ils rapportent. Une boisson ne laisse rien : on ne conserve pas une infusion, on ne pétrifie pas une veillée.

      Ce que nous appelons l'origine du café est donc, littéralement, de la mémoire mise par écrit tard, par des gens qui avaient une raison de l'écrire.

      Cette raison, on peut la nommer. Le premier récit qu'on tienne pour authentique est celui du cheikh Abd al-Qadir, rédigé en 1587, conservé en manuscrit arabe à la Bibliothèque nationale à Paris et traduit par Antoine Galland en 1699. 1587, c'est soixante-seize ans après le procès de La Mecque, en plein siècle de querelle : le café y est attaqué comme une nouveauté, et une nouveauté se défend par une ascendance.

      Écrire l'origine du café, au XVIe siècle, c'est plaider. De ce manuscrit sortent Galland, La Roque en 1716, Ukers en 1922, puis les pages que vous lisez : toute notre connaissance des origines passe par un texte, deux traductions et deux compilateurs.

      Les deux plus anciennes dates de la frise se lisent à cette lumière. Vers 900, Rhazès, le grand médecin de Bagdad, aurait le premier mentionné le café sous le nom de bunchum ; vers 1000, Avicenne en aurait expliqué les vertus, sous le même nom. Ukers marque ces deux dates comme légendaires, et il a raison : un mot ne prouve pas une plante. Rien ne garantit que le bunchum des manuscrits désigne le grain que nous buvons.

      Il faut ajouter que ces deux attributions sont commodes. Rhazès et Avicenne sont les deux plus hautes autorités médicales de l'islam ; les donner pour premiers témoins, c'est doter le café d'un brevet de médecine, précisément ce qui se discutera devant les juges de La Mecque en 1511. Ces dates légendaires ne sont pas des erreurs innocentes. Ce sont des arguments.

      Vers 1258 vient la légende la mieux tenue, celle du cheikh Omar, disciple de Chadhili et saint patron de Moka. Exilé à Ousab pour un écart de conduite, il survit en faisant bouillir des baies ; les malades de Moka viennent le consulter, guérissent de la décoction, et le rappellent en triomphe. Ce récit a pour lui d'être dans la chronique arabe que Galland a traduite, c'est-à-dire dans la source la plus proche que nous ayons, et La Roque lui donnait sa préférence en 1732.

      Il a aussi une forme reconnaissable : la découverte y naît de la nécessité et non du hasard. Ukers le classe malgré tout parmi les légendes, et la prudence s'en tient là : c'est la plus ancienne histoire que les buveurs de café se soient racontée sur eux-mêmes, ce qui ne la rend pas vraie.

      Reste Kaldi, vers 850, le chevrier d'Abyssinie dont les chèvres dansent et dont le bouc, d'ordinaire si digne, gambade. C'est la légende que tout le monde connaît, et la plus jeune de toutes. Elle est tardive, elle est d'origine française, et La Roque la démontait déjà en 1732 en lui opposant l'histoire du mufti d'Aden, ce juriste religieux dont les soufis yéménites tenaient leur usage.

      Un détail suffit à la dater de l'intérieur : le moine, dans cette version, jette d'abord les baies au feu, et c'est l'odeur du grain grillé qui le convertit. La torréfaction est donc déjà là, dans un récit censé raconter l'instant où l'on ignorait tout du café. La chronologie des faits est ici l'inverse de celle des textes : plus la date affichée est ancienne, plus le récit est récent. La chèvre, elle, est restée sur les paquets.

      Le premier fait solide de l'histoire humaine du café arrive donc tard, et il n'arrive pas en Éthiopie. Aux XVe et XVIe siècles, le Yémen met en culture du matériel venu d'Éthiopie, probablement par Zeila et Aden. Pourquoi là, et non dans le pays où la plante pousse toute seule ? Parce qu'il y fallait autre chose que des caféiers : des terrasses, de l'eau conduite, un port et un État capable de taxer.

      Le Yémen avait les quatre. Bani Matar, Haraz, Yafe' sont des versants aménagés, cultivés en sec et irrigués, à distance des forêts humides. Ce hasard écologique, relevé par McCook, a eu une conséquence mondiale : la rouille du caféier vit dans ces forêts, et la culture yéménite s'est installée hors de sa portée. Trois siècles durant, le monde a bu un café que sa principale maladie n'avait pas suivi, ce qui laissera croire aux planteurs du XIXe siècle qu'elle n'existait pas.

      À la même époque, entre 1450 et 1500, les confréries soufies, ces fraternités mystiques de l'islam dont les offices se tiennent la nuit, adoptent la décoction pour veiller. On a là les deux moitiés de l'affaire : un pays qui sait produire et un usage qui donne une raison de boire. Le prix de ce passage se lit encore dans les plantes. Presque tout l'arabica cultivé hors d'Éthiopie descend du petit nombre de pieds passés par le Yémen : Montagnon et ses collègues n'y retrouvent en 2022 que trois groupes génétiques, SL34, Typica-Bourbon et New-Yemen, et montrent au passage qu'un nom local comme l'Udaini ne désigne pas une lignée mais une réputation. Un nom de terroir n'est pas un génotype, et c'est vrai depuis le début.

      Puis le café quitte les mosquées et prend la route des pèlerins. De 1470 à 1500, l'usage gagne La Mecque et Médine depuis Aden. Ce déplacement de quelques centaines de kilomètres est le plus important de la période, car La Mecque n'est pas une ville comme une autre : le monde musulman entier y vient chaque année et en repart. Une boisson adoptée là est distribuée partout, gratuitement, par des voyageurs qui n'ont rien à vendre.

      La diffusion fulgurante du siècle suivant a ce mécanisme et pas un autre. Le premier interdit aussi : c'est à La Mecque, en 1511, que le café rencontre sa première police, parce que c'est là qu'il était devenu visible de tous.

      Une dernière ligne de la frise demande de la prudence. Ukers date de 1505 environ l'introduction du caféier à Ceylan par les Arabes. Rien ne la confirme, aucun repère ultérieur ne s'y raccroche, et la véritable plantation de Ceylan est hollandaise, en 1658. On garde la mention parce qu'elle figure dans la chronologie de référence, et le doute avec elle. Voilà l'état du dossier en 1500 : une espèce née d'un accident, une culture installée sur des terrasses, un usage religieux en train de devenir urbain, un port qui va compter, et pas une seule page écrite par ceux qui vivaient tout cela.

      Hybridation de C. canephora et C. eugenioides, doublement chromosomique et naissance de C. arabica, datation entre 610 000 et 350 000 ans : Salojärvi et al., Nature Genetics 56 (2024), p. 722-725, repère « il y a 610 000-350 000 ans » de la chronique. Divergence modélisée vers 30 500 ans et méthodes SMC++ / fastsimcoal2 : Salojärvi et al. 2024, repère « il y a ~30 500 ans », qui précise lui-même qu'il s'agit d'un résultat de génomique et non d'une date de domestication. Première observation d'Hemileia vastatrix à Ceylan le 6 novembre 1869 et tour de l'océan Indien de 1876 à 1894 : repères « 1869 » et « 1876-1894 » de la chronique. Part des cultivars brésiliens descendant de Typica et Bourbon, 97,55 % : World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, repère « 2025 ». Récit d'Abd al-Qadir rédigé en 1587, manuscrit arabe de la Bibliothèque nationale de France, traduction d'Antoine Galland en 1699 : Ukers 1922, chronologie p. 725, repère « 1587 ». Rhazès vers 900 et Avicenne vers 1000, bunchum, dates marquées légendaires : Ukers 1922, chronologie p. 725, repères « vers 900 » et « vers 1000 ». L'argument selon lequel ces attributions servaient à donner au café une caution médicale est une lecture proposée ici, non une affirmation d'Ukers. Cheikh Omar, Chadhili, exil à Ousab et fondation de Moka : Ukers 1922, p. 13-14 et chronologie p. 725 (légende) ; Galland 1699 ; La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716), traduction de 1732, traité historique ; repère « vers 1258 ». Kaldi, version française tardive, chèvres et bouc, baies jetées au feu et odeur du grain grillé, réfutation par Galland en 1699 et par La Roque en 1732 : Ukers 1922, p. 14-15 ; La Roque 1732, p. 311 ; repère « vers 850 ». Mise en culture au Yémen à partir de matériel éthiopien, passage probable par Zeila et Aden, terrasses de Bani Matar, Haraz et Yafe', culture en sec et irriguée à l'écart des forêts humides où vit la rouille : McCook, Coffee Is Not Forever (2019), p. 12-13 ; Livre café, ch. 3 ; repère « XVe-XVIe siècles ». Trois groupes génétiques yéménites SL34, Typica-Bourbon et New-Yemen, et le fait qu'un nom vernaculaire comme Udaini ne désigne pas un génotype : Montagnon et al., Agronomy 12 (2022), même repère. Adoption par les confréries soufies pour veiller, Aden puis La Mecque : La Roque 1716, traité historique ; Ukers 1922 ; Livre café, ch. 5 ; repère « vers 1450-1500 ». Diffusion vers La Mecque et Médine depuis Aden de 1470 à 1500 et introduction supposée du caféier à Ceylan vers 1505 : Ukers 1922, chronologie p. 725, repère « 1470-1500 ». Plantation hollandaise de Ceylan en 1658, opposée ici à cette date de 1505 : repère « 1658 » de la chronique. Le lien entre le pèlerinage et la vitesse de diffusion, ainsi que le rapprochement entre la visibilité acquise à La Mecque et la condamnation de 1511, sont des explications proposées ici à partir des repères « 1470-1500 » et « 1511 », et non des affirmations des sources.
      1500 à 1600

      04Le XVIe siècle, du Yémen à l'Empire ottoman

      En cent ans, une veillée de confréries devient une institution urbaine, une ligne de recettes fiscales et une rumeur imprimée en Europe ; l'agent de cette transformation n'est pas le goût, c'est une conquête.

      En savoir plusReplier1 528 mots

      1517Luther affiche ses 95 thèses à Wittenberg1520Soliman le Magnifique monte sur le trône ottoman1543Copernic publie De revolutionibus1571Bataille navale de Lépante1588Échec de l'Invincible Armada

      En 1500, le café est une coutume régionale : on le boit au Yémen et dans les villes saintes du Hedjaz, et nulle part ailleurs. En 1600, on le boit du Caire à Constantinople, dans des salles qui ont une enseigne, un tarif et un patron ; un empire en tire une rente ; un botaniste l'a décrit en latin dans un livre imprimé à Venise.

      Cent ans pour passer de l'un à l'autre. Il serait commode d'attribuer cela au goût, mais le goût n'explique jamais une vitesse. Celle-ci tient dans deux dates de conquête que la frise laisse côte à côte sans les relier.

      En 1516 et 1517, Sélim Ier abat le sultanat mamelouk et prend la Syrie puis l'Égypte ; la chronique retient qu'il rapporte du café à Constantinople parmi son butin. En 1536, les Ottomans occupent le Yémen. Ces deux dates, ensemble, placent dans un seul espace politique le pays qui produit, les routes qui transportent et les villes qui consomment. Entre Moka et le Bosphore, le café n'a plus de frontière à franchir, seulement des douanes du même État.

      La marchandise remonte par Djedda et Suez vers Le Caire et Constantinople, et le gouverneur de Moka verse chaque année sa rente au trésor. Le café cesse alors d'être un usage pour devenir une recette, et cela décide du reste du siècle.

      La conquête ne déplace pas que des ballots, elle déplace des hommes. Les premières maisons de café de Constantinople, en 1554, sont ouvertes par Schemsi, venu de Damas, et Hekem, venu d'Alep, c'est-à-dire par deux hommes des provinces arabes annexées trente-sept ans plus tôt. La capitale n'a pas inventé le café : elle l'a appris de ses nouveaux sujets, et le mot lui-même est arrivé avec eux. Un empire, c'est d'abord une machine à faire circuler les habitudes des vaincus.

      Dans le même temps, la boisson change de nature sans changer de recette. En 1510, au Caire, les derviches yéménites, c'est-à-dire les membres des confréries, la boivent les nuits de dévotion dans un grand vase de terre rouge : le supérieur y puise pour chacun en psalmodiant, puis le bol passe aux laïcs. C'est un rite, et il ne coûte rien. En 1554, à Constantinople, la tasse coûte un aspre, petite monnaie d'argent ottomane, et l'on s'assoit sur des sofas tenus propres.

      Entre ces deux scènes, l'essentiel est arrivé : le café a un prix. Une boisson qui a un prix a un fournisseur, un local, une clientèle et un impôt possible. Elle a aussi un sous-produit, car du même fruit on tire deux boissons, celle des grains et celle des coques, le « café de la Sultane ».

      La série d'interdits, La Mecque en 1511, Le Caire en 1534, Constantinople en 1543 puis vers 1580, est détaillée dans le récit consacré à la question, qui montre que le motif n'était pas la boisson mais la salle. Ce que la chronique ajoute, c'est le calendrier. Soliman fait jeter le café à la mer à Constantinople en 1543, sept ans après que ses troupes ont pris la province dont le café le paie, et le commerce continue par la ville même qui vient de le condamner.

      Le même État interdit d'un côté ce qu'il taxe de l'autre, dans la même décennie. La contradiction n'a pas duré, parce qu'une administration finit toujours par préférer la recette au principe.

      La sortie se lit dans deux repères qu'on ne rapproche jamais. En 1524, le cadi de La Mecque, c'est-à-dire le juge de la ville, ferme les maisons de café pour désordres mais laisse boire chez soi ; son successeur les rouvre sous licence. Vers 1580, à Constantinople, le mufti ayant fait déclarer le café grillé charbon, donc interdit, Mourad III fait fermer les salles, et les officiers chargés de les tenir closes ferment les yeux contre paiement.

      Une licence et un pot-de-vin sont la même solution, une fois légale et une fois non : dans les deux cas, l'interdit se transforme en tarif. Le pouvoir ottoman a fait au détail ce qu'il faisait déjà en gros à Moka. Il a cessé d'empêcher et commencé à percevoir.

      Le terrain de la dispute, lui, est médical. La médecine du temps classe chaque substance par degrés de chaud, de froid, de sec et d'humide, et la licéité peut se déduire de ce classement. En 1511, à La Mecque, les deux frères Hakimani, médecins persans, déclarent la plante froide et sèche ; l'un d'eux craignait pour sa clientèle. Douze ans plus tard, vers 1523, un médecin du Caire pose la même question et y répond par la négative : le café monte à la tête, donc il n'est pas licite.

      Cette fois l'affaire meurt, et la chronique dit pourquoi. Les médecins du Caire tenaient à ce nouvel adjuvant de leur pharmacopée. Entre 1511 et 1523, le café est passé de la nouveauté suspecte à l'actif professionnel, et son sort juridique a suivi son sort économique. La doctrine n'avait pas bougé ; les intérêts, si. Là où personne n'avait d'intérêt contre lui, à Damas, à Alep, il n'y eut aucune querelle.

      Un autre repère montre le même retournement, mais au sommet. Le sérail, la cour du sultan, se dote d'officiers du café, les kahvedjibachi, au moment même où les religieux obtiennent des fermetures. Et dans les salles de Constantinople on voit venir les futurs juges, les cadis de province en quête d'un poste, les professeurs, les officiers du sérail et les marchands. On appelait ces maisons des « écoles des sages ». Dans un empire où les charges s'obtiennent par la présence et la recommandation, une pièce où s'assoient à la fois ceux qui nomment et ceux qui attendent d'être nommés est un bureau de placement.

      Voilà qui explique la nervosité du pouvoir mieux que le mot de sédition. Ce n'est pas seulement qu'on y parle, c'est qu'on y distribue des carrières.

      Un repère demande en revanche d'être tenu à distance. Vers 1573, lit-on, refuser du café à sa femme était chez les Turcs un motif légitime de divorce. La formule a voyagé de voyageur en voyageur jusqu'à Ukers, qui la donne d'après un auteur du XIXe siècle, et nous ne l'avons vérifiée nulle part. Ce qu'elle atteste sûrement, c'est que le café ottoman n'était pas qu'une affaire de salles publiques : il était entré dans les maisons, assez pour que les Européens le décrivent comme une institution domestique avant d'en avoir goûté.

      Car les Européens finissent par regarder, et la façon dont ils regardent décide des deux siècles suivants. En 1582, le médecin allemand Leonhard Rauwolf décrit à Alep le « chaube » : c'est la première mention imprimée du café en Europe. En 1585, Gianfrancesco Morosini, magistrat vénitien à Constantinople, rapporte au Sénat que les Turcs boivent une eau noire, aussi chaude qu'ils peuvent la souffrir, infusion d'une graine appelée « cavee ». En 1592, Prospero Alpini publie à Venise, en latin, la première description imprimée de l'arbre, qu'il nomme bon, et de la boisson, qu'il nomme caova, rapportées d'Égypte.

      Regardez les lieux. Alep, Constantinople, Le Caire. Pas un mot du Yémen, et pour cause : aucun de ces hommes n'y est allé. L'Europe a rencontré le café dans les villes qui le consommaient et jamais dans celles qui le produisaient. Elle en a rapporté des noms turcs et arabes, une scène de salle, une description de marché, mais aucune idée juste de la plante ni le moyen de s'en procurer.

      De là vient la croyance qui tiendra cent ans et que le récit des évasions retrouve intacte chez Dufour en 1685 : le café ne pousserait qu'en Arabie et nulle part ailleurs. Cette erreur n'est pas une sottise, c'est la conséquence d'un mode d'observation : on ne décrit que ce qu'on a pu approcher. Notons enfin que ces trois témoignages sont imprimés : c'est l'imprimerie, vieille de moins d'un siècle et demi, qui transforme la note d'un voyageur en fait européen.

      Le siècle finit par se retourner sur lui-même. En 1587, le cheikh Abd al-Qadir écrit le premier récit qu'on tienne pour authentique sur l'origine du café. Il l'écrit soixante-seize ans après le procès de La Mecque, dans une société qui se dispute encore sur la licéité de la boisson, donc en partie pour clore la dispute par l'ancienneté. Galland le traduira en 1699, La Roque s'en servira en 1716, Ukers le résumera en 1922, et c'est de là que viennent les légendes du chapitre précédent, y compris celles qu'Ukers marque comme douteuses.

      Un siècle qui se querelle est un siècle qui écrit : la meilleure source dont nous disposions sur les origines du café est née de l'effort pour le défendre.

      Au seuil de 1600, comptons. Le café a un public, un prix, une clientèle de notables, une police qui a renoncé, un impôt, une littérature savante en arabe et trois attestations imprimées en Europe. Il n'a toujours qu'un seul pays producteur, un seul port d'expédition et pas un plant hors d'Arabie. Aucune des grandes questions du siècle suivant, comment sortir la plante, comment la faire pousser ailleurs, comment payer ce qu'on en boit, n'a encore été posée. Elles le seront toutes en même temps.

      Conquête de l'Égypte et café rapporté à Constantinople par Sélim Ier en 1517 : Ukers 1922, chronologie p. 725, repère « 1517 ». Occupation ottomane du Yémen en 1536, convoi par Djedda et Suez vers Le Caire et Constantinople, deux balles de deux cent soixante-dix livres par chameau, trente mille piastres par an versées par le gouverneur de Moka : La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716), traduction de 1732, p. 88-89 et 106 ; Ukers 1922, chapitre sur l'Arabie ; repère « 1536 ». Premières maisons de café de Constantinople en 1554, Schemsi de Damas et Hekem d'Alep, sofas, tasse à un aspre, officiers du café du sérail (kahvedjibachi), clientèle des futurs juges, des cadis en quête de poste, des professeurs et des marchands, « écoles des sages » : Ukers 1922, p. 22, et traité annexé à La Roque 1716 ; repères « 1554 » et « 1554 · Schemsi et Hekem ». L'interprétation de cette clientèle comme un bureau de placement est une lecture proposée ici. Derviches yéménites du Caire en 1510, vase de terre rouge, psalmodie, passage du bol aux laïcs, puis kaveh kanes de La Mecque : Ukers 1922, p. 19-20, repère « 1510 ». Qahwah désignant d'abord le vin et le « café de la Sultane » tiré des coques : Ukers 1922, p. 18-19 ; La Roque 1715 cité par Ukers ; repère « vers 1500 ». Le point est développé pour lui-même dans le récit « Interdire le café », chapitre I. Procès de La Mecque de 1511, frères Hakimani, plante déclarée froide et sèche, crainte pour la clientèle, témoin bastonné, édit cassé par le sultan du Caire : Ukers 1922, p. 20-21, d'après le manuscrit d'Abd al-Qadir traduit par Galland en 1699 ; La Roque 1716, traduction de 1732 ; repères « 1511 » et « 1511 · le procès ». Fermeture puis réouverture sous licence par le cadi de La Mecque en 1524 : Ukers 1922, chronologie p. 725, repère « 1524 ». Question posée par un médecin du Caire vers 1523, affaire laissée mourir par des confrères attachés à ce nouvel adjuvant de leur pharmacopée, accueil sans opposition à Damas et à Alep, Café des Roses et Café de la Porte du Salut : Ukers 1922, p. 21-22, repère « vers 1523 ». Émeute du Caire en 1534 : Ukers 1922, chronologie p. 725. Ordre de Soliman en 1543 et marchandise jetée à la mer, le commerce continuant par la ville même : La Roque 1716 ; Livre café, ch. 5 ; repère « 1543 ». Café grillé déclaré charbon vers 1580, fermetures ordonnées par Mourad III, officiers payés pour fermer les yeux : Ukers 1922, p. 20 et chronologie p. 725, repère « vers 1580 ». Le rapprochement entre la licence de 1524 et les paiements de 1580, présentés ici comme une même conversion de l'interdit en tarif, est une lecture proposée à partir de ces deux repères. Motif de divorce chez les Turcs vers 1573 : Ukers 1922, p. 22, d'après Fulbert de Monteith ; repère « vers 1573 ». Nous n'avons trouvé aucune source de première main pour cette assertion. Rauwolf et le « chaube » d'Alep : Rauwolf, Aigentliche Beschreibung der Raiß (1582) ; Ukers 1922 ; repère « 1582-1583 ». Morosini et l'eau noire appelée « cavee » : Ukers 1922, p. 27 et chronologie p. 725, repère « 1585 ». Alpini, bon et caova, De plantis Aegypti, Venise 1592 : Ukers 1922, chronologie p. 725, repère « 1592 ». Dufour écrivant en 1685 que le café ne pousse qu'en Arabie : Dufour, Traitez nouveaux & curieux du café (1685), repris dans le récit « Les évasions », chapitre I. Récit d'Abd al-Qadir de 1587, manuscrit de la Bibliothèque nationale de France, traduction de Galland en 1699 : Ukers 1922, chronologie p. 725, repère « 1587 ».
      1600 à 1700

      05Le XVIIe siècle, l'Europe découvre et ouvre ses cafés

      En cent ans, le café passe du rapport de voyage à la salle publique, et l'Europe apprend à se réunir autour d'une boisson qu'elle ne sait ni faire pousser ni soigner.

      En savoir plusReplier1 503 mots

      1618Début de la guerre de Trente Ans1648Traités de Westphalie1649Charles Ier décapité à Londres1666Grand incendie de Londres1687Newton, Principia

      En 1600, l'Europe ne boit pas de café : elle en lit. Les trois premières mentions imprimées viennent d'un médecin, d'un botaniste et d'un diplomate, jamais d'un marchand. Leonhard Rauwolf décrit en 1582 le chaube qu'on sert à Alep, Gianfrancesco Morosini rapporte au Sénat de Venise en 1585 que les Turcs boivent une eau noire aussi chaude qu'ils peuvent la souffrir, et Prospero Alpini publie à Venise en 1592 la première description imprimée du caféier, rapportée d'Égypte.

      Ces hommes écrivent en latin, pour des savants. Le café entre donc en Europe comme un objet d'étude avant d'être une marchandise, et ce détail commande tout le siècle : quand la boisson arrivera pour de bon, elle passera par les apothicaires et non par les tavernes, et il faudra quatre-vingts ans pour cesser de se demander si elle soigne ou si elle tue.

      Pourquoi si tard, alors que Constantinople a ses maisons de café depuis 1554 ? Parce que la plante n'appartient qu'à un seul empire et ne sort que par un seul port. Depuis l'occupation ottomane du Yémen en 1536, le café de Moka est une ligne du budget impérial, taxé et convoyé par Djedda et Suez. Les Européens ne rencontrent donc le café que là où leurs marchands et leurs envoyés rencontrent des Ottomans : à Alep, au Caire, à Constantinople.

      Venise est la première servie parce qu'elle est le port de ce commerce-là. Pietro Della Valle écrit de Constantinople en 1615 qu'il en rapportera, la chose étant inconnue dans sa patrie ; en 1616, Pieter Van den Broecke ramène le premier café en Hollande ; il faut attendre 1640 pour que Wurffbain mette en vente à Amsterdam une véritable cargaison commerciale. Vingt-cinq ans entre la curiosité d'un voyageur et le premier lot à vendre : c'est le temps qu'il faut pour qu'une route s'installe. Le détail de ces évasions successives est raconté ailleurs sur ce site, dans Les évasions.

      Entre-temps, une chose minuscule change la boisson elle-même. En 1625, au Caire, on sucre le café pour la première fois ; en 1638, le botaniste Johann Vesling, établi à Venise, décrit deux à trois mille maisons de café dans la même ville du Caire, note qu'on y commence à sucrer et à confire les grains en dragées, et observe qu'à Venise le café sort des cabinets des curieux pour entrer chez les apothicaires comme drogue.

      Ces deux notations valent mieux qu'elles n'en ont l'air. La première explique pourquoi le café a pu devenir une boisson de masse en Europe : seul, il est amer, et l'Europe n'avait pas l'habitude ottomane de l'amertume. Le sucre la lui a évitée. Or le sucre devient bon marché exactement à ce moment-là, et pour une raison qui appartient au chapitre suivant : les plantations des Antilles.

      Dès sa première tasse européenne, le café est un composé de deux denrées coloniales. La seconde notation, elle, explique le vendeur : c'est un apothicaire qui ouvre le premier débit d'Oxford, et c'est devant des médecins, à Marseille, que la ville débattra en 1679.

      L'ouverture des salles suit une géographie qui a l'air capricieuse et qui ne l'est pas : Venise en 1645, Oxford vers 1650 avec le juif Jacobs, Londres en 1652, Marseille en 1671, Paris et le Procope en 1686. L'Angleterre va vite, la France lentement, et les deux ont leurs raisons. En Angleterre, le café arrive par l'université : Nathaniel Conopios, étudiant crétois de Balliol College, l'introduit à Oxford en 1637, et des étudiants royalistes poussent vers 1655 l'apothicaire Arthur Tillyard à en servir publiquement.

      Le pays est alors en guerre civile, le contrôle de l'imprimé s'est relâché, et la nouvelle est devenue une marchandise que l'on vient chercher. Surtout, la maison de café ne relève d'aucune corporation : elle ne vend ni bière ni vin, personne n'a de monopole à défendre contre elle, elle s'ouvre sans permission. En France, au contraire, le café entre par la cour, avec l'ambassade de Soliman Aga en 1669, puis descend dans la rue avec l'Arménien Pascal à la foire Saint-Germain en 1672. Ce qui vient d'en haut se diffuse moins vite que ce qui s'installe dans une ruelle de la City.

      Car il faut regarder le prix. En 1662, au Turk's Head d'Exchange Alley, la livre de café se vend quatre à six shillings huit pence, alors qu'elle avait valu jusqu'à cinq guinées, c'est-à-dire plus de vingt fois davantage. La tasse, elle, coûte un penny, d'où le surnom de penny universities donné aux salles d'Oxford et de Londres. Un penny, c'est le prix d'une place assise pour la journée dans une pièce où l'on trouve des marchands, des savants et des hommes de lettres.

      Aucune institution de l'époque ne vendait cela à ce tarif. L'État s'en aperçoit aussitôt : le café entre dans les statuts anglais dès 1660, taxé quatre pence par gallon fabriqué et vendu, et en 1663 toutes les maisons doivent être licenciées. Voilà la différence de fond entre l'Europe et l'Orient ottoman de la même décennie. Là où Köprülü fait coudre les buveurs dans des sacs de cuir en 1656, Londres compte des gallons et délivre des patentes.

      Le motif n'est pas plus moral d'un côté que de l'autre : c'est qu'un pouvoir qui a besoin d'argent préfère une recette à une interdiction. La série des interdictions, d'ailleurs, est traitée à part dans Interdire le café.

      Deux choses naissent dans ces salles que l'on oublie de compter. La première est la publicité imprimée : le prospectus de Pasqua Rosée, The Vertue of the Coffee Drink, distribué à l'ouverture de sa boutique de St Michael's Alley en 1652, est la première réclame imprimée pour le café, et la première annonce dans un journal londonien suit en 1657. Le café et la presse commerciale sont exactement contemporains, et chacun a besoin de l'autre : une annonce suppose une feuille, une feuille suppose une pièce où on la lise à voix haute.

      La seconde est plus matérielle. Après la guerre civile, l'Angleterre manque de petite monnaie ; les cafetiers frappent alors leurs propres jetons, à l'effigie de Morat le Grand ou de Soliman, et ces jetons circulent comme monnaie d'appoint jusqu'en 1675. James Farr, barbier et tenancier du Rainbow, frappe l'un des premiers après le grand incendie de 1666, un arc-en-ciel sortant des nuages. Un commerce dont les jetons sont acceptés par les boutiques voisines est un commerce dont le crédit fait foi dans le quartier. Ce qui allait se jouer chez Lloyd et chez Jonathan's, en 1688, était déjà contenu dans ce bout de laiton.

      Ce que ces salles ont fondé est raconté dans La pièce où tout a commencé, et il n'y a pas lieu de le redire ici : le club d'Oxford qui devient la Royal Society, la Rota de Harrington et sa première urne à scrutin en 1659, les listes de navires d'Edward Lloyd, le marché des agioteurs de Change Alley. Ce qu'il faut retenir pour la suite du siècle est ailleurs, et c'est une question de savoir.

      Pendant que Londres bâtit une bourse dans une salle de café, personne en Europe ne sait où pousse ce qu'on y boit. En 1685, Dufour écrit tranquillement que le café ne pousse qu'en Arabie, sans culture, et nulle part ailleurs. Il se trompe depuis vingt-sept ans : les Hollandais plantent à Ceylan dès 1658, et porteront des plants du Malabar à Java entre 1696 et 1699. Le siècle qui a inventé la maison de café ignorait la géographie de sa propre boisson.

      Il faut enfin dire ce qu'on ne sait pas, car ce siècle est celui où se fabriquent les légendes que l'on répète encore. Le pape Clément VIII goûtant le café et le baptisant pour le soustraire aux infidèles : Ukers lui-même la donne comme une légende très répandue, et aucun document pontifical connu ne la porte. Kolschitzky recevant les sacs abandonnés par les Ottomans après le siège de Vienne de 1683 et ouvrant la première maison de café de la ville : le récit a été écrit en 1783 par Gottfried Uhlich, un siècle après les faits, et Karl Teply l'a démonté en 1980 ; le document, lui, existe, c'est le privilège du 17 janvier 1685 accordé au marchand arménien Johannes Diodato.

      Les sept graines de Baba Budan, rapportées de La Mecque dans une ceinture, flottent entre 1600 selon Ukers et 1695 selon d'autres, et rien ne permet de trancher. Quant au pourboire, que les cafés de Londres auraient inventé avec des boîtes marquées To Insure Promptness, c'est une étymologie qu'Ukers rapporte et que l'Oxford English Dictionary rejette. Le siècle se termine sur deux monopoles qui se font face sans se voir : celui du Yémen, intact, et celui que la France accorde en 1692 à Damame François, bourgeois de Paris, sur la vente du café et du thé dans tout le royaume pour dix ans.

      Aucun des deux ne survivra aux vingt-cinq années suivantes, et pour une raison que personne n'a vue venir : un pot de terre dans un jardin botanique d'Amsterdam.

      Rauwolf 1582, Alpini 1592 et le rapport de Morosini de 1585 : Ukers, All About Coffee (1922), p. 27 et chronologie p. 725. Occupation ottomane du Yémen en 1536, convoiement par Djedda et Suez : La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716, traduction de 1732), p. 88-89 et 106. Della Valle 1615, Van den Broecke 1616, Wurffbain 1640, sucrage du café au Caire en 1625, Conopios à Oxford en 1637, Jacobs en 1650, Venise 1645, Marseille 1671, Procope 1686, Soliman Aga 1669 et Pascal en 1672 : Ukers 1922, chronologie p. 726 et p. 91-92. Vesling sur les maisons de café du Caire et sur les apothicaires de Venise : Ukers 1922, p. 26. Tillyard et le club d'Oxford vers 1655 : Ukers 1922, p. 41-42, d'après Aubrey, Brief Lives, et Anthony Wood. Prix de 1662 et cinq guinées la livre, Règles et ordres : Ukers 1922, p. 58 et 60 ; penny universities et jetons de cafetiers : p. 73 et p. 62-63 ; James Farr et le jeton à l'arc-en-ciel : p. 55-56 et 63, avec Hatton, New View of London (1708). Taxe de 1660 et licences de 1663 : Ukers 1922, chronologie p. 726. Pasqua Rosée et The Vertue of the Coffee Drink : Ukers 1922, p. 53-56. Interdiction de Köprülü en 1656 : Ukers 1922, chronologie p. 726. Rota de 1659 : Ukers 1922, p. 58-59, d'après Aubrey et le Journal de Pepys. Lloyd's et Jonathan's en 1688 : Ukers 1922, p. 84-86 et 89. Dufour, Traitez nouveaux et curieux du café (1685) ; Ceylan 1658 et Java 1696-1699 : Ukers 1922 et World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 9-10. Légende de Clément VIII : Ukers 1922, p. 26, donnée comme légende, aucun document pontifical connu. Vienne : privilège du 17 janvier 1685 à Johannes Diodato ; invention de la légende de Kolschitzky par Gottfried Uhlich en 1783, établie par Karl Teply en 1980 ; Ville de Vienne, histoire de la culture du café viennois. Baba Budan : Ukers 1922 retient 1600, une autre tradition 1695, aucun arbitrage possible. Étymologie du pourboire : Ukers 1922, p. 73, rejetée par l'Oxford English Dictionary. Monopole de Damame François en 1692 : Ukers 1922, p. 34.
      1700 à 1800

      06Le XVIIIe siècle, la plantation coloniale

      Le café cesse d'être une importation d'Arabie pour devenir une culture coloniale, et son prix baisse parce que le travail qui le produit est celui de personnes réduites en esclavage.

      En savoir plusReplier1 525 mots

      1755Tremblement de terre de Lisbonne1756Début de la guerre de Sept Ans1769Watt brevette sa machine à vapeur1776Déclaration d'indépendance des États-Unis1789Prise de la Bastille

      Le siècle commence par un pot de terre et finit par une insurrection. En 1706, un unique plant quitte Java pour le jardin botanique d'Amsterdam ; presque tout le Typica du monde en descend. En 1791, les esclaves de Saint-Domingue se révoltent, et la première production caféière du monde disparaît en quelques mois. Entre les deux, le café change de nature : il n'est plus une denrée achetée à un empire étranger, il devient une culture qu'on installe chez soi, sur des terres prises et avec des bras achetés. Ce qui change n'est pas la botanique, c'est le régime de propriété du travail.

      La série des transplantations est racontée en détail dans Les évasions, et il suffit d'en retenir le rythme et le degré de certitude. Le 29 juillet 1714, Antoine de Jussieu examine au Jardin du Roi le caféier offert par Amsterdam. Puis, en vingt-deux ans : le Surinam en 1718, Pará en 1722, la Martinique de Gabriel de Clieu en 1723, Saint-Domingue en 1725, le Brésil en 1727, la Jamaïque de Nicholas Lawes en 1728.

      Les dates d'arrivée et les premières récoltes sont documentées ; la manière de les raconter l'est beaucoup moins. Clieu partageant sa ration d'eau avec son plant sous cloche vient de son propre récit, tardif, qu'Ukers reprend et que tout le monde reprend après lui ; le fait qu'il ait emporté un plant n'est pas en cause, la scène du marin assoiffé l'est. Le bouquet de la femme du gouverneur de Cayenne, où Francisco de Melo Palheta aurait caché les plants du Brésil en 1727, est une tradition brésilienne, que Pendergrast rapporte comme telle, et le Brésil a une bonne raison de la préférer à la vérité administrative : la tentative officielle de 1723, à Pará, avec des plants de Cayenne, avait échoué.

      Les sept graines de Baba Budan, enfin, sont datées de 1600 par Ukers et de 1695 par d'autres. Ces trois récits nous viennent de livres du XIXe et du XXe siècle, et sont répétés depuis sans que personne ait retrouvé la pièce.

      Ce qui motivait tout cela est en revanche parfaitement chiffré, et c'est le prix. La première vente publique de café de Java à Amsterdam, en 1711, porte sur 894 livres adjugées vingt-trois stuivers et deux tiers la livre. La Compagnie hollandaise n'attend pas : elle impose ensuite aux régents de Java des livraisons obligatoires, c'est-à-dire qu'elle n'achète pas le café, elle l'ordonne. Ce dispositif de culture forcée précède d'un siècle le Cultuurstelsel de 1832, et il faut le mettre à côté de ce qui se met en place aux Amériques, parce que ce sont deux réponses au même problème.

      Le café demande une cueillette répétée, passage après passage, sur des pentes, pendant plusieurs mois, et aucune machine ne fait ce travail, ni alors ni aujourd'hui. Son coût, c'est de la main-d'oeuvre et presque rien d'autre. Pour que le café devienne bon marché en Europe, il faut donc que ce travail ne soit pas payé. À Java, on l'obtient par la contrainte administrative sur une paysannerie en place. Aux Amériques, on l'obtient par l'esclavage.

      Il faut donner les chiffres et dire d'où ils viennent, car ils varient d'une source à l'autre et aucune comptabilité primaire n'a été consultée ici. Saint-Domingue reçoit le café en 1725. À la veille de la révolte, en 1789, la colonie exporte de l'ordre de 35 000 tonnes de café, que les sources anciennes comptent en livres françaises et chiffrent entre 74 et 77 millions ; elle fournit selon les estimations entre la moitié et soixante pour cent du café consommé dans le monde.

      La population réduite en esclavage y est évaluée autour de cinq cent mille personnes, soit environ neuf habitants sur dix. Ces ordres de grandeur sont ceux de l'historiographie courante de la colonie ; la chronique de ce site s'appuie pour le tournant de 1791 sur Michel-Rolph Trouillot, Motion in the System, paru dans Review en 1982, et sur Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), chapitre premier. Pour le Brésil, les chiffres sont d'une autre source et d'une autre précision : Thurber, Coffee: From Plantation to Cup (1881), donne 391 785 sacs sortis du seul port de Rio en 1830, et 1 476 567 personnes recensées comme esclaves au Brésil en 1876. L'esclavage n'y sera aboli qu'en 1888, quatre-vingt-dix-sept ans après la révolte de Saint-Domingue.

      Une remarque sur la source, elle-même un fait documentaire. La chronologie d'Ukers, qui sert d'ossature à presque toute l'histoire du café écrite au XXe siècle, ne comporte aucune entrée pour 1791. Elle enregistre soigneusement l'ouverture de chaque maison de café de Londres et de Philadelphie, les brevets de cafetières et les droits de douane américains au cent près, et elle ne mentionne pas l'événement qui a détruit la première production mondiale et redessiné la carte des origines.

      Ce silence n'est pas un oubli isolé : c'est la façon dont l'histoire du café a longtemps été écrite, du côté du consommateur et de la tasse.

      Il y a pourtant, dans le dossier de Saint-Domingue, un fait qui complique le tableau sans rien y excuser. Le café ne pousse pas là où pousse la canne : il occupe les mornes, ces reliefs que la canne ne peut pas exploiter. Une caféière coûtait donc beaucoup moins cher à installer qu'une sucrerie, et employait souvent moins de vingt-cinq personnes là où une sucrerie en concentrait des centaines.

      La conséquence, que Trouillot a étudiée et qui a fait la réputation de son article, est que le café a élargi la classe des propriétaires : des blancs pauvres et surtout des affranchis, c'est-à-dire des libres de couleur, sont entrés dans la plantation par cette porte, au point de détenir à la veille de la révolte, selon son estimation, environ un tiers des propriétés et un quart des personnes qu'on y tenait en esclavage.

      Il faut lire ce chiffre pour ce qu'il dit : le café n'a pas été une culture plus douce que le sucre, il a été la culture qui a multiplié le nombre de ceux qui possédaient des êtres humains.

      Regardons le versant européen de la même comptabilité, car les deux moitiés ne se rencontrent jamais dans les récits et sont pourtant la même phrase. À Londres, avant 1715, on compte deux mille maisons de café, trois mille si l'on en croit Dufour ; à la fin du règne d'Anne, les taxes sur le thé, le café et les journaux font passer la tasse à deux pence.

      Le café de détail vaut cinq shillings la livre, le thé de douze à vingt-huit : il est devenu la moins chère des deux boissons, lui qui valait cinq guinées la livre deux générations plus tôt. Cette baisse n'a pas d'autre cause que les plantations. Ajoutez-y le sucre, qui vient des mêmes îles et des mêmes plantations, et la tasse européenne du XVIIIe siècle contient deux denrées produites par des personnes en esclavage, dans le même vase.

      C'est parce que le prix a baissé que la maison de café a cessé d'être un lieu d'exception pour devenir un lieu ordinaire, et c'est parce qu'elle est devenue ordinaire qu'elle a pu servir à ce qu'on sait : le club de Samuel Johnson en 1763, le Café de la Régence où Diderot travaille avec les neuf sous que lui donne sa femme, le Merchants' Coffee House de New York d'où part en 1774 la proposition d'une Union américaine.

      La démonstration la plus nette tient en une adresse. En 1754, à Philadelphie, l'imprimeur William Bradford ouvre le second London Coffee House, que la ville appellera son coeur battant : le gouverneur y a sa stalle, on y lit les gazettes, et l'on y vend aux enchères, sur une estrade dressée dans la rue devant la porte, des chevaux, des denrées, et des hommes, des femmes et des enfants réduits en esclavage.

      Ce n'est pas une contradiction entre deux époques ni deux continents : c'est la même décennie, le même trottoir, les mêmes clients. Les salles qui ont produit les institutions décrites dans La pièce où tout a commencé sont aussi celles-là.

      Le reste du siècle se laisse lire à partir de là. Si Frédéric II publie en 1777 son manifeste du café et de la bière, puis réserve en 1781 la torréfaction aux établissements royaux, et si l'électeur de Cologne l'imite en Westphalie en 1784, ce n'est pas que le café ait empiré : c'est qu'il pèse désormais sur une balance commerciale, ce qui est un symptôme de succès et non de nuisance ; le détail de ces échecs est dans Interdire le café.

      La science rattrape son retard : Linné crée le genre Coffea en 1737 dans les Genera Plantarum et nomme Coffea arabica en 1753 dans les Species Plantarum, cinquante-deux ans après que Dufour eut écrit que la plante ne poussait qu'en Arabie. Et le 5 juin 1792, cent cinquante marchands de New York posent la première pierre du Tontine Coffee House, construit dès l'origine pour être une Bourse.

      Un an plus tôt, l'économie qui remplissait leurs tasses s'était soulevée. Le siècle avait donné le café au monde entier ; il avait aussi fixé ce qu'il coûterait, et qui le paierait.

      Plant unique de Java à Amsterdam en 1706 et descendance du Typica : World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 10 ; Ukers, All About Coffee (1922), chronologie p. 726. Jussieu au Jardin du Roi le 29 juillet 1714 : La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716, traduction de 1732), p. 398-399. Surinam 1718, Pará 1722, Martinique 1723, Saint-Domingue 1725, Jamaïque 1728 : Ukers 1922, chronologie p. 727, et Thurber, Coffee: From Plantation to Cup (1881), p. 124. Bouquet de Cayenne en 1727 : tradition brésilienne rapportée par Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), chapitre 1 ; l'échec de Pará en 1723 est dans Ukers 1922, chronologie p. 727. Baba Budan, 1600 selon Ukers 1922, 1695 selon une autre tradition. Vente d'Amsterdam de 1711, 894 livres à vingt-trois stuivers et deux tiers, et livraisons obligatoires imposées aux régents de Java avant le Cultuurstelsel de 1832 : Ukers 1922, p. 43-44 et chronologie p. 727. Saint-Domingue en 1789 : les ordres de grandeur retenus ici, environ 35 000 tonnes exportées, soit de 74 à 77 millions de livres selon les sources anciennes, de la moitié à soixante pour cent du café mondial, et environ cinq cent mille personnes réduites en esclavage pour neuf habitants sur dix, sont ceux de l'historiographie courante de la colonie et varient d'un auteur à l'autre ; aucune comptabilité primaire n'a été consultée pour cette page, et le chiffre exact des exportations de 1789 reste à vérifier sur les états coloniaux. Le repère de 1791 et la bascule vers Cuba, la Jamaïque puis le Brésil suivent Michel-Rolph Trouillot, Motion in the System: Coffee, Color and Slavery in Eighteenth-Century Saint-Domingue, Review (Fernand Braudel Center), 1982, et Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), chapitre 1. La part d'un tiers des propriétés et d'un quart des personnes esclaves détenue par les libres de couleur à la veille de 1789 est l'estimation de Trouillot dans ce même article, connue ici par la littérature qui la cite et non par une lecture de l'original : à vérifier sur le texte. Taille moyenne des caféières, inférieure à celle des sucreries, et implantation sur les mornes : même article. Brésil : 391 785 sacs sortis de Rio en 1830 et 1 476 567 personnes recensées esclaves en 1876, Thurber 1881, p. 120-124 ; abolition de 1888, Coste 1955, p. 348. Absence de toute entrée pour 1791 dans la chronologie d'Ukers 1922, p. 725-737 : constat de lecture. Deux mille cafés à Londres avant 1715, trois mille selon Dufour, tasse à deux pence, café à cinq shillings la livre et thé de douze à vingt-huit : Ukers 1922, p. 58 et 73. Club de Johnson en 1763 : Ukers 1922, p. 81, d'après Boswell. Café de la Régence et Diderot : Ukers 1922, p. 96-98. Merchants' Coffee House et la proposition d'Union de 1774 : Ukers 1922, chronologie p. 727 et p. 119-120. London Coffee House de William Bradford à Philadelphie en 1754, ventes aux enchères de personnes esclaves sur l'estrade de la rue, journal timbré brûlé en 1765 : Ukers 1922, p. 127-129. Manifeste de Frédéric II du 13 septembre 1777, Déclaration du Roi du 21 janvier 1781 et décret de l'électeur de Cologne du 17 février 1784 : Ukers 1922, p. 47-48. Linné, Genera Plantarum (1737) et Species Plantarum (1753). Tontine Coffee House, 5 juin 1792 : Ukers 1922, p. 121-123.
      1800 à 1900

      07Le siècle de la machine, du Brésil et du marché mondial

      En cent ans, le café cesse d'être une denrée coloniale vendue en vrac pour devenir la première marchandise agricole cotée du monde : une machine le torréfie sans s'arrêter, un pays en produit les trois quarts, et un champignon décide du sort de tout le reste.

      En savoir plusReplier1 493 mots

      1815Waterloo et le congrès de Vienne1848Le printemps des peuples1861Début de la guerre de Sécession1869Ouverture du canal de Suez1885Conférence de Berlin et partage de l'Afrique1889Exposition universelle de Paris et tour Eiffel

      En 1800, le café se vend vert, au sac, chez l'épicier, et c'est l'acheteur qui le brûle dans une poêle. En 1900, il arrive torréfié, en paquet, sous une marque, avec un cours quotidien à New York et au Havre et une bourse où l'on vend des récoltes qui n'ont pas encore fleuri. Entre ces deux états, trois moteurs tournent ensemble, et c'est leur simultanéité qui fait le siècle : une machine qui torréfie en continu, un pays qui produit plus des trois quarts du café du monde, et un champignon qui vide de ses caféiers tout l'océan Indien.

      Le Brésil d'abord. En 1830, le seul port de Rio expédie 391 785 sacs et le pays devient premier producteur. Ce qui la rend possible n'est pas le sol mais une organisation du travail : la caféiculture de la vallée du Paraíba, puis des terres rouges de São Paulo, repose sur l'esclavage, et Thurber compte encore 1 476 567 esclaves recensés en 1876. La loi Eusébio de Queirós de 1850 ferme la traite atlantique ; le front caféier achète dès lors sa main-d'œuvre au nord-est sucrier, ce qui fait monter le prix d'un être humain au moment où le prix du café baisse.

      La loi du Ventre libre de 1871 affranchit les enfants à naître, celle des Sexagénaires de 1885 les vieillards : la population asservie vieillit sans se renouveler, et sa valeur de gage bancaire s'effrite avec elle. Quand l'abolition arrive, elle achève une arithmétique déjà faite aux trois quarts.

      Le 13 mai 1888, la Lei Áurea libère sans terre et sans indemnité. Les fazendas remplacent aussitôt l'esclavage par le colonato, un contrat où une famille entretient un nombre fixe de pieds contre un salaire et le droit de cultiver ses vivres entre les rangs ; la province de São Paulo paie la traversée aux immigrants italiens pour les faire venir. La suite est mécanique : de l'argent, des bras, des plantations neuves, et un caféier qui met quatre à cinq ans à donner, de sorte que les arbres plantés après 1888 entrent en production vers 1896-1897 et noient le marché.

      Le Rio 7 tombe à 7 cents la livre en octobre 1897, autour de 5 cents en 1903. Tout ce que le siècle suivant inventera de valorisations, de quotas et de destructions répond à cette seule surproduction, née de l'abolition et du crédit facile qui l'a suivie. Politiquement, la République de 1889 installe le pacte dit café com leite, où la présidence alterne quarante ans durant entre São Paulo, qui tient le café, et le Minas Gerais, qui tient le lait : les planteurs ne font pas pression sur l'État, ils sont l'État. La planche de l'économie déroule ce mécanisme en détail.

      Ceylan ensuite. En 1869, dans le district de Madulsima, le superintendant Donald Reid remarque des feuilles qui jaunissent ; le 6 novembre, à Londres, le révérend Berkeley nomme le champignon Hemileia vastatrix sans avoir jamais vu un arbre malade. Pourquoi une rouille des feuilles a-t-elle pu vider une île ? Parce que le café cultivé du monde entier était sorti du Yémen, où on le conduit au sec, loin des forêts humides : un goulot génétique doublé d'un filtre écologique, qui avait tenu le champignon à distance deux siècles durant sans donner la moindre immunité aux plants.

      Le jour où il rencontre ce génotype unique, planté acre contre acre sur une île défrichée, rien ne l'arrête. Les chiffres viennent de témoins qui écrivaient pendant la chute : la surface plantée passe de 176 000 acres en 1869 à 275 000 en 1879 pendant que le rendement tombe de 4,5 à 2 quintaux anglais par acre, puis la surface caféière s'effondre de 68 787 hectares à 14 170 et les exportations, d'un peu plus d'un million de quintaux vers 1870, passent sous 100 000 dans les années 1890.

      Ils plantaient davantage à mesure qu'ils récoltaient moins, non par aveuglement mais parce que chacun compensait une baisse qu'il ne contrôlait pas et protégeait le gage donné à sa banque. La planche des maladies le montre en détail.

      La rouille sort de Ceylan et suit les lignes de navigation plutôt que les vents, de Sumatra en 1876 à l'Usambara en 1893. Les Indes néerlandaises perdent la moitié de leurs exportations entre 1883 et 1887, la Réunion les trois quarts de sa production. Les réponses sont botaniques et elles engagent tout le siècle suivant : Hiern décrit en 1876 le liberica, planté en remplacement des arabicas rouillés, et vers 1900 Java fait venir du Congo, par Bruxelles, le canephora dont McCook estime que, sans lui, la production mondiale d'aujourd'hui serait inférieure de 30 à 40 pour cent.

      Ceylan devient une île à thé : les routes, les ports et le capital étaient déjà là, ils ont porté une autre feuille. Le dernier effet est intellectuel. Londres envoie Harry Marshall Ward travailler sur l'île de 1880 à 1882 ; il établit le lien de cause entre le champignon et la maladie et montre que la monoculture continue entretient l'épidémie. La pathologie végétale naît d'une épidémie de café.

      Restait la machine. Le problème du torréfacteur n'a jamais été de chauffer, il a toujours été de vider. Le brevet anglais de Richard Evans, en 1824, contient déjà le cylindre à ailettes et la sonde qui permet de juger une cuisson sans l'arrêter ; mais tant qu'il faut retirer l'appareil du feu pour le décharger, il faut arrêter, refroidir et recommencer, donc renoncer au travail continu.

      En 1864, Jabez Burns, teneur de livres de métier, brevette à New York le premier torréfacteur qu'on ne retire plus du feu : un cylindre fermé, maçonné dans la brique, dont une double vis pousse le café vers l'avant et le décharge sans rien arrêter. C'est la date où la torréfaction devient une industrie. Emmerich suit en 1868 avec la maison qui deviendra Probat, et le premier torréfacteur à gaz à flamme directe arrive à New York en 1893. La planche de la torréfaction raconte la mécanique elle-même.

      Ce que la machine change en aval vaut plus que la machine. Torréfier par tonnes permet de vendre du café déjà brûlé : Arbuckle lance Ariosa en 1873, première marque nationale en paquet aux États-Unis, et Thurber recense en 1881 plus de mille machines à torréfier et 1 200 000 livres par jour, en notant que vingt ans plus tôt on ne vendait pas une livre de café torréfié.

      Mais un café torréfié, et plus encore moulu, ne se vérifie plus à l'œil. La même décennie voit donc breveter le glaçage du grain, cette pellicule appliquée à chaud que déposent Pidding, Berry puis Arbuckle entre 1866 et janvier 1868 : officiellement pour protéger l'arôme, en pratique pour masquer les grains tachés et ajouter 5 à 6 pour cent de poids. Et Thurber consigne la formule américaine courante pour mille livres de marchandise vendue comme café : 400 de pois, 200 de seigle, 200 de café, 100 de chicorée, 100 de divers. L'industrialisation et la falsification sont le même mouvement vu par ses deux bouts, comme le détaille la planche de la falsification.

      Le marché, enfin. Une bourse à terme apparaît toujours au même endroit d'une filière : là où une récolte arrive en une saison alors que la consommation est continue, quelqu'un porte un stock dont la valeur bouge et cherche à s'assurer. La série des prix dit le reste : 11,04 cents la livre pour le Rio courant en 1857, 42,5 cents en 1864 en pleine guerre de Sécession, prix qui dit autant la dépréciation du dollar que la rareté, 13,25 cents en septembre 1879.

      Le 18 septembre 1873, jour de la panique Jay Cooke, les banques cessent de prêter, plus personne ne peut financer un chargement et le Rio perd d'un coup 24 à 15 cents. B. G. Arnold, monté de comptable à roi du café, gagne 1,2 million de dollars en une année, puis le krach de 1880-1881 emporte 5 à 7 millions et les trois plus grandes maisons de New York.

      Le New York Coffee Exchange et Le Havre ouvrent en 1882, Amsterdam et Hambourg en 1887. Le télégraphe devient lui aussi une pièce du prix : en 1884, une simple coupure de câble avec le Brésil empêche les agents de couvrir leurs marges et fait tomber le Rio de 11,5 à 8,25 cents. Le siècle des rois suit cette série de bout en bout.

      Pendant ce temps, l'Europe invente le lieu et l'appareil : le percolateur de Rumford en 1806, puis le 16 mai 1884 la machine à vapeur du Turinois Angelo Moriondo, la première du genre, quinze ans avant Bezzera. Au bout du compte, 1900 laisse un objet cohérent et fragile : un pays fournit les trois quarts de la récolte, un génotype unique presque tout l'arabica, une machine a fait la marque, une bourse a fait le prix, et ce prix est retombé à 4,5 cents. Les trois faits du siècle se paieront dans le suivant.

      Brésil, volumes et main-d'œuvre : Thurber, Coffee: From Plantation to Cup (1881), p. 120-124 (391 785 sacs sortis de Rio en 1830 ; 1 476 567 personnes recensées esclaves en 1876). Prix : Thurber 1881, p. 186-188 et Walsh, Coffee: Its History, Classification and Description (1894), p. 286-287 (11,04 cents en 1857 ; 42,5 en 1864 ; 13,25 en septembre 1879) ; Ukers, All About Coffee (1922), chronologie p. 731 (panique Jay Cooke, 24 à 15 cents le 18 septembre 1873) ; Ukers 1922, p. 195 et 219-220 via Thurber (krach de 1880-1881, 5 à 7 millions de dollars, trois maisons emportées) ; Ukers 1922, p. 527 (coupure du câble portugais, 1884) ; Ukers 1922, chronologie p. 732-733 (New York Coffee Exchange et Le Havre 1882, Amsterdam et Hambourg 1887 ; Rio 7 à 7 cents en 1897, 4,5 cents en 1898). Ceylan et rouille : McCook, Coffee Is Not Forever (2019), p. 1, 36, 43-44, 66-70, 112 et 202 ; chiffres de surface, de rendement et d'exportation repris de la planche X section 04 du site, elle-même d'après Thurber 1881, p. 92-94 et 98, Walsh 1894, p. 125-128 et BSPP 2022, p. 5 (d'après Waller et al. 2007) ; Ward 1882 et BSPP 2022, p. 3-4 pour la naissance de la phytopathologie ; Hiern, Transactions of the Linnean Society (1876) pour Coffea liberica. Torréfaction : Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 625-640 et chronologie p. 728-733 ; brevet américain de Jabez Burns, 1864 ; brevet anglais Richard Evans, 1824 ; Probat, historique de la maison d'Emmerich. Marque et falsification : Ukers 1922, chronologie p. 731 (Ariosa, 1873) ; Thurber 1881, p. 23, p. 162-168 (formule des mille livres) et p. 254 (glaçage) ; Walsh 1894, p. 195-196. Appareils et lieux : Ukers 1922, p. 94 et 99-107, chronologie p. 728-730 ; brevet Mayer et Delforge, 1852 ; brevet italien n° 33/256 d'Angelo Moriondo, Turin, 16 mai 1884. Points tirés de l'historiographie générale et non du corpus de la chronique, à recouper sur une source imprimée avant publication : loi Eusébio de Queirós (1850), loi du Ventre libre (1871), loi des Sexagénaires (1885), Lei Áurea du 13 mai 1888 sans indemnité ni terre, système du colonato, immigration italienne subventionnée par la province de São Paulo, et pacte café com leite de la Première République (1889-1930).
      1900 à 1950

      08La science, les stocks brûlés et les deux guerres

      Le café hérite d'une surproduction, invente pour la contenir la première intervention publique moderne sur un marché de matière première, finit par brûler l'équivalent de trois récoltes mondiales, et sort de la période refait par deux laboratoires : celui des généticiens et celui des intendances militaires.

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      1914Début de la Première Guerre mondiale1918Armistice du 11 novembre1929Krach de Wall Street1939Début de la Seconde Guerre mondiale1945Capitulation du Japon et bombes atomiques1947Indépendance de l'Inde

      Le XXe siècle du café commence avec une dette. Les caféiers plantés au Brésil dans l'euphorie qui suit l'abolition de 1888 donnent tous en même temps, et en 1903 le Santos 4 tombe à 3,55 cents la livre à New York, le plus bas jamais enregistré. Les cinquante années qui suivent sont une suite de réponses à une seule question, et c'est elle qui donne son unité à la période : que faire quand il y a trop de café.

      La première réponse est inédite, et elle sera copiée partout dans le monde pendant un siècle. Un État achète sa propre récolte pour la retirer de la vente : c'est la valorisation, arrêtée à Taubaté en 1906. L'année suivante donne 20 190 000 sacs brésiliens sur une récolte mondiale de 24 307 000, et à ce niveau vendre revient à écraser son propre prix. São Paulo achète donc au-dessus du marché, mais il faut 75 millions de dollars et les Rothschild refusent, puis toutes les banques du continent.

      En août 1906, le commissaire de São Paulo monte à Baden-Baden chez le négociant Hermann Sielcken, qui finit par avancer 80 pour cent d'une valeur comptée à sept cents la livre. La récolte est plus grosse que prévu : l'État doit acheter près de neuf millions de sacs, détient fin 1907 la moitié du stock visible mondial, et le prix dépasse à peine 6 cents.

      Un seul remède fonctionnera, et il est juridique : interdire par la loi toute nouvelle plantation. La leçon vaut pour tout le siècle, garantir un plancher revient à ordonner de planter. Aux États-Unis, le sénateur Norris chiffre en 1911 la note à 35 millions de dollars par an ; le procès de 1912 est abandonné contre la promesse de liquider les 746 539 sacs entreposés aux États-Unis, et la loi Norris de février 1913 interdit à tout Américain de participer à une valorisation. La planche de l'économie détaille le montage.

      La deuxième réponse porte sur les bras. Le colonato pauliste, ce contrat qui attache une famille à un nombre fixe de caféiers, avait attiré les Italiens ; les conditions faites sur les fazendas sont assez dures pour que l'Italie interdise en 1902, par le décret Prinetti, l'émigration subventionnée vers le Brésil. São Paulo se tourne alors vers le Japon, et le Kasato Maru débarque à Santos en juin 1908 les premières familles sous contrat : la plus grande communauté japonaise hors du Japon naît d'une pénurie de main-d'œuvre caféière.

      Ailleurs, la même culture a fabriqué la structure foncière et le régime politique qui va avec. En janvier 1932, au Salvador où quatorze familles tiennent la terre et le café, la révolte paysanne menée par Farabundo Martí est écrasée : la Matanza fait de dix à trente mille morts en quelques semaines.

      La troisième réponse est scientifique, et c'est elle qui fait la véritable nouveauté de la période. Jusque-là, la sélection du caféier était une affaire de planteur observant un arbre plus beau que les autres. Elle devient une affaire de laboratoire pour une raison précise, établie en 1929 quand Piza compte 44 chromosomes chez l'arabica contre 22 chez tous les autres caféiers. L'arabica est tétraploïde, c'est-à-dire qu'il porte un jeu double de chromosomes hérité d'une hybridation naturelle ancienne, et il s'autoféconde.

      Cela explique d'un coup trois choses : qu'une mutation repérée sur un seul arbre, comme le Caturra brésilien des années 1915-1918, se fixe et se multiplie telle quelle ; que la diversité de l'espèce cultivée soit misérable ; et qu'un croisement avec le canephora diploïde échoue presque toujours. D'où le prix de ce qui est identifié en 1927 sur l'île de Timor, un hybride spontané arabica par canephora, tétraploïde et fertile, dont descend aujourd'hui presque toute la résistance à la rouille plantée dans le monde.

      Les institutions se montent autour de ce programme : Kent sélectionne à Mysore dès 1911, les Scott Laboratories ouvrent à Kabete en 1922 et donnent SL28 et SL34 entre 1931 et 1935, Mayne publie dans Nature en 1932 la génétique mendélienne de la résistance et l'existence de races du champignon, l'Instituto Agronômico de Campinas est créé la même année avec Krug et Carvalho, le Cenicafé colombien en 1938 ; et le S.795 indien, diffusé en 1945-1946, est la première variété résistante largement cultivée. La planche des maladies suit cette lignée.

      Au passage, la période récolte ce qui fera parler d'elle soixante-dix ans plus tard :

      • les collectes britanniques en Éthiopie de 1931 à 1936 rapportent l'accession plantée à Lyamungu sous le nom de Geisha
      • qui n'entrera au CATIE qu'en 1953 et ne sera goûtée pour ce qu'elle vaut qu'au XXIe siècle. Et l'autre réponse à la rouille devient une espèce économique : le canephora
      • 1900arrivé à Java
      • entre dans l'Espírito Santo en 1912 sous le nom de conilon et fera plus tard du Vietnam le premier producteur du monde pour cette espèce, comme le raconte la planche du canephora.

      Puis viennent les guerres, qui font au café ce qu'elles font à toute denrée : elles le transforment en question logistique. En 1918, les États-Unis placent importateurs et torréfacteurs sous licence ; le tonnage maritime est réquisitionné, plus de neuf millions de sacs s'entassent dans les ports brésiliens, et Hoover doit faire reconnaître le café comme un aliment pour obtenir des bateaux. En juin 1918, une gelée bien réelle frappe le Paraná et São Paulo, mais les acheteurs américains la prennent pour la rumeur saisonnière habituelle et ne suivent pas ; le Santos 4 passe de 8,25 cents en mai à 20,5 cents le 10 décembre, après l'armistice.

      La guerre invente surtout un produit. Le gaz moutarde rend la boisson chaude vitale au front, le café soluble devient un des articles de subsistance les plus importants de l'armée américaine, et l'intendance de New York en réclame 42 500 livres par jour dès janvier 1919. Ukers, en 1922, tient encore ce soluble pour un feu follet qui perd l'arôme.

      Le krach de 1929 ne fait pas que baisser les cours : il détruit la valorisation elle-même, parce que le stock accumulé servait de gage aux emprunts qui l'avaient financé. Le Brésil fait alors la seule arithmétique qui tienne, et elle est terrible à lire. De 1931 à 1944, 78,2 millions de sacs de café exportable sont détruits, brûlés à Santos, jetés à la mer, utilisés comme combustible de locomotive ou comme remblai : l'équivalent de trois récoltes mondiales.

      Les vendre aurait écrasé le prix que l'opération entière avait pour but de tenir. Le même krach emporte le régime café com leite, et la révolution de Vargas met fin en 1930 à quarante ans d'alternance entre le café pauliste et le lait du Minas. Reste la question pratique : que faire d'un excédent invendable et périssable. On le transforme en quelque chose qui se conserve.

      C'est une demande brésilienne qui met Nestlé au travail, et le Nescafé sort de l'usine d'Orbe le 1er avril 1938. La seconde guerre en fera une habitude américaine, et en 1952 la campagne du Pan-American Coffee Bureau, Give yourself a Coffee-Break, fera entrer la pause-café dans la langue puis dans le droit du travail.

      Le reste de la période se lit dans les objets, chacun répondant à un problème daté. Hills Bros emballe sous vide dès 1900 : le café peut désormais voyager loin de son torréfacteur, ce qui rend possible la marque nationale et condamne à terme le brûleur de quartier. Melitta Bentz fait enregistrer le 20 juin 1908 son filtre en papier buvard, contre le marc dans la tasse.

      Ludwig Roselius, négociant de Brême qui attribue la mort de son père à l'abus de café, brevette entre 1903 et 1908 la décaféination à la vapeur et au benzène, vendue sous les noms de Kaffee HAG puis Sanka ; en 1932, General Foods expédie gratuitement à des milliers de restaurants américains des verseuses à col orange, couleur du paquet, pour dire ici on sert du Sanka.

      Le message reçu fut ici, l'orange, c'est le décaféiné, et ce code a survécu à la marque partout dans le monde, comme le raconte la planche du décaféiné. Calimani donne en 1929 la cafetière à piston moderne, Bialetti la Moka Express en 1933, le chimiste Schlumbohm la Chemex en 1941. Et c'est seulement en 1947-1948 qu'Achille Gaggia commercialise le levier : neuf bars de pression et une crema que personne n'avait vue. L'espresso que nous buvons est donc un objet d'après-guerre, quarante-sept ans après le brevet de Bezzera et soixante-quatre après celui de Moriondo.

      En 1950, tout est en place pour la suite, y compris les impasses. La production est suréquipée, l'intervention publique est devenue une habitude d'État qui débouchera sur l'Accord international du café de 1962, la résistance génétique existe enfin mais reposera pour l'essentiel sur un seul hybride trouvé par hasard, et la question coloniale reste entière : au Kenya, la culture du café est interdite aux paysans africains depuis 1900 et ne leur sera ouverte qu'en 1954, par le plan Swynnerton.

      Prix et valorisation : Ukers, All About Coffee (1922), chronologie p. 734-736 (Santos 4 à 3,55 cents en 1903) ; Ukers 1922, p. 517-519 et 529-534, d'après Sloss, World's Work (récolte 1906-1907 de 20 190 000 sacs sur 24 307 000 mondiaux, épisode de Baden-Baden, avance à 80 pour cent, neuf millions de sacs achetés, moitié du stock visible mondial fin 1907, interdiction légale de planter, emprunt de 75 millions de dollars placé en 1908) ; Ukers 1922, p. 532-533 (Norris, 35 millions de dollars par an, 746 539 sacs, loi Norris de février 1913). Guerre de 1914-1918 : Ukers 1922, chronologie p. 736-737 et p. 535-540 (licences de 1918, neuf millions de sacs bloqués, Hoover et la reconnaissance du café comme aliment, gelée de juin 1918, Santos 4 de 8,25 à 20,5 cents le 10 décembre, soluble, 42 500 livres par jour au 1er janvier 1919, jugement d'Ukers sur le soluble) ; Ukers 1922, p. 538 pour la déflation de 1920. Destruction des stocks : Daily Coffee News, 90 Years Ago (2021) ; Time, Brazil: Smoke & Mirth (1936) ; Conselho Nacional do Café (78,2 millions de sacs détruits de 1931 à 1944). Génétique et sélection : Coste 1955, p. 331 et Piza 1929 (2n = 44 chez l'arabica, 22 chez les autres) ; Salojärvi et al., Nature Genetics 56 (2024), p. 726 et McCook 2019, p. 134 (hybride de Timor, 1927) ; WCR 2025, fiches Caturra p. 30, Maragogipe p. 52, SL28 p. 75, SL34 p. 76, S795 p. 73, Geisha p. 38 ; CCRI et Coffee Board of India (Kent 1911, S.288, S.795 diffusé en 1945-1946) ; Mayne, Nature (1932) ; IAC et Setotaw et al., Crop Science 53 (2013) ; Cenicafé (1938) ; Coffee Research Foundation, Kenya (Scott Laboratories 1922, Ruiru 1949). Canephora : Coste 1955, p. 22-30 ; McCook 2019, p. 202 ; Ferrão et al., Informe Agropecuário 41 (2020) et Incaper pour le conilon de 1912. Objets et marques : Ukers 1922, chapitre sur l'emballage et Smithsonian, Hills Bros. Coffee Company Records, NMAH.AC.0395 (vide de 1900) ; Deutsches Patent- und Markenamt, modèle d'utilité Melitta Bentz enregistré le 20 juin 1908 ; brevets Roselius, Brême, 1905-1908, et Kaffee HAG, historique ; Sprudge, A brief history of decaf and the color orange, et The Takeout (verseuses orange de Sanka, 1932) ; brevet italien Attilio Calimani, 1929 ; Bialetti, historique de la Moka Express, 1933 ; Chemex Corporation et brevet Schlumbohm, 1941 ; Gaggia, historique et brevet du levier (1938, commercialisation 1947-1948) ; brevet Luigi Bezzera n° 153/94, Milan, juin 1901 ; brevet Moriondo, Turin, 16 mai 1884. Nescafé : Nestlé, Nescafé marks its 75th anniversary (2013), lancement le 1er avril 1938 à Orbe. Pause-café : Pendergrast 1999, ch. 12, et campagne du Pan-American Coffee Bureau, 1952. Salvador : Anderson, Matanza (1971) ; Paige, Coffee and Power (1997) ; Pendergrast 1999, ch. 8. Kenya : Swynnerton, A Plan to Intensify the Development of African Agriculture in Kenya (1954) ; Pendergrast 1999, ch. 13. Points tirés de l'historiographie générale et non du corpus de la chronique, à recouper avant publication : décret Prinetti de 1902 interdisant l'émigration italienne subventionnée vers le Brésil, et arrivée du Kasato Maru à Santos en juin 1908.
      1950 à 2000

      09Les quotas, le soluble et l'invention de la qualité

      Vingt-sept ans durant, un traité a tenu le prix du café ; la filière a passé les dix années suivantes à réinventer, sous le nom de qualité, ce que le traité faisait avec des sacs.

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      1961Gagarine, premier homme dans l'espace1969Premiers pas sur la Lune1975Fin de la guerre du Vietnam1989Chute du mur de Berlin1994Mandela élu président de l'Afrique du Sud

      Le café sort de la guerre avec une peur datée : celle de 1930, quand le Brésil produisait plus que le monde ne pouvait boire et brûlait ses sacs sur les quais. La réponse d'après 1945 change d'échelle. Ce n'est plus un État qui stocke pour son propre compte, mais des producteurs et des consommateurs qui signent ensemble. L'Accord international sur le café de 1962, conclu sous l'égide des Nations unies, installe à Londres l'Organisation internationale du café et attribue à chaque exportateur une part du marché mondial, resserrée quand le cours passe sous la cible, relâchée quand il la dépasse.

      Le mécanisme est détaillé dans la planche de l'économie. Ce qu'il faut comprendre ici est ailleurs : pourquoi un pays consommateur accepte de payer son café plus cher qu'il ne le paierait. La raison est politique, et elle est datée de 1959. La révolution cubaine vient de faire de la pauvreté rurale latino-américaine une affaire de sécurité pour Washington, et l'accord est traité comme une pièce de l'Alliance pour le progrès. Le café devient un instrument de la guerre froide. C'est ce statut, bien plus que l'économie, qui expliquera sa mort.

      Un quota se compte en sacs, jamais en points de tasse. Pendant vingt-sept ans, la filière est donc payée au volume, et la sélection va exactement là où l'argent se trouve : rendement, précocité, résistance. Les années qui encadrent 1949 en donnent la mesure, avec le Pacas au Salvador, le Pache au Guatemala, le croisement Catuaí à Campinas, l'ouverture de la station de Ruiru au Kenya, et le programme Icatu lancé en 1950 pour faire passer des gènes de canephora dans l'arabica.

      Rien de tout cela ne cherche le goût. La conséquence la plus lourde n'apparaît qu'en 1970, et elle ressemble d'abord à un coup de chance. En 1955, à Oeiras au Portugal, on fonde un laboratoire entièrement consacré à la rouille du caféier, le CIFC, alors que Coste écrit la même année, dans le manuel de référence, que la maladie n'existe pas en Amérique. Quatre ans plus tard, le CIFC croise l'hybride de Timor avec le Caturra : les Catimors sont nés, et ils n'ont à cette date aucun débouché.

      Ce débouché arrive en 1970, quand la rouille est détectée à Bahia. La barrière sanitaire montée autour du foyer cède dès 1971, et tout le continent est désormais concerné. La séquence qui suit n'est lisible qu'en tenant les deux fils ensemble. Le Kenya, frappé en 1971 par une épidémie d'anthracnose des baies, cette pourriture qui noircit la cerise sur l'arbre, lance le programme qui donnera Ruiru 11, diffusé en 1985.

      La Colombie sort la Variedad Colombia en 1982 ; la rouille arrive chez elle en 1983. Un an d'avance. Le Honduras diffuse l'IHCAFE 90 puis la Lempira, et les Catimors deviennent la base des vergers d'Amérique centrale. Autrement dit : l'Amérique a été sauvée par une plante croisée onze ans avant qu'elle en ait besoin, dans un institut fondé pour une maladie qu'on jurait absente. Ce que ce sauvetage a coûté dans la tasse ne sera mesuré que quarante ans plus tard.

      Pendant ce temps, une poudre redessine la carte. Le soluble existait depuis 1899 et Nescafé depuis 1938, mais il change de nature entre 1963 et 1965, quand Maxwell House puis Nestlé passent à la lyophilisation, c'est-à-dire au séchage par le froid sous vide : les mesures comparatives donnent 77 % des composés volatils conservés, contre 57 % pour l'atomisation à chaud. Un produit devenu buvable ouvre un marché, et ce marché a une préférence.

      Le soluble supporte le canephora, plus riche en extrait et moins cher, là où le buveur de filtre le refusait. Le chiffre qui suit est le plus parlant de toute la période. Sous les quotas, de 1963 à 1989, l'ICO mesure une moyenne stable de 72,5 % d'arabica et 27,5 % de canephora, et en 1990, dernière année du système, le canephora est encore à 27,5 %. En 2013, une fois le marché libre, il est à 38,9 %. L'accord ne gelait pas seulement le prix, il gelait la composition du café que le monde buvait.

      La demande, elle, ne se laisse pas au hasard. En 1952, le Pan-American Coffee Bureau, financé par les producteurs latino-américains, lance la campagne « Give yourself a Coffee-Break » ; la pause entre dans le vocabulaire, puis dans les conventions collectives américaines. En 1959, la fédération colombienne invente avec une agence de publicité new-yorkaise le personnage de Juan Valdez : un pays se dote d'une marque, quarante-huit ans avant que l'Éthiopie ne dépose les siennes.

      Le matériel suit. Achille Gaggia commercialise à Milan en 1948 la machine à levier et ses neuf bars de pression, Faema sort en 1961 l'E61 dont descend la plupart des machines actuelles, et en 1972 le Mr. Coffee remplace le percolateur dans les cuisines américaines. Ces machines sont dans la planche des préparations. Ce qui compte ici est le résultat commercial : à la fin des années 1970, le café se boit partout, de plus en plus vite, et de moins en moins bien.

      Puis un accident rappelle qui commande vraiment. Les 17 et 18 juillet 1975, la gelée noire frappe le Paraná et tue environ un milliard et demi de caféiers. Le prix ne bouge pas tout de suite, et c'est là l'enseignement : le Brésil a des stocks, et un stock est du temps acheté. Il faut toute l'année 1976 pour passer de un à deux dollars la livre, puis trois mois pour atteindre trois dollars.

      En avril 1977, le contrat de New York touche 339,86 cents la livre, record qui tiendra jusqu'en 2024. Aucun accord international n'a jamais déplacé le prix de cette façon. Les quotas, d'ailleurs, sont suspendus de 1972 à 1980 parce que les cours sont trop hauts pour qu'on ait besoin d'eux : le dispositif ne servait que dans un sens.

      C'est au creux de ce désordre qu'apparaît un mot. En 1974, dans le Tea and Coffee Trade Journal, l'importatrice Erna Knutsen emploie l'expression « specialty coffee » pour désigner les petits lots de microclimats particuliers qu'elle achète et que le négoce de masse ne sait pas coter. Le mot naît donc chez une négociante avant de naître chez une dégustatrice, et il désigne d'abord un problème de commerce : que faire d'un café trop singulier pour entrer dans un contrat standard.

      La Specialty Coffee Association of America est fondée en 1982. Alfred Peet avait ouvert à Berkeley en 1966 ; trois de ses admirateurs fondent Starbucks à Seattle le 30 mars 1971, et Howard Schultz la rachète en 1987 pour y greffer le bar italien. Tout le vocabulaire de la qualité se met ainsi en place à l'intérieur d'un système qui paie le volume.

      En juillet 1989, ce système s'arrête. Les quotas sont abandonnés faute d'accord sur leur répartition : le Brésil refuse de réduire sa part, les pays consommateurs réclament davantage d'arabicas doux, et la fin de la guerre froide retire aux États-Unis le motif qui les faisait soutenir les prix. Les accords suivants, en 1994, 2001 et 2007, n'ont plus de clause économique. Le prix moyen des années 1980, autour de 120 cents la livre, tombe à 50 cents au tournant du siècle.

      Ce que cela fait aux pays dont le café est la première ressource n'a rien d'abstrait. Le label Max Havelaar, lancé aux Pays-Bas le 15 novembre 1988 par Nico Roozen, Frans van der Hoff et Solidaridad, avait été conçu en réponse à la chute qui commençait : c'est le premier prix plancher opposable de la filière, celui qu'un acheteur certifié n'a pas le droit de descendre.

      Au Rwanda, où le café était la première exportation, les historiens du génocide comptent la ruine des planteurs après 1989 parmi les conditions de 1994. Une variation de cours n'explique pas un massacre ; elle explique la fragilité sur laquelle il a pris appui.

      L'État se retire ailleurs aussi. Le Brésil dissout en 1991 son Instituto Brasileiro do Café ; la même année, Pinhalense construit la première machine à cereja descascado, le café dépulpé sans fermentation que le Costa Rica popularisera sous le nom de honey. Il faut lire ces deux faits ensemble : quand plus personne ne garantit le prix, la seule marge de manœuvre du producteur est de fabriquer une différence.

      Au Vietnam, la réforme économique du Đổi Mới de 1986 pousse le café vers les Hauts Plateaux du Centre ; en dix ans le pays multiplie sa production par quinze, presque uniquement en canephora, et devient le deuxième producteur mondial. Cette expansion prépare exactement la surproduction qui écrasera les cours après 2000. La décennie s'achève sur deux dispositifs minuscules et décisifs : la première Cup of Excellence, au Brésil en 1999, où le prix d'un lot se forme en public, et le premier championnat du monde de barista, à Monte-Carlo en 2000. Le siècle finit sans institution pour fixer le prix, et avec une institution naissante pour fixer la note.

      Accord de 1962 et fin des quotas en juillet 1989 : ICO, International Coffee Agreement et FAQ ; McCook, Coffee Is Not Forever (2019), p. 173. Motif politique américain et Alliance pour le progrès : Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), ch. 15 et 18 ; Bates, Open-Economy Politics (1997). Sélection des années 1949-1950 : Coste, Les caféiers et les cafés dans le monde (1955), p. 323 ; IAC pour Icatu. CIFC fondé en 1955 et Coste écrivant la même année que la rouille est absente d'Amérique : McCook 2019, p. 132-133 ; Coste 1955, p. 224. Bahia 1970 et échec de la barrière sanitaire en 1971 : McCook 2019, p. 143-146. Catimors, Ruiru 11, IHCAFE 90 et Lempira : WCR, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 27, 71, 42 et 50. Variedad Colombia lancée en 1982, rouille en Colombie en 1983 : Cenicafé ; McCook 2019, p. 171. Lyophilisation de 1963-1965 et 77 % de volatils conservés contre 57 % : Nestlé, Nescafé 75 years (2013) ; Works in Progress, A brief history of instant coffee. Parts arabica et canephora de 1963 à 1990, puis 2013 : ICO, via Daily Coffee News, 17 juillet 2014. Campagne de 1952 : Pan-American Coffee Bureau. Juan Valdez : Federación Nacional de Cafeteros et Doyle Dane Bernbach, 1959. Gaggia 1948, Faema E61 1961, Mr. Coffee 1972 : historiques des constructeurs ; The Henry Ford Museum. Erna Knutsen : Tea and Coffee Trade Journal (1974) ; SCA, historique, pour la SCAA en 1982. Gelée des 17 et 18 juillet 1975, et 339,86 cents en avril 1977 : Pendergrast 1999, ch. 18 ; ICO, séries de prix ; Covoya, A Brief History of the Price of Coffee. Max Havelaar : Stichting Max Havelaar, 15 novembre 1988. Rwanda : Kamola, Third World Quarterly 28 (2007) ; Verwimp, Journal of Development Economics (2003). Dissolution de l'IBC et cereja descascado : document de formation professionnelle, ch. 17b. Đổi Mới de 1986 et décollage vietnamien : USDA FAS, Coffee Annual Vietnam ; fiche pays Vietnam de ce site. Cup of Excellence 1999 : Alliance for Coffee Excellence. World Barista Championship, Monte-Carlo, 2000. Le lien de causalité entre le maintien des quotas et la stabilité de la part du canephora est une lecture des séries de l'ICO faite ici, et non une thèse citée telle quelle.
      2000 à 2026

      10Le creux de 2001, la spécialité et le climat

      La filière a répondu à la pire crise de prix de son histoire en vendant de la qualité mesurée ; le marché bat depuis tous ses records, sans qu'on sache ce qui en redescend jusqu'au producteur.

      En savoir plusReplier1 499 mots

      2001Attentats du 11 septembre2008Crise financière mondiale2015Accord de Paris sur le climat2020Pandémie de COVID-192022Invasion de l'Ukraine par la Russie

      En août 2002, à Johannesburg, le directeur de l'Organisation internationale du café, Néstor Osorio, dépose quatre nombres que personne n'a contestés depuis. Au début des années 1990, les pays producteurs encaissaient 10 à 12 milliards de dollars pour un marché de détail d'environ 30 milliards. En 2002, le détail dépasse 70 milliards et les producteurs n'en reçoivent plus que 5,5. Le prix indicatif composite, à 109 cents en 1998, passe sous 48 cents : le plus bas en termes réels depuis cent ans.

      La cause est arithmétique : cinq années d'excédent d'affilée, la production croissant de 3,6 % par an contre 1,5 % pour la demande, Vietnam et nouvelles plantations brésiliennes en moteurs. Le détail est dans la planche de l'économie. Ce qu'il faut retenir est l'effet : plus de 125 millions de personnes dépendaient alors du café, et là où il est la culture de rente d'une ferme de subsistance, un creux pareil se traduit en école interrompue, en dette, en ferme abandonnée, en départ.

      La réponse n'a pas été un nouvel accord, puisque plus personne n'en voulait. Elle a été commerciale : faute de pouvoir relever le prix de base, on vendra l'écart. Encore fallait-il dire de quoi cet écart était fait, et c'est ce que fabrique 2004. La Specialty Coffee Association fixe le formulaire de dégustation qui régira la notation pendant vingt ans, le Coffee Quality Institute lance le système Q et ses dégustateurs certifiés, et au Best of Panama la Hacienda La Esmeralda présente son Geisha séparément du reste de sa récolte.

      Un score, des juges habilités à le délivrer, un lot identifié : plus rien ne manque pour qu'une prime soit exigible. En 2005 arrivent la Hario V60 et l'AeroPress, qui mettent entre les mains du buveur de quoi vérifier la promesse chez lui. Les protocoles sont dans la planche de la tasse.

      C'est aussi à ce moment que le métier se donne un récit. En 2002, dans la lettre de la Roasters Guild, la torréfactrice Trish Rothgeb nomme une « troisième vague », à propos précisément de ce qu'elle observait en Norvège. Le mot a fait fortune ; il faut dire ce qu'il vaut. Né dans un bulletin professionnel, jamais défini par aucune organisation, sans date de début ni critère d'entrée, il emprunte son image aux vagues du féminisme, ce qui lui donne un air de périodisation qu'aucun travail n'a validé.

      Surtout, il raconte une histoire anglo-américaine : pour tenir, il doit ignorer l'espresso italien d'après-guerre, les kissaten japonais, ces salons où le café se prépare à la commande, et la torréfaction claire scandinave, objet même de l'article fondateur. Cette chronique date des faits ; elle ne date pas les vagues, faute de savoir où les poser.

      Reste la question qui décide de tout : la prime existe-t-elle, et jusqu'où descend-elle ? Sur le premier point, les données sont bonnes. Le Specialty Coffee Transaction Guide, construit à l'université Emory, agrège près de 105 000 contrats anonymisés et donne pour trois récoltes un prix FOB médian de 3,48 dollars la livre, avec 4,18 dollars pour les cafés notés 84 points et plus contre 2,93 pour ceux de 80 à 83,9. La prime est réelle et mesurée.

      Sur le second point, on ne sait pas. Le prix FOB est celui du café chargé sur le bateau ; ce que le producteur touche, une fois payés les intermédiaires locaux et la transformation, représente souvent moins de la moitié de ce montant. Le direct trade n'a ni définition partagée ni audit. Les enchères, seul dispositif où le prix se forme en public, portent sur quelques centaines de kilos, quand le Coffee Guide comptait 130,7 millions de sacs de café standard contre 10,8 millions de spécialisé, un sac sur seize.

      Que la valeur créée en haut remonte au producteur ou reste chez de nouveaux intermédiaires n'est pas établi : personne ne publie la série qui trancherait.

      Deux séries, pourtant, disent quelque chose, dans le mauvais sens. En France, l'étude BASIC a comparé les moyennes 1994-1997 et 2014-2017 : la valeur nouvelle créée par le café bu à domicile est allée pour 1 177 millions d'euros par an à la torréfaction et à la distribution, et pour 64 millions à l'amont, producteurs et négociants réunis. Quatre pour cent. Et le format décide de tout : sur un paquet de moulu, la part du producteur va de 11,6 % au Pérou à 24,1 % en Colombie ; sur un café portionné, elle tombe entre 2,7 et 4,8 %. Plus l'emballage est sophistiqué, plus la part du planteur fond, au moment même où le récit de la filière promet l'inverse.

      Le Coffee Barometer 2023 ajoute le second constat : le revenu du café reste au niveau du seuil de revenu vital, ou en dessous, dans huit des dix plus grands pays producteurs. Voir la planche de l'économie, sur la répartition de la valeur et les prix minimums.

      Les labels butent sur le même mur. Pour la campagne 2019-2020, 55 % de la production mondiale répondait à une norme de durabilité volontaire, et 25 % seulement de ce volume a été acheté comme tel. Les trois quarts du café certifié se vendent donc comme du café ordinaire, aux conditions du café ordinaire. En 2007, l'Éthiopie avait tenté une autre voie en déposant les noms de Sidamo, Harar et Yirgacheffe : faute de pouvoir fixer le prix, on essaie de posséder le nom.

      Puis le climat rattrape le prix, par un chemin que la frise seule ne montre pas. À partir de 2008, le Big Rust ravage l'Amérique centrale et andine : la Colombie perd 33 % de sa récolte, le Salvador 57 %, le Mexique 46 %, et l'on compte 373 585 travailleurs déplacés. Des variétés réputées résistantes tombent. L'épidémie a des causes météorologiques, mais elle a aussi une cause économique, vieille de dix ans : pendant le creux de 2001 à 2004, on ne taille plus, on ne fertilise plus, on ne renouvelle plus les arbres, faute d'argent.

      Quand le champignon arrive, le verger est vieux et affaibli. Le pic de 2011, au-dessus de trois dollars la livre pour la première fois depuis 1977, n'a pas eu le temps de réparer cela. Une crise de prix devient une épidémie une décennie plus tard : c'est la causalité la plus coûteuse de la période.

      La réponse est génétique, et bute vite sur le matériel disponible. World Coffee Research, fondé en 2012, lance des essais de variétés dans quinze pays. La Colombie passe à Castillo en 2005 puis à Cenicafé 1 en 2016, le Kenya diffuse Batian en 2010, et Starmaya, premier hybride de première génération vendu en graines, sort en 2017. La même année, la Lempira perd sa résistance au Honduras : une résistance n'est pas une propriété, c'est un prêt que le champignon rappelle.

      Le fond du problème est mesuré : au Brésil, 97,55 % des cultivars descendent de Typica et de Bourbon. Un verger continental construit sur deux lignées se défend mal. Et la solution employée depuis 1959, l'introgression de l'hybride de Timor, c'est-à-dire l'insertion durable de fragments de canephora dans le génome de l'arabica, a été cartographiée en 2024, et sa pénalité de qualité décrite en 2026. La résistance a donc un prix, payé dans la tasse. Voir les hybrides F1.

      Le reste tient en quelques faits contradictoires en apparence. En 2019, Davis et ses coauteurs établissent que 60 % des 124 espèces sauvages de Coffea sont menacées d'extinction, au moment où l'on redécouvre en Sierra Leone C. stenophylla, tolérante à la chaleur. En 2023, l'Union européenne adopte le règlement contre la déforestation importée, qui exigera une géolocalisation des parcelles pour un café produit par 12,5 millions d'exploitations, dont beaucoup n'ont jamais eu de coordonnées ; son application est reportée.

      Le 11 février 2025, l'arabica atteint 440,85 cents la livre à New York, plus haut de toute l'histoire du contrat, sur un gel et une sécheresse au Brésil et des stocks au plus bas ; en août, un lot du Best of Panama part à 30 204 dollars le kilo. La même année, l'USDA annonce une production record de 178,8 millions de sacs. Un marché peut battre son record de prix et son record de volume la même année, parce que le prix regarde les stocks et le temps qu'il a fait, jamais la récolte à venir. Voir l'économie et ce qui vient.

      Ce que la période a produit tient en une tension, qu'il vaut mieux énoncer que résoudre. Le café se vend plus cher que jamais, la mesure de sa qualité est plus fine que jamais, et l'on ignore toujours ce que le producteur en retire, faute d'une série longue sur le revenu au bord de la ferme. Le seul chiffre solide sur ce point vient du Pérou et de l'Éthiopie : en 2017, le revenu café d'un producteur y était inférieur de 20 % à celui de 2005 en monnaie constante, et sous le seuil de pauvreté toutes les années sauf une.

      Crise de 2001-2004 : ICO, The Global Coffee Crisis: A Threat to Sustainable Development, Londres, 21 août 2002, p. 1-2, pour les 10-12 puis 5,5 milliards, les 30 puis 70 milliards de détail, les 109 et 48 cents, les 3,6 % contre 1,5 % et les 125 millions de personnes. Formulaire SCA de 2004 et système Q du CQI : SCA ; Coffee Quality Institute, About (2004). Geisha présenté séparément : Best of Panama 2004 ; WCR 2025, p. 38. V60 et AeroPress : Hario ; Alan Adler, 2005. Troisième vague : Rothgeb, Roasters Guild newsletter (2002) ; l'absence de définition institutionnelle, de bornes et de validation savante est un constat fait ici, à partir de l'absence de toute définition publiée par la SCA ou l'ICO, et non une citation. Prime de spécialité : Specialty Coffee Transaction Guide 2024, près de 105 000 contrats, FOB médian 3,48 dollars la livre, 4,18 pour 84 points et plus contre 2,93 pour 80 à 83,9, résumé par Daily Coffee News, 18 février 2025. Part du FOB qui redescend au producteur, et absence de définition et d'audit du direct trade : synthèse de la planche de l'économie de ce site, sections 11 et 13. Volumes standard, premium et spécialisé : ITC, The Coffee Guide, 4e éd. (2021). Répartition de la valeur en France : BASIC, Commerce Équitable France, Max Havelaar France et collectif Repenser les filières, Étude sur la durabilité de la filière café (oct. 2018), p. 9-11, pour les 1 177 et 64 millions d'euros, les parts par format, et la baisse de 20 % du revenu péruvien et éthiopien entre 2005 et 2017. Revenu vital : Coffee Barometer 2023, 14 sept. 2023. Certification : ITC 2021, p. 39-40 et 47-48, pour les 55 % et les 25 %. Marques éthiopiennes : Oxfam, accord Starbucks-Éthiopie, juin 2007 ; Ethiopian Intellectual Property Office. Big Rust : McCook, Coffee Is Not Forever (2019), p. 171-178, pour les pertes par pays, les 373 585 travailleurs déplacés, et le lien entre le sous-entretien des vergers après la crise de 2001 et la virulence de l'épidémie. Pic de 2011 : ICO, indicateur composite. World Coffee Research, Castillo, Cenicafé 1, Batian, Starmaya, perte de résistance de la Lempira : WCR, historique et catalogue 2025, p. 19, 31 et 79 ; Cenicafé ; IHCAFE. 97,55 % de descendance Typica et Bourbon au Brésil : WCR 2025, p. 10. Introgression du Timor et pénalité de qualité : Salojärvi et al., Nature Genetics 56 (2024) ; Yang et al., Agriculture (2026). Espèces menacées et stenophylla : Davis et al., Science Advances 5 (2019) et Nature Plants 7 (2021). Pandémie : ICO, Coffee Break Series (2020). EUDR : règlement (UE) 2023/1115 du 31 mai 2023, et règlement (UE) 2024/3234 pour le report ; ITC 2021, p. 2, pour les 12,5 millions d'exploitations. Records de 2025 : ICE Futures US, contrat C, 440,85 cents la livre le 11 février 2025 ; UPI, 8 août 2025, pour les 30 204 dollars le kilo du Best of Panama ; USDA FAS, Coffee: World Markets and Trade, pour les 178,8 millions de sacs.

      Lire la chronique en travers

      Planche V

      Les origines

      Trente-deux pays producteurs, fiche par fiche : ce qu'on y cultive, à quelle altitude, comment on le traite et comment chaque pays classe ses cafés. Les fiches sont celles de Marco De Sousa Rosa (Fiches Pays, 2026) ; les volumes de production en tête de fiche sont ceux qu'elles citent, statistiques ICO 2009, et servent d'ordre de grandeur ; un volume récent sourcé est ajouté là où il a pu l'être.

      11Afrique

      Afrique

      12Burundi

      112 000 sacs (ICO 2009)

      Le Burundi fait partie de ces petits pays dont on parle peu, et qui vivent pourtant du café bien plus intensément qu'on ne l'imagine. Introduite dans les années 1930, la caféiculture y occupe aujourd'hui plus de 800 000 ménages (l'essentiel de la population rurale) sur de minuscules parcelles de quelques centaines de caféiers.

      On y cultive surtout de l'Arabica doux d'altitude, entre 1 250 et 2 000 mètres, avec un peu de Canephora plus bas. Presque sans intrants chimiques, et en misant sur la voie humide. Depuis quelques années, le pays cherche à se distinguer par la qualité, avec son label « Ngoma » et des ventes hebdomadaires aux enchères, sur échantillons.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica (96 %), Canephora (4 %)
      Altitude
      800 à 1 000 m (Canephora) ; 1 000 à 2 000 m (Arabica)
      Ombrage
      Arbres forestiers et fruitiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide et semi-humide ; séchage naturel au soleil
      Triage
      Densimétrique
      Période de récolte
      Avril à juillet
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Le laboratoire de l'Office du Café du Burundi (OCIBU) classe les cafés selon le mode de traitement, puis le nombre de défauts et la granulométrie.

      Le traitement

      Fully Washed (FW) : entièrement lavé ; Washed (W) : lavé.

      Type : défauts et calibre

      TypeCribleDéfauts maxGrains cassés max
      Ngoma Mild184 %0,15 %
      AA187 %0,15 %
      AB (cafés W uniquement)16/1810 %0,5 %
      A1610 %0,5 %
      B1415 %1,5 %
      PB (Caracoli)Caracoli5 %0,25 % de corps étrangers

      Pour tous ces types : aucun corps étranger ni gros défaut toléré. Autres appellations : TT (triage gros grains), T (grains moyens), Stocklot (non trié). Le nom de la région est souvent mis en avant dans la désignation.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le café n'entre au Burundi qu'au XXe siècle. La fiche date l'introduction des années 1930, sous administration belge du Ruanda-Urundi.

      Le recensement mondial des exportations dressé par Ukers en 1922 le confirme, et il le confirme par une absence. Ukers donne une ligne pour l'Ouganda, 9 999 845 livres en 1918. Une pour le Congo belge, 347 588 livres en 1919. Aucune pour le Ruanda-Urundi. Un territoire qui ne figure pas dans un tableau d'exportateurs n'exporte rien, autrement dit ne produit pas encore.

      Le matériel végétal du pays est celui des missions des Grands Lacs, et deux lignées le composent. Le Mibirizi d'abord, une sélection de type Typica faite par les missionnaires du Rwanda dans les années 1930. Le Bourbon Mayaguez 139 ensuite, introduit au Rwanda et au Burundi à la même époque depuis la station de Mayagüez, à Porto Rico.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs) ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Mibirizi et Bourbon Mayaguez 139
      • L'histoire récente du pays est d'abord une histoire de cours. Les quotas d'exportation de l'Accord international de 1962 s'effondrent en juillet 1989, quand les membres ne renouvellent pas les clauses économiques
      • entre 1997 et 2001, le prix indicatif de l'Organisation internationale du café tombe au tiers de sa valeur
      • soit les prix réels les plus bas depuis 1900. Pour une économie où le café est la première exportation et où l'État vivait de la marge entre le prix mondial et le prix payé au planteur, ces deux dates pèsent plus lourd que n'importe quelle innovation agronomique.
      McCook, Coffee Is Not Forever (2019) ; ICO, prix indicatif 1997-2001 ; LC ch. 19

      Aujourd'hui

      Le volume affiché en tête de fiche, 112 000 sacs, est celui de la fiche elle-même, d'après les statistiques ICO 2009. Il sert d'ordre de grandeur et rien de plus, parce qu'aucun chiffre plus récent n'a pu être sourcé ici.

      Ce petit volume repose sur une population considérable. La caféiculture occupe plus de 800 000 ménages, sur des parcelles de quelques centaines de caféiers chacune. Beaucoup de familles, très peu de café par famille : c'est la structure agraire du pays, pas un accident de récolte.

      L'arabica occupe l'altitude, entre 1 250 et 2 000 mètres, et le canephora se tient plus bas. On cultive presque sans intrants chimiques.

      Les variétés déclarées sont le Bourbon et le Blue Mountain. Le traitement est la voie humide et la voie semi-humide. Les deux dépulpent la cerise avant de sécher le grain, mais la seconde laisse une part du mucilage collée à la parche. Le séchage se fait au soleil.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      La stratégie de sortie de crise est celle de la qualité : label Ngoma, ventes hebdomadaires aux enchères sur échantillons, récolte manuelle et sélective. C'est le même choix que celui du Rwanda voisin, fait à peu près au même moment et sur le même matériel Bourbon.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • La date d'introduction, « les années 1930 », vient de la fiche et n'a pas été recoupée sur une source primaire.
      • Aucun volume de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé pour ce pays.
      • La part exacte du canephora dans la production burundaise n'est pas établie par les sources disponibles.
      • Le « Blue Mountain » cultivé au Burundi n'est rattaché par aucune source consultée au Typica jamaïcain du même nom.
      Afrique

      13Cameroun

      690 000 sacs (ICO 2009)

      Le café camerounais tient en grande partie au Canephora, qui représente environ 85 % de la production. L'Arabica, lui, s'est réfugié dans les montagnes de l'Ouest et du Nord, là où les sols volcaniques, noirs et riches, lui conviennent mieux. Les premiers plants remontent à 1905, mais la filière n'a vraiment pris qu'à la fin des années 1920.

      Ici, on cultive en famille, sur de petites surfaces, entre les arbres d'ombrage et les cultures vivrières. Les rendements restent modestes, et ces cafés partent souvent en assemblage, comme beaucoup de cafés d'Afrique de l'Ouest. La longue crise mondiale du café a laissé des traces ; en réponse, les producteurs se sont peu à peu regroupés en coopératives.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica (15 %), Canephora (85 %)
      Variétés
      Arabica : Blue Mountain ; Canephora : Java
      Altitude
      1 000 à 2 200 m (Arabica) ; 800 à 1 000 m (Canephora)
      Ombrage
      Arbres forestiers et fruitiers
      Récolte
      Canephora : manuelle non sélective (nov.-fév.) ; Arabica : manuelle sélective (sept.-fév.)
      Traitement
      Canephora : voie sèche ; Arabica : voie humide (principalement)
      Triage
      Canephora : mécanique ; Arabica : manuel et électronique
      Période de récolte
      Canephora : nov. à fév. ; Arabica : sept. à janv.
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Arabica : par grade

      L'arabica camerounais se range en 6 grades, notés d'une lettre de A à F. Chaque lettre dit deux choses à la fois. Un calibre, détaillé dans le tableau ci-dessous. Et une classe de propreté, qui se compte en défauts.

      Le comptage des défauts se fait toujours sur un échantillon de 300 g, ce qui permet de comparer un lot à un autre. Les grades A, B, C et E relèvent du classement Prima, plafonné à 15 défauts. Le D est Supérieur, à 30 défauts. Le F est Courant, à 60 défauts.

      GradeDétail
      A70 % retenu crible 18, 30 % crible 17
      B70 % crible 17, 30 % crible 16
      CFèves Caracoli uniquement (un seul grain par cerise, forme arrondie)
      D70 % crible 16, 30 % crible 15
      EFèves Éléphant uniquement (grosses fèves déformées)
      F70 % crible 15, 30 % crible 14

      Canephora : nombre de défauts

      ClassementDéfauts max
      Extra Prima15
      Prima30
      Supérieur60
      Courant120
      Limite180

      Canephora : taille du grain

      GradeCrible
      Gros grains18/20 (crible 18 et +, max 1 % retenu crible 16)
      Grade 116/18 (30 % retenu crible 18)
      Grade 214/16 (30 % retenu crible 16)
      Grade 310 (30 % retenu crible 14)

      Il existe aussi des lots bas de gamme : « triages » et « brisures ».

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Les premiers plants dateraient de 1905, mais la filière ne prend qu'à la fin des années 1920. Ukers, en 1922, ne donne pas de ligne pour le Cameroun dans son tableau mondial des exportations : la production y est encore négligeable à l'échelle du commerce. Le pays a en revanche donné son nom à un épisode phytosanitaire : en 1933, on y identifie une seconde rouille du caféier, distincte d'Hemileia vastatrix.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs) ; LC ch. 13

      Le Cameroun a aussi joué un rôle dans la circulation des variétés, et ce rôle tient à une seule lignée.

      Elle s'appelle Java. C'est une landrace éthiopienne, passée par l'île de Java dans les années 1920 avant d'arriver au Cameroun.

      La recherche française l'y sélectionne en 1980, et pour une raison précise : sa tolérance à l'anthracnose des baies. Un caféier qui encaisse ce champignon intéresse tous les pays où il sévit. Java est donc diffusée au Nicaragua, au Costa Rica et au Panama.

      Malgré son nom, elle n'a rien à voir avec le Typica de Java. Le nom garde la trace d'une étape du voyage, pas d'une parenté.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Java ; LC ch. 8

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 690 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Le canephora représente environ 85 % de la production, sur les terres basses, en voie sèche et récolte manuelle non sélective de novembre à février ; l'arabica s'est replié sur les sols volcaniques de l'Ouest et du Nord, entre 1 000 et 2 200 mètres, en voie humide et cueillette sélective de septembre à février. La culture est familiale, en petites surfaces, sous arbres d'ombrage et mêlée aux cultures vivrières, avec des rendements modestes ; une grande partie du café part en assemblage.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      La longue crise des prix a laissé des traces dans la filière camerounaise, et la réponse a été le regroupement progressif des producteurs en coopératives. C'est le schéma commun à l'Afrique de l'Ouest canephora après l'effondrement des quotas de 1989.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; McCook, Coffee Is Not Forever (2019) ; ICO, prix indicatif 1997-2001 ; LC ch. 19

      Zones d'ombre

      • La date de 1905 vient de la fiche ; aucune source primaire consultée ici ne la confirme.
      • La fiche donne « Canephora : Java » comme variété : le nom Java désigne pourtant, dans le catalogue des variétés, un arabica d'origine éthiopienne. L'ambiguïté n'est pas levée.
      • Aucun chiffre de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé pour le Cameroun.
      • Les institutions actuelles de la filière camerounaise ne sont documentées par aucune des sources du corpus.
      Afrique

      14Congo (RD)

      425 000 sacs (ICO 2009)

      La République démocratique du Congo cultive son Arabica à l'Est, le long du grand rift est-africain. Cet Est-là tient en trois traits : la montagne, les grands lacs, les terroirs volcaniques.

      Toute cette zone porte un nom qui revient souvent chez les amateurs : le « Kivu ». À l'intérieur du Kivu, un terroir est plus renommé que les autres, et on l'appelle « Bord Lac ».

      Le potentiel est là, réel, mais il se heurte à une réalité plus difficile : l'instabilité politique et le manque d'infrastructures routières freinent les exportations. Il n'est pas rare que des sacs restent stockés longtemps avant de pouvoir être embarqués.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica, Canephora
      Variétés
      Bourbon, Jackson, Kent
      Altitude
      1 500 à 2 000 m
      Ombrage
      Arbres forestiers et plantes associées
      Récolte
      Manuelle
      Traitement
      Voie humide
      Triage
      Manuel
      Période de récolte
      Principalejanv. à avril ; seconde : mai à sept.
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Pour l'Arabica lavé, la classification officielle repose sur la qualité de préparation (crible + nombre de défauts), déclinée en niveaux « Kivu ».

      GradeCouleur des grainsCriblage / défauts
      Kivu 3Vert à bleu-vert54 % min. > crible 17 ; 20 % max < 16. Défauts mineurs rares, aucun majeur
      Kivu 4Vert, légers reflets marronMême criblage. Quelques défauts mineurs (scolytés, immatures), aucun majeur
      Kivu 5Gris-vertMême criblage. Nombreux défauts mineurs (cassés, brisures, coquilles…)
      Kivu 6HétérogènePas de criblage, nombreux grains défectueux
      Kivu 7Très hétérogènePas de criblage, triages

      Le grade ne dit que la qualité de préparation. Il ne dit rien de l'endroit d'où sort le lot, et c'est pour cela que le nom de la zone est souvent ajouté à la désignation.

      On lit donc « RD Congo – Kivu 4 Bord Lac », ou « … Buttembo ». Le chiffre renseigne l'acheteur sur les défauts, le nom de zone sur le terroir.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le Congo est le pays d'origine du canephora. Il est pourtant venu tard à la caféiculture d'exportation, et l'écart entre ces deux faits mérite d'être regardé.

      Ukers, en 1922, ne lui attribue que 347 588 livres exportées en 1919. Au même tableau, l'Ouganda pèse près de dix millions de livres et le Kenya plus de dix-huit. À l'échelle du commerce mondial, le Congo belge n'est alors qu'une marge.

      Abriter une espèce et la vendre sont deux choses différentes. La première tient à la botanique, la seconde à des routes et à des débouchés.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291

      Son rôle est ailleurs : dans la sélection. La station de Yangambi, fondée en 1927, et celle de Lula ont produit entre 1930 et 1960 les lignées d'élite INEAC et Lula.

      Ce que ces lignées apportaient tient dans un chiffre. Coste rapporte en 1955 des rendements de 1 000 à 1 800 kilos à l'hectare. Un rendement pareil voyage, et c'est pourquoi ces clones sont la souche de nombreux canephora cultivés hors d'Afrique.

      Le même Coste cite les essais de Nioka, dans l'est du pays, pour l'excelsa : 400 à 1 000 kilos à l'hectare. L'écart avec Yangambi est net, et il pèse dans le choix d'un planteur.

      Coste, Les caféiers et les cafés dans le monde (1955) ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche clones INEAC / Lula ; LC ch. 1 et 14

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 425 000 sacs, est celui de la fiche, d'après les statistiques ICO 2009.

      L'arabica se cultive à l'Est, le long du rift, entre 1 500 et 2 000 mètres. La fiche déclare trois variétés : le Bourbon, le Jackson et le Kent. La récolte se fait à la main, le traitement en voie humide.

      Le nom de terroir qui circule chez les acheteurs est le Kivu, et à l'intérieur du Kivu, le Bord Lac.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le frein n'est pas agronomique. L'instabilité politique et l'absence d'infrastructures routières retardent les exportations, au point que des lots restent stockés longtemps avant d'être embarqués : un facteur de dégradation du café vert que la qualité du terroir ne compense pas.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • La date d'introduction du café cultivé au Congo n'est donnée par aucune source consultée.
      • Aucun volume de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • La répartition actuelle entre arabica du Kivu et canephora des basses terres n'est pas chiffrée par les sources disponibles.
      • Les rendements des clones de Yangambi cités par Coste datent des années 1950 et ne disent rien des vergers actuels.
      Afrique

      15Côte d'Ivoire

      1 850 000 sacs (ICO 2009)

      La Côte d'Ivoire a longtemps été le premier producteur mondial de Canephora. Ce n'est plus le cas : les producteurs se sont tournés vers des cultures jugées plus rentables (cacao, riz, hévéa) et l'essor asiatique a fait le reste. Le pays est aujourd'hui au 4e rang mondial du Canephora.

      Près de 300 000 familles cultivent encore le café, réunies en coopératives, mais les vergers vieillissent : une bonne partie des caféiers a passé les vingt-cinq ans, sans être remplacée. Un programme national tente de relancer la filière, en replantant et en travaillant la qualité.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Canephora
      Variétés
      Kouillou, Niaouli, Conillon, Petit Indénié
      Altitude
      100 à 400 m
      Nature des sols
      Argileux-siliceux
      Ombrage
      Arbres fruitiers et forestiers
      Récolte
      Manuelle non sélective
      Traitement
      Voie sèche exclusivement
      Préparation
      Électronique
      Période de récolte
      Novembre à avril
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Les critères officiels sont le nombre de défauts et la taille des grains, regroupés sous une notion de grade.

      GradeCribleDéfauts max
      Grade 116/1860
      Grade 214/1690
      Grade 312/14120
      Grade 410/12Non spécifié
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      En 1918, la Côte d'Ivoire exportait 66 358 livres de café. C'est dérisoire, à côté des dix millions et demi de l'Angola.

      Tout s'est joué après, et la bascule tient à une plante. Le canephora du groupe guinéen est planté avec succès dès les années 1920 en Côte d'Ivoire et à Madagascar. On l'appelle Kouilou, du nom d'une rivière du Gabon où l'espèce pousse à l'état sauvage.

      De ce succès sort le rang que le pays tiendra longtemps : premier producteur mondial de canephora.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Kouilou Niaouli / Petit Indénié

      La Côte d'Ivoire est aussi l'un des rares terrains où l'on a chiffré le comportement du caféier. Roland Portères y a mesuré l'effet du vent sur la plante, et le délai de réaction du caféier à une pluie ; ces mesures ivoiriennes restent parmi les données agronomiques les plus citées sur l'espèce. Le pays a par ailleurs reçu le liberica en 1932, et il conserve des relevés anciens sur la répartition du stenophylla, espèce longtemps donnée pour disparue.

      Portères, cité par Coste 1955 ; LC ch. 2 et 4

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 1 850 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Le pays n'est plus premier : il est passé au quatrième rang mondial du canephora, les producteurs s'étant tournés vers le cacao, le riz et l'hévéa, jugés plus rentables, pendant que l'Asie prenait la place. Près de 300 000 familles cultivent encore le café, en coopératives, entre 100 et 400 mètres, en récolte manuelle non sélective et en voie sèche exclusive.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le problème central est l'âge du verger : une bonne partie des caféiers a dépassé vingt-cinq ans sans avoir été remplacée. Un programme national de replantation et de travail sur la qualité tente de relancer la filière.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • L'année où la Côte d'Ivoire a perdu son rang de premier producteur mondial de canephora n'est pas établie par les sources consultées.
      • Aucun volume de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • Le détail du programme national de replantation (dates, surfaces, financement) n'est documenté par aucune source du corpus.
      • Les variétés citées par la fiche (Kouillou, Niaouli, Conillon, Petit Indénié) sont des noms commerciaux de populations de canephora, dont le contour génétique exact n'est pas fixé.
      Afrique

      16Éthiopie

      4 500 000 sacs

      Berceau du café, l'Éthiopie ne cultive que de l'Arabica, entre 1 500 et 2 300 mètres. On appelle ces cafés « les Moka », en souvenir du port de Mocha d'où ils partaient autrefois. Derrière ce nom se cache en réalité une grande diversité de crus, selon la région et le mode de traitement.

      Le café reste central dans l'économie du pays : 5e producteur mondial, une part importante de la production exportée. Environ 80 % des cafés sont naturels, séchés par voie sèche. Fait notable, presque aucun intrant chimique n'est utilisé, le pays pourrait prétendre au bio, mais la certification est jugée trop coûteuse.

      Quant à l'origine du café, une légende l'attribue à un berger, Kaldi, intrigué par ses chèvres devenues bien vives après avoir mangé quelques graines.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Moka et ses dérivés, selon l'altitude et le terroir
      Altitude
      1 500 à 2 300 m
      Ombrage
      Arbres forestiers et fruitiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide et voie sèche
      Triage
      Manuel
      Période de récolte
      Octobre à avril et août à décembre
      Conditionnement
      Sac de 60 kg

      Volume récent 11,6 millions de sacs en 2025-2026, record (7,0 selon l'ICO pour 2024-2025 : les définitions d'année et de périmètre diffèrent)USDA FAS, juin 2025 ; ICO, rapports 2024-2025

      Classification des cafés

      Les « Moka » d'Éthiopie sont décrits par deux éléments : le « cru » et le nombre de défauts.

      Le « cru »

      Le cru se définit par deux choses à la fois : la région de production et le mode de traitement. Une même région donne donc plusieurs crus, selon qu'on lave la cerise ou qu'on la sèche entière.

      Le Kaffa en est l'exemple. On y trouve des Moka lavés, désignés « Moka Limu », et des Moka séchés, désignés « Moka Djimmah ». Le nom de vente porte ainsi ce que le grade ne dit pas : le grade compte les défauts, le cru dit d'où vient le café et comment il a été préparé.

      Le nombre de défauts (échantillon de 300 g)

      GradeNombre de défauts
      Grade 10 à 3
      Grade 24 à 12
      Grade 313 à 25
      Grade 420 à 45
      Grade 546 à 100
      Grade 6101 à 153
      Grade 7154 à 340
      Grade 8plus de 340

      L'exportation des deux derniers grades (7 et 8) est interdite.

      Histoire et aujourd'hui
      Caféiers sauvages du Kaffa, près d'Addis-Abeba
      Caféiers sauvages du Kaffa, près d'Addis-Abeba

      L'histoire

      L'Éthiopie est le berceau de l'espèce, et la seule origine où l'arabica pousse à l'état sauvage. Il en découle une particularité qu'aucun autre pays ne partage : on y récolte du café que personne n'a planté.

      Ukers, en 1922, distingue déjà deux cafés éthiopiens, et il les sépare justement sur ce point. Le Harari vient d'arbres cultivés, dans la province de Harar. L'Abyssinian, ou Kaffa, vient d'arbres sauvages, dans les provinces de Sidamo, Kaffa et Guma.

      Il décrit des forêts immenses où les habitants ramassent les grains tombés. La récolte annuelle moyenne de ce café sauvage tourne autour de 6 000 sacs.

      Restait à sortir ce café du pays, et l'itinéraire dit l'effort que cela demandait : à dos de mulet jusqu'à Dire-Daoua, puis par rail jusqu'à Djibouti.

      Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 240-241

      Légende · L'origine du café est attribuée à un berger, Kaldi, dont les chèvres se seraient mises à danser après avoir brouté des baies rouges. Ukers la range parmi les récits légendaires, et le traité historique annexé à La Roque, traduit en 1732, la démontait déjà.

      Ukers 1922, ch. II-III et chronologie p. 725 (« légende ») ; La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716, trad. 1732) ; LC ch. 5

      Le matériel génétique éthiopien a irrigué le monde deux fois, et les deux passages n'ont rien de comparable.

      Le premier passe par le Yémen. C'est de là que sortent les deux fondateurs, le Typica et le Bourbon, c'est-à-dire les souches dont descendent la plupart des variétés cultivées.

      Le second est délibéré : on va chercher en Éthiopie de quoi nourrir des programmes de sélection. Une mission britannique prélève en 1931 des graines sauvages pour les programmes du Kenya, de l'Ouganda et du Tanganyika. Dans ce lot figure une accession étiquetée Geisha.

      Les collectes suivantes sont institutionnelles. La FAO passe en 1964-1965, l'ORSTOM en 1966, et elles rapportent les accessions Agaro, Dilla, Gimma et Kaffa. Ces quatre noms alimentent encore les programmes de sélection, ce qui fait de l'Éthiopie un fournisseur de gènes autant qu'un pays producteur.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Geisha et Accessions FAO 1964-65 / ORSTOM 1966 ; LC ch. 3 et 8

      Aujourd'hui

      Le pays ne cultive que de l'arabica, entre 1 500 et 2 300 mètres, en voie sèche pour environ 80 % des lots. Le nom commercial reste « Moka », en souvenir du port yéménite d'où ces cafés partaient. Presque aucun intrant chimique n'est employé : le pays pourrait prétendre au bio, mais la certification est jugée trop coûteuse. Les variétés sont les populations locales et les sélections du programme national de Jimma, le JARC, qui a diffusé depuis 1967 des lignées numérotées (74110, 74112, 74158) puis des sélections nommées comme Sende et Limu 1.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches JARC ; LC ch. 8

      Le commerce intérieur a été refondu en avril 2008 par la création de l'Ethiopian Commodity Exchange, première bourse de matières premières d'Afrique, sous la direction d'Eleni Gabre-Madhin.

      Une bourse fonctionne en rendant les lots interchangeables : on y achète un grade et une région, pas une ferme. C'est exactement ce que les acheteurs de café de spécialité lui ont reproché. En effaçant la traçabilité au niveau de la ferme, l'ECX effaçait aussi le moyen de payer plus cher un producteur identifié.

      L'ECX a ouvert une filière directe, puis, à partir de 2017, une licence de spécialité directe qui préserve la traçabilité.

      Un épisode antérieur avait montré ce qui se jouait. En 2007, après un conflit sur les marques Sidamo, Harar et Yirgacheffe déposées par l'Éthiopie, Starbucks signe un accord de licence avec Addis-Abeba. Le nom d'une origine vaut quelque chose, et c'est pour cela qu'on se bat pour savoir de quelle ferme sort un sac.

      Perfect Daily Grind, What Is The Ethiopian Commodity Exchange ?, octobre 2020 ; Collaborative Coffee Source, Changes to the Ethiopian Commodities Exchange, avril 2018 ; LC ch. 19

      Zones d'ombre

      • Les chiffres de production éthiopiens divergent selon la source et la définition d'année : l'USDA annonce 11,6 millions de sacs pour 2025-2026, l'ICO 7,0 millions pour 2024-2025. Les deux ne mesurent pas la même chose.
      • La part exactement sauvage, semi-forestière et cultivée de la production éthiopienne n'est pas établie de façon stable.
      • Le nombre de variétés distinctes cultivées en Éthiopie est inconnu : les vergers sont des populations, pas des lignées.
      • L'effet net de l'ECX sur le revenu des producteurs n'est pas tranché par les sources consultées.
      Afrique

      17Kenya

      667 000 sacs (ICO 2009)

      Le Kenya est voisin de l'Éthiopie, et pourtant il s'est mis au café tardivement, à la toute fin du 19e siècle. Ce qui le distingue, ce n'est pas l'ancienneté, mais l'organisation : peu de pays ont structuré leur filière aussi rigoureusement, jusqu'à intégrer la qualité en tasse dans la sélection des meilleurs lots.

      Un tiers des plantations appartient à de grands propriétaires ; le reste se partage entre une multitude de petits producteurs réunis en coopératives. Les cafés sont surtout lavés, et la vente se fait par échantillons, via la bourse de Nairobi.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Bourbon, Ruiru 11, etc.
      Altitude
      1 400 à 2 100 m
      Nature des sols
      Volcanique
      Ombrage
      Variable selon les plantations
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide (principalement) et voie sèche
      Triage
      Mécanique et manuel
      Période de récolte
      Octobre à mars
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Arabica lavé : par granulométrie

      GradeDescription
      ETriage exclusif des fèves « Éléphant »
      AACrible 17/18
      ABCrible 15/16
      PBTriage exclusif des fèves « Caracoli »
      CCrible inférieur au 12
      TTGrains légers
      TGrains les plus petits et fins, souvent aplatis, cassés ou défectueux

      Qualité de la tasse

      Ancienne notation de 1 (meilleure) à 10. Aujourd'hui seule la mention FAQ (Fair to Average Quality) reste courante, avec un « FAQ+ » pour les meilleurs lots. Les cafés de la récolte principale sont considérés comme supérieurs à ceux de la récolte intermédiaire.

      Arabica nature

      GradeDescription
      MH / MLNon lavé et non récolté à la main (cerises ramassées au sol). ~7 % de la récolte, qualité médiocre
      M'buniEnsemble des grains écartés des autres lots
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le café arrive tard : Ukers date de 1901 l'introduction de la culture en Afrique orientale britannique, c'est-à-dire la colonie qui deviendra le Kenya. Le matériel vient de La Réunion.

      La montée est ensuite rapide. En 1918, la colonie exporte déjà 18 735 572 livres, le plus gros chiffre africain du tableau d'Ukers. Un officier britannique en tire une prédiction en 1920 : l'Afrique orientale britannique « va devenir l'un des grands pays du café ».

      • Une autre voie d'introduction existe, et ce sont les variétés qui la trahissent. On trouve au Kenya la French Mission
      • un Bourbon apporté par les missionnaires spiritains. Cette arrivée-là précède 1901, mais aucune date primaire ne permet de la situer.Ukers
      • All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10
      • Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 243
      • Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291, World Coffee Research
      • Coffee Varieties Catalog 2025, fiche French Mission
      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 243 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche French Mission
      • La caféiculture kenyane a d'abord été un monopole colonial. Le plan Swynnerton de 1954 autorise enfin les paysans africains à cultiver le café
      • réservé depuis 1900 aux colons européens, dix ans plus tard, ils en produisent la majorité. Entre-temps
      • les Scott Agricultural Laboratories ont sélectionné en 1931-1935 le SL28, à partir d'un arbre de la lignée Tanganyika Drought Resistant
      • puis en 1935-1939 le SL34
      • 1936et R. H. Walker le K7
      Swynnerton, A Plan to Intensify the Development of African Agriculture in Kenya (1954) ; Pendergrast 1999, ch. 13 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches SL28, SL34, K7

      L'épidémie d'anthracnose des baies de 1971 détruit une part de la récolte kenyane. Le nom de la maladie dit l'essentiel : elle frappe les cerises, donc directement ce qui se vend.

      La Coffee Research Foundation répond par la sélection. Elle construit le Ruiru 11, hybride F1 composite diffusé en 1985.

      Un hybride F1 croise deux parents très différents, ce qui lui donne une vigueur remarquable. Mais ses graines ségrègent : semées, elles ne redonnent pas le même arbre. Il faut donc le multiplier par clonage, pas par semis.

      • Vient ensuite le Batian, variété composite haute diffusée en 2010 par la CRF devenue entre-temps KALRO. Son intérêt n'est pas seulement sanitaire : sa tasse se rapproche de celle des SL. C'est ce qui compte dans un pays dont la réputation en tasse repose sur ces lignées.McCook 2019
      • World Coffee ResearchCoffee Varieties Catalog 2025, fiches Ruiru 11 et Batian
      • LC ch. 15
      McCook 2019 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Ruiru 11 et Batian ; LC ch. 15

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 667 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Les cafés sont surtout lavés, entre 1 400 et 2 100 mètres, en récolte manuelle et sélective. La particularité kenyane est le double lavage prolongé, souvent présenté comme une fermentation longue alors qu'il s'agit d'abord d'un lavage et d'un trempage à l'eau claire. Un tiers des plantations appartient à de grands propriétaires, le reste à une multitude de petits producteurs en coopératives ; la vente se fait sur échantillons via la bourse de Nairobi, et la qualité en tasse entre dans la sélection des meilleurs lots.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; LC ch. 17b

      Zones d'ombre

      • La date de 1901 est celle d'Ukers pour l'Afrique orientale britannique ; l'arrivée par les missions spiritaines est plus ancienne, sans date primaire disponible ici.
      • Aucun volume de production kenyan postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • La part actuelle des SL28 et SL34 dans le verger, face au Ruiru 11 et au Batian, n'est pas chiffrée par les sources consultées.
      • Le mécanisme exact par lequel le double lavage kenyan agit sur la tasse n'est pas établi.
      Afrique

      18Madagascar

      Un Coffea kouilou de dix-huit mois en fleur
      Un Coffea kouilou de dix-huit mois en fleur
      452 000 sacs (ICO 2009)

      Sur la « grande île », le café se répartit entre deux mondes : l'Arabica des Hauts Plateaux, minoritaire, et le Canephora de la côte Est, très largement dominant. Ce sont les colons réunionnais qui l'ont introduit, avant que les paysans malgaches ne l'adoptent à leur tour, au milieu du 20e siècle.

      Le café compte pour l'économie, mais il vient après la vanille, les litchis et les crustacés. Longtemps grand nom du Canephora, Madagascar a reculé derrière d'autres origines après une baisse de qualité. Quelques plantations d'Arabica ont depuis choisi la voie de la certification biologique.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica, Canephora
      Altitude
      800 à 1 500 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers
      Récolte
      Manuelle (picking ou stripping)
      Traitement
      Voie sèche et voie humide
      Triage
      Manuel
      Période de récolte
      Arabica : juin à sept. ; Canephora : mai à oct.
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      La classification existe mais n'est pas systématiquement utilisée : le pays produit surtout du Canephora, et les Arabica se vendent souvent en « stocklot » (sur échantillon). Deux critères sont pris en compte.

      Le nombre de défauts

      AppellationDéfautsGrains cassés max
      Extra Prima0 à 155
      Prima15 à 305
      Superior30 à 6010
      Standard30 à 12025
      Limite120 à 24040

      Triage même espèce : 2 % max de matière étrangère (parche, coque), 10 % max de grains cassés/coquilles, 10 % max de grains entiers.

      La taille des grains

      GradeCrible
      Gros grains18-20
      Grade 116
      Grade 214
      Grade 312
      Grade 410
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Madagascar exportait 707 676 livres de café en 1918, pour une moyenne quinquennale de 981 047 : une production réelle mais modeste. Le café y aurait été introduit par des colons réunionnais, avant que les paysans malgaches ne l'adoptent au milieu du XXe siècle. Le canephora du groupe guinéen, le Kouilou, y est planté avec succès dès les années 1920, en même temps qu'en Côte d'Ivoire.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Kouilou Niaouli

      L'île a par ailleurs un statut botanique à part : elle abrite les Mascarocoffea, dix-huit espèces de caféiers sans caféine, présentes de longue date et sur lesquelles aucune filière n'a jamais été construite. Elles posent la question d'un café naturellement décaféiné, restée sans réponse commerciale.

      LC ch. 4 ; Coste 1955

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 452 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). La production se partage entre l'arabica Typica des Hauts Plateaux, minoritaire, et le canephora Kouilou de la côte Est, très largement dominant, entre 800 et 1 500 mètres, en voie sèche et en voie humide, avec une récolte manuelle en picking ou en stripping. Le café compte pour l'économie, mais après la vanille, les litchis et les crustacés.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Longtemps grand nom du canephora, Madagascar a reculé derrière d'autres origines après une baisse de qualité. Quelques plantations d'arabica ont depuis choisi la certification biologique.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • La date d'introduction du café à Madagascar par les colons réunionnais n'est pas établie par les sources consultées.
      • Aucun volume de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • La « baisse de qualité » qui a fait reculer le canephora malgache n'est ni datée ni chiffrée par les sources disponibles.
      • Aucune source consultée ne documente d'usage commercial des Mascarocoffea sans caféine.
      Afrique

      19Ouganda

      3 000 000 sacs (ICO 2009)

      En Ouganda, le café se loge dans les reliefs, et c'est l'altitude qui trie les deux espèces. L'Arabica, minoritaire, tient les hauteurs : le Nord-Est autour du mont Elgon, l'Ouest près du Ruwenzori.

      Le Canephora, majoritaire, occupe les terres plus basses autour du lac Victoria. Il y est chez lui, puisque ce bassin est l'habitat naturel de l'espèce. L'Ouganda n'est donc pas seulement un pays producteur de canephora : il en est un foyer d'origine.

      Le pays exporte la quasi-totalité de sa production. Depuis quelques années, il travaille davantage la qualité, notamment à travers les certifications et une association nationale de producteurs qui fédère plusieurs centaines d'organisations de base.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica (20 %), Canephora (80 %)
      Variétés
      Typica, Kent
      Altitude
      1 300 à 2 300 m (Arabica) ; 900 à 1 500 m (Canephora)
      Ombrage
      Oui
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Canephora : voie sèche ; Arabica : voie humide (fermentation 12-36 h)
      Triage
      Densimétrique
      Période de récolte
      Canephora : quasi toute l'année (pic août-avril) ; Arabica : sept. à fév.
      Conditionnement
      Sac de 60 kg

      Volume récent 7,05 millions de sacs en 2024-2025, contre 6,78 l'année précédenteICO / UCDA, année caféière 2024-2025

      Classification des cafés

      Région de production + traitement

      Ex. : Arabica lavé de Bugisu = « Washed Bugisu » ; Arabica nature de Drugar = « Unwashed Drugar ».

      Arabica : granulométrie

      GradeCritères
      AA90 % min > crible 17 ; 2 % max < crible 12
      A10 % max > 17 ; 2 % max < 12
      B10 % max > 16 ; 2 % max < crible 12
      C10 % max > crible 15 ; 5 % max < crible 12
      PB (Caracoli)5 % max > crible 16 ; 2 % < crible 12
      E (Éléphant)85 % min > 19,5 ; 5 % max < 12

      Canephora : granulométrie

      GradeCritères
      Natural92 % min au crible 18 ; 1 % < crible 12
      Standard90 % au crible 17 ; 2 % max < crible 12
      Screen 145 % max > crible 15 ; 10 % max < crible 12
      Screen 1213 % > crible 15 ; 2 % < crible 12
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      L'Ouganda n'a pas eu besoin qu'on lui apporte le canephora : il en est un foyer d'origine. Le manuel de l'autorité nationale du café indique que le bassin du lac Victoria est l'habitat natif de l'espèce, et qu'entre 150 et 400 hectares de canephora sauvage subsistent dans les forêts naturelles du bassin et dans les réserves de Kibaale et de Zooka-Adjumani. Les populations locales portent les noms de Nganda, au port étalé, et Erecta, au port dressé.

      UCDA, Robusta Coffee Handbook (2019), ch. 1 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Groupe Ougandais
      • Le pays exportait déjà 9 999 845 livres en 1918
      • un rapport britannique de 1919 lui comptait 21 000 acres plantés en café dans le protectorat, plus 16 000 ailleurs. La filière est libéralisée en 1991, encadrée par les règlements de 1994
      • la recherche est centralisée au National Coffee Research Institute de Kituza, dans le district de Mukono, sous la National Agricultural Research Organisation, et l'appui aux producteurs relève de l'Uganda Coffee Development Authority.
      Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 243 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291 ; UCDA 2019, préface et §1.1

      Aujourd'hui

      Le café est la première exportation du pays : 492 millions de dollars sur l'exercice 2017-2018, soit 16 % des exportations ougandaises. Environ cinq millions de personnes vivent de la production et des métiers associés.

      Ces deux chiffres se lisent ensemble. Quand le cours mondial bouge, ce ne sont pas seulement des planteurs qui encaissent le coup, ce sont les recettes d'exportation d'un pays entier.

      Sur le terrain, l'altitude commande le partage. L'arabica, minoritaire, occupe le mont Elgon au Nord-Est et le Ruwenzori à l'Ouest, entre 1 300 et 2 300 mètres. On y plante du Typica et du Kent, traités en voie humide, c'est-à-dire dépulpés puis fermentés de 12 à 36 heures avant lavage.

      Le canephora reste plus bas, entre 900 et 1 500 mètres, et part en voie sèche : la cerise entière sèche telle quelle, sans dépulpage ni lavage.UCDA 2019, préface ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      UCDA 2019, préface ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Depuis 2009, la recherche nationale a diffusé dix clones de canephora, les NARO-Kituza Robusta 1 à 10. Tous résistent à la trachéomycose, cette mycose qui bouche les vaisseaux de l'arbre et le fait mourir de soif en sol humide.

      Ce sont des clones et non des semences. On les multiplie végétativement pour que chaque plant soit la copie exacte du pied résistant : un semis, lui, redistribuerait les caractères.

      La feuille de route officielle visait un passage de 4,6 à 20 millions de sacs, avec une extension de 20 % des surfaces. La production réelle s'est établie à 7,05 millions de sacs en 2024-2025.

      • L'écart mesure l'ambition de l'objectif. Aucune source consultée n'explique pourquoi il n'a pas été tenu.UCDA 2019, §1.1 et tableau 1
      • World Coffee ResearchCoffee Varieties Catalog 2025, fiche NARO-Kituza Robusta
      • ICO / UCDAannée caféière 2024-2025
      UCDA 2019, §1.1 et tableau 1 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche NARO-Kituza Robusta ; ICO / UCDA, année caféière 2024-2025

      Zones d'ombre

      • L'objectif de 20 millions de sacs pour 2025, fixé en 2019, n'a pas été atteint ; aucune source consultée n'en donne l'analyse officielle.
      • La surface de canephora sauvage restant en Ouganda est donnée comme une fourchette de 150 à 400 hectares, sans relevé plus précis.
      • La part de l'arabica dans la production ougandaise n'est pas chiffrée par les sources disponibles.
      • Le volume de 3 000 000 de sacs affiché en tête de fiche date de 2009 et est aujourd'hui dépassé de plus du double.
      Afrique

      20Rwanda

      256 000 sacs (ICO 2009)

      Introduit au début du 20e siècle, le café rwandais a connu une histoire difficile, puis une reconstruction patiente : après 1994, les coopératives se sont structurées et ont fait le choix de la qualité. Le pays, enclavé et montagneux, cultive presque exclusivement de l'Arabica, à haute altitude.

      C'est une caféiculture de très petits producteurs, des centaines de milliers de familles sur des surfaces réduites. On y soigne l'ombrage, on lutte contre l'érosion, et la sélection des grains est méticuleuse. Depuis 2008, le Rwanda organise sa propre Cup of Excellence, qui a beaucoup fait pour sa réputation.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica ; Canephora (très peu)
      Variété
      Bourbon
      Altitude
      1 300 à 2 400 m
      Ombrage
      Arbres forestiers et fruitiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide ; séchage sur tables (modèle africain)
      Triage
      Manuel et mécanique
      Période de récolte
      Arabica : fév.-juil. selon régions ; Canephora : mai-juin
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Le producteur et l'importateur définissent ensemble le nombre de défauts maximum ainsi que l'homogénéité et la taille des grains. On distingue 4 types de préparation à l'origine.

      TypeCritères
      StandardInférieur à 58 défauts, crible 15/16
      OrdinaireSupérieur à 58 défauts
      Sans GradeTrop de défauts, fragments de fèves
      TriageFèves puantes, noires ou scolytées
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le café est introduit au Rwanda au début du XXe siècle, sous administration coloniale.

      Le verger n'a pas été bâti par un institut de recherche mais par des missions : ce sont des missionnaires qui ont choisi les arbres. Les sélections qui composent encore le pays en gardent la marque.

      • MibiriziChoisi par les missionnaires dans les années 1930, à la mission du même nom. Décrit comme d'une qualité exceptionnelle, mais très sensible aux maladies : le meilleur en tasse est ici le plus fragile au champ.
      • Bourbon Mayaguez 139Venu de Porto Rico à la même époque, c'est-à-dire dans les années 1930.
      • JacksonVenu du Kenya, le voisin qui sélectionnait alors ses propres lignées.
      • HararIntroduit en 1956, le plus tardif de cet ensemble.

      L'année exacte de l'introduction, elle, n'est pas établie par les sources consultées. On tient la décennie, pas la date.World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Mibirizi, Bourbon Mayaguez 139, Jackson, Harar ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Mibirizi, Bourbon Mayaguez 139, Jackson, Harar ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026
      • Le café rwandais est l'un des rares cas où une filière agricole est entrée dans l'analyse historique d'un génocide. Le café représentait jusqu'aux trois quarts des exportations du pays
      • l'État fixait le prix aux planteurs et vivait de la marge. L'effondrement des quotas de 1989 divise le cours mondial par deux et ruine les planteurs
      • les historiens du génocide de 1994 comptent cette faillite parmi ses conditions. La reconstruction s'est ensuite faite par le café : les stations de lavage bâties après 2000 ont fait du Rwanda une origine de spécialité, et le pays organise sa propre Cup of Excellence depuis 2008.
      Kamola, The Global Coffee Economy and the Production of Genocide in Rwanda, Third World Quarterly 28 (2007) ; Verwimp, Journal of Development Economics (2003) ; Cup of Excellence Rwanda 2008

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 256 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Le pays cultive presque exclusivement de l'arabica Bourbon, entre 1 300 et 2 400 mètres, chez des centaines de milliers de familles sur de très petites surfaces. Le traitement est la voie humide avec séchage sur tables surélevées, le modèle africain ; on soigne l'ombrage, on lutte contre l'érosion, et le tri des grains est méticuleux.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • L'année précise d'introduction du café au Rwanda n'est pas établie par les sources consultées.
      • Aucun volume de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • Le lien entre effondrement du prix du café et génocide est un lien de condition établi par des travaux universitaires, pas une causalité démontrée ; les auteurs cités le présentent comme un facteur parmi d'autres.
      • Le nombre de stations de lavage en activité aujourd'hui n'est pas documenté ici.
      Afrique

      21Tanzanie

      709 000 sacs (ICO 2009/10)

      En Tanzanie, les caféiers s'installent au pied du Kilimandjaro et du mont Méru. Le café y est ancien, on raconte qu'il était d'abord mâché comme stimulant, et même utilisé comme monnaie par certaines tribus, mais sa culture n'a vraiment démarré que sous la colonisation.

      L'Arabica domine, aux côtés d'un peu de Canephora, et l'essentiel de la production vient de petites fermes réunies en coopératives, les premières du pays, nées du besoin de négocier de meilleurs prix. Certains terroirs, comme Ruvuma, restent des secrets bien gardés, appréciés pour leurs lavés.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica (70 %), Canephora (30 %)
      Altitude
      Arabica : 950 à 1 900 m ; Canephora : 900 à 1 500 m
      Nature des sols
      Sols fertiles rouges
      Ombrage
      Arbres fruitiers (notamment bananiers)
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide et voie sèche ; séchage au soleil sur claies
      Triage
      Mécanique et électronique
      Période de récolte
      Nord et Sud : juil.-déc. ; Ouest : mai-oct.
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Selon la Coffee Board de Tanzanie, on indique la région (Sud ou Nord, voire le terroir pour les qualités supérieures) puis la granulométrie.

      Granulométrie de l'Arabica

      GradeCritères
      AA90 % > crible 18 ; 8-10 % max crible 17 ; 2 % max crible 15
      A90 % > crible 15/16 ; 2 % du crible 14
      B90 % min retenu au crible 15/16
      C90 % min retenu au crible 14 ; 10 % max crible 13
      PB (Caracoli)95 % min retenu au crible 14
      AF90 % max retenu crible 17 ; 8-10 % max crible 15/16 ; 2 % max crible 14
      TT90 % max retenu crible 15/16 ; 10 % max retenu crible 14
      E (Éléphant)90 % min retenu crible 18 ; 10 % max < crible 15
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le territoire, alors Afrique orientale allemande, exportait 2 334 450 livres de café en 1913. Le café y serait plus ancien que sa culture organisée : la fiche rapporte qu'il aurait d'abord été mâché comme stimulant, et même utilisé comme monnaie par certaines tribus, mais la culture ne démarre vraiment que sous la colonisation.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      La Tanzanie a fourni au monde deux lignées importantes, et l'une d'elles a fait la réputation du voisin kenyan.

      L'Arusha vient du mont Meru. Elle apparaît dans les années 1880 et se retrouve aujourd'hui en Papouasie-Nouvelle-Guinée, à l'autre bout du monde. Son rattachement au Typica ou au Bourbon reste discuté selon les sources : aucune ne tranche.

      Le Tanganyika Drought Resistant est une sélection est-africaine de fond Bourbon, issue de Moduli. C'est lui qui a fourni aux Scott Laboratories du Kenya l'arbre-mère du SL28, en 1931. Autrement dit, la référence caféière de l'Afrique de l'Est est née d'un pied tanzanien.

      La même année, une mission britannique collecte des graines sauvages d'Éthiopie pour les programmes du Kenya, de l'Ouganda et du Tanganyika. Les trois colonies allaient chercher leur matériel là où l'espèce est chez elle.World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Arusha et Tanganyika Drought Resistant ; LC ch. 8

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Arusha et Tanganyika Drought Resistant ; LC ch. 8

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 709 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009-2010). Aucune donnée postérieure n'a pu être sourcée : ce chiffre est un repère daté, pas la production d'aujourd'hui.

      Les caféiers occupent le pied du Kilimandjaro et du mont Méru. L'arabica domine entre 950 et 1 900 mètres, avec un peu de canephora entre 900 et 1 500 : là encore, c'est l'altitude qui sépare les deux espèces.

      Les variétés déclarées sont le Bourbon, le Kent, le Blue Mountain et le Typica.

      Le traitement se fait en voie humide comme en voie sèche, avec séchage au soleil sur claies. La récolte est manuelle et sélective, c'est-à-dire qu'on repasse plusieurs fois dans la même parcelle pour ne cueillir que les cerises mûres.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      L'essentiel de la production vient de petites fermes réunies en coopératives, les premières du pays, nées du besoin de négocier de meilleurs prix. Certains terroirs, comme Ruvuma, restent peu connus et appréciés pour leurs lavés.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • L'usage du café comme monnaie par certaines tribus est rapporté par la fiche sans source primaire : c'est une tradition, pas un fait établi.
      • Aucun volume de production postérieur à 2010 n'a pu être sourcé.
      • Le rattachement génétique de l'Arusha (Typica ou Bourbon) est explicitement discuté entre sources.
      • La part du canephora tanzanien dans la production totale n'est pas chiffrée ici.

      22Afrique australe

      Afrique australe

      23Malawi

      17 000 sacs

      Le Malawi est un petit producteur, souvent éclipsé par le thé, qui occupe une place bien plus grande dans son économie. Enclavé, traversé par le Rift et bordé par un immense lac, le pays doit composer avec une contrainte de taille : l'acheminement du café vers les ports d'export.

      La production vient surtout de grandes exploitations, les petits producteurs se regroupant en coopératives dans les hautes terres du Nord. Après une décennie où beaucoup ont arraché leurs plants, la tendance repart doucement, en partie grâce à la reconversion d'anciens champs de tabac.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Agaro, Geisha, Blue Mountain, Catimor, Malawi Bronze, SL28, SL29, Caturra, Catuai…
      Altitude
      1 600 à 2 000 m (en terrasses)
      Ombrage
      Permanent et naturel (faidherbia albida, gliricidia, tephrosia)
      Récolte
      Manuelle (à l'aube, avant le lever du soleil)
      Traitement
      Voie humide ; séchage naturel sur tables
      Préparation
      Triage et calibrage
      Période de récolte
      Mai à octobre
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Il n'existe pas de norme officielle, mais la Coffee Association of Malawi a fixé des règles de classement par grade.

      GradeCrible / description
      E (« Éléphant »)Crible 19/20 (triage manuel de l'AAA)
      AAACrible 19 (très peu de volume)
      AACrible 18 (grade 1 si mélangé avec du AA)
      ABCrible 16 (grade 2 si mélangé avec du AA)
      PBCrible 12 (équivalent grade 2)
      TT2Crible 14 (chutes de tri AAA/AA/AB, sans fèves noires)
      TT3Crible 10 (chutes de tri PB, sans fèves noires)

      Humidité à la livraison : 8 à 12,5 %. Maximum 86 défauts par échantillon de 300 g (soit ~29 pour 100 g). Aucune fève noire tolérée (législation ICO ochratoxine).

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Ukers date de 1878 le début de la propagation du café par les Anglais en Afrique centrale britannique, c'est-à-dire au Nyasaland, l'actuel Malawi. En 1918, le territoire exporte 122 796 livres, et un rapport britannique de 1919 lui compte 1 300 acres plantés : une caféiculture ancienne mais restée minuscule.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 243 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291

      Le Malawi a donné son nom à une variété diffusée ailleurs : le Nyasaland, du nom colonial du pays. C'est un Typica, et il a trouvé son public chez les petits producteurs ougandais plutôt que chez lui.

      Le pays est aussi le point de passage d'une lignée Gesha de 1956. Elle est distincte de la Geisha 1931, celle qui a été diffusée depuis le Costa Rica. La confusion entre les deux est facile puisqu'elles portent presque le même nom.

      La documentation de la lignée 1956 reste mince, y compris dans le catalogue des variétés. On sait qu'elle est passée par le Malawi, guère plus.World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Nyasaland et Gesha (lignée 1956, Malawi)

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Nyasaland et Gesha (lignée 1956, Malawi)

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 17 000 sacs, est celui de la fiche : c'est la plus petite production des trente-deux origines présentées ici.

      Le café pousse entre 1 600 et 2 000 mètres, en terrasses, c'est-à-dire sur des replats taillés dans la pente. L'éventail de variétés est inhabituel pour un si petit volume : Agaro, Geisha, Blue Mountain, Catimor, Malawi Bronze, SL28, Caturra, Catuai. Le verger est plus divers que le volume ne le laisserait attendre.

      La récolte se fait à la main à l'aube, avant le lever du soleil. La raison de cet horaire n'est pas donnée par la fiche.

      Le traitement est la voie humide, avec séchage naturel sur tables.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Deux contraintes structurent la filière : le thé, qui occupe une place bien plus grande dans l'économie, et l'enclavement, qui rend l'acheminement vers les ports d'export difficile. Après une décennie d'arrachage, la tendance repart doucement, en partie par reconversion d'anciens champs de tabac ; la production vient surtout de grandes exploitations, les petits producteurs se regroupant en coopératives dans les hautes terres du Nord.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Le « SL29 » cité par la fiche n'apparaît dans aucun catalogue de variétés consulté ; SL28, SL34 et SL4 y figurent.
      • Aucun volume de production récent n'a pu être sourcé pour le Malawi.
      • La décennie d'arrachage évoquée par la fiche n'est ni datée ni chiffrée par les sources disponibles.
      • La lignée Gesha 1956 passée par le Malawi est mal documentée, y compris dans le catalogue des variétés.
      Afrique australe

      24Zambie

      28 000 sacs (ICO 2009)

      La Zambie est venue au café plus tard que ses voisins d'Afrique de l'Est. La culture existe depuis les années 1950, mais il a fallu attendre les années 1980 pour que l'exportation démarre vraiment.

      C'est avant tout une culture d'exportation, et le pays n'a pas de port à lui. Les lots transitent par Durban ou par Dar es Salaam, deux débouchés situés hors des frontières, ce qui ajoute une étape et un coût à chaque sac.

      La production se partage entre de nombreux petits producteurs au Nord et quelques grands propriétaires au Sud, qui pèsent lourd dans le volume total. La filière est encadrée par une Coffee Board et une association qui pousse les cafés spéciaux ; les certifications bio, UTZ et équitable progressent.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica, Canephora
      Variétés
      Originaires de Tanzanie et du Kenya, Bourbon, Catimor, Caturra…
      Altitude
      1 000 à 1 500 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers
      Récolte
      Manuelle et sélective (picking)
      Traitement
      Voie humide exclusivement
      Triage
      Mécanique et manuel
      Période de récolte
      Avril à septembre
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      La classification, par granulométrie, est identique à celle du Kenya.

      GradeCrible / description
      AAACrible 19 (meilleure qualité)
      AACrible 18
      ABCrible 16
      CCrible 14
      PBPetit grain, en dessous de 4,5 mm
      TTPlus fin que les grades AA et AB
      TPetit grain, en dessous du crible 15
      E (« Éléphant »)Crible 12
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      La Zambie est venue au café bien après ses voisins d'Afrique de l'Est : la culture date des années 1950, l'exportation réelle des années 1980.

      Un silence le confirme. Ukers, en 1922, ne donne aucune ligne pour la Rhodésie du Nord, nom colonial du pays, dans son tableau mondial des exportations. Une absence ne prouve rien à elle seule, mais elle colle à cette chronologie tardive.

      La date exacte des premières plantations, quelque part dans les années 1950, n'est pas établie par les sources consultées.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 291

      Le matériel végétal vient des voisins : la fiche indique des variétés originaires de Tanzanie et du Kenya, plus du Bourbon, du Catimor et du Caturra. C'est le schéma classique d'une filière jeune : on importe des lignées déjà éprouvées plutôt que de sélectionner sur place.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 28 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). C'est avant tout une culture d'exportation, entre 1 000 et 1 500 mètres, en récolte manuelle sélective et en voie humide exclusive ; les lots transitent par Durban ou Dar es Salaam. La production se partage entre de nombreux petits producteurs au Nord et quelques grands propriétaires au Sud, qui pèsent lourd dans le volume total.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      La filière est encadrée par une Coffee Board et une association qui pousse les cafés spéciaux ; les certifications biologique, UTZ et équitable progressent.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Aucun volume de production zambien postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • Les noms exacts et les dates de création de la Coffee Board zambienne et de l'association de cafés spéciaux ne sont pas documentés par les sources du corpus.
      • La liste des variétés « originaires de Tanzanie et du Kenya » n'est pas précisée : on ignore s'il s'agit de SL, de Kent ou d'autres lignées.
      • La date exacte des premières plantations dans les années 1950 n'est pas établie.
      Afrique australe

      25Zimbabwe

      29 000 sacs (ICO 2009)

      La culture du café au Zimbabwe remonte aux années 1890. Son histoire n'a pourtant rien d'une ligne continue, parce que des maladies ont détruit les premières plantations.

      Il a fallu attendre la fin des années 1950 pour qu'un petit groupe d'agriculteurs relance vraiment la récolte. Tous s'étaient formés au Kenya et en Inde, c'est-à-dire là où la filière tournait déjà.

      Le Zimbabwe est un pays de haut plateau, sans accès à la mer. Sa production reste modeste et se concentre dans le Sud-Est, autour de Chipinge et Chimanimani.

      Ce faible volume ne l'a pourtant pas empêché de se bâtir une réputation de qualité. Celle-ci tient au soin plus qu'à la taille, puisque la récolte y demande six à sept passages et un tri à la main.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica (principalement)
      Variétés
      Catimor, Catuai, Caturra
      Altitude
      1 200 m
      Ombrage
      Permanent et protecteur
      Récolte
      Manuelle et sélective (6 à 7 passages)
      Traitement
      Voie humide ; séchage au soleil sur table, sélection manuelle
      Préparation
      Calibrage ; triage densimétrique sur table
      Période de récolte
      Juillet à octobre
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Classification officielle par granulométrie.

      GradeCrible
      AAA (« Pinnacle »)19/20
      AA18
      AB15
      E (Éléphant)15
      PB (Peaberries)15
      C15/14
      TT14

      Le saviez-vous ? Les fèves du Zimbabwe présentent une curiosité, dites « Éléphant » ou « oreilles » : une déformation qui provoque une séparation à la torréfaction.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      La culture remonte aux années 1890. Son histoire est faite de ruptures, parce que des maladies ont détruit les premières plantations.

      Il faut attendre la fin des années 1950 pour qu'un petit groupe d'agriculteurs relance la récolte. Tous s'étaient formés au Kenya et en Inde, là où la caféiculture était déjà installée.

      Le constat colonial de 1919 allait dans le même sens. Les rapports britanniques ne voyaient aucun espoir de relance immédiate au Natal, où divers ravageurs avaient tué la culture vingt ans plus tôt.

      Les mêmes rapports pariaient en revanche sur le voisin. Le café « devrait certainement être établi dans les parties plus chaudes de la Rhodésie », écrivaient-ils, c'est-à-dire sur le territoire de l'actuel Zimbabwe.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 243

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 243

      Le Zimbabwe est l'une des rares origines à s'être construit une réputation de qualité sur un volume très faible, dans le Sud-Est, autour de Chipinge et Chimanimani. C'est un pays de haut plateau sans accès à la mer, ce qui pèse sur le coût logistique de chaque sac.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 29 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Le verger est planté à 1 200 mètres, en Catimor, Catuai et Caturra, trois lignées d'Amérique latine et non d'Afrique de l'Est. La récolte est manuelle et sélective, en six à sept passages, et le traitement se fait en voie humide avec séchage au soleil sur table et sélection manuelle.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025

      Zones d'ombre

      • Les maladies qui ont détruit les premières plantations zimbabwéennes ne sont pas nommées par les sources consultées.
      • Aucun volume de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • L'effet de la réforme agraire sur la caféiculture zimbabwéenne n'est documenté par aucune source du corpus.
      • L'origine du matériel végétal latino-américain planté au Zimbabwe (par qui, quand) n'est pas établie.

      26Amérique centrale

      Amérique centrale

      27Costa Rica

      1 460 000 sacs (ICO 2009)

      Le Costa Rica a été le premier pays d'Amérique centrale à se lancer dans la production commerciale de café, et il en a gardé une longueur d'avance : très tôt, il a fait le pari de la science, de l'agronomie et de l'ombrage. Au point de servir de modèle à ses voisins.

      Ici, la loi interdit le Canephora : c'est Arabica, et rien d'autre. Depuis les années 1990, l'institut du café impose des exigences sociales et environnementales qui renchérissent un peu la production. Les grands terroirs (Tarrazu en tête) donnent des cafés fins, que l'on compare volontiers aux meilleures origines du monde.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica exclusivement (Canephora interdit par la loi)
      Variétés
      Caturra, Catuai, Catimor, Villa Sarchi, Mundo Novo
      Altitude
      Jusqu'à 1 650 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers et forestiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide (principalement) et semi-humide ; dépulpage en « Beneficios »
      Triage
      Électronique (prépa Européenne) et mécanique (prépa USA), parfois à la main
      Période de récolte
      Novembre à mars
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      Région de production

      L'ancien système « Pacifique » / « Atlantique » (selon le port d'embarquement) a été remplacé par la mention de la région de production, la plus renommée étant Tarrazu.

      Qualité : nombre de défauts

      PréparationDéfauts
      Européenne (EP)≤ 4 défauts, aucun défaut majeur
      Américaine (USP)~ 12 défauts

      Altitude (liée à la densité du grain)

      DescriptionAltitude
      Hard Bean (HB)800 – 1 100 m
      Strictly Hard Bean (SHB)1 200 – 1 700 m

      La qualité SHB est la plus recherchée : plus le café est cultivé en altitude, plus le grain est dense, intense et complexe.

      Histoire et aujourd'hui
      Domaine caféier dans les montagnes du Costa Rica
      Domaine caféier dans les montagnes du Costa Rica

      L'histoire

      Ukers attribue l'introduction du café au Costa Rica au voyageur espagnol Don Francisco Xavier Navarro. Il l'aurait apporté depuis Cuba en 1779.

      Le pays est ensuite le premier d'Amérique centrale à se lancer dans la production commerciale. Cette antériorité lui a donné une avance qu'il n'a plus perdue.

      L'avance ne tient pas qu'à la date, parce que le pays a misé très tôt sur l'agronomie, sur la science et sur l'ombrage. Il en est venu à servir de modèle à ses voisins.Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le Costa Rica a produit deux lignées majeures, et chacune répond à une contrainte précise du terrain.

      Le Villa Sarchí est une mutation naine du Bourbon, repérée à Sarchí dans les années 1950. Sa tolérance au vent le rend utile sur les parcelles exposées. Il est devenu le parent de toute la famille des Sarchimors.

      L'institut national du café, l'ICAFE, a diffusé en 1995 le Costa Rica 95. C'est un Catimor sélectionné pour les zones chaudes et les sols acides, autrement dit pour les parcelles les moins confortables du pays.

      Le Costa Rica est aussi l'un des trois terrains des essais pré-commerciaux d'hybrides F1 conduits après le Big Rust, avec le Pérou et le Guatemala.World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Villa Sarchí et Costa Rica 95 ; LC ch. 16

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Villa Sarchí et Costa Rica 95 ; LC ch. 16

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 1 460 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009).

      La loi interdit le canephora : c'est arabica et rien d'autre. Un lot costaricien est donc arabica par construction, sans qu'il faille le vérifier.

      Les variétés sont le Caturra, le Catuai, le Catimor, le Villa Sarchí et le Mundo Novo, jusqu'à 1 650 mètres.

      La récolte est manuelle et sélective. Le traitement se fait en voie humide ou semi-humide, avec dépulpage dans les « beneficios », c'est-à-dire les stations où la cerise est débarrassée de sa peau.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Depuis les années 1990, l'institut du café impose des exigences sociales et environnementales qui renchérissent la production. Les grands terroirs, Tarrazu en tête, donnent des cafés fins que l'on compare aux meilleures origines du monde. On notera une contradiction utile pour le lecteur : les acides chlorogéniques baissent avec l'altitude en Éthiopie, et augmentent avec l'altitude au Costa Rica. L'altitude n'a pas d'effet universel.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; LC ch. 17

      Zones d'ombre

      • La date de 1779 et le nom de Navarro viennent d'Ukers, qui ne cite pas sa source primaire.
      • Aucun volume de production costaricien postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • Le contenu exact et la date de la loi interdisant le canephora ne sont pas documentés par les sources du corpus.
      • La part du verger costaricien passée aux hybrides F1 n'est pas chiffrée.
      Amérique centrale

      28Guatemala

      3 500 000 sacs (ICO 2009)

      Le Guatemala est le pays des cafés d'altitude par excellence. Introduit par les Jésuites, développé par les immigrés allemands, le café y est devenu un secteur stratégique, et le pays figure parmi les premiers exportateurs mondiaux d'Arabica. On y recense une multitude de familles de producteurs et une mosaïque de micro-terroirs.

      La quasi-totalité des plantations pousse sous ombrage, et la voie humide domine. Le vrai travail, ces dernières années, a été de cartographier les terroirs : les huit régions guatémaltèques sont aujourd'hui des appellations d'origine, toutes classées en Strictly Hard Bean.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Caturra 30 %, Catuai 30 %, Bourbon 20 %, Typica 5 %, Maragogype, Pacamara…
      Nature du sol
      Volcanique
      Altitude
      700 à 2 000 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers et forestiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide ; séchage naturel au soleil
      Triage
      Mécanique, électronique et manuel
      Période de récolte
      Août à avril
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      Région de production

      La mention de l'une des 8 régions est de plus en plus courante pour valoriser la diversité des cafés.

      Qualité : défauts / granulométrie

      PréparationCritères
      Européenne (EP)100 % > crible 15 (tol. 5 % crible 14) ; 8 défauts max/300 g ; aucun majeur
      Américaine (USP)100 % > crible 13 ; 23 défauts max/300 g

      Altitude (liée à la densité du grain)

      DescriptionAltitude
      Good Washed (GW)700 m
      Extra Good Washed (EG)700 – 850 m
      Extra Prime Washed (EP)900 – 1 100 m
      Semi Hard Bean (SH)1 100 – 1 200 m
      Hard Bean (HB)1 200 – 1 400 m
      Fancy Hard Bean (FHB)1 500 – 1 600 m
      Strictly Hard Bean (SHB)1 600 – 1 800 m

      Plus l'altitude est élevée, meilleure est la qualité (vivacité et persistance). Le SHB est de loin la meilleure qualité du pays.

      Histoire et aujourd'hui
      Pépinière de caféiers, Pajajabal, Pochuta
      Pépinière de caféiers, Pajajabal, Pochuta
      Entrée d'une finca des hautes terres du Guatemala
      Entrée d'une finca des hautes terres du Guatemala

      L'histoire

      • Ukers situe l'introduction du café au Guatemala vers 1750-1760. La fiche l'attribue aux Jésuites, puis son développement aux immigrés allemands
      • ce que confirment les chiffres du commerce : en 1900 l'Allemagne achetait 44 416 064 livres de café guatémaltèque
      • et 53 232 910 en 1913. En 1920, après la guerre, elle n'en achète plus que 452 206. Aucune autre origine du tableau d'Ukers ne subit un retournement aussi brutal.
      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XIX, p. 190-206, p. 196 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      La guerre civile de la seconde moitié du XXe siècle a marqué le pays et sa filière.

      L'événement caféier le plus récent est pourtant phytosanitaire, c'est-à-dire qu'il vient d'une maladie du caféier. C'est le Big Rust de 2008-2013, l'épisode de rouille qui a balayé la région.

      Le bilan régional est lourd. L'Amérique centrale prise dans son ensemble y perd 16 % de sa production sur les campagnes 2012 et 2013. PROMECAFÉ, l'organisme régional de recherche caféière, compte en plus 373 585 travailleurs déplacés.

      C'est cette crise qui a lancé la recherche de matériel neuf. Le Guatemala est ensuite l'un des trois pays d'essais pré-commerciaux d'hybrides F1.LC ch. 16 ; PROMECAFÉ, cité dans LC ch. 16

      LC ch. 16 ; PROMECAFÉ, cité dans LC ch. 16

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 3 500 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009).

      Les variétés déclarées sont le Caturra (30 %), le Catuai (30 %), le Bourbon (20 %) et le Typica (5 %). S'y ajoutent le Maragogype et le Pacamara, sans part chiffrée.

      Le verger s'étale entre 700 et 2 000 mètres. Cet écart de treize cents mètres compte, puisque le barème guatémaltèque classe justement les lots par altitude, du Good Washed au Strictly Hard Bean.

      La quasi-totalité des plantations pousse sous ombrage. La récolte est manuelle et sélective, le traitement en voie humide, le séchage naturel au soleil.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      L'association nationale, l'ANACAFÉ, a diffusé en 2014 la variété Anacafé 14. Elle sort donc au lendemain du Big Rust.

      C'est un Catimor recroisé avec du Pacamara, à port nain et gros grains.

      Le travail structurant de ces dernières années a été tout autre : la cartographie des terroirs. Les huit régions guatémaltèques sont aujourd'hui des appellations d'origine, toutes classées Strictly Hard Bean.

      Nommer la région change la façon de vendre. Un lot se négocie alors sur son terroir, et plus seulement sur son grade.World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Anacafé 14 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Anacafé 14 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • L'attribution de l'introduction aux Jésuites vient de la fiche ; Ukers donne une fourchette de dates sans acteur nommé.
      • Aucun volume de production guatémaltèque postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • La perte de production propre au Guatemala pendant le Big Rust n'est pas isolée dans les sources : seuls le chiffre régional et ceux du Salvador, du Mexique et du Pérou le sont.
      • L'effet de la guerre civile sur la caféiculture guatémaltèque n'est chiffré par aucune source consultée.
      Amérique centrale

      29Honduras

      3 527 000 sacs (ICO 2009)

      Le Honduras s'est hissé au rang de grand producteur d'Amérique centrale sans faire beaucoup de bruit. Une large part de ses terres est consacrée au café, cultivé surtout en montagne, et la région d'El Paraiso reste la plus ancienne et la plus réputée.

      Les producteurs travaillent sur de petites « fincas », regroupés en associations et encadrés par un institut national qui mise sur les rendements, la biodiversité et la qualité en tasse. La très grande majorité des départements du pays produit du café.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Caturra 30 %, Catuai 20 %, Typica 20 %, Bourbon 20 %…
      Altitude
      500 à 1 700 m
      Nature des sols
      Volcanique et alluvion
      Ombrage
      Arbres fruitiers et forestiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide (principalement) et voie sèche ; séchage au soleil
      Triage
      Manuel
      Période de récolte
      Octobre à mars
      Conditionnement
      Sac de 69 kg

      Volume récent 5,14 millions de sacs en 2024-2025, plus bas depuis 2013-2014ICO / IHCAFE, année caféière 2024-2025

      Classification des cafés

      Altitude

      DescriptionAltitude
      Central Standard (CS)700 à 1 000 m
      High Grown (HG)1 000 à 1 500 m
      Strictly High Grown (SHG)> 1 500 m

      Plus le café est récolté haut, plus l'acidité (donc la longueur en bouche et la complexité) s'accentue. Le SHG est la meilleure qualité (~12 % de la production) ; le HG en représente ~78 %.

      Qualité : nombre de défauts

      PréparationCritères
      Européenne (EP)Tri optique puis tri à la main ; aucun défaut majeur toléré
      Américaine (USP)Tri mécanique

      La région

      Peu mentionnée, sauf « Marcala » (frontière du Salvador), réputée meilleure région du pays : décrite « SHG Genuine Marcala ».

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le Honduras est arrivé tard dans le commerce : en 1920, il exportait 1 091 977 livres de café, contre 94 205 569 pour le Guatemala voisin, soit moins de 2 % de son voisin. Sa montée au rang de grand producteur d'Amérique centrale est donc un phénomène du XXe siècle tardif, et elle s'est faite sans faire beaucoup de bruit.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      L'institut national, l'IHCAFE, a construit une gamme de variétés adaptées, chacune pour un besoin différent du verger hondurien.

      • IHCAFE 90Un Catimor diffusé en 1990, destiné aux basses altitudes.
      • LempiraTrès largement cultivé dans le pays.
      • ParainemaUne sélection de la lignée Sarchimor T5296, à port nain et gros grains.

      La résistance à la rouille du Lempira a été contournée en 2017. Une résistance n'est donc jamais définitive : elle tient tant que le parasite n'a pas trouvé la parade.World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches IHCAFE 90, Lempira, Parainema ; LC ch. 14 et 16

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches IHCAFE 90, Lempira, Parainema ; LC ch. 14 et 16

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 3 527 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009).

      L'année caféière 2024-2025 a donné 5,14 millions de sacs, le plus bas niveau depuis 2013-2014. Le pays a donc tellement grossi depuis 2009 que sa plus mauvaise récolte récente dépasse encore largement son volume d'alors.

      Les variétés déclarées sont le Caturra (30 %), le Catuai (20 %), le Typica (20 %) et le Bourbon (20 %), entre 500 et 1 700 mètres.

      La récolte est manuelle et sélective. Le traitement se fait principalement en voie humide, avec séchage au soleil.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; ICO / IHCAFE, année caféière 2024-2025

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; ICO / IHCAFE, année caféière 2024-2025

      Les producteurs travaillent sur de petites fincas, regroupés en associations, encadrés par un institut national qui mise sur les rendements, la biodiversité et la qualité en tasse. La région d'El Paraiso reste la plus ancienne et la plus réputée, et la très grande majorité des départements du pays produit du café.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • La date d'introduction du café au Honduras n'est donnée par aucune source consultée.
      • La perte de production hondurienne pendant le Big Rust n'est pas isolée dans les sources disponibles.
      • Les causes de la chute de 2024-2025 (climat, prix, vieillissement du verger) ne sont pas établies ici.
      • La part actuelle des variétés IHCAFE dans le verger n'est pas chiffrée.
      Amérique centrale

      30Mexique

      4 200 000 sacs (ICO 2009)

      Le café mexicain est ancien, mais son histoire d'exportation ne commence vraiment qu'à la fin du 19e siècle. Le pays est aujourd'hui l'un des grands producteurs mondiaux, avec une production largement tournée vers l'export.

      C'est surtout une affaire de petits propriétaires, très nombreux, cultivant de minuscules surfaces. Les grands terroirs (Veracruz, Chiapas, Oaxaca) s'étalent sur une chaîne volcanique. Fait notable, le Mexique est le premier producteur mondial d'Arabica biologique, souvent cultivé sous ombrage forestier.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica, Canephora
      Variétés
      Bourbon 20 %, Typica 20 %, Mundo Novo 20 %, Caturra 20 %, Garnica 10 %, Maragogype
      Altitude
      500 à 2 000 m
      Ombrage
      Inga, bananier, macadamia, avocatier, laurier, manguier, cacaoyer sauvage…
      Récolte
      Manuelle et sélective (picking)
      Traitement
      Voie humide (principalement) ; séchage sur aires cimentées ou fours
      Triage
      Mécanique et électronique, complété à la main pour les qualités supérieures
      Période de récolte
      Octobre à mars
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      Altitude

      DescriptionAltitude
      Prime Washed (PW)500 – 1 000 m
      High Grown (HG)1 000 – 1 600 m
      Strictly High Grown (SHG)> 1 700 m

      Plus l'altitude est élevée, plus l'acidité et la complexité s'accentuent. Le SHG est la meilleure qualité du pays.

      La région (Veracruz, Oaxaca, Chiapas)

      De plus en plus mentionnée ; le nom de la « Finca » figure parfois sur les contrats.

      Qualité : nombre de défauts

      PréparationDéfauts max (300 g)
      Européenne (EP)15 défauts, aucun majeur
      Américaine (USP)35 défauts
      Histoire et aujourd'hui
      Caféiers de trente ans, Esperanza, Huatusco
      Caféiers de trente ans, Esperanza, Huatusco

      L'histoire

      Ukers date de 1790 le début de la culture au Mexique, à partir de semences venues des Antilles. Il faut attendre 1817 pour la culture intensive, dans l'État de Veracruz, sous l'impulsion de Don Juan Antonio Gomez.

      Vingt-sept ans séparent donc la plante de la plantation sérieuse. Le café mexicain est ancien, mais son commerce l'est beaucoup moins.

      En 1922, le Mexique est le principal pays producteur de la partie nord du continent américain. Son café est alors décrit au marché comme un grain verdâtre à jaune, de saveur douce.

      Deux traits suffisaient donc à qualifier une origine : la couleur du grain et une note de goût. La fiche moderne, elle, aligne des altitudes et des comptes de défauts.Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XIX, p. 190-206, p. 193

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XIX, p. 190-206, p. 193

      Le Mexique est l'un des trois pays dont la perte au Big Rust a été chiffrée. Il a perdu 46 % de sa production sur l'épisode de 2012-2013, contre 57 % pour le Salvador et 39 % pour le Pérou.

      Le calendrier a aggravé le coup. Pendant que ces récoltes disparaissaient, le prix mondial tombait de trois dollars la livre au début de 2011 à moins de 1,50 dollar en juin 2013.

      Les producteurs ont donc perdu les deux fois : moins de sacs à vendre, et chaque sac vendu moins cher.LC ch. 16 ; McCook 2019

      LC ch. 16 ; McCook 2019

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 4 200 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009).

      Les variétés déclarées sont le Bourbon (20 %), le Typica (20 %), le Mundo Novo (20 %) et le Caturra (20 %). S'y ajoutent la Garnica (10 %) et le Maragogype. Le verger s'étend entre 500 et 2 000 mètres.

      La Garnica est un croisement Mundo Novo par Caturra sélectionné au Mexique. Le pays ne se contente donc pas d'importer des lignées, il en fabrique.

      L'institut national a par ailleurs diffusé l'Oro Azteca, un Catimor mexicain, et des sélections de canephora INIFAP.Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Garnica, Oro Azteca, INIFAP

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Garnica, Oro Azteca, INIFAP

      La filière est faite de petits propriétaires très nombreux, cultivant de minuscules surfaces sur une chaîne volcanique : Veracruz, Chiapas, Oaxaca. Le Mexique est le premier producteur mondial d'arabica biologique, souvent cultivé sous ombrage forestier, et la récolte se fait en picking, avec séchage sur aires cimentées ou en fours.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Aucun volume de production mexicain postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • Le rang mondial du Mexique en arabica biologique vient de la fiche et n'a pas été recoupé.
      • La date de diffusion de la Garnica n'est pas donnée par le catalogue des variétés.
      • La part du verger mexicain replantée après le Big Rust n'est pas chiffrée ici.
      Amérique centrale

      31Nicaragua

      1 687 000 sacs (ICO 2009)

      Le Nicaragua a traversé des années difficiles, un ouragan dévastateur, puis la crise du café du début des années 2000. La réponse est venue des coopératives, qui ont permis de sécuriser à la fois la qualité et la commercialisation. Depuis, la filière a retrouvé un peu d'optimisme.

      Le café est le premier produit d'exportation du pays, et des dizaines de milliers de familles en dépendent directement. L'essentiel de la production vient de petits producteurs cultivant sous ombrage, dans des montagnes volcaniques. Nueva Segovia, en particulier, revient souvent au palmarès de la Cup of Excellence.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica exclusivement
      Variétés
      Caturra, Bourbon, Maracaturra, Maragogype, Pacamara, Javanica, Catuai, Catimor…
      Altitude
      650 à 1 500 m
      Ombrage
      Arbres forestiers et fruitiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide, déparchage en « Beneficios »
      Triage
      Mécanique et manuel
      Période de récolte
      Octobre à décembre
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      Altitude

      DescriptionAltitude
      Low Grown (LG)700 à 1 000 m
      High Grown (HG)1 000 à 1 500 m
      Strictly High Grown (SHG)> 1 500 m

      Le SHG est la meilleure qualité du pays. Peu de HG est exporté sous son nom : il est souvent mélangé au SHG et vendu comme tel.

      Qualité, terroir et variété

      Sur le modèle hondurien : distinction préparation Européenne (EP) / Américaine (AP-USP), sans règle stricte, l'importateur définit le nombre de défauts et l'homogénéité. Le terroir (département ou micro-lot tracé) est de plus en plus valorisé, tout comme la variété : le Maragogype du Nicaragua (~7 000 sacs/an) est l'une des meilleures productions du pays.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      En 1922, Ukers décrit un pays où le café pousse partout, mais ne donne le meilleur qu'entre 600 et 900 mètres. Il nomme la Sierra de Managua, Diriamba, San Marcos et Jinotega, puis les pentes du volcan Mombacho et l'île d'Ometepe.

      Une seule date figure chez lui : la culture a commencé en 1893 autour de Boaco, dans le département de Chontales. Elle ne vaut que pour cette zone, et ne dit donc pas quand le caféier est entré dans le pays.

      Le café était pourtant déjà le premier produit agricole de la république. Ce qui le retenait n'était pas l'agronomie mais le transport, difficile sur le versant atlantique. Un café qui n'atteint pas le port ne se vend pas.

      Le pays exportait 15 345 398 livres en 1920.

      Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 239-240 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290

      Le Nicaragua a traversé des années difficiles : un ouragan dévastateur, puis la crise du café du début des années 2000, quand le prix indicatif de l'ICO tombe au tiers de sa valeur de 1997 et atteint ses plus bas niveaux réels depuis 1900. La réponse est venue des coopératives, qui ont sécurisé à la fois la qualité et la commercialisation.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; McCook, Coffee Is Not Forever (2019) ; ICO, prix indicatif 1997-2001 ; LC ch. 19

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 1 687 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009).

      Les variétés déclarées sont le Caturra, le Bourbon, la Maracaturra, le Maragogype, le Pacamara, le Javanica, le Catuai et le Catimor. Elles poussent entre 650 et 1 500 mètres, en récolte manuelle sélective, et partent en voie humide.

      Le déparchage se fait dans les « beneficios », c'est-à-dire les ateliers où le café est traité après la récolte.

      Le Nicaragua a par ailleurs servi de berceau à une variété. La Marsellesa y a été diffusée : c'est un croisement HdT 832/2 par Villa Sarchí, réalisé par le Cirad et ECOM. HdT est l'abréviation de l'hybride de Timor, la source de résistance à la rouille la plus utilisée en sélection. La Marsellesa est à son tour le parent de la Starmaya.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Marsellesa et Starmaya

      Le café est le premier produit d'exportation du pays et des dizaines de milliers de familles en dépendent directement. L'essentiel vient de petits producteurs cultivant sous ombrage dans des montagnes volcaniques ; Nueva Segovia revient souvent au palmarès de la Cup of Excellence.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • L'ouragan évoqué par la fiche n'est ni nommé ni daté par les sources consultées (le Mitch, en 1998, est le candidat évident, mais il n'est pas cité).
      • L'estimation de production nicaraguayenne pour 2024-2025, autour de 2,69 millions de sacs, provient d'un rapport de marché de l'ICO et n'a pas été vérifiée sur le document primaire.
      • La date d'introduction du café au Nicaragua n'est pas donnée par les sources consultées ; Ukers ne date que la mise en culture de Chontales, en 1893.
      • La perte nicaraguayenne pendant le Big Rust n'est pas isolée dans les sources.

      32Caraïbes

      Caraïbes

      33Haïti

      346 000 sacs

      Haïti occupe la partie ouest de l'île d'Hispaniola, partagée avec la République Dominicaine. Son café, autrefois surnommé « la perle noire », a compté parmi les plus renommés au monde. Introduit par les Jésuites en 1726, il est vite devenu une culture traditionnelle, intégrée à la vie quotidienne.

      Aujourd'hui, c'est une filière fragile. La précarité, les risques climatiques (cyclones, séisme de 2010) et le vieillissement des plantations pèsent lourd ; moins de 20 % de la production est exportée, et les surfaces reculent d'année en année. Le potentiel agronomique, lui, reste réel, et les régions caféières comptent parmi les rares zones encore boisées du pays.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Typica (90 %), Caturra
      Altitude
      300 à 2 000 m
      Ombrage
      Arbres forestiers et fruitiers
      Récolte
      Manuelle exclusivement
      Traitement
      Voie sèche (90 %) et voie humide (10 %)
      Séchage
      Sur glacis cimentés
      Décorticage
      Parfois au pilon (grains aplatis, dits « BB »)
      Période de récolte
      Août à mars
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Altitude (cafés lavés uniquement)

      DescriptionAltitude
      Standard / Good Washed700 à 1 000 m
      High Grown (HG)1 000 à 1 500 m
      Strictly High Grown (SHG)> 1 500 m

      Granulométrie

      GradeCritères
      Haïti XX15 % min crible 17+ ; 60 % min cribles 16-17 ; 25 % max < 16
      Haïti XXG20 % min crible 18 ; 60 % min crible 17 ; 20 % max cribles 15-16
      Haïti XXX60 % min cribles 18+ ; 5 % max < crible 17
      Haïti XXXXX60 % min cribles 19+ ; 5 % max < crible 18

      Le goût (4 appréciations)

      TermeQualité
      Extra Supérieur / Extra FancySans défauts, qualités organoleptiques exceptionnelles
      Supérieur / FancySans défauts, bonnes qualités organoleptiques
      Choix / ChoiceQuelques défauts, tasse « marchande »
      Ordinaire / OrdinaryMinimum acceptable

      Un système de grades par nombre de défauts (sur 300 g) existe aussi, mais il est aujourd'hui très peu utilisé.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Deux dates coexistent, et aucune source consultée ne tranche. Ukers place l'introduction à Haïti et à Saint-Domingue en 1715, avant des plants plus rustiques venus ensuite de Martinique. La fiche, elle, donne 1726 et l'attribue aux Jésuites.

      De Clieu raconte lui-même la suite. Deux ans après sa première récolte de 1726, une tempête et une inondation détruisent les cacaoyers. C'est cette destruction qui permet d'envoyer des plants à Saint-Domingue et à la Guadeloupe.

      Pourquoi la perte des cacaoyers ouvre-t-elle la route au caféier ? Le récit ne le dit pas.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Saint-Domingue devient la première origine du monde. En 1789, la colonie française exportait plus de café que tout le reste du monde réuni, sur le travail de centaines de milliers d'esclaves ; les plantations de café, plus petites et plus hautes que les sucreries, avaient couvert les mornes. La révolte de 1791 fait s'effondrer la production et déplace le centre de gravité vers Cuba, la Jamaïque puis le Brésil. Haïti exportait encore 61 970 694 livres en 1920, hors 6 322 167 livres de triage.

      Ukers 1922 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290 ; LC ch. 9 ; document de formation professionnelle, L'Histoire du café

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 346 000 sacs, est celui de la fiche. Le verger est fait de Typica à 90 % et de Caturra, entre 300 et 2 000 mètres, en récolte exclusivement manuelle, en voie sèche à 90 % et en voie humide à 10 %. Moins de 20 % de la production est exportée, et les surfaces reculent d'année en année.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le café haïtien, autrefois surnommé « la perle noire », est aujourd'hui une filière fragile : précarité, cyclones, séisme de 2010, vieillissement des plantations. Le potentiel agronomique reste réel, et les régions caféières comptent parmi les rares zones encore boisées du pays, ce qui fait du caféier, ici, un enjeu forestier autant qu'économique.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Les dates d'introduction divergent : 1715 selon Ukers, 1726 et les Jésuites selon la fiche. Aucune source consultée ne tranche.
      • Le chiffre de 40 000 tonnes annuelles attribué à Saint-Domingue en 1780 par un document de formation n'a pas été recoupé sur une source primaire.
      • Aucun volume de production haïtien récent n'a pu être sourcé.
      • L'effet chiffré du séisme de 2010 sur la caféiculture n'est documenté par aucune source du corpus.
      Caraïbes

      34Porto Rico

      300 000 sacs (2009)

      Le café a été introduit à Porto Rico en 1736, et l'arrivée d'immigrants dans la région de Yauco, au 19e siècle, a transformé la filière, nouvelles méthodes, nouveaux équipements, contacts à l'export. À la fin du siècle, l'île était même le sixième exportateur mondial.

      L'annexion aux États-Unis en 1898 a ensuite fait basculer l'économie vers l'industrie, reléguant le café au second plan. Aujourd'hui, la production reste modeste et très peu exportée, mais la région montagneuse de Yauco a donné son nom à un cru prestigieux, le « Yauco Selecto ».

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Typica, Bourbon, Mundo Nuevo, Caturra, Pacas
      Altitude
      200 à 1 100 m
      Type de culture
      Sous ombrage
      Récolte
      Manuelle
      Traitement
      Voie humide ; séchage naturel au soleil
      Préparation
      Triage mécanique
      Période de récolte
      Août à janvier (3 passages)
      Conditionnement
      Sac de 45 kg
      Classification des cafés

      Le café est désigné selon sa granulométrie (1 crible = 0,4 mm).

      GradeCrible
      AACrible 17
      ACrible 16
      PBCaracoli

      Les producteurs développent de plus en plus des cafés de plantation haut de gamme : le terroir et le nom de la plantation deviennent alors des éléments de qualification à part entière.

      Histoire et aujourd'hui
      Culture sous ombrage, Porto Rico
      Culture sous ombrage, Porto Rico

      L'histoire

      Porto Rico commence à cultiver le café vers 1755 selon Ukers, quand la fiche donne 1736. Les deux dates coexistent sans qu'aucune source les départage.

      L'île devient un exportateur de premier plan au XIXe siècle. L'arrivée d'immigrants dans la région de Yauco y est pour beaucoup : ils apportent de nouvelles méthodes, de nouveaux équipements et des contacts à l'export.

      La mesure de l'époque vient d'un relevé fiscal, ce qui explique sa précision. Pour l'année fiscale 1915-1916, Ukers compte 167 137 acres plantés en café. Les meilleures zones qu'il cite sont la Sierra de Luquillo, Yauco, Utuado, Lares et Ciales.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XX, p. 216-244, p. 235-236 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      L'île détient une anomalie que personne n'a jamais reproduite : en 1903, Porto Rico a éradiqué la rouille du caféier. Pas contenue, pas limitée : le champignon a disparu de l'île. C'est le seul cas d'éradication entré dans la littérature, et il a tenu au moins un demi-siècle, puisque Barat pouvait encore écrire en 1955 que la rouille était absente des Antilles. Le Brésil, avec des budgets nationaux, n'a pas su refaire la même chose en 1970.

      McCook 2019 ; Barat, dans Coste 1955 ; LC ch. 12 et 13

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 300 000 sacs (2009), est celui de la fiche. Ukers donne un repère plus ancien : l'île exportait 29 967 879 livres en 1921.

      Ce qui a fait reculer le café n'est pas venu du champ. L'annexion aux États-Unis en 1898 a fait basculer l'économie vers l'industrie, et le grain est donc passé au second plan.

      La production reste modeste et très peu exportée. Elle se fait entre 200 et 1 100 mètres, en Typica, Bourbon, Mundo Nuevo, Caturra et Pacas, en voie humide avec séchage naturel au soleil.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290

      L'île a laissé deux traces dans la généalogie mondiale des variétés. Sa production est aujourd'hui modeste, mais son matériel végétal, lui, a voyagé.

      La première trace est un Bourbon. La station de Mayagüez a fourni au Rwanda et au Burundi, dans les années 1930, le Bourbon Mayaguez 139, qui fait encore le verger des Grands Lacs.

      La seconde est un Sarchimor, c'est-à-dire une lignée issue du croisement entre le Villa Sarchí et l'hybride de Timor. Porto Rico a produit le sien, le Limani, peu documenté.

      Le nom prestigieux de l'île n'est pourtant pas celui d'une variété, mais celui d'un cru : le « Yauco Selecto », de la région montagneuse de Yauco.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Bourbon Mayaguez 139 et Limani ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Les dates d'introduction divergent : vers 1755 selon Ukers, 1736 selon la fiche.
      • Le mécanisme de l'éradication de 1903 n'est pas expliqué par la littérature : le fait est enregistré sans recette reproductible.
      • Aucun volume de production portoricain récent n'a pu être sourcé.
      • Le trajet exact du Bourbon Mayaguez 139 de Porto Rico vers l'Afrique des Grands Lacs n'est pas documenté.
      Caraïbes

      35République Dominicaine

      Forte fructification d'un Coffea robusta à Java
      Forte fructification d'un Coffea robusta à Java
      352 000 sacs

      La République Dominicaine occupe la partie est de l'île d'Hispaniola. Ses plantations s'étalent sur les chaînes montagneuses du centre, dans de petites vallées où un microclimat, entre 600 et 1 450 mètres, favorise la caféiculture. Les petits producteurs y cultivent sous ombrage naturel.

      Régulièrement exposée aux cyclones, l'île a bénéficié d'un programme franco-dominicain (AFD, Codocafé) visant à la fois la sensibilisation des producteurs, le financement d'infrastructures et la définition des terroirs. Les meilleurs lots d'altitude sont regroupés sous l'appellation « Cibao Altura », considérée comme le meilleur cru de l'île.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Nature du sol
      Calcaire à granitique, riche en minéraux
      Altitude
      600 à 1 400 m
      Ombrage
      Arbres forestiers
      Récolte
      Manuelle et sélective (picking)
      Traitement
      Voie humide et semi-humide ; séchage sur aires cimentées ou fours
      Préparation
      Calibrage mécanique ; triage mécanique complété à la main
      Période de récolte
      Décembre à mai
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Il n'existe pas encore de critère officiel : producteur et importateur définissent ensemble un cahier des charges (altitude, variétés, ombrage, récolte, traitement, taille des grains, triage). L'organisme d'État CODOCAFE met toutefois en place, avec l'AFD, un système national de grades.

      Ce système combine : région de production, altitude, variétés, méthode de traitement et nombre de défauts maximum. Exemple : « Cibao Altura – Supremo AA » = Arabica lavé de Cibao Altura, calibrage > 18, 5 défauts max, aspect bleu-vert et homogène.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le café est introduit dans la partie orientale d'Hispaniola en même temps que dans la partie occidentale, en 1715. Des plants venus de Martinique renforcent ensuite la culture.

      La trace est directe : de Clieu mentionne explicitement l'envoi de plants à « Santo Domingo » après 1728.

      La suite, elle, n'a rien de commun avec celle de la moitié voisine. En 1920, la république exportait 1 361 666 livres, quarante-cinq fois moins qu'Haïti sur la même île.

      Autrement dit, la même plante, entrée à la même date, n'a pas donné la même filière.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290

      Le contraste entre les deux moitiés de l'île est l'un des faits les plus parlants de la géographie caféière. Même roche, même climat, même date d'introduction, et deux trajectoires opposées.

      Aucune source consultée n'explique cet écart. Le fait se mesure, sa cause reste ouverte.

      La fiche note un appui extérieur. Régulièrement exposée aux cyclones, la République Dominicaine a bénéficié d'un programme franco-dominicain associant l'Agence française de développement et Codocafé. Il portait sur trois volets : la sensibilisation des producteurs, le financement d'infrastructures et la définition des terroirs.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 352 000 sacs, est celui de la fiche. Les plantations s'étalent sur les chaînes montagneuses du centre, dans de petites vallées à microclimat, entre 600 et 1 450 mètres, sous ombrage naturel. Les variétés sont le Typica, le Catuai, le Caturra et le Bourbon ; la récolte se fait en picking, le traitement en voie humide et semi-humide, avec séchage sur aires cimentées ou en fours.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Les meilleurs lots d'altitude sont regroupés sous l'appellation « Cibao Altura », considérée comme le meilleur cru de l'île.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Aucun volume de production dominicain récent n'a pu être sourcé.
      • Les dates et le montant du programme franco-dominicain ne sont pas documentés par les sources du corpus.
      • L'écart historique entre Haïti et la République Dominicaine sur la même île n'est expliqué par aucune source consultée.
      • La part de la production dominicaine consommée sur place n'est pas chiffrée.

      36Amérique du Sud

      Amérique du Sud

      37Bolivie

      142 000 sacs (ICO 2009)

      La Bolivie est un petit producteur, à l'ombre de ses grands voisins brésilien et péruvien. Le café y a été encouragé par le gouvernement à partir des années 1950, notamment pour remplacer la coca. Les caféiculteurs sont issus de peuples indigènes, quechua ou aymara, cultivant de petites surfaces.

      Les pratiques sont respectueuses de l'environnement, presque sans produits phytosanitaires. Réunis en coopératives, les producteurs travaillent dans une vraie démarche de qualité, soutenus par des structures comme l'ACEB et la FECAFEB. On assemble volontiers les variétés, ce qui donne des cafés réputés suaves et d'une grande finesse.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica exclusivement
      Variétés
      Typica, Criolla, Caturra, Catuai, Catimor
      Altitude
      500 à 1 600 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers (papaye, bananier) et siquile
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide (80 %) et voie sèche (20 %)
      Triage
      Manuel
      Période de récolte
      Mars à octobre
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      La Bolivie a récemment adopté une table des défauts inspirée du modèle colombien, avec deux groupes de défauts.

      GroupeDéfauts concernés
      Groupe 1 (primaires)Défauts qui altèrent la tasse : fève puante, immature, noire
      Groupe 2 (secondaires)Défauts qui impactent l'aspect du vert : fève spongieuse, scolytés, cassés, bois, pierre…

      Deux descriptions selon le nombre de défauts : Bolivie « Primera Arabica » et Bolivie « Extra Arabica ». L'altitude et la granulométrie servent à affiner. Dans la pratique, les cafés se vendent souvent sous les appellations « Excelso » et « Supremo » (selon la taille et l'homogénéité des grains).

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      La Bolivie n'apparaît pas dans le tableau mondial des exportations d'Ukers en 1922, alors que l'Équateur et le Pérou y figurent : sa caféiculture d'exportation est plus tardive. La fiche indique un encouragement gouvernemental à partir des années 1950, notamment pour remplacer la coca.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le pays est resté à l'écart des grandes vagues de sélection variétale. Son verger tient en cinq noms : Typica, Criolla, Caturra, Catuai et Catimor.

      Criolla n'est pas une variété de plus : c'est l'autre nom du Typica en Amérique latine.

      Le reste est le fonds commun latino-américain, celui qu'on retrouve d'un pays à l'autre du continent. Aucune lignée nationale n'en est sortie, et rien ne porte ici de nom bolivien.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Typica

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 142 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). La culture se fait entre 500 et 1 600 mètres, en récolte manuelle sélective, avec 80 % de voie humide et 20 % de voie sèche. Les caféiculteurs sont issus de peuples indigènes, quechua ou aymara, sur de petites surfaces, avec des pratiques presque sans produits phytosanitaires.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Réunis en coopératives, les producteurs travaillent dans une démarche de qualité soutenue par des structures comme l'ACEB et la FECAFEB. L'assemblage de variétés est courant, ce qui donne des cafés réputés suaves.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • L'année exacte du programme gouvernemental de substitution à la coca n'est pas établie par les sources consultées.
      • Aucun volume de production bolivien postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • Les dates de création de l'ACEB et de la FECAFEB ne sont pas documentées dans le corpus.
      • La date d'arrivée de la rouille en Bolivie n'est pas donnée par les sources disponibles.
      Amérique du Sud

      38Brésil

      39 470 000 sacs (ICO 2009/10)

      Le Brésil, c'est le pays des grands espaces. Premier producteur et premier exportateur mondial, il produit à lui seul environ un quart de l'offre mondiale de café. Ses « fazendas » comptent parmi les plus avancées technologiquement au monde, capables de traiter d'énormes volumes très vite.

      Mais réduire le Brésil au volume serait passer à côté d'une évolution : le pays présente de plus en plus de cafés de spécialité, la qualité devenant un vrai argument commercial, soutenu par les pouvoirs publics. C'est aussi, fait moins connu, le premier pays consommateur de café au monde, devant les États-Unis.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica (85 %), Canephora (15 %)
      Variétés
      Arabica : Typica, Bourbon, Caturra, Maragogype ; Canephora : Conillon
      Altitude
      200 à 1 300 m
      Récolte
      Mécanique
      Traitement
      Voie humide et voie sèche
      Triage
      Mécanique ou électronique
      Période de récolte
      Mars à novembre
      Conditionnement
      Sac de 60 kg

      Volume récent 65 millions de sacs en 2025-2026, 71,9 prévus en 2026-2027, recordUSDA FAS, Coffee: World Markets and Trade, juin 2025 et juin 2026

      Classification des cafés

      L'origine géographique

      Au choix : le port d'embarquement (ex. Santos), l'État (ex. Minas Gerais) ou la région (ex. Sul de Minas).

      Le nombre de défauts (« type », échantillon de 300 g)

      TypeDéfauts max
      Type 28
      Type 2/312,5
      Type 317
      Type 3/423,5
      Type 430
      Type 4/558,5
      Type 587

      Granulométrie : le crible (0,4 mm) va de 13 à 20 pour les fèves plates, de 9 à 12 pour les fèves rondes (Caracoli / Peaberry).

      Le goût : douceur et finesse

      Douceur (du + au − doux)Finesse (du + au − fin)
      Strictly SoftFine Cup
      SoftGood Cup
      SoftishFair Cup
      HardPoor Cup
      HardishBad Cup
      Rio-

      Exemple de description typique : « Brésil – Cerrado Type 2 crible 18 Strictly Soft Fine Cup ».

      Histoire et aujourd'hui
      Cueillette et ensachage au Brésil
      Cueillette et ensachage au Brésil
      Cueillette et transport aux champs, São Paulo
      Cueillette et transport aux champs, São Paulo
      Chemin de fer privé sur une fazenda de São Paulo
      Chemin de fer privé sur une fazenda de São Paulo

      L'histoire

      La première plantation brésilienne est établie à Pará en 1723, avec des plants venus de Guyane française. Elle échoue, sans qu'on sache pourquoi.

      Légende · La version célèbre veut que le Portugais Francisco de Melo Palheta ait rapporté les graines de Cayenne. Il y avait été envoyé en 1727 pour arbitrer une querelle de frontière, et la Guyane refusait d'exporter ses graines. L'épouse du gouverneur les lui aurait glissées dans un bouquet d'adieu.

      Ce qui est établi tient en deux propositions : le Portugal cherchait des graines, et le Brésil en a eu. Le trajet exact, lui, appartient au récit.

      La culture intensive part ensuite des colonies portugaises du Pará et de l'Amazonas, en 1752. Deux apports datés la suivent.

      • 1760João Alberto Castello Branco rapporte à Rio un caféier venu de Goa.
      • 1774Le moine Molke offre des graines au monastère des Capucins de Rio.
      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; document de formation professionnelle, L'Histoire du café ; LC ch. 8
      • Le XXe siècle brésilien est celui de la surproduction gérée politiquement. La récolte de 1906-1907 atteint 20 190 000 sacs quand le monde en consomme moins : São Paulo lance la « valorisation », achète et stocke pour tenir les cours
      • et place en 1908 un emprunt de 75 millions de dollars. Le krach de 1929 laisse le pays avec des stocks invendables
      • à partir de 1931, l'État détruit le café. Puis
      • dans la nuit du 17 au 18 juillet 1975, une gelée dite noire s'abat sur le Paraná et le sud de São Paulo : environ un milliard et demi d'arbres tués, et un prix mondial qui plus que triple.
      Ukers 1922 ; Pendergrast 1999 ; McCook 2019 ; LC ch. 11 et 19
      • Le Brésil est aussi le premier sélectionneur mondial. L'Institut agronomique de Campinas a produit le Caturra (mutation naine du Bourbon repérée vers 1915-1918, enregistrée en 1951)
      • le Mundo Novo (croisement naturel Sumatra Typica par Bourbon rouge, 1943, enregistré en 1977)
      • le Catuai (Caturra jaune par Mundo Novo, 1949, enregistré en 1972) et l'Icatu, canephora tétraploïdisé croisé avec du Bourbon. Le Maragogype a été repéré à Maragogipe, dans l'État de Bahia
      • vers 1870, et le Conilon, canephora de type guinéen
      • introduit en 1912 dans l'Espírito Santo.
      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Caturra, Mundo Novo, Catuai, Icatu, Maragogipe, Conilon ; Setotaw et al., Crop Science 53 (2013)

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 39 470 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009-2010). Il a vieilli, et le repère de volume récent placé plus haut dans cette fiche le corrige.

      Le rang, lui, n'a pas bougé : premier producteur et premier exportateur mondial, avec environ un quart de l'offre mondiale. La récolte est mécanique, entre 200 et 1 300 mètres, en voie humide comme en voie sèche.

      L'Espírito Santo a par ailleurs diffusé des variétés clonales de Conilon. Une variété clonale n'est pas une lignée semée, mais un assemblage de boutures, chacune identique au pied dont elle vient.

      La Vitória Incaper 8142 en réunit treize, compatibles entre eux. Le Robustão Capixaba, lui, a été retenu pour sa tolérance à la sécheresse.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Vitória Incaper 8142 et Emcapa 8141 ; Ferrão et al. 2020

      Le pays de volume est aussi devenu un pays de spécialité : le pulped natural, le cereja descascado, apparaît après la dissolution de l'Institut brésilien du café et s'est diffusé dans le monde entier. Le Brésil est enfin le premier pays consommateur de café au monde, devant les États-Unis.

      LC ch. 17b ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • L'histoire de Palheta et du bouquet est une légende : aucune source primaire ne l'atteste.
      • Le nombre d'arbres tués par la gelée de 1975, « environ un milliard et demi », est une estimation reprise de Pendergrast, pas un comptage.
      • Le quart de l'offre mondiale attribué au Brésil varie fortement selon les années et le cycle bisannuel de production.
      • L'année exacte de dissolution de l'Institut brésilien du café n'est pas donnée par les sources consultées.
      Amérique du Sud

      39Colombie

      8 500 000 sacs (ICO 2009)

      La Colombie est le premier producteur mondial d'Arabica lavé, dans le jargon, les « Mild Washed Arabica ». C'est un choix assumé : le pays travaille presque exclusivement en voie humide, en misant sur la qualité. Les zones de production s'étirent du Nord au Sud, dans les montagnes des Andes.

      Un demi-million de familles vivent directement de la caféiculture. La filière est encadrée depuis 1927 par la Fédération Nationale du Café, dont l'action porte autant sur la ferme que sur les communautés rurales, l'environnement et la formation des jeunes. Un système de suivi (SICA) et le centre de recherche Cenicafé servent de référence technique aux producteurs.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Altitude
      800 à 1 900 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers et forestiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide ; séchage sur aires cimentées ou fours
      Triage
      Densimétrique et colorimétrique ; calibrage
      Période de récolte
      Principalesept. à déc. ; seconde (mitaca) : quelques mois plus tard
      Conditionnement
      Sac de 70 kg

      Volume récent 14,87 millions de sacs sur l'année caféière octobre 2024-septembre 2025, la plus haute depuis 33 ans ; 13,67 millions sur l'année civile 2025, en baisse de 2 %Federación Nacional de Cafeteros, bilans 2025 (Semana, Portafolio, La República)

      Classification des cafés

      Le nombre de défauts

      Deux groupes : Groupe 1 (défauts qui altèrent le goût : fève puante, immature, noire) et Groupe 2 (défauts d'aspect et de perte de masse). Rapport de 1 à 10 : un défaut du groupe 1 vaut 10 du groupe 2. Sur 500 g, l'export autorise 72 défauts (exportateurs privés) ou 42 (Fédération).

      Cafés de spécialité : par grade

      GradeCritères
      AA0 défaut du groupe 1 ; 5 max du groupe 2 ; sans Broca ni insecte
      A3 max du groupe 1 ; 8 max du groupe 2

      La granulométrie

      AppellationCritères
      MaragogypeGrains « géants » (variété), très faible volume, région de Medellín
      Supremo 18+Max 5 % < crible 18 ; 100 % > crible 14
      SupremoMax 5 % < crible 17 ; 100 % > crible 14
      Excelso ExtraMax 5 % < crible 16 ; 100 % > crible 14
      ExcelsoMax 2,5 % < crible 15 ; 100 % > crible 12
      UGQ (Usual Good Quality)Max 1,5 % < crible 14 ; 100 % > crible 12

      Traditionnellement vendus en Medellín/Armenia type Excelso ou Supremo. De plus en plus, on désigne le terroir : Quindío, Popayán, Bucaramanga, Huila, Tolima, Nariño…

      Histoire et aujourd'hui
      Domaine caféier d'Antioquia, avec ses brise-vent
      Domaine caféier d'Antioquia, avec ses brise-vent

      L'histoire

      Le plus ancien témoignage écrit du café en Colombie est celui du jésuite José Gumilla. Il note vers 1730 la présence de la plante à la mission de Santa Teresa de Tabajé, près de l'embouchure du Meta.

      Un témoignage écrit ne date pas une introduction. Il dit seulement qu'à cette date la plante était là, ce qui en fait le repère le plus ancien dont on dispose.

      Légende · La tradition de Salazar de las Palmas, dans le Norte de Santander, veut que le père Francisco Romero ait imposé à ses paroissiens une pénitence agricole : planter trois ou quatre caféiers par péché confessé. L'archevêque en aurait fait une pratique générale.

      La Federación Nacional de Cafeteros reprend le récit, mais il n'a pas de source primaire. Rien ne permet donc de savoir s'il s'est passé quoi que ce soit de tel.

      Gumilla, El Orinoco ilustrado (1741, rédigé vers 1730) ; tradition orale de Salazar de las Palmas reprise par la Federación Nacional de Cafeteros ; document de formation professionnelle, L'Histoire du café

      En 1922, Ukers note que les statistiques colombiennes du commerce extérieur sont trop irrégulières pour comparer l'avant et l'après-guerre. Autrement dit, aucune série ne permet de mesurer ce que la guerre a changé.

      Il relève tout de même où partait le café : l'Angleterre, la France, l'Allemagne et les États-Unis prenaient l'essentiel des exportations.

      La structure moderne de la filière date de 1927 et de la fondation de la Federación Nacional de Cafeteros. Elle organise les producteurs et garantit l'achat, ce qui, pour un planteur, veut dire qu'il trouve toujours preneur.

      En 1938, la Federación se dote de son centre de recherche, Cenicafé. Le pays tient dès lors les deux outils dont il se servira ensuite : une organisation de producteurs et un laboratoire.

      En 1959, la Federación crée avec l'agence Doyle Dane Bernbach le personnage de Juan Valdez. Un pays devient une marque.

      Ukers 1922, ch. XIX, p. 190-206, p. 195-196 ; Federación Nacional de Cafeteros, historique ; Cenicafé
      • La Colombie est le pays qui a le plus investi dans la résistance à la rouille
      • et cela se lit dans ses variétés. Cenicafé diffuse en 1982 la Variedad Colombia, composite de lignées Caturra par HdT 1343 en génération F5
      • 1983un an avant l'arrivée de la rouille dans le pays
      • 2002puis le Tabi
      • le Castillo en 2005, qui occupe plus de 40 % du verger colombien
      • et Cenicafé 1 en 2016. Entre 2007 et 2011, le pays perd malgré tout environ un tiers de sa production sous l'effet du Big Rust, et une grande partie du verger est replantée dans les années qui suivent.
      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Variedad Colombia, Tabi, Castillo, Cenicafé 1 ; McCook 2019, p. 171 ; LC ch. 16

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 8 500 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Le pays est le premier producteur mondial d'arabica lavé, les « Mild Washed Arabica », et travaille presque exclusivement en voie humide, entre 800 et 1 900 mètres, en récolte manuelle sélective, avec séchage sur aires cimentées ou en fours. Un demi-million de familles vivent directement de la caféiculture ; un système d'information sur les fermes, le SICA, et Cenicafé servent de référence technique.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le pays fournit aussi une part importante des variétés de spécialité récentes dont l'identité a été révisée par le génotypage, c'est-à-dire par la lecture de marqueurs de leur ADN.

      Le Pink Bourbon du Huila n'est pas un Bourbon. Deux tests ADN en font une landrace éthiopienne, autrement dit une population locale cultivée de longue date sans passer par la sélection.

      Le Chiroso d'Urrao a connu le même sort. On le donnait depuis longtemps pour une mutation de Caturra ; le génotypage l'a rattaché au groupe « Core Ethiopia ».

      Les deux corrections vont dans le même sens, vers l'Éthiopie. Le nom que porte un café ne dit donc pas toujours d'où vient la plante.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Pink Bourbon et Chiroso ; DNA Analytica 2017 ; RD2 Vision 2023

      Zones d'ombre

      • L'histoire du père Romero est une légende sans source primaire ; la Federación elle-même la présente comme une tradition.
      • Le chiffre de 33 % de perte entre 2007 et 2011 est un ordre de grandeur repris de la littérature, pas un comptage parcelle par parcelle.
      • La part exacte du Castillo dans le verger évolue chaque année ; le chiffre de 40 % vient de la fiche variétale.
      • L'identité génétique du Pink Bourbon et du Chiroso est établie par des tests commerciaux, non par une publication revue par les pairs.
      Amérique du Sud

      40Équateur

      813 000 sacs (ICO 2009)

      En Équateur, la culture du café ne s'est vraiment développée qu'à partir des années 1920, en remplacement de bananiers et cacaoyers malades. Traversé par les Andes et couvert à l'Est par l'Amazonie, le pays permet à la fois l'Arabica d'altitude et le Canephora de basse altitude.

      La filière reste traditionnelle, de la culture à la transformation, avec près de la moitié de petits propriétaires. Le vrai atout de l'Équateur, c'est son écosystème unique et son potentiel agro-climatique, les îles Galápagos en sont l'exemple le plus frappant. Deux régions, Pichincha et Loja, forgent aujourd'hui sa réputation sur les marchés exigeants.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica, Canephora
      Variétés
      Typica, Caturra, Bourbon, Pacas, Catuai, Catimor, Sarchimor
      Altitude
      1 500 à 2 000 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers (bananiers, cacaoyers)
      Récolte
      Manuelle et sélective (picking)
      Traitement
      Voie humide et voie sèche ; fermentation 12-36 h pour les lavés
      Triage
      Densimétrique, mécanique et électronique, complété à la main
      Période de récolte
      Juin à octobre
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      Il n'existe pas de procédure officielle établie ; certains critères reviennent néanmoins fréquemment.

      L'altitude

      Principal déterminant de la qualité : elle conditionne la maturation et les précurseurs d'arôme. Acidité et fruité y sont directement liés.

      Qualité

      PréparationCritères
      EuropéenneRécolté et trié à la main, crible 18/19, tasse douce et fruitée
      USStandard, trié par machine, crible 17/18

      Granulométrie : le modèle colombien (« Excelso », « Supremo ») est souvent repris pour décrire l'homogénéité et la taille des grains.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      En 1919, l'Équateur exporte 3 729 413 livres de café. Sa moyenne quinquennale, c'est-à-dire la moyenne calculée sur cinq ans, atteint 5 843 033 livres : 1919 est donc une année basse.

      Ces chiffres servent surtout à situer le pays parmi ses voisins. L'Équateur exporte dix fois plus que le Pérou à la même date, et bien moins que la Colombie.

      La caféiculture équatorienne est donc jeune. La fiche place son vrai développement dans les années 1920, et lui donne une cause précise : les bananiers et les cacaoyers tombent malades, et le caféier prend leur place.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le pays a donné deux variétés dont le génotypage a renversé l'identité. La Sidra, présentée à l'origine comme un croisement Typica par Bourbon issu d'une station Nestlé, est placée par l'analyse génétique dans le groupe éthiopien. Le Typica Mejorado n'est pas un Typica : le génotypage indique un croisement spontané entre du Bourbon et une landrace éthiopienne. Deux noms commerciaux, deux identités fausses.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Sidra et Typica Mejorado

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 813 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009).

      Ici, c'est le relief qui commande. Les Andes donnent l'altitude, l'Amazonie donne les terres basses, si bien que le même pays porte l'arabica d'altitude et le canephora de basse altitude.

      Les variétés déclarées sont le Typica, le Caturra, le Bourbon, le Pacas, le Catuai, le Catimor et le Sarchimor. Elles poussent entre 1 500 et 2 000 mètres.

      La récolte se fait en picking, c'est-à-dire cerise par cerise et en ne prenant que les mûres. Le pays travaille les deux voies, humide et sèche, avec une fermentation de 12 à 36 heures pour les lots lavés.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025

      La filière reste traditionnelle, de la culture à la transformation, avec près de la moitié de petits propriétaires. Deux régions, Pichincha et Loja, forgent la réputation du pays sur les marchés exigeants ; les Galápagos servent d'exemple extrême de l'écosystème équatorien.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • La date d'introduction du café en Équateur n'est pas donnée par les sources consultées.
      • Aucun volume de production équatorien postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • L'histoire de la station Nestlé à l'origine supposée de la Sidra n'est pas documentée par une source primaire.
      • La production caféière des Galápagos n'est chiffrée par aucune source du corpus.
      Amérique du Sud

      41Pérou

      3 315 000 sacs (ICO 2009)

      Le Pérou se situe au 8e rang mondial et exporte l'essentiel de sa production, largement certifiée biologique. La caféiculture s'étend sur environ 230 000 hectares, dans presque toutes les provinces, et fait vivre 150 000 familles, à 80 % de très petites propriétés de moins de deux hectares.

      La grande évolution de la dernière décennie est un changement de gouvernance. Le café péruvien est passé d'une gestion étatique à une association privée d'exportateurs et de producteurs (Camara).

      Le transfert a compté parce qu'il a porté sur deux leviers concrets. L'association a posé des standards de qualité, et elle a formé les producteurs. C'est de là que vient le redressement de l'image du pays.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Typica (70 %), Caturra (20 %), autres (10 %)
      Altitude
      600 à 1 800 m
      Ombrage
      Arbres fruitiers et forestiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide (principalement)
      Préparation
      Calibrage
      Période de récolte
      Avril à octobre et septembre à février
      Conditionnement
      Sac de 69 kg
      Classification des cafés

      Altitude de production

      DescriptionAltitude
      Good Washed (GW)700 m
      Extra Good Washed (EG)700 – 850 m
      Extra Prime Washed (EP)900 – 1 100 m
      Semi Hard Bean (SH)1 100 – 1 200 m
      Hard Bean (HB)1 200 – 1 400 m
      Fancy Hard Bean (FHB)1 500 – 1 600 m
      Strictly Hard Bean (SHB)1 600 – 1 700 m

      Le grade

      Pour l'import européen, jusqu'à 22 défauts tolérés sur un échantillon de 350 g.

      GradeDéfauts maxCrible / humidité
      Grade 11550 % min > crible 15 ; 5 % max < 14 ; Superior Cup
      Grade 2235 % max < crible 14 ; humidité 10-12 %
      Grade 33050 % min > crible 15 ; humidité 10-12,5 %
      Grade 43550 % min > crible 15 ; humidité ≤ 13 %
      Grade 540Pas de limite de crible ; humidité ≤ 13 %

      Le crible se mesure de 13 à 20 (1 unité ≈ 0,4 mm). Sans indication de criblage, « AA » = grande fève (crible 18), « A » = fève moyenne (crible 16).

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      Le Pérou est, dans le tableau mondial de 1922, une origine marginale : 370 655 livres exportées en 1919, pour une moyenne quinquennale de 455 212, soit dix fois moins que l'Équateur voisin. Toute son histoire caféière est donc récente.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290

      Le Pérou est l'un des trois pays dont la perte au Big Rust, la grande épidémie de rouille de ces années-là, a été chiffrée. Sa production recule de 39 % sur l'épisode de 2012-2013.

      Deux voisins font pire : le Salvador, avec moins 57 %, et le Mexique, avec moins 46 %. Le Pérou vient donc juste derrière eux dans ce classement des dégâts.

      La riposte explique pourquoi le pays revient si souvent dans la littérature variétale. Avec le Guatemala et le Costa Rica, il devient l'un des trois terrains d'essais pré-commerciaux d'hybrides F1. Ces hybrides sont des croisements de première génération entre deux parents distincts, essayés en réponse à l'épidémie.

      LC ch. 16 ; PROMECAFÉ

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 3 315 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Il est donc ancien. L'USDA annonce depuis un rebond de 8 %, à 4,2 millions de sacs pour la campagne 2025-2026, mais c'est une prévision, pas un relevé.

      Le verger tient en deux variétés principales : le Typica pour 70 % et le Caturra pour 20 %, les autres variétés se partageant les 10 % restants. Le Mundo Novo brésilien y est aussi largement planté.

      La culture s'étage entre 600 et 1 800 mètres. La récolte est manuelle et sélective, et le traitement se fait principalement en voie humide, celle où le grain est dépulpé et lavé avant séchage.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; USDA FAS, Coffee: World Markets and Trade, juin 2026 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiche Mundo Novo

      La caféiculture couvre environ 230 000 hectares dans presque toutes les provinces et fait vivre 150 000 familles, à 80 % sur des propriétés de moins de deux hectares, largement certifiées biologiques. L'évolution marquante de la dernière décennie est le passage d'une gestion étatique à une association privée d'exportateurs et de producteurs, qui a posé des standards de qualité et formé les producteurs.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • La date d'introduction du café au Pérou n'est pas donnée par les sources consultées.
      • Le nom exact et la date de création de l'association privée qui a remplacé la gestion étatique ne sont pas documentés dans le corpus.
      • Le chiffre de 4,2 millions de sacs pour 2025-2026 est une prévision, pas un relevé.
      • La part du verger péruvien replantée après le Big Rust n'est pas chiffrée.

      42Asie

      Asie

      43Chine

      En Chine, le café est une histoire récente et encore en construction. La quasi-totalité de la production vient du Yunnan, la « terre rouge », dont le climat et le relief rappellent les Andes colombiennes. Les caféiers, protégés des gelées par les montagnes, y sont cultivés par de petites fermes.

      Le pays est à la fois producteur d'Arabica (dont il exporte presque tout) et importateur de Canephora venu du Laos et du Vietnam. La filière a été soutenue dans les années 1980 par un programme des Nations Unies, et reste aujourd'hui en plein développement.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Caturra ; S288 (résistante à la rouille)
      Altitude
      700 à 1 200 m
      Ombrage
      Variable selon les plantations
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide
      Triage
      Mécanique (triage et calibrage)
      Période de récolte
      Novembre à mars
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Le système chinois combine nombre de défauts et granulométrie, regroupés en grades.

      GradeCritères
      Grade 190 % min > crible 17 ; 10 % max < crible 15 ; 5 % max de défauts ; 0,5 % de défauts majeurs (grains noirs…)
      Grade 290 % min > crible 14 ; 10 % max < crible 12 ; 8 % max de défauts ; 1 % max de défauts majeurs
      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      La Chine n'apparaît pas dans le tableau mondial des exportations d'Ukers en 1922 : sa caféiculture est entièrement postérieure. La fiche situe le décollage dans les années 1980, avec l'appui d'un programme des Nations unies, et la quasi-totalité de la production dans le Yunnan.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290-291 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le matériel végétal chinois est importé, et le choix des deux variétés en dit long sur le projet.

      Le premier pilier est le Caturra, mutation naine du Bourbon sélectionnée au Brésil.

      Le second est le S.288. C'est la première variété résistante à la rouille, diffusée en Inde par le Central Coffee Research Institute en 1936-1937. Elle est issue d'un hybride naturel entre arabica et liberica, une autre espèce du genre Coffea.

      Le choix du S.288 est le plus parlant des deux. On a planté pour la résistance à la maladie, pas pour ce que le café donnerait dans la tasse.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Caturra et S.288 (Sln.1)

      Aujourd'hui

      La fiche ne donne pas de volume de production pour la Chine. La culture se fait entre 700 et 1 200 mètres, dans la « terre rouge » du Yunnan, sur de petites fermes protégées des gelées par les montagnes, en récolte manuelle sélective et en voie humide. Le pays est à la fois producteur d'arabica, dont il exporte presque tout, et importateur de canephora venu du Laos et du Vietnam.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Aucun volume de production chinois n'est donné par la fiche ni sourcé ailleurs ici.
      • Le programme des Nations unies des années 1980 n'est ni nommé ni daté par les sources consultées.
      • La date d'introduction du café en Chine (les missionnaires français du Yunnan sont souvent cités) n'est établie par aucune source du corpus.
      • La part de la consommation intérieure chinoise, en forte croissance, n'est pas chiffrée ici.
      Asie

      44Inde

      4 827 000 sacs (ICO 2009)

      En Inde, la culture du café serait née il y a plus de quatre siècles : la légende attribue à un pèlerin, Baba Budan, l'importation de graines d'Arabica du Yémen. Mais la vraie production ne s'est développée que sous la colonisation anglaise, vers 1840. Le pays est aujourd'hui le cinquième producteur mondial.

      Le café se concentre dans les trois États du Sud (Karnataka, Kerala, Tamil Nadu), cultivé sous des ombrages forestiers très variés et associé à d'autres cultures (cardamome, poivre, agrumes) qui participent à l'aromatique. L'engouement local est tel que l'Inde en vient à importer du café. Quelques cafés sont uniques au monde, comme le Malabar Moussonné, blanchi par les vents de mousson.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica (40 %), Canephora (60 %)
      Variétés
      Arabica : Kent, dérivés de Catimor et Caturra ; Canephora : Peridenia, S.274, C×R
      Altitude
      600 à 2 000 m
      Ombrage
      Bananier, poivre, cardamome, oranger, vanille, gingembre, manguier…
      Récolte
      Manuelle et sélective (picking)
      Traitement
      Voie humide ; séchage naturel
      Triage
      Mécanique et manuel
      Période de récolte
      Novembre à mars
      Conditionnement
      Sac de 60 kg

      Volume récent 3,7 millions de sacs en 2024-2025USDA FAS, 2025

      Classification des cafés

      Le système indien repose sur un jeu de grades liés au traitement et à la préparation, souvent accompagné du terroir ou du nom de la plantation.

      Vocabulaire de traitement

      Cherry = café nature (Robusta ou Arabica) ; Parchment = Robusta lavé ; Plantation = Arabica lavé.

      Canephora (nature et lavé)

      GradeCritères
      Cherry AANature trié ; 90 % retenus crible 18 ; tolérance triage 3 %
      Cherry ANature trié ; 90 % retenus crible 17 ; tolérance 3 %
      Cherry / Parchment ABNature et lavé trié ; 90 % retenus crible 15 ; tolérance 3 %
      Cherry / Parchment PBTrié, non calibré ; tolérance 3 %
      Cherry / Parchment BulkNon trié, non calibré ; tolérance 10 %
      Cherry / Parchment CNon trié, non calibré

      Arabica nature

      GradeCritères
      Cherry ABTrié ; 90 % retenus crible 15 ; tolérance 3 %
      Cherry PBTrié, non calibré ; tolérance 3 %
      Cherry BulkNon trié, non calibré ; tolérance 18 %
      Cherry CNon trié ; 75 % retenus crible 14

      Arabica lavé (Plantation)

      GradeCritères
      Plantation ATrié ; 90 % retenus crible 17 ; tolérance 2 %
      Plantation BTrié ; 75 % retenus crible 15 ; tolérance 3 %
      Plantation CNon trié ; 75 % retenus crible 14
      Histoire et aujourd'hui
      Culture sous ombrage, domaine d'Urban, Inde
      Culture sous ombrage, domaine d'Urban, Inde

      L'histoire

      Légende · La tradition indienne attribue l'introduction du café à Baba Budan, pèlerin musulman qui aurait rapporté sept graines du Yémen et les aurait plantées près de sa hutte à Chikmagalur, dans les montagnes du Mysore. Ukers donne la tradition pour 1600 mais précise qu'une meilleure autorité donne 1695 ; il ajoute avoir vu sur place les descendants de ces premiers plants, sous des arbres de jungle séculaires. La culture anglaise, elle, ne commence qu'en 1840.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; LC ch. 6 ; document de formation professionnelle, L'Histoire du café

      L'Inde est la première étape hors d'Arabie de la route du café, et cette position lui donne un rôle dans toute la généalogie qui suit.

      C'est de Malabar que partent, en 1696, les plants envoyés à Java par Adrian Van Ommen, à l'instigation du bourgmestre d'Amsterdam Nicolaas Witsen.

      Puis, en 1699, partent les boutures de Henricus Zwaardecroon. Ce sont elles qui deviendront les ancêtres de tous les cafés des Indes néerlandaises. La côte de Malabar est donc la source du café colonial hollandais.

      La rouille, elle, frappe l'Inde en 1872. Soit trois ans après Ceylan, ce qui donne la mesure de la vitesse à laquelle le champignon a gagné le continent.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; LC ch. 8, 12 et 13
      • C'est aussi l'Inde qui a fourni les premières résistances. Le Kent
      • sélection de L. P. Kent au domaine de Doddengudda dans le Mysore entre 1911 et 1920, est la première variété à montrer une tolérance à la rouille, contournée depuis
      • 1936-1937et elle est diffusée en Afrique de l'Est et à Java. Le S.288 suit
      • puis le S.795 en 1945-1946, croisement de S.288 et de Kent, première variété résistante largement diffusée, connue en Indonésie sous le nom de Jember. Le Sln.6, ou CxR, croise le canephora S.274 avec du Kent tétraploïdisé, et le Cauvery est le Catimor indien
      • 1985reçu du CIFC
      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Kent, S.288, S.795, Sln.6, Cauvery ; Central Coffee Research Institute, Coffee Board of India

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 4 827 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). L'USDA donne 3,7 millions de sacs pour 2024-2025 : les deux chiffres ne portent pas sur les mêmes campagnes et ne se comparent pas directement.

      La production se concentre dans les trois États du Sud : Karnataka, Kerala et Tamil Nadu. Elle s'étage entre 600 et 2 000 mètres.

      Le café y pousse sous des ombrages forestiers variés, associé à la cardamome, au poivre et aux agrumes. Ces cultures voisines ne sont pas décoratives : elles participent à l'aromatique de la tasse.

      La récolte se fait à la main, en picking, en ne prenant que les cerises mûres. Le traitement combine voie humide et séchage naturel.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; USDA FAS, 2025

      L'Inde produit aussi l'un des cafés les plus étranges du commerce mondial : le Malabar moussonné, arabica ou canephora exposé plusieurs semaines aux vents de mousson dans des entrepôts ouverts, jusqu'à ce que le grain gonfle et blanchisse. Son voisin l'Old Brown Java relève de la même logique de vieillissement dirigé.

      LC ch. 17b ; document de formation professionnelle, guide Malabar

      Zones d'ombre

      • La date de l'introduction par Baba Budan oscille entre 1600 et 1695 selon les autorités, et le récit lui-même est une tradition.
      • L'affirmation, reprise d'un document de formation, selon laquelle l'Inde serait devenue « premier producteur mondial » deux siècles après Baba Budan n'est corroborée par aucune source du corpus et paraît fausse.
      • Le taux d'humidité et la durée exacte du moussonnage du Malabar ne sont pas établis : les sources donnent des fourchettes incompatibles.
      • La part de la production indienne désormais consommée sur place n'est pas chiffrée ici.
      Asie

      45Indonésie

      11 380 000 sacs (ICO 2009)

      À chaque île son terroir : c'est peut-être ce qui résume le mieux l'Indonésie. Introduit par les Hollandais dès la fin du 17e siècle, le café s'est étendu de Java à Sumatra, Bali et Sulawesi. Le pays produit surtout du Canephora, mais c'est la diversité de ses Arabica de terroir qui fait sa singularité.

      La récolte, étalée sur cinq à six mois, se fait à la main tous les dix jours pour ne cueillir que les cerises mûres, un vrai facteur de qualité. Les cafés de spécialité s'y sont beaucoup développés, à commencer par le célèbre et très rare Kopi Luwak, au traitement pour le moins particulier.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica, Canephora
      Variétés
      Typica, hybride de Timor, Caturra, Catimor…
      Altitude
      1 000 à 1 700 m
      Nature des sols
      Volcanique
      Ombrage
      Poivre, cannelle, vanille, cacaoyer, clou de girofle, patchouli
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide et voie sèche
      Triage
      Électronique (triage et calibrage)
      Période de récolte
      Principalemai à août ; seconde : oct. à janv.
      Conditionnement
      Sac de 60 kg

      Volume récent 11,3 millions de sacs en 2025-2026, recordUSDA FAS, juin 2025

      Classification des cafés

      La description des Arabica tient systématiquement compte de la région (voire de la plantation ou de la variété), tant chaque île a une typicité propre. S'y ajoutent des critères de préparation.

      Nombre de défauts (échantillon de 300 g)

      GradeDéfauts
      Grade 111
      Grade 212 à 25
      Grade 326 à 44
      Grade 4a45 à 60
      Grade 4b61 à 80
      Grade 581 à 150
      Grade 6151 à 225

      Le grade peut aussi être désigné par un sigle plutôt que par un numéro. Ces sigles sont en néerlandais, la langue de l'ancienne puissance coloniale, et ils disent le niveau de préparation du lot.

      • EK1Eerst Kwaliteit, soit 1re qualité.
      • GBGewone Bereiding, soit simple préparation.
      • OIBOost Indische Bereiding. La fiche ne donne pas d'équivalent français pour ce sigle.
      • WIBWest Indische Bereiding, la meilleure préparation.

      Granulométrie du Canephora

      TailleCritère
      Grain large2,5 % max en dessous de 7,5 mm
      Grain moyen2,5 % max en dessous de 6,5 mm
      Petit grain2,5 % max en dessous de 5,5 mm
      ELBExtra Large Bean

      Pour l'Arabica, pas de spécification de granulométrie.

      Histoire et aujourd'hui
      Le domaine de Boekit Gompong, près de Padang, côte ouest de Sumatra
      Le domaine de Boekit Gompong, près de Padang, côte ouest de Sumatra

      L'histoire

      Les premiers caféiers de Java arrivent en 1696. Les Hollandais les font expédier de Kananur, sur la côte de Malabar.

      Le gouverneur général Willem Van Outshoorn les plante sur le domaine de Kedawoeng, près de Batavia. La tentative échoue pour une raison qui n'a rien d'agronomique : un tremblement de terre et une inondation emportent les plants.

      Il faut donc recommencer. En 1699, Henricus Zwaardecroon importe des boutures, de Malabar encore. Celles-là réussissent, et deviennent les ancêtres de tous les cafés des Indes néerlandaises.

      Douze ans plus tard, le café de Java entre sur le marché européen. La première vente publique a lieu à Amsterdam en 1711 : 894 livres, adjugées environ 47 cents la livre.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; LC ch. 8

      Vient ensuite la culture forcée. La Compagnie impose d'abord des livraisons obligatoires aux régents de Java, qui doivent fournir le café quelle que soit la récolte.

      Le système se durcit avec le Cultuurstelsel de 1830-1832. Chaque famille des districts soundanais doit entretenir mille pieds. Le café cesse d'être une culture choisie pour devenir une charge imposée au foyer.

      La contrainte a laissé deux traces écrites. Multatuli en tire en 1860 le roman Max Havelaar. Et Walsh, en 1894, décrit encore le système comme intimement apparenté au despotisme.

      Ukers 1922 ; Walsh, Coffee: Its History, Classification and Description (1894) ; LC ch. 9

      L'archipel est ensuite le théâtre de deux événements décisifs, et tous deux tiennent à la rouille.

      Le premier est une destruction. Dans les années 1870-1880, la rouille détruit les arabicas, et les plantations basculent vers le canephora et le liberica, deux espèces qu'on plante alors parce que l'arabica meurt.

      Il reste des témoins de l'arabica d'avant. Le Bergendal / Sidikalang de Sumatra et le Blawan de l'est de Java sont de vieux Typica qui ont survécu à l'épisode.

      Le second événement est une découverte. Dans l'île de Timor, on repère un hybride naturel entre arabica et canephora : l'hybride de Timor.

      Sa portée dépasse de loin l'archipel. Presque toutes les résistances à la rouille utilisées depuis en descendent.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Bergendal, Blawan, Hybride de Timor ; McCook 2019 ; LC ch. 12 et 14

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 11 380 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). L'USDA annonce 11,3 millions de sacs pour 2025-2026, un record.

      L'Indonésie produit surtout du canephora. Sa singularité est ailleurs : dans la diversité de ses arabicas de terroir, cultivés entre 1 000 et 1 700 mètres.

      Quatre matériels reviennent. Le Typica d'abord. Puis l'hybride de Timor, cultivé tel quel sous le nom de Tim Tim dans les hautes terres de Gayo. L'Ateng ensuite, nom local des Catimors de Sumatra. Et enfin les sélections Gayo.

      La récolte s'étale sur cinq à six mois. Elle se fait à la main, tous les dix jours, ce qui permet de ne cueillir que les cerises mûres. Ce passage répété est un facteur de qualité.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; USDA FAS, juin 2025 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Tim Tim, Ateng, Gayo

      L'Indonésie a inventé le procédé le plus étrange du monde du café, le giling basah ou wet hulling, où le parche est décortiqué à un taux d'humidité très élevé, ce qui donne le grain bleu-vert et le profil terreux des Sumatra. C'est aussi l'origine du Kopi Luwak, passé par le tube digestif de la civette.

      LC ch. 17b ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Le taux d'humidité réel auquel les Indonésiens décortiquent leur café n'est pas établi : quatre fourchettes incompatibles coexistent dans la littérature.
      • L'année exacte de l'apparition de l'hybride de Timor n'est pas fixée ; les sources donnent une fourchette.
      • La part respective de l'arabica et du canephora dans la production indonésienne actuelle n'est pas chiffrée ici.
      • Le volume réel de Kopi Luwak produit, et la part de production en captivité, ne sont documentés par aucune source du corpus.
      Asie

      46Vietnam

      ~ 20 millions de sacs

      L'entrée du Vietnam sur le marché mondial a bouleversé tous les autres producteurs : entre 1975 et 2000, sa production a été multipliée par cent, le hissant au deuxième rang mondial derrière le Brésil. Les premiers plants datent pourtant de 1857 ; c'est la « révolution verte » des années 1970 qui a tout changé.

      Le système est très intensif, en monoculture, avec beaucoup de plantations étatiques louées en petites parcelles. Le pays est massivement Canephora, mais quelques milliers d'hectares d'Arabica (souvent en Bourbon, plus aromatique) sont travaillés, parfois en bio. Les grandes compagnies investissent en continu dans la technologie et la qualité.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Canephora (90 %), Arabica (10 %)
      Récolte
      Canephora : manuelle non sélective (stripping) ; Arabica : manuelle sélective (picking)
      Traitement
      Canephora : voie sèche (90 %) et humide ; Arabica : voie humide surtout à l'export
      Préparation
      Triage manuel
      Période de récolte
      Septembre à mars
      Conditionnement
      Sac de 60 kg

      Volume récent 31,7 millions de sacs en 2025-2026USDA FAS, juin 2025

      Classification des cafés

      Le grade est le principal critère. Depuis 2001, de nouveaux critères facilitent la comparaison avec les grades indonésiens. Cinq grades existent, pour l'Arabica comme pour le Canephora (défauts max par équivalence sur 300 g).

      Arabica

      GradeCribleDéfauts max
      Grade Spécial16/1815
      Grade 114/1630
      Grade 212/1460
      Grade 310/12120
      Grade 4< 10150
      Grade 5< 10Non spécifié

      Canephora

      GradeCribleDéfauts max
      Grade Spécial16/1830
      Grade 112½/1660
      Grade 212/12½90
      Grade 310/12150
      Grade 4< 10250
      Grade 5< 10Non spécifié

      Certains lots supérieurs (moins de défauts ou crible plus élevé) sont simplement signalés en plus du grade dans la description d'achat.

      Histoire et aujourd'hui
      Robusta sur le domaine de Suzannah, Cochinchine
      Robusta sur le domaine de Suzannah, Cochinchine
      Caféiers de la variété Bourbon, Indochine française
      Caféiers de la variété Bourbon, Indochine française

      L'histoire

      Ukers date de 1887 l'introduction du café en Indochine par les Français, au Tonkin ; la fiche fait remonter les premiers plants à 1857. Les deux dates ne sont pas incompatibles (essais missionnaires d'abord, plantation coloniale ensuite), mais aucune source consultée ne les articule. En 1918, l'Indochine française exportait 79 145 livres de café : presque rien.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026
      • Puis vient l'événement qui a bouleversé le marché mondial. Entre 1990 et 2000, le Vietnam multiplie sa production par quinze, presque tout en canephora
      • 2001et devient le deuxième producteur mondial derrière le Brésil. La fiche parle d'une multiplication par cent entre 1975 et 2000. Cette arrivée coïncide avec l'effondrement des quotas de 1989 et prépare la crise
      • 1997quand le prix indicatif de l'ICO tombe au tiers de sa valeur
      McCook 2019 ; ICO ; LC ch. 19 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Aujourd'hui

      La fiche donne environ 20 millions de sacs ; l'USDA en annonce 31,7 pour 2025-2026. Le système est intensif, en monoculture, avec beaucoup de plantations étatiques louées en petites parcelles. Le canephora domine, récolté en stripping et traité à 90 % en voie sèche ; quelques milliers d'hectares d'arabica, souvent en Bourbon, Typica, Caturra et Mundo Novo, sont travaillés en picking et en voie humide pour l'export.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026 ; USDA FAS, juin 2025

      Le pays a aussi construit ses propres clones : le TR4 et les autres TR sont sélectionnés par le WASI, l'institut agroforestier des Hauts Plateaux du centre, à partir d'arbres-mères repérés dans des populations cultivées en pollinisation libre, puis multipliés par bouturage. Les grandes compagnies investissent en continu dans la technologie et la qualité.

      World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches TR4, TR9, TR11 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Les dates de 1857 (fiche) et 1887 (Ukers) ne sont pas réconciliées par les sources consultées.
      • La multiplication « par cent entre 1975 et 2000 » citée par la fiche et la multiplication « par quinze entre 1990 et 2000 » citée par McCook ne portent pas sur la même période ; aucune série annuelle n'a été vérifiée ici.
      • Le rôle exact des politiques publiques vietnamiennes dans le boom (crédit, migration interne, prix garantis) n'est documenté par aucune source du corpus.
      • La surface réellement plantée en arabica au Vietnam n'est pas chiffrée par les sources disponibles.

      47Océanie

      Océanie

      48Australie

      L'Australie est un producteur méconnu, qui a pourtant planté ses premiers caféiers dès 1788. Après un long déclin, l'industrie a émergé de nouveau à partir des années 1980. Curieusement, l'Arabica y pousse à basse altitude, entre 100 et 900 mètres, ce qui demande parfois une irrigation supplémentaire.

      Le volume reste faible et l'essentiel est consommé localement. Ce qui distingue l'Australie, c'est son modèle : très modernisé, en monoculture, avec récolte mécanisée et usines de traitement performantes. Ici, l'optimisation du coût de production est la première préoccupation, une logique presque inverse de celle des autres origines.

      Caractéristiques de production
      Espèce botanique
      Arabica
      Variétés
      Bourbon, Caturra, Catuai
      Altitude
      100 à 900 m
      Nature des sols
      Métamorphique (granitique, paléo-volcanique)
      Ombrage
      Présent dans certaines plantations
      Récolte
      Mécanique uniquement (coût de main-d'œuvre élevé)
      Traitement
      Voie sèche et voie humide
      Préparation
      Calibrage et triage mécaniques
      Période de récolte
      Juin à septembre
      Conditionnement
      Sac de 20 kg
      Classification des cafés

      Il n'y a pas de classification officielle, mais deux repères usuels.

      Appréciation à la tasse

      Fancy = doux ; Fine Cup = doux.

      Qualité de la préparation (calibrage + triage)

      GradeCribleDéfauts max (300 g)
      Grade 1> 188
      Grade 2> 1615
      Grade 3> 1523
      Grade 4> 1486
      Histoire et aujourd'hui
      Cueillette sur une plantation du Queensland du Nord
      Cueillette sur une plantation du Queensland du Nord

      L'histoire

      Ukers date de 1896 l'introduction de la culture du café dans le Queensland, et la juge réussie à petite échelle. La fiche fait remonter les premiers caféiers à 1788, avec la Première Flotte. Aucune source consultée ne concilie les deux dates : entre un plant débarqué et une culture établie, il y a plus d'un siècle.

      Ukers, All About Coffee (1922), ch. II, p. 5-10 ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Après un long déclin, l'industrie réémerge à partir des années 1980, sur un modèle que l'on ne trouve nulle part ailleurs : monoculture entièrement mécanisée, usines de traitement performantes, et l'optimisation du coût de production comme première préoccupation. C'est la logique inverse de celle des autres origines, où la main-d'œuvre est abondante et le capital rare.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Aujourd'hui

      La fiche ne donne pas de volume de production. L'arabica y pousse à basse altitude, entre 100 et 900 mètres, ce qui demande parfois une irrigation supplémentaire, en Bourbon, Caturra et Catuai. La récolte est mécanique uniquement, en raison du coût de la main-d'œuvre, et le traitement se fait en voie sèche comme en voie humide. Le volume reste faible et l'essentiel est consommé localement.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • Les dates de 1788 (fiche) et 1896 (Ukers) ne sont pas réconciliées.
      • Aucun volume de production australien n'est donné par la fiche ni sourcé ailleurs ici.
      • Les raisons du long déclin entre le XIXe siècle et les années 1980 ne sont documentées par aucune source du corpus.
      • Le coût de production australien, présenté comme la variable centrale du modèle, n'est chiffré par aucune source consultée.
      Océanie

      49Nouvelle-Guinée (Papouasie)

      1 004 000 sacs (ICO 2009)

      La Papouasie-Nouvelle-Guinée occupe la moitié orientale de la Nouvelle-Guinée, troisième plus grande île du monde. Environ 95 % de ses cafés sont des Arabica lavés. Près d'un million de personnes vivent du secteur, la plupart en tribus, dans de petits villages aux territoires bien définis.

      Le pays combine petits producteurs regroupés en coopératives et quelques grandes plantations (« Estates ») réputées, comme Sigri ou Bunum Wo, dans la luxuriante vallée de Waghi. Reliefs montagneux, vallées profondes, forêts humides : les conditions sont idéales pour un café de qualité, et le gouvernement garantit chaque saison un prix minimum aux producteurs.

      Caractéristiques de production
      Espèces botaniques
      Arabica (principalement), Canephora
      Variétés
      Typica, Arusha (origine Kenya), Bourbon, Blue Mountain (origine Jamaïque)…
      Altitude
      1 200 à 1 800 m
      Nature des sols
      Sols profonds et riches en matières organiques
      Ombrage
      Arbres forestiers et fruitiers
      Récolte
      Manuelle et sélective
      Traitement
      Voie humide
      Préparation
      Triage mécanique et manuel (plantations A)
      Période de récolte
      Avril à août
      Conditionnement
      Sac de 60 kg
      Classification des cafés

      Le système repose sur des grades liés au crible et au nombre de défauts maximum (par équivalence sur 300 g).

      GradeCribleDéfauts max
      AA> 2010
      A> 1910
      AB> 16/17 (50 %)10
      B> 1610
      C> 1525
      PB11-1410
      X (mélange)-20
      E> 1910
      PSC (Premium Smallholder Coffee)> 15 mm35

      Depuis 1993, la Coffee Industry Corporation (CIC) contrôle aussi la qualité des cafés en parche, classés en 4 classes.

      ClasseGradeDéfauts max (100 g)
      Classe 1Premium12
      Classe 2Moyen35
      Classe 3FAQ70
      Classe 4Basse qualité> 70

      La région de production et le nom de la plantation sont aussi régulièrement inclus dans les descriptions d'achat.

      Histoire et aujourd'hui

      L'histoire

      La caféiculture papoue est récente. Le tableau mondial des exportations de 1922 ne la mentionne pas. Pour le Pacifique, il ne retient que le Bornéo du Nord britannique, la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides et Hawaï.

      Être absent de cette liste veut dire une chose simple : le pays n'expédiait alors rien qui compte à l'échelle mondiale. Tout s'est donc joué après, sans qu'on puisse dire à partir de quelle année.

      Le matériel végétal, lui, est venu d'ailleurs, sans exception. On y trouve le Typica et le Bourbon, l'Arusha descendu du mont Meru, en Tanzanie, et le Blue Mountain venu de Jamaïque.

      La date de 1728 attachée au Blue Mountain est celle de son introduction en Jamaïque, pas de son arrivée en Papouasie. C'est depuis l'île que la variété a essaimé, vers le Kenya, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et Hawaï. Elle a donc voyagé longtemps avant d'atteindre les hautes vallées papoues.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Arusha et Blue Mountain ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026Ukers 1922, ch. XXII, p. 289-291 (exportations des pays producteurs), p. 290 ; World Coffee Research, Coffee Varieties Catalog 2025, fiches Arusha et Blue Mountain ; Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le pays fournit un contre-exemple utile en matière de rouille : la Papouasie-Nouvelle-Guinée a cru à trois reprises s'être débarrassée du champignon, sans que ces éradications tiennent. Elles servent de référence négative face au seul cas documenté d'éradication réussie, celui de Porto Rico en 1903.

      McCook 2019 ; LC ch. 12

      Aujourd'hui

      Le volume de tête de fiche, 1 004 000 sacs, est celui de la fiche (ICO 2009). Environ 95 % des cafés sont des arabicas lavés, entre 1 200 et 1 800 mètres, en récolte manuelle et sélective. Près d'un million de personnes vivent du secteur, la plupart en tribus, dans de petits villages aux territoires bien définis.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Le pays combine de petits producteurs regroupés en coopératives et quelques grandes plantations réputées, les « estates » comme Sigri ou Bunum Wo, dans la vallée de Waghi. Le gouvernement garantit chaque saison un prix minimum aux producteurs, un dispositif rare parmi les origines présentées ici.

      Fiches Pays, Marco De Sousa Rosa, 2026

      Zones d'ombre

      • La date d'introduction du café en Papouasie-Nouvelle-Guinée n'est donnée par aucune source consultée.
      • Aucun volume de production postérieur à 2009 n'a pu être sourcé.
      • Les dates des trois éradications de rouille annoncées puis démenties ne sont pas précisées par les sources.
      • Le mécanisme et le niveau du prix minimum garanti par le gouvernement ne sont pas documentés dans le corpus.
      Planche VI

      Le canephora

      Coffea canephora est une espèce, décrite en 1897 ; « robusta » est le nom d'une de ses variétés, que le commerce a étendu à toute l'espèce. Cette planche suit l'espèce depuis les forêts du bassin du Congo jusqu'à la campagne 2025-26, où elle fournit pour la première fois près d'un sac de café sur deux dans le monde : découverte et baptême, génome, groupes génétiques, Kouilou et Conilon, l'Ouganda et ses clones, la trachéomycose, l'agronomie et le traitement, le Vietnam, les robustas fins, le prix record de 2025 et l'hybride de Timor par lequel le canephora a sauvé l'arabica. Sources principales : le manuel de l'Uganda Coffee Development Authority (2019) avec ses numéros de page, Ukers (1922), Coste (1955), les travaux de génomique de Denoeud (2014) et Salojärvi (2024), les revues de Kawuki (2026) et Davis (2026), les rapports USDA et ICO, et le livre inédit de Marco (LC).

      50Une espèce, pas une variété

      Dans le commerce, le mot robusta désigne toute la production de Coffea canephora. En botanique, il ne nomme que l'un de ses groupes, celui du bassin du Congo. Le mot commercial recouvre donc bien plus que le mot botanique.

      L'imprécision date de la naissance même du nom, parce que le commerce a baptisé la plante avant que la botanique ait tranché. En 1922 déjà, Ukers range sous « robusta group » une demi-douzaine de formes différentes. Les stations de Java les exportaient ensemble, sous une étiquette qui disait l'embarras : « robusta-achtigen », les « pareilles au robusta ».

      Le pharmacognoste américain Viehoever ne concluait pas autrement : « l'origine botanique n'est pas tout à fait éclaircie », et la classification des variétés du groupe « mérite d'autres études ».

      Coste met de l'ordre en 1955. Il range canephora, arabica et congensis dans une même sous-section, les Erythrocoffea, une sous-section rassemblant des espèces tenues pour proches parentes. Et il note que le canephora cultivé se présente sous trois noms : Robusta, Kouillou et Niaouli.

      Entre arabica et canephora, il y a une barrière d'espèce, c'est-à-dire que les deux ne se croisent pas librement. Elle tient à un décompte fait par Piza au Brésil en 1929 : 44 chromosomes chez l'un, 22 chez l'autre. L'arabica en porte deux fois plus.

      Ukers 1922, ch. XV, p. 253-254 et ch. XXII, p. 371 ; Coste 1955, p. 20-22 et 331 ; LC ch. 4

      Ce que le vocabulaire courant rabat en une opposition de qualité (le fin et le fort, le cher et le bon marché) recouvre donc une différence de plante. Passer du Bourbon au Typica, c'est changer de modèle à l'intérieur d'une espèce ; passer de l'arabica au canephora, c'est changer d'espèce, de nombre de chromosomes, de mode de reproduction et de composition du grain. La suite de cette planche tient à cette distinction, et l'atlas la respecte : la carte des variétés traite le canephora comme une espèce, avec ses groupes congolais, guinéen et ougandais, le Conilon et les clones nationaux.

      LC ch. 4 et ch. 22 (glossaire, entrées « Canephora » et « Robusta »)

      51Découverte et baptême, 1880-1900

      • Les deux grands panoramas mondiaux du café de la fin du XIXe siècle
      • 1894Thurber en 1881 et Walsh
      • ignorent l'espèce. Sa forme dite Kouilou est observée à l'état sauvage par des Français vers 1880 entre le Gabon et l'embouchure du Congo, le long de la rivière Kouilou-Niari qui lui donne son nom. Le botaniste Louis Pierre, au Muséum de Paris
      • 1895reçoit un échantillon récolté au Gabon par le missionnaire Théophile Klaine et propose le nom Coffea canephora
      • la description validante est publiée à Berlin par Albrecht Froehner en 1897, d'où la citation d'auteur « Pierre ex A. Froehner » que porte l'espèce.
      Wikipédia, « Coffea canephora », et Plants of the World Online (Kew), consultés le 7 septembre 2026 ; digest Thurber 1881 / Walsh 1894 ; niveau : encyclopédie en ligne recoupée par la base nomenclaturale de Kew

      Presque en même temps, et sans lien avec Pierre, le botaniste belge Émile Laurent repère au Congo un caféier sauvage vigoureux. Ukers, qui écrit en 1922 d'après les sources javanaises, date la découverte de 1898 et rapporte qu'une maison horticole de Bruxelles s'en empare, le multiplie pour le marché et le baptise Coffea robusta, alors qu'il portait déjà le nom de son découvreur, Coffea Laurentii.

      La publication de C. robusta par Lucien Linden, en 1900, fait de « robusta » un nom d'espèce concurrent ; on établira plus tard que les deux plantes n'en font qu'une, et le nom de Froehner, antérieur, l'emporte. Ce baptême commercial est la source de toute la confusion ultérieure : une firme a vendu sous un nom de marque ce qu'un botaniste avait déjà décrit comme une espèce.

      Ukers 1922, ch. XV, p. 252 ; Wikipédia, « Coffea canephora », 7 septembre 2026 ; digest Davis-Yang (revue Kawuki 2026, tableau 1) ; LC ch. 4

      La cueillette de matériel commence avant les noms : la revue de Kawuki et ses coauteurs situe les premiers prélèvements de culture vers 1870 dans la région de la rivière Lomami, au Congo, et note qu'en Ouganda les populations locales pratiquaient déjà une sélection informelle d'arbres dans les forêts avant l'arrivée des colons (Thomas 1935). Le canephora n'a donc pas été « inventé » à Bruxelles : il a été extrait de forêts où on le connaissait.

      Kawuki et al., « Genetic improvement of robusta coffee », Frontiers in Plant Science, 16, 15 janvier 2026, introduction et tableau 1 ; Wikipédia, « Coffea canephora »

      52Java, 1900-1919 : la rouille fait le lit du canephora

      Planche Ukers 1922, caféier Kouilou
      Kouilou (Coffea canephora) en Afrique, planche de William Ukers, All About Coffee, 1922. Archive, domaine public.

      La rouille orangée a détruit les arabicas de Ceylan à partir de 1869 et atteint Sumatra en 1876 ; dans les Indes néerlandaises, elle chasse l'arabica de tous les districts situés sous 3 500 pieds, soit un peu plus de 1 000 mètres. Le liberica, essayé d'abord, déçoit. Le matériel congolais arrive à Java en 1901, via Bruxelles, avec trois caractères recherchés : la résistance à la rouille, la vigueur et la productivité.

      Ukers décrit l'arbre tel que les planteurs javanais le voyaient : plus grand que l'arabica et que le liberica, en forme de parasol parce que ses longues branches retombent, fleurissant toute l'année et dès la première année, mûrissant ses drupes en dix mois, avec une récolte négligeable les deux premières années et abondante dès la quatrième. À basse altitude il produit plus tôt et plus, mais sa vie productive n'est que de dix ans contre trente pour l'arabica d'altitude ; non taillé sur certains domaines de montagne, il atteint dix à douze mètres et se cueille à l'échelle, pour six à sept livres de café par arbre.

      Ukers 1922, ch. XV, p. 252 et ch. XXII, p. 370-371 ; McCook 2019 (digest, chronologie) ; Kawuki et al. 2026, tableau 1

      Le basculement est rapide, et il se mesure. En 1919, les Indes néerlandaises comptent 142 272 acres de café. Le canephora en occupe 110 903, l'arabica 15 314, le liberica 4 940. L'espèce arrivée en 1901 tient déjà l'essentiel des surfaces.

      Une déclaration du gouvernement d'août 1919 dit la même chose en pourcentages : 84 % de la surface au canephora, 5,5 % à l'arabica, 4,5 % au liberica. Le reste va à des « dizaines d'autres variétés », dont canephora, Ugandae, Bukobensis, Quillou et stenophylla. Toutes ressemblent au canephora, et c'est pour cela qu'elles partent avec lui, sans distinction.

      Ces noms ne sont pourtant pas des doublons. Aux jardins d'essai de Bangelan, Cramer teste encore en 1919 le Quillou, c'est-à-dire le Kouilou. Le rendement est bon : trois livres de fruits donnent une livre de café marchand. Certains le préfèrent même au canephora pour le goût du grain torréfié.

      Cramer teste aussi l'Ugandae, dont « le produit a une meilleure saveur que le canephora », dit-on alors.

      Du côté américain, le jugement vient d'un laboratoire public et non d'un vendeur, ce qui lui donne du poids. Viehoever et Lepper, au Bureau of Chemistry de l'USDA, publient une série de dégustations « nettement favorables ». Leur conclusion : le canephora « mérite considération et reconnaissance ».

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 370-371 et ch. XV, p. 253-254

      Java ne se contente pas de cultiver : elle devient le premier centre de sélection du canephora au monde.

      Trois institutions y travaillent entre 1907 et les années 1930 : la station de Besoeki, ancêtre de l'actuel ICCRI, la station de Malang et la ferme de Bangelan. Elles emploient tous les outils du sélectionneur de l'époque. La sélection massale, qui consiste à garder les meilleurs arbres d'une population et à repartir d'eux. Les tests de descendance, pour savoir si un bon arbre donne une bonne descendance, ce qui n'a rien d'automatique. L'autofécondation. Et surtout le clonage par bouturage et greffage.

      Ce dernier point mérite un mot, parce qu'il explique tout le reste. Le canephora est auto-incompatible : un arbre ne peut pas se féconder lui-même, donc chaque graine est un individu nouveau, différent de ses parents. Semer un bon arbre ne redonne pas un bon arbre. Le cloner, si. C'est pourquoi le canephora se travaille en clones là où l'arabica se travaille en variétés.

      De ce travail sortent, entre 1920 et 1940, les séries BP pour Besoekisch Proefstation, SA pour Soember Asin, et Bgn. Les sigles sont des noms de lieux : un clone porte l'adresse de la station qui l'a retenu.

      Le clone BP 534 reste aujourd'hui encore le plus planté d'Indonésie. Un clone ne se ressème pas, il se recopie, et c'est ce qui lui permet de traverser un siècle sans se diluer.

      Et le matériel circule dans les deux sens, ce qui explique la carte actuelle du canephora. Des graines javanaises partent pour l'Ouganda en 1910 et pour l'Inde en 1916. Des sélections reviennent au Congo, à Yangambi. C'est par ce réseau que le canephora arrive au Vietnam, au Brésil et en Côte d'Ivoire dans le premier tiers du siècle.

      Kawuki et al. 2026, § 2.1 et tableaux 1-2 ; WCR, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 100 (BP 534)

      53Le génome : diploïde, allogame, parent de l'arabica

      Le canephora est diploïde, avec 2n = 22 chromosomes et un nombre de base x = 11. Il porte donc deux jeux de onze chromosomes, un par parent, comme la plupart des plantes. Coste enregistre le fait en 1955 et s'arrête là : on ne peut, note-t-il, « en tirer aucune conclusion ».

      La conclusion est venue plus tard, en deux temps.

      Premier temps, 2014. Denoeud et ses coauteurs publient dans Science le premier génome du genre. Ils l'ont séquencé sur un haploïde doublé de canephora, l'accession DH200-94, c'est-à-dire une plante dont les deux jeux de chromosomes sont identiques : il n'y a qu'une version de chaque gène à lire, et l'assemblage s'en trouve simplifié.

      Le résultat tient en deux nombres : 568,6 mégabases assemblées sur un génome estimé à 710. L'ordre des gènes y est conservé parmi les astéridées, le grand groupe de plantes à fleurs auquel appartient le caféier : chez tous ces voisins, les gènes se suivent dans le même ordre.

      D'autres familles de gènes, elles, sont amplifiées, c'est-à-dire présentes en copies multiples : les N-méthyltransférases de la caféine, des gènes de défense, les enzymes des alcaloïdes et des flavonoïdes. Ce sont exactement les fonctions qui font le caractère de la plante.

      Second temps, 2024. Salojärvi et ses coauteurs établissent dans Nature Genetics que l'arabica est né entre 610 000 et 350 000 ans avant nous. Son origine est une hybridation entre les ancêtres du canephora et de l'eugenioides, suivie d'un doublement chromosomique. D'où ce résultat : la moitié du génome de tout arabica est du canephora.

      Coste 1955, p. 331 ; Denoeud et al., « The coffee genome provides insight into the convergent evolution of caffeine biosynthesis », Science, 345 (6201), 2014, p. 1181-1184 ; Salojärvi et al., Nature Genetics, 2024, p. 722-725 (digest génétique) ; niveau : revues par les pairs

      Le canephora est allogame : la fleur ne se féconde pas avec son propre pollen, et un arbre isolé ne porte rien. C'est la raison pour laquelle tous les programmes clonaux, du BP 534 javanais aux Emcapa brésiliens, imposent de planter plusieurs clones compatibles ensemble, et la raison pour laquelle l'espèce est génétiquement beaucoup plus diverse que l'arabica, autogame à plus de 90 %. World Coffee Research prévient que son poster généalogique trompe l'œil : le cercle arabica, saturé de flèches, ne traduit pas plus de diversité, seulement plus de croisements dirigés connus ; la réalité est l'inverse.

      Denoeud et al. 2014 (« allogamous diploid ») ; WCR 2024, mode d'emploi du poster, p. 3 ; WCR 2025, p. 100 ; Coste 1955, p. 45 (autofécondation de l'arabica) ; LC ch. 1

      La chimie du grain se lit dans ce génome. Le manuel ougandais donne l'écart de base : 2,7 % de caféine chez le canephora contre 1,5 % pour l'arabica, et 3 à 7 % de sucres contre 6 à 9 %.

      La revue de Yang (2026) dit par quel mécanisme. La caféine est fabriquée par trois méthyltransférases, des enzymes qui greffent un groupe méthyle sur la molécule de départ : XMT, MXMT et DXMT. Le canephora en possède trois copies, très exprimées ; l'arabica en a six, mais moins actives. Le nombre de copies ne décide donc de rien, c'est l'activité qui compte.

      Le reste des écarts va dans le même sens. La différence de teneur en lipides entre les deux espèces dépasse 30 %. Un fruit de canephora contient 16,9 mg d'acide 5-caféylquinique contre 13,6 chez l'arabica, qui accumule en revanche 7,3 à 11,4 % de saccharose.

      Ces écarts se retrouvent dans la tasse, et on peut les suivre un par un. Plus de caféine et plus d'acides chlorogéniques, donc plus d'amertume. Moins de gras, donc un corps plus sec. Moins de sucre, donc moins de matière à caraméliser à la torréfaction.

      Coste ajoutait les chiffres du planteur, qui décrivent la même plante vue du champ. Neuf à onze mois de la fleur à la cerise mûre, contre six à huit pour l'arabica. Cinq kilos de cerises pour un kilo de café marchand. Et 700 à 1 000 kg/ha en pleine production, contre 400 à 600 : plus lent à mûrir, mais nettement plus productif.

      UCDA 2019, § 1.2, p. 4 ; Yang et al., Agriculture, 2026, p. 3-5 (digest) ; Coste 1955, p. 46-48 et 324-325 (tableau à la mise en page brouillée, chiffre à revérifier) ; LC ch. 17

      54Deux groupes, puis huit : la géographie génétique

      La structure de l'espèce a été lue deux fois : d'abord au champ, à l'œil, puis dans l'ADN. Les deux lectures se recoupent, ce qui est plutôt rassurant.

      Dans les années 1980, Berthaud propose de distinguer deux grands ensembles, nommés d'après les régions où poussent les populations sauvages. D'un côté la Haute-Guinée : le groupe « guinéen ». De l'autre la Basse-Guinée et le bassin du Congo : le groupe « congolais ».

      En 2000, Montagnon subdivise le groupe congolais en quatre. SG1, sur la côte atlantique de l'Afrique centrale, d'où vient le Conilon brésilien. SG2, dans le bassin du Congo, qui est le Robusta au sens strict, celui qu'on plante dans le monde entier. B, pour le reste du bassin. Et C, pour la République centrafricaine et le Cameroun.

      Puis les marqueurs génétiques prennent le relais, et ils ajoutent une explication que le champ ne pouvait pas donner. Les microsatellites, chez Gomez en 2009 et Cubry en 2013, rattachent cette structure aux refuges forestiers des glaciations : quand la forêt s'est fragmentée, les populations se sont isolées, et elles ont divergé chacune dans son coin. Les migrations humaines récentes ont fait le reste.

      La puce de 8 580 SNP de Mérot-L'Anthoëne, en 2019, affine encore le tableau. Un SNP est une position du génome où une seule lettre d'ADN change d'un arbre à l'autre. En lire 8 580 d'un coup sépare des populations que les marqueurs précédents confondaient.

      Les sous-groupes sont désignés par des lettres, et chacun tient à une région.

      • AGabon, Congo et ouest de la RDC.
      • ERDC.
      • CCameroun.
      • BEst de la République centrafricaine.
      • OOuganda.
      • GAngola.
      • RSud de la RDC.
      Gomez et al., BMC Evolutionary Biology, 9:167, 2009 ; Cubry et al., Genetic Resources and Crop Evolution, 2013 ; Mérot-L'Anthoëne et al., Plant Biotechnology Journal, 2019 ; Kawuki et al. 2026, introduction ; niveau : revues par les pairs, lues par leurs résumés et par la revue de 2026

      Les deux grands groupes ont des phénotypes opposés que les sélectionneurs exploitent. Le congolais est haut, à longs entre-nœuds, peu ramifié, tardif, résistant à la rouille, à gros grains et à caféine intermédiaire, mais sensible à la sécheresse ; le guinéen est court, à entre-nœuds serrés, précoce, résistant à la sécheresse, à petits grains riches en caféine. Le Conilon se comporte comme un intermédiaire, ce qui a fait supposer une hybridation ancienne entre les deux.

      Les populations ougandaises forment un groupe à part, établi par Musoli (2009) et confirmé par Kiwuka (2021) : sur 18 marqueurs, elles ne se rangent dans aucun des groupes connus. Deux formes y coexistent, le Nganda, au port étalé et aux tiges faibles, considéré comme issu des forêts locales, et l'Erecta, au port dressé, aux tiges fortes et aux grosses cerises, que la littérature fait descendre de graines javanaises reçues en 1910.

      Kawuki et al. 2026, introduction et § 2.4 ; Musoli et al., Genome, 2009 (doi 10.1139/G09-037) ; Kiwuka et al., PLoS ONE, 16 (2), e0245965, 2021

      En Côte d'Ivoire, le CNRA a bâti sur cette opposition une méthode, la sélection récurrente réciproque. Le principe : croiser systématiquement le guinéen et le congolais, retenir les meilleures descendances hybrides, puis repartir d'elles pour le tour suivant. On ne cherche pas le bon arbre, on cherche les bons parents.

      Le gain a été mesuré. Leroy et ses coauteurs (1997) relèvent des rendements de 16 à 140 % supérieurs à la moyenne de deux clones commerciaux. Montagnon (2003) chiffre l'héritabilité au sens strict du rendement entre 0,25 et 0,45 sur quatre ans, c'est-à-dire la part du rendement qui se transmet vraiment à la descendance. Une valeur moyenne : le progrès est réel, mais il se gagne génération après génération.

      C'est le seul programme au monde qui ait organisé la rencontre des deux moitiés de l'espèce. Le projet ROBUST du Cirad le prolonge, en visant cette fois le changement climatique, par l'agroforesterie et par la diversité des ressources génétiques.

      Kawuki et al. 2026, § 2.5 et 2.7.2, citant Leroy et al. 1997 et Montagnon et al. 2003

      55Sélectionner un allogame : cinq stratégies en un siècle

      • Parce que le canephora ne se féconde pas lui-même
      • aucune lignée ne se fixe par semis comme chez l'arabica : chaque graine est un hybride entre deux arbres. Les sélectionneurs ont donc essayé cinq voies. La sélection massale et les tests de descendance de Java (1907-1930) retiennent les meilleures mères et sèment leur graine : simple, bon marché, mais la descendance ségrège et le gain se perd en partie à chaque génération
      • c'est encore le principe de l'« Elite » ougandaise (1995), donnée à 2 000 kg/ha. La sélection clonale
      • rendue possible à Java par le bouturage et le greffage puis généralisée (séries BP et SA 1920-1940, Emcapa 1993, KR 2009-2017, TR vietnamiens), copie à l'identique un individu supérieur : rendement doublé (3 000 à 4 000 kg/ha de café marchand en Ouganda contre 1 500 pour la graine), maturité groupée, résistances certaines, mais obligation de planter plusieurs clones compatibles
      • base génétique étroite et pépinières coûteuses. La sélection récurrente réciproque de Côte d'Ivoire (années 1980-1990) croise les groupes guinéen et congolais et exploite l'hétérosis
      • +16 à +140 % chez Leroy (1997), au prix de cycles longs. Les variétés-graines issues de clones intercroisés
      • TRS1 au Vietnam ou Conquista (2019) au Brésil, cherchent à rendre le progrès génétique accessible aux petites exploitations qui ne peuvent pas acheter de boutures. La sélection génomique enfin
      • testée depuis 2025 pour guider les appariements de parents et tirer parti de la vigueur hybride, promet de raccourcir des cycles que Kawuki estime à plus de vingt ans par variété. Le programme Nestlé (clones Roubi 1-10) illustre la voie privée, à parenté non publiée.
      Kawuki et al. 2026, § 2.1 à 2.6 et 2.8 ; UCDA 2019, § 3.1.7 et 3.2, p. 23 et 27, tableau 1 ; Tree Genetics & Genomes, 2025, « Genomic-assisted selection to guide mate allocation and leverage hybrid vigor in Coffea canephora » (titre relevé) ; WCR 2024, poster, p. 3 (Roubi)

      56Kouilou, Niaouli, Conilon : la lignée guinéenne et atlantique

      Le nom Kouilou vient d'une rivière côtière du sud du Gabon et du Congo, là où l'espèce pousse spontanément. Le café porte le nom du lieu où on l'a trouvé.

      En Côte d'Ivoire, les « Kouilou » plantés depuis la fin du XIXe siècle ne sortent d'aucun programme : ce sont des formes spontanées prélevées dans les forêts voisines. Deux caféiers découverts en Indénié, en 1905 et 1907, entrent à la station de Bingerville en 1914. L'un devient le Petit Indénié, l'autre le Gros Indénié, à grain plus large.

      Au Dahomey, le jardin d'essai de Niaouli, fondé en 1904, fixe en 1923 une forme botaniquement très proche, le Niaouli. Le partage a tenu : les génotypes ivoiriens restent de type Kouilou, ceux du Togo et du Bénin de type Niaouli.

      Le Kouilou est planté avec succès dès les années 1920 à Madagascar, et il y a laissé une trace : un document de formation professionnelle sur l'acidité cite encore « le Kouillou de Madagascar » parmi les canephoras riches en acide chlorogénique.

      Coste donne la masse que pesait alors cette lignée. En 1955, il compte plus de 200 000 tonnes de canephora dans le monde. Sur ce total, 175 000 tonnes reviennent à l'Afrique et à Madagascar, soit 95 % de tout ce qui n'était pas arabica. À cette date, le canephora est une plante africaine.

      Gomez et al. 2009 (Kouilou ivoirien comme forme spontanée) ; Persée 1935 et 1939 via la fiche Niaouli de l'atlas ; document de formation professionnelle, Tout savoir sur l'acidité ; Coste 1955, p. 30

      Le Conilon, c'est le Kouilou qui a traversé l'Atlantique. Le nom lui-même est une déformation phonétique de Kouilou, prononcé à la brésilienne.

      Il est introduit dans l'État de l'Espírito Santo en 1912. Le tableau de Kawuki indique une provenance « Congo / Indonésie » et précise ce qu'on cherchait alors : la résistance à la rouille et la tolérance à la sécheresse.

      Puis il reste marginal pendant soixante ans. Ce qui le sort de l'ombre, ce sont deux catastrophes : la rouille, arrivée au Brésil en 1970, et le gel de 1975. Les deux ruinent les arabicas de basse altitude, et l'État pousse à replanter en canephora. Le canephora brésilien est né d'un désastre arabica.

      Suit un demi-siècle de sélection, et le rythme mérite d'être suivi. L'Emcapa, devenue Incaper, diffuse en 1993 les premières variétés clonales : Emcapa 8111, 8121 et 8131. Ce sont trois groupes de clones compatibles entre eux, à maturation précoce, intermédiaire et tardive, ce qui permet d'étaler la récolte d'avril à août au lieu de tout ramasser d'un coup.

      Ensuite, en 2000, le Robustão Capixaba, tolérant à la sécheresse. En 2013, Diamante, Jequitibá et Centenária, qui font 42 % de mieux que les Emcapa, avec 88,75 sacs à l'hectare pour Jequitibá et 79,01 points au protocole du CQI. En 2016, Marilândia, qui monte à 135 sacs à l'hectare en irrigué à haute technicité. Et en 2019, Conquista, multipliée par graines, donc accessible à l'agriculture familiale qui n'a pas d'atelier de bouturage.

      Ce que ces dates cachent, c'est le temps. Ces variétés sortent de vingt ans d'essais sur plus de 2 000 clones, et le cycle complet de l'Incaper dure douze ans. Douze ans entre l'idée et le plant qu'on vend au producteur.

      L'Embrapa de Rondônia a suivi une autre piste : les « robustas amazoniens », réunis dans la série BRS. Ce sont des croisements naturels entre Conilon et Canephora, c'est-à-dire des rencontres que personne n'a dirigées et que le sélectionneur s'est contenté de repérer.

      Le BRS 2314 a été noté jusqu'à 87,2 points et classé Fine Robusta, la mention que le protocole du CQI réserve aux meilleurs canephoras. Ce qui n'était pas censé arriver à un canephora : l'espèce avait été retenue, un siècle durant, pour sa vigueur, sa résistance et son rendement.

      Kawuki et al. 2026, tableau 1 et § 2.6, citant Ferrão et al. 2019 ; Ferrão et al. 2020 via les fiches Emcapa, Jequitibá et Marilândia de l'atlas ; WCR 2025, p. 105 (BRS 2314) ; McCook 2019 (rouille au Brésil, 1970) ; WCR, « History of Robusta », varieties.worldcoffeeresearch.org, 7 septembre 2026 (année 1912, origine du nom)

      Le résultat se compte. La Conab attend pour 2025 une récolte de 18,7 millions de sacs de conilon-robusta. C'est la plus forte jamais enregistrée en année basse du cycle biennal, c'est-à-dire l'année creuse de l'alternance qui fait porter beaucoup un caféier, puis peu l'année suivante. Le record tombe donc sur la mauvaise moitié du cycle.

      La récolte est très concentrée. L'Espírito Santo en fournit à lui seul 13,1 à 13,8 millions de sacs, soit 69 à 70 % du total, devant Bahia (2,5 millions) et Rondônia (2,28 millions).

      L'USDA situe la production brésilienne de canephora à un record en 2025-26, puis à 24,4 millions de sacs en 2026-27, l'Espírito Santo fournissant toujours environ 70 % du total.

      Conab, estimations 2025, via StoneX (mai 2025) et Cultivar (2025) ; USDA, Coffee: World Markets and Trade, juin 2026, via Daily Coffee News, 24 juin 2026 ; niveau : institut statistique relayé par la presse spécialisée

      57L'Ouganda : l'espèce sur son terrain natif

      Le croissant du lac Victoria est l'habitat d'origine du canephora ougandais, et ce n'est pas une figure de style : du canephora sauvage y pousse encore, dans les forêts du bassin du lac et dans les réserves de Kibaale et de Zoka-Adjumani, sur 150 à 400 hectares estimés. Le pays cultive une plante qui est chez elle.

      La production commerciale commence au début des années 1920, après les introductions javanaises de 1910 et le travail pionnier de la station de Kawanda. Un grand programme de plantation suit dans les années 1950.

      La courbe qui suit raconte une histoire politique autant qu'agricole. Le pays dépasse 2 millions de sacs en 1960 et atteint 3,7 millions en 1972-73. Puis il retombe à 2,1 millions en 1991 : arbres vieillis, marché défaillant, conduite négligée. La libéralisation de 1991 relance la filière, qui touche 4,2 millions de sacs en 1996-97.

      Aujourd'hui, 1,7 million de ménages cultivent le café, qui pèse 20 à 30 % des recettes d'exportation du pays. Sur 104 districts caféiers, 60 ne font que du canephora, 13 que de l'arabica, et 38 les deux.

      Le canephora représente environ 80 % de la production, cultivé entre 900 et 1 500 mètres, à 1 200 mètres en moyenne. Retenez cette altitude : elle est inhabituelle pour un canephora, et c'est elle qui permet à l'Ouganda de vendre un canephora d'altitude, avec une prime.

      UCDA, Robusta Coffee Handbook, 2019, § 1.0-1.3, p. 3-4, et § 2.2, p. 9 ; Kawuki et al. 2026, § 2.4 et tableau 1

      Les variétés recommandées racontent l'histoire récente du pays, parce que chacune a été retenue contre la maladie qui menaçait au moment de sa diffusion.

      L'« Elite », recommandée en 1995, est un mélange de graines de pollinisation libre. Elle rend 2 000 kg/ha, mais elle succombe à la rouille, au red blister et à la trachéomycose, cette mycose qui bouche les vaisseaux de l'arbre. Les six vieux clones (1s/2, 1s/3, 1s/6, 223/32, 257/53, 258s/24) montent à 2 500 kg/ha et restent eux aussi sensibles à la trachéomycose. Le matériel disponible produisait donc, mais il mourait.

      Depuis 2009, le National Coffee Research Institute de Kituza (NaCORI, qui dépend de la NARO) a diffusé dix clones NARO-Kituza Robusta. KR1 à KR7 en 2009, KR8 à KR10 en 2017. Tous sont résistants à la rouille et à la trachéomycose, tolérants au red blister, à gros grains et de bonne tasse. Les rendements annoncés vont de 2 200 kg/ha pour KR1 à 4 900 kg/ha pour KR3. En 2019, le NaCORI constituait encore le stock de plants des trois derniers, qui n'étaient donc pas encore multipliables en grand.

      La feuille de route nationale visait 20 millions de sacs en 2025, à partir de 4,6. Pour y parvenir, il fallait multiplier le rendement par trois ou quatre et faire passer la part des exploitants commerciaux de 10 à 65 % d'ici 2040.

      Le réel est en dessous de l'objectif, mais au-dessus de tout ce que le pays avait connu. L'Ouganda a exporté 7,7 millions de sacs en 2024-25, soit 462 000 tonnes, pour 2,2 milliards de dollars. C'est le double de l'année précédente.

      UCDA 2019, § 1.1 et 1.4, p. 3-6, tableau 1 ; Ecofin Agency, « Uganda doubles export earnings to $2.2 billion in 2024/2025 », 2025 ; niveau : manuel officiel et presse économique

      58La trachéomycose, 1927-1993

      La maladie qui a redessiné le canephora africain s'appelle coffee wilt disease, ou trachéomycose. Le mot dit le mécanisme : une mycose, c'est-à-dire une maladie due à un champignon, qui s'installe dans les vaisseaux conducteurs de l'arbre. L'agent est le champignon Fusarium xylarioides, dont la forme sexuée porte le nom de Gibberella xylarioides.

      Elle est observée pour la première fois en 1927 en Oubangui-Chari, l'actuelle République centrafricaine, sur une plantation d'excelsa. Barat, dans le chapitre des maladies du traité de Coste, rapporte qu'elle avait détruit à peu près complètement 15 000 hectares d'excelsoïdes en 1942. La cause, elle, n'est confirmée qu'à la fin des années 1940 : on a vu mourir les plantations bien avant de savoir ce qui les tuait.

      Ces premières vagues effacent l'excelsa de Centrafrique et du Cameroun, puis s'étendent au canephora du Congo belge et de Côte d'Ivoire. Contre un champignon du sol, il n'y a rien à pulvériser : la seule voie est la plante elle-même. Dès les années 1950, la station de Boukoko cherche donc des sujets résistants, et en retient deux, B10 et A445.

      Puis la maladie se tait pendant des décennies. Elle réapparaît dans l'est du Congo au milieu des années 1980 et franchit la frontière ougandaise. Détectée en 1993, elle touche jusqu'à 90 % des plantations et détruit environ 56 % des canephora du pays. Environ un canephora ougandais sur deux, détruit là où l'espèce est chez elle.

      Coste 1955, p. 348 et chapitre des maladies (Barat) via LC ch. 4 ; Rutherford, Phytopathology, 96 (6), 2006, p. 663 ; Peck et Flood, « Coffee wilt disease: the forgotten threat to coffee », Plant Pathology, 2024 ; UCDA 2019, § 1.2, p. 4 et § 7.1, p. 83

      Le mécanisme est celui d'un garrot. Le champignon vit dans le sol, entre par les blessures du collet et des racines, colonise les vaisseaux et bloque la montée de l'eau : les feuilles jaunissent et s'enroulent, l'arbre se défeuille et meurt par le haut, tige après tige sur un pied multicaule ; l'écorce entaillée montre une bande noire du bas en haut, des chancres fendent le collet, les cerises mûrissent prématurément et restent accrochées, et l'arbre mort tient debout, à la différence d'un pied tué par l'armillaire.

      Il n'existe aucun remède chimique. Les spores voyagent avec le vent, l'eau de ruissellement, la terre et les plants déplacés, les coques de café utilisées en paillis, le bois mort ramassé pour le feu et les outils non désinfectés. Le manuel prescrit donc l'arrachage sur place, le brûlage, l'interdiction du paillis de coques tant que la maladie n'est pas éradiquée, la désinfection des outils à l'eau de Javel ou au feu, dix-huit mois à deux ans sans café sur la parcelle, et la replantation en clones résistants sur une parcelle neuve. C'est cette pression qui a fait de l'Ouganda le pays des dix clones KR.

      UCDA 2019, § 7.1.1 à 7.1.3, p. 83-84, figures 50-51

      La rouille, elle, existe sur tout le canephora ougandais entre 1 000 et 1 500 mètres, certains cultivars y étant plus sensibles que d'autres. Le manuel juge pourtant le traitement chimique non rentable sur canephora, contrairement à l'arabica : le fongicide coûterait plus cher que la récolte qu'il sauverait. La réponse passe donc par les clones résistants et par la conduite du verger, pas par le pulvérisateur.

      Le red blister, dû à Cercospora coffeicola, n'a été signalé que dans les basses terres d'Ouganda et de la région de Bukoba en Tanzanie. C'est une affaire de plaine, pas de coteau.

      Le cortège d'insectes est détaillé dans la planche des maladies. Retenons ici le lien avec le climat. La sécheresse prolongée et la chaleur accroissent la vulnérabilité du canephora ougandais au foreur noir des rameaux (Xylosandrus compactus) et à la trachéomycose. En Asie et au Brésil, elles aggravent les nématodes à galles. Autrement dit, une part du risque sanitaire se joue sur la pluviométrie avant de se jouer sur les traitements.

      UCDA 2019, § 7.2-7.3, p. 85-86 ; Kawuki et al. 2026, introduction

      59Agronomie : ce que l'espèce demande

      Le manuel ougandais fixe les conditions du canephora, poste par poste. Chacune commande un moment précis du cycle de l'arbre.

      • Le solFertile, aéré, drainant, légèrement acide, de pH 5,5 à 6,5. Profond d'au moins 1 à 1,5 mètre en zone humide et de 3 mètres en zone sèche : moins il pleut, plus l'exigence de profondeur monte. Jamais « les pieds dans l'eau ». L'idéal est la terre rouge volcanique ou le limon sableux.
      • L'altitudeDe 900 à 1 500 mètres.
      • La températureDe 22 à 28 °C. Au-delà de 30 °C, les fleurs avortent. La nouaison, c'est-à-dire le passage de la fleur au fruit, chute avec la photosynthèse. La chaleur ne ralentit pas l'arbre, elle lui prend sa récolte. Le gel le tue autour de 0 °C.
      • La pluieDe 1 200 à 1 800 mm, bien répartis sur neuf mois. La répartition compte autant que le total, car c'est la pluie qui déclenche la floraison et qui remplit le fruit.

      Le manuel chiffre ce que veut dire « bien répartis » : une bonne pluie de 25 mm tous les quatorze jours pendant le développement des cerises. Cela fait environ 20 litres, un jerrycan, par arbre.

      Et si cette pluie manque ? La floraison s'étale sur des mois, donc la récolte devient inégale et coûteuse, puisqu'il faut repasser plusieurs fois sur les mêmes arbres. La sécheresse défeuille l'arbre et appelle acariens, mineuses, foreurs et scolytes. L'excès de pluie a le défaut inverse : il fait pousser du bois au lieu de fleurs.

      Les optima publiés ailleurs sont plus chauds et plus humides que l'Ouganda, ce qui rappelle que ces chiffres décrivent un pays autant qu'une espèce. Coste donne 24-26 °C et 2 000 mm sur neuf à dix mois en zone forestière équatoriale. La revue de Yang monte à 30 °C le jour et 26 la nuit, avec 85 % d'humidité relative et 2 000 à 3 000 mm.

      UCDA 2019, § 2.1 à 2.5, p. 9-10 ; Coste 1955, p. 60 ; Yang et al. 2026, p. 7-8 (digest)

      Le système de culture ougandais est le plus souvent l'association café-bananier, à raison d'un bananier pour quatre caféiers, chaque caféier n'étant ombragé que par un seul bananier ; le café est planté à 10 pieds sur 10 (environ 3 m × 3 m), le bananier à 20 sur 20, et le manuel chiffre à plus de 50 % le supplément de revenu à l'hectare par rapport au café pur, contre une compétition accrue pour l'eau, l'azote et la lumière si l'ombre dépasse ce qu'il faut.

      Les cultures intercalaires des deux premières années (haricot nain, arachide, soja, tomate, chou) restent confinées aux 2 mètres centraux de l'interligne ; maïs, mil, riz, manioc et pomme de terre sont proscrits comme trop gourmands. La revue de Yang situe l'ombrage utile en zone chaude et basse entre 30 et 50 %, et note qu'au-delà de 60 % la floraison chute. Le chapitre 4 du manuel est consacré au recépage des vieux arbres, en trois modalités, échelonné, total ou par tiers, parce que la moitié du verger ougandais date des plantations des années 1950.

      UCDA 2019, § 2.6, p. 10-13, tableaux 2-3, et ch. 4, p. 41-47 ; Yang et al. 2026, p. 11-12 (digest)

      60Multiplier, irriguer, recéper : les options du planteur

      Le plant. Deux matériels se vendent en pépinière certifiée. Le semis d'« Elite », graine de pollinisation libre, se plante à 4-5 paires de vraies feuilles. La bouture clonale, prélevée dans un jardin de pieds-mères, se plante à 3-4 paires.

      Le manuel est net sur l'écart, et il est large. Sous bonne conduite, le semis donne au moins 1 500 kg de café marchand par hectare et par an ; le clone, 3 000 à 4 000. Le clone impose en revanche deux servitudes. Il lui faut des pluies suffisantes ou une irrigation d'appoint. Il lui faut aussi un mélange de clones compatibles pour la fécondation, puisqu'un canephora ne se féconde pas avec son propre pollen.

      Le greffage, que Java pratiquait dès les années 1910, sert aujourd'hui surtout dans l'autre sens. C'est l'arabica qu'on greffe sur des racines de canephora, Nemaya ou Apoatã. Le but est de le mettre hors d'atteinte des nématodes, ces vers minuscules qui rongent les racines. Coste, en 1955, voyait déjà dans le bouturage « désormais maîtrisé » l'avenir de l'espèce.

      Au moment d'acheter, plusieurs plants sont à refuser. Ceux dont la racine pivotante est tordue en J. Ceux dont les racines sortent du sachet. Ceux qui portent des cochenilles des racines ou des taches brunes. Ces défauts se voient en pépinière, et c'est le seul moment où le planteur peut encore choisir.

      La plantation elle-même suit quelques règles simples. En Ouganda, on plante à 10 pieds sur 10 dans des trous préparés, on ombrage temporairement, on paille sans toucher la tige. L'irrigation « à la bouteille », un flacon percé posé au pied du plant, a fait ses preuves pour la reprise en saison sèche. La reprise, c'est le moment où le jeune plant repart et fait ses propres racines : la bouteille ne vise pas le rendement, elle vise ce passage-là.

      UCDA 2019, § 3.1.7 et 3.1.8, p. 23-27, figures 10-13, et § 3.2, p. 27 ; Coste 1955, p. 355 ; Kawuki et al. 2026, § 2.1

      L'eau. Le manuel compare quatre systèmes. Le goutte-à-goutte, y compris en micro-jets, est le plus économe : peu d'évaporation, fertirrigation possible, feuillage sec donc fongicides non lessivés, distribution uniforme, mais fort investissement, goutteurs qui se bouchent si l'eau n'est pas filtrée, tuyaux rongés par les rongeurs, salinisation et lignes à rincer. L'aspersion convient à tous les reliefs sans nivellement, applique engrais foliaires et fongicides, dépoussière les feuilles et déclenche la floraison, mais consomme près du double d'eau, lessive les traitements, brûle le feuillage si l'eau est saline, coûte cher en énergie et se déforme au vent.

      La cuvette au pied de l'arbre demande peu de capital, consomme moitié moins que l'aspersion, retient la terre érodée et ne mouille pas les feuilles, mais la dose est mal contrôlée, les tuyaux s'abîment au transport et les cuvettes se comblent. La bouteille percée n'est qu'un secours de plantation. Ces choix ne sont pas neutres à l'échelle mondiale : la revue de Davis (2026) souligne que l'irrigation massive des Hauts Plateaux vietnamiens et des plaines brésiliennes est ce qui tient les rendements, et ce qui rend le canephora si sensible au manque d'eau du sol.

      UCDA 2019, § 3.2, p. 30-32, tableaux 7-9 ; Davis et al. 2026 (résumé et presse)

      Le recépage. Un canephora reste productif 40 à 50 ans à condition de changer de cycle : à dix ans, quand les têtes fructifères sont à moins d'un mètre, que l'arbre donne moins de 2 kg de cerises et que les tiges dépassent les cueilleurs, on coupe, puis on recommence tous les sept ans. Trois approches se comparent. Le recépage par phases divise le verger en parts coupées sur un à quatre ans, étale la main-d'œuvre et maintient un revenu.

      Le recépage total d'un coup donne un verger uniforme et un gros flux de trésorerie à la reprise, mais une année sans café et une dépense concentrée, compensée par des légumineuses intercalaires. Le recépage échelonné, quelques pieds tirés au sort chaque saison, étale aussi les coûts mais laisse les pieds voisins ombrager les rejets, qui s'étiolent, et rend impossible un plan de fumure cohérent. Trois techniques ensuite : à respirateurs multiples, une tige sur trois par an, aux rejets étiolés et cassants ; à respirateur unique, toutes les tiges sauf une, coupée à son tour après un ou deux ans quand les rejets se suffisent, la méthode recommandée pour la qualité des rejets et le faible risque de dessèchement de la souche ; complet, sans respirateur, le plus risqué. Un verger ougandais sur deux date des années 1950 : c'est le geste qui décide de la production nationale autant que les clones.

      UCDA 2019, § 4.0 à 4.3, p. 41-47, tableaux 12-13, figures 27 et 34

      Le canephora traîne une réputation de plante facile. La recherche récente la corrige, et le premier auteur de l'étude qui le fait présente son travail comme la réfutation d'un « mythe d'internet ».

      Cette revue, signée Davis et ses coauteurs, publiée dans Sustainable Development en 2026, dit trois choses.

      D'abord, que le canephora tolère effectivement mieux la chaleur que l'arabica, mais qu'il reste très vulnérable à la sécheresse et au manque d'eau dans le sol. Chaud ne veut pas dire sec.

      Ensuite, que la recherche sur le climat s'est concentrée sur la température en négligeant l'eau. Ce qui explique en partie d'où venait le malentendu : on a mesuré ce qu'on savait mesurer.

      Enfin, que l'irrigation massive, le faible ombrage et les engrais de synthèse qui portent les rendements du Vietnam et du Brésil entrent en contradiction directe avec les objectifs de biodiversité et de bas carbone. Le canephora n'est pas plus sobre, il est conduit plus intensivement.

      Le manuel ougandais, de son côté, projette pour 2050 une hausse de 1,7 à 1,8 °C, plus forte au Sud-Ouest, et des pluies annuelles en hausse de 6,8 à 11,5 % mais plus irrégulières. Plus d'eau au total, moins d'eau quand il en faut : pour une plante, ce n'est pas une bonne nouvelle.

      Le pays en tire un redécoupage de sa carte du canephora en quatre catégories, et elles disent bien ce qu'elles veulent dire. Les zones de transition, où il faudra passer à l'arabica, au cacao, ou sortir de l'agriculture. Les zones nouvelles, dont les forêts du mont Elgon. Les zones à améliorer. Et les zones à adapter par l'ombrage et par le choix des variétés.

      Davis et al., « The Sustainability of Robusta Coffee Under Global Change », Sustainable Development (Wiley), 2026, lu par son résumé et par la presse du 28 août au 1er septembre 2026 (Reuters via Yahoo, Ecofin, Inside FMCG) ; UCDA 2019, ch. 11, p. 115-117, figures 77-78

      61Récolte et traitement : le Kiboko et le lavé

      Deux récoltes par an, la principale et la « fly crop », décalées d'une région à l'autre (voir le tableau en marge). Les cerises mûrissent en plusieurs passages de dix à quinze jours sur plusieurs mois ; la meilleure qualité vient de la cueillette sélective des cerises rouge vif, les vertes étant laissées six à huit jours de plus. Le manuel proscrit l'égrappage « à tout prix » : les variétés ougandaises ne mûrissent pas uniformément, l'égrappage mélange vert, piqué et surmûr, casse feuilles et nœuds fructifères de la saison suivante, et une fois séchées toutes les cerises deviennent noires, si bien que rien ne distingue plus l'immature du mûr sinon la tasse. Les cerises tombées au sol, souvent contaminées par l'ochratoxine A, ne se ramassent pas ; on cueille sur bâche propre.

      UCDA 2019, § 8.0 à 8.2, p. 89-91, tableau 21, figures 55-59

      La cueillette elle-même oppose deux gestes. La cueillette sélective, cerise par cerise, maximise le mûr, laisse le vert grossir et protège les nœuds de la saison suivante ; elle coûte en passages et en main-d'œuvre, et suppose une floraison groupée par des pluies régulières. L'égrappage, la main qui fait glisser toute la branche dans un panier, est rapide et bon marché ; c'est le geste du Vietnam, de la Côte d'Ivoire et du Cameroun, où la fiche pays le note comme récolte « non sélective », et il se justifie là où la floraison est homogène ou la récolte mécanisée, mais il produit des grains noirs, des fermentations de surmûr et une perte de rendement l'année suivante.

      Le manuel tranche pour l'Ouganda, où la maturation est étalée ; le Brésil résout le problème autrement, avec ses trois groupes de clones Emcapa à maturation groupée, précoce, moyenne ou tardive, qui permettent une récolte franche par parcelle.

      UCDA 2019, § 8.2, p. 90-91 ; fiches pays Vietnam, Côte d'Ivoire et Cameroun (pays.json) ; Ferrão et al. 2020 via la fiche Emcapa

      La voie sèche donne le Kiboko : la cerise entière séchée au soleil, coque comprise. Le support peut être une dalle cimentée, une bâche, une table ou un grillage surélevé. Jamais le sol nu : le café qui touche la terre y prend la poussière, les pierres et l'humidité.

      La conduite du séchage tient en quelques gestes. Une couche de 4 cm au plus les deux ou trois premiers jours. Un retournement au râteau. Une couverture la nuit, qui empêche la rosée de remouiller ce que le jour a séché. Quatorze à trente jours selon le temps, jusqu'à 13-14 % d'humidité.

      Le résultat attendu est décrit au mot près : une cerise noire, sans odeur, sans pierre ni poussière, et un rendement au décorticage d'au moins 50 %. Ce dernier chiffre est celui qui paie, puisqu'il dit combien de café marchand sortira de la coque sèche. Les séchoirs solaires se répandent pour raccourcir le délai.

      La voie humide est mieux payée, et plus exigeante. Elle demande 2 à 10 litres d'eau propre par kilo de cerise. Viennent ensuite un dépulpage, une fermentation du mucilage d'un à deux jours et un lavage soigné. Le séchage de la parche prend dix à quinze jours, jusqu'à 12-13 %.

      La variante semi-lavée remplace la fermentation par un démucilagineur mécanique. L'économie est double : environ 0,5 litre d'eau par kilo au lieu de 2 à 10, et plus de cuves ni de lavage à tenir.

      Le manuel signale que ces dépulpeurs-démucilagineurs, conçus d'abord pour le canephora, sont devenus le moyen le plus régulier d'obtenir une bonne qualité. Le livre de Marco rappelle pourquoi la machine a mis du temps à s'imposer. Les premiers modèles blessaient la parche, ce qui a longtemps valu au procédé une réputation de goûts fermentés.

      Le stockage, enfin. Des sacs de sisal, jamais de polypropylène. Des palettes, à 15 cm du sol et à 30 cm des murs. Rien à proximité des carburants et des engrais. Et premier entré, premier sorti, pour qu'aucun lot ne vieillisse oublié au fond du magasin.

      Les autres pays ont leurs usages. Voie sèche à 90 % au Vietnam, exclusive en Côte d'Ivoire. En Inde, on dit « Cherry » pour le nature et « Parchment » pour le lavé. La planche du traitement détaille les procédés.

      UCDA 2019, § 8.3 et 8.4, p. 91-95, figures 60-69 ; LC ch. 17b ; fiches pays Vietnam, Côte d'Ivoire et Inde (pays.json, ICO 2009) ; document de formation professionnelle, Guide des classifications et descriptions

      Le café marchand ougandais s'appelle « FAQ », pour fair average quality, la qualité moyenne loyale du négoce. Il est classé par crible, c'est-à-dire par la taille du grain : des tamis à trous ronds numérotés de 10 à 20, soit 4,00 à 8,00 mm.

      Le grade dit à la fois le tamis et la propreté du lot. Screen 18 retient 92 % des grains au tamis 18 et tolère 7 % de défauts. Screen 17 en retient 90 % au 17. Viennent ensuite Screen 15, 14, 13 et 12. En dessous se rangent les BHP, pour « below higher parchment », numérotés 1899, 1599, 1299 et 1199, où tombent les lots brisés ou légers. Les grains noirs, eux, sortent à la main ou à la trieuse optique.

      L'humidité de tous les grades est plafonnée à 13-14 %. Ce n'est pas un chiffre de plus : c'est la cible du séchage, reprise telle quelle dans le grade.

      Rien de tout cela n'est universel. Un crible mesure un calibre, pas un goût, et chaque origine a son échelle : d'un pays à l'autre, les grades ne se comparent pas. Le Vietnam compte cinq grades depuis 2001, du Spécial (16/18, 30 défauts) au Grade 4 (250 défauts). La Côte d'Ivoire en a quatre, de 60 à 120 défauts. Le Cameroun va des « Gros grains 18/20 » au « Grade 3 ». L'Inde classe ses Cherry AA, A, AB et ses Parchment.

      UCDA 2019, § 9.3, p. 98-101, tableaux 22-23 ; fiches pays Vietnam, Côte d'Ivoire, Cameroun et Inde (pays.json)

      62Un siècle de parts de marché

      La montée du canephora se lit par période, et chaque palier tient à un régime de marché.

      • 1919Le canephora occupe 84 % de la surface caféière des Indes néerlandaises. La proportion est écrasante, mais l'archipel ne pèse guère face au Brésil : à l'échelle du monde, cela ne change presque rien.
      • 1955Coste estime que l'arabica fournit encore « plus des neuf dixièmes » du café mondial, avec cinq milliards d'arbustes sur quatre millions d'hectares.
      • 1963-1989Sur toute la période du marché régulé par l'Accord international du café, l'ICO donne une moyenne de 72,5 % d'arabica et 27,5 % de canephora. Tant que les quotas tiennent, la part ne bouge pas : en 1990, dernière année avant leur chute, le canephora est encore à 27,5 %.
      • 2013Le marché libre change tout : 38,9 %, soit 56,5 millions de sacs sur 145,5. La part tourne autour de 40 % dans les années 2010, et la revue de Davis (2026) la situe à environ 43 % du commerce mondial.
      • 2025-26Le rapport de l'USDA du 18 décembre 2025 donne une production mondiale de 178,848 millions de sacs, dont 95,515 d'arabica (53,4 %) et 83,333 de canephora (46,6 %). C'est un record.
      • 2026-27La projection de juin 2026 remonte l'arabica à 55,8 % de 189,667 millions de sacs, ce qui laisse encore 44 % au canephora.

      On est autour de la moitié, et on y reste.

      Ukers 1922, ch. XXII, p. 371 ; Coste 1955, p. 22-30 ; ICO via Daily Coffee News, 17 juillet 2014 ; USITC, « Is Robusta on the Rise? » ; Kawuki et al. 2026 ; Davis et al. 2026 ; USDA, Coffee: World Markets and Trade, 18 décembre 2025 et juin 2026, via LC ch. 1 et Comunicaffe

      Trois pays font l'essentiel. Le Vietnam d'abord : l'USDA attend 32,5 millions de sacs en 2026-27, dont 31,4 de canephora, un record. Le Brésil ensuite, avec 24,4 millions de sacs de canephora, après un record en 2025-26. L'Indonésie enfin, qui a presque doublé sa part depuis 1990 et pesait 12,7 millions de sacs en 2013.

      Viennent ensuite l'Ouganda et l'Inde, où le renversement se mesure. Le café indien était à 72 % arabica dans les années 1950 ; le canephora occupe aujourd'hui 48 % des surfaces.

      La Côte d'Ivoire, elle, a reculé. Longtemps premier producteur mondial de canephora, elle a vu ses planteurs se tourner vers le cacao, le riz et l'hévéa. Un rang se perd aussi par arbitrage entre cultures, et pas seulement par accident climatique.

      McCook chiffre ce que cette espèce a apporté : sans le canephora, né de la rouille, la production mondiale de café serait aujourd'hui 30 à 40 % plus faible. Le volume mondial doit donc une part de lui-même à l'épidémie qui avait chassé l'arabica des basses terres.

      USDA, juin 2026, via Daily Coffee News, 24 juin 2026, et Comunicaffe ; ICO via Daily Coffee News 2014 ; Kawuki et al. 2026, introduction (ICO 2024) ; fiche pays Côte d'Ivoire (pays.json) ; McCook 2019, p. 202 (digest)

      63Le Vietnam depuis 1990

      • Les premiers plants datent de 1857, selon la fiche pays
      • les premiers essais documentés commencent en 1887 près de Hanoï, au Tonkin, avec des graines d'arabica venues de la Réunion, que le sol et le climat rejettent, et le canephora prend le relais avec le liberica et l'excelsa. En 1916, un million d'arbres sont en production au Tonkin, en Annam et en Cochinchine, et Ukers reproduit une photographie de canephora sur le domaine Suzannah, en Cochinchine
      • les exportations, 517 000 livres par an en moyenne jusqu'en 1918, partent presque toutes vers la France. Le matériel vient du Congo et de Java dans les années 1900. L'institut WASI des Hauts Plateaux entame une sélection formelle à la fin des années 1970 et diffuse les clones TR4, TR9, TR11, TR12, la variété-graine TRS1 issue de leur intercroisement, puis TR14 et TR15, sélectionnés pour le changement climatique.
      Ukers 1922, ch. XXII, p. 394 ; fiche pays Vietnam (pays.json) ; Kawuki et al. 2026, § 2.3 et tableau 1

      Le décollage tient à une politique. Le Đổi Mới de 1986 ouvre le marché, autorise l'entreprise privée et la privatisation des terres. L'État pousse alors le café dans les Hauts Plateaux du Centre, Đắk Lắk, Lâm Đồng, Gia Lai, sur d'anciennes fermes d'État louées en petites parcelles.

      La courbe suit la décision. Le pays passe d'environ 1 million de sacs en 1990 à 22 millions en 2013 selon l'ICO. S'y ajoutent plus de 25 millions vers 2010, et 32,5 millions attendus en 2026-27. Il est aujourd'hui le deuxième producteur mondial derrière le Brésil.

      Ce café-là est d'un seul type et conduit d'une seule façon : 95 % de canephora, sur environ un demi-million d'hectares, en monoculture intensive irriguée, égrappée et séchée. Đắk Lắk fournit à lui seul près de 30 % du total, et sa capitale, Buôn Ma Thuột, se présente comme la capitale du canephora.

      Deux conséquences dépassent les frontières du pays. C'est cette expansion qui a fait passer la part mondiale du canephora de 27 à plus de 40 % en trente ans. Et c'est la rétention des stocks par les planteurs vietnamiens, qui attendaient de meilleurs prix, qui a nourri la flambée de 2024-25.

      ICO via Daily Coffee News 2014 ; fiche pays Vietnam (pays.json) ; USDA, juin 2026, via Daily Coffee News, 24 juin 2026 ; Sucafina et DRWakefield, pages origine Vietnam (niveau : pages commerciales) ; Business Recorder, 17 février 2025

      64Les robustas fins et le protocole CQI

      L'idée qu'un canephora puisse être bon n'est pas neuve. Les dégustations de Viehoever et Lepper, en 1922, étaient déjà « nettement favorables », et Cramer notait à Java que certains préféraient le Kouilou. Ce qui manquait n'était pas le goût, c'était une grille : sans échelle commune, un lot bien travaillé se vend au prix d'un lot médiocre.

      En 2009, le Coffee Quality Institute réunit en Ouganda un symposium de dégustation. Kenneth Davids, qui y participe, décrit ce qu'il trouve dans la tasse. Une « neutralité de noisette ». Une faible acidité. Des arômes modestes d'épice et de chocolat. Un corps gras.

      Il raconte aussi d'où vient l'opération. Ted Lingle, directeur du CQI, la monte avec l'appui de l'USAID « au nom des producteurs de canephora du monde entier ». Le but est dit sans détour : créer des critères qui rémunèrent le travail bien fait.

      La suite est institutionnelle. Le premier cours « Q Robusta », spécialisé dans l'évaluation des robustas fins, se tient en Ouganda en 2010 avec l'UCDA. Le document CQI-UCDA « Fine Robusta Standards and Protocols » en fixe les règles. Que tout cela se passe en Ouganda n'a rien d'un hasard : c'est le pays qui vendait déjà son canephora d'altitude avec une prime.

      Ukers 1922, ch. XV, p. 253-254 ; Kenneth Davids, « CQI Takes on the Robusta Taboo », Coffee Review, 26 octobre 2009 ; CQI/UCDA, Fine Robusta Standards and Protocols (document consulté via Scribd, 7 septembre 2026)

      Le protocole note dix attributs sur 100 points. La feuille du « R Grader » n'est pas celle de l'arabica. Elle ajoute deux rapports propres à l'espèce, sel/acide et amer/sucré, et donne plus de poids à la texture en bouche. La grille suit donc ce que le canephora a de particulier, plus d'amertume et moins de sucre que l'arabica.

      Les seuils sont simples. De 80 à 84,99 points, on tient un Fine Robusta. De 75 à 79,99, un Premium Robusta. En dessous de 70, un café de commodité, c'est-à-dire un café payé au cours de la bourse et non à sa tasse.

      Le vert doit être exempt de défauts primaires et ne pas compter plus de cinq défauts secondaires sur 350 grammes. Le torréfié ne tolère pas plus de trois quakers sur 100 grammes, ces grains restés pâles à la cuisson parce qu'ils étaient immatures. Ces seuils sont ceux que reproduisent les pages professionnelles et commerciales : le document original n'est pas librement accessible, et c'est une limite dont il faut tenir compte.

      L'institution, elle, a changé de main. Le programme Q Robusta du CQI a pris fin le 30 septembre 2025, la Specialty Coffee Association reprenant la certification Q Grader à compter du 1er octobre 2025.

      Sur le terrain, la grille a surtout servi de repère aux sélectionneurs, qui disposaient enfin d'une note à viser. Le BRS 2314 brésilien atteint 87,2 points, et les variétés Incaper de 2013 se tiennent entre 77,20 et 79,01. L'Inde, elle, a bâti sa stratégie sur un canephora d'ombrage et de culture associée vendu comme spécialité. Le manuel ougandais le dit à sa manière : bien conduit et bien traité, le canephora « peut être un produit pour les marchés de spécialité ».

      Hello5 Coffee, Origin Coffee Cambodia (3 septembre 2026) et Helena Coffee, pages sur le standard CQI/UCDA (niveau : pages commerciales) ; WCR 2025, p. 105 ; Ferrão et al. 2020 via la fiche Jequitibá ; Kawuki et al. 2026, § 2.2 et 2.6 ; UCDA 2019, § 2.0, p. 9

      65Le prix : le record de 2024-2025

      Le canephora est coté à Londres, sur l'ICE, par contrats de dix tonnes. L'arabica, lui, se cote à New York. Deux espèces, deux places, deux cours qui peuvent diverger.

      Ce cours n'est pas le prix du café, c'est le prix du contrat. Il reflète les positions de ceux qui achètent et vendent ce contrat, non l'état du café. Autrement dit, il peut monter sans qu'un sac ait bougé d'un entrepôt.

      La montée s'annonce en mai 2024, quand la presse spécialisée signale un plus haut de 45 ans. Le 26 septembre 2024, le contrat de novembre touche 5 575 dollars la tonne, record absolu. À la mi-février 2025, le marché inscrit 5 849 dollars la tonne, sommet historique de la série.

      Trois faits s'additionnent derrière ce chiffre. Une sécheresse au Vietnam, le pays qui pèse le plus lourd dans l'offre mondiale de canephora. Des récoltes brésiliennes d'arabica révisées à la baisse, l'autre espèce se faisant donc plus rare. Et des planteurs vietnamiens qui retiennent leur café au lieu de le vendre.

      La hausse se lit aussi au bout de la chaîne. Le prix moyen du canephora ougandais à Londres passe de 4,09 à 5,42 dollars le kilo en un an, soit 33 % de hausse.

      Puis vient la correction. L'offre vietnamienne se reprend, le Brésil fait une grosse année d'arabica, et le contrat de novembre 2026 cote 3 644 dollars la tonne à la mi-août 2026. Plus d'un tiers de perdu par rapport au sommet.

      LC ch. 18 ; Perfect Daily Grind, mai 2024 ; Comunicaffe, 26 septembre 2024 ; Business Recorder, 17 février 2025 ; Ecofin Agency 2025 ; Cocoa Intel, 13 août 2026 ; niveau : presse financière et spécialisée

      66L'hybride de Timor : ce que le canephora donne à l'arabica

      Sur une plantation de la moitié portugaise de Timor, aujourd'hui Timor-Leste, un arabica et un canephora se sont croisés spontanément. Personne ne l'avait cherché : la découverte est fortuite. McCook la situe dans les années 1920, et les analyses génomiques de 2024 retiennent 1927 pour l'identification.

      Pourquoi ce croisement-là a-t-il compté, quand d'autres n'ont rien donné ? À cause du compte des chromosomes. Depuis 1927, on obtenait à la main des croisements arabica × canephora à Balehonnur, en Inde. Ils étaient diploïdes, 22 + 11 = 33 chromosomes, et stériles. Un hybride qui ne fait pas de graines est une impasse : on ne peut rien bâtir dessus.

      L'hybride de Timor, lui, est tétraploïde, c'est-à-dire qu'il porte quatre jeux de chromosomes : 44 en tout, le compte d'un arabica. Et il est autofertile comme un arabica, donc il fait des graines tout seul. C'est ce qui a permis le rétrocroisement systématique, le recroisement répété avec un parent arabica.

      Salojärvi et ses coauteurs ont séquencé l'hybride lui-même et cinq de ses rétrocroisements. L'introgression, c'est-à-dire l'entrée durable des gènes d'une espèce dans une autre, couvre 7 à 11 % du génome des variétés qui en descendent.

      Ils ont aussi localisé la défense. Trois familles de gènes de résistance sont dupliquées en tandem, c'est-à-dire recopiées côte à côte sur le chromosome : RPP8 en cinq copies, CPR1 en dix, LRK10L en trois. Huit de ces copies sont retenues comme candidates. Les trois familles se trouvent sur le chromosome 4 du sous-génome canephora. La défense est rangée dans la part que le canephora a fournie.

      McCook 2019, p. 134-135 (digest) ; Salojärvi et al., Nature Genetics, 2024, p. 726-727 ; Coste 1955, p. 349 ; LC ch. 14

      Le Centre de recherche sur la rouille, le CIFC, est fondé à Oeiras au Portugal en 1955. C'est de là que sort presque tout ce qui résiste aujourd'hui.

      De l'hybride de Timor il tire les Catimor, nés en 1959 du croisement de l'accession 832/1 avec le Caturra. Une accession, c'est un matériel précis, collecté à un endroit et enregistré sous un numéro. Une autre accession, la 832/2, croisée avec le Villa Sarchí, donne les Sarchimor.

      Le principe ne change pas : on marie la résistance de l'hybride à un arabica déjà cultivé, le Caturra ici, le Villa Sarchí là. Par l'accession 1343, le CIFC donne encore les variétés Colombia et Castillo de Cenicafé.

      Seulement voilà : cette résistance se paie, et le catalogue de World Coffee Research ne s'en cache pas. Il décrit l'hybride de Timor comme la source de presque toutes les résistances, et note sa qualité en tasse « faible à moyenne ». Les Catimor et les Sarchimor remontent à « bonne ». Le Bourbon, le SL28 et le Geisha sont notés « exceptionnelle ».

      La revue de Yang, en 2026, donne un nom à ce coût : une pénalité qualité. Et surtout, elle dit d'où elle vient, ce qui est bien plus intéressant.

      Quand on croise deux plantes, ce qui se transmet n'est pas un gène isolé mais un segment entier de chromosome, avec tout son voisinage. En prenant le gène de résistance, on prend aussi ce qui se trouve à côté, et l'on ne sait pas toujours ce que c'est. Les rétrocroisements successifs, qui consistent à recroiser l'hybride avec le parent de qualité génération après génération, réduisent ce bagage sans jamais le détacher complètement. On ne sépare pas tout à fait le recto du verso.

      Dernier point, et il est décourageant : cette résistance n'est pas acquise pour toujours. Mayne l'avait établi dès 1932 dans Nature : la rouille existe en races, c'est-à-dire en souches différentes, et une résistance efficace contre l'une ne l'est pas contre l'autre. Le Big Rust de 2008-2013 l'a rappelé à toute l'Amérique centrale, et la lignée Lempira est tombée en 2017.

      WCR 2025, p. 11, 27, 53 ; Yang et al. 2026, p. 3 ; McCook 2019, p. 94 et 132-133 ; LC ch. 14 et 16

      Les voies délibérées ont suivi le même chemin avec moins de bonheur. Timor avait fait le croisement tout seul ; les stations ont voulu le refaire à la commande.

      • ArabustaIvoirien, des années 1960-70. Un arabica croisé avec un canephora tétraploïdisé à la colchicine, un produit qui double le nombre de chromosomes et met les deux parents au même compte. On visait un café fin de basse altitude. Il est resté peu cultivé.
      • IcatuDe l'IAC, lancé en 1950 sur le même principe, puis rétrocroisé avec Mundo Novo pour récupérer de la qualité. Il n'est diffusé que dans les années 1990, quarante ans après.
      • CxR et Sln. 3REn Inde. Le CxR est un congensis × canephora. Les Sln. 3R sortent de rétrocroisements sur canephora.
      • CongustaÀ Java, à Bangelan : congensis × canephora, pour 1 250 kg/ha vers 1955.

      Le canephora sert enfin de jambes. Les porte-greffes Nemaya (Promecafé-Cirad-CATIE) et Apoatã (IAC) portent des arabicas dans les sols à nématodes, ces vers microscopiques qui rongent les racines. La racine tient, et le haut de l'arbre reste un arabica. Le liberica portait déjà les arabicas de Java au temps de Coste.

      Au total, le canephora a sauvé l'arabica trois fois. Par la moitié de génome qu'il lui a donnée à l'origine. Par ce qu'il produit là où l'autre ne tient pas. Par la résistance transmise en 1927.

      Le paquet marqué « 100 % arabica » contient à parts égales l'héritage de l'espèce qu'il prétend exclure.

      Coste 1955, p. 348-350 ; fiches Arabusta, Icatu, Sln.6, Nemaya et Apoatã de l'atlas (WCR 2025) ; Kawuki et al. 2026, § 2.2 ; LC ch. 14

      67Ce qui a changé, 2023-2026

      Quatre faits datés résument l'état de l'espèce.

      • La part46,6 % de la production mondiale en 2025-26 selon l'USDA du 18 décembre 2025, record historique. La projection publiée en juin 2026 redescend à 44 % pour 2026-27, mais c'est une prévision, pas une mesure.
      • Le prix5 849 dollars la tonne à la mi-février 2025, puis 3 644 à la mi-août 2026. Un record et sa correction, à dix-huit mois d'intervalle.
      • Les records nationauxL'Ouganda a exporté 7,7 millions de sacs en 2024-25, pour 2,2 milliards de dollars. Le Brésil attendait 18,7 millions de sacs de conilon-robusta en 2025 : le caféier alterne une année forte et une année faible, et c'est la meilleure année basse jamais vue. Le Vietnam projette 32,5 millions de sacs en 2026-27.
      • La connaissanceLa revue de Kawuki, en janvier 2026, constate qu'une variété de canephora demande plus de vingt ans à sortir, et que la sélection a longtemps ignoré la tasse. L'expansion engagée depuis les années 1990 impose désormais trois exigences : la qualité, l'architecture de l'arbre et la résistance à la sécheresse. La revue de Davis, en août 2026, défait la légende d'une espèce climatiquement blindée et rappelle qu'elle boit beaucoup. Les premières réponses de sélection sont là : les variétés TR14 et TR15 vietnamiennes, et les clones ougandais évalués pour la tolérance à la sécheresse (PLoS ONE, 2026).

      Reste le point des certifications, déjà croisé plus haut. Le Q Robusta du CQI s'est éteint le 30 septembre 2025, au profit du Q Grader de la SCA.

      USDA, décembre 2025 et juin 2026 ; Business Recorder, 17 février 2025 ; Cocoa Intel, 13 août 2026 ; Ecofin Agency 2025 ; Conab via StoneX 2025 ; Kawuki et al. 2026 ; Davis et al. 2026 ; « Intraspecific drought tolerance in Ugandan Coffea canephora », PLoS ONE, 2026 (titre relevé, non lu) ; Origin Coffee Cambodia, 3 septembre 2026

      68Planches d’archives

      Gravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.

      Domaine de robusta d'un an, côte ouest de Sumatra
      Domaine de robusta d'un an, côte ouest de Sumatra
      Planche VII

      La torréfaction

      Le grain vert ne sent presque rien ; tout ce que la tasse donne à reconnaître naît en dix à vingt minutes de chaleur. Cette planche suit les appareils depuis les plaques percées de Perse et de Turquie jusqu'aux tambours électriques de 2025 (Ukers 1922, chronologie et chapitre XXXIV ; presse spécialisée 2016-2026), expose la physique du procédé d'après la thèse d'ingénierie de Johannes Vosloo (North-West University, 2017) et le bilan énergétique de Henry Schwartzberg (Université du Massachusetts), la chimie d'après la synthèse de Yang et coll. (2026) et les chapitres du livre inédit de l'auteur, puis détaille les technologies, les constructeurs, les outils, le profil, les couleurs, les défauts, le repos, les usages, l'énergie et l'état du métier en 2024-2026. Ce que les sources ne tranchent pas est réuni dans les zones d'ombre.

      69Ce que la torréfaction fait, et ce qu'elle ne fait pas

      PériodePart du canephoraSource
      1919, Indes néerl.84 % des surfacesUkers 1922, p. 371
      1955moins d'un dixième du monde ; plus de 200 000 tCoste 1955, p. 22-30
      1963-198927,5 % (moyenne)ICO via DCN 2014
      199027,5 %ICO ; USITC
      201338,9 % (56,5 M sacs)ICO via DCN 2014
      années 2010environ 40 %Kawuki 2026
      2025-2646,6 % (83,3 M sur 178,8)USDA, 18 déc. 2025
      2026-27 (proj.)44 % (de 189,7 M)USDA, juin 2026
      Sources indiquées ligne à ligne ; les décennies 1960-1980 ne sont connues que par la moyenne de la période régulée

      Un grain vert contient des précurseurs, non des arômes. Autrement dit, il transporte les matières premières du goût, pas encore les molécules qu'on reconnaîtra dans la tasse.

      Le stock est connu. Du saccharose, 7,3 à 11,4 % chez l'arabica. Des acides chlorogéniques, 13,6 mg par fruit chez l'arabica et 16,9 chez le canephora. Des lipides, 7 à 17 % du poids sec. Des protéines et des acides aminés, de la caféine (0,9 à 1,5 %) et de la trigonelline.

      La chaleur consomme ce stock et fabrique des molécules qui n'existaient pas, par réaction de Maillard et caramélisation. La synthèse de Yang et coll. (2026) traite d'ailleurs la torréfaction comme l'étape qui consomme les précurseurs accumulés en amont, et ne consacre aucune section aux profils de cuisson.

      La conséquence est double. La ferme fixe le plafond, puisque le torréfacteur ne travaille qu'avec ce que le grain vert lui a apporté : il peut le révéler ou le gâcher, pas l'augmenter. Et la recherche agronomique s'arrête au grain vert, alors que le goût final se décide après.

      Yang et al., Agriculture, 2026, p. 12 ; digest Davis-Yang ; LC ch. 16b et 17

      Physiquement, le procédé se résume à trois mouvements :

      • sécher, réagir, refroidir. Le grain, exposé à un gaz ou à une surface chauds, perd d'abord lentement son eau (7 à 11 % de sa masse)
      • viennent ensuite des centaines de réactions simultanées, hydrolyse, polymérisation, réduction, oxydation, décarboxylation, qui changent couleur, structure et composition
      • enfin il faut refroidir vite, à l'air ou par pulvérisation d'eau, parce que les réactions de fin de cuisson sont devenues exothermiques et continueraient seules. Plus de huit cents composés volatils apparaissent
      • le grain perd 12 à 20 % de sa masse selon le degré, double presque de volume et perd la moitié de sa densité.
      Vosloo 2017, § 2.2.1, p. 15-17, d'après Eggers et Pietsch 2001, Franca 2005, Schwartzberg 2002

      Quatre-vingts pour cent la couleur, vingt pour cent le temps

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      Il existe dans le corpus professionnel une seule mesure sensorielle, c'est-à-dire un seul résultat obtenu en faisant goûter des cafés à des gens plutôt qu'en raisonnant sur des courbes. Elle est peu citée, et elle devrait l'être davantage, parce que si elle tient, elle déplace la question.

      Le résultat

      En 2018, Davide Giacalone, Morten Münchow et d'autres ont comparé des profils de cuisson modulés en couleur finale et des profils modulés en temps, puis mesuré ce qui expliquait les différences perçues en tasse. La couleur finale expliquait environ 80 pour cent de la variation sensorielle, le temps environ 20. Münchow l'écrit ailleurs sans détour : le degré de torréfaction est de loin le facteur qui a la plus grande influence sur le goût.

      Il faut prendre la mesure de ce que cela signifierait. Tout le livre de Rao est construit sur la forme de la courbe, donc sur le temps et sur la manière d'y arriver. Presque toute la conversation professionnelle, les forums, les logiciels de profil, les débats sur le taux de montée et sur la chute après charge, porte sur cette même moitié du sujet. Or ce partage dit que la variable la plus lourde est celle dont on parle le moins, parce qu'elle paraît triviale : à quelle couleur on s'arrête. L'essentiel de ce sur quoi les torréfacteurs discutent se jouerait à l'intérieur des 20 pour cent.

      Les réserves, et elles sont sérieuses

      Ce résultat est aussi le plus mal documenté du corpus, et c'est Münchow qui en est comptable. Il en est coauteur, il le rapporte dans un texte pédagogique destiné à la formation, et il ne donne ni le nombre de cafés comparés, ni le nombre de dégustateurs, ni l'étendue des profils modulés. Or ces trois éléments décident du résultat : si les profils comparés étaient rapprochés en temps et éloignés en couleur, le partage mesure surtout le plan d'expérience et non la réalité du café.

      Un nombre de cette portée mérite d'être cité avec sa référence d'origine, l'article publié, et non avec le manuel qui le résume. Cette planche le donne donc pour ce qu'il est : le seul essai contrôlé du corpus, rapporté de seconde main par l'un de ses auteurs.

      Ce que l'autre camp oppose, et ce qu'il n'oppose pas

      Rao ne conteste pas ce résultat, il ne le mentionne pas. Ce qu'il a en face, ce sont vingt mille fournées dégustées et aucune comparaison contrôlée. Les deux positions ne sont donc pas symétriques : l'une repose sur une expérience mal décrite, l'autre sur une expérience longue et sur aucune expérimentation. Ce n'est pas une raison de préférer l'une, c'est une raison de dire laquelle est laquelle.

      Münchow lui-même n'en tire d'ailleurs pas la conclusion qu'on attendrait. Il refuse de juger le degré de torréfaction en termes de juste ou de faux et le renvoie à la préférence d'un segment de clientèle. Autrement dit, la variable la plus puissante est aussi celle qu'il tient pour la moins technique : elle relèverait du choix commercial et non du savoir-faire. Si les 80 pour cent sont une affaire de marché et les 20 une affaire de métier, on comprend mieux pourquoi le métier parle surtout des 20, et pourquoi il aurait tort de croire que cette proportion mesure l'importance des choses.

      Un contre-indice, chez Münchow lui-même

      Münchow avance ailleurs une affirmation qui contrarie l'idée que la couleur résumerait tout : à couleur finale égale, une cuisson rapide aura davantage gonflé qu'une cuisson lente. Il donne 50 pour cent d'expansion en volume pour les cuissons claires et jusqu'au doublement pour les foncées.

      Si la première affirmation est exacte, deux cafés de même valeur Agtron n'auraient ni la même densité ni la même solubilité, c'est-à-dire ni la même facilité à céder leurs composés à l'eau. La couleur cesserait alors d'être un résumé suffisant de ce qui se passera à l'extraction, et le partage 80/20 vaudrait pour la tasse dégustée selon un protocole fixe, pas pour toutes les préparations.

      Cette affirmation est posée à plat, sans mesure ni source. Elle est aussi la seule du dossier qu'un torréfacteur puisse vérifier seul, en pesant un volume connu de grains issus de deux profils de même couleur. C'est la piste la plus accessible qu'on ait relevée.

      Ce que le grain perd, et quatre chiffres qui ne s'accordent pas

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      La perte de poids à la cuisson est le seul chiffre de cette planche qui se traduise directement en argent : un café acheté au vert et vendu au torréfié se paie sur la différence, et deux points d'écart sur cette différence changent la marge de chaque sac. C'est aussi, curieusement, l'un des endroits où les sources s'accordent le moins.

      La perte de masse

      La planche donne 10 à 13 pour cent en clair, 14 à 16 en moyen, 17 à 20 en foncé, jusqu'à 22 en très foncé. Münchow écrit que les cuissons claires perdent environ 15 pour cent et les foncées jusqu'à 20, et il en tire une règle commerciale simple : acheter environ 1,2 kilo de vert pour vendre un kilo de torréfié, soit 16,7 pour cent de perte.

      Son chiffre pour le clair tombe donc dans la bande que la planche réserve au moyen, et son plafond pour le foncé est deux points sous celui de la planche. Entre 13 et 15 pour cent de perte, il y a deux points de marge sur chaque sac, ce qui n'est pas une nuance de rédaction. Rien dans les deux sources ne dit sur quoi les chiffres ont été relevés, ni sur quels cafés, ni à quelle humidité de départ ; or la perte dépend d'abord de l'eau que le vert contenait, ce qui suffirait à expliquer l'écart sans qu'aucun des deux ait tort.

      L'humidité résiduelle, et l'écart est d'un facteur deux

      La planche donne 2,8 pour cent d'eau dans le grain torréfié en clair et 1,4 en très foncé. Münchow écrit que le café de spécialité contient entre 1 et 1,5 pour cent d'eau après torréfaction. Or le café de spécialité est majoritairement clair : son chiffre pour un café clair est la moitié de celui de la planche pour le même café.

      Les deux arithmétiques tiennent pourtant séparément, et c'est ce qui rend le désaccord instructif plutôt qu'embarrassant. Partir de 12 pour cent d'eau dans le vert et arriver à 1,3 donne environ onze points de perte d'eau ; arriver à 2,8 en donne neuf et demi. Les deux sont compatibles avec une perte de masse totale plausible, la différence se reportant sur la matière organique consumée.

      La question est donc de savoir laquelle des deux valeurs a été mesurée, sur quel appareil et selon quelle méthode de séchage, et aucune des deux sources ne le dit. C'est le point du dossier où une mesure trancherait le plus vite : un analyseur d'humidité et dix cafés clairs suffiraient.

      L'enjeu n'est pas seulement descriptif. L'eau résiduelle commande le vieillissement du café et la vitesse à laquelle il dégaze, et un grain à 2,8 pour cent ne se comporte pas dans le temps comme un grain à 1,3.

      L'humidité du vert : trois cibles, et surtout trois raisonnements

      Münchow écrit que l'origine sèche le café à environ 12 pour cent, que le vert de spécialité devrait se situer entre 9 et 11 pour cent à l'arrivée, et qu'il faut viser 60 pour cent d'humidité relative dans le local de stockage. Karen Foley donne la règle inverse : rester sous 65 pour cent d'humidité relative, ce qui permet au grain de conserver 12 pour cent d'humidité avant torréfaction. La planche raisonne en activité de l'eau et retient 0,45 à 0,55, ce qui correspond à peu près à 10,5 à 11,5 pour cent.

      Le désaccord porte moins sur le nombre que sur ce que chacun cherche à protéger, et c'est là qu'il devient lisible. Münchow justifie sa borne basse par l'intégrité de la structure cellulaire, qu'un vert trop sec compromet. La planche la justifie par la mort de la graine et par la platitude de la tasse qui s'ensuit. Foley ne donne aucune borne basse, tout simplement parce que son article traite du risque de moisissure, et que de ce point de vue plus sec est toujours mieux.

      Trois auteurs, trois risques différents, trois optimums : il n'y a pas de cible d'humidité du vert dans l'absolu, il y a une cible par danger qu'on veut écarter, et il faut nommer le danger avant le nombre.

      Un dernier point à verser au dossier, par honnêteté : la notion d'activité de l'eau, sur laquelle la planche appuie tout ce passage, est absente des trois ouvrages. Münchow et Foley raisonnent en humidité relative du local, et Rao la traite dans un chapitre qui n'a pas pu être lu. Le matériau de la planche sur ce sujet n'est donc ici ni confirmé ni contredit.

      \n Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 10 pour l'humidité du vert et le local à 60 pour cent, p. 11 pour la perte de masse et la règle des 1,2 kilo, p. 11 et p. 18 pour l'humidité résiduelle du grain torréfié ; Karen Foley, Banking Your Green: Proper Storage and Handling of Green Beans, dans The Book of Roast, 2017, p. 87, pour la règle des 65 pour cent ; Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, 2014, index p. 87 et 88, activité de l'eau renvoyée au chapitre 3, hors de l'extrait consultable.\n
      \n Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 14 pour l'étude de Giacalone, Münchow et coll., 2018, p. 13 pour le degré comme facteur principal, p. 15 pour le refus de juger le degré, p. 11 pour l'expansion en volume et pour la comparaison des cuissons rapides et lentes ; Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, 2014, p. 42 et 43 pour la méthode fondée sur vingt mille fournées.\n

      70Du brasero au cylindre, 1200-1800

      Selon la reconstitution d'Ukers, les premières graines et coques séchées sont grillées entre 1200 et 1300 dans des plats d'argile cuite ou de pierre, sur feu ouvert. Il n'y a pas encore d'appareil : le récipient ne fait que tenir les grains au-dessus du feu.

      • 1400-1500La Turquie et la Perse posent sur des braseros à pieds des plaques circulaires de terre ou de métal. Elles font 10 à 15 cm de diamètre, sont légèrement concaves et percées de petits trous comme une écumoire. On n'y grille que quelques grains à la fois.
      • 1500-1600Bagdad et les Arabes de Mésopotamie emploient des poêlons de fer peu profonds, à manche d'environ 85 cm, avec une spatule pour retourner les grains.
      • Vers 1600Vient l'« araignée » de fer sur pieds, posée dans l'âtre.
      • Vers 1650Apparaît le petit cylindre individuel de fer-blanc ou de cuivre étamé, inspiré du moulin de poche turc et tourné au-dessus des braises. Ukers y voit l'ancêtre de tous les cylindres commerciaux : le grain y est enfermé et brassé, au lieu d'être remué à découvert dans un poêlon.

      Savoir se servir de ces outils est une autre affaire. Bernier, à la même époque, ne trouve dans les mille cafés du Caire que deux personnes sachant vraiment torréfier.

      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 615-618

      En Angleterre, vers 1660, la machine d'Elford, en tôle étamée « tournée sur une broche par un tournebroche », agrandit le cylindre à l'usage des familles et des commerces. Le geste ne change pas, seule la quantité augmente.

      Les Hollandais combinent vers 1670 le long manche de Bagdad et le cylindre fermé. Cela donne un tube de tôle de 12 cm de diamètre et 15 à 20 cm de long, monté sur une tige de fer d'un mètre. Il se charge par une porte coulissante et se pose dans le crochet de la crémaillère de cheminée. Le modèle est domestique, et il reste en faveur en Hollande, en France, en Angleterre et aux États-Unis jusqu'au milieu du XIXe siècle.

      Dufour, en 1685, grille deux ou trois livres au plus à la fois, « car moins il y en a, mieux on la cuit ». Il travaille sur charbon vif sans flamme, en remuant sans discontinuer à la cuiller de fer jusqu'à la couleur tannée. Et il garde une pincée témoin de la fournée réussie pour comparer la couleur de la mouture : c'est le premier contrôle qualité par échantillon.

      Broadbent, à Londres en 1722, recommande un vase de fer percé tournant sur une broche, puis l'étalement immédiat sur une plaque pour dissiper la chaleur. Il conseille aussi de torréfier à la maison, pour n'être pas trompé sur la marchandise.

      Le combustible, lui, change. En 1704, la machine de Bull, brevetée en Angleterre, marque probablement le premier usage du charbon de terre pour torréfier à échelle commerciale. Au XVIIIe siècle apparaissent les petits poêles de fonte à coke portant un cylindre horizontal. Et vers 1812 les Italiens grillent encore dans des flacons de verre bouchés, agités sur la braise : l'ancien et le neuf coexistent longtemps.

      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 618-624 ; Dufour 1685, p. 46-49 (digest Dufour-La Roque) ; LC ch. 7

      71L'industrialisation, 1824-1864

      Richard Evans obtient en 1824 le premier brevet anglais de torréfacteur commercial, et son appareil contient déjà trois idées qui ne bougeront plus.

      Un cylindre de tôle à ailettes améliorées pour brasser le café. Un tube creux avec une sonde, le trier, qui permet de prélever quelques grains pendant la cuisson pour les regarder. Et un retournement complet pour vider.

      Cette sonde est la plus importante des trois : c'est le premier instrument qui permet de savoir où l'on en est sans arrêter la machine.

      La suite est une course entre l'Europe et l'Amérique. Les dates se répondent d'un continent à l'autre, et chacun construit sa version du cylindre.

      Lauzaune fabrique à Paris dès 1829 des cylindres de fer à manivelle. En 1833-34, James Wilde installe à New York, rue Wooster, un ensemble anglais complet de torréfaction et de mouture. C'est le premier dont Thurber ait gardé trace, et il vient d'Angleterre : l'Amérique achète la machine avant de la fabriquer.

      Les Hope Mills suivent en 1835 avec quatre cylindres. Elles brûlent en 1845, dix ans plus tard, sans que la source dise pourquoi.

      Le premier brevet français, délivré à Lacoux en 1836, est un torréfacteur-moulin en porcelaine. Pourquoi de la porcelaine ? Parce que l'inventeur croyait que le métal donnait mauvais goût. Il se trompait, mais l'erreur est raisonnée.

      Les Dakin, en Angleterre en 1847-48, poussent la même inquiétude à l'extrême. Puisqu'on soupçonne le métal de donner un goût, ils doublent le cylindre d'or, d'argent ou de platine, et l'enferment dans un four.

      Ils lui ajoutent surtout un taster, premier échantillonneur permettant d'examiner les grains sans arrêter la machine. C'est l'idée du trier d'Evans poussée d'un cran, et elle répond toujours au même problème : une cuisson qu'on ne voit pas ne se juge qu'en prélevant.

      Et en 1849, au Havre, Preterre fait le geste décisif : il monte le torréfacteur sur une balance. L'appareil indique la perte de poids et arrête la cuisson tout seul quand elle est atteinte. C'est la première tentative de conduire une torréfaction par la mesure et non par le coup d'œil, et c'est exactement ce que font les machines d'aujourd'hui.

      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 625-632 ; Thurber 1881, p. 23 ; chronologie p. 728-729

      James W. Carter, à Boston, brevette en 1846 le « pull-out » :

      • un cylindre de tôle non perforé tiré hors du fourneau sur son arbre pour être vidé ou rechargé par une porte coulissante, chauffé au charbon gras 40 à 45 cm plus bas
      • la machine domine le commerce américain vingt ans. Les souvenirs de A.E. Forbes (Saint-Louis, 1853) décrivent le métier : on juge la fin à la couleur de la fumée qui s'échappe par la fente, on tire et on ouvre le cylindre plusieurs fois pour regarder, on verse la fournée dans un bac de bois et on la remue jusqu'à refroidissement, on jette un seau d'eau
      • le torréfacteur doit soulever des sacs de Rio de 70 à 80 kg. Chez Dwinell-Wright à Boston, le café est étalé sur le sol sur 8 à 10 cm et arrosé à l'arrosoir, la pièce disparaissant dans la vapeur à chaque fournée. En 1846, selon Ukers, on pouvait déjà torréfier autour de New York autant de café que la Grande-Bretagne en consommait, à un demi-cent la livre.
      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 632-635

      Il faut s'arrêter sur Jabez Burns, parce qu'il a réglé d'un coup le problème qui empêchait la torréfaction de devenir une industrie.

      Né à Londres en 1826, arrivé à New York en 1844, il est d'abord teneur de livres aux Globe Mills et invente une machine à additionner en 1858. Un comptable, donc, pas un torréfacteur.

      Le problème de l'époque est le suivant : pour vider un torréfacteur, il faut le retirer du feu. Ce qui veut dire arrêter, refroidir, recommencer. Impossible de travailler en continu.

      En 1864, Burns brevette le premier torréfacteur qu'on ne retire plus du feu. C'est un cylindre de fer fermé, maçonné dans la brique, muni à l'intérieur d'une double vis, « une double tarière droite et gauche, l'une dans l'autre », qui pousse le café d'un bout à l'autre pendant la cuisson et le fait sortir par l'avant quand on le décide.

      Il ajoute en 1867 un refroidisseur qui aspire l'air à travers un fond de toile métallique, au lieu de le souffler par-dessous. C'est plus régulier, et cela évacue en prime la fumée et la poussière.

      En 1874, il prédit la fin de la torréfaction domestique. Il avait raison, avec un siècle d'avance.

      En 1879, il pose deux règles de contrôle qui tiennent encore : l'arôme doit être « vif et coupant » au nez, et le grain cassé « croquant et uniforme de couleur dedans comme dehors ». Il en tire une conclusion sans appel : un homme sans odorat et daltonien n'a rien à faire dans la profession.

      • La suite est celle de tous les bons brevets. Celui de 1864 expire
      • 1881et Abele le copie en 1882 sous le nom de Knickerbocker. Burns riposte en brevetant un torréfacteur amélioré
      • 1878puis le premier torréfacteur d'échantillon en 1883. Il publie le Spice Mill
      • 1888et meurt
      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 636-640 ; ch. XXXI, p. 531-533 ; chronologie p. 729-731

      Thurber décrit en 1881 la salle de torréfaction new-yorkaise. Les cylindres de fer perforés y sont bâtis pour 300 livres et chargés à 200. Il faut quarante-cinq minutes de feu, une heure en comptant le chargement et le refroidissement.

      Le jugement se fait à l'odeur emportée par la fumée, et la marge est mince : « trente à soixante secondes de plus qu'il n'est nécessaire ruinent parfois la fournée ». La perte de poids est de 16 % en moyenne, de 14,5 à 22 % aux extrêmes.

      Walsh décrit en 1894 la même machine : cylindre d'acier perforé sur axe creux, quatre nervures internes, sonde d'échantillonnage, trempe à l'eau en fin de cycle, refroidisseur à fond grillagé et air pulsé. Il compte 30 à 40 minutes et 14 % de perte.

      Le changement d'échelle, lui, est brutal. Thurber recense plus de mille machines à torréfier aux États-Unis, 1 200 000 livres par jour. Et il note qu'il y a vingt ans on ne vendait pas une livre de café torréfié dans le pays. En une génération, le geste sort de la cuisine et devient un métier.

      Le livre de l'auteur relève que cette description est, à quelques mots près, celle de la machine artisanale actuelle. Pales, sonde, trempe (réservée aux gros volumes) et refroidisseur à air aspiré n'ont pas changé. Seul le temps a chuté, de 45 à 10-14 minutes, parce que la chaleur entre aujourd'hui surtout par convection et non plus par la paroi.

      Thurber 1881, p. 22-26, 165 ; Walsh 1894, p. 187-191 (digest Thurber-Walsh) ; LC ch. 11

      72Le gaz, la sphère et la « torréfaction rapide », 1868-1922

      • À Emmerich, sur le Rhin
      • Alexius van Gülpen produit en 1860 un calibreur de café vert
      • puis fonde en 1868 avec J.H. Lensing et Theodor von Gimborn l'Emmericher Maschinenfabrik und Eisengiesserei
      • en 1870 la maison lance un torréfacteur sphérique à bois et coke, perforé et muni d'un exhausteur
      • 1877le premier succès commercial de la future Probat (671 unités produites en 1880 selon les registres). Le premier brevet allemand de torréfacteur revient à G. Tubermann's Sohn
      • von Gimborn obtient en 1892 des brevets français et anglais pour une flamme nue dans un cylindre rotatif
      • la firme acquiert en 1889 les droits allemands du brevet Henneman et brevette en 1897 un refroidisseur circulaire basculant motorisé. En 1922, elle présente les modèles Probat (charbon) et Perfekt (gaz), Gothot, à Mülheim-sur-la-Ruhr, vend son « Ideal-Rapid » à coke ou gaz, et G.W. Barth fabrique à Ludwigsburg.
      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 641-643 ; chronologie p. 730-733 ; Daily Coffee News, 10/08/2015 (histoire de Probat) ; Probat, page historique (consultée 07/09/2026)

      Le gaz change le métier, et pour une raison qu'il faut avoir en tête : avec du charbon, on règle la chaleur en attendant ; avec du gaz, on la règle en tournant un robinet. Le torréfacteur devient pilotable.

      Roure, à Marseille, produit le premier torréfacteur à gaz en 1877. Suit une décennie où chacun cherche par où faire entrer la flamme.

      • Faulder, à Stockport en 1879, applique un brûleur à air soufflé externe ;
      • Fleury et Barker, à Londres en 1880, des jets de gaz au-dessus du cylindre ;
      • Pearson, à Manchester en 1881, un cylindre de toile métallique sous une plaque chauffée ;
      • Tupholme à Londres en 1887 et Henneman à La Haye en 1888 brevettent la flamme directe dans le cylindre, celle qui s'imposera.

      La première machine à flamme directe d'Amérique, une Tupholme, est installée en 1893 chez Potter-Parlin à New York, qui la loue à la journée dans tout le pays. C'est une façon d'apprendre le procédé à toute une profession sans qu'elle ait à investir.

      Le reste suit vite. Le gaz naturel passe sous les cylindres à charbon de Pennsylvanie et d'Indiana en 1896. Lambert vend en 1897 le premier torréfacteur « autonome », sans maçonnerie de briques, donc déplaçable. Burns ajoute un brûleur à gaz à sa machine la même année, et sort en 1900 sa flamme directe à porte pivotante. Potter, en 1899, étale la flamme sur une grande surface pour éviter le roussissement des grains.

      En Allemagne, Otto, à Dresde, part d'une observation de bon sens : un échantillon de cinquante grammes cuit au petit torréfacteur donne plus d'arôme qu'une grande fournée. Pourquoi ? Parce qu'il cuit plus vite et plus régulièrement. Il brevette donc en 1889 une spirale tubulaire qui torréfie en trois minutes et demie, et construit en 1893 la première machine industrielle continue, exposée à Dresde en 1894. Thurmer la vendra à partir de 1914, avec une spirale de cinq mètres et 200 kg à l'heure.

      S'ensuit une querelle qui agite le métier allemand et français, celle de la « torréfaction rapide ». Thurmer prône un refroidissement lent après une cuisson rapide ; Mottant, à Paris, avec ses machines « Magic », un refroidissement rapide. Les grandes usines allemandes torréfient alors en dix à dix-sept minutes.

      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 643-646 ; chronologie p. 731-735

      Le chapitre industriel d'Ukers fixe les ordres de grandeur de 1922 : 25 à 30 minutes au charbon ou au coke selon l'humidité des grains, spongieux ou durs, et le degré voulu ; 15 à 20 minutes au gaz ; 3,5 à 10 minutes revendiquées par les constructeurs allemands ; et déjà l'opinion de « nombreux chefs du métier » qu'une cuisson courte retient plus d'arômes, qu'une cuisson lente « cuit au four » et rend le grain dur au lieu de cassant.

      Le consensus est un feu doux au début, jusqu'à ce qu'une part de l'humidité soit chassée, puis une chaleur plus forte pour le développement ; une chaleur intense au départ provoque le « tipping », le germe carbonisé au bout du grain. Les Jumbo d'Arbuckle à New York, cylindres de 3,7 m de diamètre alimentés en air chaud par soufflerie depuis un four à anthracite, torréfient 2 270 kg toutes les demi-heures.

      L'électricité est démontrée en Allemagne en 1906 (torréfacteur Moegling, inventé en 1900) et brevetée aux États-Unis en 1911 (Talbutt), mais Ukers la juge encore prohibitive parce qu'une machine doit évacuer fumée et pellicule et que la chaleur perdue coûte trop cher à remplacer par le courant. Les torréfacteurs américains fondent leur association nationale en 1911.

      Ukers 1922, ch. XXV, p. 385-389 ; chronologie p. 735-736

      73La physique : comment la chaleur entre dans le grain

      Trois modes de transfert coexistent. La conduction, par contact du grain avec le métal chaud du tambour et de grain à grain ; la convection, par l'air chaud qui traverse la masse ; le rayonnement, de la paroi et de la flamme. Dans un tambour rotatif classique, conduction et convection se partagent le travail ; dans un lit fluidisé, la convection fait presque tout. Schwartzberg modélise le grain avec une capacité calorifique de matière sèche de 1,099 + 0,007 T kJ par kg et par degré, et une chaleur latente de désorption de l'eau d'environ 2 760 kJ/kg, 1,2 fois celle de l'eau libre : chasser les 11 % d'humidité d'un kilo de vert coûte à lui seul près de 300 kJ.

      Le procédé est d'abord endothermique, le grain absorbe ; vers 175 °C il devient exothermique, les réactions dégagent leur propre chaleur, la montée en température se fait partiellement autonome et la fenêtre de décision se resserre : c'est la raison physique des « trente à soixante secondes » de Thurber.

      Vosloo 2017, § 2.2.1-2.2.2, p. 15-19 ; Schwartzberg, Batch coffee roasting (UMass, PDF non daté, années 2010), § Overall enthalpy balances ; LC ch. 11

      Les transferts de masse suivent. C'est la vapeur d'eau d'abord, environ 70 % des gaz émis au départ, puis le CO2, dont la proportion croît avec le degré. L'émission de gaz de réaction reste faible pendant environ 80 % de la cuisson, puis monte brusquement.

      Une part du CO2 ne sort pas : elle reste piégée sous pression dans les cellules. Quand cette pression dépasse la résistance des parois, le grain éclate. C'est le premier crack, et c'est le moment où le grain double de volume et perd la moitié de sa densité par formation de pores.

      La perte de masse totale, le « roast loss », cumule l'eau, les volatils et la matière sèche. Elle va de 10-13 % en torréfaction claire à 14-16 % en moyenne, 17-20 % en foncée, jusqu'à 22 % en très foncée. L'humidité finale, elle, tombe de 2,8 % en clair à 1,4 % en très foncé.

      Un mot sur la sonde, parce qu'on lui fait dire plus qu'elle ne dit. Plantée dans la masse, elle ne mesure ni le cœur ni la surface du grain, mais le mélange grains-air qui l'entoure. La chute brutale de début de courbe n'est que la rencontre du grain froid avec le tambour chaud.

      Vosloo a mesuré expérimentalement un premier crack constant vers 175-180 °C de sonde et un second au-delà de 200 °C. Il en conclut qu'une prédiction rudimentaire du degré est possible à partir de la température de sortie.

      Vosloo 2017, § 2.2.1.1, p. 16-17 ; § 2.2.4, p. 22-23 ; tables 2.4 et 2.5, p. 25 ; abstract p. ii ; § 6.1, p. 133 ; Schwartzberg, fig. 3

      Le gradient interne, et ce que le taux de montée commande vraiment

      \n

      La planche vient d'expliquer par où la chaleur entre. Il manque ce qu'elle fait une fois entrée, et c'est le plus grand trou de cette section, parce que c'est là que se joue la seule justification physique de la règle que tout le métier récite : le taux de montée en température doit décroître. On la répète, on la trace à l'écran, on la surveille ; on explique rarement pourquoi.

      La chaleur ne se déplace qu'en descendant une pente

      Un grain de café chauffe par sa surface. Son cœur, lui, ne reçoit rien directement : il reçoit ce que la surface lui transmet, de proche en proche, à travers une matière qui conduit mal. Il existe donc à chaque instant un écart entre la température de la surface et celle du centre, et Scott Rao note cet écart DT, pour delta de température, le delta étant la lettre grecque dont les physiciens se servent pour dire une différence.

      Cet écart n'est pas un défaut, c'est le moteur. La chaleur ne circule qu'en descendant une pente de température, comme l'eau ne coule qu'en descendant une pente de terrain, et plus la pente est raide, plus le débit est grand. Un écart large veut dire une chaleur qui entre vite ; un écart qui se referme veut dire une chaleur qui n'entre presque plus. Quand la surface et le cœur sont à la même température, le grain a beau se trouver dans un tambour brûlant, plus rien ne progresse vers l'intérieur.

      De là vient la conduite que Rao résume en une phrase : établir un écart important tôt, puis le réduire jusqu'à ce qu'il soit minime à la fin. Le début de cuisson sert à creuser la pente, la fin sert à la combler, et le taux de montée n'est que la trace visible de cette manœuvre. Un taux qui décroît régulièrement, c'est un écart qui se referme régulièrement.

      Un taux qui s'effondre, c'est un écart qui disparaît trop tôt et un cœur qui reste en arrière. Un taux qui remonte, c'est un écart qu'on rouvre alors que la surface est déjà cuite, ce qui revient à faire deux cafés différents dans le même grain.

      Deux fournées que tous les chiffres déclarent identiques

      Rao construit là-dessus son premier commandement, appliquer assez d'énergie au début. Sa formulation mérite d'être citée dans son détail, parce qu'elle contient une concession que l'on cite rarement : on peut, dit-il, démarrer avec trop peu de chaleur et cuire malgré tout correctement le centre du grain, mais il faut alors allonger excessivement la cuisson, et c'est le goût qui paie. Le départ mou n'est donc pas une faute absolue, c'est une faute qui se rattrape en temps, et le temps a son propre coût.

      Sa démonstration oppose deux fournées volontairement jumelles : même température de charge, même température de sortie, même durée totale. La seule différence est que la température de grain de la première monte plus vite pendant les premières minutes. Dans celle-là, l'énergie versée tôt a creusé un écart large, et cet écart a donné au cœur l'élan nécessaire pour rattraper la surface avant la vidange. Dans l'autre, le départ a été mou, et l'énergie ajoutée en milieu de cuisson est arrivée trop tard pour que le centre rejoigne la surface. Deux fournées que tous les nombres qu'un torréfacteur note d'habitude déclarent identiques, et dont l'une est développée et l'autre non.

      Il faut dire aussitôt ce que cette démonstration n'est pas. Les courbes de température intérieure que Rao trace ne sont pas des relevés : personne n'a planté de sonde dans le cœur d'un grain de sept millimètres pendant une fournée. C'est un raisonnement illustré, cohérent avec la physique de la conduction, et rien de plus. La distinction compte, parce que le reste du métier le cite comme s'il s'agissait d'une mesure.

      Le temps, en trois raisons

      Morten Münchow arrive au même endroit par un autre chemin, et donne trois raisons pour lesquelles la durée compte et pas seulement la température atteinte. D'abord, l'ampleur d'une réaction chimique dépend du temps passé à une température, non de la seule valeur de cette température ; c'est pour cela que la correspondance entre température de sortie et couleur obtenue est propre à chaque profil et ne se transporte pas d'une machine à l'autre.

      Ensuite, la chaleur met du temps à diffuser de la surface vers le centre, ce qui entretient un gradient, c'est-à-dire une décroissance continue de la température à mesure qu'on s'enfonce dans le grain, aussi longtemps que celui-ci chauffe ; c'est exactement le DT de Rao, vu du côté de la diffusion plutôt que du côté du pilotage. Enfin, ce gradient finit par se voir dans la couleur, les cuissons claires et rapides en présentant un plus marqué que les lentes.

      Münchow se garde d'en faire un défaut de principe et renvoie la question à la table de dégustation, ce qui est honnête. Il donne en revanche un seuil que la planche n'avait pas : on appelle flash roast, cuisson éclair, une cuisson totale de moins de trois minutes, dans laquelle la surface peut être franchement sur-torréfiée pendant que le centre reste cru. C'est le cas extrême qui rend le raisonnement visible à l'œil nu.

      \n Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, 2014, p. 19 et 20 pour le gradient interne, p. 42 pour le premier commandement, p. 43 pour la comparaison des deux fournées ; Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 27 pour les trois raisons du temps et pour le flash roast.\n

      74Cinq étapes, deux cracks

      Les étapes sont une simplification pédagogique. La perte d'eau, par exemple, ne s'arrête pas au séchage : elle dure toute la cuisson.

      • SéchageLe grain vert, qui contient 7 à 11 % d'eau, absorbe une grande quantité d'énergie avant que l'évaporation ne commence. Rien ne brunit tant que l'eau est là. Et un séchage insuffisant ne se rattrape plus : l'extérieur cuit, l'intérieur reste cru, la tasse est amère et acide à la fois.
      • JaunissementLa chlorophylle se dégrade, les sucres se cassent en acides, le grain sent le pain. Il gonfle et lâche sa pellicule argentée (chaff), qu'il faut évacuer par le flux d'air pour éviter le feu.
      • Premier crackVers 175-185 °C de sonde, le CO2 et la vapeur accumulés font éclater le grain avec un claquement. Il commence lentement, s'accélère et dure jusqu'à deux minutes, d'autant plus court que la température est haute. À partir de là le torréfacteur peut arrêter à tout moment, et à chaleur constante la montée en température ralentit visiblement. S'il n'apporte pas assez d'énergie, le grain cesse de torréfier et « cuit au four ».
      • DéveloppementLe temps entre le premier crack et la sortie fixe le degré. Les acides se dégradent vite, l'amertume monte.
      • Second crackAu-delà de 200 °C, un craquement plus sec et plus discret, et les huiles remontent en surface. L'acidité a disparu. Il reste le corps, l'amertume et un goût de torréfaction générique, où l'origine ne se reconnaît plus.
      Vosloo 2017, § 2.2.3, p. 19-22, d'après Hoffmann 2014, Rao 2014, Gloess 2014 ; figure 2.5, p. 23

      Quatre désaccords sur le déroulement de la cuisson

      \n

      Les repères que la section vient de poser sont ceux d'une machine et d'une école. Confrontés à trois manuels professionnels, quatre d'entre eux ne tiennent plus seuls : ils tiennent à côté d'autres versions également défendables. Les voici avec leurs deux faces, sans arbitrage, parce qu'aucune source ne fournit la mesure qui permettrait de trancher.

      À quelle température craque le grain

      La planche avance 175 à 185 °C de sonde pour le premier crack et plus de 200 °C pour le second. Münchow, dans son exemple travaillé, prend un premier crack à 190 °C et un second à 210 °C. Davids situe le premier sous 400 °F, soit 205 °C, et le second entre 435 et 445 °F, soit 225 à 230 °C. Trente degrés d'écart sur le premier crack, vingt-cinq sur le second : ce n'est plus une imprécision, c'est un désaccord.

      La réconciliation est chez Münchow lui-même, et elle est désagréable. La valeur affichée dépend de la sonde et de sa position : les différents endroits du tambour ne sont pas à la même température, et la longueur comme le diamètre de la sonde changent à la fois la valeur lue et la vitesse à laquelle elle bouge, une sonde courte pouvant être refroidie par le bâti auquel elle est fixée.

      Les trois chiffres peuvent donc être exacts, chacun sur sa machine. Mais il faut alors renoncer à écrire une température de premier crack sans préciser l'instrument, et ni cette planche ni ses sources n'assument ce renoncement. Ce qui trancherait n'existe pas : il faudrait une même fournée écoutée par une oreille unique et lue au même instant par plusieurs sondes de géométries différentes, et personne n'a publié cela.

      Qu'est-ce qui fait éclater le grain

      La planche explique que le gaz carbonique reste piégé sous pression et que le grain éclate quand cette pression dépasse la résistance des parois. Münchow attribue le premier crack principalement à la pression de la vapeur d'eau qui bout, et réserve le gaz carbonique au second, qu'il dit causé par les gaz de torréfaction formés pendant la phase brune.

      La différence n'est pas académique, parce qu'elle change ce qu'un torréfacteur croit entendre. Si le premier crack est un événement de vapeur, son moment dépend de l'humidité du vert et de la conduite du séchage, et il se déplace quand on change de lot. Si c'est un événement de gaz de réaction, il dépend de l'avancement des réactions de brunissement, et il se déplace quand on change de profil. Le même son, deux diagnostics opposés. Ce qui trancherait est à portée de laboratoire, une analyse des gaz émis au moment du crack, et aucune source ne la cite.

      Quand le grain se met-il à produire sa propre chaleur

      Un grain qui chauffe absorbe de l'énergie ; à un certain moment, les réactions qui s'y déroulent en dégagent plus qu'elles n'en consomment, et il en produit. On dit qu'il passe d'endothermique à exothermique, littéralement de qui prend la chaleur à qui la donne. La planche place ce basculement vers 175 °C, soit à peu près au premier crack sur sa propre échelle. Münchow le place après le premier crack : tant que le grain est humide il ne peut qu'absorber, et c'est seulement après le crack que le système possède deux sources de chaleur, le brûleur et le grain lui-même, la seconde partant très lentement puis pesant de plus en plus lourd.

      Rao le place bien plus tôt, puisqu'il écrit que les deux premiers tiers environ de la cuisson sont endothermiques, et que selon son propre troisième commandement le premier crack survient à 75 ou 80 pour cent du temps total. Chez lui, le grain commence donc à produire sa chaleur avant de craquer.

      La conséquence porte directement sur la main du torréfacteur. Münchow recommande de réduire la flamme plusieurs fois avant le premier crack pour anticiper l'exotherme ; si Rao a raison, cette anticipation devrait commencer plus tôt encore. L'index de Rao suggère d'ailleurs qu'il ne raisonne pas en termes de bascule unique, puisqu'il y indexe séparément un flash endothermique, c'est-à-dire un épisode bref où le grain redevient consommateur d'énergie. Ce qui trancherait est une mesure calorimétrique sur une fournée entière ; les trois sources s'accordent à décrire la bascule et aucune ne la chiffre.

      La phase de séchage existe-t-elle

      La planche écrit que les étapes sont une simplification pédagogique et que la perte d'eau ne s'arrête pas au séchage. Münchow enseigne au contraire le séchage comme une phase réelle, d'une durée typique de neuf minutes, et lui donne un rôle causal : certaines réactions cruciales pour l'arôme ne démarrent pas tant que l'essentiel de l'eau n'a pas été évaporé. Rao intitule deux sections de son chapitre huit l'illusion de la courbe en S et le mythe de la phase de séchage.

      Il faut dire ici ce qui manque. Ces pages de Rao n'ont pas été lues, seulement leurs titres relevés dans la table des matières : on peut signaler qu'il range la chose du côté du mythe, non rapporter son argument. Et il faut mesurer ce que le désaccord engage. Münchow est celui des trois auteurs qui a écrit le programme de certification de torréfaction de la SCA : la phase de séchage est donc ce qu'on enseigne à la majorité des torréfacteurs certifiés. La planche est du côté de Rao, donc de la minorité, et elle devrait le dire.

      \n Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 10 pour la phase de séchage, p. 13 pour la cause du premier crack, p. 17 pour l'exemple à 190 et 210 °C, p. 21 pour l'effet de la sonde, p. 33 pour le passage exothermique ; Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, 2014, p. 19 pour les deux premiers tiers endothermiques, p. 29 (intitulés seuls, relevés dans la table des matières) pour le mythe de la phase de séchage, p. 32 pour le flash endothermique, p. 48 pour le premier crack à 75 ou 80 pour cent du temps ; Kenneth Davids, Book of Roast, p. 38, pour les températures des deux cracks.\n

      75La chimie, étape par étape

      Les deux familles de réactions sont celles de la cuisine. La première est la réaction de Maillard, décrite par Louis-Camille Maillard au début du XXe siècle. Acides aminés libres et sucres réducteurs y réagissent ensemble pour donner des hétérocycles azotés, des arômes et des mélanoïdines brunes. Ce sont elles qui font la couleur : jaune, puis fauve, puis brun clair.

      La seconde est la caramélisation, le sucre seul qui fond et fonce, du brun clair au brun foncé. Dans le sillage de Maillard, la dégradation de Strecker transforme les acides aminés en aldéhydes et en pyrazines.

      Le saccharose est le carburant principal, et il est consommé : on ne le retrouve pas dans la tasse. Sa fragmentation donne aussi des acides organiques, acétique, formique, lactique, glycolique, qui expliquent l'acidité vive des cuissons claires et sa disparition ensuite.

      Les acides chlorogéniques, eux, se dégradent avec le degré, surtout au niveau « italien ». Ils donnent de l'acide quinique (astringence, amertume), des lactones et, via les acides caféique et férulique, du gaïacol et du 4-vinylgaïacol, d'où les notes fumées et épicées. La trigonelline, elle, se casse en pyridines et en acide nicotinique.

      Deux molécules valent qu'on suive leur sort jusqu'au bout. Les pyrazines (torréfié, terreux) culminent vers 250 °C, puis sont incorporées aux mélanoïdines. Le 2-furfurylthiol, le « café torréfié » par excellence, naît de sucres et de composés soufrés, puis se lie lui aussi aux mélanoïdines, ce qui participe au rassissement.

      La caféine, elle, est thermostable. La croyance de Liebig, reprise par Thurber (« dans les trop foncés il n'y a pas de caféine ») et par Walsh, est donc fausse : les pertes se limitent à une légère sublimation.

      Vosloo 2017, § 2.2.1.1, p. 16-17 ; Sciencedirect, Effect of roasting on chemical composition of coffee, 2025 ; Wu et al., Food Science &amp; Nutrition, 2022 ; Hofmann et al., J. Agric. Food Chem., 2001 (thiols et mélanoïdines) ; digest Thurber-Walsh, ce qui est faux ; LC ch. 16b

      Deux composés indésirables se forment dans les mêmes réactions. L'acrylamide, à partir de l'asparagine et des sucres, apparaît tôt, culmine dans les cuissons claires et diminue ensuite parce qu'il se dégrade plus vite qu'il ne se forme ; le règlement (UE) 2017/2158, applicable depuis le 11 avril 2018, fixe des « niveaux de référence » (non des limites) de 400 µg/kg pour le café torréfié et 850 µg/kg pour le soluble, impose d'identifier les conditions de cuisson critiques dans le plan HACCP, rappelle que les canephora en contiennent plus que les arabicas et suggère le traitement enzymatique à l'asparaginase.

      Le furane et les méthylfuranes, issus des sucres, des acides aminés et des acides gras, font du café le premier contributeur à l'exposition des adultes avec les céréales ; l'EFSA a conclu le 25 octobre 2017 à une préoccupation sanitaire (foie) sans pouvoir fixer de seuil, par marge d'exposition. Le niveau de preuve est celui d'une agence et d'un règlement : solide sur les niveaux, ouvert sur le risque réel aux doses de consommation.

      Règlement (UE) 2017/2158, annexes I et IV (EUR-Lex, consulté 07/09/2026) ; EFSA, communiqué du 25/10/2017 ; Sciencedirect, Insights into acrylamide and furanic compounds in coffee, 2024

      Les seuils, le sucre qui disparaît, et la caféine qui se concentre

      \n

      La section décrit bien les réactions et ne donne aucun seuil d'amorçage, c'est-à-dire aucune température à partir de laquelle elles se mettent à compter. Rao en donne deux, avec l'enchaînement qui les relie, et il ajoute sur le sucre une remarque qui va contre l'intuition de tout le monde.

      Deux seuils, et la précaution qui les accompagne

      Les réactions de Maillard deviennent auto-entretenues au-dessus de 320 °F, soit 160 °C ; la caramélisation commence vers 340 °F, soit 171 °C. Onze degrés séparent les deux, ce qui explique qu'on les voie toujours ensemble alors qu'elles n'ont ni les mêmes réactifs ni les mêmes produits.

      La formulation du premier seuil mérite d'être relue avec prudence, et la planche doit le dire si elle le reprend. Maillard n'est pas une réaction, c'est une famille de centaines de réactions entre des sucres et des acides aminés. Écrire qu'une telle famille devient auto-entretenue au-delà d'un seuil unique est une formulation forte pour un phénomène qui n'en a pas, et les appels de note dont Rao l'assortit renvoient à des références absentes de l'extrait consulté. Le chiffre est utile comme ordre de grandeur, pas comme constante physique.

      L'emballement du milieu de cuisson, enfin expliqué

      Entre ses deux seuils, Rao insère un enchaînement causal que la planche n'a pas et qui vaut mieux que les deux nombres. Une fois la température interne assez haute pour que l'essentiel de l'humidité soit parti, la température du grain monte plus vite, parce que l'évaporation ne lui prend plus d'énergie : faire passer de l'eau de l'état liquide à l'état de vapeur coûte beaucoup de chaleur, et tant que cela dure, le grain reste freiné.

      Dès que ce frein disparaît, la montée s'accélère, ce qui accélère Maillard, ce qui produit davantage de chaleur encore. C'est une des raisons pour lesquelles le développement aromatique s'emballe en milieu de cuisson, et c'est aussi pourquoi cette partie de la courbe est la plus difficile à tenir sans que le taux de montée remonte.

      Rao propose au passage la comparaison culinaire la plus parlante du corpus : pour comprendre ce que Maillard apporte, il suffit de comparer une viande rôtie et une viande bouillie. La seconde a cuit, elle n'a pas bruni, et il lui manque exactement ce que la torréfaction apporte au café.

      Le sucre : un désaccord, et une surprise

      La planche dit que le saccharose est le carburant principal et que sa fragmentation donne des acides organiques. Rao ajoute un élément qui va à contre-sens de l'intuition : la caramélisation, qui est une pyrolyse, c'est-à-dire une décomposition par la chaleur seule sans autre réactif, diminue le goût sucré et augmente l'amertume. C'est selon lui la raison principale pour laquelle les cuissons claires sont plus sucrées et les foncées plus amères.

      Caraméliser du sucre, ce n'est donc pas le rendre plus sucré, c'est le détruire en fabriquant autre chose, et le mot caramel induit ici en erreur tout le monde, y compris les fiches de dégustation.

      Münchow, lui, trace une courbe à deux axes seulement, l'acidité qui descend et l'amertume qui monte à mesure que la cuisson avance. Le sucré n'y figure pas. Ce n'est pas une contradiction frontale, c'est une absence, et elle compte : l'un fait du sucré une dimension qui décroît avec le degré, l'autre ne la représente pas du tout. Aucun des deux ne mesure quoi que ce soit, et ce serait pourtant l'une des rares choses aisément mesurables ici, puisque les sucres résiduels d'un café torréfié se dosent.

      La caféine, et l'arithmétique que la planche oublie

      La planche dit que la caféine est thermostable, c'est-à-dire qu'elle ne se dégrade pas aux températures de torréfaction, et s'arrête là. Rao va au bout du raisonnement. Puisque la quantité de caféine est pratiquement inchangée et que le grain perd de la masse, la proportion de caféine rapportée au poids augmente pendant la cuisson.

      La conséquence est contre-intuitive et elle est arithmétique, non chimique : si l'on prépare tous ses cafés avec le même rapport de masse d'eau à masse de café moulu, les cuissons foncées donnent une boisson plus caféinée que les claires. La précision sur la masse est décisive et elle explique pourquoi la croyance inverse survit : mesurée à la cuillère, donc en volume, une cuisson foncée met moins de matière dans le filtre, puisque le grain a gonflé et s'est allégé. Deux méthodes de dosage, deux résultats opposés, et la même chimie derrière.

      \n Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, 2014, p. 18 pour les deux seuils, l'enchaînement causal, la comparaison de la viande rôtie et bouillie et la caramélisation qui diminue le goût sucré, p. 19 pour la caféine et la conséquence sur le dosage en masse ; Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, figure 5, p. 15, pour la courbe à deux axes de l'acidité et de l'amertume.\n

      76Les technologies, une par une

      Tambour à chauffe directe

      Principe : un cylindre horizontal, souvent perforé, tourne au-dessus d'une flamme, au charbon, au coke, puis au gaz. La chaleur entre par deux chemins, la conduction contre la paroi et l'air aspiré à travers le tambour. Des pales intérieures soulèvent le café et le font retomber.

      Lignée : Evans 1824, Carter 1846, Burns 1864 pour le déchargement sans retirer du feu, puis la flamme directe avec Tupholme 1887 et Henneman 1888.

      Ce qu'il fait bien : le contrôle fin par le torréfacteur, la lenteur, jusqu'à 18 minutes, qui laisse le temps aux réactions, la robustesse, et la « tradition » qu'attend une partie du marché.

      Ce qu'il fait mal : le roussissement (scorching) quand la paroi est trop chaude ou le tambour trop lent, c'est-à-dire quand le brassage ne suffit plus à éloigner le grain du métal. Puis les dépôts d'huile et de carbone sur la chambre, qui donnent un goût de fumée aux fournées suivantes. Enfin une forte inertie thermique, et environ 75 % de la chaleur perdue à la cheminée.

      Énergie mesurée : 1 245 kJ par kg de vert pour une cuisson claire-moyenne de 613 s dans un tambour moderne de 250 kg à post-combustion catalytique. 1 675 kJ/kg pour un tambour Probat type R avec catalyseur. Et jusqu'à 4 060 kJ/kg avec post-combustion thermique.

      Tambour à chauffe indirecte
      Principela flamme ne touche jamais le tambour ; un échangeur ou une chambre de combustion séparée chauffe l'air qui est ensuite envoyé à travers le café, ou la paroi est chauffée par des gaz canalisés ; le cylindre est souvent plein et non perforé.Lignéeles fours à cylindre enfermé de Dakin (1848), le Lambert « indirect » de 1901, le principe généralisé par les constructeurs italiens (IMF depuis 1994, chambre de combustion « vortex » et brûleur unique servant aussi de post-combustion).Bienmoins de contact avec une flamme nue, moins de roussissement, meilleure homogénéité, fumées traitées à la source, jusqu'à 30 % d'énergie récupérée par recirculation selon le constructeur.Malréponse plus lente aux changements de flamme, machines plus lourdes et plus chères, et un rendement qui dépend entièrement de l'isolation.
      Lit fluidisé et air chaud

      Principe : un fort débit d'air chaud entre par le bas de la chambre et fait flotter les grains. La chaleur passe donc presque exclusivement par convection, sans contact avec un métal chaud. Une variante, le lit à jet (spouted bed), ne fluidise qu'une colonne.

      Lignée : Fullard 1919, avec un brevet d'air chaud cité par Ukers, puis le Sirocco domestique de Siemens dans les années 1970-80.

      Et surtout Michael Sivetz, ingénieur chimiste passé par General Foods, Folgers et Kaiser. Il construit en 1974 son prototype à gaz dans son garage de Corvallis (Oregon). Le 11 novembre 1974, il dépose le brevet US 3 964 175 « Coffee roasting system », délivré le 22 juin 1976. L'air n'y dépasse pas 530 °F (277 °C) et la masse doit être « dense et recirculant uniformément ». Neuhaus Neotec développe en Allemagne, depuis une trentaine d'années, le RFB industriel (30 à 240 kg par fournée) sur ce même principe.

      Bien : cuisson courte, avec des temps courts et des températures hautes, pas de roussissement, fournée homogène, chambre propre, chaff évacué en continu. En très gros volumes, la recirculation fait aussi baisser la consommation.

      Mal : la vitesse ne fait pas les meilleurs cafés (Hoffmann), l'énergie des ventilateurs monte vite quand le rapport air/grain dépasse 10, et le lit à jet donne des fournées hétérogènes. Barista Hustle rappelle enfin que ni le principe ni la sonde n'étaient nouveaux chez Sivetz : seule leur combinaison l'était.

      Tangentiel
      • Principele tambour tourne autour d'un axe horizontal, mais l'air chaud est injecté tangentiellement par le bas à travers une paroi et une pale hélicoïdale, si bien que la masse est brassée par l'air autant que par la rotation
      • le contact grain-métal est réduit et la convection domine.LignéeProbat présente son Jupiter, premier tangentiel industriel, en 1969 (selon la presse professionnelle citée ci-dessous ; la page historique du constructeur ne date pas ce modèle).Biengrandes fournées (des centaines de kilos) en temps courts, homogénéité proche du lit fluidisé, profils réglables
      • c'est la machine des grands industriels européens.Malmachine lourde, réservée à l'industrie, consommation de ventilation élevée.
      Recirculation à brûleur unique (type Loring)
      • Principeun seul brûleur, placé dans un cyclone, chauffe l'air de cuisson et incinère en même temps les fumées
      • l'air est recyclé en boucle fermée vers le tambour au lieu d'être rejeté
      • aucune post-combustion externe.LignéeMark Loring Ludwig, emballeur de café en Californie du Nord, commence en 1998 et livre vers 2003 « la première machine sans fumée »
      • Loring Smart Roast (Santa Rosa) revendique jusqu'à 80 % de gaz en moins et un parc dans plus de 60 pays
      • IMF (Italie) applique le même principe du brûleur unique à post-combustion intégrée.Bienconsommation et émissions divisées, chambre propre, profils très répétables.Malprix, dépendance à l'électronique, et un débat non tranché sur le « goût de la machine » (la revue Roast y consacre un article, « Can you taste the roasting system ? »).
      Électrique : résistances, induction, infrarouge, halogène

      Principe : la chaleur vient du courant, et non plus d'une flamme. Quatre façons de la faire entrer coexistent.

      • RésistancesElles chauffent l'air ou la paroi.
      • InductionLe tambour lui-même est chauffé : Aillio Bullet, 1 kg, depuis 2015-2016, R2 et R2 Pro en juillet 2024, Gemma Induction de Sweet Coffee Italia.
      • Halogène et plaque chauffanteDes lampes halogènes et une plaque combinées à l'air chaud, chez Stronghold, à Séoul : le S7 est annoncé pour les États-Unis en décembre 2016, le S8X de 4,5 kg le 28 mai 2025.
      • Infrarouge au gazDes brûleurs infrarouges au gaz, chez Diedrich, Idaho, qui passe au tout-électrique avec le DR3-E en avril 2024.

      Les grands constructeurs ont suivi. Probat vend le P05 E (avril 2022), le P01 (août 2022) et le P12 E (janvier 2023), et annonce en novembre 2022 des essais à l'hydrogène. Giesen annonce en 2022 un 15 kg électrique. Bellwether (Californie) vend un « Shop Roaster » sans extraction, 1,5 kg, 14 900 dollars, avec 87 % d'empreinte carbone en moins revendiqués par livre.

      Bien : pas de flamme, pas de raccordement gaz, donc une installation possible en boutique. Le contrôle est très fin, l'induction chauffant le tambour sans l'inertie d'un brûleur. Et les émissions locales sont nulles.

      Mal : la puissance électrique requise, la capacité limitée (1 à 15 kg pour la plupart), le coût du kWh selon les pays. Le bilan carbone, surtout, dépend entièrement du réseau. Ukers écartait déjà l'électricité en 1922 pour son coût, et l'objection reste économique un siècle plus tard.

      Torréfacteurs pilotés par la sonde (profil automatique)
      • Principe : la machine suit elle-même une courbe de température de grain enregistrée, en modulant chaleur et air par régulation PID
      • l'opérateur choisissant un profil plutôt que conduisant la fournée.Lignéele Preterre de 1849 arrêtait déjà la cuisson à la perte de poids
      • Ikawa (Londres) vend depuis les années 2010 des torréfacteurs d'échantillon à lit fluidisé pilotés par application (Pro V3 en 2018, Pro100 en 2021, Pro100x en 2023, Pro50X en 2025, Ikawa Go en 2026), Bellwether et Stronghold vendent des profils prêts à l'emploi
      • Ikawa et Bühler s'associent en 2023.Bienrépétabilité
      • partage de profils entre acheteur et producteur (campagne Ikawa-Algrano de 2020 pour équiper des caféiculteurs), formation.Malla courbe décrit ce qui s'est passé, elle ne dit pas ce qui est bon, l'auteur du livre note avoir vu, et fait, des fournées médiocres « en respectant parfaitement le profil ».
      Torréfacteurs domestiques

      Principe : de la poêle à la machine de comptoir.

      La torréfaction à la maison est universelle jusqu'aux années 1860. Elle recule ensuite avec le paquet d'une livre d'Arbuckle (1865), c'est-à-dire avec le café déjà torréfié vendu en paquet, et disparaît presque après la Première Guerre mondiale. Burns l'avait prédit, on l'a vu plus haut.

      Elle survit pourtant par endroits : dans la France rurale jusqu'aux années 1920, et à la poêle en fonte dans les pays producteurs (photographie sur cette page, Jamaïque 2018).

      Le renouveau vient du Sirocco de Siemens (années 1970-80), du brevet Sivetz (1976), puis d'une vague de brevets d'appareils domestiques entre 1986 et 1999. Arrivent ensuite les petits tambours et lits fluidisés électriques (Hottop, Behmor, Gene Café, Fresh Roast). Puis la vente de café vert par internet vers 2001, qui met la matière première à portée du particulier. Les popcorn poppers détournés en sont la version la moins chère.

      Bien : la fraîcheur, le coût, l'apprentissage.

      Mal : la fumée dans la cuisine, des fournées de 100 à 300 g, et l'absence de sonde fiable et de refroidissement rapide sur les modèles simples.

      Vosloo 2017, § 2.2.2, p. 17-19 ; Schwartzberg, tables 1-2 et § Energy saving methods ; brevet US 3 964 175 (FreePatentsOnline, consulté 07/09/2026) ; Kaladi Coffee, Michael Sivetz (consulté 07/09/2026) ; Barista Hustle, Who really invented the air roaster ; Global Coffee Report, Built to last (2018) et Neuhaus Neotec's air to the throne ; Loring, Our story (consulté 07/09/2026) ; IMF, Company (consulté 07/09/2026) ; Daily Coffee News, 30/12/2024, 03/07/2024, 19/12/2016, 28/05/2025, 26/04/2022, 19/08/2022, 19/01/2023, 08/11/2022, 22/06/2022, 25/06/2018, 22/02/2021, 20/04/2023, 08/05/2025, 12/05/2026, 05/02/2020, 16/08/2023 ; Global Coffee Report, Bellwether launches low-cost electric shop roaster (2024) ; Bellwether, Shop Roaster specifications ; Wikipedia, Home roasting coffee (consulté 07/09/2026) ; Ukers 1922, ch. XXV, p. 385 ; chronologie p. 737 ; LC ch. 11

      Conduction contre convection, et deux objets qui portent le même nom

      \n

      Deux points de cette section demandent à être repris, et ils sont liés : le partage entre les deux modes de transfert dans un tambour, et la pièce qu'on invoque pour le corriger.

      Le chiffre le plus cité du métier, et d'où il vient

      La planche écrit que conduction et convection se partagent le travail dans un tambour classique. Rao écrit autre chose : les tambours classiques cuisent principalement par convection et secondairement par conduction, et il avance une répartition de 70 contre 30. Münchow va dans le même sens jusque dans le cas le plus défavorable à sa thèse, puisqu'il note que même dans une machine où la flamme lèche le tambour, la majorité du transfert vient encore de l'air chaud.

      Deux précautions avant de corriger la planche, et elles pèsent lourd. D'abord, le chiffre de Rao n'est pas une mesure. C'est, il l'écrit lui-même, ce qu'un représentant d'un fabricant allemand connu lui a estimé au cours d'une conversation privée, sans que la maison ni la personne soient nommées. Ni protocole, ni machine, ni relevé. C'est pourtant le nombre le plus cité du métier, repris de manuel en article comme s'il sortait d'un laboratoire. Il faut le citer avec cette précaution, ou ne pas le citer.

      Ensuite, Rao dit deux paragraphes plus loin que la conduction depuis le tambour chaud joue un rôle important pendant les premières minutes, avant que la température de l'air se rétablisse et que la convection reprenne la domination. La répartition dépend donc du moment de la cuisson. La formule de la planche, deux modes qui se partagent le travail, n'est fausse qu'à condition de la lire comme une moyenne sur toute la fournée ; elle est juste au début et fausse ensuite.

      Cela donne au passage sa vraie portée à la chute de courbe du début de fournée, que la planche explique comme la rencontre du grain froid et du tambour chaud : c'est aussi le moment où le régime de chauffe change de nature, et pas seulement un artefact de sonde.

      Un double tambour, ou l'autre

      Le mot double tambour manque à cette planche, et il devrait y figurer avec ses deux sens, parce qu'ils sont opposés.

      Chez Rao, un double tambour est fait de deux couches concentriques de métal séparées par un espace de plusieurs millimètres. La flamme chauffe le tambour extérieur, l'intérieur reste plus froid, et l'ensemble diminue le transfert par conduction vers le grain. L'interstice est un isolant, et la pièce sert à protéger le café du métal.

      Dans le Book of Roast, une pièce qui porte le même nom fait l'inverse. Chez Probat, la paroi intérieure est perforée et l'extérieure pleine ; le ventilateur aspire l'air chaud dans l'espace entre les deux et le fait passer par les perforations. L'interstice est une gaine, il augmente la convection, et il protège accessoirement la paroi perforée de l'encrassement.

      Un lecteur qui demandera un double tambour à son fournisseur obtiendra l'un ou l'autre sans savoir lequel, et les deux modifient le transfert thermique en sens contraire. Les deux descriptions sont exactes : ce sont deux objets différents sous un mot unique. Aucune mesure ne résoudra cela, puisqu'il ne s'agit pas d'un désaccord sur un fait mais d'une collision de vocabulaire entre constructeurs ; la seule parade est de demander lequel des deux, et où va l'air.

      Le point d'accord est ailleurs et il vaut d'être noté : dans les deux sens du terme, le double tambour se voit reconnaître le même mérite pratique, réduire les brûlures de surface dues à un métal trop chaud. Le Book of Roast précise même que la pièce a été introduite pour cela, contre le tipping causé par la surchauffe localisée du cylindre perforé. Le défaut a donc une solution mécanique connue depuis un siècle, ce que la section sur les défauts ne disait pas.

      \n Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, 2014, p. 19 pour la répartition 70/30, pour son origine et pour le rôle de la conduction dans les premières minutes, p. 22 pour le double tambour isolant et les brûlures de surface ; Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 31 pour la part de l'air même en chauffe directe ; Jens Roelofs, Machinery, Ingenuity, Discovery, dans The Book of Roast, 2017, p. 29, pour le double tambour de Probat.\n

      77Les constructeurs, un par un

      Jabez Burns & Sons, New York (1864)
      • 1864Fondée au 107 Warren Street pour fabriquer le torréfacteur breveté
      • 1867refroidisseur
      • 1867-1874granulateur
      • 1881torréfacteur amélioré
      • 1883torréfacteur d'échantillon
      • 1900flamme directe à porte pivotante
      • 1908cylindre perforé ouvert
      • 1909échantillonneur basculant à gaz ou électrique
      • 1906incorporée
      • 1908usine de six étages à la 43e rue
      • 1917doublée
      • « le plus grand atelier de machines à café des États-Unis » en 1922. Les Jumbo d'Arbuckle et les batteries de vingt-quatre Burns des grandes maisons new-yorkaises en sortent.
      Probat, Emmerich (1868)
      • Emmericher Maschinenfabrik und Eisengiesserei (van Gülpen, Lensing, von Gimborn)
      • 1870sphère
      • brevet 1892, Perfekt au début du XXe siècle
      • série G « groß » en 1930 (dont un modèle dédié à l'espresso)
      • 7 octobre 1944usine détruite
      • 1949reconstruite
      • 1950exportations supérieures aux ventes intérieures
      • 1959nom Probat
      • Jupiter tangentiel en 1969 (presse professionnelle)
      • 1985rachat de Bauermeister
      • 2012centre R&D
      • 2018150 ans
      • mai 2022Neptune 1000 industriel
      • 2022-2023gamme électrique P01/P05 E/P12 E
      • 2022essais à l'hydrogène annoncés
      • 2024rachats de A.C. Horn et Royal Duyvis Wiener
      • 2025marque unifiée « Probat Group »
      Gothot, Mülheim-sur-la-Ruhr

      Ukers cite la maison en 1922 pour son torréfacteur rapide Ideal-Rapid, chauffé au coke ou au gaz, et pour sa version manuelle Favour.

      Le nom du modèle dit son époque. C'est le moment où la « torréfaction rapide » agite le métier allemand, et Gothot vend la vitesse comme argument de catalogue.

      La machine a survécu au constructeur. Schwartzberg cite encore, d'après Rothfus, un « Gothot Rapido Nova » à post-combustion thermique consommant 2 680 kJ/kg. Le chiffre est élevé, et la raison n'est pas dans le tambour. La post-combustion thermique, celle qui brûle les fumées à haute température, est le plus gourmand des traitements d'air.

      Quand Gothot a été absorbé par Probat, on ne le sait pas. La date n'a pas pu être vérifiée dans les sources consultées (voir zones d'ombre).

      Petroncini, Bologne puis Ferrare (1919)

      Ruggero Petroncini fonde la maison en artisan, et avec un parti pris : la convection. C'est-à-dire la chaleur portée par l'air chaud, et non par le contact avec la paroi du tambour. Le choix n'est pas théorique. Moins le grain touche le métal brûlant, moins il risque le roussissement.

      Les engrenages brevetés et le premier tambour de 120 kg arrivent entre 1931 et 1937. Les installations industrielles complètes suivent à partir des années 1980. Le siège passe à Sant'Agostino, près de Ferrare, au début des années 1990.

      En 2005 sort le TMR720, « le plus gros tambour du monde », 720 kg par fournée. La trajectoire tient dans ces deux nombres : partie d'un tambour d'artisan, la maison a fini par revendiquer la plus grosse fournée du marché.

      L'aboutissement est aussi une fin d'indépendance. Petroncini est intégrée au groupe IMA en 2017.

      Officine Vittoria, Italie
      Constructeur italien de tambours artisanaux et semi-industriels ; ni le site ni la presse consultée n'ont fourni de date de fondation vérifiable (voir zones d'ombre).
      Loring Smart Roast, Santa Rosa (1998-2003)

      Brûleur unique et recirculation : le principe est décrit plus haut, dans les technologies. La gamme en est la déclinaison, et ses noms se lisent tout seuls. Le chiffre donne la capacité, de 7 à 70 kg, l'oiseau donne le modèle : S7 Nighthawk, S15 Falcon, S35 Kestrel, S70 Peregrine.

      Deux compléments entourent le tambour. Le système de pesée W70 ramène la conduite à la plus ancienne mesure du métier, la perte de poids entre le vert et le torréfié. Le logiciel Roast Architect, lui, enregistre le profil et en calcule le taux de montée.

      Le parc dépasse 60 pays, ce qui est beaucoup pour un constructeur aussi jeune.

      Diedrich Roasters, Idaho
      • Brûleurs infrarouges au gaz et tambours à chauffe indirecte
      • mars 2016changement de propriétaires au départ des fondateurs
      • juin 2020nouveau siège de 7 400 m²
      • janvier 2022DR-3 remplaçant les IR-1 et IR-2.5
      • avril 2024DR3-E tout électrique
      • décembre 2025DR-280 (quatre sacs)
      Giesen, Ulft (Pays-Bas)

      Giesen construit des tambours à gaz de 1 à 60 kg. C'est toute l'échelle du métier, du torréfacteur d'échantillon à la petite unité industrielle, sans jamais aller vers les fournées de plusieurs centaines de kilos.

      La suite épouse le mouvement général. En juin 2022 arrivent le W6 Pro et l'annonce d'un 15 kg électrique, au moment précis où l'électrification devient le fait dominant du secteur. En février 2024 vient le logiciel Profiler 2.0, maison, comme Loring avec Roast Architect et Aillio avec RoasTime. En mai 2025, la firme est rebaptisée Giesen Roasting Solutions ; en juillet, elle annonce la refonte de ses gammes 6 et 15.

      La date de fondation manque. Les sources qui la donnent n'ont pas été consultables, et on préfère laisser le trou visible.

      IMF, Occhiobello (1994)
      • Chauffe indirectechambre de combustion « vortex » sous régulation PID mélangeant air ambiant et air chaud, brûleur unique servant de post-combustion, recirculation revendiquée jusqu'à 30 % d'économie
      • reprise par Alessandro Garbin en 2010
      • gammes boutique et industrielle
      • ISO 9001 et 14001.
      Stronghold, Séoul

      Stronghold chauffe à l'électricité, et par trois moyens à la fois : l'air chaud, des lampes halogènes et une plaque chauffante. Le trio recouvre exactement les trois façons dont la chaleur entre dans un grain, la convection, le rayonnement et la conduction, décrites plus haut.

      La suite est une série de dates. Décembre 2016 : le S7 est présenté pour les États-Unis. 2022-23 : le S7 Pro devient la machine officielle des championnats américains. Une machine de concours doit être assez répétable pour que les concurrents soient jugés sur leur conduite et non sur leur matériel.

      Le 28 mai 2025 sont dévoilés le S8X, de 4,5 kg, et le S2 compact. Le S2 passe en vente mondiale en avril 2026.

      Aillio
      • Bullet R1 de 1 kg à induction
      • présenté en 2015 avant sa commercialisation
      • 2019mise à jour et annonce du Bullseye 2 kg
      • 2022AiO 2 kg
      • Bullet R2 et R2 Pro en juillet 2024, logiciel RoasTime, compatibilité Cropster et Artisan
      • août 2026showroom en Amérique latine (Salvador)
      Ikawa, Londres

      Torréfacteurs d'échantillon à lit fluidisé pilotés par application :

      • 2018Pro V3
      • 2020application Pro 3.0
      • 2021Pro100 à capacité doublée
      • 2022formulaire de dégustation numérique
      • 2023Pro100x
      • 2025Pro50X
      • 2026Ikawa Go
      • 2023partenariats Algrano (2020) et Bühler
      Bühler, Uzwil (Suisse)
      • Groupe d'ingénierie alimentaire revendiquant plus de cinquante ans de torréfaction
      • tambours RoastMaster jusqu'à une tonne par heure avec régulation « Infinity Profile Control » du rapport air/grain
      • usine « ultra basses émissions » planifiée avec Joh. Johannson (Norvège) en 2018
      • partenariat Ikawa en 2023.
      Neuhaus Neotec, Ganderkesee (1931)

      La maison naît à Delmenhorst et commence en fabriquant sous licence Burns. Les moulins et les torréfacteurs continus brevetés à New York se construisent ainsi en Allemagne, sous contrat, avant que le constructeur allemand ne développe ses propres principes.

      Depuis environ trente-cinq ans, elle développe le RFB, pour Roasting by Fluid Bed, c'est-à-dire la torréfaction en lit fluidisé portée à l'échelle industrielle : 30 à 240 kg par fournée. Les grains y flottent dans l'air chaud au lieu de frotter contre une paroi.

      Elle annonce des profils du rapide au lent. C'est une réponse à la réputation du procédé, que le café de spécialité soupçonne de ne savoir qu'aller vite. Elle vend aussi des tambours, pour les clients attachés aux cuissons longues. Un constructeur qui vend les deux principes reconnaît que le débat n'est pas tranché.

      Ukers 1922, ch. XXXI, p. 531-533 ; ch. XXXIV, p. 641-643 ; chronologie p. 731-737 ; Probat, page historique ; Daily Coffee News, 10/08/2015, 14/03/2024 et recherches d'archives citées plus haut ; IMA Group, Petroncini (consulté 07/09/2026) ; IMF, Company ; Loring, Our story ; Neuhaus Neotec, About us ; Bühler, Coffee (consulté 07/09/2026) ; Schwartzberg, § Comparisons

      Trois antériorités, une machine absente, et une source à manier avec des gants

      \n

      Un article du Book of Roast complète cette section sur trois points de date et lui ajoute une machine qu'elle n'a pas. Il faut d'abord dire d'où il vient : il est signé du responsable marketing de Probat-Werke, et Probat en est le héros d'un bout à l'autre, de van Gülpen et des ateliers d'Emmerich au Lifter, au Quick Roaster, au Perfect, au tambour à double paroi, au Jupiter et au Saturn.

      Les dates de catalogue sont probablement exactes ; la sélection ne l'est pas. On peut donc s'en servir pour les faits datés, pas pour la hiérarchie qu'il suggère entre les maisons.

      Le tambour perforé, ou le geste qui fait basculer le métier

      Le premier apport n'est pas une date mais un mécanisme, et il touche directement au transfert thermique. Le tambour perforé du Jubilee de Burns, en 1906, augmente la part de convection par rapport aux cylindres pleins qui le précèdent, dont la conductivité était nettement plus élevée, et permet de descendre à seize minutes de cuisson et trois fournées par heure. La perforation du tambour est donc le geste technique qui fait passer le métier de la conduction à la convection, et tout ce qui se dit aujourd'hui sur la domination de l'air date de là.

      La conséquence arrive dans la foulée et elle est souvent racontée à l'envers : la vidange rapide devient nécessaire non pas parce qu'on aurait découvert la cuisson résiduelle, mais parce que le transfert s'était accéléré au point de la rendre problématique. Un grain qui sort d'une machine lente continue de cuire lentement ; un grain qui sort d'une machine rapide continue de cuire vite. Le bac refroidisseur à aspiration est une réponse à une accélération, non un progrès venu de nulle part.

      Deux dates plus anciennes que celles de la planche

      Antonio Scolari brevète en 1957 une machine à torréfier par lampes infrarouges. Le concept n'a pas pris, et c'est précisément ce qui le rend utile à connaître : l'infrarouge revient périodiquement dans les annonces de constructeurs comme une nouveauté, et il a soixante-dix ans.

      La compagnie allemande Caasen sort un lit fluidisé européen en 1926, soit un demi-siècle avant Sivetz. Si la date est exacte, c'est la plus ancienne du corpus pour une machine à air commerciale, et elle déplace sérieusement la chronologie que la planche donne. Mais elle est avancée sans référence, dans un article de constructeur, et elle est assez conséquente pour mériter une vérification ailleurs avant d'être reprise sans réserve.

      Le torréfacteur centrifuge, absent de la planche

      Probat présente en 1973 le premier torréfacteur centrifuge, le Saturn : un bol de cuisson muni d'un anneau à lamelles, dans lequel le café circule de manière toroïdale, c'est-à-dire en tore, en tournant autour de l'axe du bol tout en roulant sur lui-même. La conception vise une part élevée de transfert convectif, ce qui la range du côté des machines à air sans qu'elle soit un lit fluidisé. C'est une famille entière que la section ignore, et elle a laissé des descendants industriels.

      Trois détails à vérifier avant reprise

      La mention d'un Jabez Burns âgé de vingt ans en 1864 ne s'accorde pas avec les dates habituellement retenues pour lui, et l'article n'étaye la sienne par aucune année de naissance.

      La phrase selon laquelle la conception du cylindre intérieur de Burns serait encore utilisée dans tous les tambours plus de cent cinquante ans après son brevet emploie un absolu que rien ne soutient, et qu'un seul contre-exemple suffirait à défaire.

      La date de 1926 pour le lit fluidisé de Caasen est donnée sans source, alors qu'elle est l'affirmation la plus conséquente de l'article.

      \n Jens Roelofs, Machinery, Ingenuity, Discovery: A History of Roasting Equipment, dans The Book of Roast, Roast Magazine, JC Publishing, 2017, p. 28 pour Burns et la chute des temps de cuisson, p. 29 pour le Jubilee et le tambour perforé, p. 30 pour le brevet Scolari et le lit fluidisé Caasen, p. 31 pour le Saturn. L'auteur est responsable marketing de Probat-Werke, ce qui commande la prudence sur la sélection des faits.\n

      78Les outils

      Sondes et thermocouples
      Le profil est la courbe d'un thermocouple planté dans le lit de grains ; une seconde sonde lit l'air entrant, d'autres l'air sortant du tambour et plus loin dans la gaine, reliées à un enregistreur à la seconde. La sonde de grain lit un mélange grains-air, jamais le cœur du grain ; son diamètre et sa position changent la valeur affichée et les chiffres ne se comparent qu'à machine égale (« Our world through a keyhole », Roast Magazine). Vosloo a dû ajouter deux sondes de gaz pour la recherche, que le torréfacteur artisan n'a pas.
      Logiciels de profil
      • Cropster (Innsbruck2007, née à l'origine en travaillant avec des producteurs, aujourd'hui profil, stocks, contrôle qualité et marché du vert)
      • Artisan (2009logiciel libre AGPL v3 des informaticiens Rafael et Marko, plus de 80 marques de machines et 50 appareils, plateforme artisan.plus, base d'utilisateurs présentée comme dix fois supérieure à toute autre)
      • RoastLog (profilsstocks, échantillons, plus de 1,5 million de fournées enregistrées)
      • RoasTimepropre à Aillio
      • Profiler 2.0 chez Giesen, Roast Architect chez Loring. Tous calculent le taux de montée (RoR) et le ratio de développement.
      Colorimètres
      • Agtron (réflectance dans le proche infrarouge, échelles Gourmet et Commercial, plus le chiffre est bas plus le café est foncé)
      • Probat Colorette (Colortest et Colorette 3b hier, Colorette 4 à photodétecteur 64 canaux aujourd'hui)
      • Tonino (petit appareil sans fil de l'équipe Artisan, « au prix de deux sacs de vert »)
      • RoastRite RA-720BF (15 g de mouture, plage 15-150 sur l'échelle Agtron Gourmet, certifié pour les compétitions)
      • Lighttells CM-100 et CM-200ce dernier appareil officiel des championnats World Coffee Events. Le standard SCAA de 2015 pour la dégustation impose 63,0 Agtron Gourmet (48,0 Commercial, 62,0 Colortrack, 96,0 Colorette 3b) sur mouture, à ± 1, mesuré entre 30 minutes et 4 heures après la cuisson
      • un document de formation professionnelle donne 85-95 en grain et 100-120 en mouture sur Neuhaus Colortest II.
      Humidimètres et activité de l'eau

      L'humidité du vert, 10 à 12 %, se mesure par capacité ou par étuve. Elle dit combien d'eau contient le grain, pas ce que cette eau peut faire.

      C'est le rôle de l'activité de l'eau, l'aw, un rapport de pression de vapeur : elle mesure la part d'eau réellement disponible, celle dont les moisissures peuvent se servir. L'étude de Sustainable Harvest (2021) recommande une fenêtre de 0,45 à 0,55, soit 10,5-11,5 % d'humidité. Au-dessus, moisissures et dégradation s'accélèrent. En dessous, la graine meurt, et le café devient plat.

      La synthèse de Yang retient des plafonds plus hauts, une humidité inférieure ou égale à 12,5 % et une aw inférieure ou égale à 0,7, pour contenir l'ochratoxine A.

      Ces mesures protègent, elles ne promettent rien. L'aw n'est pas, à ce jour, un prédicteur du score en tasse : elle dit si le café va se gâter, pas s'il est bon.

      Le densimètre, marque Sinar dans le protocole cité ci-dessus, fixe la température de charge. La première décision d'une torréfaction se prend donc sur un instrument de café vert, avant que la machine ne chauffe.

      Refroidisseur
      Bac circulaire à fond perforé, ventilateur aspirant à travers la couche, bras brasseur : le principe de Burns (1867) n'a pas changé. A.L. Burns rappelait qu'un café « magnifiquement uniforme » à la sortie perd toute uniformité s'il refroidit tard ou mal, et qu'une masse entassée peut prendre feu. Les grandes usines de 1922 utilisaient des chariots basculants et des bras flexibles ; la trempe à l'eau (3 à 4 litres pour 60 kg dans la méthode « humide » de 1922) est réservée aux gros volumes et mal vue dans le café de spécialité.
      Dépierreur
      Un sac de Jamaïque ordinaire contenait en 1860 3 à 5 livres de pierres et de brindilles triées à la main après cuisson ; le dépierreur pneumatique, en aval du refroidisseur, sépare par densité dans un courant d'air ascendant ; Loring vend un D35 avec ses machines. Le cyclone, lui, collecte la pellicule argentée, extrêmement inflammable : « un torréfacteur qui ne nettoie pas son cyclone finira par avoir un feu » (LC ch. 11), 170 ans après l'incendie des Hope Mills.
      Échantillonneur (trier) et torréfacteur d'échantillon

      La sonde tubulaire d'Evans (1824) et le « taster » de Dakin (1848) sont devenus le trier. C'est une tige creuse qu'on tire pour faire tomber quelques grains dans la main. L'outil n'a pas changé de fonction en deux siècles, parce que le besoin n'a pas changé. Il faut savoir où en est la fournée sans arrêter la machine.

      L'auteur du livre s'en sert cinq ou six fois par fournée. Il tient qu'un torréfacteur qui prétend ne plus l'utiliser « ment, ou torréfie quelque chose dont il se moque ». La courbe de sonde enregistre une température ; elle ne dit ni la couleur, ni l'odeur, ni le bruit.

      Le torréfacteur d'échantillon, lui, suit un protocole chiffré : Burns en brevette un en 1883, Probat le fait électrique aujourd'hui, Ikawa à air. Les nombres sont fixés parce qu'un échantillon ne sert à rien s'il n'est pas comparable à un autre.

      • 100 gla masse de la fournée d'essai.
      • 150 à 200 °C au départselon la densité mesurée du grain vert.
      • 8 à 12 minutesla durée totale, plus courte que celle d'une fournée de vente.
      • Sortie avant le second crackau-delà, le goût de torréfaction couvre l'origine, et c'est l'origine qu'on cherche à juger.
      • Au moins 8 heures de reposen contenant perméable, à l'abri de la lumière : le gaz doit pouvoir sortir, la lumière doit rester dehors.
      Spectromètres et analyse
      La colorimétrie Agtron est déjà une mesure proche infrarouge ; la spectroscopie NIR complète (« Spectroscopy illuminated », Roast Magazine) sert en laboratoire à estimer humidité, degré et composition sans réactif, et le CIE L*a*b* reste la référence scientifique (L* de 28-30 en clair à 18 en très foncé). Vosloo recommande comme priorité de recherche une mesure du degré en ligne, toutes les méthodes actuelles jugeant après coup.
      Capteurs de fumée et post-combustion

      En fin de cuisson, le café émet des composés organiques volatils et du monoxyde de carbone. L'air qui sort doit donc être traité avant la cheminée. Le métier dispose de trois post-combustions et d'un filtre.

      • Thermiqueelle brûle les fumées à 760 °C au moins, avec 0,4 s de séjour. C'est la plus gourmande, puisque cette température, il faut la produire.
      • Catalytiqueun catalyseur abaisse le travail à 400 °C au moins, pour 0,05 à 0,1 s de séjour. Moins chaud et plus court, donc moins de gaz : c'est la plus courante.
      • Régénérative (RTO)des feux alternés et une récupération de chaleur, qui reprend aux fumées une part de ce qu'on vient de leur donner.
      • Électrofiltre (ESP)il ne brûle rien. Il ionise les particules et les collecte sur des plaques : jusqu'à 95 % de particules en moins, 20 à 50 % de COV en moins. Il économise aussi 30 à 50 % de gaz quand il remplace une post-combustion, laquelle consomme environ 4 m3 de gaz par heure. Compter 5 000 à 50 000 dollars et un retour en deux à cinq ans.

      Restent deux postes. Les brûleurs bas NOx réduisent les oxydes d'azote d'environ moitié. Et les capteurs de CO et d'opacité en cheminée ne servent pas à conduire la cuisson. Ils servent aux contrôles réglementaires ; la revue Roast consacre un chapitre aux règles de qualité de l'air.

      Vosloo 2017, § 2.2.4, p. 22-23 ; § 3.2.2, p. 48-49 ; § 6.2, p. 134 ; Roast Magazine, The Book of Roast vol. 1 et 2, sommaires ; Cropster (Verdane, Tracxn, consultés 07/09/2026) ; Artisan, About (consulté 07/09/2026) ; RoastLog et RoastRite, sites (consultés 07/09/2026) ; Tonino, site ; Lighttells, Caffèlab (consulté 07/09/2026) ; SCAA Standard, Roast level for cupping, 13/07/2015 ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 3 ; Martinez Agudelo, Daily Coffee News, 23/06/2021 ; Yang et al. 2026, p. 15-16 ; Ukers 1922, ch. XXV, p. 388-391, ch. XXXIV, p. 634 et 639 ; Schwartzberg, § VOC oxidation ; STiR, 25/08/2025 ; LC ch. 11

      79Le profil : charge, temps, taux de montée, ratio de développement, chute

      Un profil se décrit par quelques nombres.La chargemasse de vert et température de tambour au chargement, qui décident de la vigueur du séchage ; Ukers notait déjà qu'on ne dépasse pas 90 % de la capacité nominale et qu'une charge trop faible chauffe trop vite.Le temps total8 à 12 minutes pour un échantillon, 10 à 14 minutes pour un café de spécialité selon l'auteur du livre, rarement plus de 20 ; 25 à 45 minutes dans les cylindres à charbon du XIXe siècle. Le taux de montée (rate of rise, RoR) : la dérivée de la courbe de sonde, en degrés par minute ; Scott Rao pose que le RoR doit décroître continûment et dénonce le « crash and flick », chute brutale à l'approche du premier crack (gaz coupé trop fort, réactions endothermiques de l'éclatement) suivie d'un rebond en fin de crack, qu'il associe aux cafés plats.Le ratio de développement (DTR) : temps entre le début du premier crack et la chute, rapporté au temps total ; Rao recommande 20 à 25 % pour la plupart des degrés entre premier et second crack, en précisant qu'il s'agit de « chiffres ronds » tirés de l'observation que 18 des 20 meilleures fournées parmi plus de 20 000 examinées s'y trouvaient, et que le DTR est un indicateur parmi d'autres, non une garantie.La chutetempérature de sonde de sortie, qui, d'après Vosloo, prédit grossièrement le degré puisque les cracks tombent à températures constantes sur une machine donnée.

      Rao, Development time ratio, scottrao.com, 25/08/2016 ; Mill47 et Green Coffee Collective sur le crash and flick (consultés 07/09/2026) ; Vosloo 2017, § 2.2.4, p. 22-23 ; § 6.1, p. 133 ; Ukers 1922, ch. XXV, p. 386 ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 3 ; LC ch. 11

      Trois leviers seulement : la chaleur (flamme ou résistance), le débit d'air, qui transporte la chaleur, évacue vapeur, chaff et fumée et refroidit le lit quand on l'augmente, et la vitesse du tambour, qui règle le contact avec la paroi. Aucune règle fixe ne donne un degré donné ; les ajustements doivent être quasi instantanés, et « il faut des années » pour lire couleur, son et odeur en même temps que la courbe.

      Le livre de l'auteur ajoute deux positions : la sonde et le logiciel ne torréfient pas, ils transforment un jugement en trace, et la trace se compare, se transmet et se reproduit, ce qui fait d'un artisanat une profession ; mais la fenêtre de décision s'est resserrée depuis Thurber, non élargie, parce que les machines sont plus réactives, les cafés plus révélateurs et les attentes plus précises, si bien que « trente à soixante secondes » est aujourd'hui une estimation généreuse. Le championnat du monde de torréfaction, créé en 2013, note précisément cette conduite : profil annoncé, respect du profil, tasse.

      Vosloo 2017, § 2.2.4, p. 22 ; LC ch. 11 ; digest entretien, Q17-Q18

      Vingt-cinq pour cent, ou trois et demi : le désaccord le plus net du dossier

      \n

      La planche donne le ratio de développement de Rao, 20 à 25 pour cent du temps total entre le début du premier crack et la vidange, en précisant que c'est un indicateur et non une garantie. La précision est juste, et il faut ajouter qu'elle est de Rao lui-même. Reste que confronté au manuel qui sert de support à la certification de la SCA, ce nombre ne survit pas comme une règle.

      Les deux versions

      Rao pose la fourchette et nomme les deux échecs symétriques : en deçà de 75 pour cent du temps total avant le crack, le café sera probablement plat ; au-delà de 80, le développement sera vraisemblablement insuffisant. C'est une fenêtre étroite, et elle est présentée comme telle.

      Münchow donne des repères qui ne cadrent pas. Son cas central, neuf minutes jusqu'au premier pop et trois minutes ensuite, tombe exactement sur 25 pour cent : jusque-là les deux hommes s'accordent. Mais ses fourchettes vont de cinq à treize minutes avant le pop et de une à quatre minutes après, et il ajoute que le développement peut descendre à une minute pour un café clair, voire à une demi-minute pour une cuisson extrêmement claire, et monter à quatre ou cinq minutes pour une foncée, sur des temps de montée de cinq à quatorze minutes.

      Une demi-minute après quatorze minutes de montée fait un ratio de trois et demi pour cent. Rao appellerait cela un café plat. Münchow appelle cela une cuisson extrêmement claire, et enseigne que c'est la difficulté principale du style clair.

      Un facteur six entre les deux bornes basses. Ce n'est pas une nuance de réglage, c'est un désaccord sur ce que développer veut dire.

      Ce que valent les deux nombres

      Il faut savoir comment chacun a été obtenu, parce que c'est la seule chose qui distingue vraiment les deux positions.

      Rao explique sa méthode, et c'est à son honneur. Il a examiné les données de plus de vingt mille fournées dégustées au fil de dix-neuf ans de métier et de conseil, puis a cherché ce que les meilleures avaient en commun, non pas les très bonnes, mais celles assez exceptionnelles pour qu'il puisse les goûter de mémoire des années après. C'est un travail sérieux et ce n'est pas une expérience : l'échantillon est auto-sélectionné, puisque ce sont les fournées qu'il a aimées ; la dégustation n'était pas à l'aveugle ; le juge et le théoricien sont la même personne ; et il indique en note que l'analyse a été faite au crayon, à la calculatrice et au tableur.

      Il va plus loin, et c'est l'aveu le plus utile du corpus : il est convaincu que la fourchette optimale est bien plus étroite que 20 à 25 pour cent et qu'elle devrait varier selon le degré visé, mais il écrit qu'il n'a pas encore assez de données pour étayer ces convictions. Une croyance déclarée comme telle par son auteur n'est pas une règle, et la planche gagnerait à la citer avec cette qualité.

      Münchow, de son côté, cadre explicitement ses repères comme des règles de pouce et les compare à la règle des vingt-cinq secondes en espresso : utiles pour un premier essai sur une machine inconnue, sans valeur en compétition. Il ne prétend donc pas décrire un optimum, il décrit la plage à l'intérieur de laquelle se trouvent des cafés effectivement vendus.

      Ce qui permettrait de trancher

      Un essai comparatif, et il n'existe pas. Il faudrait un même café, une même machine, une même couleur finale atteinte par des ratios de développement échelonnés de cinq à trente pour cent, et une dégustation à l'aveugle avec assez de juges pour que le résultat sorte du bruit. Aucun des deux auteurs ne l'a fait, aucun ne cite quelqu'un qui l'aurait fait. La planche gagnerait à donner la fourchette de Münchow à côté du ratio de Rao, non pour les départager mais parce que leur coexistence est le fait le plus instructif des deux : sur le nombre le plus cité du pilotage de cuisson, le consensus professionnel n'existe pas.

      \n Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, 2014, p. 42 et 43 pour la méthode d'établissement des commandements et pour l'analyse au crayon, p. 48 pour le ratio de 20 à 25 pour cent, les deux échecs symétriques et l'aveu sur la fourchette optimale ; Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 35 pour les fourchettes et la comparaison avec la règle des vingt-cinq secondes, p. 36 pour le développement descendant à une demi-minute.\n

      Le plan de cuisson, le point de mi-parcours, et la fournée qu'on sacrifie

      \n

      Trois apports de Münchow manquent à cette section et ils se tiennent, parce qu'ils répondent tous les trois à la même question : comment travailler sur une machine dont on ne sait rien.

      Le plan est la cause, le profil est l'effet

      La distinction n'apparaît nulle part dans cette planche et elle change la manière de travailler. Le profil, c'est-à-dire l'enregistrement de la température au cours du temps, est un effet. La séquence de réglages de flamme et d'air en est la cause. Ce qu'on appelle couramment un profil est donc la trace de quelque chose qu'on n'a pas nommé, et ce quelque chose, Münchow l'appelle le plan de cuisson : une stratégie écrite avant la fournée, non une improvisation pendant.

      Son exemple tient en une ligne : préchauffage à 220 °C, charge à 140 avec la flamme au maximum, maximum encore à 160, réduite d'un cran à 180, réduite encore à 195, vidange. Rien que des seuils et des gestes. Un torréfacteur qui travaille ainsi ne regarde plus la courbe pour décider, il la regarde pour vérifier, ce qui est une tout autre posture : elle supprime le retard entre ce qu'on lit et ce sur quoi on agit, puisque la décision a été prise avant que la lecture existe.

      Il ajoute un repère qui manque à cette section : la température de référence au chargement est celle de l'air dans la machine vide, idéalement en train de monter, et non celle du grain. Charger sur une température en train de descendre, c'est charger dans une machine qui rend déjà l'énergie qu'elle avait accumulée.

      Le point de mi-parcours, une réponse au problème des sondes

      Münchow décrit un dispositif simple pour obtenir des degrés comparables sur des machines différentes et sans colorimètre, ce qui est exactement le problème que la section sur les couleurs déclare insoluble. On relève la température de grain au début du premier crack et au début du second, puis on vise la moyenne des deux. Dans son exemple, premier crack à 190 °C, second à 210, point de mi-parcours à 200.

      L'astuce contourne le problème des sondes non comparables, et il faut voir pourquoi. Les deux cracks sont des événements physiques du grain et non des lectures d'instrument : ils arrivent quand ils arrivent, quelle que soit la sonde installée. Celle-ci ne sert plus qu'à mesurer un intervalle entre deux repères qu'elle n'a pas définis, et le point de mi-parcours se recalcule sur chaque machine en donnant partout un degré voisin. C'est la seule solution du corpus au problème de comparabilité entre ateliers, et elle ne coûte rien.

      Münchow en donne lui-même la limite, ce qui est rare : ce degré est choisi pour l'enseignement, parce qu'il tombe au milieu et qu'on peut le viser partout, non parce qu'il serait bon en soi. Il sert à comparer, pas à bien faire.

      La fournée qu'on sacrifie

      Reste la méthode de calibrage, et elle est brutale. Sur une machine inconnue, torréfier une première fournée à pleine charge et pleine flamme jusqu'au second crack. C'est le pire profil possible et la fournée est perdue. Mais elle donne d'un coup deux choses qu'aucun catalogue ne fournit : le potentiel énergétique réel de la machine, c'est-à-dire ce qu'elle sait donner quand on lui demande tout, et les températures de grain auxquelles les deux cracks se produisent sur cette sonde-là. Ce sont les repères de tous les profils suivants.

      Münchow juge le café sacrifié moins coûteux que le tâtonnement, et il assortit le conseil d'un avertissement de sécurité qu'il faut reprendre avec lui : mené jusqu'au bout, le café peut prendre feu.

      Il compare enfin son jeu de repères de départ, température de l'air à l'entrée 200 °C avec une fourchette de 170 à 230, neuf minutes jusqu'au premier pop pour une fourchette de cinq à treize, trois minutes ensuite pour une fourchette de une à quatre, sortie à 200 °C pour une fourchette de 185 à 225, à la règle des vingt-cinq secondes en espresso : utile pour un premier essai, sans valeur en compétition. Peu d'auteurs de manuels cadrent ainsi leurs propres nombres, et la planche gagnerait à reprendre ce cadrage en même temps que les chiffres.

      \n Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 16 et 17 pour le point de mi-parcours, p. 35 pour les règles de pouce, la fournée de calibrage et la comparaison avec la règle des vingt-cinq secondes, p. 36 pour les fourchettes de temps et de température de sortie, p. 39 pour la distinction entre plan de cuisson et profil, p. 40 pour l'exemple de plan de cuisson.\n

      80Couleurs et échelles

      Le degré se lit à la couleur, et il n'existe aucun standard partagé d'un torréfacteur à l'autre. Chacun nomme ce qu'il voit.

      Les noms américains de 1922 sont déjà nombreux : light, cinnamon, medium, high, city, full city, French, Italian. Ukers y superpose une carte des goûts. L'Angleterre aime clair. La France, l'Italie, le Brésil, la Turquie et les pays producteurs, très foncé. Sur le sol américain, la côte pacifique va au clair, le Sud au foncé, Boston au cannelle. La source constate ces préférences, elle n'en donne pas la raison.

      La table de Hoffmann et Rao, reprise par Vosloo, fait autrement : elle rattache chaque nom non pas à une nuance de brun, mais à un repère audible, le crack.

      • Cannellesorti au tout début du premier crack.
      • Cityfin du premier crack.
      • Full cityjuste avant le second, premières huiles en surface.
      • Viennoisdébut du second crack.
      • Françaispendant le second crack, brun foncé et huileux.
      • Italienfin du second crack, presque brûlé.

      Restent les mesures objectives : la réflectance (Agtron, Colorette, L* de 28-30 à 18), l'humidité finale (2,8 à 1,4 %) et la perte de masse (10 à 22 %). Aucune ne fait une échelle universelle, et Vosloo dit pourquoi : la composition du vert varie trop avec le climat, le traitement, l'espèce et l'origine. Une même valeur ne recouvre donc pas le même café.

      La couleur a une limite plus gênante encore. Elle ne dit pas le temps passé à l'atteindre, et la même teinte peut couvrir une cuisson rapide et une cuisson lente. C'est l'objet d'un article de la revue Roast, « Flavor development : the relationship between time and color ».

      Ukers 1922, ch. XXV, p. 387 ; Vosloo 2017, § 2.2.5, p. 23-25, tables 2.2 à 2.5 ; Roast Magazine, The Book of Roast vol. 2, sommaire

      Le tableau de Davids : dix degrés, quatre repères croisés

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      La section vient de dire qu'il n'existe pas d'échelle de couleur partagée. C'est exact, et il existe pourtant une pièce qui vaut d'être reproduite ici, parce qu'elle est le seul endroit du corpus professionnel où une échelle commerciale se trouve rattachée à des repères physiques. Kenneth Davids a publié un tableau qui croise quatre systèmes à la fois : la couleur nommée, l'état de la surface du grain après repos, la température de sortie, et la valeur Agtron Gourmet avec la pastille SCAA correspondante. Dix degrés, et les noms courants en regard.

      Deux avertissements avant de le lire, et ils viennent de Davids lui-même. Toutes les valeurs et toutes les correspondances y sont approximatives, parce que la torréfaction reste difficile à quantifier, du fait de la complexité chimique du grain et de la variabilité du café. Et le tableau est repris de son propre ouvrage de 2003 sur la torréfaction domestique : il décrit donc l'état du vocabulaire vers cette date, non l'état actuel.

      Les dix degrés

      • Brun très clair, surface sècheVers 380 °F, soit 195 °C. Agtron Gourmet 95 à 90, pastille 95. Noms courants : light, cinnamon.
      • Brun très clair, surface sèche, premier crackSous 400 °F, soit 205 °C. Agtron Gourmet 90 à 80, pastille 85. Light, cinnamon, New England.
      • Brun clair, surface sècheVers 400 °F, soit 205 °C. Agtron Gourmet 80 à 70, pastille 75. Light, New England.
      • Brun moyen clair, surface sècheDe 400 à 415 °F, soit 205 à 215 °C. Agtron Gourmet 70 à 60, pastille 65. Light, light-medium, American, regular.
      • Brun moyen, surface sècheDe 415 à 435 °F, soit 215 à 225 °C. Agtron Gourmet 60 à 50, pastille 55. Light, medium, mild, medium high, American, regular city.
      • Brun moyen foncé, du sec aux fines gouttelettes ou taches d'huile légèresSecond crack, de 435 à 445 °F, soit 225 à 230 °C. Agtron Gourmet 50 à 45, pastille 45. Full city, mild, viennois, italien du nord, espresso, continental, after-dinner.
      • Brun modérément foncé, taches huileuses légères à surface entièrement brillanteDe 445 à 455 °F, soit 230 à 235 °C. Agtron Gourmet 45 à 40. Espresso, bold, dark, french, european high, continental.
      • Brun foncé, brillantDe 455 à 465 °F, soit 235 à 240 °C. Agtron Gourmet 40 à 35, pastille 35. French, espresso, italien, dark, turc.
      • Brun très foncé, très brillantDe 465 à 475 °F, soit 240 à 245 °C. Agtron Gourmet 35 à 30. Italien, bold, napolitain, espagnol, heavy.
      • Brun très foncé presque noir, brillantDe 475 à 480 °F, soit 245 à 250 °C. Agtron Gourmet 30 à 25, pastille 25. French et dark french, napolitain, espagnol.

      Ce que la colonne des surfaces apprend

      La colonne la moins regardée est la plus utile au torréfacteur sans instrument, parce qu'elle donne un repère gratuit. Le grain reste sec jusqu'au brun moyen ; les premières gouttelettes apparaissent autour du second crack ; la brillance complète arrive une dizaine de degrés Celsius plus loin, et elle ne se défait plus. Cette huile n'est pas ajoutée, elle est expulsée : la structure interne, fragilisée par la perte d'eau et par la pression des gaz, cesse de retenir les lipides que le grain porte depuis le champ.

      Une surface qui luit est donc l'aveu d'une paroi cellulaire qui a cédé, ce qui rend compte au passage d'un fait connu des détaillants, à savoir que les cafés très foncés rancissent plus vite : leur graisse est dehors, au contact de l'air.

      Le croisement que la planche peut faire et que Davids ne fait pas

      Le standard de dégustation de la SCAA de 2015 impose 63,0 en Agtron Gourmet pour les échantillons présentés en table. Reporté sur ce tableau, ce chiffre tombe dans la bande du brun moyen clair, entre 205 et 215 °C de sortie. Le degré de référence de la dégustation professionnelle est donc plus clair que ce que le vocabulaire courant appelle medium, et sensiblement plus clair que ce qu'un buveur français appelle un café normal.

      Le degré auquel on juge la qualité d'un café n'est pas celui auquel on le vend, et ce décalage explique une part des malentendus entre la table de dégustation et le comptoir.

      \n Kenneth Davids, Roast Color Chart, dans The Book of Roast: The Craft of Coffee Roasting, Roast Magazine, JC Publishing, 2017, p. 38 et 39 ; tableau adapté de Kenneth Davids, Home Coffee Roasting: Romance and Revival, deuxième édition, St. Martin's Press, 2003. Avertissement de l'auteur sur le caractère approximatif des valeurs, p. 35.\n

      Les deux échelles Agtron, les disques, et le mot espresso

      \n

      La planche liste les colorimètres sans dire ce qui sépare les deux échelles Agtron, alors que c'est la première question qui se pose devant un nombre lu quelque part. Un Agtron de 60 ne veut pas dire la même chose selon l'échelle, et la plupart des sources omettent de préciser laquelle elles emploient.

      Commerciale et Gourmet

      La première est l'échelle commerciale, dite E10/E20. Elle a été conçue pour le café de grande consommation, c'est-à-dire pour une gamme de degrés plutôt foncés. La seconde est l'échelle Gourmet, dite M-Basic, que Carl Staub a développée plus tard pour mieux résoudre le haut de gamme de l'époque, avec son accent sur les cuissons foncées ; résoudre veut dire ici séparer des valeurs voisines que la première échelle écrasait.

      Chez tous les fabricants, la convention est la même et elle est contre-intuitive : le nombre le plus bas désigne la cuisson la plus foncée, puisqu'on mesure une réflectance, c'est-à-dire la part de lumière que la mouture renvoie au lieu de l'absorber.

      Davids ajoute un fait qu'on préférerait ignorer et qu'il tient de son propre laboratoire : son Agtron étalonné lui donne des lectures constantes d'un mois à l'autre, mais la comparaison avec un autre Agtron installé ailleurs est nettement moins constante. La cause n'est donc pas la négligence des utilisateurs, c'est l'appareil. Le seul moyen qu'il connaisse de se comprendre entre deux laboratoires éloignés est l'étalonnage privé, c'est-à-dire l'échange physique d'échantillons et de lectures entre les deux maisons.

      Il nomme par ailleurs les appareils à échelle propriétaire de son époque, ColorTrack, Fresh Roast Systems, Javalytics, Neuhaus-Neotec, Probat et QuantiK, et note que Javalytics seul offrait le choix entre quatre échelles, dont les deux de l'Agtron. Un chiffre de couleur sans nom d'appareil et sans nom d'échelle ne veut donc rien dire, et c'est pourtant sous cette forme qu'il circule.

      Les disques, une réponse oubliée au problème du prix

      Au début des années 1990, la SCAA et Carl Staub ont développé un dispositif que la planche ignore et qui répondait directement à l'objection du coût : le système de disques de classification Agtron/SCAA. Huit points de référence numérotés par incréments de dix, appariés à huit disques colorés allant du très clair au très foncé. On presse un échantillon moulu dans une boîte de Petri, on le compare aux disques, on lit le numéro. Quelques centaines de dollars, contre plusieurs milliers pour l'instrument.

      Davids juge l'impact modeste, et sa raison mérite d'être entendue : les nombres déroutent les consommateurs. Le dispositif visait un public professionnel mais devait aussi servir à communiquer, et c'est là qu'il a buté. Il lui préfère ce qu'il appelle un thermomètre de couleur, une échelle graphique imprimée sur le paquet où la cuisson est située sur un continuum ; elle vaut mieux, dit-il, que tous les anciens systèmes de noms, parce qu'elle montre que la couleur est relative au lieu de prétendre la nommer.

      Le mot espresso ne désigne aucune couleur

      Reste le désaccord de fond, et il est frontal. La planche reprend la table de Hoffmann et Rao, qui accroche chaque nom à un repère audible : full city juste avant le second crack, viennois au début du second. C'est une nomenclature qui se veut opératoire, utilisable dans le bruit d'un atelier. Le tableau de Davids, lui, range full city, mild, viennois, italien du nord, espresso, continental et after-dinner dans une seule et même ligne, celle du brun moyen foncé. Ce que Hoffmann et Rao séparent, Davids le confond.

      Et son tableau se contredit lui-même, ce qui est plus instructif encore : le mot espresso y figure dans trois lignes consécutives, de 50-45 à 40-35 en Agtron Gourmet, soit une plage de dix degrés Celsius à la sortie. Autant dire que ce mot ne désigne aucune couleur. Il désigne une destination, la machine à laquelle le café est promis, et non un degré de cuisson. La planche a raison d'écrire que chacun nomme ce qu'il voit ; elle peut désormais le prouver par ce tableau au lieu de l'affirmer.

      Aucune des deux nomenclatures n'est réfutable par l'autre, faute d'un relevé qui aurait attaché ces noms à des mesures sur un même jeu de cafés. Hoffmann et Rao décrivent l'usage de la torréfaction de spécialité anglophone des années 2010 ; Davids décrit celui du marché américain vers 2003, où espresso désignait couramment un degré foncé. Les deux sont exacts dans leur monde, et c'est le mot qui a bougé, pas les cafés.

      \n Kenneth Davids, Saying Coffee: The Naming Revolution, dans The Book of Roast, Roast Magazine, JC Publishing, 2017, p. 34 pour les deux échelles Agtron, l'inconstance entre instruments et l'étalonnage privé, p. 35 pour le système de disques Agtron/SCAA et le thermomètre de couleur, p. 38 pour le tableau des degrés ; James Hoffmann et Scott Rao pour la nomenclature accrochée aux cracks, telle que la planche la reprend.\n

      81Les défauts de cuisson

      Un fait mérite d'ouvrir cette section, parce qu'il est plus surprenant qu'il n'en a l'air : les défauts que décrivait Ukers en 1922 sont exactement ceux qu'on décrit aujourd'hui. Entre-temps la machine a tout changé, le charbon est devenu gaz puis électricité, le tambour s'est doublé, les sondes sont apparues, le profil se trace à l'écran. Et la liste des ratés n'a pas bougé d'une ligne.

      La raison est simple et elle commande tout le reste. Ces défauts ne sont pas des défauts de machine, ce sont des défauts de transfert de chaleur. Or la chaleur entre dans un grain de café en 1922 exactement comme en 2026 : par sa surface, puis vers son cœur, à une vitesse qui dépend de l'écart de température entre les deux. Tant qu'on cuira des graines, on aura les mêmes façons de les rater.

      On peut donc les ranger en deux familles, et ce rangement est plus utile que la liste alphabétique qu'on lit partout. D'un côté les brûlures de surface, où le grain a touché quelque chose de trop chaud. De l'autre les défauts de cuisson, où la chaleur est mal entrée dans la masse. Les premières sont un problème de métal, les seconds un problème de conduite.

      Les brûlures de surface : un métal trop chaud

      Scott Rao réunit sous un seul terme trois accidents que le métier traite séparément. Il les appelle la brûlure de surface du grain, et les rassembler est justement ce qui rend le conseil utilisable, puisque les trois ont la même cause et le même remède.

      • Le tippingLes pointes du grain, et le germe qui s'y loge, sont carbonisées. C'est là que la matière est la plus mince : la chaleur y passe avant que le reste du grain ait pu la conduire vers son cœur, où l'eau s'évapore et refroidit. Une charge trop chaude au départ suffit à les noircir. En tasse, cela donne de la fumée, du brûlé, de la cendre.
      • Le scorching, ou roussissementUne face entière du grain porte une tache brune ou noire, parce qu'elle est restée plaquée contre une paroi trop chaude au lieu de rouler. Une ailette tordue, un tambour qui tourne trop lentement, une charge trop importante suffisent. Ukers appelait cela « kissing the cheeks », le baiser sur les joues, qui dit bien ce que c'est : un contact.
      • Le facingLe même accident, mais diffus : la surface entière du lot prend une teinte plus sombre que son cœur, sans tache nette. Le site l'ignorait, et c'est pourtant le plus fréquent des trois sur les machines bien réglées, parce qu'il ne se voit qu'en comparant le grain entier à sa mouture.

      Le remède est mécanique, et il est vieux d'un siècle. Le double tambour, c'est-à-dire un second cylindre plein posé autour du cylindre perforé, a été introduit précisément pour cela : il empêche la flamme de chauffer directement le métal que le grain touche. Ce n'est donc pas un raffinement moderne, c'est une réponse à un défaut identifié très tôt. Et cela explique pourquoi les brûlures de surface restent plus fréquentes sur les petites machines à tambour simple, où le grain roule sur une paroi directement exposée au brûleur.

      Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, p. 22, pour le regroupement des trois défauts ; Book of Roast, p. 29, pour l'introduction du double tambour contre le tipping ; Ukers, All About Coffee, 1922, ch. XXV, p. 386 à 389, pour « kissing the cheeks »

      Les défauts de cuisson : la chaleur mal entrée

      Ceux-là ne se voient pas sur le grain, ou mal. Ils se goûtent. Et pour les comprendre il faut une seule idée, celle qui manquait à cette planche.

      La chaleur ne se déplace qu'en descendant une pente de température. Entre la surface d'un grain, qui est chaude, et son cœur, qui l'est moins, il existe donc un écart, et c'est cet écart qui commande la vitesse à laquelle la chaleur entre. Plus il est grand, plus le flux est rapide ; quand il s'annule, plus rien n'entre. Rao le note DT, et toute sa conduite tient en une phrase : établir un écart important tôt, puis le réduire progressivement jusqu'à la fin.

      Cette idée donne enfin sa raison à la règle que le métier récite sans l'expliquer, celle du taux de montée en température qui doit décroître régulièrement. Un taux qui décroît, c'est un écart qui se referme. Un taux qui s'effondre d'un coup, c'est un écart qui disparaît avant que le cœur ait fini de cuire. Un taux qui remonte, c'est un écart qu'on rouvre alors que la surface est déjà cuite.

      • Le cuit au four, ou bakedLe taux de montée s'effondre au premier crack, puis s'aplatit ou remonte, faute d'énergie. Le grain finit sa cuisson sans pente, donc sans que rien n'entre vraiment. La tasse a un goût de pain, de flocon d'avoine, et surtout elle est plate et terne : les sucres ont eu le temps de se dégrader sans que la réaction de brunissement, qui demande de la vitesse, produise ses molécules. Ukers l'écrivait déjà autrement : une cuisson lente rend le grain dur au lieu de cassant.
      • Le sous-développé, ou underdevelopedL'inverse : la surface est cuite et le cœur est cru. La tasse est verte, herbacée, elle rappelle le foin, le petit pois ou l'arachide crue, et elle est à la fois amère et acide, ce qui est la signature du défaut. Elle est irrattrapable, pour une raison de structure : les parties du grain ont évolué à des vitesses différentes, et aucun réglage d'extraction ne rattrape deux cafés dans le même grain.
      • Le trop poussé, ou overdevelopedLa cuisson est allée trop loin. Il reste de la cendre et du carbone, et toute singularité de l'origine a disparu. C'est le seul défaut que le torréfacteur choisit, au moins en partie, et le seul qui ait longtemps servi commercialement à masquer un vert médiocre.

      Pourquoi les premières fournées de la matinée sont ratées

      Voici le cas qui rend tout le reste concret, et il est vérifiable par n'importe quel torréfacteur sur sa propre machine.

      Rao raconte avoir repéré sur une table de cafés primés un échantillon très sous-développé et un autre qui l'était un peu, et avoir deviné, correctement, qu'il s'agissait de la première et de la deuxième fournée de la matinée. L'explication tient à ce que mesure une sonde. Une sonde mesure une température, pas une énergie. Quand une machine froide chauffe, l'air atteint vite la température annoncée, et la sonde le dit ; mais la masse métallique du tambour, elle, est encore loin derrière, et c'est elle qui rendra la chaleur au grain pendant toute la cuisson.

      La première fournée cuit donc dans une machine qui affiche la bonne température et qui ne contient pas la bonne énergie. La deuxième aussi, en moins grave. C'est un défaut de conduite qu'aucune courbe ne montre, puisque la courbe est justement l'instrument qui ment. Le remède est connu et coûteux : faire tourner la machine à vide, plus longtemps qu'il ne semble nécessaire, ou sacrifier une fournée.

      Scott Rao, The Coffee Roaster's Companion, p. 19 et 20 pour l'écart de température entre surface et cœur, p. 49 pour la masse thermique et les premières fournées ; Johannes Vosloo, thèse d'ingénierie, North-West University, 2017, § 2.2.3.2, p. 20 à 21, pour le grain cuit dehors et cru dedans

      Deux remèdes anciens, et pourquoi ils ont été abandonnés

      Le métier a essayé de rattraper ces défauts, et deux de ces tentatives valent d'être connues parce qu'elles reviennent régulièrement.

      Le double passage au feu, qu'on appelle double roasting, consiste à repasser un café déjà torréfié. Il avive la couleur, ce qui a longtemps suffi à le justifier commercialement, et il nuit à la tasse, pour une raison qui découle de tout ce qui précède : le second passage trouve un grain dont la surface est déjà cuite et dont le cœur ne peut plus recevoir d'écart de température utile.

      L'arrosage en fin de cuisson, lui, ne visait pas le goût : il servait à récupérer trois à quatre pour cent de perte de poids en remettant de l'eau dans le grain. Ukers notait déjà en 1922 que la pratique était « désapprouvée par les meilleurs torréfacteurs », ce qui dit assez qu'elle était courante chez les autres.

      Les chiffres, et les deux points où les sources ne s'accordent pas

      La température du premier crack. Cette planche avance 175 à 185 degrés. Morten Münchow donne 190 degrés, et Kenneth Davids situe l'événement sous 205 degrés. L'écart est trop grand pour être une imprécision de mesure, et il vient probablement de ce qui est mesuré : la température de l'air, celle de la sonde plantée dans la masse, ou celle du grain lui-même ne sont pas la même grandeur, et aucune des trois sources ne dit clairement laquelle elle rapporte. Un torréfacteur qui compare son chiffre à celui d'un livre compare donc souvent deux instruments.

      Le temps de développement. Rao donne 20 à 25 pour cent du temps total de cuisson. Münchow donne une fourchette qui descend jusqu'à 3,5 pour cent. Là encore l'écart n'est pas un désaccord de détail : c'est un rapport de six. Et une seule étude du corpus a mesuré l'effet sensoriel de ces variables, celle de Giacalone et Münchow en 2018, qui attribue environ 80 pour cent de la variation perçue à la couleur finale et 20 pour cent au temps. Si ce résultat tient, une grande part du débat professionnel sur les profils porte sur les 20 pour cent.

      Le moment du passage exothermique, c'est-à-dire l'instant où le grain se met à produire lui-même de la chaleur au lieu d'en recevoir, est donné aux deux tiers de la cuisson par Rao et après le premier crack par Münchow. Cela compte, parce que c'est exactement le moment où le taux de montée devient difficile à tenir.

      L'humidité résiduelle du grain torréfié. Cette planche donne 2,8 pour cent, Münchow 1 à 1,5 pour cent. Un facteur deux sur une grandeur qui commande le vieillissement du café et sa vitesse de dégazage.

      Aucune des sources lues ne fournit de courbe chiffrée de dégradation des acides chlorogéniques au cours de la cuisson, ni de valeurs de réflectance qui permettraient de rattacher une échelle de couleur commerciale à une mesure physique. C'est le trou le plus gênant de la littérature professionnelle sur la torréfaction.

      Le quaker, un défaut de champ qui se lit comme un défaut de tambour

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      Il manque à cette section le défaut qui se fait passer pour l'un d'eux sans en être un, et qui conduit chaque année des torréfacteurs à corriger un profil qui n'avait rien.

      Le quaker est un grain immature. Il ne se révèle qu'après torréfaction, parce qu'il ne brunit pas comme les autres : il reste pâle, parfois presque jaune, au milieu d'une fournée par ailleurs régulière. C'est pour cela que le terme n'existe qu'en salle de dégustation. Avant la cuisson, rien ne le distingue à l'œil nu, et c'est ce décalage qui fait tout le malentendu : le défaut apparaît au moment de la torréfaction, donc il ressemble à un défaut de torréfaction.

      Il n'en est pas un. La cause principale, sur laquelle toutes les sources s'accordent, est la cueillette de cerises non mûres, donc une décision prise à la ferme plusieurs mois plus tôt. Deux autres causes y conduisent, la carence du sol et le mauvais entretien de la parcelle, par un mécanisme qui vaut d'être compris parce qu'il explique l'aspect du grain. Un caféier carencé, c'est-à-dire privé d'un élément nutritif dont il a besoin, entre en survie et cesse de consacrer ses ressources à son fruit.

      Le grain qui en sort a une structure cellulaire mal définie et ne contient pas les sucres nécessaires au goût. Or ce sont précisément ces sucres qui brunissent : un grain qui n'en a pas ne peut pas brunir, quelle que soit la chaleur qu'on lui donne, et aucun profil ne fabrique la matière qui manque.

      La conséquence pratique est nette. Un torréfacteur qui voit des grains pâles dans sa fournée et qui en conclut à un brassage insuffisant ou à une chaleur trop faible va modifier un profil correct, et il le dégradera. Le tri, manuel ou optique, est la seule réponse, et il se fait après cuisson, puisque c'est le seul moment où le défaut se voit.

      Un dernier point mérite d'être repris tel quel, parce que le genre le néglige presque toujours. La prévalence des quakers, c'est-à-dire leur fréquence dans un lot, est plus forte là où le traitement par voie sèche domine. Mais le traitement n'en est pas la cause. C'est une corrélation de tri et non un mécanisme : le passage par l'eau écarte une partie des cerises immatures, qui ne se comportent pas comme les mûres au moment du triage, tandis que le séchage en cerise emporte tout le lot sans distinguer.

      La voie sèche ne fabrique pas de quakers, elle les laisse passer. Confondre les deux conduirait à accuser une méthode de traitement d'un défaut de cueillette, ce qui est une erreur de plus dans une chaîne qui en compte déjà beaucoup.

      \n Detecting Defects: Plants & Quakers, dans The Book of Roast: The Craft of Coffee Roasting, Roast Magazine, JC Publishing, 2017, p. 101 et 102 pour la définition et les causes, p. 102 pour le mécanisme de la carence et pour la distinction entre prévalence liée au tri et cause liée au traitement.\n
      Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind ; Kenneth Davids, Book of Roast ; Giacalone D. et Münchow M., 2018, sur la part respective de la couleur et du temps dans la variation sensorielle

      82Dégazage, repos, fraîcheur

      Le CO2 formé reste en grande partie piégé sous pression dans le grain ; quantité et pression dépendent du profil, et les cuissons rapides et foncées en produisent plus et le libèrent plus vite. Smrke et coll. (ZHAW, 2018) ont mesuré par gravimétrie résolue en temps que le CO2 s'échappe beaucoup plus vite que les arômes (le méthanethiol étant le plus lent) : après deux semaines, trois des quatre marqueurs d'arôme restent près de 50 % de leur valeur initiale quand le CO2 est presque parti, ce qui explique la fenêtre de 7 à 21 jours après cuisson souvent conseillée pour l'espresso, où le gaz gêne l'extraction sous pression et fabrique la crema.

      Le CO2 ne réagit pas avec le grain ; il chasse l'oxygène du sachet à valve unidirectionnelle et protège. Les huiles migrent vers la surface par capillarité en jours ou en mois, plus vite en cuisson foncée et sur les décaféinés, et s'y oxydent en rance ; des gouttelettes microscopiques apparaissent dès le lendemain. Cinq ennemis : le temps, la chaleur, l'humidité, l'oxygène, la lumière UV.

      Les protocoles de dégustation exigent au moins 8 heures de repos (formation professionnelle), et la mesure de couleur entre 30 minutes et 4 heures (SCAA 2015) ; la revue Roast note que le temps de repos idéal dépend du traitement du vert (« The waiting is the hardest part »).

      Gagné 2021, § 8.1-8.4, p. 159-161, d'après Smrke et al., J. Agric. Food Chem., 2018, et Schenker et al. 2000 ; Clive Coffee, Is your coffee too fresh ? (consulté 07/09/2026) ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 3 ; SCAA Standard 2015 ; The Book of Roast vol. 2, sommaire

      Refroidir vite, et un désaccord sur le statut de la trempe

      \n

      La planche décrit le bac, le ventilateur et le bras brasseur, et ne donne aucun seuil. Münchow en donne un, avec la conséquence gustative qui le justifie, et il ouvre au passage un désaccord sur la seule technique qui permette d'aller plus vite.

      Sous trente degrés en moins de cinq minutes

      Le café doit descendre sous 30 °C en moins de cinq minutes après la vidange, faute de quoi il aura un goût de cuit au four et perdra de l'acidité. La raison est celle qui commande toute cette planche : un grain qui sort du tambour est encore chaud à cœur, les réactions y continuent, et la fin de la cuisson n'est pas la vidange mais le moment où la température tombe assez bas pour que plus rien n'avance. Cinq minutes de refroidissement lent, c'est une prolongation de profil que personne n'a tracée et que la courbe enregistrée ne montre pas.

      Münchow recommande le thermomètre infrarouge pour vérifier, pour deux raisons qu'il vaut la peine de séparer : la précision, et l'hygiène, puisqu'un instrument qui mesure à distance ne touche pas le café. Il faut dire aussi ce que ce seuil n'est pas : il n'est appuyé, dans son ouvrage, par aucune mesure ni aucune référence. C'est une consigne de praticien, cohérente avec le reste et invérifiable en l'état.

      La trempe : condamnée en soi, ou dévoyée par l'usage

      La planche range la trempe à l'eau parmi les mauvaises pratiques, en rappelant qu'en 1922 déjà l'arrosage destiné à récupérer trois à quatre pour cent de poids était désapprouvé par les meilleurs torréfacteurs. Münchow tient une position sensiblement différente, et il faut la donner en entier parce qu'elle ne porte pas sur les mêmes faits.

      En théorie, écrit-il, la trempe est inoffensive si la quantité d'eau est maîtrisée : l'eau se vaporise au contact du grain brûlant et part avec le flux d'air, sans laisser le grain plus humide qu'il ne l'était. Le problème est d'usage. L'industrie applique un rapport qui laisse le grain à 5 pour cent d'humidité, contre 1 à 1,5 en spécialité, et vend au prix du café l'eau qu'elle a ajoutée. Il ajoute avoir vu la trempe employée avec un soin extrême sur des grains de haute qualité, sans dégradation notable.

      La différence avec la planche n'est donc pas sur les faits, elle est sur le statut de la pratique : condamnée en soi chez l'une, dévoyée chez l'autre. Et Münchow propose le seul test qui permette de trancher au cas par cas, ce qui est plus utile qu'une position de principe : mesurer l'humidité du grain torréfié. Un café trempé honnêtement se situe là où se situent les autres ; un café trempé pour le poids se trahit au premier analyseur d'humidité. Cette planche n'a donc pas à choisir entre les deux jugements, elle peut donner le critère.

      Le Book of Roast complique encore le tableau, et de façon instructive : l'arrosage après cuisson était courant aux dix-septième et dix-huitième siècles, bien avant qu'on imagine s'en servir pour frauder sur le poids. La fraude s'est greffée sur un geste qui la précédait de deux siècles, ce qui explique en partie sa persistance : il n'a jamais fallu l'inventer, seulement en abuser.

      \n Morten Münchow, Roasting Foundation, CoffeeMind, p. 18 pour le seuil de refroidissement, le thermomètre infrarouge, la trempe et l'humidité laissée par l'usage industriel, p. 19 pour la mesure de l'humidité du grain torréfié comme test ; The Book of Roast, Roast Magazine, JC Publishing, 2017, p. 27 et 28, pour l'arrosage après cuisson aux dix-septième et dix-huitième siècles ; Ukers, All About Coffee, 1922, pour la désapprobation de l'arrosage destiné à récupérer du poids.\n

      83Espresso, filtre, décaféiné

      Un « profil espresso » n'est pas nécessairement plus foncé : les torréfacteurs interrogés par Perfect Daily Grind en 2019 gardent souvent la même température et le même temps après le premier crack mais allongent la phase de Maillard et le développement pour rendre le grain plus cassant et plus soluble, l'extraction sous pression durant 20 à 30 secondes ; le filtre demande des profils plus courts et plus dynamiques qui préservent l'acidité et les arômes d'origine.

      Une torréfaction plus poussée est plus poreuse, donc plus soluble, avec plus de mélanoïdines pour le corps et la stabilité de la crema, et moins d'acides. Le CO2 résiduel, qui gêne l'espresso, compte peu en filtre, sauf par le bloom (voir la tasse).

      Perfect Daily Grind, 08/07/2019 (Brian Webb, Lukasz Jura, Trey Cobb) ; Gagné 2021, p. 159

      Le décaféiné se torréfie autrement. La décaféination par solvant (grains humidifiés à plus de 30 % d'eau, solvant à 40-70 °C, vapeur, séchage), au CO2 supercritique (30,6 °C sous très forte pression, gaz lavé à l'eau et recyclé, coûteux mais jugé le meilleur au goût) ou à l'eau (bains saturés en composés du café sauf la caféine, jusqu'à dix passages, 0,01 à 0,02 % de caféine résiduelle, avec transfert d'une part des précurseurs vers l'eau que les filtres au charbon actif des procédés mexicain et canadien tentent de limiter) laisse un grain vert plus foncé, mat, moins humide et plus poreux, qui absorbe la chaleur plus vite, brunit bien avant le premier crack et craque presque sans bruit.

      Swiss Water (décembre 2025, avec le formateur Rob Hoos) conseille un départ doux et progressif, un développement prolongé avec une baisse régulière du gaz, et de « sentir » le premier crack plutôt que de l'entendre ; Sweet Maria's prévient qu'on ne juge pas un décaféiné à la couleur. Voir la caféine.

      Document de formation professionnelle, caféine et procédés de décaféination, p. 2-3 ; Swiss Water, Optimizing the roast of decaffeinated coffee, 23/12/2025 ; Sweet Maria's, Roasting decaf coffee (consulté 07/09/2026) ; Gagné 2021, p. 160

      84Industriel contre artisanal : temps, énergie, émissions

      Schwartzberg chiffre d'abord le secteur : 6,7 milliards de kg de café torréfiés par an, surtout en fournées. Il faut pour cela environ 11,2 × 1012 kJ de combustible pour torréfier et post-brûler. Le rejet est de 7,0 × 108 kg de CO2 par an. Le plus frappant est la déperdition. Près de 75 % de la chaleur apportée peut sortir par la cheminée.

      Son modèle porte sur une cuisson moyenne de 600 s, dans un tambour à recirculation avec post-combustion catalytique. Il donne 1 621 kJ par kg de vert tout compris, 1 491 en clair et 1 729 en très foncé.

      Le traitement des fumées pèse donc plus lourd que le degré de cuisson. La même machine équipée d'une post-combustion thermique monte à 3 426 kJ/kg. Les machines à convection rapide à fort rapport air/grain atteignent 3 266.

      Récupérer la chaleur des fumées vers la post-combustion, l'air de cuisson et le four permet jusqu'à 17 % d'économie, 20 % par kg de café torréfié. Une réserve, toutefois : ce sont des modèles calés sur des mesures de constructeurs, Rothfus et Dorfner, et non des relevés d'ateliers artisanaux.

      Derrière ces nombres, deux logiques s'opposent, et elles ne cherchent pas la même chose.

      L'industrie torréfie vite. Otto tenait 3,5 minutes en 1889, un bol tournant fait 2 minutes, un RFB environ 5 minutes, les usines allemandes de 1922 en mettaient 10 à 17. La vitesse rapporte deux fois. Elle fait gagner du poids, puisqu'une cuisson courte perd moins de matière ; et elle rend le grain moins dense, jusqu'à 34 % en « high-yield », donc plus soluble. Le nom le dit : haut rendement, plus de tasses par kilo de vert acheté.

      Le prix à payer est une homogénéité et un goût jugés inférieurs par Hoffmann et par les torréfacteurs de spécialité. L'artisan fait l'inverse. Il torréfie en 10 à 14 minutes dans des tambours de 5 à 60 kg, et paie plus de gaz par kilo. Il traite ses fumées selon la réglementation locale, par post-combustion, catalyseur ou électrofiltre.

      Les gains annoncés par les vendeurs sont spectaculaires et invérifiables ici. Loring revendique 80 % de gaz en moins par recirculation, Bellwether 87 % de carbone en moins par l'électricité. Les électrofiltres annoncent 30 à 50 % de gaz en moins qu'une post-combustion. Ce sont des chiffres de constructeurs.

      Une étude thaïlandaise donne un ordre de grandeur mesuré. Le gaz de torréfaction pèse 0,42 kg de CO2 par kg de vert. Le solaire tombe à 0,32 kg d'équivalent CO2 par kg torréfié, le réseau électrique local monte à 0,74. L'électricité n'est propre que si le réseau l'est.

      Schwartzberg, Batch coffee roasting, introduction, tables 1-2, § Energy saving methods et § High-speed roasting ; Vosloo 2017, § 2.2.2, p. 18-19 ; Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 645-646 ; Global Coffee Report, Neuhaus Neotec ; Loring, Efficiency ; Bellwether, Shop Roaster ; STiR, 25/08/2025 ; Barista Hustle, Roasting, et European Journal of Sustainable Development, Carbon footprint of the coffee roasting process (consultés 07/09/2026) ; LC ch. 11

      85Torréfier à l'origine

      Les pays producteurs ont toujours torréfié pour eux-mêmes, très foncé selon Ukers, à la poêle ou au petit cylindre. Exporter du torréfié est une autre affaire, et trois obstacles s'y ajoutent.

      Le premier est physique : le grain torréfié voyage mal, puisqu'il se dégaze et que ses huiles s'oxydent dès les premiers jours, quand le vert se garde des mois. Le deuxième est commercial : les marques et la distribution sont chez le consommateur. Le troisième est fiscal : les droits de douane frappent le produit transformé plus que le vert.

      L'Éthiopie tente quand même. Premier producteur africain, elle attend un record de 11,6 millions de sacs en 2025/26. Elle en consomme 3,6 millions sur place, soit 2,3 kg par habitant. Et elle a triplé ses exportations de torréfié, à plus de 27 000 sacs en 2023/24. Le chiffre paraît gros ; rapporté aux 5,63 millions de sacs exportés, il reste minuscule. Le café lui a rapporté 2,7 milliards de dollars en 2024/25, et sa politique de valeur ajoutée vise vingt marchés nouveaux en Asie et au Moyen-Orient.

      La réponse américaine dit le rapport de force. En avril 2025, les États-Unis ont annoncé un droit de 10 % sur le café torréfié, moulu ou emballé venant d'Éthiopie. Le vert, lui, restait exempté. Le droit a été appliqué à l'été 2025. La structure tarifaire continue de pousser la valeur vers le pays consommateur.

      Deux outils vont dans l'autre sens. Cropster, née en 2007 en travaillant avec des producteurs, et la campagne Ikawa-Algrano de 2020, qui a mis des torréfacteurs d'échantillon dans les fermes. L'idée est la même : donner au producteur le moyen de goûter ce qu'il vend. Voir l'économie.

      Ukers 1922, ch. XXV, p. 387 ; Daily Coffee News, 09/06/2025, d'après USDA FAS, mai 2025 ; Finance in Africa, Ethiopia's 2.7bn coffee boom at risk (2025, consulté 07/09/2026) ; FurtherAfrica, 18/07/2024 ; Cropster, historique ; Daily Coffee News, 05/02/2020

      86Aujourd'hui

      CaractèreC. canephoraC. arabica
      Chromosomes2n = 22, diploïde2n = 44, allotétraploïde
      Reproductionallogame (auto-incompatible)autogame à plus de 90 %
      Génome568,6 Mb assemblées (710 Mb)deux sous-génomes, dont un canephora
      Caféine2,7 %1,5 %
      Sucres3-7 %6-9 %
      5-CQA par fruit16,9 mg13,6 mg
      Fleur à cerise mûre9-11 mois6-8 mois
      Cerises pour 1 kg marchand5 kg5-7 kg
      Rendement (Coste)700-1 000 kg/ha400-600 kg/ha
      Température22-28 °C (UCDA) ; 30/26 °C jour/nuit (Yang)20-24 °C de moyenne annuelle
      Altitude en Ouganda900-1 500 m1 300-2 300 m
      UCDA 2019, p. 4 et 9 ; Coste 1955, p. 46-48, 324-325 et 331 ; Denoeud et al. 2014 ; Yang et al. 2026 ; fiche pays Ouganda (pays.json)

      Le fait dominant de ces trois dernières années tient en un mot : l'électrification.

      Le décompte de Daily Coffee News donne la mesure du mouvement : huit machines électriques commerciales lancées pour la seule année 2024, de 1 à 15 kg.

      Le journal cite le Typhoon 10 kg, la Gemma Induction de 2 à 120 kg, les Coffee Crafters Valenta 3 et 15. Puis la Diedrich DR3-E, la Bellwether Shop Roaster, les Aillio R2 et R2 Pro, la Roastino.

      La liste des noms compte autant que le nombre. Diedrich chauffait ses tambours au gaz, par brûleurs infrarouges ; la DR3-E fait passer la maison de l'Idaho au tout-électrique. Autrement dit, l'électrique a cessé d'être le terrain des nouveaux venus.

      Les capacités disent à qui ces machines s'adressent. Sauf la Gemma, aucune ne dépasse 15 kg, la limite haute de presque tout l'électrique. Sans flamme ni raccordement au gaz, une machine s'installe là où le café se vend. C'est ce que le journal appelle un « changement de paradigme ».

      Une année ne fait pas une tendance. Les deux suivantes ajoutent chacune leur lot d'annonces, et c'est ce qui sépare le mouvement d'une mode.

      • Mai 2025Stronghold sort la S8X, Ikawa la Pro50X
      • Juillet 2025Refonte des gammes Giesen
      • Avril 2026Stronghold S2
      • Mai 2026Ikawa Go
      • Août 2026Showroom Aillio au Salvador

      Deux choses se lisent dans cette suite. Les mêmes maisons reviennent d'une année sur l'autre, ce qui ressemble à une gamme qu'on entretient plutôt qu'à un coup d'essai. Et le showroom d'Aillio s'ouvre au Salvador, c'est-à-dire dans un pays producteur et non dans un pays consommateur.

      Probat, qui a racheté A.C. Horn et Royal Duyvis Wiener en 2024 puis unifié ses marques en 2025, vend trois électriques et expérimente l'hydrogène.

      Côté logiciel, Cropster et Artisan se partagent le profilage, et les profils suivis automatiquement descendent vers la boutique et vers la maison. Ce qui était un métier devient un réglage qu'on télécharge.

      Combien pèse ce marché ? Là, prudence.

      Les cabinets d'études l'évaluent entre 0,5 et 2,6 milliards de dollars. L'écart tient au périmètre, c'est-à-dire à ce que chacun décide d'appeler un torréfacteur, et non à un désaccord sur les ventes.

      IMARC annonce 516,5 millions pour 2025, avec une croissance de 3,8 % par an. Le cabinet donne l'Europe et l'industriel comme dominants, et l'air chaud comme premier segment. Market Research Future, lui, annonce 2,58 milliards pour 2024.

      Un écart de un à cinq n'autorise aucun chiffre. Mieux vaut le dire que d'en choisir un.

      Reste ce qui encadre le métier, en amont et en aval. En amont, le volume à cuire : la consommation mondiale atteint 177 millions de sacs en 2023/24 selon l'ICO, dont 30 % en Europe.

      En aval, la règle, et c'est encore l'Europe qui la fixe. Le règlement acrylamide et l'avis furane de 2017 encadrent la cuisson, parce que ces deux composés naissent des réactions mêmes qui font l'arôme.

      Les fumées, elles, changent de traitement : l'électrofiltre gagne du terrain sur la post-combustion (STiR, août 2025). L'un capte les particules au lieu de les brûler, et brûler coûte du gaz.

      Reste un angle mort, et il est considérable. La recherche s'arrête toujours au grain vert. La synthèse « From germplasm to cup » de 2026 ne contient aucune section sur les profils de torréfaction. Et Vosloo réclamait déjà en 2017 une mesure du degré de torréfaction en temps réel : elle n'existe toujours pas.

      Daily Coffee News, 30/12/2024, 28/05/2025, 08/05/2025, 09/07/2025, 12/05/2026, 30/04/2026, 12/08/2026, 14/03/2024 ; Probat, page historique 2024-2025 ; IMARC, Coffee roaster market (édition 2025) ; Market Research Future, Coffee roaster market (consulté 07/09/2026) ; ICO, Coffee market report, décembre 2024 ; STiR, 25/08/2025 ; Yang et al. 2026 ; Vosloo 2017, § 6.2, p. 134

      87Planches d’archives

      Gravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.

      Installation anglaise de torréfaction au gaz, quatre machines
      Installation anglaise de torréfaction au gaz, quatre machines
      Installation allemande au gaz, machines Ideal-Rapid
      Installation allemande au gaz, machines Ideal-Rapid
      Installation française au gaz, machines Moderne
      Installation française au gaz, machines Moderne
      L'essai de torréfaction, à la palette
      L'essai de torréfaction, à la palette
      Torréfacteurs Faulder et Simplex dans une usine anglaise
      Torréfacteurs Faulder et Simplex dans une usine anglaise
      Les torréfacteurs des détaillants français
      Les torréfacteurs des détaillants français
      Installation anglaise au gaz, machines Morewood
      Installation anglaise au gaz, machines Morewood
      Moulin à café turc, collection Peter, National Museum
      Moulin à café turc, collection Peter, National Museum
      Reliques de la collection Peter, United States National Museum
      Reliques de la collection Peter, United States National Museum
      Les torréfacteurs new-yorkais de la vieille école, 1892
      Les torréfacteurs new-yorkais de la vieille école, 1892
      Le torréfacteur d'origine de Jabez Burns, 1864
      Le torréfacteur d'origine de Jabez Burns, 1864
      Torréfacteur du XVIIIe siècle, Essex Institute, Salem
      Torréfacteur du XVIIIe siècle, Essex Institute, Salem
      Torréfacteurs français anciens
      Torréfacteurs français anciens
      Torréfaction à la poêle, Jamaïque
      Torréfaction à la poêle en fonte chez James Dennis, paroisse de Portland, Jamaïque, 2018. Photographie Matthew Kowal, CC BY-SA 4.0. Le geste des poêlons de Bagdad et des « araignées » d'âtre, encore pratiqué dans les pays producteurs.
      Torréfacteur domestique, objet de musée
      Torréfacteur domestique Fletcher Russell & Co, collection de l'Auckland War Memorial Museum, CC BY 4.0. Le cylindre hollandais de 1670 réduit à la cuisine, tel qu'il a survécu jusqu'au paquet d'Arbuckle.
      • 1400-1500Plaques percées sur brasero, Turquie et Perse
      • v. 1650Cylindre individuel de fer-blanc, Le Caire et Europe
      • 1704Bull, Angleterre : premier torréfacteur au charbon breveté
      • 1824Evans, Angleterre : cylindre à ailettes, sonde, retournement
      • 1846Carter, Boston : le « pull-out »
      • 1864Burns, New York : déchargement sans retirer du feu
      • 1868-1870Emmerich (future Probat) ; torréfacteur sphérique
      • 1877-1888Gaz : Roure, Faulder, Tupholme, Henneman
      • 1889-1894Otto, Dresde : spirale continue en 3 min 30
      • 1906-1911Électricité démontrée (Moegling), brevetée (Talbutt)
      • 1969Probat Jupiter, premier tangentiel industriel
      • 1974-1976Sivetz, Corvallis : lit fluidisé, brevet US 3 964 175
      • 1998-2003Loring : brûleur unique et recirculation
      • 2007-2009Cropster, Artisan : le profil enregistré
      • 2015-2016Aillio Bullet (induction), Stronghold S7 (électrique)
      • 2022-2024Probat P05 E/P12 E, Diedrich DR3-E, Bellwether : vague électrique
      Ukers 1922, ch. XXXIV et chronologie ; brevet US 3 964 175 ; Loring ; Daily Coffee News 2015-2025 ; Global Coffee Report 2018
      TechnologieFait bienFait mal
      Tambour, chauffe directeContrôle fin, lenteur, robustesseRoussissement, dépôts, inertie, 75 % de chaleur perdue
      Tambour, chauffe indirecteHomogénéité, fumées traitées, récupérationRéponse lente, poids, prix
      Lit fluidisé / air chaudRapide, propre, sans contact métalVentilation coûteuse, vitesse jugée moins fine
      TangentielGrosses fournées homogènesIndustriel seulement, ventilation
      Recirculation (Loring, IMF)Gaz et fumées réduits, répétablePrix, électronique, « goût machine » débattu
      Électrique (induction, IR, halogène)Sans flamme, en boutique, réactif1-15 kg, puissance requise, bilan = réseau
      Profil automatiqueRépétable, partageableSuit la courbe, pas le café
      DomestiqueFraîcheur, coûtFumée, 100-300 g, pas de refroidissement
      Vosloo 2017, § 2.2.2 ; Schwartzberg ; constructeurs cités (consultés 07/09/2026) ; LC ch. 11
      DegréSortiePerteHumiditéL*
      Clair (cannelle, city)début à fin du 1er crack10-13 %2,8 %28-30
      Moyen (full city, viennois)avant ou début du 2e crack14-16 %2,0 %24
      Foncé (français)pendant le 2e crack17-20 %1,7 %20-21
      Très foncé (italien)fin du 2e crackjusqu'à 22 %1,4 %18
      Vosloo 2017, tables 2.2 à 2.5, p. 24-25, d'après Hoffmann 2014, Rao 2014, Baggenstoss 2008, Eggers et Pietsch 2001, Schwartzberg 2013
      Configuration (cuisson moyenne, 600 s)kJ par kg de vert
      Tambour à recirculation, post-combustion catalytique1 621
      Idem, très clair / très foncé1 491 / 1 729
      Idem, post-combustion thermique3 426
      Convection rapide, air/grain 0,73, thermique3 266
      Mesuré : tambour 250 kg, catalytique (Dorfner)1 245
      Mesuré : Probat type R, catalytique (Rothfus)1 675
      Mesuré : Probat SP, thermique (Rothfus)4 060
      Schwartzberg, Batch coffee roasting (UMass), table 1 et § Comparisons
      Échelle (mouture, dégustation)ValeurTolérance
      Agtron Gourmet63,0± 1
      Agtron Commercial48,0± 1
      Colortrack62,0± 1
      Probat Colorette 3b96,0± 1
      Lighttells, Javalytics, RoastRite= Agtron Gourmet± 1
      SCAA Standard, Roast level for cupping, v. 13/07/2015 ; RoastRite, site (consulté 07/09/2026)
      Paramètre de profilRepère cité
      Charge≤ 90 % de la capacité (Ukers 1922) ; 100 g, 150-200 °C en échantillon
      Temps total8-12 min échantillon ; 10-14 min spécialité ; moins de 20 min
      Premier crack175-185 °C de sonde ; jusqu'à 2 min
      Taux de montée (RoR)décroissant sans crash ni flick (Rao)
      Ratio de développement (DTR)20-25 % (Rao 2016, indicateur, non garantie)
      Second crack> 200 °C de sonde
      Repos avant dégustation≥ 8 h ; couleur mesurée entre 30 min et 4 h
      Ukers 1922, ch. XXV ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 3 ; Vosloo 2017, § 2.2.3 ; Rao 2016 ; SCAA 2015 ; LC ch. 11
      Planche VIII

      La tasse

      Ce qu'on goûte dans un café, ce que la chimie en dit, comment on le nomme et comment le métier le note. La composition du grain et ce que la chaleur en fait viennent de la synthèse de Yang et ses coauteurs (Agriculture, 2026) et des travaux de Grosch, Hofmann et Spadone ; le vocabulaire, du lexique sensoriel de World Coffee Research (2016) et de documents de formation professionnelle ; les protocoles, de la grille de la Specialty Coffee Association de 2004 et du Coffee Value Assessment qui l'a remplacée le 5 novembre 2024 ; l'extraction, de Lockhart (1957) et de Gagné (2021). Le niveau de preuve est indiqué quand il varie : article revu par les pairs, institut, presse professionnelle, page commerciale.

      88Ce que le grain vert contient

      Un grain vert ne sent presque rien et ne contient aucun des arômes du café torréfié. Il contient leurs précurseurs, un stock de matières premières que la chaleur transformera. Le saccharose d'abord, de 7,3 à 11,4 % du poids sec chez l'arabica ; il ne se retrouve pas dans la tasse, il est le carburant des réactions de torréfaction. Les acides chlorogéniques (CGA) ensuite, des polyphénols dont le 5-caféoylquinique domine : 13,6 mg par fruit chez l'arabica, 16,9 mg chez le canephora, qui en compense l'écart en accumulant moins de sucre.

      Les lipides, de 7 à 17 % du poids sec, dont environ un cinquième de diterpènes (cafestol, kahwéol) ; l'écart de teneur entre les deux espèces dépasse 30 %. La caféine enfin, 0,9 à 1,5 % chez l'arabica selon la fourchette large de la littérature (0,85 à 1,15 % dans le jeu d'échantillons de la synthèse de 2026), environ le double chez le canephora, fabriquée par trois méthyltransférases (XMT, MXMT, DXMT) dont le canephora possède trois copies très exprimées et l'arabica six moins exprimées.

      Yang et al., Agriculture (2026), p. 3-5 ; LC ch. 16b et 17

      Le vert ne s'arrête pas là. S'y ajoutent la trigonelline, un alcaloïde qui pèse à peu près autant que la caféine, environ 1 % du poids sec. Puis des protéines et des acides aminés libres. Puis des polysaccharides, arabinogalactanes et galactomannanes. Puis des acides organiques déjà présents dans le fruit : citrique, malique, phosphorique.

      Chacun a un emploi dans la suite, et c'est à cela qu'on les reconnaît. Les acides aminés fournissent l'azote sans lequel la réaction de Maillard ne peut pas s'amorcer, puisque cette réaction est par définition la rencontre d'un sucre et d'un composé azoté. Les polysaccharides, eux, feront la trame des mélanoïdines, ces grosses molécules brunes qui colorent la tasse. La trigonelline, elle, est surtout promise à la destruction par la chaleur.

      Cette liste se lit comme un plafond, pas comme un inventaire. Tout ce qui sortira de la tasse est déjà présent ici, à l'état de matière première. La ferme, le climat, la variété et la fermentation constituent ce stock ; la torréfaction ne fait que le consommer. Un torréfacteur ne peut donc pas ajouter ce que le grain n'a pas.

      La synthèse de 2026 pose d'ailleurs la même frontière. Elle traite explicitement la torréfaction comme l'étape qui consomme les précurseurs accumulés en amont, et s'arrête là.

      Yang et al. 2026, p. 12 ; Moreira et al., Food &amp; Function 3 (2012), sur les mélanoïdines ; Royal Society of Chemistry, Coffee: Production, Quality and Chemistry (2019), ch. Trigonelline and Derivatives ; LC ch. 16b

      89Ce que la chaleur en fait

      Deux familles de réactions gouvernent la torréfaction, et ce sont celles de la croûte de pain et du caramel. La réaction de Maillard, décrite par Louis-Camille Maillard au début du XXe siècle, fait réagir sucres et composés azotés et produit à la fois la couleur brune et des centaines de molécules odorantes ; la caramélisation dégrade les sucres seuls. Les deux fabriquent les mélanoïdines, des polymères bruns hétérogènes construits sur le saccharose, les arabinogalactanes, les galactomannanes, les protéines et les acides chlorogéniques, qui représentent jusqu'à 25 % de la matière sèche d'une tasse et portent la couleur, une part du corps et de l'astringence.

      La trigonelline est dégradée à 50 ou 80 % selon le degré de cuisson, en acide nicotinique (la vitamine B3, 1 à 2 % de ce qui est dégradé), en pyridine et en méthylpyridines. Le saccharose disparaît presque entièrement. Le détail de la cuisson est sur la planche torréfaction.

      Moreira, Nunes, Domingues, Coimbra, Food &amp; Function 3 (2012), p. 903-915 ; RSC 2019, ch. Trigonelline ; Yang et al. 2026, p. 12 ; LC ch. 16b

      L'amertume est surtout fabriquée par la cuisson, pas héritée du grain. En 2007, Thomas Hofmann et Oliver Frank (université de Münster, puis TU Munich) isolent par fractionnement les composés amers du café torréfié : les lactones d'acides chlorogéniques, formées quand les CGA perdent une molécule d'eau, donnent l'amertume franche et plaisante des cuissons claires à moyennes ; si la cuisson continue, ces lactones se cassent en 4-vinylcatéchol, qui s'oligomérise en phénylindanes hydroxylés, responsables de l'amertume âpre et persistante des cafés trop cuits.

      La caféine, que le public tient pour la source de l'amertume, n'en porte qu'une part. Dans le même mouvement, la dégradation des CGA libère de l'acide quinique, dont la teneur monte avec la cuisson foncée, le vieillissement et le refroidissement de la tasse.

      Frank, Blumberg, Kunert, Zehentbauer, Hofmann, J. Agric. Food Chem. 55 (2007), résumé par l'American Chemical Society, 21 août 2007 ; document de formation professionnelle, l'acidité dans le café, p. 3

      Les volatils sont l'autre produit de la cuisson. Plus de mille composés volatils ont été identifiés dans le café torréfié, mais seule une minorité pèse réellement sur l'odeur. La raison tient au seuil de perception : une molécule ne compte que si sa concentration dépasse la dose à partir de laquelle le nez la détecte. Être présent ne suffit pas.

      Trier ces mille composés demandait donc une méthode. En 1992, Blank, Sen et Grosch (Deutsche Forschungsanstalt für Lebensmittelchemie, Garching) en essaient une sur la poudre et la boisson d'un arabica. Leur outil est l'analyse de dilution d'extrait aromatique, c'est-à-dire qu'on dilue l'extrait par paliers jusqu'à ce que l'odeur cesse d'être perçue. Plus une molécule résiste à la dilution, plus elle pèse.

      Ils retiennent ainsi 13 odorants clés, dont le 2-furfurylthiol (rôti, « café »), le méthional (pomme de terre cuite), plusieurs méthoxypyrazines (végétal, poivron) et des furanones. Les travaux suivants de Grosch portent la liste à 25 ou 30 composés à fort impact.

      Ces composés se rangent par famille chimique, et chaque famille apporte son registre.

      • Les furanesdont le furanéol (4-hydroxy-2,5-diméthyl-3(2H)-furanone), qui sent le caramel.
      • Les pyrazinesissues de la dégradation de Strecker. La 2-éthyl-3,5-diméthylpyrazine tire vers le terreux et le grillé, la 2,5-diméthylpyrazine porte l'odeur même de « café torréfié ».
      • Les thiols soufrésle 2-furfurylthiol et le formiate de 3-mercapto-3-méthylbutyle, dont la note dite « chat » rappelle le cassis.
      • Les aldéhydesl'acétaldéhyde et le méthional, déjà croisé plus haut.
      • Les dicétonescomme la 2,3-butanedione, qui sent le beurre.
      • Les phénols volatilsissus des acides féruliques : le gaïacol et le 4-vinylgaïacol, fumé et clou de girofle.
      • La β-damascénonecitée à part, pour le fruit cuit et le miel.

      Le degré de cuisson déplace l'équilibre entre ces familles. Une étude de 2024 a comparé cinq degrés de cuisson et compté 74 volatils, dont 25 actifs : 8 furanes, 7 pyrazines, 2 cétones. La cuisson moyenne concentre le sucré, la noisette et le caramel ; la cuisson foncée bascule vers le brûlé et le soufré. Un même lot, deux torréfactions, deux odeurs.

      Blank, Sen, Grosch, Z. Lebensm. Unters. Forsch. 195 (1992), p. 239-245 ; Grosch, Chemistry III: Volatile Compounds, dans Coffee: Recent Developments, Wiley (2001) ; Sunarharum, Williams, Smyth, Food Research International 62 (2014) ; Effect of Roasting Level on the Development of Key Aroma-Active Compounds in Coffee (2024, PMC11477549)

      90Cinq saveurs, et le toucher

      La langue distingue cinq saveurs, pas quatre : le sucré, le salé, l'acide, l'amer, et l'umami. Le cinquième a mis près d'un siècle à entrer dans les manuels. Kikunae Ikeda le décrit en 1908, à partir du glutamate du bouillon d'algue. La physiologie ne l'admet qu'en 2002, quand ses récepteurs T1R1/T1R3 sont enfin identifiés : tant qu'on ne trouvait pas l'organe, le goût restait une impression.

      Ces cinq saveurs ne sont pas détectées par le même mécanisme. Le sucré et l'umami partagent une famille de récepteurs, les T1R, ce qui en fait des proches parents. L'amer en mobilise à lui seul une trentaine, la famille T2R, de loin la plus fournie. L'acide et le salé ne passent pas par des récepteurs de ce type : ils empruntent des canaux ioniques.

      Cette date de 2002 explique un décalage que le lecteur rencontrera souvent. Les documents de formation qui enseignent encore « quatre nuances » ne se trompent pas par négligence, ils reprennent l'état de la physiologie d'avant les années 2000.

      Dans le café, ces saveurs ne pèsent pas également. Le sucré est faible et vient surtout des produits de caramélisation. L'acide vient des acides organiques et des CGA. L'amer vient des lactones, des phénylindanes et de la caféine.

      Restent le salé et l'umami, marginaux mais mesurables. Assez, en tout cas, pour qu'on les nomme : le lexique de World Coffee Research retient d'ailleurs le salé parmi ses attributs de base.

      Ikeda, J. Chem. Soc. Tokyo 30 (1908) ; Nelson et al., Nature 416 (2002) ; Chandrashekar, Hoon, Ryba, Zuker, Nature 444 (2006), p. 288-294 ; World Coffee Research, Sensory Lexicon 2.0 (2017)

      Le reste de ce qu'on appelle le goût est tactile, et non gustatif. Le corps, par exemple, est une sensation de poids et de nappage. Elle est portée par les lipides, les mélanoïdines et les solides en suspension, c'est-à-dire par de la matière qui reste dans le liquide et se dépose sur la langue.

      Les documents de formation séparent deux choses que le mot corps confond. La « matière », c'est la consistance. La « texture », c'est la qualité du contact, velouté ou rugueux. Ils rappellent aussi qu'un café dit corsé est simplement un café qui a de la présence en bouche.

      Cette présence ne vient pas que du grain. Elle dépend autant de la préparation : la mouture, la dose, la température, le temps. Un même café peut donc être rendu corsé ou maigre par celui qui le prépare.

      L'astringence, ce resserrement des muqueuses, s'explique classiquement par la précipitation des protéines de la salive. Les polyphénols s'y lient, la salive précipitée ne lubrifie plus, et la bouche se sent sèche.

      Une équipe de l'université d'État de l'Ohio (Simons, Peterson, Linne) a voulu savoir ce que le mot corps recouvre au juste. Elle l'a décomposé en 2021 en quatre sous-attributs : le nappage, l'astringence, la sensation crayeuse et l'épaisseur. Elle a ensuite rattaché l'astringence aux mélanoïdines, et le nappage aux acides 3- et 4-caféoylquiniques.

      Un de ses résultats va contre l'intuition, et l'équipe le signale comme inattendu : la sensation de nappage diminue quand la concentration de ces acides augmente. Plus de la molécule associée au nappage, donc moins de nappage perçu. De quoi se méfier des raccourcis qui collent une sensation à un composé.

      document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 6 ; Linne, Simons, Peterson, American Chemical Society Fall Meeting, 22-26 août 2021, puis Food Research International (2023) ; niveau de preuve : communication de congrès puis article revu par les pairs

      91Le nez, deux fois

      Presque tout ce qu'on croit goûter, on le sent. Les molécules volatiles atteignent l'épithélium olfactif, 1 à 2 cm² au fond de la cavité nasale, par deux voies. La voie orthonasale, en inspirant : c'est l'odeur, celle du sac de café moulu ou de la croûte du bol. La voie rétronasale, quand on expire par le nez après avoir mis le liquide en bouche : c'est l'arôme au sens strict, et c'est la voie qui fabrique l'impression de saveur.

      Paul Rozin a montré en 1982 que le cerveau attribue à la bouche ce qui vient du nez par cette voie, ce qui explique qu'on « goûte » la framboise ou le jasmin dans un café sans qu'aucun récepteur gustatif y soit pour rien. Les documents de formation professionnelle fixent le vocabulaire du métier sur cette distinction : « odeur » pour la perception nasale directe, « arôme » pour la perception rétronasale, et ils enseignent le geste, aspirer le liquide avec de l'air, bouche fermée, expiration par le nez. Au repos, 10 % du flux respiratoire atteint les récepteurs ; en reniflant, 90 %.

      Rozin, Perception &amp; Psychophysics 31 (1982), p. 397-401 ; Shepherd, Neurogastronomy, Columbia University Press (2012) ; document de formation professionnelle, odeurs et arômes du café, p. 3

      Cette division recoupe une division chimique. Les composés volatils quittent le liquide chaud, montent au nez et disparaissent avec la vapeur ; les non-volatils, sucres, acides, CGA, caféine, mélanoïdines, restent dans la tasse et font le corps, l'acidité, l'amertume, l'astringence et la longueur. Une tasse oubliée une heure ne sent presque plus rien et goûte encore tout. Yang et ses coauteurs signalent un biais de leur discipline : la recherche a couru après les volatils, que la chromatographie en phase gazeuse sépare bien depuis les années 1960, et négligé les non-volatils, qui portent pourtant la moitié de la perception.

      Les dimensions que la littérature a le moins travaillées, le corps et la persistance, sont aussi celles que les formateurs ont le plus de mal à faire percevoir.

      Yang et al. 2026, p. 14 ; LC ch. 16b et 17

      92Nommer : du vocabulaire de négoce à la roue

      • Le premier vocabulaire est celui des marchands. Ukers, en 1922, énumère les « désignations de négoce » que le palais du cup-tester new-yorkais applique à une liqueur : elle a du corps, elle est smooth, rich, acidy ou mellow
      • winy, neutral, harsh ou Rioy
      • musty, groundy, woody ou grassy
      • rank, hidey (sur), muddy ou bitter. Chaque mot a un effet sur le prix. Le Brésil formalise de son côté une échelle de tasse à deux axes que les descriptions d'achat portent encore : la douceur, de strictly soft à soft, softish, hard, hardish et rio
      • la finesse, de fine cup à good, fair, poor et bad cup.
      Ukers 1922, ch. XXIV, p. 551 ; document de formation professionnelle, classifications et descriptions d'achat du café vert, p. 8

      Le vocabulaire moderne naît avec Ted Lingle, directeur exécutif de la Specialty Coffee Association of America. Son Coffee Cupper's Handbook paraît en 1986. Sa nouveauté n'est pas la liste des défauts mais leur rangement : Lingle les classe par origine, donc par endroit où corriger.

      • Récolte et séchageterreux, moisi, fermenté.
      • Stockageherbe, paille, bois.
      • Torréfactionvert, pointé, cuit, brûlé.
      • Vieillissementplat, éventé, rance.

      Lingle publie ensuite, en 1995, la première roue des arômes. Elle reste vingt ans en usage.

      En 2016, la SCAA et World Coffee Research la remplacent. La nouvelle roue s'appuie sur le Sensory Lexicon du Sensory Analysis Center de l'université d'État du Kansas, construit avec Texas A&M. Il compte 110 attributs de saveur, d'arôme et de texture.

      Son principe règle un vieux problème : deux dégustateurs qui disent « cerise » ne pensent pas forcément à la même cerise. Chaque attribut y est donc défini par un produit de référence du commerce et par une intensité sur une échelle de 15 points. La référence de « cerise » est un jus de cerise acidulée de marque, qu'on peut acheter et goûter. Le mot cesse d'être une opinion.

      La version 2.0 d'octobre 2017 ajoute des références pour 24 attributs, dont l'acétique, le butyrique, l'isovalérique, le fermenté, le moisi et le jasmin.

      Restait à décider comment disposer les mots sur le cercle, et les auteurs n'en ont pas décidé seuls. Spencer et ses coauteurs (UC Davis) ont fait trier librement 99 mots par 72 personnes : 29 panélistes entraînés et 43 professionnels recrutés par la SCAA. Un classement hiérarchique a ensuite dégagé neuf classes principales. Une analyse multidimensionnelle a placé chaque groupe sur le cercle, de sorte que les voisins sur la roue soient ceux que les dégustateurs rapprochent spontanément.

      Les neuf classes sont le fruité, l'acide/fermenté, le végétal, l'autre (chimique, papier), le rôti, l'épicé, la noisette/cacao, le sucré et le floral.

      Lingle, The Coffee Cupper's Handbook, SCAA (1986) ; World Coffee Research, Sensory Lexicon (2016) et 2.0 (octobre 2017) ; Spencer, Sage, Velez, Guinard, Journal of Food Science 81 (2016), 10.1111/1750-3841.13555 ; SCAA News, 19 janvier 2016

      Un outil français a pris un autre chemin. Un importateur bordelais a fait construire avec la maison d'arômes Cinquième Sens un coffret de 48 flacons. La méthode est courte : une cinquantaine de cafés torréfiés selon trois profils, goûtés à l'aveugle par six personnes, trois experts du café et trois experts des arômes.

      La règle de sélection est le point intéressant. Une note n'était retenue que si au moins quatre des six l'avaient perçue. Le coffret ne recense donc pas tout ce qu'on peut sentir dans un café, mais ce sur quoi six nez entraînés tombent d'accord.

      Les 48 notes se rangent en huit familles.

      • Agrumecitron, citron vert, pamplemousse.
      • Fruitéeananas, cerise, framboise, pomme, abricot, fruit de la passion, cassie.
      • Fleuriejasmin, iris, rose, violette.
      • Gourmandecacao, caramel, praliné, miel, noisette, vanille, pain grillé, beurre, céréales, réglisse, fève tonka, lait.
      • Épicéecannelle, gingembre, poivre, girofle, coriandre, cardamome.
      • Boiséecèdre, santal, vétiver, patchouli, gaïac, sous-bois.
      • Végétalelaurier, bourgeon de cassis, poivron, rhubarbe.
      • Cuirbouleau, feuille de tabac, animal.

      La différence avec le lexique de World Coffee Research tient dans la taille du jury. Ici, six personnes ; la roue de 2016, elle, a été dessinée à partir des tris de 72. C'est un consensus pédagogique, pas une nomenclature, et il s'utilise comme un outil d'apprentissage.

      document de formation professionnelle, odeurs et arômes du café, p. 6 et 8

      93L'acidité, six acides et une confusion

      L'acidité est la saveur qui sépare un café complexe d'un café plat, et celle que les torréfacteurs déguisent en « vivacité » pour ne pas effrayer. Les documents de formation professionnelle apprennent à reconnaître six acides. Le phosphorique, fraîcheur de bulle des cafés du Kenya (SL28). Le citrique, citron vert des lavés d'Éthiopie et d'Amérique centrale, dominant sur récolte fraîche. Le malique, pomme verte, plus rond, sur certains lavés du Burundi et de République dominicaine.

      Le lactique, onctueux, sur des natures brésiliens. L'acétique, vineux, signature des natures du Harrar, qu'on confond volontiers avec du corps. Le quinique, le seul indésirable, né de la dégradation des CGA, qui monte avec les cuissons foncées, le vieillissement, la tasse froide, et abonde chez le canephora. Le citrique et le malique viennent du fruit ; l'acétique et le lactique sont des produits de fermentation, ce qui explique qu'ils signent les natures et les fermentations longues ; le phosphorique est minéral.

      document de formation professionnelle, l'acidité dans le café, p. 2-3 ; Yeager, Batali, Guinard, Ristenpart, Critical Reviews in Food Science and Nutrition (2021), Acids in coffee: a review of sensory measurements and meta-analysis of chemical composition

      La mesure et la perception ne se recouvrent pas. Le pH d'un café filtre se situe autour de 5, celui d'un canephora un peu plus haut. Mais ce chiffre renseigne moins qu'il n'en a l'air.

      Le pH ne mesure qu'une chose, les protons libres, c'est-à-dire l'acidité déjà dissociée dans le liquide. L'acidité perçue en dépend, mais elle dépend aussi de l'acidité titrable, qui compte en plus la réserve d'acide encore liée. Elle dépend encore du sucré, qui la masque, et de l'amertume, qui la durcit. Quatre paramètres pour une seule sensation.

      La torréfaction brouille la piste un peu plus. Elle abaisse fortement les CGA et l'acide citrique. Elle fait monter le quinique et l'acétique. Elle déplace aussi les isomères de CGA, de sorte que le profil acide de sortie n'est plus celui du grain vert.

      La température ajoute son effet. Un même café goûté à 70 puis à 40 °C ne présente pas la même acidité. C'est pour cette raison que tous les protocoles imposent de repasser sur les bols en refroidissant : goûter une seule fois, c'est ne voir qu'un instant du café.

      Reste la question qui déciderait de tout. Peut-on prédire l'acidité perçue à partir d'un dosage ? La revue de Yeager et ses coauteurs (UC Davis, 2021) compile les mesures publiées et répond non. Elle ne trouve aucune relation stable entre la teneur en tel ou tel acide et l'acidité qu'un jury déclare.

      Yeager et al. 2021 ; Yang et al. 2026, p. 7 ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 6

      94Combien d'acide citrique dans un café ? Six réponses

      Puisqu'on vient de nommer six acides, une question simple : combien y en a-t-il ? Six sources publiées répondent, et la comparaison est instructive pour qui veut lire de la littérature scientifique sans se faire avoir.

      Pour l'acide citrique, le principal : Van der Stegen et Van Duijin donnent en 1987 de 5,0 à 14,9 g par kilo. Balzer, en 2001, de 0,5 à 1,49 % sur base humide. Steiman, en 2003, de 0,7 à 1,8 %. Ferreira et ses coauteurs, en 2008, de 9 à 13,5 mg par gramme. Borém, en 2014, de 0,5 à 1,58 %.

      Quatre unités différentes pour six sources. C'est le premier obstacle, et il n'est pas anodin : on ne peut pas comparer ces chiffres sans les convertir, et la plupart des articles qui les citent ne le font pas.

      Faisons-le. Cinq grammes par kilo font 0,5 %. Neuf milligrammes par gramme font 0,9 %. Une fois tout ramené au pourcentage, les cinq premières sources se recouvrent proprement, quelque part entre 0,5 et 1,8 % de la masse. Quarante ans de mesures indépendantes qui tombent d'accord : c'est rassurant, et ça ne se voyait pas.

      La sixième détonne. Evangelista et ses coauteurs, en 2013, donnent de 0,02 à 0,59 g par kilo, soit cent fois moins. Un écart de cet ordre ne s'explique pas par une méthode un peu différente : il veut dire que les deux ne mesurent pas la même chose. Sans avoir l'article complet sous les yeux, on ne peut pas dire laquelle, et il vaut mieux le signaler que de moyenner des nombres incomparables.

      Retenez le réflexe plus que les chiffres : devant une fourchette publiée, regarder d'abord l'unité, ensuite le matériau mesuré, et seulement ensuite le nombre.

      Comparaison établie d'après un support de synthèse reprenant Van der Stegen et Van Duijin (1987), Balzer (2001), Steiman (2003), Ferreira et al. (2008), Evangelista et al. (2013) et Borém (2014) ; conversions d'unités faites ici

      95Le cupping, d'où vient le geste

      Jusqu'à la fin du XIXe siècle, presque tous les cafés achetés et vendus aux États-Unis étaient jugés sur l'apparence du grain vert ou torréfié. Ukers, en 1922, décrit l'essai de tasse devenu général : comparaison du vert à un échantillon étalon, comparaison du torréfié, examen de l'odeur du moulu, puis « le plus difficile de tout », la liqueur. Le testeur torréfie ses échantillons dans un cylindre à gaz de six onces, distingue les cuissons claire, moyenne, foncée, italienne et française, note les quakers, sent le grain chaud puis refroidi.

      Deux méthodes coexistent : le test aveugle, préféré des acheteurs et des vendeurs, et le test ouvert. Dans les deux, la mouture est pesée pour que la force soit identique dans toutes les tasses, l'eau versée à température constante ; une croûte se forme, on la sent avant de la casser (le « wet smell » ou « crust test », « tenu pour de grande importance »), on aspire des gorgées égales, on recrache dans un crachoir de laiton en forme de sablier, haut jusqu'à la taille.

      « L'expert n'avale jamais la liqueur. » L'installation type comprend une table tournante, une balance de précision, des bouilloires de laiton, des tasses de porcelaine et des cuillères d'argent.

      Ukers 1922, ch. XXIV, p. 549-551

      Les sources secondaires attribuent la systématisation du « cup test » à un négociant de San Francisco, Clarence E. Bickford, dans les années 1890 ; le niveau de preuve est faible (pages commerciales et blogs, sans document d'époque cité). Ce qui est mieux établi, c'est le rôle du Brésil : la classification officielle brésilienne (COB) s'est construite oralement entre entrepôts, négociants et dégustateurs, un système d'évaluation à la tasse est en usage dans les entrepôts vers 1910, et la Bourse officielle du café de Santos classe par la tasse à partir de 1917.

      C'est de là que viennent l'échelle soft/rio et l'expression « méthode brésilienne » que les formateurs français emploient encore pour désigner l'infusion directe dans le bol.

      Daily Coffee News, 21 février 2019, COB: The Complex History of the Brazilian Official Classification System (presse professionnelle) ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 4 ; sur Bickford : pages commerciales, non vérifié

      96Le protocole

      Le protocole que la SCAA publie en 2004 fixe des chiffres que le monde entier adopte. Les échantillons sont torréfiés en 8 à 12 minutes, à une couleur claire à moyennement claire (Agtron 58 en grain, 63 en moulu sur l'échelle Gourmet), et reposent entre 8 et 24 heures. La mouture est un peu plus grossière que pour un filtre, 70 à 75 % des particules passant un tamis américain de maille 20, et elle se fait bol par bol, au plus 15 minutes avant l'eau, en purgeant le moulin entre deux cafés.

      Le rapport est de 8,25 g de café pour 150 mL d'eau, à 0,25 g près, ce qui donne 5,5 g par 100 mL ; cinq bols par échantillon. L'eau est propre, sans odeur, entre 125 et 175 ppm de solides dissous, ni distillée ni adoucie, versée à 93 °C directement sur la mouture. Après quatre minutes (au plus cinq), on casse la croûte en poussant trois fois la mouture vers l'arrière avec le dos de la cuillère, nez au ras du bol, on écume, puis on aspire à la cuillère en faisant entrer de l'air.

      On juge la saveur et l'arrière-goût vers 71 °C, l'acidité, le corps et l'équilibre entre 70 et 60 °C, et la douceur, l'uniformité et la propreté quand la liqueur approche 37 °C ; on cesse d'évaluer sous 21 °C.

      SCAA, Cupping Protocols (2004, révisés 2015) ; Lingle, The Coffee Cupper's Handbook, 4e éd. (2011)

      Les variantes de maison sont nombreuses, et chacune dit ce que son auteur cherche. Un protocole de formation professionnelle français en donne un bon exemple : il reprend la trame de la SCAA et y ajoute plusieurs exigences.

      Le cadre d'abord. On déguste entre 8 et 11 heures du matin, dans une pièce sans parfum ni téléphone : rien qui sente, rien qui distraie. Il faut deux dégustateurs au moins et trois bols par café, parce que la grille note justement la constance d'un bol à l'autre.

      La torréfaction ensuite. On mesure la densité du lot, puis on torréfie 100 g dans un torréfacteur à échantillons, en 8 à 12 minutes, sortis avant le second craquement. La couleur visée va de 85 à 95 en grain et de 100 à 120 en moulu, mesurée au Neuhaus Colortest II.

      L'infusion garde le rapport de la SCAA, 8,25 g pour 150 mL. L'eau titre de 50 à 150 ppm et se verse à 93 °C. La fourchette est étroite, et le protocole dit pourquoi : au-delà de 95 °C « on brûle », en dessous de 90 « on sous-extrait ». Quatre minutes, puis trois mouvements pour casser la croûte.

      Vient alors un geste que la SCAA n'impose pas : on contrôle la concentration au réfractomètre VST avant de noter. Il s'agit de s'assurer que les bols comparés ont tous la même force, faute de quoi on noterait une dilution plutôt qu'un café.

      La lecture suit enfin l'horloge et le thermomètre. Les odeurs se jugent 3 à 4 minutes après l'infusion. Les arômes se jugent à 71 °C, vers 8 à 10 minutes, parce que c'est là qu'ils sont au maximum. La matière, la vivacité et la douceur se jugent entre 71 et 60 °C, en repassant deux ou trois fois sur les bols.

      document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 2-6

      97La grille de 2004 et ce que valent 80 points

      La grille de la SCAA, approuvée par son comité des standards techniques en 2003 et publiée en 2004 avec le protocole, note dix attributs sur une échelle de 6 à 10 par quarts de point : fragrance/arôme, saveur, arrière-goût, acidité, corps, équilibre, uniformité, propreté de tasse, douceur et impression générale. Les trois attributs d'uniformité, de propreté et de douceur se notent par bol, 2 points par bol propre sur cinq.

      Les défauts sont retranchés en fin de calcul : une souillure (taint, perceptible au nez) vaut 2 points par bol atteint, une faute (fault, perceptible en bouche) 4 points par bol. Le score final classe : 90 et plus, exceptionnel ; 85 à 89,99, excellent ; 80 à 84,99, très bon ; sous 80, le café n'est pas « de spécialité ». Ce seuil de 80 est devenu, en vingt ans, la définition opérationnelle du mot spécialité, sans qu'aucune propriété physique ne le distingue de 79,75.

      SCAA, Cupping Form (2004) ; Daily Coffee News, 10 septembre 2019, The Complexity of Cupping ; Royal Coffee, Scoring Specialty Coffee (page commerciale)

      Le formulaire de formation professionnelle cité plus haut en est une adaptation, ramenée de dix critères à neuf. Les voici : odeurs, arômes, matière, vivacité, douceur, persistance, harmonie, pureté, uniformité. La pureté, c'est l'absence de défauts. L'uniformité, c'est la constance d'un bol à l'autre, sur trois bols.

      Tous ne pèsent pas pareil. Seuls les odeurs et les arômes reçoivent un coefficient de 1,5, ce qui revient à faire décider le nez une fois et demie plus que la bouche.

      Le formulaire pose surtout un postulat que la grille SCAA ne pose pas : un café se juge dans son périmètre géographique. La vivacité d'un Brésil s'évalue à l'échelle des Brésils, et non à celle des Kenyas. Une origine peu acide cesse donc d'être pénalisée pour ce qu'elle n'a jamais eu.

      Ses paliers suivent.

      • Plus de 90unique.
      • 85 à 90excellent.
      • 80 à 84,75très bien.
      • 75 à 79,75bien.
      • 65 à 74,75commercial.
      • 50 à 64,75inférieur.

      La différence avec la SCAA se voit dans le bas du tableau. Là où la grille de 2004 s'arrête à « pas de spécialité », celle-ci continue de nommer ce qu'elle a dans le bol.

      document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 3 et 7

      Ce qu'un point vaut se lit aux enchères. La synthèse de 2026 s'ouvre sur ce chiffre. Dans le café de spécialité, un point de plus au score sensoriel correspond à 54,6 % de prix en plus à l'enchère. Les acheteurs qui se disputent un quart de point ont donc leurs raisons.

      Encore faut-il savoir ce que le chiffre couvre. L'observation porte sur des enchères de spécialité, c'est-à-dire sur des volumes minuscules à l'échelle mondiale. Elle porte en outre sur une zone de scores élevés, celle où la concurrence entre acheteurs est la plus vive. Elle ne dit rien du marché ordinaire.

      L'institution qui a créé ce marché est la Cup of Excellence. Elle est fondée en 1999 par George Howell, Susie Spindler et Silvio Leite. Elle sort d'un projet « Gourmet Coffee » de l'Organisation internationale du café et du Centre du commerce international. Les jurys y notent sur la grille SCA, après une présélection nationale.

      L'écart entre la première vente et les dernières dit le chemin parcouru. La première enchère, au Brésil, paye 2,60 dollars la livre un lot de 50 sacs de la ferme Alterosa, à une époque où le Brésil vendait à rabais. Un lot de Sidama a depuis atteint 400,50 dollars la livre à une enchère éthiopienne.

      Yang et al. 2026, p. 2 ; Global Coffee Report, 25 years of Cup of Excellence (2024) ; George Howell Coffee, biographie (page commerciale) ; LC ch. 17

      98Cinq formulaires, cinq philosophies

      Il n'existe pas une grille de notation mais plusieurs, et la seule façon de s'y retrouver est de se demander, pour chacune, à quelle question elle répond.

      La classification brésilienne, la COB, répond à : quel prix ? Elle compte les défauts physiques sur 300 grammes, avec un barème : un grain noir vaut un défaut, une coquille un tiers, un grain scolyté un dixième, un gros bois deux. Elle classe ensuite la tasse sur deux axes, soft / rio et fine / bad. Elle ne décrit rien. C'est sa force autant que sa limite : rapide, reproductible d'un entrepôt à l'autre, et aveugle à tout ce qui fait la spécialité.

      La grille SCAA de 2004 répond à : combien vaut ce café sur une échelle universelle ? Dix attributs, un seul chiffre au bout, des retenues par bol. Elle a rendu possible la comparaison mondiale et le fameux seuil de 80 points. Ses défauts sont connus : elle mélange la description et la préférence, elle part à 6 comme si tout café était au moins bon, et elle comprime les scores entre 80 et 90 au point que les acheteurs se disputent des quarts de point.

      Le formulaire de la Cup of Excellence répond à : quel est le meilleur lot de ce pays cette année ? Huit attributs notés de 0 à 8 (propreté, douceur, acidité, toucher, saveur, arrière-goût, équilibre, impression générale), plus 36 points de base, et un seuil de 86 pour passer chaque tour.

      L'entonnoir mérite d'être détaillé, parce qu'il explique le prix de ces lots. On part de 300 échantillons ou plus, chacun goûté quatre fois. 150 au plus passent la présélection. 90 passent le jury national, composé d'une vingtaine de dégustateurs du pays. 40 vont au jury international. 30 reçoivent le label. Et les 10 premiers sont regoûtés pour établir le classement. Une journée de calibration précède chaque étape, pour que tous les juges notent sur la même règle.

      La grille de formation professionnelle citée plus haut répond à : comment ce café se place-t-il dans son origine ? Neuf critères, un coefficient 1,5 sur le nez, un périmètre géographique. Elle est fine pour un importateur qui compare des Brésils entre eux, et inutilisable pour comparer un Brésil à un Kenya.

      Le CVA de 2023-2024 répond à quatre questions séparées, et c'est à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force : on ne confond plus « j'aime » et « c'est acide ». Sa faiblesse, selon ses critiques : quatre fiches au lieu d'une, une formation à refaire, et un marché qui continue de réclamer un seul chiffre.

      document de formation professionnelle, classifications et descriptions d'achat du café vert, p. 8-10 ; SCAA, Cupping Form (2004) ; Scott Rao, A Deep Dive into Cup of Excellence (blog, presse professionnelle) ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 3 ; Perfect Daily Grind, mai 2025

      99Quand la chimie discrimine, et ce qu'elle discrimine vraiment

      On aimerait qu'une analyse chimique puisse dire à la place du dégustateur si un café est bon. Une thèse brésilienne de 2013 a posé la question proprement, et sa réponse est plus intéressante qu'un oui ou un non.

      Luisa Pereira Figueiredo, à l'université fédérale de Lavras, sous la direction de Flávio Meira Borém, a comparé quatre génotypes d'arabica : le Mundo Novo, très cultivé au Brésil, et trois appartenant au groupe Bourbon. Non pas en laboratoire, mais au champ, et dans trois lieux différents : Lavras et Santo Antônio do Amparo dans le Minas Gerais, São Sebastião da Grama dans la Mogiana pauliste.

      Premier résultat, et il concerne le lieu : São Sebastião da Grama s'est révélé le plus prometteur des trois pour produire des cafés de spécialité.

      Deuxième résultat, et c'est celui qui devrait faire réfléchir quiconque achète un café sur son nom de variété. Les trois Bourbon ne se valent pas. Le Bourbon Amarelo IAC J9 et le Bourbon Amarelo d'origine SSP sont indiqués pour la spécialité. Le Bourbon Amarelo d'origine CM ne l'est pas, et il ne l'est dans aucun des trois environnements. Même nom, même groupe, et un verdict opposé quel que soit le terroir.

      Troisième résultat, contre-intuitif : la teneur en caféine a permis de discriminer la qualité de la boisson, et les cafés supérieurs en contenaient moins. Le saccharose et l'acide oxalique se sont également révélés de bons marqueurs de la qualité des cafés de spécialité.

      Quatrième résultat, et il partage proprement le travail entre la plante et le lieu : la teneur en 5-ACQ, un acide chlorogénique, a permis de discriminer les environnements. Autrement dit, dans ce jeu de données, la chimie sait mieux dire d'où vient un café que ce qu'il est.

      Deux précautions, parce que ce genre de résultat voyage vite et mal. Ceci est une thèse de 2013, sur quatre génotypes et trois sites. « Les bons cafés ont moins de caféine » n'est pas une loi de la nature : c'est un pouvoir discriminant observé dans un échantillon précis. Et rien là-dedans ne remplace une dégustation ; au mieux, cela indique où la chimie pourrait un jour l'assister.

      Figueiredo, Abordagem sensorial e química da expressão de genótipos de Bourbon em diferentes ambientes, thèse de doctorat en science des aliments, Universidade Federal de Lavras, 2013 (dir. Flávio Meira Borém), 127 p.

      100Le Q Grader

      Le Coffee Quality Institute, organisme à but non lucratif créé par la SCAA, lance en 2004 le programme Q Grader. Le but n'est pas de distribuer un titre de plus. Il est de donner aux pays producteurs des évaluateurs que les acheteurs reconnaissent, parce qu'une note ne vaut rien tant que l'autre partie s'en méfie.

      La licence certifie un dégustateur calibré sur la grille de 2004. Le cours dure six jours, trois de révision et trois d'examens, soit une vingtaine d'épreuves réparties en neuf modules. L'essentiel porte moins sur ce que le candidat sait que sur ce que ses sens font.

      • Dégustations notéesen calibration avec l'instructeur, c'est-à-dire en vérifiant qu'on note comme lui.
      • Triangulationstrouver le bol différent parmi trois.
      • Reconnaissance olfactiveles 36 flacons du Nez du café de Jean Lenoir.
      • Seuilsrepérer le sucré, le salé et l'acide en solution.
      • Acides organiquesapparier l'acétique, le citrique, le malique et le phosphorique.
      • Torréfactionidentifier le degré de cuisson.
      • Défautsclasser ceux du vert sur 350 g, puis ceux du torréfié.
      • Connaissance généralela seule épreuve qui relève de la tête plutôt que du nez.

      La licence se recalibre tous les trois ans. Elle atteste un état des sens à une date, pas un diplôme acquis une fois pour toutes.

      En vingt ans, le CQI a certifié environ 10 000 Q Graders arabica et canephora selon la presse professionnelle, « plus de 8 000 » selon son propre communiqué. Deux chiffres pour un même bilan, et personne n'explique l'écart.

      Coffee Quality Institute, Q Grader Exams and Calibrations ; Perfect Daily Grind, mai 2025 ; Daily Coffee News, 25 avril 2025 ; niveau de preuve : institut et presse professionnelle

      Le 22 avril 2025, la SCA et le CQI annoncent que la SCA reprend le programme au 1er octobre 2025. Le Q Grader est reconstruit sur le Coffee Value Assessment, c'est-à-dire sur le système d'évaluation qui a remplacé l'ancienne grille. Les titulaires ne gardent donc pas leur licence en l'état. Ils doivent suivre le cours « CVA for Cuppers » avant le 31 décembre 2025 pour devenir « Evolved Q Graders ».

      Le mécontentement précède la reprise. En octobre 2022 déjà, la SCA reconnaissait que des Q Graders se sentaient « mal servis et mal représentés » par l'administration du programme.

      Les réactions publiées vont du soutien à la critique, et chacune vise un point différent. Spencer Turer (Coffee Enterprises) juge que le passage brutal de la grille de 2004 au CVA compromet le lancement. Krzysztof Blinkiewicz (Red Ink Coffee) déplore des décisions prises « dans des bureaux fermés, sans la communauté ». Spencer Ross (UMass Lowell) note que des licenciés ont vu « la valeur de leur certification s'évaporer du jour au lendemain » : le titre qu'ils entretenaient tous les trois ans cesse d'être la référence.

      Les termes financiers de la reprise n'ont pas été publiés.

      SCA, communiqué du 22 avril 2025 ; Daily Coffee News, 25 avril 2025 ; Perfect Daily Grind, mai 2025 ; Coffee Intelligence, mai 2025

      101Les défauts de tasse et leur cause

      Le défaut le mieux élucidé est le rio, ce goût médicinal, phénolique ou iodé. Il affecte 20 à 25 % de la production brésilienne, surtout dans l'État de Rio, le Minas Gerais, la Zona da Mata et le nord-ouest de l'Espírito Santo. La condition qui le déclenche est connue : une récolte faite par temps humide.

      En 1990, Spadone, Takeoka et Liardon, au centre de recherche Nestlé de Lausanne, comparent des grains verts sains et des grains rioïdes. Ils en isolent les volatils par distillation-extraction, les séparent par chromatographie, puis les flairent. Le coupable est le 2,4,6-trichloroanisole, ou TCA, la molécule du goût de bouchon du vin.

      Le TCA est présent dans tous les échantillons rio, entre 1 et 100 ppb, avec son précurseur le 2,4,6-trichlorophénol. Trois observations verrouillent la démonstration. Moins de la moitié du TCA disparaît à la torréfaction, donc le défaut arrive jusqu'à la tasse. Ajouté à un café sain, il reproduit le défaut. Et son seuil de perception dans la boisson est très bas : 8 parties par billion à l'odeur, 1 à 2 ppt en bouche.

      Reste l'origine de la molécule. Les grains rio étaient envahis de champignons (Aspergillus, Fusarium, Penicillium, Rhizopus) et de bactéries lactiques. Cela oriente vers une méthylation microbienne de chlorophénols, autrement dit vers des micro-organismes qui transforment le chlorophénol présent sur le grain en TCA.

      Le « phénol » des cafés d'Afrique de l'Est (Ouganda, Kenya) relève de la même famille de chlorophénols. Les pages professionnelles lui attribuent l'eau chlorée des stations de lavage, des pesticides phénoliques, des palettes et des planchers de conteneurs traités. Aucune étude équivalente à celle de 1990 ne les a vérifiées, si bien que ces causes restent des hypothèses de métier.

      Spadone, Takeoka, Liardon, J. Agric. Food Chem. 38 (1990), p. 226-233 ; Green Coffee Collective, glossaire « phenolic » (page commerciale)

      Le défaut « pomme de terre » (potato taste defect) est propre à la région des Grands Lacs : Rwanda, Burundi, Ouganda, RDC. Deux propriétés le rendent redoutable pour un acheteur. Il est sporadique, un bol sur une table, et il est invisible sur le vert. Autrement dit, on ne peut pas l'écarter en regardant le grain, et un échantillon propre ne garantit pas le lot.

      Le marqueur est la 2-isopropyl-3-méthoxypyrazine, ou IPMP. Elle se forme quand des grains contaminés chauffent entre 60 et 200 °C, c'est-à-dire dans la plage que traverse toute torréfaction. La contamination est antérieure, mais c'est la cuisson qui fabrique le goût.

      Ndayambaje et ses coauteurs (Food Science & Nutrition, novembre 2018) ont isolé sur des grains atteints des entérobactéries : Pantoea, Enterobacter cloacae, Enterobacter cancerogenus, Klebsiella pneumoniae. Ils écrivent pourtant, dans le même article, que « la source de l'invasion n'a pas été identifiée ». Trouver les bactéries ne dit pas par où elles sont entrées.

      L'hypothèse dominante désigne la punaise Antestiopsis thunbergii, présente sur 98,7 % des fermes rwandaises. Sa piqûre ouvrirait une porte aux bactéries. Un argument vient du terrain : au Burundi, la combinaison d'insecticides mensuels, de tri visuel des cerises et de flottaison à la station réduit nettement la proportion de bols atteints.

      Un article expérimental de 2025 (International Journal of Fruit Science) complique cette histoire. Une blessure mécanique de la cerise suffit à déclencher le défaut, sans aucune punaise. La cause se déplace donc de l'insecte vers la lésion, et la piqûre ne serait plus qu'une façon parmi d'autres de blesser la cerise.

      Ndayambaje et al., Food Science &amp; Nutrition (2018) ; Agriculture, Ecosystems &amp; Environment (2018), Occurrence of potato taste defect in coffee and its relations with management practices in Rwanda ; Mechanical Damage Causes Potato Taste Defect in Coffee Without Antestia Bug Infestations, Int. J. Fruit Science (2025), 10.1080/15538362.2025.2548292

      Les autres défauts se rangent par maillon. Le fermenté et le sur viennent des délais entre cueillette et dépulpage, d'une fermentation trop longue ou trop chaude, en cuve ou sur la branche (cerises trop mûres), d'un stockage trop humide ou d'une eau sale ; ils signent l'acide acétique et l'éthanol en excès. Le moisi, le terreux et le « surfermenté » viennent des fermentations interminables, des séchages interrompus et des grains rentrés trop humides : c'est le domaine où l'ochratoxine A apparaît, ce qui justifie les seuils de conservation (humidité 12,5 % au plus, activité de l'eau 0,7 au plus).

      Le papier, le bois et le « sac » (baggy) sont des défauts de temps : le gras du grain s'oxyde sous l'effet de la chaleur, de l'oxygène et de la lumière, l'hexanal et le méthional en sont les marqueurs, et un grain séché en dessous de 10 % d'humidité devient plat et éventé avant même de vieillir. Le papier signe aussi les quakers, ces grains immatures pâles à la torréfaction, faute de sucres à brunir. Le tri physique en amont est décrit dans la planche traitement.

      Perfect Daily Grind, 25 janvier 2018, Coffee Defects and How to Avoid Them (presse professionnelle) ; Yang et al. 2026, p. 15-16 ; Lingle 1986 ; Gagné, The Physics of Filter Coffee (2021), glossaire, « quakers »

      102Ce que chaque maillon change

      La synthèse de 2026 permet de dire, maillon par maillon, ce qui est établi. L'origine d'abord : sur 176 arabicas analysés en métabolomique, c'est l'origine géographique qui structure le plus les profils, devant le traitement, l'altitude et la variété. Le même article rapporte pourtant, quelques pages plus haut, que le post-récolte compterait pour environ 60 % du profil en tasse ; les deux chiffres ne sont pas réconciliés, et la lecture la plus défendable est qu'ils ne mesurent pas la même chose, l'un la variance entre trois traitements d'un même lot, l'autre la variance entre cafés du monde entier.

      Un traitement déplace un café ; l'origine décide d'où il part. La variété fixe le stock : plus de caféine et de CGA et moins de sucre chez le canephora, donc plus d'amertume et moins de matière à caraméliser ; et l'introgression de canephora dans les arabicas résistants s'accompagne d'une « pénalité qualité » mesurable dans le génome, seul endroit de la chaîne où une perte de tasse se rattache à un morceau d'ADN identifiable. Une même variété n'a pas la même tasse partout : un Geisha déçoit parfois, un Caturra à 1 400 m surprend.

      Yang et al. 2026, p. 3, 12-13 ; LC ch. 17

      L'altitude est un indice réel et un prédicteur insuffisant. Des cafés de 1 950 à 2 100 m l'emportent sur des cafés de 1 600 à 1 680 m en apparence, en arôme et en qualité globale, parce que chaque tranche de 100 m au-dessus de 900 m ajoute une dizaine de jours à la maturation ; mais la caféine et les CGA baissent avec l'altitude en Éthiopie et montent au Costa Rica, selon le cultivar, le climat local et l'orientation de la pente ; et au-delà de 2 000 m le stress froid déclenche une peroxydation des lipides qui fragilise le grain au stockage.

      Le paramètre réel est la température : la chaleur accélère la maturation et appauvrit les précurseurs, fait monter le butane-2,3-diol et le butane-1,3-diol avec les notes terreuses et vertes, quand le froid favorise l'éthanol, l'acétone, l'acidité et le fruit. L'ombrage est une correction thermique, pas une vertu : 30 à 50 % améliorent la tasse en zone chaude et basse, plus de 60 % font chuter floraison, rendement et CGA, et en altitude fraîche (Oporapa, Colombie) l'ombre dégrade parfum, acidité, corps et préférence.

      L'engrais se goûte : les formes ammoniacales de l'azote inhibent des enzymes du goût, le chlorure de potassium dégrade la tasse par accumulation de chlorure quand le sulfate et le nitrate sont neutres.

      Yang et al. 2026, p. 7-12 ; LC ch. 17

      Le traitement fait trois chimies, pas trois degrés d'une échelle. La voie sèche laisse plus d'analogues de CGA, donc plus d'amertume et d'astringence après cuisson, à côté du fruit qu'on lui vend ; la voie lavée donne plus de caféine, plus d'amertume et plus de corps, à rebours de la réputation de légèreté ; le honey produit des phénolamides qui lui sont propres, dont le N-caféoyltryptophane.

      La fermentation, opération de nettoyage pendant un siècle et demi, refaçonne le stock de précurseurs par les enzymes des levures et des bactéries lactiques, cellulases, pectinases, amylases, protéases, lipases ; la pectinase ramène une fermentation de 36-72 heures à 24 heures ; et les auteurs la qualifient de « boîte noire », faute de savoir comment température, pH et oxygène dirigent la succession microbienne. La torréfaction, enfin, n'est traitée dans aucune revue de la chaîne : la science publiée du goût s'arrête au grain vert, là où le métier de torréfacteur commence.

      L'eau, qui décide de l'extraction des acides et du rendu de l'acidité par sa dureté et son alcalinité, a sa planche (l'eau), et la mouture, qui règle la surface offerte et l'uniformité de l'extraction, celle des préparations.

      Yang et al. 2026, p. 12-14 ; LC ch. 16b et 17

      103L'extraction : Lockhart, 18 à 22 %, et ce qu'on en a fait

      Baies de canephora
      Baies de Coffea canephora. Photographie, Wikimedia Commons, voir la provenance.

      Ce qui arrive dans la tasse dépend de deux nombres qu'il ne faut pas confondre. Le rendement d'extraction est la part de la mouture sèche qui s'est dissoute. La concentration, ou TDS pour total dissolved solids, est la part du liquide qui est du café dissous.

      Les deux varient séparément, et c'est là tout le piège : on peut extraire beaucoup et diluer beaucoup. Une tasse peut donc être bien extraite et faible à la fois.

      Ernest Earl Lockhart croise ces deux nombres en 1957. Biochimiste formé au MIT, il dirige le Coffee Brewing Institute, organisme créé au début des années 1950 par la National Coffee Association et le Pan American Coffee Bureau. Son article, The Soluble Solids in Beverage Coffee as an Index to Cup Quality, en tire le Coffee Brewing Control Chart, un plan où chaque tasse occupe un point.

      La zone idéale ne sort pas d'un laboratoire mais de panels de consommateurs. Le café filtre préféré se situe entre 18 et 22 % d'extraction et entre 1,15 et 1,35 % de concentration ; l'institut tenait 1,0 à 1,5 % pour acceptable. Sous 18 %, la tasse est sous-extraite, herbe et cacahuète. Au-dessus de 22 %, elle vire à l'amer et à l'astringent.

      La Norwegian Coffee Association, puis plus tard la SCAA, reprennent le diagramme avec de petits décalages de la zone idéale.

      Lockhart, Coffee Brewing Institute Publication (1957) ; Lingle, The Coffee Brewing Handbook, SCAA (1996) ; Gagné, The Physics of Filter Coffee (2021), p. 2-3 ; Fresh Cup, Why the New Coffee Brewing Control Chart is a Big Deal (presse professionnelle)

      Gagné rappelle pourquoi le rendement moyen renseigne sur le profil : les composés ne s'extraient pas à la même vitesse, les acides et les sucres vite, les composés lents amers, métalliques ou astringents à la fin, si bien qu'au-delà de 28 % on aurait presque tout ce qui peut se dissoudre, et vers 15 % on manquerait de douceur et de complexité. Il ajoute trois nuances.

      Le rendement moyen cache l'uniformité : deux tasses à 20 % peuvent être l'une une extraction régulière de toutes les cellules, l'autre un mélange de cellules à 28 et à 15 %, et elles ne se ressemblent pas. La zone préférée a glissé vers le haut avec les torréfactions plus claires, les moulins et les cafés verts d'aujourd'hui, sous 19 % étant rarement décrit comme préféré et certains allant au-delà de 22 %, lui-même dépassant rarement 23,5 %. Et la concentration est affaire d'intensité, donc de goût personnel : l'espresso se boit entre 7 et 12 % à des rendements voisins.

      Rao a noté un optimum local de préférence vers 15 %, une zone détestée entre 15 et 18 %, puis une remontée. Le réfractomètre, qui déduit le TDS de l'indice de réfraction, a mis la mesure sur toutes les tables de dégustation, y compris dans les protocoles de formation.

      Gagné 2021, p. 3-5 ; Rao, The Coffee Roaster's Companion (2014) et Everything but Espresso (2016) ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 5

      Le diagramme de Lockhart a été refait en 2023. Guinard, Frost, Batali, Cotter, Lim et Ristenpart, au UC Davis Coffee Center, ont fait décrire des cafés filtre par des panels entraînés de douze personnes. Les mêmes cafés ont ensuite été notés par des consommateurs. Ces cafés couvraient une large plage de concentration, de rendement et de rapport café/eau.

      Ils publient dans le Journal of Food Science non pas un diagramme, mais deux. Le premier est sensoriel : il place les attributs (acide, amer, sucré, rôti, thé) dans le plan concentration/rendement. Le second est un diagramme de préférence : il montre les surfaces de réponse de deux segments de consommateurs, parce que ces deux groupes ne veulent pas la même tasse.

      Le résultat contredit l'idée d'une zone idéale unique. Les attributs et les préférences suivent des tendances plus compliquées que le rectangle de 1957. « Le bon café » n'est pas une chose singulière : il dépend du groupe de consommateurs à qui on le sert.

      Le rapport café/eau, que le diagramme original ne montrait qu'en filigrane, y devient un axe explicite.

      Guinard, Frost, Batali, Cotter, Lim, Ristenpart, Journal of Food Science 88 (2023), p. 2168-2177, 10.1111/1750-3841.16531 ; Fresh Cup (presse professionnelle)

      104Les instruments : ce que chacun mesure, et ce qu'il rate

      Le réfractomètre part d'un principe optique simple : la lumière est déviée quand elle traverse un liquide, et l'angle de cette déviation dépend de ce qu'il y a dedans. Une courbe de calibration convertit cet angle en pourcentage de solides dissous.

      Les premiers appareils de table réglés pour le café sont ceux de VST, de Vince Fedele aux États-Unis, à la fin des années 2000. Suivent Atago avec le PAL-Coffee au Japon, puis DiFluid en Chine dans les années 2020, à un dixième du prix. Ils lisent au centième de pour cent.

      Leur limite tient dans le mot calibration. Celle-ci suppose une composition chimique typique du café, et tous les cafés ne s'y conforment pas.

      Gagné le documente : les rendements qu'il calcule varient systématiquement selon l'origine. Les Kenya, les Burundi et l'Afrique en général extraient plus, jusqu'à 1,70 % de solides dissous contre 1,36 % pour un Panama préparé de la même façon. Et on ne sait pas trancher entre deux explications : ces grains contiennent-ils vraiment plus de solubles, ou leur composition fausse-t-elle la lecture ?

      D'autres choses faussent la mesure, plus banales : la température de l'échantillon, les huiles, les fines en suspension. D'où les consignes d'usage, qui ne sont pas des superstitions : laisser refroidir quinze minutes, filtrer, nettoyer le prisme, et remettre à zéro avant chaque lecture.

      Le conductimètre, lui, ne sert qu'à l'eau, et il faut savoir ce qu'il vaut. Il déduit les solides dissous de la conductivité électrique, par un rapport fixé arbitrairement à 0,5 ou 0,7 selon les marques. Il dépend fortement de la température, jusqu'à 20 % d'erreur si on ne la corrige pas, et il est précis à 30 % près.

      Surtout, il ne dit rien de l'alcalinité, qui compte plus que la dureté pour la tasse. Pour quelques euros, les kits de titration d'aquarium, ceux qui mesurent KH et GH, font mieux que lui.

      Gagné 2021, p. 35 (Wellinger, Smrke, Yeretzian 2017), p. 173-174 et p. 199-200 ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 5

      Comment mesurer objectivement à quel point un café est torréfié ? En regardant sa couleur, mais avec un appareil plutôt qu'avec l'œil.

      Le colorimètre envoie de la lumière proche infrarouge sur le grain ou la mouture, mesure ce qui revient, et convertit cette réflectance en un nombre.

      La référence est l'Agtron, de Reno au Nevada. Son modèle M-Basic sert de référence à la SCAA depuis 1995. Cette année-là, Carl Staub et l'association publient un jeu de huit disques de couleur, allant de 95, très clair, à 25, très foncé. Ces disques donnent au métier un étalon physique à comparer, et c'est ce qui a fait de l'Agtron la référence. Il lit sur l'échelle Gourmet, de 0 à 100.

      D'autres constructeurs ont chacun leur appareil, et surtout leur propre échelle.

      • Neuhaus Neotecle Colortest II, en Allemagne.
      • Probatla Colorette.
      • Lighttellsles CM-100 et CM-200, à Taïwan.

      Roastrite et Javalytics complètent la liste.

      Et voici le piège, qui coûte cher à qui l'ignore : ces échelles ne se convertissent pas exactement entre elles. Un protocole qui annonce « Agtron 58 en grain, 63 en moulu », ou « Colortest 85-95 en grain, 100-120 en moulu », n'est reproductible qu'avec l'appareil qu'il nomme. Le chiffre sans la marque ne veut rien dire.

      L'avantage de l'instrument est d'ôter la couleur au jugement de l'œil, qui dérive avec l'éclairage et avec la fatigue. Son inconvénient est de ne mesurer que la surface, ou la moyenne d'une mouture. Deux cafés de même couleur extérieure peuvent différer par leur développement intérieur, et c'est pour cela qu'on mesure les deux, grain et moulu, et qu'on lit l'écart entre les deux plutôt que chaque nombre séparément.

      Le grain vert, lui, a ses propres instruments, et chacun surveille un risque précis. L'humidimètre capacitif, chez Sinar ou Kett, doit rester sous 12,5 %. L'activité de l'eau, mesurée chez Rotronic ou Aqualab, doit rester sous 0,7 pour contenir l'ochratoxine, une toxine de moisissure. Et la densité en vrac approche l'altitude et la dureté du grain, ce qui guide la température d'enfournement.

      SCAA/Agtron, Roast Classification Color Disk System (1995) ; SCAA, Cupping Protocols (2004) ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 4 ; Yang et al. 2026, p. 15-16

      Le laboratoire a deux outils que la salle de dégustation n'a pas.

      Le premier est la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse, la GC-MS. Elle sépare les volatils du café, puis les identifie un à un. Elle dit ce qu'il y a dedans, pas ce qui compte. Pour le savoir, on branche un nez humain à la sortie de la colonne : c'est la GC-olfactométrie.

      Deux méthodes organisent ce reniflage. La dilution d'extrait aromatique, mise au point par Ullrich et Grosch en 1987, et le CharmAnalysis d'Acree en 1984, diluent l'extrait jusqu'à ce que l'odeur cesse d'être perçue. Le composé qui résiste le plus longtemps est celui qui pèse le plus. C'est ainsi qu'on est passé de mille composés à une trentaine d'odorants clés.

      Ses limites tiennent en trois points. Le coût, d'abord. Ensuite la préparation de l'échantillon, qui altère les volatils fragiles, les thiols en premier. Enfin son silence sur les non-volatils : ceux-là demandent la chromatographie liquide, la LC-MS, et sont restés les parents pauvres.

      Le second outil est le nez électronique, une batterie de capteurs à oxydes métalliques ou à polymères dont on traite la réponse par statistique. Gardner, Shurmer et Tan l'appliquent au café dès 1992. Il distingue des origines ou des degrés de cuisson, mais à une condition : rester à l'intérieur d'un jeu d'échantillons calibré.

      Hors de ce cadre, il décroche. Il dérive dans le temps, réagit à l'humidité, et doit être recalibré à chaque lot. Trente ans plus tard, il n'a trouvé aucune place dans le négoce, et la revue de 2026 ne le mentionne pas parmi les outils de la chaîne.

      Entre les deux, il y a les outils qui forment le nez humain. Le Nez du Café de Jean Lenoir range 36 arômes en quatre familles : enzymatique, brunissement des sucres, distillation sèche, défauts. Ce sont eux qui servent à l'épreuve olfactive du Q Grader. Le coffret coréen Scentone T100 en propose 100, et le coffret français de 48 flacons décrit plus haut suit encore une autre logique.

      Et depuis les années 2010, les fiches de dégustation sont devenues des applications : Tastify, Cropster Cup, l'application CVA de la SCA. Elles calculent, archivent et comparent les scores entre dégustateurs. Pour la première fois à grande échelle, l'écart entre jurys devient visible.

      Ullrich, Grosch, Z. Lebensm. Unters. Forsch. 184 (1987), p. 277-282 ; Acree, Barnard, Cunningham, Food Chemistry 14 (1984), p. 273-286 ; Gardner, Shurmer, Tan, Sensors and Actuators B 6 (1992), p. 71-75 ; Coffee Quality Institute, Q Grader Exams and Calibrations ; Yang et al. 2026, p. 14

      105Aujourd'hui

      La grille de 2004 n'est plus le standard. La SCA a d'abord interrogé 1 600 dégustateurs dans le monde. Elle a présenté une version bêta du Coffee Value Assessment à Portland, au Re:co Symposium et au Specialty Coffee Expo, du 19 au 23 avril 2023. Le système a ensuite été testé en Amérique latine et en Europe, puis adopté comme standard officiel le 5 novembre 2024.

      Il tient en trois documents : SCA 102-2024 pour la préparation des échantillons et la mécanique de dégustation, 103-2024 pour l'évaluation descriptive, 104-2024 pour l'évaluation affective.

      Ce que le CVA change tient dans un geste : il sépare ce que la grille de 2004 mélangeait. Quatre évaluations distinctes, au lieu d'une note qui faisait tout à la fois.

      • Physiquel'état du vert : couleur, humidité, défauts, calibre.
      • Descriptivesans jugement de valeur. On note l'intensité de la fragrance, de l'arôme, de la saveur, de l'arrière-goût, de l'acidité, de la douceur et du toucher, sur une échelle de 1 à 15. On coche ensuite des descripteurs dans des listes « check all that apply ».
      • Affectivece que le dégustateur aime, et rien d'autre.
      • Extrinsèquece qui ne se goûte pas : origine, ferme, altitude, variété, traitement, certifications.

      L'affective note huit sections : fragrance, arôme, saveur, arrière-goût, acidité, douceur, toucher, impression générale. L'échelle est hédonique, de 1 à 9, où 5 est neutre. Elle remplace l'échelle de 6 à 10, qui commençait à « bon » comme si tout café l'était forcément.

      Le score sur 100 s'obtient par la formule 0,65625 × (somme des huit sections) + 52,75. On en retranche des retenues pour bols non uniformes et bols défectueux, et on arrondit au quart de point. Huit 9 donnent 100, huit 5 donnent 79, et le plancher est 58.

      Le seuil de 80 subsiste donc, mais il a changé de nature. Il n'est plus une définition : il correspond à un dégustateur qui apprécie un peu plus que neutre.

      SCA, communiqué du 5 novembre 2024 ; Daily Coffee News, 5 novembre 2024 ; SCA Standard 104-2024, formule reprise par le calculateur officiel sca.coffee/cuppingscore ; Perfect Daily Grind, avril 2023 ; MTPak Coffee, septembre 2023

      Ce qui a bougé ces dernières années tient en quelques dates. Le Q Grader est passé sous la SCA le 1er octobre 2025, avec un délai de conversion au 31 décembre 2025. La Cup of Excellence a fêté ses 25 ans en 2024. La chimie de la bouche a enfin ses premiers résultats (Ohio State, 2021-2023). Le diagramme d'extraction a été refait (2023). Le défaut pomme de terre a une cause mécanique expérimentale (2025).

      Et la synthèse de Yang et ses coauteurs (2026) porte sur 12,48 millions d'hectares récoltés en 2024, pour 11,28 millions de tonnes. Elle donne le chiffre qui commande tout le reste : 54,6 % de prix par point.

      Elle donne aussi la liste de ce qu'on ignore encore.

      • Précurseursles voies de biosynthèse sont peu explorées.
      • Chaleurles seuils thermiques par cultivar ne sont pas établis.
      • Ombrageses mécanismes restent corrélatifs, c'est-à-dire qu'on observe un lien sans savoir par quoi il passe.
      • Fermentationune boîte noire.
      • Non-volatilsnégligés par la recherche.

      Aucun de ces travaux ne dit comment fabriquer un point de score à coup sûr. Ce qui reste, comme seul instrument de décision fiable, est une mouture, de l'eau chaude et une cuillère.

      Daily Coffee News, 25 avril 2025 ; Global Coffee Report 2024 ; Yang et al. 2026, p. 1-2 et 14 ; LC ch. 17
      La table tournante de dégustation, trois pieds et demi de diamètre
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      L'évolution d'une tasse de café : les opérations qui séparent la graine de la tasse
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      Fleurs de caféier
      Fleurs de caféier à La Réunion. Leur odeur de jasmin est l'une des rares notes florales dont la référence sensorielle (lexique WCR 2.0, 2017) rejoint la plante elle-même. Photographie, voir la provenance.
      Dans le vert (arabica)TeneurCe que la cuisson en fait
      Saccharose7,3-11,4 % secconsommé : caramélisation, Maillard, mélanoïdines
      Acides chlorogéniques13,6 mg/fruit (canephora 16,9)lactones amères, puis phénylindanes ; acide quinique
      Lipides7-17 % sec, 1/5 de diterpènescorps, support des volatils ; s'oxydent au stockage
      Caféine0,9-1,5 % secstable ; une part de l'amertume
      Trigonelline~1 % secdégradée à 50-80 % : niacine, pyridines
      Acides aminés, protéinesazote de Maillard ; pyrazines, Strecker
      Polysaccharidestrame des mélanoïdines (jusqu'à 25 % de la matière sèche de la tasse)
      Acides citrique, malique, phosphoriquecitrique baisse, quinique et acétique montent
      Yang et al. 2026, p. 3-5, 12 ; Moreira et al. 2012 ; Frank et al. 2007 ; RSC 2019
      AcideRappelleOù on le trouveOrigine
      Phosphoriquebulle de sodaKenyaminéral
      Citriquecitron vertlavés d'Éthiopie, Amérique centralefruit
      Maliquepomme vertelavés du Burundi, Rép. dominicainefruit
      Lactiquebeurre, onctuositénatures du Brésilfermentation
      Acétiquevin, vinaigrenatures du Harrarfermentation
      Quiniqueâpre, amercuissons foncées, canephora, tasse froidedégradation des CGA
      document de formation professionnelle, l'acidité dans le café, p. 3
      ProtocoleSCAA 2004Formation pro (France)
      Dose8,25 g / 150 mL (± 0,25)8,25 g / 150 mL (± 0,25)
      Bols53
      Eau125-175 ppm, 93 °C50-150 ppm, 93 °C (90-95)
      Torréfaction8-12 min, Agtron 58/63, repos 8-24 h8-12 min, Neuhaus 85-95 / 100-120, repos 8 h min.
      Infusion4 min, casse en 3 gestes, écumage4 min, casse en 3 gestes
      Saveur, arômes71 °C71 °C (8-10 min)
      Acidité, corps70-60 °C71-60 °C, 2-3 passages
      Douceur, uniformité, propretévers 37 °Cpar bol, sur 3
      Notation10 attributs, 6-10, défauts −2/−4 par bol9 critères sur 10, odeurs et arômes × 1,5
      SCAA, Cupping Protocols (2004, rév. 2015) ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 3-7
      DéfautMarqueurCause établiePreuve
      Rio, phénol2,4,6-trichloroanisole, 1-100 ppb ; seuil 8 ppt (nez), 1-2 ppt (bouche)champignons et bactéries sur cerises récoltées humides ; chlorophénolsrevue par les pairs (1990)
      Pomme de terre2-isopropyl-3-méthoxypyrazineentérobactéries ; punaise Antestia ou blessure de la cerisepairs (2018, 2025), cause disputée
      Fermenté, suracide acétique, éthanoldélai cueillette-dépulpage, fermentation longue ou chaude, eau salepresse professionnelle
      Moisi, terreuxmoisissures, ochratoxine Aséchage interrompu, stockage > 12,5 % d'humidité, aw > 0,7pairs (Yang 2026)
      Papier, bois, sachexanal, méthionaloxydation des lipides ; séchage < 10 % ; quakerspairs (Yang 2026)
      Spadone et al. 1990 ; Ndayambaje et al. 2018 ; Int. J. Fruit Science 2025 ; Perfect Daily Grind 2018 ; Yang et al. 2026, p. 15-16
      FormulaireDepuisCe qu'il noteForceLimite
      COB (Brésil)1917défauts sur 300 g ; tasse soft/rio, fine/badrapide, reproductiblene décrit rien
      SCAA 2004200410 attributs, 6-10, −2/−4 par boléchelle mondiale, seuil 80mêle description et préférence, scores compressés
      Cup of Excellence19998 attributs 0-8 + 36 ; seuil 86jurys calibrés, 4 toursconçu pour classer, pas pour acheter
      Formation pro (France)années 20109 critères, nez × 1,5, périmètre géographiquefin à l'intérieur d'une origineincomparable entre origines
      CVA (SCA)2023-2024physique, descriptif (1-15, CATA), affectif (1-9 × 8), extrinsèquesépare « c'est » et « j'aime »quatre fiches, formation à refaire
      sources citées dans le texte
      InstrumentMesurePrincipeMarques citéesLimite
      RéfractomètreTDS de la boisson (%)indice de réfraction + calibrationVST, Atago, DiFluidcomposition, température, fines
      ConductimètreTDS de l'eau (ppm)conductivité × 0,5-0,7stylos EC± 30 % ; muet sur l'alcalinité
      Colorimètredegré de torréfactionréflectance proche infrarougeAgtron, Neuhaus, Probat, Lighttellséchelles non convertibles ; surface seulement
      Humidimètre, aw-mètreeau du vertcapacitance ; équilibre de vapeurSinar, Kett, Rotronicseuils 12,5 % et 0,7
      GC-MS, GC-Ovolatils, odorants clésséparation, masse, nezlaboratoirescoût ; non-volatils absents
      Nez électroniqueempreinte volatilecapteurs à oxydes métalliquesprototypes depuis 1992dérive, humidité, recalibration
      Coffrets d'arômesmémoire du nezflacons de référenceLe Nez du Café (36), Scentone (100), Olfactorium (48)pédagogique, pas une mesure
      Gagné 2021 ; SCAA 1995 et 2004 ; Gardner et al. 1992 ; CQI
      • avant 1900Cafés jugés sur l'apparence du grain (Ukers 1922)
      • 1917La Bourse de Santos classe par la tasse
      • 1922Ukers décrit le cup test : dose pesée, croûte, crachoir
      • 1957Lockhart, Coffee Brewing Control Chart, 18-22 %, 1,15-1,35 %
      • 1986Lingle, The Coffee Cupper's Handbook
      • 1990Spadone et al. : le rio, c'est le TCA
      • 1992Blank, Sen, Grosch : 13 odorants clés
      • 1995Première roue des arômes SCAA
      • 1999Première Cup of Excellence, Brésil
      • 2004Grille et protocole SCAA ; lancement du Q Grader
      • 2007Hofmann et Frank : lactones et phénylindanes
      • 2016Lexique WCR (110 attributs) et nouvelle roue
      • avr. 2023CVA en version bêta, Portland
      • 2023Nouveau diagramme d'extraction, UC Davis
      • 5 nov. 2024Le CVA remplace la grille de 2004
      • 1er oct. 2025Le Q Grader passe sous la SCA
      sources citées dans le texte
      Planche IX

      Les process, du fruit au grain vert

      Entre la cerise cueillie et le grain vert, tout ce qu'on enlève et tout ce qu'on laisse travailler : la voie sèche, la voie lavée et le point de lavage, le honey et ses couleurs, le wet hulled indonésien, le moussonné, le séchage ; puis les fermentations d'aujourd'hui, anaérobie et SIAF, macération carbonique, micro-oxygénation (MOX), levures sélectionnées, choc thermique, lactique, co-fermentation et infusion, avec ce que la science a mesuré, ce que les règlements autorisent, et ce que personne n'a encore prouvé. Chaque chiffre porte son niveau de preuve : article revu par les pairs, institut national, presse professionnelle, document d'exportateur ou page commerciale.

      106À quoi sert un process

      Vue éclatée d'une cerise de café en six couches, de la peau rouge aux deux grains verts
      Vue éclatée Les six couches que les process séparent, de la peau au grain vert : exocarpe, pulpe, mucilage, parche, pellicule argentée, grain. Chaque procédé décide où l'on coupe et combien on garde : le lavé retire tout jusqu'à la parche, le nature garde tout et fait sécher le fruit entier, le honey garde le mucilage. Composition numérique de Marco De Sousa Rosa, 2026 · © PXL Roasters
      Coupe légendée d'une cerise de café
      La coupe de la cerise : peau, pulpe, couche de pectine, parchemin, tégument et grain.Y tambe · CC BY-SA 3.0

      Le café est une drupe, c'est-à-dire un fruit à noyau, de dix à quinze millimètres. Quatre couches emboîtées : une peau, une chair sucrée, une enveloppe dure couleur paille, la parche, et au centre deux graines. Ce sont ces deux graines qu'on boira. Tout le reste doit partir.

      Récoltée mûre, la cerise est gorgée d'eau et de sucre, sous un climat chaud. Autrement dit, c'est un milieu de culture idéal, et elle pourrit en un ou deux jours. Le producteur n'a donc pas d'abord un problème de goût, il a un problème de conservation : transformer une matière vivante et périssable en une graine sèche et stable. Cette graine devra attendre des mois en entrepôt, puis traverser un océan. Un process, c'est la réponse à cette contrainte.

      La disproportion entre ce qu'on récolte et ce qu'on vend est considérable. Coste chiffrait en 1955 le rapport entre cerises récoltées et café marchand entre cinq et sept pour un chez l'arabica. L'Organisation internationale du café descend plus bas encore : la cerise ne livre que 1 à 5 % de sa masse dans le café effectivement bu.

      Sur la voie lavée, environ 80 % de la masse part en sous-produits dès la transformation, le mucilage seul comptant pour quelque 22 kilos par 100 kilos de cerises. Traiter le café, c'est donc aussi, et d'abord en tonnage, produire des déchets (voir ce qu'on jette).

      Coste, Les caféiers et les cafés dans le monde (1955) ; ICO, rapport sur les sous-produits ; LC ch. 17b

      Le choix de la méthode n'a presque jamais été esthétique. Il a été dicté par ce qu'on avait sous la main : de l'eau courante ou pas, un climat sec à la récolte ou une saison des pluies, de la place pour étendre, et surtout de la trésorerie. L'Éthiopie et le Yémen ont séché le fruit entier parce qu'ils avaient du soleil, de l'air sec et pas d'eau à gaspiller ; l'Amérique centrale a lavé parce qu'elle avait des rivières, des dénivelés et un marché d'exportation qui exigeait de la régularité ; l'Indonésie a inventé un procédé qui n'existe nulle part ailleurs parce qu'il y pleut presque toute l'année ; le Brésil a industrialisé une voie intermédiaire quand il a eu les machines. Le goût est arrivé après : un effet secondaire qu'on a subi, puis nommé, puis revendiqué, et enfin piloté.

      LC ch. 17b ; Coste 1955 ; Thurber, Coffee from Plantation to Cup (1881)

      107Trois siècles de gestes

      • 1690s-1710sJava : la VOC fait sécher les cerises au soleil puis piler ; La Roque (1716) décrit au Yémen le séchage du fruit entier sur les terrasses et la vente de l'écorce, le qishr.
      • 1732La Roque, Traité historique du café : le fruit séché « se pile dans des mortiers de bois » pour en séparer la fève.
      • 1780s-1840sAntilles et Amérique centrale : premières pulperies hydrauliques, cuves de fermentation en maçonnerie, lavage en canaux. Laborie (1798) décrit la voie humide de Saint-Domingue.
      • 1881Thurber décrit à Ceylan et à Java le dépulpeur à disque (Walker), les cuves, le séchage sur barbacues et les décortiqueurs Gordon.
      • 1894Walsh, Coffee: its History, Classification and Description, compare voie sèche brésilienne et voie humide centraméricaine.
      • 1900-1930Dépulpeurs Gordon, Guardiola (séchoir rotatif, Guatemala, 1872), décortiqueurs Engelberg et O'Krassa ; Pinhalense fondée en 1949 au Brésil.
      • 1955Coste : la voie humide tue le scolyte, la voie sèche le multiplie sur les aires ; le choix du process est aussi sanitaire.
      • 1980s-1990sCenicafé, Colombie : BECOLSUB puis Ecomill, démucilaginage mécanique avec 90 % de charge polluante en moins.
      • 1990-1991Brésil : cereja descascado après la dissolution de l'Institut brésilien du café ; Pinhalense crédité de la première machine.
      • 2013Cenicafé publie le Fermaestro, cône qui objective le point de lavage.
      • 2014Lallemand lance la première levure sélectionnée pour le café, Lalcafé Oro.
      • 2015Saša Šestić gagne le championnat du monde de barista avec un lot colombien en macération carbonique.
      • 2017-2019Micro-oxygénation (MOX) au Nicaragua puis en Colombie, avec l'auteur de ce site.
      • 2020-2022Hadj Salem (CIRAD) mesure le transfert d'arômes du milieu vers la fève ; Vale et al. mesurent une cuve anaérobie brésilienne.
      • 2023-2024Cup of Excellence interdit tout ajout étranger (levures et mosto autorisés) ; la SCA autorise tout ajout antérieur au café vert ; Best of Panama disqualifie quatre cafés infusés.
      • 2025Cenicafé compare cuve ouverte et cuve hermétique sur 192 heures ; de Abreu compare deux levures sur quatre variétés.
      La Roque 1716 et 1732 ; Laborie, The Coffee Planter of Saint Domingo (1798) ; Thurber 1881 ; Walsh 1894 ; Coste 1955 ; Ukers 1922, chronologie p. 725-737 ; publications citées plus bas

      108La voie lavée, mesurée une fois

      On dépulpe la cerise le jour de la récolte entre un tambour et une contre-pièce réglés pour arracher peau et chair sans écraser la graine. Il en sort du café en parche enrobé d'une couche gluante, le mucilage, que l'eau seule n'enlève pas. On le laisse en cuve quelques dizaines d'heures : des levures et des bactéries s'installent dans ce milieu sucré, dégradent la pectine qui tient le mucilage, et la couche se décroche.

      On lave à grande eau, on sèche. Le seul jeu de données complet et publié sur cette séquence vient d'essais au Yunnan, à 1 300 mètres : sur café simplement dépulpé, la fermentation standard dure 36 à 48 heures, prolongée à 84 ; sur café passé en démucilagineuse mécanique, 12 heures, prolongée à 72. La température de la masse part d'environ 15 °C et redescend vers 11 à 13 °C. Le pH part de 6,0-6,5 et descend jusqu'à environ 4,0. La flore dominante est faite de bactéries lactiques du genre Leuconostoc (pseudomesenteroides, mesenteroides, holzapfelii), Lactococcus lactis prenant le dessus dans les lots démucilaginés. Trempage 24 heures, séchage sous 12 %.

      Zhang, De Bruyn, Pothakos, Contreras, Cai, Moccand, Weckx et De Vuyst, Frontiers in Microbiology 10:2621 (2019), niveau solide

      La descente du pH de 6,5 à 4,0 est l'événement central de la cuve : le milieu s'acidifie parce que les micro-organismes fabriquent des acides organiques, et cette acidification est à la fois ce qui décolle le mucilage et ce qui empêche les indésirables de s'installer, exactement comme dans un yaourt. Une fermentation qui n'acidifie pas est une fermentation qui dérive. Les effets sensoriels sont mesurés, pas racontés : la fermentation prolongée augmente le fruité et l'acidité et diminue céréale et floral ; le dépulpage, comparé au démucilaginage, donne plus de fruité et moins d'humus et de terreux ; le trempage final de 24 heures augmente l'intensité globale, diminue l'épicé, et atténue les effets de la fermentation qui l'a précédé. Une étape peut donc effacer une partie du travail de l'étape d'avant.

      Zhang et al. 2019 ; LC ch. 17b

      La fermentation peut se conduire à sec ou sous eau. À sec, en cuve ouverte, avec le mucilage seul, elle est plus rapide et plus chaude, parce que rien n'évacue la chaleur que les micro-organismes dégagent ; sous eau, plus lente et thermiquement tamponnée. La fourchette de 12 à 18 heures citée pour la version sous eau vient de relais colombiens non institutionnels. Quant à la règle « plus c'est haut et frais, plus la fermentation est longue », elle est cohérente avec ce qu'on sait de l'effet de la température sur l'activité microbienne, universellement enseignée, et aucune étude ne la quantifie : les essais du Yunnan sont mono-altitude.

      LC ch. 17b, d'après la recherche externe du 12 août 2026 ; absence de courbe publiée durée/altitude

      109Savoir quand c'est fini : le Fermaestro

      Cenicafé, le centre de recherche du café colombien, a mis au point un cône tronqué percé qu'on remplit de café en fermentation et qu'on plonge dans la cuve : tant que le mucilage enrobe les grains il les tient écartés ; à mesure qu'il est dégradé, les grains se serrent et le niveau descend ; quand il atteint un repère, le point de lavage est atteint.

      Sans instrument, les fermentations observées sur le terrain montaient jusqu'à 72 heures ; avec le Fermaestro elles se tiennent entre 11 et 20 heures. L'appareil est donné comme exact dans 97,1 % des essais, le café associé notant en moyenne 81,6 points. Ces nombres ne décrivent pas un gain de productivité mais des fermentations qui duraient trois à six fois plus longtemps que nécessaire, parce que personne ne savait dire quand s'arrêter.

      Une suite publiée en 2023 teste des dégradations de mucilage de 25, 50 et 75 % et des surfermentations volontaires de 2, 4, 6 et 8 heures au-delà du point de lavage.

      Peñuela-Martínez, Pabón et Sanz-Uribe, Avances Técnicos Cenicafé n° 431 (2013) et n° 554 (2023), lus en résumés secondaires ; Cenicafé, Fermentation 9(11):976 (2023)

      110Le démucilaginage mécanique

      Le principe remplace la fermentation par la friction : le café en parche passe dans une machine qui arrache le mucilage par abrasion, avec très peu d'eau. Cenicafé a développé dans les années 1980-1990 l'ensemble BECOLSUB puis l'Ecomill : environ 90 % de charge polluante en moins dans les eaux rejetées, et une économie de l'ordre de 35 000 litres d'eau pour 1 000 kilos de café traité.

      Un constructeur privé annonce 0,2 litre d'eau par kilo de cerise et 95 % de mucilage retiré, chiffre de page produit. La leçon oubliée : les premières machines, conçues d'abord pour le canephora, abîmaient le grain ; la friction mal réglée blessait parche et amande et les blessures produisaient des goûts fermentés parasites. Une technologie faite pour la propreté a traîné vingt ans une réputation de dégradation de la tasse, jugée sur ses premières mises en œuvre.

      Cenicafé, BECOLSUB et Ecomill (institut, niveau solide) ; Penagos, page constructeur (niveau faible) ; LC ch. 17b

      111Le Kenya et le trempage

      Dépulpage, fermentation de 24 à 72 heures, lavage, puis un trempage supplémentaire de 12 à 24 heures en eau propre : on parle de double fermentation, ce qui est abusif, la seconde phase étant surtout un trempage. La justification revendiquée est l'élimination des derniers résidus de mucilage et des sous-produits de la première fermentation, d'où la clarté et l'acidité des cafés kényans, ce qui est cohérent avec ce que les essais du Yunnan mesurent sur le trempage.

      L'origine rapportée par la presse et les négociants est plus prosaïque : le trempage serait né comme moyen de stocker le café lavé en attendant que de la place se libère sur les aires de séchage. Une contrainte de logistique produit un geste, le geste un goût, le goût une signature nationale.

      Presse professionnelle et négociants, niveau moyen ; Zhang et al. 2019 pour l'effet du trempage ; LC ch. 17b

      112La voie sèche, la plus ancienne et la plus difficile

      On ne dépulpe pas : on étale la cerise entière et on la sèche avec sa peau, sa chair et son sucre jusqu'à ce que l'ensemble devienne une coque cassante qu'on décortiquera plus tard. Pendant tout ce temps, le grain baigne dans un fruit qui fermente lentement et dont les composés migrent vers l'amande. La durée rapportée est de trois à six semaines, parfois deux à quatre pour atteindre 10 à 12 % d'humidité.

      Sur lits surélevés, dont l'Éthiopie a fait un standard, les valeurs citées sont de 10 à 15 kilos par mètre carré en couche de un à deux centimètres, retournés toutes les 30 à 60 minutes les premiers jours : une couche de l'épaisseur d'un doigt, sur laquelle on passe la main toutes les demi-heures du lever au coucher du soleil pendant des semaines. Ces valeurs ne viennent que de glossaires de négociants ; le principe du retournement fréquent, lui, est documenté comme mesure anti-moisissure.

      Dans le sud-ouest éthiopien, un séchage au soleil prend huit jours, un tunnel solaire quatre, un séchoir artificiel 30 heures après pré-séchage, pour amener la parche à 11,5 % ; les lots semi-lavés séchés au soleil ou en tunnel atteignent le grade Q1.

      Firdissa et al., Journal of Food Quality (2022), art. 9184374, résumé ; glossaires de négociants pour les lits (niveau moyen) ; LC ch. 17b

      Le vrai sujet du naturel est le risque. Un fruit entier qui sèche lentement dans un climat où l'humidité relative remonte chaque nuit est un milieu de culture. La sur-fermentation produit les stinkers, grains isolés au goût vinaigré et putride, invisibles au tri, parfois cinq dans un sac, et qui suffisent à contaminer la tasse d'un lot entier ; la moisissure s'installe si la couche est trop épaisse, le retournement trop rare ou le séchage trop lent ; le séchage à même le sol ajoute la ré-humidification par capillarité et les contaminations telluriques.

      Coste ajoutait un argument sanitaire : la voie humide tue le scolyte, la voie sèche le multiplie sur les aires de séchage. Le naturel n'est pas un process paresseux ; c'est celui qui demande le plus de surveillance pour le moins de matériel. Au Yémen, le séchage de la cerise entière sur les toits en terrasse est un consensus, mais durées, épaisseurs et taux d'humidité ne viennent que de pages de torréfacteurs : description ethnographique, jamais donnée technique.

      Coste 1955, p. 285-288 (Vayssière) ; LC ch. 17b ; absence de source sérieuse sur les paramètres yéménites

      113Honey : les couleurs ne sont normées nulle part

      On dépulpe comme pour un lavé, mais on ne fait pas fermenter en cuve et on ne lave pas : on sèche directement avec tout ou partie du mucilage, dont le sucre brunit lentement, d'où le nom de miel. L'origine documentée est brésilienne : le cereja descascado apparaît après la dissolution de l'Instituto Brasileiro do Café en 1990, Pinhalense étant crédité de la première machine en 1991 ; le Costa Rica a ensuite popularisé le vocabulaire des couleurs par ses micro-moulins.

      L'explication par les restrictions d'eau après le séisme de 2008 n'a que des sources commerciales. Point capital et contre-intuitif : white, yellow, red, black ne sont définis par aucune instance, ni la SCA, ni un institut, ni un cahier des charges. Les pourcentages colportés, 10 % de mucilage pour le white, 25 pour le yellow, 50 pour le red, 75 à 100 pour le black, varient d'une source à l'autre.

      L'importateur Cafe Imports le formule le plus clairement : certains moulins laissent 100 % du mucilage sur tous leurs lots et obtiennent les quatre couleurs en modifiant uniquement le séchage, ombrage, épaisseur, durée. La couleur raconte la cuisson, pas la recette : deux cafés étiquetés red honey peuvent relever de deux procédés distincts.

      Pinhalense ; Cafe Imports, glossaire Honey process ; LC ch. 17b

      La recherche commence à donner des repères. Un travail chinois de 2025 identifie un optimum de 75 à 80 % de rétention de mucilage pour la richesse en composés volatils, les bactéries étant plus actives quand il reste peu de mucilage et les champignons quand il en reste beaucoup. Sur canephora honey, des conditions de départ chiffrées : pH 6,7-6,8, 26 °C, 10 ± 1,5 °Brix, descente jusqu'à pH 4,3 ± 0,3. Cenicafé fabrique du honey par un autre chemin, la dégradation contrôlée du mucilage à 25, 50 ou 75 %, définition par la fermentation et non par la mécanique.

      Une catégorie commerciale unique recouvre donc au moins trois manières d'obtenir le résultat, alors que le honey fabrique des molécules propres, les phénolamides, que ni le lavé ni le naturel ne produisent (voir la tasse).

      Food Chemistry: X (2025), résumé ; Food Chemistry (2023) sur canephora honey ; Cenicafé, Avances Técnicos n° 554 (2023) ; Yang et al. 2026 pour les phénolamides

      114Wet hulled, giling basah

      En Indonésie, on dépulpe, on fait fermenter brièvement, on sèche partiellement en parche, puis on décortique alors que le café est encore franchement humide, ce qu'aucun autre pays ne fait ; le grain nu, mou, gonflé, finit de sécher à l'air libre. La parche ne se casse pas, elle se déchire. Deux raisons matérielles, sans rapport avec le goût : le climat, 70 à 90 % d'humidité relative toute l'année et de l'ordre de 2 000 millimètres de pluie, où sécher en parche prendrait des semaines pendant lesquelles les moisissures s'installeraient, alors que le grain nu sèche deux à trois fois plus vite ; et la trésorerie, le producteur vendant en quelques jours à un collecteur qui reprend le séchage au lieu d'immobiliser sa récolte des semaines. C'est une technique de survie économique.

      Lynch, Perfect Daily Grind, 21 octobre 2015 ; Marsh, Review of the Aceh Coffee Industry (2006) ; Hoffmann, The World Atlas of Coffee, 2e éd. (2018) ; LC ch. 17b

      Sur le giling basah indonésien, les sources se contredisent frontalement sur un point précis : à quel taux d'humidité décortique-t-on ?

      • 30 à 35 % pour la Specialty Coffee Association of Indonesia en 2008, Marsh en 2006 et Hoffmann en 2018 ;
      • 30 à 40 %, ou 35 à 40 %, chez les négociants Sucafina et DRWakefield ;
      • 30 à 50 % dans diverses sources commerciales ;
      • et 20 à 24 % chez Lynch.

      Le dernier écart est trop grand pour être une simple imprécision. D'une source à l'autre, le grain qu'on décortique n'est pas dans le même état. Et c'est la description de Lynch qui est la plus détaillée du terrain, parce qu'elle vient d'une observation sur place. La voici en entier.

      • Fermenterune nuit, en cuve de béton ou en sacs de riz plastiques.
      • Laver, puis sécher en parchedeux à trois jours, pas davantage : on s'arrête bien avant que le café soit sec.
      • Décortiquerle décorticage se fait à haute friction, sur parche semi-sèche.
      • Finir le séchage sur grain nujusqu'à 12-13 %, au soleil le jour, ensaché à l'intérieur la nuit.

      Ce dernier détail compte plus qu'il n'en a l'air : ensaché au chaud pendant la nuit, le grain continue de fermenter. La méthode prolonge donc la fermentation sans le dire.

      Le résultat est reconnaissable entre tous. Le grain vert est bleu-vert à opale, gonflé, irrégulier, poreux. En tasse : un corps sirupeux et lourd, une acidité très basse, peu de sucrosité, des notes terreuses, boisées, herbacées, parfois moisies.

      Le défaut signature porte un nom, kuku kambing, l'ongle de chèvre : une fente en forme de sabot, causée par l'écrasement du grain encore mou au décorticage.

      Deux réserves pour finir. Le mécanisme avancé, l'exposition directe de l'amande aux micro-organismes une fois la parche retirée, est plausible et revendiqué, mais il n'a pas été mesuré. Et l'origine historique du procédé, qu'on fait remonter tantôt à la VOC, tantôt au XIXe siècle, tantôt à l'Aceh des années 1970, ne repose que sur des blogs commerciaux.

      Lynch 2015 ; Marsh 2006 ; Hoffmann 2018 ; Zhang et al. 2019 pour l'effet du dépulpage sur les notes terreuses ; LC ch. 17b

      115Le moussonné, un accident devenu exigence

      Sur la côte de Malabar, on prend du café déjà sec, trié en grades A ou AA, et on l'étale en couches de dix à quinze centimètres. Le lieu n'est pas un séchoir mais son contraire : de grands hangars ouverts aux vents de la mousson de sud-ouest, de juin à septembre. On ratisse toutes les trois heures environ, pour que tout le tas prenne l'air humide et pas seulement la surface.

      Ces vents sont saturés d'eau. Au lieu de continuer à sécher, le grain remonte donc à 14 ou 15 % d'humidité en une dizaine de jours. Le cycle complet, avec ses ensachages et désensachages répétés, dure douze à seize semaines, jusqu'à ce que le grain vire au jaune paille, entre 13 et 14,5 % d'humidité. Tout le procédé consiste à ré-humidifier, lentement et sous contrôle, un café qu'on avait séché.

      Le produit est protégé par une indication géographique du Karnataka. Sa documentation officielle n'a pas pu être consultée directement, ce qui laisse les valeurs ci-dessus sans source institutionnelle.

      Reste le récit, qui circule partout. Six mois de traversée à la voile auraient humidifié et décoloré le café ; puis les acheteurs européens auraient refusé le café « normal » arrivé par vapeur, en réclamant le goût qu'ils connaissaient. On le retrouve mot pour mot dans les catalogues, et il n'est adossé à aucune source primaire : ni correspondance de négociant, ni registre, ni rapport administratif. Hypothèse séduisante, non vérifiée.

      Son voisin l'Old Brown Java, vieilli deux à trois ans en entrepôt exposé aux mêmes vents, est encore plus mal loti : il n'a que des pages de torréfacteurs.

      document de formation professionnelle, le café moussonné, p. 2-3 ; indication géographique indienne (non consultée) ; LC ch. 10 et 17b

      116Le séchage, un plancher et un plafond

      Des essais brésiliens comparent un séchage solaire, huit à dix jours pour arriver autour de 11 % d'humidité, et un séchage mécanique qui fait le même travail en 24 heures. La condition est de tenir la température de la masse sous 40 °C.

      Le dispositif est entièrement pensé pour que l'air atteigne tout le café, et pas seulement le dessus du tas : colonnes de sept centimètres alternées avec des vides, flux d'air inversé toutes les dix minutes, phase statique jusqu'à environ 30 % d'humidité puis phase dynamique.

      La grandeur qui compte n'est pas le taux d'humidité mais l'activité de l'eau. C'est la part de l'eau qui reste réellement disponible pour un micro-organisme, notée de 0 à 1. Un grain peut contenir de l'eau sans qu'elle soit utilisable, et c'est cette eau-là que les moisissures vont chercher. Tous les traitements testés descendent sous 0,6, et sous 0,5 la croissance microbienne est empêchée.

      Le reste des mesures découle de là. Le séchage mécanique réduit de 38 à 44 % les champignons filamenteux. L'ochratoxine A reste partout sous 2,5 µg/kg. Les lots mécaniques notent 80 à 81 points contre moins de 80 en solaire, avec des phénols totaux de 3,24 contre 2,20 g d'équivalent acide gallique pour 100 g. La première fonction d'un séchage réussi est sanitaire, et la note en tasse suit.

      Abreu, Lorenço, Machado, Silva, de Azevedo et Carvalho, Foods 14(9):1463 (2025), niveau solide

      Cibles : l'ICO donne 8 à 12,5 % d'humidité, la pratique commerciale vise 10 à 12 %, et le stockage demande une activité de l'eau sous 0,65. Sur parche, la température maximale est de 40 °C, 42 tolérés par certains. Au-delà, l'embryon est endommagé et la parche fendue.

      La borne basse, elle, s'oublie toujours. Sous 10 % d'humidité, à activité de l'eau proche de 0,4, le café n'est pas mieux protégé : il est plat et éventé. Trop sec n'est donc pas plus sûr, c'est seulement moins bon.

      Deux accidents symétriques encadrent la fenêtre. Sécher trop vite produit le case hardening : la surface se referme, le cœur reste humide, l'eau ne sort plus. La facture arrive plus tard, en fentes au décorticage ou à la torréfaction. Sécher trop lentement en humidité élevée produit l'accident inverse, moisissures, poches acides et stinkers.

      ICO ; Yang et al. 2026, p. 15-16 ; Abreu et al. 2025 ; LC ch. 17b

      117Anaérobie et SIAF : personne ne chasse l'air

      Une cuve fermée, polyéthylène ou inox, avec un barboteur ou une valve unidirectionnelle : le gaz carbonique sort, l'air n'entre pas. C'est tout le dispositif.

      Ce qu'on appelle fermentation anaérobie n'est presque jamais une anaérobie imposée. La littérature parle de self-induced anaerobic fermentation, SIAF, c'est-à-dire une absence d'oxygène qui s'installe d'elle-même : les micro-organismes consomment l'oxygène résiduel, puis saturent le ciel de cuve en CO₂. Personne ne chasse l'air, il est consommé.

      Au Brésil, des cuves cylindriques de polyéthylène de 82 sur 47 centimètres ont reçu 175 kilos d'arabica dépulpé et 30 litres d'eau ozonée. On y a prélevé à 24, 48 et 72 heures. Le pH descend de 5,8 à 4,4. À 72 heures, le fond de cuve titre 5,06 g/L d'acide lactique, 1,00 g/L d'acide acétique et 4,47 g/L de glucose résiduel. La population change en route : entérobactéries à 85 % à 24 heures, puis bactéries lactiques vers 20 % entre 48 et 72 heures. Tous les lots passent au-dessus de 84 points.

      Le résultat le plus parlant n'est pourtant aucun de ces chiffres, c'est le gradient. L'acide lactique vaut 5,06 g/L en bas, 4,70 au milieu, 2,18 en haut. Une cuve de 175 kilos n'est pas un milieu homogène, c'est un empilement de conditions. Autrement dit, un lot anaérobie est le mélange de trois fermentations menées dans le même récipient.

      Vale et al., Foods (2022), niveau solide ; LC ch. 17b

      À Cenicafé, une fermentation semi-aérobie en cuve ouverte et une SIAF en cuve hermétique sont comparées sur 192 heures. L'écart le plus spectaculaire est thermique : 30 à 37 °C en cuve ouverte, autour de 20 °C en cuve fermée, dix-sept degrés d'écart pour le même café. La SIAF consomme le glucose plus vite et produit plus d'acide lactique ; moyenne 83,14 ± 0,39 ; indice de qualité de fermentation optimal en cuve fermée jusqu'à 96 heures ; les notes phénoliques n'apparaissent qu'à 72 heures et uniquement en semi-aérobie.

      Genres récurrents d'une étude à l'autre : Leuconostoc, Weissella, Lactiplantibacillus, Acetobacter plus abondant avec de l'air, levures Pichia, Issatchenkia, Wickerhamomyces, Hanseniaspora uvarum. Ce que personne n'a publié : la pression réelle qui règne dans ces cuves, en bar, ni le tarage des valves.

      Peñuela-Martínez et al. (Cenicafé), Foods (2025), niveau solide ; LC ch. 17b

      118La macération carbonique

      Empruntée à la vinification du Beaujolais, portée au café par Saša Šestić avec un lot colombien au championnat du monde de barista 2015, qu'il a remporté. Elle se distingue d'une anaérobie ordinaire par deux choses, et non par une seule : le CO₂ est injecté activement pour chasser l'oxygène au lieu d'être produit par la fermentation, et le fruit reste entier.

      Le fruit entier est la clé du mécanisme. Sous atmosphère de CO₂, les cellules du fruit basculent dans un métabolisme anaérobie intracellulaire, sans intervention microbienne : ce sont les enzymes de la cellule elle-même qui dégradent les sucres. L'acide malique diminue, éthanol et alcools supérieurs apparaissent. Puis la peau cède, et la fermentation microbienne ordinaire prend le relais.

      Cette théorie est solide et bien décrite, mais elle vient entièrement de l'œnologie. Sur le café, aucune étude revue par les pairs ne documente cette biochimie intracellulaire. Les valeurs qui circulent, éthanol de 1,5 à 2 % en volume, acides succinique, fumarique et shikimique, sont mesurées sur du raisin.

      Dans la pratique commerciale, « macération carbonique » désigne d'ailleurs très souvent un lot simplement anaérobie, sans injection et sans cerise entière. Aucune instance ne définit le terme, donc rien n'interdit de l'écrire.

      Presse professionnelle sur Šestić 2015 (niveau moyen, consensuel) ; littérature œnologique pour le mécanisme ; LC ch. 17b

      119La micro-oxygénation, MOX

      L'auteur de ce site est l'un des concepteurs de ce procédé, ce qui doit être dit avant de le décrire. Le sigle abrège micro-oxygenation, micro et non macro : l'œnologie distingue rigoureusement la macro-oxygénation, apports ponctuels et importants, de la micro-oxygénation, apports faibles, fractionnés et maîtrisés. Le mot circule pourtant sur le web développé à l'envers, illustration d'une filière sans police du vocabulaire. La source technique la plus complète est un document de six pages écrit par un exportateur tiers à partir d'un travail mené en Colombie, qui y remercie nommément Marco de Sousa Rosa.

      Définition donnée : ajout délibéré et contrôlé de petits volumes d'oxygène à la masse en fermentation, pratique presque inexistante dans le café et courante dans le vin, principalement en France ; hypothèse affichée, un gain de complexité et une réduction de l'astringence ; procédé décrit comme un croisement entre une fermentation anaérobie et un apport d'oxygène à doses faibles, précisément pour éviter l'oxydation franche et les notes phénoliques ; le résultat final doit être un café lavé.

      Ce qui le sépare vraiment d'une anaérobie, note le document, n'est pas une idée mais l'outillage : pouvoir délivrer un volume d'oxygène précis à un moment précis.

      Document technique d'un exportateur, MOX Process, 6 p., Colombie (niveau moyen : document d'exportateur, non revu par les pairs) ; LC ch. 17b ; digest MOX sources primaires, 12 août 2026

      Le protocole d'origine, tel que décrit par l'exportateur

      • Matérielcuve plastique d'au moins quinze gallons, neuve, hermétique et propre
      • perceuse et scies cloches pour la percer
      • bouchon de caoutchouc perforé
      • vanne inox et raccord plastique
      • pierre de diffusion en céramique poreuse, celle qui disperse le gaz en fines bulles au lieu d'une seule grosse
      • tuyau transparent, tuyau de gaz, bouteille d'oxygène industriel, détendeur, barboteur.

      Déroulé. Cerises mûres uniquement, triées à la main. Dépulpage sans eau, collecte en cuves plastique en notant l'heure, puisque toute la conduite se compte à partir de ce moment.

      Pulpe et peau sont pressées à part pour en tirer un moût de cerise, que le document compare au jus de raisin et présente comme l'ingrédient clé. Café dépulpé et moût sont ensuite réunis dans la cuve, fermée hermétiquement.

      Vient l'oxygène : une première injection de vingt minutes, puis vingt minutes toutes les trois heures. La durée totale n'est pas fixée, elle dépend de la température de la masse, et plus il fait chaud plus c'est court. L'essai rapporté tient 72 heures entre 12 et 20 °C, dont 24 heures en cerise entière et 48 après dépulpage.

      Ensuite lavage, puis séchage en marquesina, sur lit africain ou en silo mécanique entre 35 et 40 °C. La parche est stockée en sac barrière, dans un entrepôt sombre, froid et sec.

      Un détail dit l'esprit du protocole : à chaque injection, on retire le bouchon. C'est le moment de sentir la masse et de juger si ce qui se développe est agréable et complexe. Sinon, le système est à régler. Le nez tient lieu d'instrument.

      Et une phrase rare dans ce genre de document : ce n'est pas un procédé miraculeux qui transformerait un café ordinaire en café exceptionnel. Il déplace le café vers un goût et une longueur plus complexes, plus nets, plus élégants. Le résultat dépend de la variété et des conditions de production.

      Document technique d'un exportateur, MOX Process, p. 1-6

      Le protocole 2025, deux phases et des paramètres suivis

      Sélection des cerises au réfractomètre entre 22 et 25 °Brix, le Brix mesurant le sucre dissous : on écarte donc les cerises pas assez mûres avant même de commencer. Dépulpage conservant une fine couche de mucilage. Le jus, obtenu par pressage doux de la pulpe puis filtré, est ajouté aux cuves à hauteur de 30 à 50 % du volume total.

      Phase 1, anaérobie enrichie, 24 à 48 heures. Les cuves fermées sont purgées par inertage au CO₂ ou à l'azote, c'est-à-dire qu'on remplace l'air par un gaz neutre avant de démarrer. Température de 18 à 22 °C, pH suivi de 6,5 à 4,5, pas d'agitation.

      Phase 2, aérobie, 36 à 72 heures. L'activation occupe les douze premières heures : introduction progressive d'oxygène jusqu'à un taux cible de 5 à 8 %, légère agitation, 20 à 24 °C, pH vers 4,2 puis 4,0.

      Vient ensuite le cliquage, terme d'œnologie française pour l'injection d'oxygène par salves, de la douzième à la soixante-douzième heure : dix minutes d'exposition toutes les six heures, taux tenu entre 5 et 10 %, pH stabilisé entre 4,0 et 3,8. Une seule règle de conduite est donnée : si des notes acétiques apparaissent, augmenter l'oxygénation.

      Fin de course : filtration, lavage doux, séchage sur lits africains à l'ombre jusqu'à 10-12 %, puis repos en parche de 30 à 60 jours avant expédition.

      Le document annonce lui-même trois variantes qui restent à tester : 36 contre 72 heures de phase aérobie, 10 contre 15 minutes d'exposition, et la comparaison avec une fermentation classique.

      Protocole MOX 2025, document de l'auteur, 410 mots ; LC ch. 17b

      Mis côte à côte, les deux documents montrent une trajectoire. On passe de vingt minutes toutes les trois heures à dix minutes toutes les six. Sur une journée, l'apport tombe de 160 minutes à 40, soit quatre fois moins d'oxygène. Pendant ce temps apparaissent thermomètre, pH-mètre, réfractomètre, gaz d'inertage et repos en parche. La première chose que les paramètres ont dite, c'est de lever le pied.

      Reste ce que ces documents ne prouvent pas. Autant l'énumérer sans l'adoucir.

      • Aucune publication revue par les pairsni sur la MOX, ni sur ses effets.
      • Aucune comparaison contrôlée publiéela comparaison avec une fermentation classique figure dans le protocole 2025 parmi les variantes à tester. Le procédé décrit donc ses effets attendus, pas des effets mesurés contre témoin.
      • Aucune mesure de potentiel d'oxydoréductionc'est pourtant la grandeur que l'œnologie utilise pour piloter ce type d'apport.
      • Un taux d'oxygène de 5 à 10 % défini nulle partpourcentage de quoi, mesuré où, avec quel appareil ?
      • Ni nombre de lots produits, ni régularitérien n'est documenté d'une année sur l'autre.
      • Un terme absent des glossairesni la SCA ni la littérature ne le connaissent.

      Le même axe est traité ailleurs sous des termes neutres, aérobie, semi-aérobie, SIAF. La comparaison de Cenicafé de 2025 est, très exactement, une étude contrôlée de l'effet de l'oxygène sur une fermentation de café.

      Enfin, ajouter du jus de cerise à 30-50 % du volume rapproche la MOX de la co-fermentation. La différence tient à la nature de l'ajout : ce jus est du café, le mosto, autorisé par la Cup of Excellence quand elle interdit tout ajout extérieur.

      Digest MOX sources primaires (12 août 2026) ; Peñuela-Martínez et al. 2025 ; règlement Cup of Excellence 2023 ; LC ch. 17b

      120Choisir ses micro-organismes : levures sélectionnées

      Clone (NARO-Kituza)DiffusionRendement annoncé
      Elite (graines)19952 000 kg/ha, sensible à la CWD
      6 vieux clonesavant 20092 500 kg/ha, sensibles à la CWD
      KR120092 200 kg/ha
      KR220092 600 kg/ha
      KR320094 900 kg/ha
      KR420092 300 kg/ha
      KR520092 900 kg/ha
      KR620092 600 kg/ha
      KR720093 000 kg/ha
      KR820173 100 kg/ha
      KR920173 900 kg/ha
      KR1020174 800 kg/ha
      UCDA 2019, tableau 1, p. 6 : tous les KR sont donnés résistants à la rouille et à la trachéomycose, tolérants au red blister

      Au lieu de piloter les conditions et de laisser venir la flore du lieu, on introduit une souche sélectionnée en quantité suffisante pour qu'elle supplante la flore indigène et impose sa cinétique, comme un boulanger ou un brasseur. Lallemand, venu de l'œnologie et de la brasserie, a lancé sa première levure pour le café en 2014, Lalcafé Oro, puis une gamme dont Cima. L'étude la plus utile compare Saccharomyces cerevisiae CA11 et Kluyveromyces lactis B10 en voie humide, 48 heures à 20-24 °C, sur quatre variétés d'arabica en triplicats : toutes les notes dépassent 83, la combinaison de la variété Paraíso 2 avec CA11 dépasse 85 ; cent composés volatils en treize classes ; deux composés apparaissent exclusivement dans les lots inoculés, l'alcool 5-méthyl-2-furfurylique et l'acide n-hexadécanoïque, absents des témoins spontanés.

      Ce n'est pas une intensification de ce qui existait, c'est l'apparition de quelque chose qui n'était pas là. CA11 tire vers le fruité et le floral, B10 vers la citronnelle, l'agrume, le citron et le miel. L'argument des fabricants, la prédictibilité, est solide : moins de variabilité, cinétique plus rapide, profils reproductibles. Ce que ça déplace : une fermentation spontanée exprime la flore d'un lieu, une fermentation inoculée exprime une souche vendue dans le monde entier. La sélection de levures indigènes, prélevées sur place, fait l'objet de publications récentes et réconcilie les deux exigences.

      de Abreu et al., Foods 14(1):111 (2025), niveau solide ; Lallemand, documentation fabricant ; Journal of Agricultural and Food Chemistry (2023) sur les levures indigènes ; LC ch. 17b

      121Choc thermique et bioréacteurs

      Deux fermes colombiennes ont poussé le pilotage plus loin que quiconque. Leur documentation, elle, est presque entièrement journalistique : ce qui suit est une description rapportée, pas une mesure.

      Diego Bermúdez, Finca El Paraíso, Cauca. Cerise entière en anaérobie 48 à 72 heures, une source précisant 60. Seconde fermentation après dépulpage, de 24 à 96 heures. Transfert dans une cuve plus large avec de l'eau à 35-40 °C pour homogénéiser la masse pendant 60 heures. Arrêt par le froid, 8 heures. Puis le lavage en choc thermique : eau chaude autour de 40 °C, immédiatement suivie d'eau froide autour de 10 °C.

      L'explication donnée est une dilatation des pores sous la chaleur, puis une contraction brutale au froid qui fixerait les composés aromatiques dans l'amande. C'est une explication de producteur, non démontrée, et les chiffres varient d'une source à l'autre.

      Wilton Benítez, Granja Paraíso 92. Stérilisation à l'eau ozonée et aux ultraviolets, immersion à 70 °C pendant 30 secondes, dépulpage, puis 96 heures en bioréacteur anaérobie ensemencé avec Saccharomyces pastorianus. Le pH, le Brix, la conductivité et la température sont suivis en continu. Séchage mécanique à 38 °C pendant 46 heures. Aucune publication.

      Le café de spécialité s'est doté en dix ans d'un outillage de fermentation dirigée. Il ne s'est pas doté de la littérature qui va avec.

      Presse professionnelle et importateurs, niveau moyen à faible ; LC ch. 17b

      122Co-fermentation et infusion : ce qui entre dans le grain

      Un inventaire publié début 2023 recense ce qu'on met dans les cuves : fruits, pomme, raisin, fraise, orange, baies locales ; acides organiques ou minéraux, citrique, malique, tartrique et jusqu'au phosphorique ; houblon ; épices, gingembre, chili aji, cannelle ; et mosto, jus ou pulpe de café recyclée. Le mécanisme le plus invoqué est indirect : l'acide citrique abaisse le pH et avantage les bactéries lactiques.

      La question qui fâche est de savoir si ce qu'on met dans la cuve arrive dans le grain. Les travaux de Fatma Hadj Salem au CIRAD (Qualisud, Institut Agro Montpellier, thèse avec un industriel de la levure) l'ont tranchée : des composés d'arôme marqués sont mis dans le milieu liquide puis recherchés dans la fève. Le 2-phényléthanol, l'acétate d'isoamyle et le butanal passent, le premier avec le taux de transfert le plus élevé ; les freins identifiés sont la résistance de la parche, l'adsorption sur les parois des levures et les réactions de dégradation dans la fève.

      Quelque chose entre bel et bien dans le grain ; l'argument de la parche étanche est faux. Cela ne dit ni si c'est bien ou mal, ni si les quantités transférées expliquent les profils spectaculaires de certains lots.

      Roast Magazine n° 115, janvier-février 2023 ; Hadj Salem et al., Food Chemistry (2020) et Journal of Food Engineering (2022), niveau solide ; LC ch. 17b
      InstancePositionAnnée
      Cup of ExcellenceTolérance zéro pour les ingrédients étrangers, aucun additif autre que l'eau ; inoculation de levures et mosto autorisés ; catégorie « Experimental » créée au Brésil2023
      SCA, championnats du mondeAncienne règle : aucun additif entre la cerise et la boisson. Nouvelle règle : aucun additif après le stade de café vert, donc co-fermentation admise si l'ajout précède le vertfin 2023, WBC 2024
      Best of PanamaQuatre cafés infusés disqualifiés, jugés altérés par des additifs étrangers dans l'intention de mieux scorer2024
      Règlements CoE 2023, SCA 2024, Best of Panama 2024 ; LC ch. 17b
      • Trois instancestrois lignes, la même année. Les positions individuelles sont aussi dispersées : Šestić, qui a introduit la macération carbonique, dénonce le manque de transparence
      • Kyle Ramage parle de pente glissante
      • Jorge Hernán Castro Molina estime que la pratique nuit au café de spécialité quand l'étiquetage manque
      • en face, Christopher Feran et Edwin Noreña défendent la modulation microbienne comme un outil légitime. Les opposants ne disent pas que c'est mauvais, ils disent que ce n'est pas déclaré
      • les partisans ne demandent pas le droit de tromper, ils demandent le droit d'utiliser un outil. Le point d'accord est l'étiquetage, pas la légitimité, et l'outil de contrôle existe : chromatographie couplée à la spectrométrie de masse (GC-MS/MS) et mesure des rapports isotopiques (GC/C/IRMS) identifient des arômes exogènes. Ce qui manque est une norme à laquelle l'adosser.
      Presse professionnelle 2023-2024 ; LC ch. 17b

      123Lactique, koji et les autres pistes

      La fermentation lactique n'est pas une catégorie : c'est un sous-cas de l'anaérobie où l'on favorise délibérément les bactéries lactiques, Leuconostoc mesenteroides et Lactiplantibacillus plantarum, au détriment des levures et des bactéries acétiques, par une cuve scellée, des durées longues au-delà de 80 heures, des températures abaissées pour freiner les champignons, éventuellement une inoculation ou une saumure à 2-3 %. Profil décrit : texture crémeuse, yaourt, beurre, chocolat, sucrosité intense.

      Le chiffre de « jusqu'à 90 % du glucose et du fructose consommés » n'a pas de source primaire. Le koji, Aspergillus oryzae du saké et du miso, saccharifie l'amidon ; un essai croisé dans quatre pays sur Red Bourbon aurait donné des scores supérieurs en corps, arrière-bouche et acidité : une seule source secondaire. Des bioréacteurs de 50 à 7 000 litres auraient conservé le niveau spécialité : presse, non vérifié.

      Perfect Daily Grind (2023), Feran cité ; sources secondaires uniques pour le koji et les bioréacteurs (niveau faible) ; LC ch. 17b

      124D'où viennent les micro-organismes de la cuve

      Toute cette planche décrit ce qu'on fait fermenter et comment. Elle n'a jamais dit d'où viennent les micro-organismes qui font le travail.

      Une revue de 2024, signée Gisele Xavier Ribeiro Costa à l'université fédérale d'Uberlândia, rassemble ce que la littérature en sait. Trois points en ressortent.

      D'abord, cette microflore est active bien avant la cuve : elle est présente et métaboliquement active à toutes les étapes, de la plante au fruit récolté. Quand on ouvre une fermentation, on n'inocule pas un milieu stérile, on prend la suite de quelque chose.

      Ensuite, elle vient de l'environnement de culture et de traitement, et surtout : le sol et le fruit partagent des micro-organismes. Ce qui vit sous l'arbre se retrouve dans la cerise. C'est le chaînon qui manquait entre l'agronomie et la fermentation, et il relie cette planche à ce que la planche XVIII dit des mycorhizes.

      Enfin, la revue trouve des micro-organismes semblables d'une région, d'un procédé et d'une variété à l'autre, mais des communautés globalement différentes d'une étude à l'autre. Ce qui confirme, sans le quantifier, que l'environnement, la génétique de la plante et le type de traitement pèsent tous les trois.

      Deux réserves honnêtes. C'est une revue de littérature, pas une mesure nouvelle : elle organise l'existant, elle n'ajoute pas de données. Et elle conclut, comme presque tout ce domaine, sur une perspective plutôt que sur un résultat : sélectionner des groupes microbiens précis pour les inoculer. C'est une piste, et elle reste à prouver.

      Costa, Processos de fermentação e suas influências na qualidade do café (Coffea arabica), mémoire de master en génie alimentaire, Universidade Federal de Uberlândia, 2024, DOI 10.14393/ufu.di.2024.57

      125Rétablir les proportions

      Tout ce qui précède à partir des cuves fermées concerne une fraction infime du café produit : des microlots de quelques sacs, vendus à des torréfacteurs de spécialité, présentés en concours.

      L'écrasante majorité des quelque onze millions de tonnes produites chaque année est traitée en lavé ordinaire ou en naturel ordinaire. Ceux qui la produisent n'ont ni barboteur, ni sonde, ni levure sélectionnée. Leur enjeu n'est pas un profil remarquable, c'est de ne pas perdre le lot.

      Cenicafé travaille pourtant sur les mêmes paramètres que les fermes vedettes du Cauca : oxygène, température, durée, degré de dégradation du mucilage. L'objectif, lui, diffère. Le contrôle bien mené vise d'abord la non-défectuosité, pas l'exotisme.

      Le premier bénéfice d'un protocole rigoureux, à l'échelle mondiale, n'est donc pas un lot à 90 points. C'est une récolte qui ne bascule pas dans le défaut, pour une famille dont c'est le revenu de l'année.

      Cenicafé, Fermentation 9(11):976 (2023) ; ICO, production mondiale ; LC ch. 17b

      126Aujourd'hui

      En 2025-2026, le vocabulaire des process est le plus sophistiqué de toute l'histoire du café : anaérobie, macération carbonique, choc thermique, co-fermentation, micro-oxygénation.

      Et aucun de ces mots n'est défini par une instance. N'importe qui peut écrire n'importe lequel sur un sachet.

      Cela dit, trois choses ont réellement bougé depuis 2020, et il serait injuste de ne voir là qu'un habillage marketing.

      La mesure. Des cuves sont désormais suivies en pH, en Brix et en température. Ces trois grandeurs se lisent pendant que la fermentation travaille, au lieu d'être devinées sur le moment puis constatées dans la tasse.

      Chacune dit une chose précise. Le pH, c'est-à-dire l'acidité du milieu, descend à mesure que les micro-organismes produisent leurs acides, et donne donc un repère chiffré de l'avancement. Le Brix, c'est-à-dire la concentration en sucre lue au réfractomètre, dit ce qu'il leur reste à consommer. La température dit à quelle vitesse ils travaillent.

      Deux études contrôlées de l'effet de l'oxygène ont aussi été publiées : Vale en 2022, Cenicafé en 2025. Contrôlée veut dire qu'on a comparé à un témoin, un seul paramètre changeant d'un lot à l'autre. C'est encore rare ici, où la plupart des protocoles annoncent des effets attendus plutôt que des effets mesurés.

      Ces deux publications ne donnent de définition officielle à aucun des mots imprimés sur les sachets. Elles mettent au moins des nombres derrière l'un d'eux, l'anaérobie.

      La preuve du transfert. Les travaux de Hadj Salem entre 2020 et 2022 ont montré que les arômes ajoutés passent bien dans le grain. Ce résultat a déplacé tout le débat : la question n'est plus de savoir si c'est possible, mais comment on l'étiquette.

      Les règlements de 2023-2024, qui divergent entre eux, chaque compétition traçant sa propre frontière.

      Reste ce qui n'a pas bougé d'un pouce, et la liste est longue. La relation entre altitude, température et durée n'est toujours pas chiffrée. Les couleurs de honey ne sont toujours pas normées. La consommation d'eau du lavé traditionnel va toujours de 5 à 200 litres par kilo selon les sources, soit un facteur quarante.

      Et la fermentation reste, de l'aveu de ses propres chercheurs, une boîte noire : on ignore comment la température, le pH et l'oxygène dirigent la succession des micro-organismes. On sait faire, on ne sait pas expliquer.

      Yang et al. 2026, p. 14 ; publications citées ci-dessus ; LC ch. 17b, état au 12 août 2026

      127Planches d’archives

      Gravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.

      La préparation du café en Amérique centrale et du Sud
      La préparation du café en Amérique centrale et du Sud
      Le décortiqueur-polisseur Smout
      Le décortiqueur-polisseur Smout
      Cuves de fermentation et de lavage sur une fazenda de São Paulo
      Cuves de fermentation et de lavage sur une fazenda de São Paulo
      Aires de séchage de la fazenda Schmidt, la plus grande du Brésil
      Aires de séchage de la fazenda Schmidt, la plus grande du Brésil
      Patios de séchage, hacienda Longa-España, Venezuela
      Patios de séchage, hacienda Longa-España, Venezuela
      Le dépulpeur à disque original de Walker, 1860
      Le dépulpeur à disque original de Walker, 1860
      L'hacienda Altamira, Venezuela, et sa conduite d'eau
      L'hacienda Altamira, Venezuela, et sa conduite d'eau
      La culture et la préparation des cafés doux
      La culture et la préparation des cafés doux
      Cueillette sur une plantation de Bogota
      Cueillette sur une plantation de Bogota
      Réception et mesure des cerises apportées par les cueilleurs, Mexique
      Réception et mesure des cerises apportées par les cueilleurs, Mexique
      Lits de séchage, Éthiopie
      Séchage sur lits surélevés, Hawassa, Éthiopie. Photographie, voir la provenance.
      VoieCe qu'on retire avant séchageCe qu'elle donne
      Sèche, naturerienfruité, corps, risque de stinkers ; le scolyte finit son cycle
      Lavéepeau, pulpe, mucilagenette, acide ; tue le scolyte
      Honey, pulped naturalpeau, une part du mucilage, ou rien de plus que la peauune troisième chose, avec des phénolamides propres
      Wet hulledpeau, mucilage, puis la parche à l'humidecorps lourd, acidité basse, terreux
      Moussonnénature sec, puis vents de moussoncorps, acidité effacée, épices
      Yang et al. 2026, p. 12-13 ; Coste 1955, p. 285-288 ; LC ch. 17b
      Voie lavée, Yunnan 2019Valeur
      Fermentation, dépulpé36-48 h, prolongée 84 h
      Fermentation, démucilaginé12 h, prolongée 72 h
      Température de masse15 °C → 11-13 °C
      pH6,0-6,5 → 4,0
      Trempage24 h
      Séchagesous 12 % d'humidité
      Zhang et al., Frontiers in Microbiology 10:2621 (2019)
      Fermaestro, CenicaféValeur
      Fermentation sans contrôlejusqu'à 72 h
      Avec le cône11 à 20 h
      Exactitude97,1 % des essais
      Note moyenne81,6 points
      Peñuela-Martínez, Pabón et Sanz-Uribe, Avances Técnicos Cenicafé n° 431 (2013), résumé
      Cuve fermée, mesuresVale 2022 (Brésil)Cenicafé 2025
      Charge175 kg dépulpé + 30 L eau ozonéecuve hermétique vs ouverte
      Durée72 h192 h
      pH5,8 → 4,4suivi
      Températurenon contrôlée≈20 °C fermé, 30-37 °C ouvert
      Acide lactique5,06 / 4,70 / 2,18 g/L bas-milieu-hautplus élevé en SIAF
      Notestous > 8483,14 ± 0,39
      Vale et al., Foods (2022) ; Peñuela-Martínez et al., Foods (2025)
      MOXDocument exportateurProtocole 2025
      Dose d'oxygène20 min toutes les 3 h10 min toutes les 6 h
      Taux d'O₂non spécifié5 à 10 %
      Températuresubie, 12-20 °Ccontrôlée, 18-24 °C
      pHnon suivi6,5 → 4,5 → 4,0 → 3,8
      Structureune phaseanaérobie 24-48 h puis aérobie 36-72 h
      Sélectioncerises mûres, tri manuel22-25 °Brix
      Inertagefermeture hermétiqueCO₂ ou azote
      Jus de cerisemoût ajouté30-50 % du volume
      Après séchagesac barrièrerepos en parche 30-60 jours
      Digest MOX sources primaires, 12 août 2026
      Sumatra
      Sumatra, patrie du giling basah. Photographie, voir la provenance.
      Planche X

      Les maladies et les ravageurs

      Ce qui attaque le caféier, comment cela voyage, comment on le surveille et on le combat, et pourquoi aucune résistance n'est définitive. La rouille de Ceylan (1869) à la génomique de 2024 et aux races de 2024, le Big Rust de 2008-2013 pays par pays, le scolyte des baies, la trachéomycose, l'anthracnose des baies, les nématodes, les punaises, la mineuse, les moyens de lutte comparés avec leurs coûts et leurs dates, la pharmacopée de 1955 et ce qu'il en reste. D'après le traité de Coste (1955, chapitres de H. Barat et P. Vayssière), l'histoire mondiale de la rouille de McCook (2019), l'étude de la British Society for Plant Pathology (Koutouleas et Collinge, 2022), le manuel canephora de l'UCDA (2019), le catalogue des variétés de World Coffee Research (2025), les articles de revue cités, et le Livre café (ch. 11b à 16).

      128Le triangle de la maladie

      Une épidémie végétale exige trois choses réunies au même endroit et au même moment : un agent pathogène capable d'attaquer (présent et virulent), un hôte capable d'être attaqué (une plante sensible à cet agent précis), et un environnement qui autorise la rencontre (température, eau libre sur les organes, lumière, conduite culturale). Les phytopathologistes appellent cette conjonction le triangle de la maladie. Retirer un côté suffit à empêcher l'épidémie ; la présence du pathogène seule ne la déclenche pas.

      Hemileia vastatrix est installé depuis des décennies dans des régions où il ne fait pas de dégâts notables, et il a rayé des filières entières ailleurs, parfois avec la même race.

      McCook, Coffee Is Not Forever (Ohio University Press, 2019), p. 3 ; LC ch. 13

      Ce qui donne au concept sa portée, c'est qu'aucun des trois côtés n'est fixe. Le champignon existe en races et en produit de nouvelles. L'hôte change parce que ce sont les planteurs qui décident de la variété, de la densité, de l'ombrage, et qui ont réduit la diversité génétique de l'arabica cultivé à une poignée de lignées. Les conditions changent avec le climat et avec les pratiques (suppression de l'ombrage, irrigation par aspersion, taille).

      Une région qui coexiste tranquillement avec la rouille depuis quarante ans n'est pas protégée : il lui manque, pour l'instant, un côté du triangle. La coexistence entre le café et ses maladies est toujours provisoire.

      McCook 2019, p. 3-6 ; LC ch. 13

      Le côté « hôte » ne se résume pas à la variété. Barat, qui signe le chapitre des maladies cryptogamiques du traité de Coste, ouvre sur une thèse forte : la catastrophe de Ceylan tient autant à l'ignorance agronomique des planteurs (plantations en sol nu intégral, le clean weeding, aucun dispositif anti-érosion, humus dilapidé, ombrage supprimé) qu'au champignon. Il note ailleurs que l'agent de l'anthracnose vit à l'état latent dans l'écorce d'arbres d'apparence saine et n'éclate que quand la plante faiblit.

      McCook, soixante-quatre ans plus tard et sans citer Barat, conclut que la rouille n'est jamais seulement biologique : chaque phase historique (coloniale, Guerre froide, néolibérale) a fabriqué sa propre vulnérabilité.

      Coste, Les caféiers, t. I (1955), p. 207 et 220-222 (H. Barat) ; McCook 2019, p. 12-16 ; LC ch. 12

      129Champignons, spores, parasites obligatoires

      Un champignon n'a pas de chlorophylle : il ne fabrique rien et prélève une matière déjà fabriquée, dans du bois mort, des débris ou une plante vivante. Ce qu'on voit (chapeau, duvet, poudre) est l'organe de reproduction ; l'organisme est un réseau de filaments invisible. Il se disperse par des spores, une poudre dont chaque grain est un départ possible, transportée par le vent, par les gouttes de pluie qui rebondissent, par les outils, les vêtements, et surtout par les plants vivants qu'on expédie. Le café a voyagé et ce qui le mange a voyagé dans les mêmes caisses.

      LC ch. 11b, d'après Coste 1955, ch. XI

      Deux stratégies s'opposent. Les champignons de matière morte attendent : Barat décrit un pourridié qui survit plus de sept ans dans une grosse souche de Kouillou tant qu'elle contient des réserves glucidiques, d'où le dessouchage complet et deux à trois ans d'attente avant de replanter. Les parasites obligatoires, eux, ne vivent que sur un hôte vivant et meurent hors de lui : ils n'ont pas de refuge dans le sol ni dans le bois mort.

      C'est une faiblesse (supprimer tous les hôtes d'un territoire les élimine par famine) et une force (ils voyagent avec le vivant, et les millions d'hectares de caféiers plantés en continu leur offrent une réserve de nourriture sans fin). Hemileia vastatrix est dans ce second cas ; il ne se cultive même pas sur milieu nutritif en laboratoire, et aucun hôte alternatif ne lui a jamais été trouvé.

      Coste 1955, p. 210-217 (Barat) ; McCook 2019, p. 39-41 ; Koutouleas et Collinge, BSPP Plant Pandemic Study 5 (septembre 2022), p. 20 ; LC ch. 11b et 13

      Résister, pour une plante, n'est pas être invulnérable : c'est détecter l'intrusion, bloquer la progression, sacrifier quelques cellules pour enfermer le parasite. C'est une affaire de degré. Et le parasite est vivant : parmi des milliards de spores, il suffit qu'une seule porte de quoi contourner la défense d'une variété plantée sur un continent. Dès 1932, Wilson Mayne établissait dans Nature que la résistance du caféier à la rouille obéit à une hérédité mendélienne et que le champignon existe en races distinctes, définies uniquement par la liste des caféiers qu'elles savent attaquer. Une variété n'est donc jamais résistante dans l'absolu, mais à certaines races, à une date, dans les régions où on l'a éprouvée.

      Mayne, Nature (1932) ; McCook 2019, p. 94 ; LC ch. 11b

      130La rouille orangée : biologie et cycle

      Les symptômes décrits par Barat en 1955 n'ont pas changé : sur la face inférieure de la feuille, des taches jaunâtres de 1 à 2 mm, dispersées puis coalescentes, translucides à contre-jour comme des taches d'huile sur du papier, couvertes d'une poudre orange vif d'urédospores qui reste sur les doigts. Les vieilles lésions brunissent. L'arbre ne meurt pas : il perd ses feuilles, ne fabrique plus de sucres, puise dans ses réserves racinaires, remplit mal ses cerises et ne prépare pas la récolte suivante.

      Une plantation se perd en trois ou quatre saisons, par épuisement, sans qu'aucun arbre ne tombe. Les bourgeons primaires qui portent les rameaux fructifères ne se renouvelant jamais (Meier, cité par Coste), chaque défoliation prélève de la charpente productive.

      Coste 1955, p. 35 et 224-226 ; UCDA, Robusta Coffee Handbook (2019), p. 85 ; LC ch. 12-13

      Barat a chronométré l'infection, et chaque durée explique une contrainte du terrain. Dans une goutte d'eau à 24 °C, la spore germe en deux à quatre heures. Une heure plus tard, elle émet un tube qui pénètre par un stomate, c'est-à-dire par l'une des minuscules ouvertures que la feuille utilise pour respirer. L'infection ne devient visible que douze à dix-huit jours après, et la sporulation vient à trois semaines. Les sources actuelles comptent 25 à 35 jours entre deux cycles.

      La température fixe la fenêtre utile. McCook la situe entre 15 et 28 °C. Le modèle de Bebber et al. (2016) chiffre plus finement la germination : minimum 12,9 °C, optimum 21,4 °C, maximum 30,9 °C. La BSPP retient 6 à 24 heures de feuille mouillée, avec un optimum de 21-25 °C.

      Le point décisif tient dans le mot mouillée. La germination exige de l'eau liquide sur la feuille : pluie, rosée, brume condensée, aspersion. Un air humide ne suffit pas. Ce qui compte n'est donc pas la pluviométrie d'une région, mais le nombre d'heures par an où une feuille reste mouillée dans la bonne plage. Deux régions qui reçoivent la même quantité d'eau n'ont pas le même risque.

      Le rendement du champignon dépend lui aussi de la chaleur. Une lésion produit quatre à six vagues de spores sur trois à cinq mois, soit 300 000 à 400 000 spores. En conditions contrôlées, une plage de 22-27 °C multiplie la sporulation par 2 000 par rapport à 18-23 °C. Une forte lumière avec peu d'azote l'augmente encore (Toniutti et al., 2017).

      De ces durées découle une conséquence pratique. Ce qu'un producteur constate un matin dans ses rangs est l'état d'il y a trois semaines, puisque c'est le délai qu'il faut à la tache pour devenir visible. La détection est structurellement en retard sur la contamination.

      Coste 1955, p. 224-226 (Barat) ; McCook 2019, p. 39-41 ; Bebber, Delgado Castillo et Gurr, Philosophical Transactions B (2016) ; BSPP 2022, p. 10-11 ; Wikipedia, « Hemileia vastatrix », consulté le 07/09/2026 ; LC ch. 13

      La dispersion se fait par le vent à courte distance et par l'homme aux longues : vêtements, outils, plants vivants échangés entre administrations coloniales, à bord de bateaux à vapeur qui venaient de diviser par deux ou trois la durée des traversées. Sur place, l'épidémie est focale : un foyer, puis une extension de proche en proche ; Avelino a montré que les parcelles exposées aux vents dominants, en bordure de pâturages, reçoivent plus de spores, que la pluie lave les spores des feuilles, et que les arbres d'ombrage réduisent ce lessivage.

      McCook décrit trois ceintures d'altitude : en bas, l'arabica est de toute façon impossible et la rouille chez elle ; à l'étage moyen (environ 800 à 1 400 m selon la latitude), la coexistence est possible mais coûteuse ; en haut (au-dessus de 1 500-1 600 m), la rouille existe sans gravité, parce que le cycle est ralenti par le froid. Ces ceintures sont dessinées en températures, les mètres n'en sont qu'une traduction locale.

      McCook 2019, p. 5-6 et 39-41 ; BSPP 2022, p. 11-12 (Avelino et al. 2012, 2020) ; LC ch. 13

      Barat reconnaît en 1955 que les conditions de passage à l'épidémie restent mal comprises : selon les régions, on incrimine la saison sèche ou la saison des pluies ; l'ombrage tantôt favorise la maladie (feuilles humides plus longtemps, amplitude thermique réduite), tantôt la résistance (moins de stress, pas de surproduction épuisante). Il recommande la bouillie bordelaise à 1-1,5 %, trois à quatre applications par an, 6 à 10 hl/ha, la première préventive.

      Une seconde rouille, Hemileia coffeicola, identifiée au Cameroun en 1933, sporule brutalement sans nécrose préalable ; elle n'a jamais eu le poids économique de la première. Trois lignées génétiques de H. vastatrix sont aujourd'hui distinguées : C1 et C2, ancestrales, infectent les espèces diploïdes (canephora, liberica, excelsa, racemosa) ; C3, dite domestiquée, n'infecte que l'arabica tétraploïde et ses hybrides ; elles peuvent s'hybrider. Le champignon se reproduit de façon clonale sur presque toute son aire, produit des basidiospores sans hôte alternatif connu, et l'on explique l'apparition de races nouvelles par une « cryptosexualité » pendant la formation des spores asexuées.

      Coste 1955, p. 224-226 (Barat) ; BSPP 2022, p. 9 et 20 (Silva et al. 2018 ; Carvalho et al. 2011) ; LC ch. 13

      131Ceylan, 1869-1890 : la naissance de la phytopathologie

      En 1869, Donald Reid, superintendant du domaine de Galloola, remarque des feuilles qui jaunissent. Le domaine se trouve dans le district de Madulsima, en Uva, dans l'est de Ceylan. Des échantillons partent chez George Thwaites, directeur du jardin botanique de Peradeniya, puis à Londres.

      La description, elle, se fait loin des arbres malades. Le 6 novembre 1869, dans The Gardeners' Chronicle, un hebdomadaire horticole, le révérend Miles Berkeley et Christopher Broome décrivent le champignon et le nomment Hemileia vastatrix. Berkeley est mycologue, et il n'a jamais vu la maladie au champ.

      Le nom est déjà un diagnostic. « hemileia » renvoie à la surface à demi lisse des spores, « vastatrix » veut dire la dévastatrice. Il a été posé avant que quiconque ait vu l'ampleur de ce qui commençait. Les officiers coloniaux, eux, l'appelaient « Devastating Emily ».

      La date de découverte n'est pas assurée pour autant : Barat la place en 1868, McCook en 1869. Et la maladie avait été vue dès 1861 par un colon britannique, sur des caféiers sauvages près du lac Victoria, donc avant l'épisode de Ceylan.

      McCook 2019, p. 1, 36 et 43 ; historyofceylontea.com, « The Collapse of Coffee in Ceylon, c. 1869-1890 » (2026) ; BSPP 2022, p. 3 ; Coste 1955, p. 224 ; LC ch. 12

      Pendant dix ans, planteurs et agents attribuent la maladie à une mauvaise vigueur et à l'humidité, et cherchent à fortifier les arbres. Le gouvernement de Ceylan ne crée une commission qu'en 1879, et Londres envoie un jeune botaniste, Harry Marshall Ward, qui travaille sur l'île de 1880 à 1882. Ward établit le lien causal entre le champignon et la maladie (publié en 1882), décrit le cycle de vie, démontre que les spores voyagent par le vent et que la monoculture continue entretient l'épidémie ; il recommande de ne plus planter une seule variété, de multiplier les types de café et de ménager des rideaux d'arbres entre les plantations.

      Ces conseils arrivent sur une île où presque chaque acre disponible portait déjà le même caféier et où les essences indigènes avaient été rasées : ils ne sont pas suivis. Ward devient professeur de botanique à Cambridge en 1895 et compte parmi les fondateurs de la pathologie végétale comme discipline ; la rouille du café en est le premier grand cas d'école.

      Wikipedia, « Harry Marshall Ward », consulté le 07/09/2026 ; BSPP 2022, p. 3-4 (Ward 1882 ; Ayres 2005) ; LC ch. 12

      Les chiffres viennent de gens qui écrivaient pendant, au fil de l'effondrement. Ils valent comme témoignages datés, pas comme une statistique reconstituée après coup.

      • Thurber, 1881Un rendement record de 616 livres par acre en 1870, soit environ 690 kg/ha, au-dessus des 400-600 kg/ha que Coste donnera comme norme en 1955. Il ne sera jamais revu. Sur la seule campagne 1878-79, la perte atteint 26 millions de roupies. Et plus de 30 millions de livres sterling avaient été versées jusqu'en 1877 en salaires à des travailleurs venus du sud de l'Inde.
      • Walsh, 1894Vers 1880, l'île compte un millier de plantations, produit 80 millions de livres à 400 livres par acre, et a absorbé 70 millions de dollars d'investissement.

      Le mouvement d'ensemble est plus parlant que chaque chiffre pris seul. La surface plantée passe d'environ 176 000 acres en 1869 à 275 000 en 1879, soit plus 50 %. Pendant ce temps, le rendement tombe de 4,5 à 2 quintaux anglais par acre. On plante donc de plus en plus pour récolter de moins en moins à l'hectare.

      La fin est nette. Les exportations culminent à un peu plus d'un million de quintaux vers 1870, puis passent sous 100 000 dans les années 1890. La surface caféière, elle, tombe de 68 787 ha à 14 170 ha.

      Thurber, Coffee: from Plantation to Cup (1881), p. 92-94 et 98 ; Walsh, Coffee: its History, Classification and Description (1894), p. 125-128 ; McCook 2019, p. 44 ; historyofceylontea.com (2026) ; BSPP 2022, p. 5 (Waller et al. 2007) ; LC ch. 12

      Planter davantage pendant que le rendement s'effondre n'était pas de l'aveuglement. Trois raisons tenaient ensemble. Chaque planteur compensait arithmétiquement une baisse qu'il ne contrôlait pas. Il protégeait ensuite la valeur de la garantie donnée à sa banque. Et il pariait, faute de savoir, sur une maladie qui passerait comme une mauvaise saison.

      Le calcul était tenable à l'échelle d'une ferme et désastreux à celle de l'île. Chaque hectare nouveau nourrissait un parasite obligatoire, qui ne vit que sur du tissu vivant et trouvait là sa réserve. Il poussait la culture vers des pentes et des altitudes plus basses, donc plus chaudes. Il multipliait enfin les transports de plants et d'hommes, c'est-à-dire les véhicules de la spore. C'est une boucle de rétroaction positive : le remède alimentait le mal.

      Ceylan est devenue une île à thé. Les terres défrichées, les routes, les ports et le capital étaient déjà là ; ils ont porté une autre feuille, avec James Taylor puis Thomas Lipton.

      Sur la portée de ce basculement, les sources divergent. Walsh donne pour 1894 un Royaume-Uni à moins d'une livre de café par habitant contre six à huit livres de thé, et le Livre café y voit une réorientation industrielle. La BSPP juge au contraire qu'aucune preuve ne relie l'effondrement de Ceylan à la domination du thé en Grande-Bretagne, les importations d'ailleurs ayant pu compenser.

      McCook 2019, p. 44 ; Walsh 1894 ; BSPP 2022, p. 4-5 ; LC ch. 12

      132Le tour du monde d'un champignon, 1872-2020

      • Avant 1869, Hemileia vastatrix vit dans les forêts d'altitude du sud-ouest de l'Éthiopie sur des caféiers dispersés et variés, en coexistence stable. Le café cultivé du monde entier est sorti par le Yémen, sec, irrigué au pied des arbres : McCook parle d'un filtre écologique, un hasard historique qui a tenu la rouille à distance pendant deux siècles sans conférer la moindre immunité aux plants. Après Ceylan
      • 1872la maladie suit les lignes de navigation et non les vents : Travancore (Inde du Sud)
      • 1876Sumatra
      • 1878Natal
      • 1879Fidji
      • 1886Timor
      • 1890Philippines
      • 1892Nouvelle-Guinée
      • Samoa allemand 1894, et retour en Afrique par l'est, dans les montagnes de l'Usambara
      • 1910en 1893-94. Les Indes néerlandaises perdent la moitié de leurs exportations entre 1883 et 1887 et ne sont plus qu'à 15 % du niveau de 1883
      • la Réunion perd 75 % de sa production dans les années 1880-1890. Java remplace ses arabicas par le canephora introduit du Congo vers 1900, et l'Inde et Java basculent vers le canephora, sans cette espèce, née de la rouille, McCook estime la production mondiale actuelle inférieure de 30 à 40 % (voir le canephora).
      McCook 2019, p. 12-13, 66-70, 112 et 202 ; Vos, compte rendu de McCook (2022) ; LC ch. 12-13

      Porto Rico éradique la rouille en 1903 :

      • premier et unique cas documenté. Le principe tient à la biologie du parasite obligatoire (lui retirer tous ses hôtes vivants assez longtemps)
      • les conditions à la géographie (une île dont on tient les entrées, un foyer pris tôt, une administration capable d'imposer la destruction). Barat pouvait encore écrire en 1955 que la rouille était absente des Antilles et de tout le continent américain. La Papouasie-Nouvelle-Guinée a cru trois fois s'en être débarrassée. En Afrique
      • le champignon gagne le Congo vers 1913 (constaté en 1918)
      • la Côte d'Ivoire en 1951-54
      • 1955le Liberia
      • le Nigeria en 1962-63 et l'Angola en 1966 selon McCook (1930 selon le tableau de la BSPP), dernier verrou face au Brésil.
      McCook 2019, p. 69 et 138 ; Coste 1955, p. 224 et 226 ; Wikipedia, « Hemileia vastatrix » ; BSPP 2022, p. 6, tableau 1 ; LC ch. 12-13

      La rouille est détectée à Bahia en 1970 par un phytopathologiste qui revenait, coïncidence ou non, d'une tournée en Angola.

      Le Brésil avait pourtant dressé une barrière sanitaire : zone tampon, contrôle des circulations, arrachage. Elle est franchie dès 1971.

      Il faut comprendre pourquoi une telle barrière ne pouvait pas tenir. Une frontière administrative ne coupe ni le vent, qui porte les spores, ni les travailleurs saisonniers, qui les portent aussi sur leurs vêtements. Et la détection a trois semaines de retard sur l'infection : quand on voit la tache, le champignon a déjà essaimé.

      Ensuite, la progression est méthodique. Toutes les régions brésiliennes sont atteintes en 1975. Puis le Nicaragua, dans le district de Carazo, et l'Équateur en 1976. Le Pérou et la Bolivie en 1978. Le Salvador en 1979. Le Honduras et le Guatemala en 1980. Le Mexique en 1981. La Colombie et le Costa Rica en 1983.

      Prenez la mesure de ce qui vient de se passer. En un peu plus d'un siècle, un organisme incapable de survivre hors d'une feuille vivante avait fait le tour de tous les continents producteurs. Il est aujourd'hui recensé dans environ 70 pays.

      Le dernier territoire indemne était Hawaï. La rouille y est trouvée sur Maui en octobre 2020. Elle gagne Lanai, Oahu, Molokai et Kauai dans les neuf mois qui suivent. Des bras de mer ne l'arrêtent donc pas une fois qu'elle a pris pied quelque part. Les vergers touchés sont plantés de Typica, Bourbon, Caturra, Catuaí et Geisha.

      McCook 2019, p. 143-146 ; BSPP 2022, p. 6-8 et 13 (Money 2006 ; Schieber et Zentmeyer 1984) ; Koutouleas et al., Plant Pathology 73 (2024) ; LC ch. 13

      133Races, gènes SH et le catalogue d'Oeiras

      Puisque le champignon existe en races, il faut savoir lesquelles, où, et lesquelles ouvrent quoi. C'est la fonction du Centro de Investigação das Ferrugens do Cafeeiro (CIFC), fondé en 1955 à Oeiras, près de Lisbonne, dans un pays qui ne produit pas de café : un catalogue vivant où l'on fait venir des caféiers et des rouilles du monde entier et où l'on croise systématiquement les uns avec les autres.

      En 1965, le centre avait réuni 2 101 accessions de café et 783 échantillons de rouille, chacun maintenu vivant sur des plants, race par race. Une race se définit par son profil d'attaque sur une série de caféiers différentiels portant des combinaisons connues de gènes de résistance.

      McCook 2019, p. 132-133 ; LC ch. 13 et 16

      Neuf gènes dominants de résistance ont été identifiés, SH1 à SH9. SH1, SH2, SH4 et SH5 viennent de lignées éthiopiennes d'arabica pur, SH3 de Coffea liberica, SH6 à SH9 de Coffea canephora. Les clones différentiels du CIFC les portent seuls ou combinés ; à chaque gène de résistance répond un gène de virulence chez le champignon (v1 à v9), et une race est nommée par les gènes qu'elle sait contourner.

      Plus de cinquante races physiologiques sont décrites (49 chez Barka et al., 2020) ; la race II, qui n'attaque que les arabicas sans gène SH particulier, est la plus répandue au monde. Les prélèvements péruviens de 2024 ont été lus sur 27 différentiels. Les seules sources de résistance disponibles hors de l'arabica ont donc été deux espèces voisines : le liberica en Inde, le canephora partout ailleurs.

      Silva et al., Coffee Leaf Rust Resistance: An Overview (Springer, 2022) ; « An overview of physiological specialization of coffee leaf rust », Agronomy Journals 2 (2019) ; BSPP 2022, p. 18 ; Quispe-Apaza et al., Agronomy 14 (2024), 1811 ; LC ch. 13

      134La résistance : Kent, S.795, l'hybride de Timor et sa descendance

      • La première variété dite résistante est le Kent
      • un arbre sélectionné vers 1911 par L. P. Kent sur le domaine de Doddengudda (Mysore) parce qu'il tenait quand tout tombait autour, sa résistance a depuis été contournée, mais il reste un parent du S.795. En Inde toujours
      • vers 1910 à Coorg, un hybride spontané arabica × liberica, S.26
      • transmet le gène SH3 : le Central Coffee Research Institute de Balehonnur (1925) en tire S.288 (1936) puis S.795 (S.288 × Kent, diffusé en 1945-46), première variété résistante largement cultivée, encore 25 à 30 % de l'arabica indien
      • dont le catalogue WCR de 2025 note désormais la résistance comme faible. Coste cite en 1955 les lignées S.288, 526 et 544
      • 1927et les croisements arabica × canephora menés à Balehonnur
      WCR, Arabica Coffee Varieties (2025), fiches Kent et S795 ; Coste 1955, p. 349 ; site/data.js

      La rouille avait atteint Timor vers 1886. Dans les années 1920, sur une plantation portugaise de l'île, on remarque des arbres qui ne tombent pas malades. L'examen, en 1927, identifie un croisement spontané arabica × canephora.

      Ce hasard valait tous les laboratoires, et il faut voir pourquoi. L'arbre est tétraploïde (2n = 44) et autofertile comme l'arabica, donc utilisable tel quel en sélection. Or tous les hybrides obtenus à la main entre les deux espèces étaient jusque-là diploïdes et stériles, faute d'un compte de chromosomes compatible : 22 d'un côté, 11 de l'autre.

      L'hybride de Timor porte SH6 à SH9, soit quatre des neuf gènes de résistance connus. Sa tasse, en revanche, est jugée faible à moyenne. Tout le travail qui suit consiste à garder les gènes en perdant ce défaut.

      Le CIFC en tire dès 1959 les Catimor (accession 832/1 × Caturra, port nain), puis les Sarchimor (832/2 × Villa Sarchí). Ce sont deux familles et non deux variétés, et la nuance compte : chaque pays en a tiré ses propres lignées, qui peuvent différer beaucoup entre elles.

      Côté Catimor : T5175, T8667, Costa Rica 95, IHCAFE 90, Lempira, Oro Azteca, Catisic, Cauvery, Ateng. Côté Sarchimor : T5296, Parainema, Cuscatleco, IAPAR 59, Obatã, Marsellesa. Les croisements avec Catuaí ou Mundo Novo ont ajouté par-dessus le port nain et la qualité du grain.

      La Colombie, elle, a joué d'avance. Cenicafé sort en 1982 la Variedad Colombia (Caturra × HdT 1343, composite multilignée) pour préparer l'arrivée de la rouille, avant même qu'elle n'atteigne le pays. Vient ensuite Castillo en 2005, après vingt-trois ans de travail, avec des versions régionales.

      Au Brésil, l'IAC a suivi une autre voie dès 1950 : l'Icatu. Le principe est de refaire à la main ce que Timor avait donné par accident. Un canephora est tétraploïdisé à la colchicine, croisé avec un Bourbon, puis rétrocroisé sur Mundo Novo.

      McCook 2019, p. 134-135 ; Coste 1955, p. 331 (Piza, 1929) ; BSPP 2022, p. 17-18 (Zambolim 2016) ; WCR 2025, fiches Timor Hybrid, Catimor, Sarchimor ; site/data.js ; LC ch. 14

      Ce qu'apporte cet hybride se lit désormais dans les génomes. Salojärvi et ses coauteurs (Nature Genetics, 2024) ont séquencé l'hybride de Timor lui-même et cinq de ses rétrocroisements : l'introgression couvre 7 à 11 % du génome des variétés qui en descendent, et la région associée à la résistance se trouve sur le chromosome 4 du sous-génome canephora, où trois familles de gènes de défense sont dupliquées en tandem (cinq copies de RPP8, dix de CPR1, trois de LRK10L), huit copies étant retenues comme candidats.

      Candidat ne veut pas dire validé. La revue de Yang et al. (2026) signale que cette introgression s'accompagne d'une pénalité de qualité mesurable ; le catalogue WCR classe les Catimor et Sarchimor à résistance intermédiaire et qualité « bonne », en dessous des Bourbon et SL28 mais bien au-dessus de l'hybride source. L'empreinte génétique permet aujourd'hui de vérifier qu'un matériel vendu comme résistant descend bien de la source, et inversement de trouver des segments canephora dans des arbres vendus sous un nom prestigieux.

      Salojärvi et al., Nature Genetics 56 (2024) ; Yang et al., revue 2026, p. 3 et 6 ; WCR 2025 ; LC ch. 14

      135Le Big Rust, 2008-2013, pays par pays

      Ce que le Big Rust a coûté

      Baisse de production attribuée à l'épidémie de rouille, par pays, entre 2008 et 2013. Certaines exploitations ont perdu 70 à 80 % de leur récolte.

      015314662Salvador : −57 %Salvador−57 %Mexique : −46 %Mexique−46 %Pérou : −39 %Pérou−39 %Colombie, 2008-2011 : −33 %Colombie, 2008-2011−33 %Amérique centrale, 2012-13 : −16 %Amérique centrale, 2012-13−16 %

      Le déclencheur n'est pas la chaleur du jour mais la douceur des nuits : des minimales nocturnes plus hautes raccourcissent la latence du champignon et l'étendent en altitude.

      Les chiffres
      Perte de production
      Salvador−57 %
      Mexique−46 %
      Pérou−39 %
      Colombie, 2008-2011−33 %
      Amérique centrale, 2012-13−16 %
      McCook, Coffee Is Not Forever (2019), p. 171-178 ; voir le tableau de la planche

      Entre 2007 et 2011, la Colombie perd environ un tiers de sa production, soit moins 33 %, dont moins 31 % sur la seule année 2008. Fin 2011, l'épidémie gagne l'arc qui va du Pérou au Mexique.

      Sur 2012-2013, l'Amérique centrale perd 16 % dans l'ensemble. Cette moyenne écrase les extrêmes, et la citer seule serait trompeur : Salvador moins 57 %, Mexique moins 46 %, Pérou moins 39 %, certaines exploitations jusqu'à 70 ou 80 %.

      • Le Costa Rica
      • le Honduras et le Guatemala déclarent l'urgence nationale en 2012-13. Onze pays l'ont fait entre 2010 et 2013 selon Peter Baker (CABI)
      • qui a baptisé l'épisode « Big Rust » en 2014. Les pertes se prolongent ensuite : 2013-2014 en Amérique centrale et au Mexique
      • 2014-2015au Pérou et en Équateur.

      Le coût a été chiffré par plusieurs voies, et les ordres de grandeur se rejoignent. L'USAID l'évalue à un milliard de dollars entre 2012 et 2014, touchant plus de deux millions de personnes. D'autres estimations donnent un milliard de dollars et 250 000 emplois disparus, surtout dans les fermes. PROMECAFÉ, l'organisme régional de recherche, compte pour sa part 373 585 travailleurs déplacés.

      Pourquoi l'emploi encaisse-t-il si vite ? Parce que la cueillette à la main est le moment où une région emploie le plus. Or un arbre défolié au milieu du cycle ne remplit pas ses cerises. Il n'y a donc rien à cueillir, et pas de saison. L'émigration des ménages guatémaltèques a presque doublé entre 2007 et 2016, avec un lien marqué aux ménages caféiers.

      McCook 2019, p. 171-178 ; Koutouleas et al., Plant Pathology 73 (2024) ; BSPP 2022, p. 7-9 (Baker 2014 ; Mallén 2014 ; Dupre et al. 2022) ; USAID, cité par Wikipedia, « Hemileia vastatrix » ; LC ch. 16

      Le prix mondial a fait le trajet inverse de la récolte : le contrat de référence de New York cotait trois dollars la livre début 2011 et moins de 1,50 dollar en juin 2013. En Amérique centrale, on a perdu la récolte et le prix en même temps. Avelino et ses coauteurs montrent que toutes les épidémies de forte intensité recensées en Colombie et en Amérique centrale depuis 1987 ont coïncidé avec, ou suivi, des périodes de bas prix internationaux ou d'intrants chers qui réduisaient la rentabilité, donc les fongicides achetés à temps, la fertilisation, le recépage et l'entretien de l'ombrage.

      Au Nicaragua, les producteurs à faible revenu, peu formés et sans accès aux services techniques ont subi les pertes les plus lourdes (Villarreyna et al., 2020). En Colombie, une vague de pyramides de Ponzi avait englouti un peu plus de 1 % du PIB annuel juste avant l'épidémie de 2008, dans des ménages caféiers déjà pris entre bas prix et engrais chers.

      Avelino et al., « The coffee rust crises in Colombia and Central America (2008-2013) », Food Security 7 (2015) ; BSPP 2022, p. 10 et 15 ; McCook 2019, p. 171-172 ; LC ch. 16

      Quatre hypothèses ont été avancées pour expliquer la gravité inédite de l'épisode, et la BSPP les passe en revue.La virulencedes races nouvelles ont bien été trouvées au Honduras, au Guatemala et au Costa Rica après le début des épidémies, mais les comparaisons de spores d'avant et d'après 2008 en Colombie (Rozo et al., 2012) n'ont pas confirmé une souche plus virulente ; les races nouvelles seraient une conséquence plutôt qu'une cause. Les moyens des producteurs, exposés ci-dessus.Le climatpluies excessives en Colombie en 2008, pluies anormalement faibles en saison humide et fortes en saison sèche en Amérique centrale, et amplitude thermique réduite dans les pays les plus touchés (Avelino et al., 2015) ; mais le modèle mécaniste de Bebber et al. (2016), fondé sur les réanalyses climatiques de 1990 à 2015, ne trouve pas de tendance de long terme du risque en Colombie, seulement une élévation faible mais significative du risque quotidien d'infection entre 2008 et 2011 (p = 0,027), et rejette explicitement l'hypothèse du changement climatique comme cause de l'épidémie.La dégradation des paysagesle passage du café d'ombre au plein soleil aurait réduit les ennemis naturels ; mais d'autres travaux trouvent plus de rouille sous couvert humide. La BSPP conclut qu'il n'existe pas d'explication unique.

      BSPP 2022, p. 9-12 ; Bebber, Delgado Castillo et Gurr, Phil. Trans. R. Soc. B 371 (2016) ; Avelino et al. 2015

      Le plus dérangeant est que la rouille est revenue en partie sur des variétés sélectionnées pour lui résister, celles qui portaient les gènes de Timor et sur lesquelles des programmes nationaux entiers avaient été bâtis. Les trois côtés du triangle avaient bougé sur la même décennie. McCook y ajoute un facteur institutionnel : l'effondrement des quotas de l'Accord international sur le café en 1989, la baisse durable des prix, la réduction des instituts nationaux et des services de vulgarisation.

      On avait hérité des variétés et démonté ce qui devait les renouveler. À Sasaima, en Colombie, il photographie deux plantations à quelques mètres l'une de l'autre, même altitude, mêmes nuits, mêmes spores : l'une abandonnée et défeuillée, l'autre dense et verte. Ce qui les sépare est le crédit, la trésorerie au moment de traiter, l'âge des arbres, un technicien joignable. Les fermes biologiques ont été les plus vulnérables, faute d'alternative efficace au cuivre : en 2016, PROMECAFÉ leur a conseillé de recourir temporairement aux méthodes conventionnelles.

      McCook 2019, p. 173 et 197-199 ; BSPP 2022, p. 16 ; LC ch. 16

      136Les nuits moins froides

      Le déclencheur climatique décrit par McCook n'est pas « il fait plus chaud » mais « les nuits sont moins froides ». Ce qui a monté d'abord dans les zones caféières d'Amérique latine, ce sont les températures minimales nocturnes, donc l'amplitude thermique diurne s'est resserrée. Une nuit froide sort la feuille de la fenêtre utile pendant plusieurs heures et interrompt la germination avant que la rosée sèche au matin ; une nuit qui reste dans la fenêtre offre au champignon des heures qu'il n'avait pas.

      La période de latence raccourcit. Sur une saison favorable de six mois, un cycle de trois semaines donne environ huit tours, un cycle de deux semaines et demie en donne dix ; dans un processus multiplicatif, deux tours de plus changent l'ordre de grandeur (256 contre 1 024 si chaque tour ne faisait que doubler la population, et le facteur réel est bien supérieur). Une épidémie ne se déclenche pas parce que les conditions sont devenues bonnes, mais parce qu'elles sont restées bonnes un peu plus longtemps.

      McCook 2019, p. 177 ; Coste 1955, p. 224-226 ; LC ch. 16 (arithmétique d'illustration)

      Le second effet est géographique : les ceintures montent. La zone où la coexistence coûte cher grignote la zone où elle était gratuite, vers une surface qui se réduit à chaque mètre gagné. Et les parcelles les plus hautes sont précisément celles plantées avec le matériel le plus sensible, parce qu'il n'y avait aucune raison d'y sacrifier la tasse à une résistance dont on n'avait pas besoin : Bourbon, Typica, Caturra, Catuaí, Pacamara, tous classés par le catalogue WCR de 2025 entre « sensible » et « très sensible », et tous notés bons à exceptionnels en tasse.

      L'altitude imprimée sur un sac est un thermomètre déguisé en mètre ruban. Avelino observe qu'en Amérique centrale l'autre grande maladie foliaire, l'ojo de gallo (Mycena citricolor), liée aux saisons longues, fraîches et pluvieuses, a presque disparu depuis 2012, pendant que des saisons des pluies entrecoupées de jours secs et des températures plus hautes favorisent la rouille ; avec moins de jours de pluie prévus, « la rouille sera le principal problème de notre avenir ». Yang et al. (2026) listent parmi les inconnues les seuils thermiques réels par cultivar au champ (l'essentiel du savoir vient de chocs thermiques brefs en laboratoire ; l'arabica s'est montré résilient jusqu'à 37 °C en conditions contrôlées avec CO2 élevé) et les relations quantitatives entre pluie, humidité, rouille et qualité.

      McCook 2019, p. 5-6 et 177 ; BSPP 2022, p. 21 (entretien avec J. Avelino) ; WCR 2025 ; Yang et al. 2026, p. 8 ; LC ch. 16

      137L'érosion des résistances, 2017-2024

      Région d'OugandaRécolte principaleFly crop
      Centre, Estoct.-févr.avr.-juil.
      Masaka, Ouest, Sud-Ouestmars-juil.oct.-déc.
      Mid-Northoct.-janv.aucune
      UCDA 2019, tableau 21, p. 89 (lecture simplifiée)

      Honduras, janvier 2017 : l'IHCAFE reçoit des signalements de rouille sur Lempira, le Catimor (HdT 832/1 × Caturra) massivement replanté après 2012 et devenu une part importante du verger national. Les tests confirment la sensibilité. En avril 2017, l'incidence nationale n'est que de 6 %, sous le seuil de dommage économique, mais 18 % des fermes en Lempira relevées en mars dépassent 10 %. Deux hypothèses : une race locale a muté, ou une race étrangère est entrée.

      En avril 2018, l'IHCAFE identifie quatre nouvelles souches. Le catalogue WCR de 2025 classe désormais Costa Rica 95 et IHCAFE 90, deux Catimor de la même origine 832/1 × Caturra, en résistance « faible/sensible », Lempira en « intermédiaire », tandis que Parainema (sélection de T5296) reste « hautement résistant ». Au Nicaragua, la résistance de la plupart des cultivars commerciaux a cédé au cours des cinq années précédant 2022.

      World Coffee Research, « Coffee leaf rust resistant coffee variety overcome in Honduras » (mai 2017) ; Daily Coffee News, 12/05/2017 ; USDA FAS, Coffee Annual Honduras (mai 2018) ; WCR 2025, fiches Lempira, Costa Rica 95, IHCAFE 90, Parainema ; BSPP 2022, p. 14

      Colombie, mai 2021 : Cenicafé annonce six races de rouille jamais caractérisées dans le pays et neuf variants à complexité génétique accrue, aux virulences et agressivités différentes de celles des autres pays producteurs. Environ 84 % de la surface colombienne est alors plantée en variétés résistantes (Castillo, Cenicafé 1, Castillo zonales, Tabi) et 16 % en sensibles (Caturra, Typica, Bourbon, certains Catimor).

      L'incidence moyenne est de 20 % ou plus sur les sensibles, 6 % ou moins sur les résistantes ; les pertes potentielles sans gestion vont de 30 à 80 % sur les sensibles. Cenicafé travaille en parallèle à l'introgression du gène SH3, d'origine liberica, dans des lignées de Castillo pour élargir la base de résistance. Cenicafé a diffusé au total quatorze variétés résistantes.

      STiR Coffee and Tea, « FNC Warns of More Aggressive Races and New Leaf Rust Variants », 12/05/2021 ; Journal of Plant Breeding and Crop Science, « Introgression of the SH3 gene resistant to rust in improved lines of Castillo variety »

      Pérou, août 2024 : dix-huit échantillons de rouille prélevés sur Caturra, Typica et Catimor dans plusieurs régions, envoyés au CIFC et lus sur 27 différentiels, révèlent cinq races connues et deux races nouvelles. Les lignées Catimor sont sensibles aux deux races nouvelles et aux races XXXIV et XXXV. Le Catimor était la réponse du plan d'urgence péruvien à l'épidémie de 2012-2013 : dix ans plus tard, on trouve au champ ce qui sait l'ouvrir, à peu près au moment où les arbres replantés atteignent leur plein rendement.

      Dix-huit prélèvements ne mesurent ni une fréquence ni une surface ; ils établissent que la chose existe. Une résistance génétique n'est pas une propriété, c'est un délai, et le délai raccourcit : quarante ans pour la première génération de Timor, une dizaine pour Lempira.

      Quispe-Apaza et al., « New Races of Hemileia vastatrix Detected in Peruvian Coffee Fields », Agronomy 14 (2024), 1811 ; LC ch. 16

      138Diagnostic, surveillance et alerte

      La rouille se diagnostique à l'œil, en retournant les feuilles basses. Les lésions siègent sur la face inférieure du limbe : sans ce geste, on ne voit rien.

      La surveillance, elle, repose sur des relevés d'incidence faits sur des arbres échantillonnés. L'incidence, c'est la part des feuilles portant au moins une lésion, exprimée en classes plutôt qu'en valeur exacte. L'IHCAFE publie ainsi des incidences nationales par classes de fermes (5-10 %, 10-15 %, plus de 15 %) et par département.

      Ce chiffre sert à décider, pas seulement à décrire. Le Brésil recommande les fongicides de contact sous 5 % d'incidence et les systémiques au-dessus (Zambolim, 2016), avec une grille de notation visuelle par un œil formé.

      Savoir quelle race attaque demande en revanche un laboratoire. Le typage ne se fait pas au champ : les échantillons partent au CIFC pour être inoculés sur la série différentielle, comme les dix-huit prélèvements péruviens de 2024.

      Un outil récent déplace le moment du tri. Depuis 2025, la sélection dispose de marqueurs génétiques à bas coût pour la résistance à la rouille, mis au point par WCR avec Cenicafé et l'USDA. Ils permettent de trier des plantules avant de les planter, donc de lire ce que porte un jeune plant sans attendre de voir comment il se comporte au champ.

      USDA FAS, Coffee Annual Honduras (mai 2025) ; BSPP 2022, p. 17 ; Quispe-Apaza et al. 2024 ; WCR, 2025 Annual Report (14/05/2026)

      Les modèles d'alerte sont récents. Bebber et al. (2016) ont construit un modèle mécaniste de germination et d'infection à partir de la température de la canopée et de la durée d'humectation des feuilles, calé sur les réanalyses climatiques ; le risque quotidien est corrélé à l'eau de surface de la canopée (r = 0,87). Au Nicaragua, l'association de coopératives CAFENICA a lancé un système d'alerte précoce en 2018 et diffuse avec le CIAT des données climatiques pour décider des traitements ; le modèle ExpeRoya, construit par le Cirad dans le projet Procagica, prévoit les épidémies en Amérique centrale et en République dominicaine avec l'IICA (Motisi et al., 2022).

      Pour le scolyte, la méthode d'échantillonnage sur 30 arbres introduite à Hawaï en 2012 donne le pourcentage de cerises infestées, la position de l'insecte dans la baie (encore dans la pulpe, donc atteignable par un traitement, ou déjà dans le grain) et les foyers ; les pièges à alcool (éthanol-méthanol, 15 pièges par hectare dans le protocole ougandais) servent au suivi des vols et au piégeage de masse.

      Pour la mineuse, un piège à phéromone pour quatre hectares, et des systèmes d'imagerie aérienne et de photogrammétrie terrestre en développement. Pour la trachéomycose et les pourridiés, seul le diagnostic destructif existe (coupe du tronc, racines déterrées).

      Bebber et al. 2016 ; BSPP 2022, p. 15 (CAFENICA 2018 ; Motisi et al. 2022) ; Lee et al., « Economic Benefits from Managing Coffee Berry Borer in Hawaii » (2023) ; UCDA 2019, p. 77 ; Insects 12 (2021), revue de Leucoptera coffeella

      139Le scolyte des baies, l'ennemi capital

      Hypothenemus hampei (Stephanoderes coffeae chez Vayssière, qui défend ce nom en note et a perdu) est un coléoptère africain. La femelle mesure 1,5 à 1,6 mm, 1,4 à 1,8 selon les sources actuelles.

      Son trajet dans le fruit explique pourquoi elle est si difficile à atteindre. Elle vole, attaque la cerise par le sommet, la zone du nombril, perce le mésocarpe puis la parche. Elle installe ensuite sa chambre de ponte dans la graine elle-même. Tant qu'elle est dans la pulpe, un traitement peut encore la toucher ; une fois dans le grain, non.

      La ponte est abondante : 30 à 50 œufs par paquets de 4 à 8. Le cycle complet dure 20 à 35 jours, 24 à 45 selon la température. La femelle vit environ trois mois et demi.

      Le mâle, lui, ne sort jamais. Plus petit, les ailes atrophiées, il ne quitte pas la baie où il est né : il féconde ses sœurs dans la galerie et y meurt. Les mâles ne font que 8 à 12 % de la population, soit treize femelles pour un mâle.

      Cette biologie a une conséquence lourde. Chaque cerise est un monde clos d'où sortent des femelles déjà fécondées. Une seule suffit donc à fonder une lignée sur une parcelle indemne, sans avoir à y rencontrer un mâle. Et la consanguinité fixe vite tout ce qui marche.

      Les densités atteintes sont à la mesure de ce dispositif : une même cerise peut abriter jusqu'à cent individus, un arbre trois à cinq générations.

      Coste 1955, p. 285-288 (P. Vayssière) ; UCDA 2019, p. 76-77 ; Wikipedia, « Coffee borer beetle », consulté le 07/09/2026 ; LC ch. 15

      La femelle recherche une dureté d'albumen précise, celle des fruits de trois à quatre mois, au-delà de 5 mm de diamètre. L'albumen, c'est la graine en formation, et sa fermeté change avec l'âge du fruit. L'UCDA fait entrer l'insecte environ huit semaines après la floraison, puis attendre le durcissement du grain pour pondre.

      Sa prédilection va aux baies noires desséchées restées sur l'arbre ou au sol. Elles lui servent d'abri et de maternité pendant l'intersaison, ce qui fait de chaque fruit oublié un foyer pour la récolte suivante.

      Les pertes sont chiffrées différemment selon les sources et les époques. Vayssière donne jusqu'à 25 % de la récolte et une dépréciation marchande jusqu'à 50 %. L'UCDA parle de 50 à 100 % de perte de rendement en cas d'infestation forte, avec chute des jeunes cerises et déclassement des lots. À Hawaï, des fermes mal tenues atteignaient 95 % de cerises infestées avant 2011.

      Le tour du monde de l'insecte est daté, et il commence par des semences. Vayssière place en 1909 la contamination de Java par des semences africaines, et en 1913 celle de São Paulo depuis Java ; les sources actuelles retiennent 1926 pour le Brésil. Viennent ensuite le Guatemala et le Mexique dans les années 1970, la Colombie à la fin des années 1980, Porto Rico en août 2007, Kona (Hawaï) en août 2010.

      Au total, l'insecte pèse sur l'économie de plus de vingt millions de familles.

      Coste 1955, p. 285-288 ; UCDA 2019, p. 76-77 ; Lee et al. 2023 ; Wikipedia, « Coffee borer beetle » ; LC ch. 15

      La lutte de 1955 : ramassage systématique de toutes les baies pendant les trois mois suivant la récolte, ébouillantage de trois minutes, opérations arrêtées à seize heures, heure d'envol des femelles. Un fait de process : la voie humide (dépulpage, fermentation, lavage) noie galeries et larves ; la voie sèche étale pendant des jours des milliers de baies dans l'état exact que l'insecte préfère, à portée de vol des parcelles (voir le traitement).

      Le chiffre d'une fermentation « à 60 °C » censée le tuer, dans le même chapitre, est manifestement erroné. La lutte biologique était déjà décrite : l'hyménoptère africain Prorops nasuta, dont un individu détruit cent œufs ou cinquante larves, Heterospilus coffeicola, et le champignon Beauveria bassiana, qui colonise l'adulte de l'intérieur.

      Coste 1955, p. 285-288 (Vayssière) ; LC ch. 15

      Contre le scolyte, il n'existe pas d'arme unique. Ce qu'on appelle lutte intégrée est un empilement de petits moyens dont aucun ne suffit seul. Voici celui que décrit l'UCDA pour l'Ouganda, poste par poste.

      L'hygiène. Cueillir au moins toutes les deux semaines, ramasser puis enfouir ou brûler les baies tombées, dépouiller les vieilles baies restées sur l'arbre. Chacune de ces baies oubliées est un hôtel pour l'insecte pendant l'intersaison.

      La taille de l'ombrage. Elle expose l'insecte à ses prédateurs. Et les arbres d'ombrage attirent en prime davantage d'oiseaux : au Costa Rica, on a mesuré que les fauvettes réduisent de moitié les populations de scolytes.

      Les pièges. Brocap ou artisanaux, ces derniers n'étant qu'une bouteille transparente avec un flacon d'attractif à l'éthanol 75 %. Le protocole compte : 15 pièges par hectare, placés aux deux tiers de la hauteur des arbres, nettoyés toutes les deux semaines.

      Les parasitoïdes, c'est-à-dire des insectes qui pondent dans le scolyte et le tuent en se développant : Cephalonomia stephanoderis, Prorops nasuta, Phymastichus coffea.

      Le champignon Beauveria bassiana, qui infecte l'insecte. Il demande des conditions précises pour agir : au-dessus de 80 % d'humidité relative, entre 25 et 30 °C. Des dépôts frais infectent alors 30 à 40 % des femelles en recherche d'hôte. La revue brésilienne le juge coûteux et d'efficacité variable, ce qui est l'honnête résumé.

      Restait la chimie, et elle se referme. L'endosulfan, longtemps l'arme de référence en Amérique latine, a été inscrit à la Convention de Stockholm le 29 avril 2011, donc voué à l'élimination. L'UCDA cite encore le fénitrothion, les pyréthrinoïdes et le chlorpyrifos, dont l'Union européenne a ramené la limite de résidus à 0,01 mg/kg au 13 novembre 2020, ce qui revient en pratique à en interdire l'usage sur un café destiné à l'Europe.

      Tout cet empilement fonctionne-t-il ? Hawaï fournit la réponse la mieux chiffrée. L'adoption des mesures y est passée de 8 % des producteurs en 2011 à 59 % en 2021. Le rendement moyen a gagné 32 %, le prix à la livre 41 %, et le revenu par acre 60 %. Les bénéfices cumulés sont chiffrés à 251 millions de dollars, dont 52 millions pour le seul Beauveria, 69 pour la première lutte intégrée et 130 pour la lutte intégrée fondée sur la recherche.

      UCDA 2019, p. 77-78 ; Wikipedia, « Coffee borer beetle » ; Lee et al. 2023 ; Frontiers in Sustainable Food Systems 5 (2021), gestion agroécologique des ravageurs du café au Brésil ; ICO, « Growing coffee without endosulfan » ; règlement (UE) 2020/1085

      140La trachéomycose : de l'Oubangui à l'Ouganda

      En 1927, en Oubangui-Chari (actuelle République centrafricaine), des caféiers excelsoïdes s'arrêtent brutalement de pousser ; le feuillage noircit et s'enroule sans tomber, l'arbre « semble incendié ». En coupe, le cylindre central porte des traînées brun-violacé : le champignon Gibberella xylarioides (forme asexuée Fusarium xylarioides) ne détruit pas les tissus, il bouche les vaisseaux, et l'arbre meurt de soif dans un sol humide. Jugée alarmante en 1938, la maladie avait détruit à peu près complètement 15 000 hectares d'excelsoïdes en 1942.

      Pour Barat, elle pénètre exclusivement par les blessures et n'est pas transmise par le sol, d'où un traitement centré sur la désinfection des plaies de taille tous les trois mois ; la station de Boukoko cherchait des sujets résistants (B10, A445).

      Coste 1955, p. 217-220 (Barat) ; LC ch. 15

      Tenue pour une affaire classée, elle resurgit en 1993 dans le district de Bundibugyo, à l'ouest de l'Ouganda, cette fois sur le canephora. En 1997, les dix principaux districts producteurs sont atteints, à 450 km de la frontière congolaise la plus proche.

      L'ampleur se chiffre mal, mais tous les ordres de grandeur sont lourds. L'UCDA estime que la maladie a détruit environ 56 % des canephora ougandais depuis sa détection. D'autres sources parlent de près de la moitié des arbres et d'environ 100 millions de dollars de pertes, avec des foyers en République démocratique du Congo et en Tanzanie. Un programme régional financé par le Fonds commun pour les produits de base, l'Union européenne et le DFID britannique démarre en 2000.

      Le diagnostic de la transmission a changé depuis Barat, et cela change les consignes. Le manuel ougandais actuel tient la maladie pour transmise par le sol, et il n'existe aucun remède chimique. Il ne reste donc que des gestes d'hygiène, tous destinés à ne pas déplacer le champignon.

      • Le plantDes plants sains, pris en pépinière agréée.
      • L'arbre atteintArrachage et destruction sur place, sans le traîner à travers les rangs : un arbre qu'on transporte sème le long du chemin.
      • Le paillisNi bois de feu ni coques de café, qui peuvent porter le champignon jusqu'au pied d'arbres sains.
      • Les outilsDésinfectés à l'eau de Javel ou au feu, et les plaies traitées aussitôt.
      • La replantationRien pendant un an et demi à deux ans, le temps que le sol se vide.

      Reste la génétique. Dix clones résistants issus des populations ougandaises elles-mêmes, les NARO-Kituza Robusta 1 à 10, sont diffusés depuis 2009 (voir le canephora).

      UCDA 2019, p. 4-5 et 83-84 ; Peck, « Coffee wilt disease: the forgotten threat to coffee », Plant Pathology (2024) ; Rutherford, Phytopathology 96 (2006) ; site/data.js

      En Éthiopie, une lignée distincte s'est spécialisée sur l'arabica. Les relevés donnent des incidences moyennes de 20 à 70 % selon les zones, avec 45 % à Gera et 69 % à Bebeka.

      Deux façons de compter la perte donnent deux images opposées, et il faut tenir les deux. À l'échelle du pays, la perte annuelle est estimée à 1,6 % du rendement, soit 3 360 t et environ 3,75 millions de dollars : c'est peu. Dans les fermes touchées, la production baisse de 37 % et le revenu de 67 % : c'est une ruine. Une moyenne nationale dilue un dégât qui, lui, est concentré.

      Côté lutte, on cherche des adversaires au champignon. Des isolats de Trichoderma et d'actinomycètes prélevés dans la rhizosphère de caféiers sauvages, c'est-à-dire dans la terre qui entoure leurs racines, sont testés comme antagonistes (2023-2024).

      Le 6 décembre 2024, Peck et ses coauteurs publient dans PLOS Biology la comparaison de treize souches historiques couvrant six décennies. Fusarium xylarioides comprend au moins quatre lignées : une spécifique de l'arabica en Éthiopie, une du canephora en Ouganda, en RDC et en Tanzanie, et deux historiques.

      Le résultat le plus frappant porte sur l'origine de ses armes. Le champignon a acquis de Fusarium oxysporum des gènes qui l'aident à dégrader les parois cellulaires du caféier. Le transfert est horizontal, c'est-à-dire d'un organisme à un autre et non de parent à descendant, et il passe par de grands éléments mobiles d'environ 110 kilobases appelés Starships.

      Autrement dit, un champignon n'a pas seulement muté : il a reçu d'un autre un jeu d'outils mis au point sur d'autres cultures. Aucune quantification de pertes récentes n'accompagne ce résultat.

      Peck et al., PLOS Biology 22 (2024), e3002480 ; Frontiers in Plant Science 14 (2023), Trichoderma contre F. xylarioides ; Ethiopian Journal of Biological Sciences, revue de la trachéomycose en Éthiopie ; LC ch. 15

      141L'anthracnose des baies, Kenya 1922 et 1971

      Barat décrit l'anthracnose sous le nom de Glomerella cingulata, dont la forme asexuée s'appelle Colletotrichum coffeanum. Le champignon n'épargne aucun organe : feuilles, rameaux, fleurs, fruits. Il aboutit au die-back, c'est-à-dire la mort descendante des rameaux, qui commence à l'extrémité et gagne vers le tronc. Une forme s'en prend surtout aux baies, et c'est celle-là qui porte un nom propre, le coffee berry disease (CBD).

      La découverte de Rayner au Kenya change la lecture de la maladie. Le champignon est déjà installé à l'état latent dans l'écorce d'arbres qui paraissent sains. Il n'attend qu'un affaiblissement de la plante pour se déclarer.

      La liste des facteurs déclenchants devient alors lisible, car aucun n'est le champignon lui-même : manque d'ombrage et surproduction épuisante, érosion, mauvaises herbes, vent, et chez l'arabica les défoliations de rouille. Soigner l'arbre est ici une mesure sanitaire au même titre qu'un traitement.

      En 1955, on tenait donc le mécanisme juste avec une identification fausse. L'agent du CBD n'est pas Colletotrichum coffeanum mais une espèce distincte, Colletotrichum kahawae, décrite seulement en 1993.

      Coste 1955, p. 220-222 (Barat) ; Waller et al., Mycological Research 97 (1993) ; LC ch. 15

      Le CBD est signalé en 1922 sur de jeunes plantations des pentes du mont Elgon, à Sotik, dans l'ouest du Kenya. Il ne franchit la vallée du Rift, par l'est, qu'en 1939. En 1951, il couvre toutes les zones caféières kényanes.

      Du Kenya, il gagne ensuite le reste du continent.

      • 1930Angola
      • 1937Congo
      • 1955-57Cameroun
      • 1959Ouganda
      • 1964Tanzanie
      • 1971Éthiopie
      • 1985Malawi

      Le CBD est resté confiné à l'Afrique. C'est la raison de la quarantaine stricte imposée au matériel végétal africain vers les Amériques. Les caféiers américains n'ont jamais rencontré ce champignon. Personne ne veut être celui qui l'y aura porté.

      L'épidémie kényane de 1967-68 déclenche la réponse génétique. La Coffee Research Foundation lance en 1971 un programme de sélection. La résistance disponible tenait alors en trois gènes d'origines distinctes. Le gène T vient de l'hybride de Timor. Le gène R vient de Rume Sudan, une accession sauvage du plateau de Boma collectée en 1941. Le gène k vient de K7.

      Les trois sont assemblés dans Ruiru 11 (1985). C'est un hybride F1 composite : la mère est un Catimor, le père un multicroisement de SL28, SL34, Rume Sudan, N39 et K7. Le prix à payer est la pollinisation manuelle, dont la variété dépend, parce que les graines d'un F1 ne redonnent pas le même arbre.

      Batian (2010) lève cette contrainte : variété haute, multipliée par graines, elle vise en plus la tasse des SL. Le catalogue WCR note Ruiru 11 hautement résistant à la rouille et résistant au CBD, Batian résistant au CBD.

      Ailleurs, on a cherché la tolérance dans le fond éthiopien plutôt que dans le croisement. Java et Geisha ont été retenues au Cameroun et en Tanzanie pour leur tolérance au CBD. La lutte chimique, elle, n'a pas changé : cuivre et fongicides systémiques en saison des pluies, sur les baies vertes, c'est-à-dire au moment et sur l'organe où le champignon frappe.

      Journal of Plant Diseases and Protection (2023), « Coffee berry disease: a century-old anthracnose » ; Current Agriculture Research Journal 9 (2021) ; WCR 2025, fiches Ruiru 11 et Batian ; site/data.js

      142Nématodes, punaises, mineuses, cochenilles, foreurs

      Les nématodes sont des vers de quelques dixièmes de millimètre qui pénètrent les racines sans symptôme spécifique : l'arbre jaunit, végète, et l'observateur conclut à un défaut de fertilisation. À Java, Pratylenchus coffeae a détruit plus de 95 % des arabicas d'une plantation en moins de six mois ; le liberica planté dans les mêmes conditions n'étant atteint qu'à 59 %, on a greffé l'arabica dessus, comme la vigne sur des racines américaines après le phylloxéra.

      Vayssière cite aussi Heterodera marioni (plus de cinquante hôtes, aujourd'hui un Meloidogyne) et Tylenchus similis, et conclut qu'aucune espèce ni variété de caféier n'est reconnue résistante. En Amérique centrale, Meloidogyne incognita au Guatemala et Meloidogyne sp. au Salvador ont conduit au greffage hypocotylé à très grande échelle sur canephora : les porte-greffes non sélectionnés donnent 30 à 40 % de plants résistants, les parents T3561 et T3751 en transmettent 56 et 54 %, leur croisement 78 %, ce qui a donné le porte-greffe Nemaya ; le Brésil utilise l'Apoatã.

      Des semis d'excelsa utilisés comme porte-greffes laissaient encore 60 % de pertes tant ils ségrégeaient. Parainema, Cuscatleco et IAPAR 59 sont notés résistants à certains Meloidogyne, pas à Pratylenchus.

      Coste 1955, p. 235-239 (Vayssière) ; Bertrand et al., Euphytica (2000) ; WCR 2025 ; site/data.js ; LC ch. 15

      Les punaises Antestiopsis piquent les baies vertes et injectent une salive qui dissout l'endosperme, c'est-à-dire la réserve nutritive du grain. Le dégât se lit à trois endroits. Sur l'arbre, des grains atrophiés. Au lavage, des cerises qui flottent, parce qu'un grain vidé ne pèse plus assez, et qu'on écarte à ce titre. Dans le grain enfin, une levure du genre Nematospora que la piqûre inocule au passage : c'est la stigmatomycose.

      La biologie de l'insecte explique qu'il s'installe sans jamais tout emporter. Le cycle dure environ deux mois et l'adulte vit huit mois, si bien que les générations se chevauchent. Mais les pontes sont petites, de 9 à 12 œufs, et 70 à 90 % de ces œufs sont parasités par des micro-hyménoptères. La régulation naturelle fait donc déjà l'essentiel du travail.

      À défaut de baies, la punaise se rabat sur les bourgeons. Elle provoque alors des « balais de sorcière », ces touffes de rameaux courts qui immobilisent du bois pendant des années.

      Le protocole de Vayssière est un seuil d'intervention avant la lettre. Poudrer cinq arbres de cendre et de pyrèthre. Compter les punaises tombées sur une toile. Ne traiter qu'au-delà de cinq punaises par arbre.

      Dans la région des Grands Lacs, au Rwanda et au Burundi, la piqûre d'Antestiopsis thunbergii fait plus que vider le grain : elle ouvre la voie à une bactérie, Pantoea coffeiphila. Décrite en 2015, celle-ci est la cause du goût de pomme de terre (potato taste defect) qui déprécie l'arabica de la région. L'insecte ne détruit pas la récolte, il la déclasse.

      Coste 1955, p. 245-251 (Vayssière) ; Gueule et al., International Journal of Systematic and Evolutionary Microbiology 65 (2015) ; LC ch. 15

      Les mineuses Leucoptera, L. caffeina en Afrique et L. coffeella en Amérique, creusent des galeries entre les deux épidermes de la feuille. La larve consomme le tissu vert sans percer la surface : la feuille reste en place mais cesse de nourrir l'arbre, et la chute vient ensuite.

      Le cycle dépend de la température. Vayssière comptait 25 à 60 jours ; on compte aujourd'hui environ 22 jours à 25 °C, soit 5 jours d'œuf, 12 de larve et 5 de nymphe. Chaque femelle pond plus de 50 œufs. Vayssière relevait jusqu'à sept générations par an, on en compte huit à douze au Brésil. Autant de générations superposées laissent peu de fenêtres sans insecte.

      La préférence pour l'arabica est nette, et c'est en pépinière que les dégâts sont les plus graves. La régulation naturelle peut pourtant être forte : en Guadeloupe, un petit hyménoptère parasite, le braconide Mirax insularis, parasitait 65 à 80 % des chenilles.

      Au Brésil, premier producteur mondial avec plus de 59 millions de sacs sur 1,9 million d'hectares en 2023, L. coffeella reste un ravageur clé. Les pertes vont de 30 à 70 % selon la saison : au-dessus de 50 % au Brésil et en Colombie, 20 à 40 % à Porto Rico, environ 12 % au Mexique. La défoliation atteint 75 %, et l'on compte jusqu'à vingt pulvérisations par an en forte infestation.

      Les insecticides de base sont le thiaméthoxame, qui protège plus de 180 jours, le chlorantraniliprole et le cartap. Le même scénario se rejoue à chaque molécule : les résistances aux organophosphorés sont documentées depuis des décennies, et elles sont apparues récemment aux deux premiers de cette liste. La nouvelle molécule isocycloseram fait l'objet d'un suivi (2025), pour cette raison précise.

      Le parasitisme naturel varie beaucoup d'un pays à l'autre : 8 à 44 % au Brésil, 17 à 32 % au Kenya, 58 à 89 % en Colombie. Les cultures intercalaires de sarrasin l'augmentent. Côté génétique, la réponse est maigre : deux cultivars résistants seulement sont enregistrés au Brésil, Siriema VC4 et Siriema AS1.

      Une cinquantaine d'espèces de cochenilles sucent la sève. Coccus viridis y ajoute une intoxication de son hôte par sa salive. Les Planococcus, surtout gênants en saison sèche, sont propagés par les fourmis, ce qui rend inutile tout fossé d'isolement : une tranchée n'arrête pas une fourmi. La phtiriose relève du même montage, un champignon associé à un Pseudococcus, qui enferme le pivot, c'est-à-dire la racine principale, dans une gaine noire.

      Le longicorne Bixadus sierricola, en Afrique de l'Ouest, procède autrement. Sa larve creuse sous l'écorce une galerie annulaire qui ceinture le tronc, puis descend de plus de 40 cm jusque dans le pivot. Ceinturer un tronc revient à couper la circulation de la sève. On a compté jusqu'à 24 trous de sortie sur un seul canephora, pour une évolution larvaire de cinq mois à trois ans.

      La lutte se fait alors pied par pied : injection d'essence ou de sulfure de carbone dans la galerie, orifice bouché au mastic, cent pieds par homme et par jour. Anthores leuconotus joue le même rôle en Afrique de l'Est.

      Coste 1955, p. 215, 257, 272-279 et 303-305 (Barat, Vayssière) ; Insects 12 (2021), revue de Leucoptera coffeella ; Frontiers in Sustainable Food Systems 5 (2021) ; Journal of Economic Entomology (2025), isocycloseram ; UCDA 2019, p. 78 ; LC ch. 15

      143Maladies de sol, de fruits, et ce qui n'est pas vivant

      Les pourridiés portent les noms de couleur que les planteurs ont donnés à ce qu'ils voyaient sur les racines déterrées : champignon blanc (Leptoporus lignosus), pourriture brune (Phellinus lamaensis), champignon noir (Rosellinia bunodes, mort apoplectique). Les pourridiés à agarics (Armillariella mellea, Clitocybe tabescens) tuent par taches en partant des arbres d'ombrage ; Barat en a vu de plus d'un hectare. L'UCDA décrit pour Armillaria (root rot, collar crack) un bois décomposé en masse blanche humide traversée de lignes noires, des fissures verticales au collet, et une lutte par annelage des arbres avant abattage pour vider les racines de leurs réserves glucidiques, dont le champignon dépend.

      Une maladie racinaire ne coûte pas une récolte : deux à trois ans d'attente plus quatre ans avant la première récolte, elle coûte une décennie.

      Coste 1955, p. 210-217 (Barat) ; UCDA 2019, p. 86-87 ; LC ch. 15

      Sur les fruits, trois maladies, dont deux sont datées de leur premier signalement.

      • Maladie poudreuseTrachysphaera fructigena, signalée en Gold Coast en 1919.
      • Maladie verruqueuseBotrytis cinerea, Kenya vers 1929.
      • Red blisterCercospora coffeicola, en Ouganda et à Bukoba (Tanzanie), sur les vieux canephora de semis. Des taches rouges en relief se rejoignent en cloques à centre noir ; les cerises sèchent et se dépulpent mal, si bien que le défaut se paie encore au traitement.

      Contre le red blister, aucune chimie n'est proposée. Tout se joue sur la conduite de la parcelle : variétés tolérantes, fumure NPK, taille, espacement, au moins 50 % d'ombrage et drainage. Autrement dit, on retire au champignon le côté « environnement » du triangle au lieu de viser le champignon lui-même.

      Sur les feuilles, le catalogue est plus long.

      • Yeux brunsCercospora, surtout en pépinière.
      • Maladie roseCorticium salmonicolor.
      • KolerogaPellicularia koleroga, une des plus graves en Inde.
      • Viruela mancha, ou ojo de galloOmphalia flavida, aujourd'hui Mycena citricolor. Exclusivement américaine, 30 à 40 taches par feuille. En recul depuis 2012 en Amérique centrale, mais plus fréquente sur les variétés résistantes à la rouille.
      • Fumagines et « lèpre »La fumagine doit son nom à la suie qu'elle imite sur la feuille. La « lèpre », elle, n'est pas due à un champignon mais à une algue, Cephaleuros virescens.

      Une ligne de ce catalogue mérite qu'on s'y arrête. L'ojo de gallo se fait plus fréquent sur les variétés résistantes à la rouille. Résister à un champignon ne protège d'aucun autre, et replanter un verger entier en variétés anti-rouille peut déplacer le problème plutôt que le supprimer.

      Enfin le black tip, qui noircit l'extrémité des jeunes pousses, n'appartient pas à cette liste : il n'est pas infectieux. Jurion l'a rattaché à une saute de 26 °C en deux heures au lever du soleil, que le tissu jeune ne supporte pas. Aucun produit n'y peut rien, puisqu'il n'y a rien à tuer ; seul l'ombrage amortit l'écart.

      Coste 1955, p. 224 et 228-229 (Barat) ; UCDA 2019, p. 86 ; BSPP 2022, p. 21 ; LC ch. 11b et 15

      144La pharmacopée d'hier et d'aujourd'hui

      L'arsenal de 1955 : sulfure de carbone injecté dans les galeries des foreurs, arséniate de soude sur les souches contre la trachéomycose, chloropicrine et dichloropropène (DD) comme fumigants du sol contre les nématodes, et contre les insectes la gamme des organochlorés et organophosphorés de l'époque, DDT, HCH et lindane, chlordane, aldrine, dieldrine, parathion, HETP/TEPP, paradichlorobenzène. Presque tout est interdit aujourd'hui : DDT retiré dans la plupart des pays depuis les années 1970, aldrine, dieldrine et chlordane parmi les douze premiers polluants organiques persistants de la Convention de Stockholm (2001), lindane ajouté en 2009, endosulfan en 2011, parathion, chloropicrine et arsenicaux sortis de l'agriculture légale.

      Survivent la bouillie bordelaise, le pyrèthre et, un temps, la roténone, retirée depuis dans l'Union européenne. Vayssière signalait déjà que le HCH élimine les hyménoptères entomophages et les pollinisateurs, c'est-à-dire exactement les auxiliaires dont il venait de chiffrer l'efficacité, et il recommandait le produit dans la même page : il avait le fait sans avoir la thèse, sept ans avant Printemps silencieux (1962).

      Coste 1955, p. 219, 311-313 ; Convention de Stockholm, annexes A et B ; LC ch. 15

      Contre la rouille, trois groupes de fongicides : le cuivre, de contact, qui forme une barrière sur la feuille (au Brésil, quatre à cinq applications à trente jours d'intervalle, recommandées sous 5 % d'incidence) ; les triazoles, systémiques, qui agissent de l'intérieur sur les premiers stades de l'infection (cyproconazole, époxiconazole, flutriafol, tébuconazole, triadiménol) ; et les mélanges triazole + strobilurine, mésostémiques (azoxystrobine, pyraclostrobine, picoxystrobine, trifloxystrobine), réservés aux incidences plus fortes.

      Environ 60 % des produits homologués contre la rouille au Brésil contiennent un triazole. La bouillie bordelaise, bien moins efficace que les autres cuivres et « de valeur douteuse » (Merle et al., 2020), reste attractive en Amérique centrale parce qu'autorisée en agriculture biologique. Le mélange en cuve d'hydroxyde de cuivre avec cyproconazole ou pyraclostrobine réduit l'efficacité ; la résistance aux fongicides est une inquiétude montante.

      Les applications commencent au début de la saison des pluies et dépendent de la charge en fruits. En canephora, l'UCDA juge la lutte chimique non rentable et la déconseille. Contre le scolyte, le manuel ougandais cite encore fénitrothion 50 % EC (6 ml pour 4,5 l à la nouaison, puis 120-150 jours après si nécessaire), cyperméthrine, deltaméthrine, chlorpyrifos, et une association imidaclopride + tébuconazole qui vise l'insecte et le champignon ambrosia dont il se nourrit.

      Côté biologique contre la rouille, l'hyperparasite Lecanicillium lecanii (ex-Verticillium), observé naturellement sur les lésions, est étudié depuis les années 1980 sans avoir tenu ses promesses au champ, faute d'être installé avant l'arrivée du pathogène et de survivre à ses périodes de latence ; Calonectria hemileiae, Trichoderma harzianum, des Bacillus, l'acarien Ricoseius loxocheles et l'escargot Bradybaena similaris qui mangent les spores sont à l'essai ; des mycorhizes ont été associées à moins d'infections. Le soufre-chaux à 0,5 % contre les acariens et l'azadirachtine (neem, 0,025-0,1 g/l) contre la mineuse complètent la panoplie biologique brésilienne.

      BSPP 2022, p. 16-20 (Zambolim 2016 ; Merle et al. 2020 ; Vélez et Rosillo 1995) ; Agronomy 12 (2022), « Coffee Leaf Rust in Brazil » ; Crop Protection (2019), mélanges cuivre + triazole ; UCDA 2019, p. 77 et 86 ; Frontiers in Sustainable Food Systems 5 (2021)

      145Les moyens de lutte comparés

      MoyenPourContreCoût, dates
      Fongicides de contact (cuivre, bouillie bordelaise depuis les années 1880)Préventifs, bon marché, autorisés en bio ; efficaces sous 10 % d'inoculumLessivés par la pluie, 3-5 passages par an, bouillie bordelaise jugée peu efficace ; antagonisme avec les systémiques en mélangeBarat 1955 : 6-10 hl/ha par passage ; Brésil : 4-5 passages à 30 jours
      Fongicides systémiques et mésostémiques (triazoles, années 1970 ; strobilurines, années 1990)Curatifs, agissent sur l'infection en cours, moins de passagesCoût, résistances possibles, pas en bio ; retrait progressif de molécules (chlorpyrifos côté insecticides, LMR UE 0,01 mg/kg en 2020)60 % des produits homologués au Brésil ; ligne de coût permanente qui décide qui continue
      Variétés résistantes (Kent 1911, S.795 1946, Catimor 1959, Colombia 1982, Ruiru 11 1985, Castillo 2005, F1 2010-2019)Protection continue sans passage ; seule réponse à l'échelle d'un paysContournées en 10 à 40 ans (Lempira 2017, Catimor au Pérou 2024) ; pénalité de tasse liée à l'introgression ; replanter = 3 ans sans récolte ; F1 à clonerGraine Starmaya ~0,07 $, moitié d'une plantule d'embryogenèse ; cycle de sélection 30 ans, objectif WCR 8 ans
      Lutte biologique (Prorops nasuta et Beauveria décrits en 1955 ; Lecanicillium depuis les années 1980)Compatible bio, préserve les auxiliaires ; Beauveria infecte 30-40 % des scolytes ; oiseaux moins 50 %Efficacité variable selon humidité et température, coût élevé (Beauveria), Lecanicillium jamais probant au champHawaï 2011-2021 : 52 M$ de bénéfices pour Beauveria seul
      Lutte culturale (ombrage, taille, fumure, hygiène, ramassage, désinfection des plaies, dessouchage, greffage sur canephora)Sans résidus, agit sur les trois côtés du triangle ; ramassage = base de la lutte contre le scolyte ; greffage = seule réponse aux nématodesTrès gourmande en main-d'œuvre (100 arbres/homme/jour pour les foreurs ; 3 mois de ramassage) ; effets de l'ombrage contradictoires selon le contexteVayssière 1955 ; UCDA 2019 ; CATIE 2019 (manuel rouille)
      Pièges et seuils (5 punaises/arbre 1955 ; Brocap années 1990 ; 30 arbres Hawaï 2012 ; ExpeRoya 2022)On ne traite que quand cela coûte plus que le traitement ; suivi des vols et des foyersPièges surtout indicateurs (piégeage de masse limité) ; seuils mal établis pour la mineuse ; modèles récents et locaux15 pièges/ha, éthanol 75 % ; contact sous 5 % d'incidence, systémique au-dessus (Brésil)
      Éradication et quarantaineSeule victoire totale : Porto Rico 1903 ; CBD toujours absent des AmériquesExige une île, un foyer pris tôt et une autorité ; barrière brésilienne franchie en un an (1971)McCook 2019
      Coste 1955 ; BSPP 2022, p. 16-20 ; UCDA 2019 ; Lee et al. 2023 ; Georget et al. 2019 ; WCR 2025 ; McCook 2019

      Le principe de la lutte intégrée, diffusé dans l'agriculture mondiale à partir des années 1960 en réaction aux traitements au calendrier, tient en une phrase : on ne traite pas parce qu'un ravageur est présent, mais parce qu'il dépasse le niveau où il coûte plus que le traitement, et on préserve les auxiliaires qui font l'essentiel du travail gratuitement. Le protocole des cinq arbres et des cinq punaises de Vayssière (1955) en est une formulation complète, sept ans avant que le concept ait un nom.

      Toutes les méthodes propres reposent sur des bras : ramasser à la main toutes les baies tombées pendant trois mois, compter des insectes sur une toile, mastiquer cent arbres par jour, désinfecter chaque plaie de taille, dessoucher une parcelle. Coste consigne sans commentaire que des gouvernements fermaient les écoles pendant la récolte pour libérer la main-d'œuvre enfantine. La chimie a prétendu résoudre la question du travail ; la lutte intégrée y revient, et pose chaque fois la question de qui fait le geste, à quel prix et à quel âge.

      Le choix d'une variété, note un document de formation professionnelle, se fait selon trois motivations, le rendement, la résistance à une maladie et la qualité en tasse ; ces trois motivations sont rarement compatibles, et c'est tout le sujet de la planche.

      Coste 1955, p. 245-251 et 321 ; document de formation professionnelle, « Caféiculture » (p. 6) ; LC ch. 15

      146Aujourd'hui : 2023-2026

      Honduras. L'incidence nationale moyenne de rouille, relevée par l'IHCAFE, est passée de 7,57 % à 8,44 % en mars 2026. Une moyenne nationale dit peu de chose, parce qu'elle mélange des fermes indemnes et des fermes ravagées.

      Le relevé d'avril 2025 est plus parlant. 16,67 % des fermes échantillonnées étaient en incidence moyenne (5-10 %), 7,80 % en forte (10-15 %) et 21,63 % en très forte (plus de 15 %). Les foyers se tenaient à Intibucá, Santa Bárbara, Comayagua et Yoro.

      La production monte pourtant, ce qui n'a rien de contradictoire : la rouille ampute un rendement, elle ne l'annule pas, et d'autres leviers jouent en sens inverse. Le pays attend 5,53 millions de sacs de 60 kg en 2025/26, soit 6,3 % de plus, puis 6,03 millions en 2026/27. Le verger compte 330 000 ha récoltés et 2,1 milliards d'arbres en production. Les raisons avancées sont la nutrition, la taille, la maturation des plantations renouvelées et l'adoption de variétés comme Parainema.

      Ailleurs, le tableau tient en deux lignes. La Colombie a 84 % de son verger en variétés résistantes (2021), mais Cenicafé y suit de nouvelles races locales. Le Pérou a trouvé en 2024 deux races nouvelles capables de franchir les Catimor. La résistance gagne du terrain, l'adversaire aussi.

      Le coût de la rouille pour la filière mondiale est estimé entre 1 et 2 milliards de dollars par an (Wellman, 2021). L'écart du simple au double dit à lui seul ce que vaut l'estimation.

      USDA FAS, Coffee Annual Honduras HO2026-0002 (mai 2026) ; Daily Coffee News, 19/05/2026 ; USDA FAS, Coffee Annual Honduras (mai 2025) ; STiR 12/05/2021 ; Agronomy 14 (2024) ; BSPP 2022, p. 7

      Sélection. Le rapport annuel 2025 de World Coffee Research, publié le 14 mai 2026, décrit un réseau élargi. Innovea couvre désormais l'arabica et le canephora, dans onze pays qui produisent plus de 40 % du café mondial, le Vietnam et le Ghana ayant été ajoutés en 2025. Le magazine TIME l'a retenu parmi les meilleures inventions de 2025.

      Trois résultats concrets en sortent. D'abord des marqueurs génétiques à bas coût pour la rouille, mis au point avec Cenicafé et l'USDA. Ensuite des sources de semences établies ou renforcées au Pérou, au Guatemala, au Honduras et en Ouganda. Une variété améliorée ne sert à rien tant que sa graine n'est pas disponible près de la ferme. Enfin, pour les dix ans de l'essai multilocal IMLVT, une étude. L'essai compare 31 variétés d'arabica dans plus d'une douzaine de pays. Le résultat : la résistance à la rouille dépend à la fois du génotype et de l'environnement.

      Ce dernier point n'est pas une subtilité de laboratoire. Il signifie qu'une variété classée résistante dans un pays peut décevoir dans un autre, et qu'un catalogue ne dispense jamais de l'essai local.

      Le programme d'hybrides F1 de WCR donne la mesure du temps que demande l'exercice. 43 croisements créés en 2015, observés au champ de 2017 à 2022 au Salvador, au Costa Rica et au Rwanda. Quatre finalistes en sont sortis, tous des Sarchimor × Geisha.

      Leurs résultats tiennent en quatre lignes. 28 % de rendement en plus que les témoins. Plus de 84 points SCA en moyenne pour trois d'entre eux. Une immunité à la rouille, avec des tasses au-dessus de 90 points. Et une première récolte à deux ans.

      Depuis juillet 2024, ils sont plantés à 10 000 exemplaires sur dix parcelles pré-commerciales au Costa Rica, au Guatemala et au Pérou : Aquiares, Los Volcanes, Alsacia, CENFROCAFE. L'évaluation court jusqu'en 2031. Du croisement au verdict, il se sera donc écoulé de 2015 à 2031.

      C'est pourquoi l'objectif affiché de ramener un cycle de sélection de trente à huit ans se lit comme un objectif d'organisation, pas comme un résultat mesuré.

      Reste ce que le catalogue de 2025 valide déjà. Centroamericano (T5296 × Rume Sudan, diffusé vers 2010) et Starmaya y sont classés hautement résistants et très bons en tasse. La résistance et la tasse dans le même arbre : c'est ce qu'on cherchait depuis 1927.

      World Coffee Research, 2025 Annual Report (14/05/2026) ; WCR, « Next-generation F1 hybrid varieties » (page programme) ; Sprudge, 30/07/2024 ; WCR 2025, fiches Centroamericano et Starmaya ; LC ch. 16

      La clause est logistique. Les graines d'un F1 ségrègent, c'est-à-dire que les plants qui en sortent ne ressemblent plus au parent. Il faut donc cloner l'hybride par embryogenèse somatique. Cela suppose des laboratoires, des pépinières spécialisées, et du capital chez le producteur, qui doit acheter ses plants au lieu de les produire.

      Starmaya contourne l'obstacle. Le Cirad et ECOM, entre 2017 et 2019, emploient un parent mâle-stérile, CIR-SM01, croisé avec Marsellesa dans un champ semencier. Un parent incapable de s'autoféconder garantit que toute graine récoltée sur lui est bien un hybride, et cela sans pollinisation manuelle.

      Le résultat est la première graine F1 d'arabica produite en masse, à environ 0,07 dollar l'unité, la moitié du prix d'une plantule d'embryogenèse. La limite est connue : le parent mâle-stérile n'est pas assez fixé, et environ 15 % des plants ségrègent quand même.

      Au Nicaragua, un cas montre à quoi tient l'adoption sur le terrain. La fondation NICAFRANCE, à La Cumplida, Matagalpa, compte plus de 1 500 ha avec les fermes voisines. Elle renouvelle depuis 2015 en agroforesterie avec des hybrides Cirad-ECOM, et elle convertit au biologique. Le motif n'est pas la conviction : les producteurs ne peuvent plus payer les intrants.

      Les autres fronts avancent chacun de leur côté. Chez les champignons du bois, Peck (2024) montre que la trachéomycose emprunte des gènes à d'autres Fusarium. Chez les insectes, la mineuse brésilienne est surveillée pour sa résistance aux nouvelles molécules (2025). Et Hawaï, dernier venu dans la géographie du scolyte (2010) et de la rouille (2020), sert de laboratoire à une lutte intégrée chiffrée en dollars.

      Reste la phrase qui commande le reste : une solution qui n'est pas accessible à tous les producteurs n'est pas une solution générale. La génétique de 2025 est très supérieure à celle de 1975. Le canal qui doit la mettre entre les mains d'exploitations de deux hectares, lui, est plus faible.

      Georget et al., « Starmaya: The First Arabica F1 Coffee Hybrid Produced Using Genetic Male Sterility », Frontiers in Plant Science 10 (2019), 1344 ; Cirad, communiqué du 19/12/2019 ; BSPP 2022, p. 13-15 ; Peck et al., PLOS Biology (2024) ; LC ch. 16
      Hemileia vastatrix : face inférieure d'une feuille atteinte
      Hemileia vastatrix : face inférieure d'une feuille atteinte
      Rouille du caféier, face inférieure d'une feuille
      Rouille orangée sous une feuille de caféier : les urédospores qui restent sur les doigts. Photographie, voir la provenance.
      AnnéeLa rouille arrive
      1861Lac Victoria, caféiers sauvages
      1869Ceylan, Galloola (Madulsima) ; nommée le 6 nov.
      1872Travancore, Inde du Sud
      1876-1879Sumatra, Natal, Fidji
      1880-82Mission Marshall Ward à Ceylan
      1886-1894Timor, Philippines, Nouvelle-Guinée, Samoa, Usambara
      1903Porto Rico : éradiquée
      1913-1918Congo
      1951-1963Côte d'Ivoire, Liberia, Nigeria
      1966Angola (1930 selon la BSPP)
      1970Brésil (Bahia) ; barrière franchie en 1971
      1976Nicaragua, Équateur
      1978-1981Pérou, Bolivie, Salvador, Honduras, Guatemala, Mexique
      1983Costa Rica, Colombie
      2008-2013Big Rust, Colombie puis Pérou-Mexique
      2020-21Hawaï (Maui, puis quatre îles en 9 mois)
      McCook 2019, p. 36-172 ; BSPP 2022, tableau 1 ; Wikipedia, « Hemileia vastatrix »
      Big RustPerte de production
      Colombie 2007-2011moins 33 %
      Amérique centrale 2012-13moins 16 %
      Salvadormoins 57 %
      Mexiquemoins 46 %
      Péroumoins 39 %
      Prix NY3 $/lb (début 2011) à moins de 1,50 $ (juin 2013)
      Travailleurs déplacés373 585 (PROMECAFÉ)
      Dégâts 2012-141 milliard $ (USAID) ; 250 000 emplois (Mallén 2014)
      Urgences nationales11 pays, 2010-2013
      McCook 2019, p. 171-178 ; BSPP 2022, p. 7-9

      Rouille orangée

      AgentHemileia vastatrix, basidiomycète, parasite obligatoire ; lignées C1-C3, plus de 50 races
      Cyclegermination 2-4 h dans l'eau à 24 °C, stomate à +1 h, latence 12-18 j, sporulation à 3 semaines ; 300-400 000 spores par lésion
      Conditionsfeuille mouillée 6-24 h, 15-28 °C (optimum 21-25) ; nuits douces raccourcissent le cycle
      Dispersionvent (court), pluie, homme et plants (long) ; épidémie focale
      Pertes15 % mondial, 15-80 % par pays ; 1-2 Md$/an ; Ceylan 68 787 → 14 170 ha
      Luttecuivre, triazoles, strobilurines ; variétés SH ; taille, ombrage raisonné, fumure ; seuils 5 %
      Coste 1955 ; McCook 2019 ; BSPP 2022 ; Wikipedia

      Scolyte des baies

      AgentHypothenemus hampei, coléoptère de 1,4-1,8 mm, monophage
      Cycle30-50 œufs, 20-45 j, 13 femelles pour 1 mâle aptère ; 3-5 générations par arbre
      Conditionsfruits de 3-4 mois, plus de 5 mm ; baies sèches au sol ou sur l'arbre ; vol l'après-midi
      Dispersionvol court ; semences et cerises (Java 1909, Brésil 1913/1926, Colombie années 1980, Hawaï 2010)
      Pertesjusqu'à 25 % (Vayssière), 50-100 % en forte infestation (UCDA) ; 20 M de familles touchées
      Lutteramassage, cueillette bimensuelle, voie humide, Brocap 15/ha, Beauveria (30-40 %), parasitoïdes, oiseaux ; endosulfan interdit 2011
      Coste 1955, p. 285-288 ; UCDA 2019, p. 76-78 ; Lee et al. 2023

      Trachéomycose

      AgentFusarium (Gibberella) xylarioides, 4 lignées, gènes acquis de F. oxysporum (Starships)
      Cycleentrée par blessures, collet, racines ; vaisseaux bouchés ; arbre « incendié » en quelques mois
      Conditionsplaies de taille, outils, sol et débris infectés
      Dispersionvent, eau de ruissellement, outils, plants, coques, bois de feu
      Pertes15 000 ha d'excelsa en RCA (1942) ; 56 % des canephora ougandais depuis 1993, ~100 M$ ; Éthiopie 20-70 % d'incidence
      Lutteaucun produit ; arrachage et brûlage, désinfection des plaies, jachère 1,5-2 ans, clones KR 1-10 (2009), Trichoderma à l'essai
      Coste 1955, p. 217-220 ; UCDA 2019, p. 83-84 ; Peck et al. 2024

      Anthracnose des baies (CBD)

      AgentColletotrichum kahawae (décrit 1993), latent dans l'écorce
      Cycleattaque les baies vertes ; éclate quand l'arbre faiblit
      Conditionsfraîcheur et pluie d'altitude en Afrique de l'Est ; surproduction, érosion, rouille
      Dispersionpluie ; Kenya 1922 → Angola 1930, Congo 1937, Cameroun 1955-57, Ouganda 1959, Tanzanie 1964, Éthiopie 1971, Malawi 1985
      Pertesépidémie kényane 1967-68 ; absent des Amériques (quarantaine)
      Luttegènes T (HdT), R (Rume Sudan), k (K7) : Ruiru 11 (1985), Batian (2010) ; cuivre et systémiques sur baies vertes
      Coste 1955, p. 220-222 ; J. Plant Dis. Prot. 2023 ; WCR 2025

      Nématodes

      AgentPratylenchus coffeae, Meloidogyne spp. (incognita, exigua), Radopholus
      Cycledans les racines, sans symptôme spécifique ; jaunissement, dépérissement
      Conditionssols replantés, pépinières contaminées
      Dispersionsol, plants, eau
      PertesJava : 95 % d'arabicas en 6 mois ; jusqu'à 60 % avec porte-greffes excelsa
      Luttegreffage sur canephora (Nemaya : 78 % de plants résistants ; Apoatã), mycorhizes, variétés Sarchimor partiellement résistantes ; fumigants interdits
      Coste 1955, p. 235-239 ; Bertrand et al. 2000 ; Plants 9 (2020)

      Punaises Antestiopsis

      AgentA. orbitalis, A. thunbergii (Afrique de l'Est)
      Cycle2 mois ; adulte 8 mois ; 9-12 œufs, parasités à 70-90 %
      Conditionsombrage dense, baies vertes disponibles
      Dispersionvol
      Pertesgrains atrophiés, flottants, stigmatomycose, balais de sorcière ; goût de pomme de terre (Pantoea coffeiphila, 2015)
      Lutteseuil 5 punaises/arbre (1955), pyrèthre, taille d'aération, auxiliaires
      Coste 1955, p. 245-251 ; Gueule et al. 2015

      Mineuse des feuilles

      AgentLeucoptera coffeella (Amérique), L. caffeina (Afrique)
      Cycle~22 j à 25 °C ; 8-12 générations/an ; plus de 50 œufs
      Conditionssaison sèche, plein soleil, arabica
      Dispersionvol ; 1 piège à phéromone pour 4 ha
      Pertes30-70 %, jusqu'à 87 % ; défoliation 75 %
      Luttejusqu'à 20 pulvérisations/an au Brésil, résistances ; parasitisme 8-89 % ; neem ; Siriema VC4 et AS1 résistants
      Coste 1955, p. 303-305 ; Insects 12 (2021)
      GèneOrigineExemple
      SH1, SH2, SH4, SH5arabica éthiopienlandraces, Geisha (partielle)
      SH3C. libericaS.26, S.288, S.795 (Inde)
      SH6 à SH9C. canephorahybride de Timor, Catimor, Sarchimor, Castillo
      Gène T, R, k (CBD)HdT, Rume Sudan, K7Ruiru 11, Batian
      Silva et al. 2022 ; Agronomy Journals 2019 ; Current Agriculture Research Journal 2021
      Variété (WCR 2025)RouilleNématodes / CBDTasse
      Caturra, Bourbon, Typicasensiblesensible / sensiblebonne à exceptionnelle
      S.795 (Inde, 1946)faiblesensible / inconnutrès bonne
      Costa Rica 95, IHCAFE 90faiblesensible / sensiblefaible
      Lempira, Catisic, Oro Aztecaintermédiairesensible / sensiblefaible à bonne
      Anacafé 14 (2014)intermédiairesensible / sensiblebonne
      Marsellesa, Obatãintermédiairesensible / tolérantbonne
      IAPAR 59, Cuscatlecointermédiairerésistant / sensiblefaible à bonne
      Parainemahauterésistant / tolérantbonne
      Castillo (2005), Cenicafé 1résistante (multilignée), 6 % d'incidence- / résistant (Cenicafé 1)bonne
      Ruiru 11 (1985)hautesensible / résistantbonne
      Batian (2010)intermédiairesensible / résistanttrès bonne
      Centroamericano, Milenio (F1)hautesensible / toléranttrès bonne
      Mundo Maya (F1)hauterésistant / toléranttrès bonne
      Starmaya (F1 par graines, 2017)hauteinconnu / inconnutrès bonne
      Hybride de Timorrésistant- / source du gène Tfaible à moyenne
      WCR, Arabica Coffee Varieties (2025) ; STiR 2021 pour Castillo ; un classement vaut pour les races présentes à la date du test

      Presque toutes les résistances à la rouille descendent de l'hybride de Timor, que l'on suit dans la carte des variétés. Les origines et les goulots génétiques qui ont rendu l'arabica si uniforme sont sur la planche origines ; le canephora, né de la rouille, a sa propre planche.

      Planche XI

      L'économie et le prix

      Un café se vend avant d'exister, à un cours que personne dans la filière ne contrôle, plus un écart que quelques-uns négocient. Cette planche suit le prix du café depuis la cour de marché de Bayt al-Faqih décrite en 1712 jusqu'aux séances de juillet 2026 sur le contrat C de New York : les rois du café et leurs corners, la naissance des bourses, la valorisation brésilienne, les quotas de l'Accord international, la crise de 2001, la mécanique du contrat, le rôle du dollar et du real, les négociants et les torréfacteurs qui concentrent la chaîne, la part qui revient réellement au producteur, les certifications, les enchères et le revenu vital. D'après La Roque (1716), Thurber (1881), Walsh (1894), Ukers (1922, ch. XXXIII, XXXIV et XXXV), le Coffee Guide de l'International Trade Centre (2021), l'étude BASIC pour Commerce Équitable France (2018), les rapports mensuels de l'ICO (2025-2026), l'USDA, ICE, Fairtrade International, et le travail de l'auteur sur le prix du café de spécialité.

      147Avant la bourse : Moka, les courtiers et le droit de ne pas venir

      Le premier marché du café dont on possède une description précise est celui de Bayt al-Faqih, dans la plaine yéménite, visité par les marchands français de Saint-Malo en 1712 et décrit par Jean de La Roque en 1716. Les cultivateurs y apportent leur café en sacs de nattes ; ils ne traitent pas avec les acheteurs de Londres, d'Amsterdam, de Venise ou du Caire, mais avec des courtiers, les Banians, qui traversent la cour d'un camp à l'autre.

      La pesée se fait sur une balance dont l'étalon est une pierre du pays emmaillotée de tissu, sous les yeux d'officiers assis sur une estrade ; le paiement se fait en métal que le vendeur exige tout de suite. Un seul acteur voit les deux côtés de la transaction : le courtier, qui ne produit rien, ne transporte rien et vend une information. Trois siècles plus tard, l'importateur et le négociant occupent exactement cette position.

      La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716), trad. angl. 1732, p. 311-341 ; digest Dufour-La Roque ; LC ch. 6

      La Roque note aussi que les paysans « ont le tour de n'apporter pas de café au marché quand le prix n'est pas celui qu'ils aiment ». C'est la seule mention du corpus ancien où le producteur apparaît comme un acteur qui décide : il pratique la rétention. Cette capacité suppose trois conditions, une marchandise qui se conserve, un lieu pour la garder, et l'absence de dette exigible ; la troisième est celle que l'avance sur récolte détruit, hier comme aujourd'hui, en transformant un vendeur en débiteur. Le texte de La Roque ne dit rien de l'endettement des cultivateurs yéménites ; ce silence est laissé tel quel.

      La Roque 1716/1732, p. 341 ; LC ch. 6 (analyse)

      Le prix du café yéménite dépend alors d'un monopole de fait, non de droit : personne d'autre ne sait faire pousser la plante. Quand les Compagnies des Indes hollandaise, puis française et anglaise, obtiennent des plants et les acclimatent à Java, à Bourbon et aux Antilles, le monopole disparaît sans procès, par simple apparition d'une offre concurrente. Le siècle suivant est celui des plantations à travail forcé : à Java, sous le Cultuurstelsel, chaque famille des districts de la Sunda doit entretenir mille pieds, livrer le café à l'entrepôt d'État et le recevoir à 3 rix-dollars de cuivre le picul de 225 livres, à peine plus d'un dollar les cent livres, quand le même café se vend 20 dollars les cent livres à Batavia, à cinquante milles de là.

      Walsh, qui rapporte ces chiffres en 1894, qualifie le système de « services forcés à des taux inadéquats ». Le premier écart de valeur documenté entre la ferme et le port est un rapport de un à vingt.

      Walsh, Coffee: Its History, Classification and Description (1894), p. 129-134 ; LC ch. 6 et 9 ; voir les routes

      Du côté de la consommation, le levier est le droit de douane. Aux États-Unis, il monte de 2,5 cents la livre en 1789 à 10 cents en 1812, disparaît en 1832, puis revient à 5 cents pendant la guerre de Sécession. Il est supprimé définitivement en 1872.

      Un droit sur une denrée qu'on ne produit pas chez soi ne protège aucun agriculteur, puisqu'il n'y en a aucun à protéger. C'est une recette fiscale, prélevée sur celui qui boit. Le supprimer revient donc à décider que le café doit entrer librement et en masse.

      La décision se lit dans les volumes. La consommation américaine passe de 80 millions de livres en 1861 à 400 millions en 1881, puis à environ 600 millions. Cela fait 9 à 10 livres par habitant et par an, contre moins d'une livre au Royaume-Uni, qui boit du thé.

      Walsh 1894, p. 283-286 ; LC ch. 11

      148Le siècle des rois : Arnold, le syndicat et le krach de 1880-1881

      Le XIXe siècle tient dans une seule série de prix : celle du Rio « fair to prime » à New York, donnée par Thurber et reprise par Walsh. Une seule origine, une seule qualité, une seule place. Cela suffit, parce que tout ce qui secoue le marché mondial finit par passer par cette colonne de chiffres.

      11,04 cents la livre en 1857. 42,5 cents en 1864, en pleine guerre civile, un prix qui dit autant la dépréciation de la monnaie que la rareté du café. Puis 13,25 cents en septembre 1879.

      Et au milieu, une journée. Le 18 septembre 1873, jour de la panique Jay Cooke, les banques américaines cessent de prêter. Sans crédit, aucun acheteur ne peut financer un chargement, donc tous se retirent en même temps. Le Rio tombe de 24 à 15 cents dans une seule séance.

      La même année se forme en Europe le premier syndicat international du café. Un syndicat, dans ce commerce, c'est un groupe de maisons qui achètent et vendent d'une seule main, pour peser sur le cours au lieu de le subir.

      Celui-ci est financé par la Deutsche Handelsgesellschaft de Francfort, avec des agences à Londres, Rotterdam, Anvers et au Brésil. Il contrôlera les principaux marchés pendant plus de huit ans.

      Thurber, Coffee: From Plantation to Cup (1881), p. 186-188 ; Walsh 1894, p. 286-287 ; Ukers, All About Coffee (1922), ch. XXXV, p. 797 (impr.)

      Benjamin Green Arnold, arrivé de Rhode Island en 1836 comme comptable d'un épicier de l'East Side, dirige la maison en 1868 avec une ligne de crédit d'un demi-million de dollars. Il entre en spéculation sur le café en 1869 et tient le marché dix ans ; une seule année d'opérations rapporte à sa firme 1,2 million de dollars. Sa méthode est celle de tous les corners : acheter massivement, retirer la marchandise du marché, laisser le prix monter avec la valeur du stock qu'on détient.

      Thurber, qui le connaît, rapporte sa devise : il agira selon son propre jugement et par lui « coulera ou surnagera ». Les prix élevés qu'il a fabriqués déclenchent une fièvre de plantation dans les pays producteurs ; la surproduction qui en résulte noie le marché.

      Thurber 1881, p. 219 ; Ukers 1922, ch. XXXI, p. 779-780 (impr.) ; LC ch. 11

      Le syndicat new-yorkais, dit la « trinité » (O. G. Kimball, B. G. Arnold, Bowie Dash), porte en janvier 1880 un stock visible d'environ 767 000 sacs. Il doit lâcher les Javas, qui passent de 24 ¾ cents en janvier 1880 à 16 cents en décembre, et reste seul acheteur des Brésil, dont le Rio tombe de 14 ½ à 12 ¾ cents. La première faillite est celle de C. Risley & Co. le 27 octobre 1880, avec 800 000 dollars de passif ; la mort de Kimball à Boston le 4 décembre précipite le krach du 7 décembre, où B. G. Arnold & Co., la plus grosse maison de New York, suspend ses paiements avec un passif officiel de 2 157 914 dollars ; Bowie Dash & Co. suit dans les trois jours avec 1,4 million.

      Les pertes du négoce de New York et de Boston entre juillet 1880 et janvier 1881 sont estimées entre 5 et 7 millions de dollars. Pendant des semaines, il n'y a plus de marché du tout.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 797-799 (impr.) ; Thurber 1881, p. 195, 220

      149La bourse et ses paniques : New York 1882, Le Havre, Hambourg, Londres

      • La réponse à l'effondrement n'est pas l'abandon de la spéculation mais son encadrement. Le New York Coffee Exchange est organisé en décembre 1881, incorporé la même année avec pour objet statutaire d'adopter des standards de classification, d'établir des règles uniformes et de trancher les litiges entre membres
      • il ouvre ses séances en mars 1882, avec Arnold pour premier président. Le droit d'entrée est de 250 dollars
      • un siège se vend 110 dollars aux pires heures, 3 000 en janvier 1916, 8 600 au record de 1919, environ 6 000 en 1922. L'institution compte alors 323 membres, courtiers, importateurs, négociants et torréfacteurs, et déclare des ventes annuelles moyennes de plus de 16 millions de sacs de 130 livres sur cinq ans
      • elle licencie ses propres classeurs, entrepositaires, peseurs et échantillonneurs.
      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 509-516 (impr.), et ch. XXXV, p. 799

      L'Europe suit, place par place.

      • 1882Bourse du café au Havre. Avant 1914, c'est là que se concentre la plus grande partie du stock visible mondial, dans des entrepôts sous douane, c'est-à-dire des magasins où la marchandise attend sans avoir encore acquitté le droit d'entrée.
      • 1887Amsterdam et Hambourg.
      • 1890Anvers, Londres et Rotterdam.
      • 1905Trieste.

      Londres fait exception : elle ne cote pas. Elle vend le café vert aux enchères à Mincing Lane, quatre fois par semaine, sur catalogue. Les échantillons sont exposés avant la vente et les acheteurs peuvent les goûter. On y achète donc un lot qu'on a vu, et non un contrat sur une qualité définie d'avance.

      Le droit y est de 4 pence et demi la livre, acquitté seulement à la sortie de l'entrepôt sous douane. Ce détail compte, parce que le marché intérieur n'en prend qu'un dixième : le reste est réexporté sans jamais entrer dans le pays, donc sans jamais payer le droit.

      Reste une incertitude de date. Ukers précise que la Bourse du Havre était la seule à exister quand New York s'est organisée, ce qui place sa fondation au plus tard en 1881. Sa propre date de 1882 pour Le Havre est donc à prendre avec une année d'incertitude.

      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 461 et 469 (impr.), ch. XXXIV, p. 508-509, ch. XXXV, p. 799

      La bourse repose sur une convention de qualité opposable. New York cote sur la base du type n° 7 ; chaque type est défini par un nombre d'imperfections comptées sur une livre d'échantillon, ramenées en équivalents « grain noir » selon une échelle fixe : trois coques, cinq grains immatures ou cinq grains cassés valent un grain noir, une grosse pierre en vaut deux ou trois.

      Six grains noirs font un n° 2, treize un n° 3, vingt-neuf un n° 4, soixante un n° 5, cent dix un n° 6 ; au-delà, n° 7 ou n° 8 par comparaison à des types de référence, et rien en dessous du n° 8 n'est admis à l'importation. Les autres origines se cotent par écarts en points, centièmes de cent, au-dessus ou en dessous de la base : quand le Rio n° 7 vaut 17,10, le Santos n° 3 vaut 19,10 et le Bogota n° 5 vaut 18,10. Le différentiel moderne est déjà là, jusque dans son unité.

      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 510-512 (impr.) ; LC ch. 18 et 19

      Deux marchés coexistent dès l'origine, et ils n'échangent pas la même chose.

      Le premier est le marché « spot », dans le bas de Wall Street, entre Front Street et Water Street. On y vend du café réel, en entrepôt, disponible tout de suite.

      Le second est le marché à terme. On y achète et vend des contrats portant sur du café qui peut être encore sur l'arbre. Les comptes se règlent par différence de marge, c'est-à-dire par le versement de l'écart entre le prix convenu et le cours, sans que le café change de mains. La livraison physique n'est que rarement exercée.

      Le règlement prévoit qu'en cas de corner, les officiers de la bourse fixent eux-mêmes un prix de liquidation. Il s'agit d'éviter les faillites en chaîne : sans ce garde-fou, l'opérateur coincé entraîne son courtier, qui entraîne son banquier. Il n'y a pas encore de chambre de compensation générale, donc personne ne se porte garant de l'ensemble des engagements.

      Le comité Hughes de l'État de New York, en 1909, reconnaît que la bourse a créé « stabilité et certitude » là où alternaient la pénurie et le glut, l'engorgement. Puis il désigne un facteur « non commercial » qui vient de fausser le jeu : la valorisation brésilienne.

      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 510, 514-515 (impr.)

      La bourse ne supprime pas les corners. Elle leur donne un calendrier.

      En 1883-1884, une hausse de 7 à 11 ½ cents se défait pour une raison qui n'a rien de commercial. Le câble télégraphique qui passe par le Portugal se rompt un samedi. Les agents du syndicat brésilien ne peuvent plus couvrir leurs marges, donc leurs comptes sont liquidés d'office. Les fonds arrivent le lundi, trop tard.

      Le « grand boom » de 1886-1887 part, lui, d'estimations de récolte brésilienne catastrophiques : 3 033 000 sacs annoncés pour 1887-1888. Une clique haussière de New York, Chicago, La Nouvelle-Orléans, du Brésil et d'Europe se fixe 25 cents pour objectif.

      Elle porte les contrats de décembre de 7,65 à 22 ¼ cents le 1er juin 1887, record qui tiendra trente-deux ans. Puis le marché casse de 6 ¼ cents en moins de deux semaines, sur une séance de 412 000 sacs.

      C'est dans cette campagne, menée contre les Arbuckle, que Hermann Sielcken gagne ses éperons. Il devient l'homme le plus craint de la corbeille.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 800-801 (impr.) ; ch. XXXI, p. 781

      Ce qui suit est une décennie de manœuvres, et il vaut la peine de les prendre une par une plutôt que d'en faire une liste.

      Septembre 1891. George Kaltenbach, spéculateur parisien, s'allie à trois opérateurs du Havre, de Hambourg et d'Anvers pour casser un corner de New York. Puis il change de camp et devient acheteur. Il porte le prix à 17,7 cents et encaisse, dit la rumeur, plus d'un million de dollars. En mai 1893 il s'effondre, et il entraîne dans sa chute trente maisons de Hambourg, du Havre et de Rotterdam.

      Avril 1895. Guzmán Blanco, ancien président du Venezuela installé à Paris, tente à son tour le coup et achète 200 000 sacs au Havre.

      1898. Une campagne baissière ramène le Rio 7 à 4 ½ cents en novembre.

      1899-1900. C'est ce qu'on a appelé le « boom de la peste bubonique ». Les vapeurs brésiliens sont mis en quarantaine, le café n'arrive plus, et le prix passe de 4 ¼ à 8 ¼ cents. Une épidémie vient de faire doubler le café.

      Juin 1903. Le Brésil a récolté 15 millions de sacs en 1901-1902, puis 20 millions en 1902-1903. Trop. Le prix tombe à 3,55 cents la livre pour la livraison de juillet : le plus bas de toute l'histoire du café.

      Février 1904. Le « boom sudiste », mené par le roi du coton D. J. Sully, remonte le prix à 11,85 cents le 2 février sur 462 000 sacs. Trois jours plus tard, le 5, plus d'un million de sacs sont liquidés en une séance.

      Regardez ce que ces quinze années ont en commun. Pas une seule de ces secousses ne vient d'un caféier.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 801-803 (impr.)

      150La valorisation brésilienne et les contrôles de guerre, 1906-1944

      Le mécanisme qui va gouverner tout le XXe siècle du café naît d'une récolte trop belle.

      L'esclavage prend fin au Brésil en 1888. Suit une période de monnaie dépréciée qui inonde São Paulo d'argent en circulation et d'immigrants, et donc de plantations nouvelles. Un caféier met quelques années à produire : ces arbres-là entrent en production vers 1896-1897.

      Le marché encaisse mal. Le Rio 7 tombe à 7 cents en octobre 1897, puis autour de 5 cents en 1903. Les maisons de commerce européennes voient leurs hypothèques saisies.

      Et 1906-1907 est l'année de trop. La récolte mondiale atteint 24 307 000 sacs, dont 20 192 000 pour le seul Brésil. À ce niveau, vendre revient à faire s'effondrer son propre prix.

      L'État de São Paulo décide alors quelque chose d'inédit : acheter lui-même la récolte à ses planteurs, environ un cent au-dessus du marché, pour la retirer de la vente. Une loi de 1905 le prévoit, un accord de 1906 avec Minas Gerais et Rio de Janeiro l'élargit, et ces deux États l'abandonnent presque aussitôt. Reste à trouver 75 millions de dollars.

      Les Rothschild, banquiers du Brésil depuis soixante ans, refusent. Puis toutes les banques du continent refusent à leur tour. C'est à ce moment que le commissaire de São Paulo prend le train pour Baden-Baden.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 804-806 (impr.) ; ch. XXXIII, p. 468

      En août 1906, le commissaire de São Paulo se tourne vers un homme : le négociant Hermann Sielcken, né à Hambourg en 1847, arrivé aux États-Unis en 1869, associé de Crossman & Sielcken. Il se repose à Baden-Baden.

      Sielcken monte un contrat. Quelques grands négociants, dont ses anciens rivaux Arbuckle Brothers, avancent 80 % de la valeur de deux millions de sacs, comptés à 7 cents la livre pour du Rio n° 5.

      Sauf que la récolte est plus grosse que prévu. L'État doit en acheter près de neuf millions. Fin 1907, il détient à lui seul la moitié du stock visible mondial, et le prix dépasse à peine 6 cents. Autrement dit, il a acheté une montagne de café pour faire monter les cours, et les cours n'ont pas monté.

      Sielcken passe alors la charge aux Rothschild de Paris et à leurs associés. Le plan est ratifié par le gouvernement fédéral brésilien en juillet 1908, et son contenu vaut d'être détaillé, parce qu'un État s'y engage sur tous les tableaux à la fois :

      • un emprunt de 75 millions de dollars ;
      • une surtaxe de 5 francs or, soit 96 ¼ cents, sur chaque sac exporté, pour payer les frais de l'opération ;
      • un plafond d'exportation de 10 millions de sacs pour 1907-1908, puis 10,5 millions pour 1909-1910 ;
      • une loi pénalisant toute nouvelle plantation de café ;
      • et un comité de sept hommes chargé d'écouler le stock, où siègent Sielcken, Edouard Bunge d'Anvers, Theodor Wille de Hambourg, la Société Générale et le baron Bruno Schroeder de Londres.

      Leur mandat est écrit noir sur blanc : vendre « à des prix qui ne dérangent pas le prix des autres cafés ». Un pays entier venait de confier sa récolte à sept personnes, dont aucune n'était brésilienne.

      Ukers 1922, ch. XXXI, p. 780-782 (impr.) ; ch. XXXV, p. 806-807, 810-811 ; LC ch. 11

      Le comité refuse absolument de livrer du café valorisé sur les bourses. Livrer ce café en bourse reviendrait à le remettre dans le circuit qui fabrique le cours, et donc à défaire l'opération.

      La méthode change selon le continent. En Europe, il met le café aux enchères et le rachète lui-même quand il ne part pas, ce qui lui évite d'entériner un prix bas. En Amérique, il ne le vend qu'à des acheteurs qui s'engagent par écrit à ne pas le livrer au New York Coffee Exchange.

      Le résultat est sans commune mesure avec le déséquilibre réel. Sur cinq campagnes, le monde produit près de 90 millions de sacs, et la consommation ne dépasse la production que de 4 millions. Et pourtant le prix double en deux ans : 13 cents fin 1911, 16 cents en 1911 au plus haut, une hausse d'environ dix dollars par sac entre 1904 et 1911.

      Washington finit par s'en mêler. Le sénateur Norris du Nebraska chiffre le coût pour le consommateur américain à 35 millions de dollars par an. Le 18 mai 1912, le gouvernement fédéral assigne Sielcken, Schroeder, Bunge, Wille, la Société Générale et la New York Dock Co. pour entente en restriction du commerce. Il demande la mise sous séquestre des 746 539 sacs entreposés aux États-Unis.

      La justice ne suit pas. L'injonction est refusée, le stock est vendu à quatre-vingts négociants de trente-trois villes avant le 1er avril 1913, et la plainte est abandonnée en mai 1913. Le Congrès tranche autrement : la loi Norris de février 1913 interdit toute participation américaine à une future valorisation.

      Deux dates closent l'épisode. L'emprunt de 1908 est entièrement remboursé en 1919. La surtaxe de 5 francs, promise temporaire, est toujours en vigueur en 1922.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 807-812 (impr.) ; comité Hughes 1909 cité p. 515

      Ukers, qui écrit en 1922, juge le principe « économiquement malsain, parce qu'il encourage la surproduction ». Un prix tenu par un acheteur public dit au planteur de planter encore, et la récolte suivante rend le soutien plus lourd à financer. Il attribue d'ailleurs la réussite de l'opération à une combinaison fortuite : de petites récoltes, le génie de Sielcken, et la guerre.

      • 1918Le Brésil recommence pourtant. São Paulo achète environ 3 millions de sacs début
      • juin 1918après la gelée
      • 1921-1922ces stocks affichent un moment 60 millions de dollars de plus-value. Une nouvelle campagne suit
      • avec un emprunt fédéral de 9 millions de livres sterling placé à Londres et New York en mai 1922, garanti par 4 535 000 sacs.

      Vient ensuite la Défense permanente des années 1920, puis le krach de 1929. Le café représente alors plus de la moitié de la valeur des exportations brésiliennes : quand son cours tombe, c'est le pays entier qui perd ses recettes. Le Brésil passe à la destruction pure et simple.

      De 1931 à 1944, le Departamento Nacional do Café, financé par une taxe d'exportation de 2,40 dollars par sac, brûle ou immerge 78,2 millions de sacs de café exportable. Soit 10,3 milliards de livres. Soit encore 12 % du stock annuel en 1931, et 70 % en 1937.

      Le mot valorisation a disparu. La logique, elle, ne bouge pas : retirer l'offre pour tenir le prix. C'est celle que l'Accord international reprendra.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 804, 813-818 (impr.) ; ch. XXXIII, p. 468 ; Daily Coffee News, 22 sept. 2021, d'après Time et les séries CEPEA/ESALQ, consulté le 7 sept. 2026

      La guerre fait entrer l'État américain dans le commerce du café. Le 31 janvier 1918, le président Wilson soumet tous les négociants en café vert à licence.

      La Food Administration de Hoover encadre alors tout ce qui peut l'être. Elle fixe un prix maximum de 8 ½ cents pour le mois spot, c'est-à-dire la livraison la plus proche. Elle y ajoute 15 points de portage par mois, un supplément autorisé pour chaque mois d'attente. Elle limite les stocks à quatre-vingt-dix jours, plafonne les profits sur le coût réel et interdit les reventes.

      Hoover se bat aussi sur un autre front. Le Shipping Board voulait classer le café hors des denrées ; le café aurait alors perdu son rang dans l'attribution du tonnage, donc sa place dans les cales. Hoover impose contre lui un tonnage garantissant 1 500 000 sacs de stock visible.

      Puis la météo règle la question à la place des règlements. Fin juin 1918, une gelée réelle frappe São Paulo. Le marché la prend pour l'habituelle rumeur de saison.

      Il finira par la croire, tard et d'un coup. Les Santos 4, à 8 ¼ cents en mai, cotent 20 ½ cents le 10 décembre. Le contrôle est levé le 5 décembre, et la bourse rouvre le 26 décembre à 17 ½ cents.

      En mars-avril 1919, la place qui avait refusé d'acheter à 10-12 cents enchérit à 20-22 cents. En juin 1919, le contrat de juillet bat le record de 1887, à 24,65 cents. Puis la déflation de 1920 fait tomber le café « bien en dessous de sa valeur intrinsèque ».

      Ukers conclut que le contrôle des prix n'y était pour rien. La gelée et l'indifférence des acheteurs avaient suffi.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 813-818 (impr.) ; p. 800 pour le record de 1919

      151L'Accord international du café, 1962-1989, et sa rupture

      Après la Seconde Guerre mondiale, l'instrument change d'échelle : ce ne sont plus un État et ses banquiers, mais producteurs et consommateurs ensemble. L'Accord international du café de 1962, signé sous l'égide des Nations unies, crée l'Organisation internationale du café (ICO, Londres) avec pour objectif « un équilibre raisonnable entre l'offre et la demande ». L'outil est le quota d'exportation : un prix cible est fixé, chaque pays exportateur reçoit une part, les quotas sont réduits quand le prix passe sous la cible et relâchés quand il la dépasse.

      Les quotas sont actifs dans les années 1960, suspendus de 1972 à 1980 parce que les prix sont hauts, réintroduits en septembre 1980 et maintenus jusqu'en février 1986, rétablis ensuite, puis abandonnés en juillet 1989 faute d'accord sur leur répartition : le Brésil refuse de réduire sa part, les consommateurs veulent plus d'arabicas doux, et le contexte politique de la fin de la guerre froide retire aux États-Unis leur intérêt à soutenir les prix des pays producteurs. Les accords de 1994, 2001 et 2007 qui suivent n'ont plus de clause économique.

      ICO, FAQ et International Coffee Agreement 2007 (ico.org, consulté le 7 sept. 2026) ; Herrmann, Burger et Smit, International Commodity Policy, ch. 9 ; document de formation professionnelle, Histoire et économie du café, p. 22

      Au milieu de la période des quotas, une gelée va régler le prix mieux que tous les accords internationaux réunis.

      Les 17 et 18 juillet 1975, la gelée noire frappe le Paraná. Elle détruit, selon les estimations de l'époque, un milliard et demi de caféiers.

      Le prix ne s'envole pourtant pas tout de suite, et la raison mérite d'être notée : le Brésil a des stocks. Il faut toute l'année 1976 pour que le cours passe de 1 à 2 dollars la livre. Puis trois mois pour atteindre 3 dollars. En avril 1977, le contrat de New York touche 339,86 cents la livre, un record qui tiendra jusqu'en 2024.

      Un stock, c'est du temps acheté. Quand il est épuisé, le prix rattrape d'un coup tout ce qu'il n'avait pas fait.

      Après 1989, les quotas disparaissent, et le marché retrouve l'amplitude du XIXe siècle. Le prix moyen des années 1980, autour de 120 cents la livre, s'effondre à 50 cents au tournant du siècle.

      Covoya, A Brief History of the Price of Coffee, et Spilling the Beans, Coffee Prices 1972-2016 (presse spécialisée, consultés le 7 sept. 2026) ; ICO, The Global Coffee Crisis (2002), p. 1

      152La crise de 2001

      Le 21 août 2002, le directeur exécutif de l'Organisation internationale du café, Néstor Osorio, se présente au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg. Il y dépose un document.

      Personne, depuis, n'en a contesté les chiffres. Les voici.

      Au début des années 1990, les pays producteurs encaissaient 10 à 12 milliards de dollars d'exportations, pour des ventes au détail d'environ 30 milliards. En 2002, le détail dépasse 70 milliards, et les producteurs n'en reçoivent plus que 5,5.

      Lisez ces quatre nombres deux fois. Le gâteau a plus que doublé, et la part de ceux qui font pousser le café a été divisée par deux.

      Le prix indicatif composite, qui était de 109 cents en 1998, tombe sous 48 cents en 2002. C'est le plus bas en termes réels depuis cent ans.

      La cause est mécanique : cinq années consécutives d'excédent. En 2001-2002, le monde produit environ 113 millions de sacs pour une consommation d'un peu plus de 106 millions, avec 40 millions de sacs de stocks qui pèsent en plus. La production croît de 3,6 % par an, la demande de 1,5 %. À l'origine de cet emballement, deux choses : l'expansion rapide du Vietnam et les nouvelles plantations brésiliennes.

      Reste ce que ça fait aux gens, et c'est là que le document d'Osorio cesse d'être une note de conjoncture. Plus de 125 millions de personnes dépendent alors du café. Là où les coûts sont bas et le taux de change favorable, au Brésil, on survit. Là où le café est la culture de rente d'une ferme de subsistance, en Afrique et en Asie, il n'y a plus de quoi payer les médicaments ni l'école. Et là où s'ajoute l'endettement, on abandonne la ferme, ou l'on passe à des cultures proscrites.

      ICO, The Global Coffee Crisis: A Threat to Sustainable Development, Londres, 21 août 2002, p. 1-2 ; Daily Coffee News, 4 sept. 2018 (consulté le 7 sept. 2026)

      Le prix composite ne repasse au-dessus d'un dollar la livre qu'en 2007. C'est dans ce creux que naissent la plupart des instruments dont la filière se réclame aujourd'hui : Cup of Excellence (1999), les prix minimums certifiés relevés, les programmes de durabilité des grands groupes, le mot « direct trade ». Aucun de ces instruments n'agit sur la base du prix ; tous agissent sur l'écart.

      ICO 2002 ; LC ch. 18 (analyse)

      153Le contrat C, la couverture et les options

      Il faut maintenant dire ce qu'est un contrat à terme, sans quoi la suite de cette planche reste du chinois.

      Acheter du café à terme, ce n'est pas acheter du café. C'est acheter le droit et l'obligation d'en recevoir une quantité précise, à une date précise, à un prix fixé aujourd'hui. Cela sert d'abord à se protéger : un torréfacteur qui sait ce qu'il paiera dans six mois peut établir ses tarifs. Cela sert aussi à parier, et c'est le même outil qui rend les deux possibles.

      La référence mondiale de l'arabica lavé est le contrat Coffee « C » d'ICE Futures U.S., de symbole KC. Un lot porte sur 37 500 livres, soit environ 283,5 sacs de 60 kg. La cotation se fait en cents et centièmes de cent par livre, et le plus petit écart possible est de 0,05 cent, ce qui représente 18,75 dollars par lot. Cinq échéances par an : mars, mai, juillet, septembre, décembre.

      Ce contrat est livrable, et c'est ce qui l'ancre au réel. Le vendeur peut réellement remettre du café, certifié par la bourse, dans des entrepôts agréés de New York, de Virginie, de La Nouvelle-Orléans, de Houston, de Miami, de Brême-Hambourg, d'Anvers ou de Barcelone. Les ports du Golfe et d'Europe portent une décote, parce que le café y est plus loin des acheteurs new-yorkais.

      Reste qu'un café n'est pas un autre. Le café livré est donc jugé par un jury de la bourse, sur le grain et à la tasse, et chaque origine porte un écart fixe, compté en points. Cet écart n'est pas une note de qualité gravée dans le marbre : c'est une convention de marché, révisée quand le marché change. Le Vietnam, par exemple, n'entre dans la grille qu'à partir de l'échéance de mai 2027.

      ÉcartOrigines
      +1 000 pointsColombie, Costa Rica, Kenya
      +500Guatemala
      au pairMexique, Salvador, Nicaragua, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Panama, Tanzanie, Ouganda, Honduras, Pérou
      −100Burundi, Rwanda, Venezuela, Inde
      −400République dominicaine, Équateur
      −600Brésil, et le Vietnam à partir de mai 2027
      ICE, Coffee C Futures, spécifications du contrat (ice.com, consulté le 7 sept. 2026) ; ICO, Coffee Market Report, déc. 2025, p. 3 (équivalence lot/sacs)

      Le canephora, lui, se cote à Londres, sur ICE Futures Europe. Le contrat porte sur 10 tonnes et compte six échéances : janvier, mars, mai, juillet, septembre, novembre. La classe 1 est livrable au pair, les autres classes avec une prime ou une décote, et le règlement se fait en café réel, dans un entrepôt agréé d'Europe ou des États-Unis.

      À côté de ces deux bourses, l'Organisation internationale du café publie chaque jour des indicateurs d'un autre genre. Ils ne viennent pas d'un marché à terme mais des marchés physiques, c'est-à-dire des transactions sur du café qui existe vraiment. Il y en a quatre, un par grande famille de café, plus un composite qui les résume, l'I-CIP.

      En juillet 2026, ces quatre indicateurs valaient, à la livre :

      • Colombian Milds383,39 cents
      • Other Milds358,65 cents
      • Brazilian Naturals320,69 cents
      • Robustas184,78 cents

      Un cinquième chiffre les accompagne, d'une autre nature. L'arbitrage entre New York et Londres, c'est-à-dire l'écart entre les deux places, s'établissait à 137,61 cents. Comme New York cote l'arabica et Londres le canephora, ce nombre dit la distance entre les deux espèces au jour le jour.

      Regardez l'écart entre le premier et le dernier de ces quatre chiffres : du simple au double. C'est cette distance entre les groupes qui donne leur matière aux différentiels, dont il est question plus loin.

      ICE Futures Europe, Robusta Coffee Futures ; ICO, Coffee Market Report, juillet 2026, p. 1-3

      Presque aucun café réel n'est le café du contrat. Un lot physique se vend au cours plus un différentiel, prime ou décote en cents par livre, qui reflète l'origine, la qualité, la disponibilité, les certifications, les volumes et la relation entre acteurs. Deux façons de conclure : le prix outright, arrêté d'emblée ; ou le contrat PTBF, price to be fixed, où l'on s'entend sur le différentiel et où l'on remet la fixation du cours à une fenêtre convenue, le vendeur ou l'acheteur choisissant le moment.

      La ligne FOB, free on board, est l'endroit exact où la responsabilité change de mains au chargement, et donc le seul point de la chaîne où un document atteste ce que l'origine a encaissé. Une description commerciale type encode la qualité physique avant toute dégustation : calibre au tamis ISO, de l'écran 10 (4,00 mm) à l'écran 20 (8,00 mm), et nombre de défauts sur 300 g, par exemple au plus 9 défauts secondaires et 0 primaire pour un « NY 2/3 ».

      ITC, The Coffee Guide, 4e éd. (2021), p. 172-174, 206-207, 220, 230-231, 260-262, 396-399 ; LC ch. 18

      Trois rouages font bouger le cours sans qu'un seul caféier soit concerné. Ils sont techniques, ils sont décisifs, et ils s'expliquent en trois paragraphes.

      Les stocks certifiés. C'est du café déjà classé par la bourse et prêt à être livré, autrement dit le matelas du marché. Les stocks arabica d'ICE aux États-Unis sont passés de 0,91 million de sacs en janvier 2025 à 0,48 million en décembre 2025, puis 0,29 million fin juillet 2026, et enfin 223 911 sacs début septembre 2026 : le niveau le plus bas depuis 1999. Un stock bas, écrivent les analystes, rend le marché « plus enclin à des réactions brusques à toute information nouvelle ». Sans matelas, on sent le moindre caillou.

      Les positions des non-commerciaux. Ce sont les fonds et les spéculateurs, ceux qui n'achètent jamais un grain de café physique. Leurs positions sont publiées chaque semaine par le régulateur américain, la CFTC. Leur position nette acheteuse est tombée de 34 747 lots le 9 décembre 2025 à 23 673 lots le 23 décembre. En deux semaines, l'équivalent de 3,11 millions de sacs a été vendu sur le papier.

      Les appels de marge. Quand on tient une position à terme, la bourse exige un dépôt de garantie, et elle peut l'augmenter quand elle juge le marché dangereux. ICE a relevé la marge du contrat de septembre 2026 de 5 685 dollars avant juillet à 14 715 dollars le 6 juillet, puis 21 116 dollars le 9 juillet 2026. Ce 9 juillet, l'indice composé de l'ICO a gagné 9,3 % en une séance, sa plus forte hausse depuis le 15 novembre 2004.

      Et voilà l'ironie de ce troisième rouage. Une marge plus haute force ceux qui ne peuvent pas suivre à liquider, ce qui réduit la liquidité, ce qui amplifie temporairement le mouvement que la mesure était censée contenir.

      ICO, Coffee Market Report, déc. 2025, p. 3-4, et juillet 2026, p. 1, 4-5 ; Perfect Daily Grind, Coffee News Recap, 28 août 2026, et Comunicaffe, sept. 2026 (stocks certifiés, consultés le 7 sept. 2026)

      Le contrat à terme est né pour la couverture, pas pour le pari. Un importateur qui achète en mars 1 000 sacs à livrer en juillet, prix à fixer, vend simultanément des contrats de juillet : si le cours baisse d'ici la fixation, il perd sur le physique et gagne sur le papier, et inversement ; il a transformé un risque de prix en un risque de différentiel, beaucoup plus étroit.

      Le torréfacteur fait de même à l'envers pour garantir un prix de vente au consommateur ; l'exportateur qui a promis un différentiel sur du café encore sur l'arbre se couvre en vendant. Le coût est celui du dépôt de garantie et des appels de marge quotidiens : quand ICE a triplé la marge en juillet 2026, ce coût a doublé du jour au lendemain pour chaque lot ouvert.

      Ce que la couverture donne, c'est la certitude d'une marge commerciale ; ce qu'elle ne donne pas, c'est un prix rémunérateur, puisqu'elle fige le cours quel qu'il soit.

      ITC, The Coffee Guide (2021), ch. 6, Marchés à terme et couverture, p. 195-224 ; Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 510 ; ICO, Coffee Market Report, juillet 2026, p. 4

      L'option est un droit sans obligation : un put donne le droit de vendre à un prix d'exercice, un call le droit d'acheter, contre une prime payée d'avance. Un producteur ou une coopérative qui achète un put à 280 cents s'assure un plancher tout en gardant la hausse ; le coût de la prime, qui monte avec la volatilité, est la limite de l'exercice, et la volatilité du contrat C a été de 22,9 % en juillet 2026.

      Les grands négociants et torréfacteurs combinent ces instruments à des milliers de lots ; une famille de deux hectares en Colombie n'a ni compte de courtage, ni trésorerie d'appel de marge, ni l'information nécessaire pour choisir le moment. Les tentatives de couverture mutualisée (coopératives, exportateurs, programmes de gestion du risque de la Banque mondiale au début des années 2000) ont buté sur le même obstacle : la prime coûte le plus cher au moment où l'on en a le plus besoin. Qui gagne : celui qui a la trésorerie et l'information. Qui perd : celui qui a le café et l'échéance.

      ITC 2021, ch. 6, p. 210-224 ; ICO, Coffee Market Report, juillet 2026, p. 3 ; LC ch. 18

      Le PTBF déplace le pari, il ne le supprime pas. Rappelons ce qu'il est : le contrat où l'on s'accorde tout de suite sur le différentiel et où l'on remet à plus tard le blocage du cours.

      Une vente s'écrit par exemple ainsi : « différentiel +20, prix à fixer par le vendeur avant le premier avis de livraison de juillet ». Le prix final dépendra donc d'une décision prise plus tard, et prise par une seule des deux parties.

      Le producteur qui fixe trop tôt sur un marché qui monte perd la différence. Celui qui fixe trop tard sur un marché qui baisse la perd aussi. Or il est rarement celui qui dispose de la meilleure information pour choisir le moment.

      Le prix fixe pluriannuel, lui, est présenté par le café de spécialité comme la solution morale. Il protège de la baisse, mais il enferme aussi dans un plafond. Entre la signature et la livraison, une rouille, une sécheresse ou un doublement du prix des engrais peuvent rendre le chiffre signé inférieur au coût de production.

      Aucun de ces contrats n'est mauvais en soi. Ce qui compte, c'est de savoir qui a le droit de rouvrir la conversation, et quand.

      ITC 2021, p. 220, 230-231 ; De Sousa Rosa 2026 ; LC ch. 18

      154Le dollar, le real, et qui vend quand

      VoieEau par kg de ceriseDuréeHumidité finalePourContre
      Kiboko (sèche)aucune14-30 jours13-14 %simple, sans machine, localecerises noires indistinctes, OTA si mal séché, rendement décorticage 50 % min.
      Lavée complète2-10 Lfermentation 1-2 j + 10-15 j de séchage12-13 %meilleure qualité, mieux payéeeau propre en quantité, cuves, conduite de la fermentation
      Semi-lavée (démucilagineur)environ 0,5 Lpas de fermentation + 10-15 j12-13 %régularité, pas de cuves ni de lavagecapital initial ; les premières machines blessaient la parche
      UCDA 2019, § 8.3, p. 91-92 ; LC ch. 17b

      Le café est coté en dollars, et le producteur est payé dans sa monnaie. Ce simple décalage suffit à faire bouger le cours mondial.

      Voici comment. Quand le real brésilien se déprécie, un même prix en dollars rapporte plus de reais au planteur. Celui-ci vend donc davantage. Les exportateurs peuvent alors accepter un prix en dollars plus bas, ce qui pèse sur le cours mondial.

      L'ICO attribue explicitement à ce mécanisme une part de la chute de décembre 2025. L'I-CIP est alors passé de 343,92 cents le 11 novembre à 283,21 cents le 19 décembre. Quatre autres nouvelles ont poussé dans le même sens :

      • Droits de douane américainsleur levée sur le café est annoncée le 14 novembre 2025.
      • Droit spécifique au Brésillevé à son tour le 20 novembre.
      • Déforestationle report de l'EUDR éloigne la condition d'entrée que l'Europe voulait imposer au café.
      • Deux révisions à la hausse de l'offrela CONAB le 4 décembre (+2,4 % sur l'estimation brésilienne 2025), puis l'USDA le 18 décembre (178,8 millions de sacs pour le monde).

      Chacune de ces nouvelles annonce la même chose : plus de café disponible, ou moins d'obstacles pour le faire circuler. Le prix descend.

      Le rebond de fin décembre tient à deux nouvelles inverses. Il n'est tombé que 38,3 mm de pluie au Minas Gerais dans la semaine du 19 décembre, soit 76 % de la normale. Et des inondations en Indonésie ont touché un tiers des fermes d'arabica du nord de Sumatra.

      ICO, Coffee Market Report, déc. 2025, p. 1-4

      Côté ferme, la même loi joue sur les coûts. En avril 2026, le sac de 60 kg d'arabica se payait 1 811,87 reais au Brésil, en baisse de 28 % sur un an, et le sac de canephora 917,05 reais, en baisse de 46 % ; mais il fallait 4,97 sacs d'arabica pour acheter une tonne d'engrais, contre 2,25 sacs un an plus tôt. Le ratio café-engrais, plus que le cours en dollars, décide de ce qu'un planteur remet en terre.

      Le producteur qui n'a ni compte de marge, ni trésorerie pour absorber une perte temporaire, ni analyste, ne se couvre pas : sur les 12,5 millions d'exploitations caféières du monde, 95 % font moins de cinq hectares. L'outil qui protège du risque est distribué à l'inverse de l'exposition au risque.

      USDA FAS, GAIN Coffee Annual Brazil, juin 2026, résumé par Daily Coffee News, 4 juin 2026 (consulté le 7 sept. 2026) ; ITC 2021, p. 2 ; LC ch. 18

      155Les négociants, les coopératives et les institutions d'origine

      Entre celui qui exporte et celui qui torréfie, il y a un métier dont le public n'a jamais entendu parler et sans lequel rien n'arriverait : le négoce. Une poignée de maisons financent la récolte, la stockent, la couvrent contre les variations de prix et la transportent. Le syndicat allemand de 1873 et le comité de sept de 1908, rencontrés plus haut, en sont les ancêtres directs.

      Les noms d'aujourd'hui, et la ville depuis laquelle chacun travaille :

      • Neumann Kaffee GruppeHambourg
      • VolcafeWinterthur, dans le groupe ED&F Man
      • ofiSingapour, c'est l'ancien Olam
      • SucafinaGenève
      • Louis Dreyfus Companyentre Rotterdam et Genève
      • ECOMPully

      Relisez la liste des villes : aucune ne se trouve dans un pays producteur.

      Combien pèsent-ils exactement ? On l'a longtemps ignoré, faute de chiffres nominatifs, c'est-à-dire de volumes rattachés à une maison précise plutôt qu'à un pays entier.

      Une analyse de Trase en donne pour la première fois. Trase est une organisation fondée par le Stockholm Environment Institute et Global Canopy. Elle a publié ces chiffres en septembre 2026, à partir des données douanières de 2020 : c'est ce passage par la douane qui permet de descendre du pays à l'entreprise.

      À l'export, voici les parts des volumes mondiaux :

      • ofi et Olam7,6 %, en tête
      • Louis Dreyfus4,1 %
      • Neumann3,4 %
      • Sucafina3,0 %

      À l'import, l'ordre change, et un torréfacteur se glisse parmi les négociants :

      • Neumann6,8 %
      • Nestlé5,5 %
      • Olam4,6 %

      Et voici les deux chiffres à retenir. Les dix premières entreprises contrôlent 35 % des exportations mondiales, les trente premières 55 %. L'étude BASIC de 2018 estimait déjà qu'en 2013 les cinq plus grands négociants géraient près de 40 % des échanges de café vert.

      Trase, rapport sur les exportations et importations de café par entreprise, résumé par Daily Coffee News, 2 sept. 2026 (consulté le 7 sept. 2026) ; BASIC, Étude sur la durabilité de la filière café, synthèse (oct. 2018), p. 7

      Le négociant est le seul acteur qui voit la chaîne entière, du différentiel négocié à l'origine au prix rendu torréfacteur ; il est aussi le seul, avec les grands torréfacteurs, à utiliser massivement la couverture sur le contrat C. Ce que La Roque décrivait du courtier de Bayt al-Faqih vaut pour lui : il vend une information, et cette information n'est complète que chez lui. Ce n'est pas une accusation, c'est la description d'une fonction sans laquelle des millions de sacs ne trouveraient pas d'acheteur ; c'est aussi la raison pour laquelle la répartition de la valeur en amont du port est l'endroit le moins documenté de la filière.

      LC ch. 6 et 18 (analyse) ; ITC 2021, ch. 6 (marchés à terme et couverture)

      Entre le producteur et le port, deux modèles d'organisation ont tenté de reprendre une part du pouvoir de fixer les termes. Le premier est la coopérative, qui mutualise le dépulpage, le séchage, le tri, l'exportation et parfois le crédit ; elle permet de vendre en conteneur plutôt qu'en sacs, d'obtenir une certification (Fairtrade ne certifie que des organisations de petits producteurs, pas des individus), de négocier un différentiel et de garder la première transformation, donc la qualité et le prix qui va avec.

      Ses limites sont documentées par l'étude BASIC : gouvernance, trésorerie insuffisante pour payer comptant à la récolte face à des intermédiaires qui, eux, paient tout de suite, dépendance à quelques acheteurs, et coût du renouvellement des audits. Le second modèle est l'institution nationale. La Federación Nacional de Cafeteros de Colombia, fondée en 1927, financée par une contribution sur chaque livre exportée versée au Fondo Nacional del Café, publie chaque jour un prix interne de référence et garantit l'achat de tout café de qualité standard à ce prix par ses coopératives : au 4 septembre 2026, 2 080 000 pesos la charge de 125 kg de café parche, ajustés selon la distance au point d'achat, soit 16 640 pesos le kilo de parche.

      C'est cette intervention publique qui explique, selon BASIC, que le producteur colombien captait 16 % du prix consommateur en 2017 contre 10 % au Pérou et en Éthiopie.

      BASIC 2018, p. 9-11, 20-21 ; Federación Nacional de Cafeteros, precio interno de referencia du 4 sept. 2026 (federaciondecafeteros.org, consulté le 7 sept. 2026) ; Fairtrade International, standard petits producteurs

      L'Éthiopie a choisi une autre voie en avril 2008 avec l'Ethiopia Commodity Exchange, créée sous l'impulsion de l'économiste Eleni Gebre Medhin : une bourse physique nationale par laquelle la plupart du café devait passer, avec classement par entrepôt et cotation par catégorie. L'avantage attendu était un prix de marché transparent pour des centaines de milliers de petits producteurs ; l'inconvénient constaté par les acheteurs de spécialité fut la perte de la traçabilité, le café d'une station de lavage étant fondu dans une catégorie régionale.

      Les réformes ultérieures ont rouvert la vente directe pour les exportateurs intégrés verticalement ; l'équilibre entre transparence de prix et identité du lot n'a pas de solution unique. Qui gagne dans une bourse nationale : le vendeur anonyme d'un café standard, qui obtient le prix de sa catégorie sans négocier. Qui perd : le producteur dont le lot valait plus que sa catégorie.

      Ethiopia Commodity Exchange (2008), d'après la notice de référence consultée le 7 sept. 2026 ; LC ch. 18 (analyse de la traçabilité)

      156Les torréfacteurs industriels

      À l'autre bout de la chaîne, chez ceux qui torréfient et qui vendent, la concentration est plus forte encore qu'au négoce.

      En 2015, les quatre premiers torréfacteurs réalisaient environ 40 % du chiffre d'affaires mondial du café consommé à domicile. La même année, la fusion des activités café de Mondelez avec Douwe Egberts a créé le numéro deux mondial, JDE.

      En France, le mouvement est plus net encore. En 2008, trois multinationales concentraient 70 % des ventes à domicile : Kraft Foods, Nestlé et Sara Lee. En 2017, elles en font 80 %, et ce ne sont plus tout à fait les mêmes : Nestlé, JDE et Lavazza.

      Le nombre d'acteurs dominants n'a donc pas bougé, mais leur emprise a gagné dix points en neuf ans.

      Les marques de distributeurs, elles, pesaient 30,6 % des volumes en grande surface. Ce chiffre ne contredit pas le précédent : il se compte en volumes, quand les 80 % se comptent en ventes.

      Hors domicile, Starbucks représentait à lui seul 21 % du marché mondial estimé. Ce qui explique qu'en 2018, Nestlé ait payé 7,15 milliards de dollars à Starbucks pour le simple droit de vendre ses produits en épicerie et en restauration hors d'Amérique du Nord. L'affaire s'est révélée bonne : les ventes de cette licence atteignaient 3,6 milliards de francs suisses en 2022.

      Le dernier mouvement date d'hier. Le 25 août 2025, Keurig Dr Pepper annonce le rachat de JDE Peet's.

      JDE Peet's porte Jacobs, L'Or, Douwe Egberts et Peet's, et pèse 9,9 milliards d'euros de ventes en 2025. Le prix offert est de 31,85 euros par action, ce qui donne une valeur d'entreprise, c'est-à-dire le prix des actions augmenté de la dette, d'environ 23 milliards de dollars.

      L'acheteur annonce dans le même mouvement son intention de scinder ensuite un groupe café mondial. Le café qu'il rachète n'est donc pas destiné à rester où il arrive.

      Au 1er avril 2026, l'offre avait réuni 96,22 % des titres. À ce niveau, l'opération n'est plus un projet, elle est faite.

      Conséquence concrète, et elle vaut qu'on s'y arrête : le café de Jacobs, de Maxwell House et de Peet's se décide désormais depuis Burlington, dans le Massachusetts.

      BASIC 2018, p. 6-7 (d'après Euromonitor) ; World Coffee Portal, 2023, et Fortune, 7 mai 2018 (Nestlé-Starbucks) ; Keurig Dr Pepper, communiqués du 25 août 2025 et du 1er avril 2026 ; CNBC, 25 août 2025 (consultés le 7 sept. 2026)

      La valeur ajoutée s'est déplacée avec le format, et la France en donne le cas le plus net.

      Le café portionné, c'est-à-dire les capsules et les dosettes, représentait 48 % du café consommé à domicile en 2012, puis 58 % en 2017. Cela pèse 1,2 milliard d'euros en grande distribution, auxquels s'ajoutent environ 800 millions de ventes Nespresso en boutique et en ligne. C'est ce qui fait de la France le premier marché mondial du café portionné par habitant.

      Le déplacement se lit dans un second chiffre. La valeur ajoutée créée en France par le café torréfié a plus que doublé entre 1994 et 2017, de 1,2 à 2,6 milliards d'euros.

      Fabriquer et transporter ces nouveaux formats coûte plus cher, c'est vrai. Mais pas à la même échelle : ce surcoût est estimé à 310 millions. La dépense supplémentaire n'explique donc qu'une petite part du gain.

      La même logique se lit chez Nestlé. Le groupe rapporte pour 2025 une croissance de son café à un chiffre moyen, tirée par les prix, c'est-à-dire par ce qu'il facture plutôt que par les quantités vendues. Le Nescafé soluble en est le premier contributeur. La catégorie des boissons en poudre et liquides, qui loge Nescafé, Nespresso et la licence Starbucks, a progressé de 7,3 % en organique. Ce dernier mot signifie hors acquisitions et hors effet de change.

      BASIC 2018, p. 6, 9 ; Nestlé, Full-year results 2025 (nestle.com, consulté le 7 sept. 2026)

      157La répartition de la valeur : ce qu'on peut mesurer

      On aimerait savoir, sur longue durée, qui a gagné quoi. Une seule série existe pour un pays consommateur : celle de BASIC pour la France, établie d'après Euromonitor et les douanes. Voici ce qu'elle dit.

      Entre les moyennes 1994-1997 et 2014-2017, le café consommé à domicile en France a dégagé de la valeur nouvelle. Les torréfacteurs et les distributeurs en ont capté 1 177 millions d'euros par an. Les producteurs et les négociants, 64 millions.

      Soit 4 % du gain de l'aval. Et ce calcul est fait avant même de tenir compte de l'inflation dans les pays producteurs, qui rogne encore ces 64 millions.

      Dans le même temps, la part de l'amont dans la valeur totale du marché français est passée de 24 % à 16 %.

      L'étude a suivi trois filières jusqu'au bout, du planteur au rayon.

      En 2017, les producteurs captaient environ 10 % du prix moyen payé par le consommateur au Pérou et en Éthiopie. En Colombie, 16 %. L'écart tient à l'intervention de l'État colombien sur les prix, décrite plus haut.

      Mais la moyenne cache l'essentiel, parce que le format change tout. Sur un paquet de café moulu, la part du producteur va de 11,6 % au Pérou à 24,1 % en Colombie. Sur un café portionné, elle tombe entre 2,7 % au Pérou et 4,8 % en Colombie comme en Éthiopie.

      Plus l'emballage est sophistiqué, plus la part du planteur fond.

      Dernier chiffre, et c'est le plus dur. Au Pérou et en Éthiopie, le revenu café d'un producteur était en 2017 inférieur de 20 % à celui de 2005 en monnaie constante. Et sous le seuil de pauvreté toutes les années sauf une, 2011.

      BASIC, Commerce Équitable France, Max Havelaar France et collectif Repenser les filières, Étude sur la durabilité de la filière café, synthèse (oct. 2018), p. 9-11

      Commençons par la question que tout le monde se pose devant un comptoir : combien de café y a-t-il dans le prix d'un café ?

      La réponse tient en une division. Un kilo d'arabica industriel coûte un peu plus de 8 euros et fait environ 130 espressos. Vous avez donc, dans votre tasse, un peu plus de 6 centimes de café. L'espresso, lui, se payait 1,90 euro en moyenne en 2021, et plus de 2 euros à Paris en 2025.

      Le reste, les 97 %, c'est la salle, la machine, le personnel, le loyer et l'État. Rien de scandaleux là-dedans : on ne paie pas un café, on paie un endroit où s'asseoir. Mais il faut le savoir avant de se demander ce que touche le planteur.

      Et le planteur, justement ? Sa part est forcément inférieure à ces 6 centimes. De combien, personne ne le sait : aucune étude française ne l'a mesurée directement. Le dire est plus honnête que d'avancer un chiffre rond.

      La spécialité se raconte mieux, parce que la cascade a été publiée. Prenez un sachet de 250 grammes vendu 24 euros, soit 96 euros le kilo pour vous. Retirez la TVA, la marge de la boutique, l'emballage, la logistique, le marketing et le loyer. Il reste peut-être 35 à 45 euros le kilo torréfié pour l'artisan qui l'a torréfié. Lui a payé son café vert entre 15 et 25 euros le kilo, selon l'origine et la saison.

      Remontez encore d'un cran et vous arrivez au prix FOB, c'est-à-dire le prix du café chargé sur le bateau au port d'embarquement, avant tout ce qui se passe ensuite. Ce que le producteur touche réellement, une fois payés les intermédiaires locaux et la transformation, représente souvent moins de la moitié de ce prix FOB. Et parfois bien moins, pour le café standard qui ne trouve pas preneur au prix de la spécialité.

      Boursorama, De la plantation à la tasse au comptoir, le vrai prix du café, 28 juin 2021 ; La Grange Bar, Prix d'un café au bar en 2026 (consultés le 7 sept. 2026) ; De Sousa Rosa, Ce qu'on ne dit pas sur le prix du café de spécialité (2026) ; LC ch. 18

      Le calcul peut être posé entièrement, avec les conventions qu'il suppose. Au cours de clôture du 31 août 2026, 314 cents la livre, le café vert de référence vaut 6,92 dollars le kilo (1 kg = 2,2046 lb). La torréfaction fait perdre 16 % de masse en moyenne selon Thurber, 14 % selon Walsh, autour de 15 % aujourd'hui pour un café de spécialité : un kilo vert donne 0,84 kg torréfié, soit 8,24 dollars le kilo torréfié au seul prix de la bourse, sans différentiel, fret, financement ni marge.

      Un espresso industriel dosé à 7,5 g contient donc 6,2 cents de café au cours du contrat C, ce qui recoupe les 6 centimes de la presse économique. Au prix FOB médian du café de spécialité, 3,48 dollars la livre soit 7,67 dollars le kilo vert et 9,03 dollars torréfié, un espresso dosé à 18 g contient 16 cents de café. Au prix consommateur d'un sachet de spécialité à 96 euros le kilo, la même dose de 18 g coûte 1,73 euro, et le sachet de 250 g donne quatorze doses.

      Ce que le producteur a touché sur ces 6 ou 16 cents n'apparaît dans aucune de ces lignes : il se trouve en amont du prix FOB, dans la part que la section précédente estime à moins de la moitié.

      Calcul de l'encyclopédie d'après Barchart (KC, 31 août 2026), Thurber 1881, p. 26, Walsh 1894, p. 190, Specialty Coffee Transaction Guide 2024, et De Sousa Rosa 2026 ; voir la torréfaction pour la perte de masse

      La distinction que ce constat impose est celle entre traçabilité et transparence. La traçabilité dit d'où vient le café, jusqu'à la parcelle, la date de récolte et le lot de séchage ; elle a fait des progrès considérables et permet de revenir vers quelqu'un quand un problème apparaît. La transparence dit ce que chaque maillon a gagné sur le chemin. Les deux informations circulent dans des circuits différents et ne se rencontrent que quand quelqu'un a décidé de les faire se rencontrer, ce qui coûte, expose et rend la marge de celui qui publie discutable ; quelques importateurs et torréfacteurs publient depuis plusieurs années leurs prix FOB et les dates de transaction.

      La question qui structure la répartition n'est pas qui prend trop, mais qui décide : chaque maillon choisit ses conditions sauf le producteur, qui a planté quatre ans plus tôt, récolte quand l'arbre décide et vend parce que le café vert se dégrade et que ses échéances tombent.

      LC ch. 18 ; De Sousa Rosa 2026

      158Prix minimums, revenu vital et certifications

      Le seul prix plancher opposable de la filière est celui de Fairtrade International. Opposable veut dire qu'un acheteur certifié n'a pas le droit de payer moins, quoi que dise la bourse ce jour-là.

      Le label naît le 15 novembre 1988 aux Pays-Bas, sous le nom de Max Havelaar, en réponse à l'effondrement des cours. Le dispositif a donc été pensé pour les moments où le marché ne paie plus.

      Le prix minimum de l'arabica lavé était resté à 1,40 dollar la livre FOB depuis 2011. Il passe à 1,80 dollar pour les contrats signés à partir du 1er août 2023, première hausse en douze ans. Elle a été décidée sur des données de coûts de production, et non sur le niveau du marché. Le canephora naturel passe dans le même mouvement de 1,01 à 1,20 dollar.

      Une nouvelle révision a été annoncée le 4 août 2026, applicable au 1er décembre 2026. Elle s'appuie sur les coûts relevés dans 57 coopératives de 13 pays et sur 610 réponses de consultation.

      • Arabica lavé2,00 dollars la livre
      • Arabica naturel1,95 dollar
      • Robusta lavé1,35 dollar
      • Robusta naturel1,30 dollar

      La prime Fairtrade reste à 0,20 dollar et le différentiel bio à 0,40 dollar. L'une et l'autre s'ajoutent au prix, ils ne le remplacent pas.

      Fairtrade présente ce plancher comme une « protection pour le prochain retournement ». La formule dit bien sa limite : quand le contrat C vaut plus de 3 dollars, il ne joue pas.

      Stichting Max Havelaar ; Fairtrade International, communiqués de mars 2023 et Q&A (mars 2023) ; Daily Coffee News, 30 mars 2023 et 4 août 2026 (consultés le 7 sept. 2026)

      Un prix minimum garanti n'est pas un revenu vital, et confondre les deux est l'erreur la plus courante sur ce sujet.

      Le living income, ou revenu vital, est le revenu net annuel dont un ménage producteur a besoin pour vivre décemment, une fois ses coûts de production déduits. C'est devenu la mesure de référence des standards, parce qu'elle part du besoin du ménage et non du cours du marché.

      Fairtrade en a tiré des prix de référence, calculés origine par origine. Pourquoi origine par origine ? Parce que le revenu vital part des besoins d'un ménage et de ses coûts de production. Or ces besoins et ces coûts ne sont pas les mêmes au Honduras et en Ouganda.

      Deux exemples. Au Honduras, en 2023, 3,89 dollars le kilo de parche au bord de la ferme. Comprendre : au prix payé sur place au producteur, pour un grain encore enfermé dans son enveloppe de parchemin. En Ouganda, en 2022, 11 640 shillings le kilo de parche arabica.

      Des références du même type existent pour la Colombie, l'Indonésie (Aceh), le Pérou et le Nicaragua.

      Ces références sont-elles atteintes ? Pas partout. Le prix minimum de 2023 augmenté du différentiel bio atteignait l'équivalent export de ces références en Colombie et en Ouganda pour l'arabica bio. Ailleurs il ne comblait qu'une partie de l'écart : 45 % à Aceh, 46 % au Honduras.

      Le Coffee Barometer 2023, publié par Solidaridad, Ethos Agriculture et Conservation International, va plus loin et fait deux constats qui se répondent. Le revenu du café reste au niveau du seuil de revenu vital, ou en dessous, dans huit des dix plus grands pays producteurs. Et 130 000 hectares de forêt par an ont été défrichés pour le café au cours des vingt dernières années. Quand un revenu ne suffit pas, on cultive plus de surface : c'est la même équation vue de deux côtés.

      Rainforest Alliance, qui n'a pas de prix plancher, impose depuis 2020 un autre dispositif : un différentiel de durabilité, payé en plus du prix convenu.

      ITC 2021, p. 34-36, 47-48 ; Fairtrade International, Living Income Reference Price, notes explicatives Honduras, Ouganda, Pérou, Nicaragua (2022-2024) ; Coffee Barometer 2023, 14 sept. 2023 (consultés le 7 sept. 2026)

      Il y a un chiffre qui change toute la conversation sur les labels, et il vient du Coffee Guide. Pour la campagne 2019-2020, 55 % de la production mondiale répondait à une norme de durabilité volontaire. Et 25 % seulement de ce volume a été acheté comme tel.

      Autrement dit : les trois quarts du café certifié se vendent comme du café ordinaire, aux conditions du café ordinaire.

      Ce qui veut dire qu'un producteur a payé pour rien. Se faire certifier n'est pas une formalité : il faut tenir des relevés, écrire des procédures, recevoir la visite d'un organisme tiers, et recommencer périodiquement. Tout cela coûte de l'argent et du temps, et se trouve hors de portée d'une exploitation de deux hectares. Y compris quand ses pratiques sont déjà, à la lettre, celles du référentiel.

      Reste à savoir ce que ces labels couvrent. Attention à ce que mesurent les chiffres qui suivent : ce sont des surfaces et des producteurs engagés dans un référentiel, pas des volumes vendus comme certifiés.

      • Bioenviron 890 000 hectares de caféiers dans le monde en 2017.
      • Rainforest Alliance et UTZfusionnés en 2018, ils revendiquaient en 2019 quelque 400 000 producteurs dans 26 pays, sur près d'un million d'hectares.
      • Rainforest Allianceson rapport annuel 2024, publié en juin 2025, annonce 1,8 million de producteurs et travailleurs sur 1,9 million d'hectares dans 29 pays.

      Attention en comparant ces deux dernières lignes : la façon de compter a changé en route, puisqu'on est passé des producteurs aux producteurs et travailleurs. Seule la surface se compare vraiment, et elle a doublé en cinq ans.

      ITC 2021, p. 39-40, 44, 47-48 ; Rainforest Alliance, Annual Report 2024 (juin 2025) ; LC ch. 18

      Le référentiel d'entrée de gamme s'appelle 4C. Un référentiel d'entrée de gamme, c'est le socle : le minimum qu'on demande à tout le monde, par opposition aux labels qui promettent davantage.

      Il est né en 2006 du Common Code for the Coffee Community, dont il tire son nom. Le référentiel lui-même est géré depuis 2016 par 4C Services.

      Ne pas confondre 4C Services avec la Global Coffee Platform, qui est une autre organisation. Elle ne gère pas le référentiel : elle en promeut les principes comme code de base. Les deux noms reviennent ensemble dans les rapports du secteur, et c'est de là que vient la confusion.

      Fin 2024, 4C couvrait 196 groupes producteurs dans 19 pays. Cela représente environ 300 000 producteurs, dont 94 % de petits exploitants, et 29,1 millions de sacs certifiés.

      Chez les onze grands acheteurs qui rapportent à la Global Coffee Platform, 4C était en 2024 le premier schéma en volume, avec 694 035 tonnes. Tous référentiels confondus, 75 % de leurs achats répondaient à au moins une norme.

      Ce premier rang se comprend sans mystère : le socle est ce qu'on demande à tout le monde, donc ce que le plus grand nombre peut tenir.

      Est-ce que ça change quelque chose pour le producteur ? L'étude BASIC a mesuré le seul cas où la comparaison est possible. Au Pérou, en 2017, les producteurs Fairtrade captaient 16,1 % de la valeur d'un paquet de 250 grammes, contre 11,6 % en filière conventionnelle.

      Une dernière chose, qu'il faut répéter parce qu'on l'oublie tout le temps : un café noté 87 points a été mesuré en tasse. Pas sur la gestion de ses eaux de lavage, ni sur les conditions dans lesquelles il a été cueilli. La note sensorielle ne dit rien de cela, et ne prétend pas le dire.

      4C Services, rapport annuel 2024 ; Global Coffee Platform, Sustainable Coffee Purchases Snapshot 2024, résumé par Daily Coffee News, 10 déc. 2025 (consultés le 7 sept. 2026) ; BASIC 2018, p. 20-21 ; LC ch. 18
      • Chaque label a sa mécanique et ses perdants. Fairtrade (1988) est le seul à imposer un prix plancher et une prime fixe, versée à l'organisation et non à l'individu, et il ne certifie que des coopératives
      • son inconvénient est que le plancher ne joue qu'en marché bas, que les trois quarts du café certifié ne se vendent pas comme tels, et que le coût de certification est supporté par l'amont. Rainforest Alliance (1987, fusionné avec UTZ en 2018) certifie des fermes de toute taille sur des critères agro-environnementaux et sociaux, sans plancher, avec depuis 2020 un différentiel de durabilité et des investissements de durabilité négociés
      • son avantage est l'échelle, 1,9 million d'hectares, son inconvénient que le différentiel n'est pas un montant public. Le bio (règlement européen de 1991, refondu en 2018) ne porte que sur les intrants et exige une conversion de trois ans et un audit annuel
      • il rapporte 0,40 dollar la livre chez Fairtrade, mais beaucoup de petits producteurs qui travaillent de fait sans intrants de synthèse ne peuvent pas financer l'audit qui le prouverait. 4C (2006) est un code de conduite sans prime ni plancher, pensé comme entrée de gamme pour les volumes industriels
      • il coûte peu et rapporte peu. Dans les quatre cas, celui qui paie la preuve est celui dont on demande la preuve.
      ITC 2021, p. 39-48 ; Fairtrade International, standards et Q&A 2023 ; Rainforest Alliance, Annual Report 2024 ; 4C Services ; LC ch. 18

      159Le direct trade, les microlots et les enchères

      Le « direct trade » n'a ni définition partagée ni audit. Chaque torréfacteur qui emploie le mot en fixe le sens, si bien que deux sachets qui portent la mention ne racontent pas forcément la même histoire.

      Dans le meilleur des cas, il désigne une relation qui dure : des avances versées avant la récolte pour financer intrants et équipements, des engagements pluriannuels.

      Cette durée est peut-être la variable la plus déterminante de la répartition réelle. Elle seule permet la conversation où le producteur dit qu'il a eu une mauvaise saison.

      Ses limites sont connues, et elles sont de trois ordres.

      La chaîne courte suppose un importateur de toute façon, pour le fret, la douane, le financement et le change. Personne ne saute cette étape.

      Le contrat à prix fixe protège de la baisse, mais il enferme aussi dans un plafond. Dix-huit mois plus tard, ce plafond ne reflète plus rien des coûts réels, quand l'engrais a doublé ou que la rouille a pris un lot.

      Enfin, une note de 87 points ne dit rien de ce que le producteur a touché.

      Les données existent pourtant à l'échelle du segment. Le Specialty Coffee Transaction Guide, construit à l'université Emory, agrège près de 105 000 contrats anonymisés couvrant plus de 2 milliards de livres.

      Il donne pour les trois dernières récoltes un prix FOB médian de 3,48 dollars la livre, en hausse de 0,73 dollar sur les trois précédentes. Le détail par score sépare nettement le segment. Les cafés de 80 à 83,9 points obtiennent 2,93 dollars, contre 2,23 auparavant. Ceux de 84 points et plus, 4,18 dollars, contre 3,43.

      LC ch. 18 ; De Sousa Rosa 2026 ; Specialty Coffee Transaction Guide 2024, résumé par Daily Coffee News, 18 févr. 2025 (consulté le 7 sept. 2026)
      • Les enchères de compétition sont le seul dispositif où le prix se forme en public et remonte, pour l'essentiel, au producteur. La Cup of Excellence, créée en 1999 au Brésil par l'Alliance for Coffee Excellence, fait passer les lots par un jury national d'une douzaine de dégustateurs puis un jury international de vingt à vingt-cinq
      • une édition de 300 lots produit environ 9 000 tasses analysées, et les lots de tête sont goûtés au moins 120 fois avant d'être vendus en ligne au plus offrant
      • elle opère aujourd'hui dans une quinzaine de pays d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie, Yémen et Taïwan compris. Le Best of Panama, organisé par la Specialty Coffee Association of Panama, tiendra sa trentième édition en octobre 2026 avec 180 lots
      • c'est à cette compétition que le Geisha de Hacienda La Esmeralda s'est révélé en 2004. Avantages : un prix formé par la concurrence des acheteurs et une notoriété qui rejaillit sur toute l'origine. Inconvénients : quelques centaines de kilos par lot, des frais d'inscription et d'échantillon, et un prix qui ne dit rien de ce que vaut le reste de la récolte de la même ferme.
      Alliance for Coffee Excellence, Cup of Excellence (allianceforcoffeeexcellence.org, consulté le 7 sept. 2026) ; Specialty Coffee Association of Panama, Best of Panama 2026 ; LC ch. 18

      Au sommet, les enchères. À la vente Best of Panama d'août 2025, un Geisha lavé de Hacienda La Esmeralda (Boquete), noté 98/100, a été adjugé 30 204 dollars le kilo. Soit 13 705 dollars la livre, pour un acheteur de Dubaï.

      Un Geisha nature de la même ferme est parti à 23 608 dollars le kilo pour un acheteur chinois. Un lot de Laurina à 8 040 dollars le kilo pour Pékin. Sur les 50 lots de la vente, 30 ont dépassé 1 000 dollars le kilo. Le total a franchi 2,8 millions de dollars, à une moyenne de 2 861,20 dollars le kilo, plus du double de 2024.

      À la Cup of Excellence, fondée en 1999, le record est de 445 dollars la livre. Il a été payé par un torréfacteur américain pour le premier lot de l'enchère éthiopienne.

      Yang et ses coauteurs ont mesuré ce que vaut un point de score dans ces ventes : environ 54,6 % de prix en plus par point. La note ne fait pas monter le prix par petits paliers, elle le fait changer d'échelle.

      Ces chiffres portent sur quelques centaines de kilos, et il faut les remettre à leur place. La même année, le Coffee Guide comptait 130,7 millions de sacs de café standard, 30,6 millions de premium et 10,8 millions de spécialisé, soit un sac sur seize.

      Ce que les enchères prouvent de neuf n'est donc pas un niveau de prix, c'est un rapport de force. Pour une poignée de lots, des acheteurs chinois, coréens, japonais et des plateformes de Dubaï se disputent le même café. Le vendeur cesse d'être seul face à un acheteur unique.

      Que cette valeur remonte au producteur ou reste chez les nouveaux intermédiaires n'est pas établi.

      UPI, 8 août 2025 ; Global Coffee Report et Sprudge, août 2025 ; Comunicaffe (record COE Éthiopie, consulté le 7 sept. 2026) ; Yang et al., Agriculture (2026), p. 2 ; ITC 2021, p. 145 ; LC ch. 18 ; voir Geisha

      160Le climat, l'EUDR et le coût de la conformité

      Sur le climat, les travaux disent tous la même chose dans la direction, et rarement la même chose dans l'ampleur. Il faut comprendre pourquoi avant de citer un chiffre, sinon on choisit celui qui arrange.

      Bunn et ses coauteurs, en 2015, projettent une réduction des surfaces adaptées à l'arabica d'ici 2050, dans les grandes régions productrices d'Afrique, de Mésoamérique et d'Amérique du Sud. Une surface adaptée, c'est une surface dont le climat permet encore de faire pousser l'espèce.

      Magrach et Ghazoul, la même année, mettent un nombre sur cette perte : 56 % des surfaces adaptées, et jusqu'à 85 % au Brésil.

      Grüter et ses coauteurs, en 2022, prennent le problème par l'autre bout. Au lieu de partir des zones cultivées aujourd'hui, ils partent de ce dont la plante a besoin pour pousser. Ils retrouvent bien une baisse globale d'aptitude, maximale à basse altitude et au Brésil, mais avec des gains possibles en Afrique de l'Est.

      Voilà d'où vient l'écart. Un modèle qui regarde où le café pousse aujourd'hui ne peut pas voir les endroits où il pourrait pousser demain ; un modèle qui part des besoins de la plante voit ces endroits, mais suppose qu'on y plantera. Ni l'un ni l'autre ne se trompe. Ils ne répondent pas à la même question.

      World Coffee Research ajoute une estimation plus sèche : les arabicas conduits en monoculture intensive pourraient perdre jusqu'à 25 % de rendement dans les prochaines décennies.

      Et sur le marché, tout cela se lit en primes de risque, c'est-à-dire en argent payé d'avance contre la peur d'en manquer. En juillet 2026, le Climate Prediction Center américain donnait 97 % de probabilité à un El Niño persistant jusqu'au printemps 2027, et 81 % à un événement très fort en octobre-décembre 2026. Dans le mois, l'indice composé de l'Organisation internationale du café a bondi de 15,4 %.

      Bunn et al., PLOS ONE (2015) ; Magrach et Ghazoul, PLOS ONE (2015) ; Grüter et al., PLOS ONE (2022) ; BASIC 2018, p. 4, 12 ; ICO, Coffee Market Report, juillet 2026, p. 1, 4-5 ; voir les maladies
      • Le règlement européen contre la déforestation (EUDR, règlement 2023/1115) impose à quiconque met du café sur le marché de l'Union une géolocalisation des parcelles et une déclaration de diligence raisonnée prouvant l'absence de déforestation après le 31 décembre 2020. Son application
      • 30 décembre 2024prévue
      • a été reportée une première fois au 30 décembre 2025, puis
      • 26 novembre 2025par la révision votée par le Parlement européen
      • 23 décembre 2025approuvée par le Conseil le 18 décembre et publiée au Journal officiel
      • au 30 décembre 2026 pour les grandes entreprises et au 30 juin 2027 pour les micro et petites entreprises, avec des obligations simplifiées. Le coût de la géolocalisation et de la documentation retombe sur l'origine, un producteur sans coordonnées de parcelle risque de sortir des chaînes d'approvisionnement européennes
      • et c'est un des arguments qui ont pesé dans les reports. L'ICO a classé le report de novembre 2025 parmi les facteurs qui ont fait baisser les prix.
      Conseil de l'UE, communiqué du 18 déc. 2025 ; Commission européenne, Access2Markets, Delay until December 2026 ; Tea & Coffee Trade Journal et Sprudge, déc. 2025 ; ICO, Coffee Market Report, déc. 2025, p. 2 (consultés le 7 sept. 2026)

      161Les outils de lecture du marché

      Lire le marché du café suppose de savoir qui publie quoi, et quand. Chaque source a son rythme et son angle mort. Voici le tableau de bord.

      • ICE Futures U.S.publie en continu le contrat C, et chaque jour les stocks certifiés par entrepôt ainsi que les lots en attente de classement. ICE Futures Europe fait de même pour le canephora.
      • ICOchaque jour, ses quatre indicateurs de groupe et l'I-CIP. Chaque mois, un Coffee Market Report qui commente prix, différentiels, volatilité, arbitrage New York-Londres, stocks et exportations par groupe et par région. Périodiquement, un Coffee Development Report. C'est elle qui a corrigé le chiffre des « trois milliards de tasses par jour » répété partout : son propre calcul donne un peu plus de deux milliards.
      • USDAdeux fois par an, en juin et en décembre, Coffee: World Markets and Trade, avec production, consommation, exportations et stocks finaux par pays. Les rapports GAIN de ses bureaux de Brasília, Bogotá ou Hanoï le complètent pays par pays.
      • CONABau Brésil, quatre estimations de récolte par an. Les consultants privés, Safras & Mercado, StoneX, Rabobank, les précèdent ou les contestent.
      • CFTCchaque vendredi, les positions des commerciaux et des non-commerciaux sur le contrat C, autrement dit de ceux qui manipulent du café physique et de ceux qui n'en manipulent jamais.
      • Specialty Coffee Transaction Guidepour le café de spécialité, les prix FOB réels agrégés par score et par origine.
      • Living Income Reference Prices et Coffee Barometerpour le revenu, côté Fairtrade et côté observatoire indépendant.
      • Trasepour la structure du négoce.

      Aucun de ces outils ne mesure ce que le producteur a touché en amont du port. Tout est compté à partir du bateau, et c'est précisément avant le bateau que se joue sa part.

      ICE ; ICO, Coffee Market Reports 2025-2026 ; ICO, Coffee Development Report 2022-23 ; USDA FAS ; CFTC, Commitments of Traders ; Specialty Coffee Transaction Guide ; Fairtrade International ; Coffee Barometer 2023 ; Trase 2026 ; LC ch. 18 (sur les deux milliards de tasses)

      162Aujourd'hui (2023-2026)

      Le cycle où nous sommes a commencé par un creux. En mai 2019, le contrat C tombe à 87,60 cents la livre, son plus bas en treize ans, après une année 2018 passée sous le dollar. À ce niveau, une grande partie des producteurs vend à perte.

      Puis il a plus que doublé en 2021. Il s'est retourné. Et il a enchaîné les records.

      Le 5 février 2025, il passe pour la première fois au-dessus de 4 dollars. Suivent treize séances consécutives de record, jusqu'au 10 février. À la mi-février, le plus haut historique : 440,85 cents la livre, au-dessus des 339,86 cents d'avril 1977, qui tenaient depuis presque cinquante ans. Le canephora de Londres touche 5 849 dollars la tonne dans la même semaine.

      Les causes sont de deux natures, et elles se sont additionnées.

      Physiques d'abord : sécheresse et chaleur au Brésil en 2024, campagne canephora vietnamienne dégradée.

      S'y ajoutent des déficits mondiaux dans trois des quatre dernières campagnes. Un déficit, ici, veut dire qu'on a consommé plus de café qu'on n'en a produit, et que la différence est allée se chercher dans les stocks. Le cumul entre 2021-2022 et 2024-2025 atteint 17,91 millions de sacs manquants.

      Financières ensuite, et c'est ce qui transforme un déficit en flambée. Les stocks des consommateurs européens sont tombés de 15,04 millions de sacs au début de 2022-2023 à 7,86 millions au 31 octobre 2025, et les stocks certifiés par la bourse sont au plus bas. Quand il n'y a plus de coussin, chaque mauvaise nouvelle se paie comptant.

      CNBC/Reuters, 11 avr. 2019 ; Interactive Brokers, A brewing storm for Arabica coffee, et Food Business News, févr. 2025 ; Covoya (record de 1977) ; ICO, Coffee Market Report, déc. 2025, p. 4 (consultés le 7 sept. 2026)

      Depuis ce sommet, le cours redescend par paliers, sans jamais revenir à son ancien niveau. Le détail mois par mois se lit mieux dans un tableau que dans une phrase, et chaque décrochage a sa cause.

      MoisI-CIP, cents/livreCe qui se passe
      décembre 2025304,68
      janvier 2026296,89
      février267,57
      mars273,70perturbations du détroit d'Ormuz
      avril266,24
      mai256,05
      juin248,90
      juillet 2026287,26récolte brésilienne ralentie par les pluies, risque El Niño

      Ce rebond de juillet tient à un chiffre que les opérateurs surveillent comme le lait sur le feu : au 15 juillet 2026, le Brésil n'avait récolté que 64 % de sa récolte, contre 77 % un an plus tôt. Un retard de cueillette n'est pas une perte de récolte, mais il suffit à faire douter, et le doute se paie.

      Le 31 août 2026, le contrat C clôture à 314 cents, et le canephora de septembre à 3 884 dollars la tonne.

      Côté volumes, les exportations mondiales de café vert d'octobre 2025 à juin 2026 atteignent 92,1 millions de sacs, en baisse de 1,1 %. Des prix à ce niveau n'auront donc pas suffi à faire sortir davantage de café des pays producteurs.

      Dans ce total, la part des arabicas est tombée à 60,4 %. C'est pourtant l'arabica lavé que cote le contrat C, la référence dont tout le monde parle : le prix vedette porte sur une part du commerce qui se réduit.

      Et pour la suite, l'USDA prévoit pour 2025-2026 une production record de 178,8 millions de sacs, et une consommation record elle aussi, de 173,9 millions.

      Les stocks finaux, c'est-à-dire ce qui reste en réserve quand la campagne se termine, sont attendus à 20,1 millions de sacs. Ils reculent pour la cinquième année consécutive.

      Voilà le paradoxe de cette période : on n'a jamais tant produit, et le matelas continue de s'amincir.

      Pour 2026-2027, le bureau USDA de Brasília annonce une récolte brésilienne record de 71,9 millions de sacs. L'arabica en fournit 47,5 millions, en hausse de 25 %, et le canephora 24,4 millions. Le pays exporterait 49,07 millions de sacs.

      ICO, Coffee Market Reports, déc. 2025 à juillet 2026 (ico.org/documents/cy2025-26) ; Barchart, KCU26, 31 août 2026 ; Comunicaffe, USDA déc. 2025 ; USDA FAS GAIN Brazil, juin 2026, via Daily Coffee News, 4 juin 2026 (consultés le 7 sept. 2026)

      Trois faits récents résument l'état du système. Le plancher Fairtrade passera à 2,00 dollars la livre le 1er décembre 2026, très en dessous d'un marché à 3 dollars, ce qui montre à quoi sert un plancher : au prochain effondrement. L'EUDR s'appliquera aux grandes entreprises le 30 décembre 2026, avec un coût de conformité que l'origine paiera en premier. Et la chaîne aval continue de se concentrer, avec le rachat de JDE Peet's par Keurig Dr Pepper, pendant que les données de Trase montrent dix négociants pour un tiers des exportations mondiales.

      Le producteur, lui, dispose des mêmes instruments qu'en 1712 : vendre au prix affiché, ou ne pas venir au marché, s'il n'a pas de dette qui l'y oblige.

      Daily Coffee News, 4 août 2026 et 2 sept. 2026 ; Conseil de l'UE, 18 déc. 2025 ; La Roque 1716 ; LC ch. 6 et 18

      163Planches d’archives

      Gravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.

      Hissage du café dans les entrepôts attenants aux quais de Brooklyn
      Hissage du café dans les entrepôts attenants aux quais de Brooklyn
      Tracteur déplaçant le café aux docks de Bush Terminal, Brooklyn
      Tracteur déplaçant le café aux docks de Bush Terminal, Brooklyn
      Déchargement au palan à La Nouvelle-Orléans
      Déchargement au palan à La Nouvelle-Orléans
      Le café sous les hangars d'acier de La Nouvelle-Orléans
      Le café sous les hangars d'acier de La Nouvelle-Orléans
      Anciennes et nouvelles méthodes de chargement, Santos
      Anciennes et nouvelles méthodes de chargement, Santos
      La tour mondiale du café comparée à la tour Eiffel et au Woolworth
      La tour mondiale du café comparée à la tour Eiffel et au Woolworth
      La tasse mondiale de café et le plus grand navire du monde
      La tasse mondiale de café et le plus grand navire du monde
      Femmes nettoyant le café de Moka dans un entrepôt d'Aden
      Femmes nettoyant le café de Moka dans un entrepôt d'Aden
      Benjamin Green Arnold, premier président de la Bourse du café de New York
      Benjamin Green Arnold, premier président de la Bourse du café de New York
      John Arbuckle
      John Arbuckle
      Une réunion des courtiers en café d'Amsterdam, 1820
      Une réunion des courtiers en café d'Amsterdam, 1820
      Le quartier du café vert de La Nouvelle-Orléans
      Le quartier du café vert de La Nouvelle-Orléans
      Vue du quartier du café de San Francisco
      Vue du quartier du café de San Francisco
      Quelques marques de café vert bien connues
      Quelques marques de café vert bien connues
      Des cafés en paquet que la publicité a rendus célèbres
      Des cafés en paquet que la publicité a rendus célèbres
      Une annonce parue dans le New York Packet, 1er janvier 1791
      Une annonce parue dans le New York Packet, 1er janvier 1791
      Le comité mixte de publicité du commerce du café aux États-Unis
      Le comité mixte de publicité du commerce du café aux États-Unis
      Affichettes de tramway, printemps 1921
      Affichettes de tramway, printemps 1921
      Les pionniers du café torréfié de New York, avec les dates approximatives de leurs débuts
      Les pionniers du café torréfié de New York, avec les dates approximatives de leurs débuts
      Deux des tableaux noirs de la Bourse du café
      Deux des tableaux noirs de la Bourse du café
      Déchargement du café de Java d'un voilier à Brooklyn
      Déchargement du café de Java d'un voilier à Brooklyn
      Déchargement sous les hangars couverts de la New York Dock Company
      Déchargement sous les hangars couverts de la New York Dock Company
      Plantation, 1922
      Plantation de café, planche de William Ukers, All About Coffee, 1922. Archive, domaine public ; voir la provenance.
      DateArabica à New York (¢/lb)Événement
      185711,04Rio fair to prime (Thurber)
      186442,5guerre de Sécession, monnaie dépréciée
      18 sept. 187324 → 15 en une séancepanique Jay Cooke
      sept. 187913,25veille du krach Arnold
      déc. 188012,75faillites Risley, Arnold, Dash
      1er juin 188722,25 (déc.)grand boom, record pour 32 ans
      nov. 18984,5campagne baissière
      juin 19033,55plus bas de l'histoire (livraison juillet 1903)
      191116valorisation : prix doublé en deux ans
      juin 191924,65gelée de 1918, record
      avr. 1977339,86gelée noire de juillet 1975
      2002< 48 (composite ICO)crise, plus bas réel en 100 ans
      2011306,25pic avant le Big Rust
      mai 201987,60plus bas en 13 ans
      févr. 2025440,85record absolu ; canephora 5 849 $/t
      31 août 2026314clôture KC
      Thurber 1881 ; Ukers 1922, p. 797-803, 810 ; ICO 2002 ; Covoya ; Barchart ; ICO CMR 2026
      Contrat C (ICE, KC)
      Taille du lot37 500 lb ≈ 283,5 sacs de 60 kg
      Cotation¢/lb, pas de 0,05 ¢ = 18,75 $
      Échéancesmars, mai, juil., sept., déc.
      Au pairMexique, Salvador, Nicaragua, PNG, Panama, Tanzanie, Ouganda, Honduras, Pérou
      +1 000 ptsColombie, Costa Rica, Kenya
      +500 ptsGuatemala
      -100 ptsBurundi, Rwanda, Venezuela, Inde
      -400 ptsRép. dominicaine, Équateur
      -600 ptsBrésil ; Vietnam dès mai 2027
      LivraisonNY, Virginie, N.-Orléans, Houston, Miami, Brême-Hambourg, Anvers, Barcelone
      Robusta (Londres)10 t, 6 échéances, classe 1 au pair
      ICE Futures U.S. et ICE Futures Europe, spécifications consultées le 7 sept. 2026
      MoisI-CIP (¢/lb)Variation
      nov. 2025 (pic 11/11)343,92
      déc. 2025304,68-7,8 %
      janv. 2026296,89-2,6 %
      févr. 2026267,57-9,9 %
      mars 2026273,70+2,3 %
      avr. 2026266,24-2,7 %
      mai 2026256,05-3,8 %
      juin 2026248,90-2,8 %
      juil. 2026287,26+15,4 %
      ICO, Coffee Market Reports, déc. 2025 à juil. 2026
      Répartition de la valeur (France)1994-972014-17
      Torréfacteurs + distributeurs (M€/an)1 2602 437
      Café importé, producteurs et négociants (M€/an)397461
      Part de l'amont24 %16 %
      Producteur, paquet moulu (2017)11,6 % (Pérou) à 24,1 % (Colombie)
      Producteur, café portionné (2017)2,7 % (Pérou) à 4,8 % (Colombie, Éthiopie)
      BASIC pour Commerce Équitable France, oct. 2018, p. 9-10
      Prix minimum Fairtrade ($/lb FOB)2011août 2023déc. 2026
      Arabica lavé1,401,802,00
      Arabica naturel1,351,751,95
      Robusta lavé1,051,251,35
      Robusta naturel1,011,201,30
      Prime Fairtrade0,200,200,20
      Différentiel bio0,300,400,40
      Fairtrade International, Q&A mars 2023 ; Daily Coffee News, 4 août 2026
      CertificationDepuisPlancherPrime / différentielQui est certifiéÉchelle (dernier chiffre)
      Fairtrade19882,00 $/lb arabica lavé (déc. 2026)0,20 $/lb + 0,40 $/lb biocoopératives de petits producteursprix révisés sur 57 coopératives, 13 pays (2026)
      Rainforest Alliance (+ UTZ 2018)1987aucundifférentiel de durabilité négocié (2020)fermes et groupes, toutes tailles1,9 M ha, 29 pays (rapport 2024)
      Bio (UE)1991 / 2018aucun0,40 $/lb via Fairtrade ; sinon négociétoute exploitation, 3 ans de conversion~890 000 ha de caféiers (2017)
      4C2006aucunaucungroupes producteurs, 94 % de petits29,1 M sacs, 300 000 producteurs (2024)
      Fairtrade International 2023 et 2026 ; Rainforest Alliance 2025 ; ITC 2021, p. 44, 47-48 ; 4C Services 2024
      MécanismePrincipeDepuisQui y gagneQui y perd
      Corneracheter et retirer l'offre1869 (Arnold)l'opérateur tant qu'il achètelui-même et la place quand il vend
      Bourse à termecontrat standard, marge, livraison rare1881-1882 (NY, Le Havre)qui a trésorerie et informationqui ne peut ni se couvrir ni attendre
      Valorisationl'État stocke ou détruit1906-1944 (Brésil)planteurs et banquiers du montageconsommateurs ; l'État qui finance
      Quotas ICAparts d'export négociées1962-1989producteurs établisnouveaux entrants, consommateurs
      Différentielécart négocié au coursdès 1882 (points)origines demandéesorigines hors mode
      PTBFdifférentiel fixé, cours fixé plus tardusage courantcelui qui choisit le momentcelui qui fixe mal
      Prix fixechiffre arrêté à l'avanceannées 2000vendeur en marché baissiervendeur si les coûts montent
      Prix minimumplancher opposable1988 (Fairtrade)coopératives en marché bassans effet en marché haut
      Enchèreprix formé en public1999 (COE)quelques producteurs par anle reste de leur récolte
      EUDRgéolocalisation, diligence30 déc. 2026chaînes déjà documentéesproducteurs sans coordonnées
      Synthèse de cette planche ; Ukers 1922 ; ITC 2021 ; Fairtrade ; ACE ; Conseil de l'UE 2025
      RecordPrixLotSource
      Best of Panama, août 202530 204 $/kg (13 705 $/lb)Geisha lavé, Hacienda La Esmeralda, 98 pts, acheteur de DubaïUPI, 8 août 2025
      Best of Panama, août 202523 608 $/kgGeisha nature, La Esmeralda, acheteur chinoisUPI, 8 août 2025
      Best of Panama, août 20258 040 $/kgLaurina, acheteur de PékinUPI, 8 août 2025
      Best of Panama, moyenne 20252 861,20 $/kg50 lots, 2,8 M$ au totalGlobal Coffee Report, août 2025
      Cup of Excellence, record445 $/lb1er lot, enchère ÉthiopieComunicaffe (année à vérifier)
      Prix FOB médian spécialité3,48 $/lb105 000 contrats, 3 récoltesSCTG 2024
      Contrat C, record440,85 ¢/lbfévr. 2025ICE via Interactive Brokers
      Sources dans le tableau, consultées le 7 sept. 2026
      Floraison, Brésil
      Floraison au Brésil : la récolte de 1906-1907 (20,2 millions de sacs) a déclenché la première valorisation. Voir la provenance.
      Planche XII

      La caféine et le soluble

      La molécule que le caféier fabrique pour se défendre, ce qu'elle fait au corps humain, ce que l'épidémiologie établit et ce qu'elle ne fait qu'associer, puis l'industrie qui met le café en poudre depuis Chicago en 1901 et Orbe en 1938. Celle qui enlève la caféine du grain, née à Brême en 1905, a sa propre planche. D'après Ukers (1922), Coste (1955), le recueil Coffee and Caffeine Consumption for Human Health (Nutrients, 2020), l'avis de l'EFSA (2015), la monographie 116 du CIRC (2016), des documents de formation professionnelle, les rapports de marché de l'OIC et de Swiss Water (2025-2026), et le Livre café (ch. 19).

      164La molécule

      La caféine est la 1,3,7-triméthylxanthine, formule C₈H₁₀N₄O₂, un alcaloïde du groupe des purines, parent de la théobromine du cacao (diméthylxanthine) et de la théophylline du thé. Elle est isolée du café en 1819-1820 par le chimiste allemand Friedlieb Ferdinand Runge ; les documents de formation retiennent 1820, année de publication. Au cours du XIXᵉ siècle, on la retrouve dans le thé (où on la baptise d'abord théine), le guarana, la noix de kola et le maté : c'est la même molécule partout.

      Pure, elle forme de longues aiguilles blanches et soyeuses, fond vers 235 °C, se sublime dès 140 °C, et se dissout bien dans l'eau chaude, peu dans l'alcool, très peu dans l'éther. Ukers rapporte en 1922 que, d'après Gorter, la caféine du grain vert n'est pas libre mais liée à l'acide chlorogénique en un complexe soluble dans l'eau, d'où la difficulté à l'extraire par les solvants organiques tant que ce complexe n'a pas été dissocié : toute l'histoire de la décaféination tient dans ce détail chimique.

      Ukers 1922, ch. XVIII (p. 174-188) ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 2 ; LC ch. 19

      Ukers décrit aussi les premiers outils de mesure : le test de Viehoever, qui sublime la caféine directement hors du tissu végétal dans un petit appareil et identifie ses cristaux au microscope, et les dosages pondéraux par extraction au chloroforme qui alimentent ses tableaux II et III. Il signale qu'en 1922 des industriels récupèrent déjà la caféine dans les poussières des cheminées de torréfacteurs. Aujourd'hui la teneur se mesure par chromatographie liquide haute performance (CLHP ou HPLC) avec détection ultraviolette à 272-280 nm ; la norme ISO 20481 (2008) fixe la méthode pour le café vert, torréfié, soluble et décaféiné, avec extraction à l'eau chaude et étalon interne. C'est cette méthode que citent les fiches techniques des décaféineurs quand elles annoncent 99,9 % de caféine retirée.

      Ukers 1922, ch. XVIII, tableaux II et III ; ISO 20481:2008, Café et produits à base de café, détermination de la teneur en caféine par CLHP

      165Ce qu'elle fait pour la plante

      Le caféier fabrique sa caféine en trois méthylations successives à partir de la xanthosine : xanthosine, 7-méthylxanthosine, 7-méthylxanthine, théobromine, caféine. Chaque étape est catalysée par une N-méthyltransférase ; chez le café on les nomme XMT, MXMT et DXMT. Le génome de Coffea canephora, publié dans Science en 2014 par Denoeud et ses coauteurs, montre que cette famille de gènes s'est dupliquée et spécialisée dans la lignée du café indépendamment de celles du thé et du cacao : la caféine a été inventée au moins trois fois par l'évolution, avec des enzymes différentes qui aboutissent à la même molécule.

      La revue de Yang et coauteurs (2026) précise que le canephora porte trois copies très exprimées de ces gènes et l'arabica six copies moins exprimées, ce qui explique une partie de l'écart de teneur entre les deux espèces.

      Denoeud et al., The coffee genome provides insight into the convergent evolution of caffeine biosynthesis, Science 345 (2014) ; Yang et al. 2026, p. 3-4, via digest ; LC ch. 19

      Le rôle de la molécule dans la plante est double. Nathanson montre en 1984 dans Science que la caféine et les méthylxanthines voisines inhibent l'alimentation des insectes et les tuent aux concentrations naturellement présentes dans les feuilles et les graines, par blocage de la phosphodiestérase et accumulation d'AMP cyclique dans leurs cellules : c'est un pesticide que la plante synthétise elle-même. Wright et coauteurs montrent en 2013, dans la même revue, que le nectar de Coffea et de Citrus contient de la caféine à faible dose et que les abeilles récompensées par un nectar caféiné mémorisent trois fois mieux l'odeur de la fleur que celles nourries au sucre seul, par antagonisme des récepteurs de l'adénosine dans leurs corps pédonculés.

      Repousser les mangeurs de feuilles, fidéliser les butineuses : que la même molécule réveille les humains est, du point de vue du caféier, un effet secondaire.

      Nathanson, Caffeine and related methylxanthines: possible naturally occurring pesticides, Science 226 (1984) ; Wright et al., Caffeine in floral nectar enhances a pollinator's memory of reward, Science 339 (2013)

      166Teneurs : espèces, variétés, caféiers sans caféine

      • Les ordres de grandeur sont stables depuis un siècle. Ukers donne en 1922 une moyenne de 1,5 % du poids sec pour l'arabica et 1,97 % pour C. canephora
      • le Coffee Guide de l'ITC (2021) retient 0,8-1,7 % pour l'arabica et 1,5-2,5 % et plus pour le canephora
      • le manuel ougandais du canephora (2019) compare 2,7 % à 1,5 %
      • Yang (2026) resserre l'arabica à 0,85-1,15 %. Le liberica se situe d'après les pages commerciales autour de 1,2-1,5 %, chiffre de preuve faible faute de source revue par les pairs. Coste écrivait en 1955 que les graines de la section Eucoffea contiennent 0,5 à 2 % de caféine et que la teneur varie avec le sol et le climat
      • Yang confirme cette instabilitéla caféine baisse avec l'altitude en Éthiopie et augmente au Costa Rica, contradiction que les auteurs attribuent au cultivar, au climat local et jusqu'à l'orientation de la pente. Un café lavé contient un peu plus de caféine qu'un nature d'après la même revue.
      Ukers 1922, ch. XVIII, tableau II ; ITC, The Coffee Guide, 4ᵉ éd. (2021), p. 9-10, via digest ; UCDA, Robusta Coffee Handbook (2019), p. 4 ; Coste 1955, p. 20-22 ; Yang et al. 2026, p. 3-4, 8-9, via digest

      Certains caféiers n'en fabriquent pas. Coste range dans la section Mascarocoffea dix-huit espèces malgaches et mascarines dépourvues de caféine ; Ukers cite déjà en 1922 C. mauritiana à 0,07 % et C. humboldtiana à zéro, mais avec un principe amer, la cafamarine, qui rend l'infusion imbuvable, et rapporte que Willcox, analysant des cafés sauvages de Madagascar, n'en a pas trouvé d'exempt de caféine. En Afrique continentale, C. pseudozanguebariae (Kenya) est sans caféine, et Coffea charrieriana, récoltée en 1983-1985 dans la réserve forestière de Bakossi au Cameroun et décrite en 2008 par Stoffelen et Anthony dans le Botanical Journal of the Linnean Society, est la première espèce sans caféine connue d'Afrique centrale ; elle est classée en danger critique, connue d'une seule localité.

      Ukers se demandait en 1922 pourquoi le commerce n'avait pas tiré parti de ces espèces ni sélectionné des lignées pauvres en caféine ; un siècle plus tard, la question est toujours ouverte, parce que ces espèces se croisent mal avec l'arabica et que leur tasse n'a jamais convaincu.

      Coste 1955, p. 20-22, via digest ; Ukers 1922, ch. XV (p. 131-148) et ch. XVIII ; Stoffelen et al., A new caffeine-free coffee from Cameroon, Bot. J. Linn. Soc. 158 (2008), p. 67-72 ; Wikipedia, Coffea charrieriana, consulté le 07/09/2026

      Une seule variété cultivée est naturellement pauvre en caféine : le Laurina, ou Bourbon pointu. Elle échappe au problème qu'on vient de décrire. Ce n'est pas une autre espèce, mais une mutation du Bourbon : un arabica ordinaire, à un accident de copie près.

      La mutation est repérée vers 1810 à la Réunion, et porte d'abord le nom du planteur qui l'isola, « Le Roy ». L'arbre est plus petit que le Bourbon. Le feuillage tient du laurier, les cerises et les grains sont allongés en pointe : voilà les deux traits qui lui ont valu ses deux noms. La caféine se tient, selon les analyses, entre 0,4 et 0,75 % du poids sec, soit environ la moitié d'un arabica ordinaire.

      Le Laurina a presque disparu au XXᵉ siècle. Il est retrouvé sur l'île en 1999 par Yoshiaki Kawashima, responsable de la recherche agronomique d'UCC au Japon, qui finance sa relance. Il se vend aujourd'hui parmi les cafés les plus chers du monde, et se cultive aussi au Brésil, au Salvador et en Colombie.

      Cette faible caféine se paie en vigueur : l'arbre est fragile, peu productif, sensible à la rouille. Les sources citées ici n'établissent pas le lien de cause entre les deux, mais le fait, lui, est constant. Il suffit à expliquer le prix, et à expliquer pourquoi la variété est restée une curiosité. Un caféier fragile et peu productif ne remplacera pas le décaféiné industriel. Voir la fiche variété pour la généalogie.

      Musées de la Réunion, Une histoire du café Bourbon pointu ; Perfect Daily Grind, What is Laurina coffee?, 04/2022 ; Royal Coffee, Bourbon's botanical origins and the evolution of Laurina ; teneurs : pages commerciales, preuve faible

      167Ce qu'elle fait au corps : la pharmacologie

      La caféine est absorbée en totalité par le tube digestif et atteint son pic sanguin en trente à soixante minutes ; le thé libère la même molécule plus lentement, ce qui explique la sensation différente à dose égale. Elle passe la barrière hémato-encéphalique et occupe les quatre sous-types de récepteurs de l'adénosine (A1, A2A, A2B, A3). L'adénosine s'accumule dans le cerveau pendant l'éveil et signale la fatigue ; la caféine ne fait pas disparaître cette accumulation, elle bloque le récepteur qui devrait la lire.

      Le blocage des A2A produit l'éveil, celui des A1 présynaptiques lève le frein sur la libération de dopamine, de noradrénaline et d'acétylcholine. Rien n'est rendu de ce qui a été dépensé : la sonnette est débranchée, le visiteur est toujours là.

      StatPearls, Caffeine (NCBI Bookshelf, NBK519490) ; Jacobson et al., Adenosine A2A receptor antagonists: from caffeine to selective non-xanthines, Br. J. Pharmacol. (2022) ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 2 ; LC ch. 19

      La demi-vie chez l'adulte sain est de quatre à cinq heures : il reste la moitié de la dose au bout de ce délai, le quart au bout du double, et la tasse de 8 heures est encore mesurable à minuit. L'élimination se fait presque entièrement dans le foie, par l'enzyme CYP1A2, qui retire un groupe méthyle et produit la paraxanthine (environ 80 % des métabolites), puis la théobromine et la théophylline, elles-mêmes actives sur les mêmes récepteurs.

      La demi-vie s'allonge chez le nouveau-né (plusieurs jours), sous contraceptifs oraux, en cas d'insuffisance hépatique, et pendant la grossesse : l'activité de l'enzyme baisse d'un tiers au premier trimestre et de moitié au deuxième, si bien que la même tasse expose la femme enceinte substantiellement plus longtemps qu'avant. Elle se raccourcit chez le fumeur, dont le tabac induit la CYP1A2 : arrêter de fumer rend brutalement plus sensible au café que l'on buvait sans effet.

      StatPearls, Caffeine (NBK519490) ; Del Coso (dir.), Coffee and Caffeine Consumption for Human Health, MDPI (2020), p. 11, 229-233 ; LC ch. 19

      168La génétique de la réponse

      Le gène CYP1A2 existe en plusieurs versions. Le variant rs762551 (allèle *1F, position −163C>A) distingue les homozygotes AA, métaboliseurs rapides, des porteurs de l'allèle C, plus lents à éliminer la molécule. À dose égale, dans la même tasse, au même moment, un métaboliseur lent garde la caféine active plus longtemps. Cornelis et coauteurs ont montré en 2006 dans le JAMA, sur 2 014 cas d'infarctus et 2 014 témoins au Costa Rica, que la consommation de café n'était associée à un risque accru d'infarctus non fatal que chez les métaboliseurs lents, à partir de deux à trois tasses par jour, et pas chez les rapides.

      Certaines études suggèrent que les rapides tirent un meilleur effet stimulant de la caféine à l'effort, mais ce résultat n'est pas retrouvé de façon constante, en basket et en cyclisme notamment, et le recueil de 2020 signale explicitement ce désaccord : le mécanisme est établi, sa traduction en performance ne l'est pas.

      Cornelis et al., Coffee, CYP1A2 genotype, and risk of myocardial infarction, JAMA 295 (2006) ; MDPI 2020, p. 11 ; LC ch. 19

      Deux autres gènes comptent. NAT2, autre voie de transformation, sépare des populations acétyleuses rapides et lentes selon l'origine géographique. ADORA2A code le récepteur A2A lui-même ; un de ses variants est associé à une anxiété accrue après consommation, et ses porteurs boivent spontanément moins de café sans que personne ne les ait testés. Une partie des gens qui expliquent que le café ne leur réussit pas lisent leur génotype à voix haute sans le savoir.

      Cela contamine aussi les études d'observation : si les gros et les petits buveurs diffèrent par un gène, ils diffèrent par tout ce que ce gène entraîne par ailleurs. Une étude du recueil teste le dosage des métabolites urinaires comme test de routine pour connaître son profil ; les formules proposées classent parfois le même sujet différemment. Piste, pas encore outil.

      MDPI 2020, p. 93, 239-253 ; LC ch. 19

      169Comment lire une étude sur le café

      Presque tout ce qui circule sur le café et la santé vient d'études d'observation : on enregistre ce que déclarent boire des dizaines ou des centaines de milliers de personnes, on suit ce qui leur arrive, on compare. Le résultat est une association, jamais une preuve, et trois mécanismes peuvent la fabriquer sans qu'aucun café n'ait protégé personne.Le facteur de confusionles gros buveurs diffèrent aussi par l'âge, le revenu, le tabac, l'alcool, le sommeil, le métier, et les statisticiens ne corrigent que ce qu'ils ont mesuré.La causalité inversequelqu'un qui commence à aller mal réduit son café, si bien que les petits buveurs tombent malades plus souvent, et la conclusion s'inverse.Le questionnaireon déclare un nombre de tasses de mémoire, parfois sur une année. Une association répétée sur plusieurs continents, avec une relation de dose, qui résiste aux corrections, devient un indice sérieux ; elle reste un indice. Le recueil de 2020 lui-même, source des chiffres cardiovasculaires et métaboliques les plus cités, ne contient aucune étude originale sur ces sujets : quatorze de ses vingt articles portent sur la performance sportive, et les données grand public viennent d'une revue de littérature insérée dans un chapitre sur les perceptions des consommateurs.Un recueil qui cite une revue qui cite des méta-analyses qui compilent des études : quatre étages, et à chaque étage on retire des réserves.

      MDPI 2020, p. 207-210 ; LC ch. 19

      170Établi, associé, ignoré : organe par organe

      Cœur. La revue insérée dans le recueil de 2020 rapporte une mortalité cardiovasculaire réduite d'environ 19 % chez les consommateurs habituels, avec un maximum vers trois tasses par jour. La mortalité par AVC y est réduite de 30 %.

      Poole et ses coauteurs publient en 2017 dans le BMJ une revue-parapluie, c'est-à-dire une revue qui ne relit pas les études mais les méta-analyses déjà faites sur elles. Celle-ci en compile 201, toutes d'observation, portant sur 67 issues de santé, plus 17 méta-analyses d'essais. Elle retrouve la même forme.

      Le risque de décès toutes causes y est le plus bas vers trois tasses par jour, et trois à quatre tasses sont associées à moins de maladies coronariennes que l'abstinence. Ce qui compte ici n'est pas le chiffre, c'est la forme de la courbe. Une relation qui monte puis redescend est plus difficile à fabriquer par un biais simple qu'une relation qui monte toujours. Elle ne démontre rien à elle seule.

      La tension, elle, résiste. Les auteurs du recueil écrivent que les résultats sont contradictoires : une prise ponctuelle élève la pression chez le non-consommateur, peu ou pas chez l'habitué. Au-delà de ces deux points, la littérature ne converge pas.

      MDPI 2020, p. 117-119, 209-210 ; Poole et al., Coffee consumption and health: umbrella review of meta-analyses of multiple health outcomes, BMJ 359 (2017)

      Métabolisme et foie. Les méta-analyses citées donnent environ 25 % de risque de diabète de type 2 en moins pour trois à quatre tasses par jour comparées à moins de deux, et 6 % par tasse supplémentaire, effet plus marqué chez les femmes ; personne n'a montré que le café prévient le diabète, et rien ne suggère qu'il l'aggrave. Le foie est l'organe où les associations sont les plus fortes et les plus constantes dans la revue de Poole : moins de cirrhose, de maladie hépatique chronique et de cancer du foie chez les buveurs, et le décaféiné y participe. Goutte et calculs rénaux figurent aussi parmi les issues associées à un risque plus bas. Toutes ces phrases décrivent des associations.

      MDPI 2020, p. 209 ; Poole et al., BMJ 2017 ; LC ch. 19

      Cerveau. Le recueil signale une association possible entre consommation modérée et moindre déclin cognitif, moindre risque de Parkinson et d'Alzheimer, mécanisme non démontré. Sur Parkinson, les méta-analyses sont plus fournies : Qi et Li (2014) trouvent un risque relatif de 0,72 vers trois tasses par jour après ajustement sur le tabac, et Hong et coauteurs (Nutrients, 2020) un rapport de risque de 0,80 chez les consommateurs réguliers, avec un effet dose surtout chez les hommes.

      Le problème de méthode y est plus sévère qu'ailleurs : ces maladies s'installent sur des décennies, la consommation est mesurée une fois par questionnaire, et les premières atteintes modifient les habitudes bien avant le diagnostic. Le récepteur A2A, cible des antagonistes testés contre Parkinson, donne au moins une piste biologique.

      MDPI 2020, p. 42-45, 209 ; Qi &amp; Li, Geriatr. Gerontol. Int. 14 (2014) ; Hong et al., Nutrients 12 (2020) 1860 ; Jacobson et al., Br. J. Pharmacol. 2022

      Cancer. Le chapitre du recueil consacré au cancer colorectal s'appuie sur une méta-analyse de 26 études prospectives et 3,3 millions de sujets. Elle ne trouve aucune association globale, ni avec le cancer colorectal ni avec le rectal. Sur le côlon seul, elle trouve un effet protecteur modeste mais significatif, plus marqué chez les hommes européens et les femmes asiatiques.

      Un détail que les articles grand public omettent retourne pourtant la lecture. L'effet protecteur apparaît chez les buveurs de décaféiné, pas chez ceux de caféiné. Si un effet existe, la caféine n'en est donc probablement pas le moteur.

      L'inverse ne se conclut pas davantage. Les buveurs de décaféiné ne sont pas un échantillon comme les autres : on y vient souvent sur conseil médical, et le facteur de confusion décrit plus haut reprend la main. Conclusion des auteurs : les données ne suffisent pas à démontrer un rôle protecteur.

      Le verdict institutionnel a bougé dans le même sens. Le Centre international de recherche sur le cancer avait classé le café « peut-être cancérogène », groupe 2B, en 1991. Il l'a reclassé en juin 2016 dans le groupe 3, « inclassable », après revue de plus de mille études (monographie 116).

      Le groupe 3 ne veut pas dire inoffensif. Il veut dire que les données ne permettent pas de trancher, dans un sens ni dans l'autre. Ce n'est pas un acquittement du café, c'est un non-lieu. Et la même monographie place les boissons bues à plus de 65 °C dans le groupe 2A, « probablement cancérogènes » pour l'œsophage. C'est la température qui reçoit le verdict, pas la boisson.

      MDPI 2020, p. 269-274 ; CIRC, communiqué 244 du 15/06/2016 et monographie 116, Drinking coffee, mate, and very hot beverages (2018) ; LC ch. 19

      171Sommeil, grossesse, seuils

      Surface de séchageRecommandation UCDA
      Sol nuinterdit : terre, goûts terreux, moisissure
      Bâche ou natteacceptable, couche de 4 cm au plus les premiers jours
      Dalle cimentéeacceptable, à retourner au râteau, couvrir la nuit
      Table surélevéerecommandée
      Grillage surélevérecommandé, évite la fissure de la parche
      Séchoir solaireen expansion, raccourcit le délai
      UCDA 2019, § 8.3.1-8.3.2, p. 92, figures 62-66

      Le sommeil est le point de contact le mieux mesuré. Le recueil de 2020 contient une étude originale : 6 mg par kilo pris en soirée avant un effort dégradent nettement la nuit qui suit (efficacité en baisse, réveils plus nombreux, temps d'éveil au lit plus long) sans affecter la performance du lendemain, ce qui ne prouve pas que la nuit perdue ne coûte rien ailleurs.

      La méta-analyse de Gardiner et coauteurs (Sleep Medicine Reviews, 2023), sur 24 études, chiffre l'effet moyen : 45 minutes de sommeil total en moins, 7 % d'efficacité en moins, 9 minutes de plus pour s'endormir, 12 minutes d'éveil nocturne en plus. Pour ne plus mesurer d'effet, un café de 107 mg doit être bu au moins 8,8 heures avant le coucher, et une dose de 217 mg au moins 13,2 heures avant.

      Ce sont des moyennes sur des populations mêlant métaboliseurs lents et rapides ; chacun peut faire sa propre mesure en déplaçant sa dernière tasse de deux heures.

      MDPI 2020, p. 42-45 ; Gardiner et al., The effect of caffeine on subsequent sleep: a systematic review and meta-analysis, Sleep Med. Rev. 69 (2023) 101764

      L'Autorité européenne de sécurité des aliments a publié le 27 mai 2015 son avis sur la caféine. Pour l'adulte sain, elle retient 400 mg par jour et 200 mg en une prise, soit 5,7 mg par kilo et par jour. Ce ne sont pas des doses conseillées, mais des plafonds : en deçà, l'agence ne voit pas de problème de sécurité.

      Deux publics reçoivent un seuil plus bas. La femme enceinte ou allaitante est ramenée à 200 mg par jour, contre 300 mg dans l'ancienne valeur. On a vu plus haut pourquoi : l'enzyme qui élimine la caféine perd un tiers de son activité au premier trimestre, la moitié au deuxième. L'enfant et l'adolescent, eux, sont tenus à 3 mg par kilo et par jour.

      L'ANSES, dans son avis du 31 janvier 2014 sur une confiserie enrichie, reprend les 400 mg par jour pour l'adulte. Elle retient pour l'enfant la dose plus stricte de Santé Canada, 2,5 mg par kilo. Et elle rappelle qui paie le dépassement en premier : les enfants, les femmes enceintes et les personnes sensibles. Chez eux apparaissent irritabilité, anxiété et troubles du sommeil, et, aux fortes doses, des crises de panique.

      Sur la grossesse elle-même, le recueil de 2020 est contrasté. Une étude polonaise sur cent femmes consommant en moyenne 68 mg par jour ne trouve aucun lien avec le poids ou la taille du nouveau-né. Des méta-analyses conduites à des niveaux de consommation plus élevés voient autre chose. Elles associent la caféine à un risque accru de fausse couche, de 7 à 19 % par tranche de 100 à 150 mg quotidiens. Le petit poids de naissance y est également associé, avec des résultats qui varient selon les pays.

      Il y a une raison de se méfier de ces associations-là plus encore que des autres. Les nausées du premier trimestre sont plus fréquentes dans les grossesses qui évoluent bien, et elles dégoûtent souvent du café. La femme dont la grossesse tient bon boit donc moins, ce qui suffit à fabriquer l'association sans qu'aucune molécule ait agi. La causalité inverse est ici particulièrement difficile à écarter. Ce qui suit relève d'une conversation avec un soignant.

      EFSA, Scientific Opinion on the safety of caffeine, EFSA Journal 13(5):4102 (2015) ; ANSES, avis 2013-SA-0068 du 31/01/2014 ; MDPI 2020, p. 229-233 ; LC ch. 19

      Pour le sport, la dose de référence est dite ergogène, c'est-à-dire capable d'améliorer la performance. Elle est de 3 à 6 mg par kilo avant l'effort, soit 210 à 420 mg pour 70 kg. Le Comité international olympique la reconnaît comme telle.

      Monter au-dessus ne rapporte rien et coûte quelque chose. À 9 à 11 mg par kilo, chez des sportifs pourtant habitués, le bénéfice supplémentaire n'est pas net. Palpitations, anxiété et troubles digestifs apparaissent en revanche chez jusqu'à 92 % des sujets. Les effets sévères commencent entre 9 et 13 mg par kilo en une prise, soit 630 à 910 mg d'un coup pour 70 kg.

      Le règlement antidopage a longtemps cherché un seuil, puis y a renoncé. Le seuil urinaire fut de 12 µg/mL en 1987, puis de plus de 6 µg/mL, ce qui correspond à plus de 9 mg par kilo ingérés. L'Agence mondiale antidopage a retiré la caféine de sa liste des interdictions en 2004, et la garde sous surveillance.

      Reste la figure du non-répondeur, celui sur qui la caféine n'agirait pas. Le recueil la met en doute, pour une raison de protocole. La plupart des études testent chaque sujet une seule fois avec caféine et une fois sans, alors que la performance d'un athlète varie déjà d'un jour à l'autre. Une étude à mesures répétées trouve que tous les sujets répondent au moins trois fois sur huit. Autrement dit, ce qu'on prenait pour une insensibilité pourrait n'être que du bruit de mesure.

      Un dernier chiffre circule et ne dit rien du buveur de café. Une étude de toxicité sur rats pubères travaille à 120-180 mg par kilo et par jour, soit 8 à 13 g par jour rapportés à un humain. Elle sert à repérer les organes cibles d'une intoxication, pas à décrire une tasse, et ne s'extrapole pas.

      MDPI 2020, p. 11-18, 90-93, 115-120 ; LC ch. 19

      172Combien dans la tasse

      Toutes les valeurs ci-dessus sont en milligrammes, et tous les articles grand public les convertissent en tasses. La tasse n'est pas une unité. La teneur dépend de l'espèce (un canephora contient jusqu'à deux fois plus qu'un arabica), de la dose de mouture, du volume d'eau, de la finesse, de la température, du temps de contact. La caféine étant très soluble dans l'eau chaude, elle s'extrait presque entièrement dans toutes les méthodes : c'est donc la quantité de café mise en œuvre qui commande, pas la force du goût.

      Un espresso de 60 mL contient d'après l'EFSA environ 80 mg, un filtre de 200 mL environ 90 mg, un thé de 220 mL 50 mg, une boisson énergisante de 250 mL 80 mg, un cola de 355 mL 40 mg, 50 g de chocolat noir 25 mg. Mais un grand filtre préparé avec 20 g de mouture dépasse 150 mg, et un double espresso de 18 g en approche 130 ; deux cafés servis sous le même nom dans deux établissements de la même rue peuvent différer d'un facteur deux ou trois.

      Le document de formation le résume : pour peu de caféine, un arabica lavé en espresso, avec un verre d'eau à côté plutôt qu'un café allongé ; et le corsé n'a rien à voir avec la caféine, qui n'apporte qu'une amertume discrète.

      EFSA 2015, tableau des teneurs par portion, via EUFIC, EFSA opinion on the safety of caffeine, 27/05/2015 ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 2 ; LC ch. 19

      Ukers écrivait en 1922, tableau III à l'appui, qu'une partie de la caféine se sublime à la torréfaction, que la proportion décroît avec la couleur et qu'une torréfaction italienne poussée à la carbonisation n'en garde presque plus. Les analyses modernes tempèrent : la molécule est thermiquement stable aux températures de torréfaction usuelles, et l'écart entre clair et foncé tient surtout à la perte de masse du grain, qui concentre la caféine par gramme de torréfié tout en la diluant par grain.

      La conséquence pour la tasse est faible : dosé au poids, un foncé n'est ni beaucoup plus ni beaucoup moins caféiné qu'un clair. Ce point figure dans les zones d'ombre, car aucune mesure de référence n'a été vérifiée ici.

      Ukers 1922, ch. XVIII, tableau III ; état des connaissances modernes non vérifié sur une source primaire, voir zones d'ombre

      173Trois croyances de 1685, et une quatrième

      Dufour, dans ses Traitez nouveaux et curieux du café (1685), répondait déjà aux trois questions que l'Europe se posait sur le café. Le café dessoûle-t-il ? Il raconte un ami qui perd au piquet parce qu'il a bu, prend une tasse et retourne jouer l'esprit clair. La réponse moderne est non, sans réserve : la caféine supprime la somnolence, elle ne modifie ni l'alcool dans le sang, ni la vitesse à laquelle le foie l'élimine, ni l'altération du jugement et de la coordination ; elle retire l'avertisseur et laisse le danger.

      De toutes les croyances de 1685, c'est la seule qui n'ait rien perdu de sa vigueur, parce qu'elle repose sur une sensation vraie, et la seule qui tue. Stérilise-t-il ? Dufour réfutait Simon Pauli par un argument juste (les pays où l'on boit le plus de café sont parmi les plus peuplés) et une explication fausse (le soufre resterait dans le marc). Non, et la conclusion juste n'a jamais validé le raisonnement.

      Guérit-il la goutte ? Il produisait un religieux marseillais guéri à 72 ans ; l'épidémiologie moderne associe effectivement une consommation régulière à un risque de goutte plus bas. Il avait raison de la façon dont on a raison au loto.

      Dufour, Traitez nouveaux et curieux du café, du thé et du chocolate (1685), p. 113-114, 133 ; Poole et al., BMJ 2017 ; LC ch. 7 et 19

      La quatrième croyance ne date pas de 1685 mais revient dans toutes les formations : le café déshydrate, il faudrait un verre d'eau par tasse. La caféine est bien diurétique, surtout à forte dose et chez le non-habitué, et l'effet s'atténue avec l'accoutumance comme celui sur la tension. Mais une tasse est une dose de caféine dissoute dans de l'eau, et des essais croisés où les mêmes personnes boivent tantôt du café tantôt de l'eau en volumes identiques ne trouvent pas de différence de masse corporelle ni de marqueurs sanguins et urinaires d'hydratation chez des consommateurs habituels à doses ordinaires.

      Le supplément d'urine reste inférieur au volume bu : un café compte dans ce qu'on a bu, il ne s'en retranche pas. Cela ne vaut ni pour un effort long par forte chaleur, ni pour la bouche sèche après un espresso, qui relève de l'astringence.

      LC ch. 19, d'après les essais croisés d'hydratation cités ; MDPI 2020, p. 209-210 pour l'accoutumance

      174Le décaféiné

      Enlever la caféine du grain est une industrie à part entière, née à Brême en 1905. Elle occupe désormais sa propre planche, parce que le sujet a sa chimie, ses brevets et sa querelle réglementaire en cours, et qu'il déborde largement cette section.

      On y trouve la chimie qui rend l'opération difficile, et les procédés un par un, du benzène au CO₂ supercritique. On y trouve aussi la querelle en cours sur le chlorure de méthylène, et ce que le grain perd à l'opération, en chiffres mesurés. Puis comment le torréfier, les quelques usines au monde qui savent le faire, et ce que devient la caféine qu'on en a sortie. Voir le décaféiné.

      175Le soluble : de Kato à Nescafé

      Les précurseurs sont des extraits, c'est-à-dire du café déjà infusé, puis réduit ou mêlé à un corps gras : pas encore une poudre. John Dring brevette en 1771 en Angleterre un « composé de café » au beurre et au suif. T & H Smith, en Écosse, réduit en 1840 une infusion au quart de son volume. L'armée de l'Union achète en 1861 une « essence » à H. A. Tilden.

      La première vraie poudre vient de Nouvelle-Zélande. David Strang, marchand d'épices d'Invercargill, la sèche à l'air chaud en 1889.

      Ukers raconte ensuite la suite américaine, qui commence par un échec. Le chimiste japonais Sartori Kato, de Tokyo, apporte à Chicago vers 1899 un thé soluble qui ne se vend pas. La tentative lui vaut pourtant de produire la même année, avec des négociants, un café soluble. La Kato Coffee Co. le vend au public à l'Exposition panaméricaine de Buffalo en 1901, en fournit l'expédition arctique Ziegler, et Kato obtient le brevet américain le 11 août 1903.

      Le concurrent arrive par un autre chemin. George Constant Louis Washington, né en Belgique de parents anglais et installé à Guatemala City, invente vers 1906 un soluble « raffiné ». Il le met sur le marché en 1909 sous le nom Red E Coffee, puis fonde en 1910 la George Washington Coffee Refining Co., avec une usine à Brooklyn. Son procédé reste secret, jamais breveté. Son médecin de famille, F. Lehnhoff Wyld, en copie tout de même le principe en 1913 pour lancer Belna à Bruxelles.

      Le produit n'emportait pas la conviction des professionnels. Ukers cite Sanka comme lui parmi les sceptiques : pour beaucoup d'experts, le soluble était un « feu follet », impossible à fabriquer sans détruire le principe aromatique. Ils avaient une raison technique de le penser, et on la retrouvera plus bas : un extrait séché à chaud perd ses volatils.

      Ukers 1922, ch. XXXI (p. 517-540) et chronologie p. 725-737 (entrées 1899, 1901, 1903, 1909) ; Works in Progress, A brief history of instant coffee
      • C'est la guerre qui impose le produit. Selon E. F. Holbrook, chef de la section café de l'intendance américaine, l'emploi du gaz moutarde par les Allemands en fit « l'un des articles de subsistance les plus importants » : le soluble se prépare sans feu ni marmite dans une tranchée. Après essais en bâtonnets, comprimés et capsules, l'armée adopte l'enveloppe individuelle
      • un mois avant l'armistice, le dépôt de New York apprend qu'à partir du 1ᵉʳ janvier 1919 il faudra 25 000 livres par jour en plus des rations de réserve, soit 42 500 livres quotidiennes
      • l'usine de Washington à Brooklyn atteignait 37 000 livres par jour. I. D. Richheimer, promoteur du brevet Kato, fonde en 1918 la Soluble Coffee Co. of America pour l'armée, puis concède des licences
      • Hamor et Trigg brevettent en 1919 un procédé qui fixe le caféol volatilisé sur de la vaseline pour le rendre à l'extrait, exploité par King Coffee Products de Detroit sous le nom Minute Coffee. La qualité restait médiocre : un extrait séché à chaud perd ses volatils.
      Ukers 1922, ch. XXXI (p. 517-540) et chronologie p. 725-737 (entrées 1918, 1919) ; Works in Progress, A brief history of instant coffee
      • Le procédé moderne vient de la surproduction brésilienne. En 1929, la Banque française et italienne pour l'Amérique du Sud demande à Louis Dapples, président de Nestlé, de trouver un usage aux stocks invendus du Brésil
      • ceux qui finiront brûlés dans les années 1930 (voir l'économie). Le chimiste Max Morgenthaler travaille à partir de 1932 à Vevey et observe que l'extrait conserve mieux son arôme s'il est mêlé à des glucides avant séchage
      • il mélange l'extrait à parts à peu près égales avec des dextrines ou du glucose et le sèche par atomisation. Nescafé est lancé en Suisse le 1ᵉʳ avril 1938 depuis l'usine d'Orbe
      • juin 1938au Royaume-Uni
      • 1939aux États-Unis
      • avril 1940dans trente pays
      • 1942le stock d'une année part en deux mois. La Seconde Guerre mondiale répète 1918 : le gouvernement américain classe le soluble « denrée vitale à l'effort de guerre »
      • Nestlé ouvre deux usines américaines en 1943 pour l'armée, et plus de 75 % de la production mondiale est bue en Suisse, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Après-guerre
      • l'usine de Saint-Menet (Marseille) produit en 1952 le premier soluble sans glucides ajoutés
      • 1950Borden aux États-Unis développe un extrait pur
      Nestlé, Nescafé 75 years, nestle.co.uk (2013) ; Works in Progress, A brief history of instant coffee ; document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 2, d'après le Syndicat français des fabricants de café soluble

      La lyophilisation change le produit dans les années 1960 :

      • 1963-1964Maxwell House (General Foods) lance le premier soluble lyophilisé
      • Nestlé répond avec Nescafé Gold Blend en 1965. Des mesures comparatives donnent 77 % de composés volatils conservés par la lyophilisation contre 57 % par l'atomisation. L'agglomération, qui réhumidifie brièvement la poudre atomisée à la vapeur pour la souder en granulés
      • apparaît à la même époque et donne à la poudre l'apparence du café moulu. Nestlé introduit dans les années 1990 une solution auto-moussante pour les cappuccinos solubles
      • Starbucks lance VIA en 2009 en mêlant à l'extrait des micro-moutures
      • et depuis 2016 des sous-traitants comme Swift Cup lyophilisent en petits lots pour les torréfacteurs de spécialité. Nescafé revendique aujourd'hui plus de 5 500 tasses par seconde dans plus de 180 pays.
      Works in Progress, A brief history of instant coffee ; Nestlé, Nescafé 75 years (2013) ; MadeHow, How instant coffee is made
      • 1771Brevet Dring, Angleterre : premier « composé de café ».
      • 1819-1820Runge isole la caféine.
      • 1889Strang, Nouvelle-Zélande : poudre de café séchée à l'air chaud.
      • 1899-1903Kato à Chicago : soluble vendu à Buffalo en 1901, brevet 1903.
      • 1903-1906Roselius à Brême : procédé au benzène, brevet allemand 1905, Kaffee HAG.
      • 1909G. Washington lance Red E Coffee ; Roselius apporte son décaféiné aux États-Unis.
      • 1918-1919Le soluble entre dans la ration américaine : 42 500 livres par jour prévues.
      • 1923Sanka lancé à New York ; General Foods en 1932.
      • 1938Nescafé, Orbe, 1ᵉʳ avril : atomisation industrielle.
      • 1963-1965Premiers solubles lyophilisés : Maxwell House, puis Nescafé Gold.
      • 1967-1970Zosel découvre puis brevette la décaféination au CO₂ supercritique.
      • 1975Le NCI classe le trichloréthylène ; l'industrie passe au chlorure de méthylène.
      • 1980-1988Swiss Water : Coffex commercialise le procédé à l'eau, usine de Burnaby en 1988.
      • 2008Coffea charrieriana, caféier sans caféine du Cameroun, décrit.
      • 2015-2016EFSA : 400 mg par jour ; CIRC : café reclassé en groupe 3.
      • 2024L'EPA interdit le chlorure de méthylène hors usages alimentaires ; pétition FDA en cours.
      • 2025Décaféiné à 12 % des Américains ; soluble à 12,1 % des exportations mondiales.

      176Fabriquer le soluble

      Extraction. Le café part torréfié plutôt clair et moulu grossièrement, pour limiter les fines, ces particules minuscules qui freinent l'écoulement. Il est chargé dans une batterie de cinq à huit colonnes de percolation montées à contre-courant, c'est-à-dire que l'eau et le café avancent en sens inverse l'un de l'autre.

      Concrètement, l'eau entre à 140-180 °C sous pression dans la colonne la plus épuisée, celle qui n'a presque plus rien à donner. Elle traverse ensuite des colonnes de plus en plus fraîches et sort vers 100 °C dans la plus récente. L'eau la plus chaude attaque donc le café le plus vidé, et l'eau déjà chargée finit sur le café neuf.

      Ces températures ne servent pas seulement à aller vite. Aux plus hautes, l'eau hydrolyse les polysaccharides de la paroi cellulaire : elle casse par l'eau des sucres complexes que l'infusion domestique, elle, laisse dans le marc. Le rendement passe ainsi à 40-55 % de la masse de café, contre 18-22 % dans une tasse ordinaire.

      C'est là que se joue le goût du soluble. Ce surcroît d'extraction est riche en composés amers et en sucres caramélisés, et c'est lui qui donne au produit son goût propre. L'extrait sort à 20-30 % de matière sèche et est refroidi aussitôt, faute de quoi ses arômes continueraient de partir. Le document de formation résume le principe en trois temps : percolateurs géants, refroidissement immédiat, puis dessiccation.

      MadeHow, How instant coffee is made ; brevets américains 5 190 779 et 5 204 136 (extraction à contre-courant, 150-180 °C) ; document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 2

      Concentration et récupération d'arôme. L'extrait est filtré puis concentré à environ 40 % de matière sèche, par évaporation sous vide, par centrifugation ou par cryoconcentration (on congèle l'eau en cristaux qu'on sépare). Avant ou pendant ces étapes, les volatils sont récupérés : par entraînement à la vapeur du café moulu humidifié avant extraction, par condensation des gaz de mouture et de torréfaction, ou par extraction sous pression (2 000 psi au moins) ; ces fractions d'arôme, protégées de l'oxygène par du CO₂ ou de l'azote, sont réinjectées dans la poudre ou dans le bocal au conditionnement.

      C'est l'étape qui sépare un soluble de premier prix d'un soluble de marque : sans elle, tout ce que le nez perçoit est parti dans la vapeur.

      MadeHow, How instant coffee is made ; brevets américains 4 701 333 et 5 242 700
      • Atomisation (NestléOrbe, 1938 ; principe utilisé pour le lait depuis les années 1920). L'extrait concentré est pulvérisé en fines gouttelettes par une turbine ou par des buses haute pression au sommet d'une tour cylindrique de vingt-cinq mètres ou plus, dans un courant d'air à environ 250 °C
      • l'eau s'évapore en quelques secondes, la poudre tombe au fond à 2-4 % d'humidité. Avantages : continu, rapide, le moins cher en énergie et en investissement, poudre fine qui se dissout instantanément. Inconvénients : la chaleur emporte les volatils (57 % conservés dans la comparaison citée) et cuit une part des sucres
      • la poudre est fine, irrégulière, poussiéreuse. L'agglomération y remédie : la poudre est réhumidifiée quelques secondes à la vapeur ou à l'eau pulvérisée, se soude en granulés, et est re-séchée
      • le produit ressemble à du café moulu et coule mieux, sans gain aromatique.
      document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 2-3 ; MadeHow, How instant coffee is made ; Works in Progress, A brief history of instant coffee
      • Lyophilisation (Maxwell House 1963-1964Nescafé Gold 1965). L'extrait concentré, parfois moussé au gaz pour régler la densité, est d'abord refroidi à environ −6 °C en une pâte, puis congelé sur bandes ou plateaux à −40 / −50 °C
      • le bloc est broyé et tamisé en granulés calibrés, qui passent dans une chambre sous vide poussé où la glace se sublime directement en vapeur sans passer par l'état liquide, la vapeur étant piégée sur un condenseur
      • les granulés sortent secs et poreux. Le froid et le vide sont les deux facteurs. Avantages : arômes bien mieux conservés (77 % de volatils dans la comparaison citée), structure du grain de café préservée à l'œil, meilleur classement en tasse. Inconvénients : procédé discontinu, plusieurs heures par charge, la consommation d'énergie la plus élevée des deux voies, granulés fragiles à l'humidité
      • c'est pourquoi la lyophilisation est réservée aux mélanges les plus fins et les plus coûteux. Les mesures de contrôle en fin de ligne portent sur l'humidité, la densité, la solubilité, la couleur et, pour le décaféiné soluble, la caféine par CLHP.
      document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 3 ; MadeHow, How instant coffee is made ; ISO 20481:2008

      177Aujourd'hui (2024-2026)

      Le soluble. Il gagne du terrain, et il le gagne à contre-courant.

      D'après le rapport de marché de l'Organisation internationale du café d'octobre 2025, le soluble a gagné une place dans les exportations mondiales. Sa part, toutes formes de café confondues, est passée de 11,5 % en 2023-2024 à 12,1 % en 2024-2025. Elle a monté pendant que les volumes totaux reculaient.

      Le chiffre suivant semble contredire ce gain, et ne le contredit pas. Les exportations mensuelles de soluble tournent autour d'un million de sacs : 1,01 million en septembre 2025, en baisse de 21 % sur un an. Une part est un rapport, pas un volume. Elle monte dès lors que le soluble recule moins vite que le reste du café. Gagner du terrain, ici, veut dire reculer moins que les autres.

      Quatre pays concentrent l'essentiel de cette production : le Brésil, le Vietnam, l'Inde et l'Indonésie. Les deux derniers travaillent surtout à partir de canephora, ce qui n'a rien d'un hasard : le soluble absorbe des cafés que le marché du grain paierait mal.

      Ensuite viennent les chiffres de marché, et il faut les prendre avec des pincettes. Les cabinets d'études valorisent l'ensemble entre 15 et 16 milliards de dollars en 2025, en croissance annuelle de 4 à 5 %, l'atomisé représentant plus de 70 % des volumes et l'Europe près de la moitié de la demande. Ce sont des chiffres de preuve faible : pages commerciales, méthodologies opaques. Ils donnent un ordre de grandeur, pas une mesure.

      Même prudence pour les parts nationales qu'on lit partout, citées par le syndicat des fabricants et reprises dans les documents de formation.

      • Royaume-Uni80 % des tasses bues seraient du soluble
      • Japon et Russie90 %
      • France26 %
      • Espagne21 %

      Le problème n'est pas que ces chiffres soient faux, c'est qu'ils sont anciens et non datés. Une part de marché sans millésime ne se vérifie pas et ne se compare à rien : on ignore de quelle année elle parle, et si elle a bougé depuis.

      Le document de formation ajoute deux ordres de grandeur de même nature : 21 % du café vert mondial mis en œuvre en soluble, et plus de 30 % des tasses. On ne peut pas les vérifier ici.

      Quand une filière pèse un tiers des tasses du monde et qu'on ne dispose que de chiffres invérifiables, cela mérite d'être dit plutôt que recopié.

      OIC, Coffee Market Report, octobre 2025, ico.org/documents/cy2025-26/cmr-1025-e.pdf ; rapports de marché (Market.us, IMARC, Mordor Intelligence) 2025, preuve faible ; document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 2

      Le décaféiné. Longtemps méprisé, il progresse, et pour des raisons qui ont changé.

      Le National Coffee Data Trends est l'enquête de la National Coffee Association américaine. Au printemps 2025, elle donne 12 % d'Américains ayant bu du décaféiné la veille, contre 9 % en 2024.

      La question porte sur la veille, pas sur l'année. Elle évite ainsi le défaut signalé plus haut : un nombre de tasses déclaré de mémoire sur douze mois n'est pas une mesure.

      Le mouvement n'est pas seulement américain. D'après Euromonitor, cité par Swiss Water, la consommation mondiale a crû de 4,2 % en 2024. Au Royaume-Uni, un buveur sur cinq en choisit régulièrement. En Allemagne, le décaféiné pèse environ 8 % de la consommation.

      Le détail le plus parlant est ailleurs. Les 18-40 ans qui en boivent au moins deux fois par semaine invoquent, à parts égales, le sommeil et l'anxiété. Ce n'est plus une boisson de personne âgée à qui le médecin a dit d'arrêter, c'est un arbitrage de jeune adulte.

      Le secteur ne compte qu'une seule société cotée en bourse, Swiss Water Decaffeinated Coffee. C'est notre seule fenêtre chiffrée sur le décaféiné. Une société cotée doit publier des comptes vérifiés ; ses concurrents, qui ne le sont pas, ne doivent rien à personne.

      Le 12 mars 2026, elle publie un chiffre d'affaires 2025 de 258,7 millions de dollars canadiens, en hausse de 49 %.

      Cette hausse est trompeuse, et son propre rapport l'explique : elle vient du prix du café vert, pas de l'activité. Les volumes traités ne montent que de 2 %, parce que ses clients américains ont réduit leurs engagements d'achat devant les prix. Pour mémoire, son chiffre d'affaires 2024 était de 173,1 millions, en hausse de 4 %, avec 67,7 millions au seul deuxième trimestre 2025, en hausse de 56 %.

      Ailleurs, Descafecol tourne à 75 % de capacité, et les routes d'exportation colombiennes sont encombrées.

      Les cabinets valorisent le décaféiné mondial autour de 3,2 milliards de dollars en 2025, en croissance de 6 à 7 % par an, avec la même faiblesse de preuve que plus haut. Et une lacune qui mérite d'être signalée : la part respective des quatre procédés de décaféination dans les volumes mondiaux n'est publiée nulle part. On sait comment on décaféine, pas dans quelles proportions.

      NCA, National Coffee Data Trends, printemps 2025 ; Coffee Intelligence, What's happening with decaf?, 26/08/2025 ; Swiss Water, résultats annuels 2024 (12/03/2025) et 2025 (12/03/2026), investor.swisswater.com ; rapports de marché 2025, preuve faible
      • La science. L'avis de l'EFSA de 2015 reste la référence réglementaire européenne (400 mg par jour, 200 mg par prise, 200 mg en grossesse, 3 mg par kilo chez l'enfant)
      • la monographie 116 du CIRC (2016, publiée en 2018) n'a pas été révisée
      • la méta-analyse de Gardiner (2023) a fourni les premiers délais chiffrés avant le coucher
      • la génétique CYP1A2 et ADORA2A a un mécanisme établi et des conséquences cliniques débattues. Deux brevets américains de 2024-2025 portent sur des grains enrichis en paraxanthine, le métabolite principal de la caféine, présenté comme stimulant à demi-vie plus courte : le prochain terrain commercial n'est peut-être pas moins de caféine, mais une autre xanthine. Et aux États-Unis, le sort du chlorure de méthylène en décaféination restait
      • en juillet 2026, entre les mains de la FDA.
      EFSA 2015 ; CIRC, monographie 116 ; Gardiner et al. 2023 ; brevets américains 12 178 820, 12 310 971 (paraxanthine) ; Barista Magazine, 27/07/2026
      Réclames destinées aux revues médicales
      Réclames destinées aux revues médicales
      Bourbon pointu, Réunion
      Bourbon pointu (Laurina) à la Réunion, la seule variété cultivée naturellement pauvre en caféine. Voir la provenance.
      Espèce, variétéCaféine, % du poids secSource
      Arabica0,85-1,15 (Yang 2026) ; 0,8-1,7 (ITC 2021) ; 1,5 (Ukers 1922)revue, institut
      Canephora (robusta)1,5-2,5 et plus (ITC) ; 2,7 (UCDA 2019) ; 1,97 (Ukers)institut
      Liberica1,2-1,5pages commerciales, faible
      Laurina (Bourbon pointu)0,4-0,75presse spécialisée, faible
      C. mauritiana0,07Ukers 1922
      Mascarocoffea (18 esp.), C. charrieriana, C. pseudozanguebariae0Coste 1955 ; Stoffelen 2008
      Ukers 1922, ch. XVIII ; Coste 1955, p. 20-22 ; ITC 2021 ; UCDA 2019 ; Yang 2026 ; Stoffelen et al. 2008
      Boisson (portion)Caféine
      Espresso, 60 mL≈ 80 mg
      Café filtre, 200 mL≈ 90 mg
      Thé, 220 mL≈ 50 mg
      Boisson énergisante, 250 mL≈ 80 mg
      Cola, 355 mL≈ 40 mg
      Chocolat noir, 50 g≈ 25 mg
      Décaféiné, 470 mL (États-Unis, 2006)3-32 mg
      Seuil adulte (EFSA 2015)400 mg/j, 200 mg/prise
      Grossesse (EFSA 2015)200 mg/j
      Enfant (EFSA ; ANSES 2014)3 mg/kg/j ; 2,5 mg/kg/j
      Dose ergogène3-6 mg/kg
      Effets sévèresdès 9-13 mg/kg en une prise

      La caféine d'une portion

      Teneur approchée par portion servie, comparée au seuil de deux cents milligrammes par prise retenu par l'EFSA pour un adulte.

      050100150200Café filtre, 200 mL : ≈ 90 mgCafé filtre, 200 mL≈ 90 mgEspresso, 60 mL : ≈ 80 mgEspresso, 60 mL≈ 80 mgBoisson énergisante, 250 mL : ≈ 80 mgBoisson énergisante, 250 mL≈ 80 mgThé, 220 mL : ≈ 50 mgThé, 220 mL≈ 50 mgCola, 355 mL : ≈ 40 mgCola, 355 mL≈ 40 mgChocolat noir, 50 g : ≈ 25 mgChocolat noir, 50 g≈ 25 mgDécaféiné, 470 mL : 3-32 mgDécaféiné, 470 mL3-32 mg

      Deux espressos restent sous le seuil par prise ; c'est le cumul de la journée, quatre cents milligrammes, qui borne la consommation.

      Les chiffres
      Caféine par portion
      Café filtre, 200 mL≈ 90 mg
      Espresso, 60 mL≈ 80 mg
      Boisson énergisante, 250 mL≈ 80 mg
      Thé, 220 mL≈ 50 mg
      Cola, 355 mL≈ 40 mg
      Chocolat noir, 50 g≈ 25 mg
      Décaféiné, 470 mL3-32 mg
      EFSA 2015 ; teneurs par boisson, voir le tableau ci-dessus
      EFSA 2015 via EUFIC ; Wikipedia, Decaffeination (étude de Floride 2006) ; ANSES 2014 ; MDPI 2020, p. 11, 93
      Procédé décaféinationDate, auteurPrincipeRésidus, seuilsPour / contre
      Solvant direct (« européen »)1903-1905, Roselius, Brême ; DCM depuis 1975, EA depuis ~1982grain vaporisé ou gonflé, bains de solvant 40-70 °C, 8-12 cycles, vapeur, séchageDCM ≤ 10 ppm (FDA), 2 mg/kg (UE) ; mesuré ≈ 1 ppmle moins cher, tasse fidèle ; image, ouvriers exposés
      Solvant indirectaprès-guerrel'eau de trempage est traitée au solvant, puis rendue au grainidem, plus faibleshuiles conservées ; plus long, même étiquette
      Swiss Water (eau)Suisse 1933 ; Coffex 1980 ; Burnaby 1988extrait de café vert saturé sauf caféine, diffusion, filtres à charbon, 8-10 h99,9 % retirée ; aucun solvantbio, marketing ; précurseurs perdus, coût, deux usines
      Mountain Water (eau)Sanroke, Mexiqueeau filtrée de sa caféine, précurseurs conservésaucun solvantvariante du précédent
      CO₂ supercritiqueZosel 1967-1970, Max-Planck ; Brême (HAG, Kraft)CO₂ à 120-300 bar, 40-80 °C, lavé à l'eau, recycléaucun résidu ; caféine revenduetrès sélectif, arômes ; investissement lourd
      Acétate d'éthyle de canne (EA)Descafecol, Manizales, Colombievapeur, gonflement, bains d'EA, vapeur, séchage sous vide 10-12 %EA ≤ 20 ppm ; caféine < 0,1 %bon marché, tasse douce ; note de fermentation, une seule usine
      Anciens : salicylate, germination (Hubner), triglycérides1900-1920 ; années 1980extraction aqueuse ou huile de café chaudeabandonnés ou marginaux
      Ukers 1922, ch. XVIII ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 2-3 ; Wikipedia, Decaffeination ; mpg.de ; Coffee Intelligence 26/08/2025 ; directive 2009/32/CE
      Procédé solubleDatePrincipePour / contre
      Extraction à contre-courantbatteries dès les années 19305-8 colonnes, eau 140-180 °C sous pression, rendement 40-55 %, extrait 20-30 % MSrendement ; composés d'hydrolyse amers
      Concentrationévaporation sous vide, cryoconcentration, jusqu'à 40 % MSmoins d'eau à sécher
      AtomisationNescafé, Orbe, 1938pulvérisation dans une tour à air ≈ 250 °C, poudre à 2-4 % d'humiditécontinu, bon marché ; 57 % des volatils
      Agglomérationannées 1960réhumidification brève, granulés, re-séchageaspect de café moulu ; pas de gain d'arôme
      LyophilisationMaxwell House 1963-64, Nescafé Gold 1965congélation −40/−50 °C, broyage, sublimation sous vide77 % des volatils, meilleure tasse ; énergie, coût, lots
      Récupération d'arômeHamor et Trigg 1919 ; industriel après 1950volatils captés à la vapeur ou à la mouture, réinjectéssépare le premier prix de la marque
      document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 2-3 ; MadeHow ; Works in Progress ; Ukers 1922, ch. XXXI
      Baies de Coffea canephora
      Coffea canephora : l'espèce qui fournit le gros du soluble et contient jusqu'à deux fois plus de caféine que l'arabica. Voir la provenance.
      Planche XIII

      Ce qu'on jette

      La cerise de café ne livre que 1 à 5 % de sa masse dans la tasse. Peau, pulpe, mucilage, parche, pellicule argentée, eaux de lavage, marc, capsule : chaque étape de la chaîne écarte une matière que le métier a traitée comme un déchet pendant trois siècles, alors que le Yémen en buvait l'enveloppe et que les chimistes de 1922 en proposaient déjà l'engrais et l'alcool. Cette planche suit chaque sous-produit de la cerise au gobelet, avec sa composition, sa toxicité, ses filières de valorisation, leurs acteurs, leurs échelles réelles et leurs freins, d'après Ukers (1922), La Roque (1732), les revues de chimie et d'agronomie, les études de terrain éthiopiennes et colombiennes sur les eaux de lavage, le rapport Beyond Coffee de l'Organisation internationale du café (2024), les textes réglementaires européens et le Livre café.

      178Le bilan de masse, de la cerise au grain bu

      Une cerise mûre pèse 1,5 à 2 g. Selon le ratio donné par René Coste et toujours en usage, il faut 5 à 7 kg de cerises d'arabica pour un kilo de café marchand, 5 kg pour le canephora et 12 kg pour le liberica ; un kilo de cerises donne donc 150 à 200 g de café vert, et 80 % de la masse est déjà écartée avant l'expédition.

      La torréfaction retire ensuite 15 à 20 % du poids du vert, pour l'essentiel de l'eau et des composés volatils. L'extraction, enfin, ne dissout que 18 à 22 % de la mouture ; le reste est la galette qu'on jette. Le calcul complet donne 22 à 37 g de matière dissoute pour 1 000 g de cerises, soit 2 à 4 % du poids de départ, à l'intérieur de la fourchette de 1 à 5 % que pose l'ICO. Pour un espresso de 7 g de mouture, il a fallu une cinquantaine de grammes de cerises et l'eau en tire environ 1,5 g.

      Coste 1955, p. 48 ; ICO, Coffee Development Report 2022-23: Beyond Coffee (2024), p. 28-29 ; calcul LC ch. 20

      Charles W. Trigg, qui signe le chapitre de chimie de Ukers, donne la répartition telle qu'on la comptait en 1922 : environ 68 % de pulpe, 6 % de parche et 26 % de café marchand. Trois postes pour toute la cerise, et rien de plus.

      L'ICO, un siècle plus tard, affine couche par couche. Peau et pulpe pèsent 39 à 43 % du poids de la cerise fraîche. Le mucilage représente environ 22 kg pour 100 kg de cerises. La parche compte pour 35 à 39 % de la cerise séchée. La coque de voie sèche vaut environ 45 % du poids de départ, et la pellicule argentée seulement 0,4 %.

      Ces pourcentages ne s'additionnent pas, et c'est normal : ils ne sont pas rapportés à la même base. Les uns partent de la cerise fraîche, les autres de la cerise séchée ou du poids de départ. Comparer deux chiffres de sous-produits sans vérifier la base, c'est comparer deux choses différentes.

      Rapportée à une campagne, cette comptabilité devient un tonnage. La campagne 2022-2023 a produit 165,5 millions de sacs de 60 kg, soit 47,29 millions de tonnes de cerises. La transformation mondiale en tire 40,68 millions de tonnes de biomasse par an, c'est-à-dire 86 % du poids des cerises récoltées. L'ICO compare ce tonnage au poids de 365 000 baleines bleues.

      Presque tout se joue dans les jours qui suivent la cueillette : 95 à 99 % du poids de la cerise devient sous-produit dès le post-récolte. La voie lavée en évacue à elle seule environ 80 %, parce qu'elle sépare la peau, la pulpe et le mucilage dès la station.

      Le compte ne s'arrête pas à la ferme. La consommation ajoute environ 11,4 millions de tonnes de marc par an. Celui-là ne se forme pas dans les pays producteurs, mais dans les cuisines, les bureaux et les bars des pays consommateurs.

      Ukers 1922, ch. XVII (Trigg), p. 155 sq. ; ICO 2024, p. 21-22, 24, 28, 55-67, 78, 82 ; LC ch. 20

      Les pertes ne se produisent pas au même endroit. La première a lieu à la ferme, dans un pays producteur, en quelques semaines de récolte, sous forme humide. La deuxième, la pellicule argentée, se forme dans un atelier ou une usine de torréfaction, le plus souvent dans un pays consommateur, en flux régulier et sec. La troisième, le marc, se forme chez le buveur. Cette géographie explique, mieux que la chimie, pourquoi le plus petit sous-produit a trouvé le plus de débouchés industriels et pourquoi le plus gros reste en tas derrière les moulins : la valeur du déchet suit le même chemin que la valeur du café, vers les lieux où sont déjà les moyens, la logistique et les industries.

      ICO 2024, p. 65-73 ; analyse LC ch. 20

      179Trois siècles à boire l'enveloppe : qishr, kisher et café de la Sultane

      La partie de la cerise que l'Occident a jetée pendant un siècle et demi, la région qui a fait du café une boisson n'a jamais cessé de la boire. Au Yémen, les cultivateurs ne consomment pas le grain : il part entièrement à l'export. Ce qui leur reste à boire, c'est l'enveloppe du fruit.

      Cette boisson porte un nom, le kisher (qishr). C'est une décoction des enveloppes du fruit, souvent bouillies avec du gingembre et parfois de la cannelle.

      Le partage se fait à la main. Dans les maisons de nettoyage d'Aden et de Hodeida, des ouvrières indiennes vannent le café sur des plateaux de bambou. Les grains propres deviennent le bun safi, les enveloppes deviennent le kisher : un même geste de tri sépare le produit d'exportation et la boisson locale.

      Plus au sud, la recette change de forme. En Abyssinie et en Somalie, une heure d'ébullition des coques grillées donne une décoction couleur paille, légèrement sucrée.

      Deux récits circulent sur l'origine de cet usage, et ni l'un ni l'autre ne repose sur une source solide. Ukers rapporte d'abord une légende qui fait remonter à 1200 environ la décoction des coques seules, avant la découverte de la torréfaction. Il n'en donne aucune source, et la date est à traiter comme telle.

      Le second récit est une erreur d'attribution. L'invention de cette boisson, dite Sultan, Sultana ou café à la sultane, a été mise au compte du docteur Andry par des auteurs français, à tort ; Andry était doyen de la faculté de médecine de Paris. Il avait seulement sa propre recette : faire bouillir les coques une demi-heure, pour un liquide couleur citron bu avec un peu de sucre.

      Ukers 1922, ch. XX (Cultivation), p. 197 sq. ; ch. XXI (Preparing green coffee), p. 245 sq. ; ch. XXXV (Manners and customs), p. 655 sq. ; ch. XXXVI, p. 693 sq. ; Wikipedia, « Qishr », consulté le 07/09/2026

      Les témoignages européens sont anciens. Johann Vesling, botaniste allemand établi à Venise, distingue dès 1638, en commentant Alpini, les qualités d'une boisson faite des enveloppes (les « peaux ») des baies de celles de la liqueur tirée des « noyaux » eux-mêmes. Jean de La Roque, en 1732, décrit le « café de la Sultane » d'Arabie, fait des pellicules et des parches, sans amertume et donc bu sans sucre, et le déclare impossible à reproduire hors du pays, les coques trop sèches ne donnant plus rien après le voyage.

      En 1886, le Pharmaceutical Journal note encore que les Arabes des environs de Djeddah jettent le noyau et infusent l'enveloppe ; de la pulpe séchée et grillée a même été importée en Angleterre pour tenir lieu de café. En 1902 et 1903, The Lancet et le Scientific American Supplement discutent les « propriétés médicinales alléguées » de l'enveloppe du grain.

      Ukers 1922, ch. IV (Vesling 1638) ; ch. XVII, p. 155 sq., n. 108 (Pharm. Jour. 1886, xvii, p. 656) ; bibliographie Ukers : The Lancet 1902, II, p. 944 ; Sci. Am. Suppl., 7 mars 1903, LV ; La Roque 1732, p. 263 et 270 (digest) ; LC ch. 6 et 20

      1801922 : la pulpe comme engrais, alcool et combustible

      Le chapitre de chimie de Ukers montre que la valorisation de la pulpe n'a rien de neuf. Trigg y recense « divers schémas » proposés pour employer « la grande quantité de pulpe » issue de la préparation du café. La plupart reposent sur l'engrais, la pulpe fraîche contenant 2,61 % d'azote, 0,81 % de P2O5, 2,38 % de potassium et 0,57 % de calcium.

      Un procédé mexicain (Sencial, El Hacendado Mexicano) consiste à mélanger la pulpe à de la sciure, de l'urine et un peu de chaux, puis à laisser le tout couvert dans une fosse pendant un an. La pulpe contient aussi environ 0,88 % de caféine et 18 à 37 % de sucres ; R. Pique, dans le Bulletin de l'Association des chimistes de sucrerie et de distillerie, propose d'extraire la caféine au chloroforme et les sucres à l'eau acidulée, de fermenter la solution en alcool, de brûler le résidu insoluble comme combustible et d'épandre la cendre comme engrais.

      Compost, extraction de caféine, bioéthanol, combustion : quatre des filières que l'ICO présente en 2024 sont décrites, avec leurs chiffres, un siècle plus tôt. Ce qui a manqué n'est pas l'idée mais l'équipement, le débouché et l'intermédiaire.

      Ukers 1922, ch. XVII (Trigg), p. 155 sq., n. 105-107 (Gorter ; Schulte ; Loew, Ann. Rep. Porto Rico Agr. Expt. Sta. 1907, p. 41-55 ; Sencial ; Pique, Bull. Assoc. Chim. sucr. dist., xxiv, p. 1210-1213)

      Le paillage aux coques est resté la pratique paysanne de base. Le manuel canephora de l'Ouganda (2019) range les coques de café parmi les résidus organiques de paillage avec les fanes de haricot, les tiges de maïs et les feuilles de bananier, mais il avertit que les coques issues de baies infectées peuvent transporter la trachéomycose (flétrissement du caféier, voir les maladies) et déconseille, tant que la maladie n'est pas éradiquée du pays, de pailler les caféières avec des coques de café. Le sous-produit le plus simple à recycler sur place est aussi un vecteur sanitaire.

      UCDA, Robusta Coffee Handbook (2019), § 3.2.2 Mulching et § 7.1 Coffee wilt disease

      181La pulpe : composition, toxicité et ce qu'on peut lui faire

      La pulpe (exocarpe et mésocarpe) sort humide, sucrée, en une seule fois pendant les semaines de récolte, et commence à fermenter le jour même ; c'est le plus gros poste et le plus difficile à manipuler. Séchée, elle contient environ 10,6 % de protéines brutes et 48 % de fibres NDF sur matière sèche ; les analyses modernes d'arabica y trouvent 0,69 à 0,77 % de caféine, de l'acide chlorogénique comme phénol dominant, et la littérature agronomique y ajoute des tanins et des polyphénols en quantité variable, ainsi que beaucoup de potassium.

      Caféine, tanins et acides chlorogéniques sont des molécules que la plante fabrique pour gêner ses concurrents et ses prédateurs ; épandue fraîche en couche épaisse, la pulpe inhibe la germination, acidifie et immobilise l'azote le temps de sa décomposition. C'est la raison pour laquelle toutes les filières commencent par une étape de dégradation : compostage, ensilage, fermentation ou méthanisation.

      Feedipedia (INRAE-CIRAD-AFZ-FAO), fiche Coffee pulp and hulls ; Duangjai et al., Integrative Medicine Research 2016 ; Arya et al., Journal of Food Science and Technology 2021 (revue) ; ICO 2024, p. 57-59

      Alimentation animale. La filière est documentée depuis les travaux de l'INCAP au Guatemala. Vient ensuite la synthèse de Braham et Bressani, publiée par le Centre de recherches pour le développement international du Canada en 1979, puis reprise par Bressani en 1991. Donner la pulpe au bétail n'a donc rien d'une idée neuve.

      Ce qui limite la dose n'est pas la valeur nutritive, mais la chimie de défense décrite plus haut. Les taux d'incorporation retenus par Feedipedia sont plafonnés par la caféine et les tanins, et ils changent beaucoup d'une espèce à l'autre.

      • Vaches laitières15 à 25 % du concentré.
      • Génisses18 %.
      • Bouvillons20 à 42 % de la ration, le plafond le plus haut de la liste.
      • Porcs5 à 18 % en croissance, 9,5 à 20 % en finition.
      • Poulets de chair2,5 % au plus : au-delà de 5 %, les performances chutent.
      • Moutons15 à 25 %.

      Pour dépasser ces plafonds, il faut retirer les molécules gênantes, et trois voies de détoxification sont décrites. La voie physique lave la pulpe par percolation à l'eau. La voie chimique procède par extraction à l'alcool. La voie microbiologique confie le travail à des micro-organismes, par fermentation ou par ensilage.

      Si l'on ne retient qu'un chiffre, l'ICO propose 20 % de la ration comme ordre de grandeur. Des essais récents vont dans le même sens : sur agneaux Pelibuey en 2023, sur chèvres en 2022, la pulpe ensilée ou séchée reste digestible à ces niveaux.

      Braham & Bressani, Coffee Pulp: Composition, Technology and Utilization, IDRC 1979 ; Bressani 1991 ; Feedipedia, fiche Coffee pulp and hulls ; Munguía-Ameca et al. 2023 (PMC10668683) ; Maxiselly et al. 2022 (PMC9608610) ; ICO 2024, p. 58

      Compost et lombricompost. C'est la voie la plus répandue parce qu'elle n'exige qu'une aire et du temps : la pulpe retourne à la parcelle sous forme de biofertilisant. Son avantage est de fermer le cycle des minéraux sur la ferme même, où l'azote et le potassium exportés par la récolte manquent ; son inconvénient est la lixiviation, un tas de pulpe non couvert relarguant en saison des pluies un jus acide dont la charge organique rejoint celle des eaux de lavage. Biogaz. La méthanisation, fermentation sans oxygène qui récupère un gaz combustible, s'applique à la pulpe, au mucilage et aux coques ; des essais en réacteur continu sur coques et pulpe éthiopiennes (2018) montrent que la stabilité du procédé dépend d'un apport en oligo-éléments, la matière seule étant déséquilibrée. Champignons. La pulpe, comme le marc, sert de substrat aux pleurotes : l'efficacité biologique rapportée va de 125 à 138 %, parfois 152 %, et environ 73 % du substrat est consommé, le reste devenant amendement.

      ICO 2024, p. 57-59 ; Chala et al., 2018 (PMC6999297) ; Murthy & Manonmani 2008 et Martínez-Carrera et al. 2000, cités par Arya et al. 2021

      182La cascara, du déchet au « novel food »

      Le mot espagnol cáscara désigne l'écorce ou l'enveloppe. Dans le café, il nomme la pulpe séchée de la cerise, c'est-à-dire la matière que la station considère comme un coproduit du traitement et qu'elle composte le plus souvent.

      La boire suppose un protocole, parce que la matière est sèche et entière. Celui qu'enseigne la formation professionnelle demande 3 g de cascara non moulue, 5 minutes ou plus à 90 °C, dans 100 ml d'eau. La pulpe n'est pas broyée : elle infuse.

      Le résultat est ambré et très sucré, sur l'hibiscus et le miel. Il devient plus sucré en refroidissant, ce qui le destine aussi au service glacé : la tasse ne se dégrade pas en tiédissant, elle gagne.

      Le document précise l'ordre des choses, et il est inverse de ce qu'on croit. La boisson est consommée à l'origine dans des pays producteurs comme le Yémen. Elle n'est devenue que « depuis peu » une mode des coffee shops.

      document de formation professionnelle, La cáscara, p. 2

      La bascule commerciale date du 10 janvier 2017. Starbucks lance ce jour-là le Cascara Latte, fait d'espresso, de lait et de sirop de cascara. C'est sa première boisson nouvelle de l'année, née d'un concours de baristas tenu à la Reserve Roastery de Seattle en septembre 2016. La chaîne la présente comme « le fruit de la cerise de café ».

      Sur le marché européen, la même boisson butait sur un mur réglementaire. Le règlement UE 2015/2283 sur les nouveaux aliments pose en effet une règle de date : un produit non consommé de manière significative dans l'Union avant le 15 mai 1997 doit être autorisé avant sa mise en vente. La cascara tombait dans ce cas.

      L'autorisation arrive avec le règlement d'exécution (UE) 2022/47 du 13 janvier 2022. Il autorise la mise sur le marché de la pulpe séchée de cerise de Coffea arabica et/ou Coffea canephora, et de son infusion, comme aliment traditionnel d'un pays tiers.

      Ce texte ne vient pas de nulle part : il fait suite à deux notifications d'industriels. Celle de la Société des Produits Nestlé date du 6 mai 2020, celle de Luigi Lavazza du 13 novembre 2020. L'EFSA a rendu sur ces dossiers des rapports techniques le 27 mai et le 2 septembre 2021, sans identifier de risque.

      Ce que le règlement couvre est plus large que la seule pulpe. Il vise la peau, la pulpe, le mucilage, la parche et une partie de la pellicule argentée. Les usages autorisés sont les infusions, les extraits et substituts de café, et les boissons sans alcool prêtes à boire.

      L'étiquette est encadrée elle aussi, et pour une raison simple : la cascara contient de la caféine. Elle doit porter « pulpe de cerise de café » ou « cascara ». Au-delà de 150 mg de caféine par litre, elle doit ajouter la mention « Teneur élevée en caféine, déconseillé aux enfants et aux femmes enceintes ou allaitantes ».

      Un second dossier a suivi le même chemin. Une opinion distincte de l'EFSA, rendue en 2022 sur la « coque séchée de café (cascara) » d'arabica et déposée par un autre demandeur, conclut également à l'absence de préoccupation de sécurité.

      Tea & Coffee Trade Journal, « Starbucks launches limited edition Cascara Latte », janvier 2017 ; règlement d'exécution (UE) 2022/47 du 13/01/2022, JOUE, eur-lex.europa.eu/eli/reg_impl/2022/47 ; EFSA Journal 2022, 20, 7085, « Safety of dried coffee husk (cascara) from Coffea arabica L. as a Novel food »

      Le paradoxe est double. D'abord, une boisson préparée depuis des siècles au Yémen est classée « nouvelle » par une réglementation qui date la nouveauté depuis son propre territoire ; ce n'est pas une aberration, c'est la définition, mais le pays qui a l'usage le plus ancien du produit est celui qui a le plus de mal à le vendre. Ensuite, l'ICO note que l'application de la règle des nouveaux aliments à la cascara varie fortement d'un pays à l'autre, ce qui rend l'export incertain : le même sac est légal ici, bloqué là.

      Et il n'existe aucun code douanier dédié aux sous-produits du café : parche, peau et substituts sont noyés dans le code générique du café, si bien qu'aucune statistique commerciale ne se constitue, qu'aucun investisseur ne peut mesurer le marché et que le marché ne se développe pas. L'ICO recommande la création de codes harmonisés spécifiques.

      ICO 2024, encadré C.1, p. 79 ; LC ch. 20

      183Le mucilage et les eaux de lavage

      Sous la pulpe, le mucilage : environ 22 kg pour 100 kg de cerises, une couche de pectines et de sucres que la voie lavée dissout par fermentation puis rince à grande eau, que la voie sèche conserve et que les procédés honey gardent en partie (voir le traitement). Ce qu'on en tire est technique : pectine, concentré de boisson (l'ICO cite NAOX au Costa Rica), engrais foliaire, conservateur naturel.

      Mais la plupart des stations l'envoient à l'eau, et c'est là que le sous-produit invisible devient un problème. L'effluent de lavage, que la filière appelle parfois honey water, est chargé de sucres, de pectines, d'acides de fermentation, de caféine et de tanins ; la revue de Rattan et al. (2015) donne une demande biochimique en oxygène (DBO) jusqu'à 20 000 mg/l, une demande chimique (DCO) jusqu'à 50 000 mg/l et un pH inférieur à 4. En Colombie, la DCO des eaux de lavage atteint 24 000 à 30 000 mg/l, et l'effluent est jugé 60 à 240 fois plus polluant qu'une eau usée domestique.

      ICO 2024, p. 57-61 ; Rattan et al., Environmental Science and Pollution Research 22 (2015), p. 6461-6472 ; González-Freire & Martínez-Hernández, Revista Ciencias Técnicas Agropecuarias 31-2 (2022)

      La consommation d'eau du lavage classique est de l'ordre de 40 l par kilo de café parche sec en Colombie. Les moulins éthiopiens du bassin du Gidabo, mesurés en 2022, en utilisaient environ 63 l par kilo de café vert. Le minimum théorique est pourtant de 22 l, à condition de recycler l'eau, et 90 % de ces moulins en étaient dépourvus.

      Ce que ces volumes font à une rivière a été mesuré. Dans le district de Wonsho (Sidama, Éthiopie), en novembre-décembre 2019, deux stations consommaient 15 000 et 20 000 l par jour.

      Leurs rejets bruts présentaient une DBO de 2 410 à 3 770 mg/l et une DCO d'environ 4 100 à 4 300 mg/l. Le pH tombait entre 2,4 et 2,7, donc une eau franchement acide, et l'oxygène dissous était quasi nul. Les limites éthiopiennes de rejet sont de 80 mg/l pour la DBO, 250 mg/l pour la DCO et un pH compris entre 6 et 9 : l'effluent sortait très au-delà.

      La rivière Orsha enregistre la différence entre l'amont et le point de rejet. Son pH passe de 6,9 à 3. Son oxygène dissous tombe de 10 mg/l à 0,6. Sa DBO monte de 28 mg/l à 2 090.

      La vie du fond suit la chimie, parce qu'un cours d'eau sans oxygène ne nourrit plus grand-chose. Les invertébrés benthiques, les petits animaux qui vivent dans le lit de la rivière, tombent de 296 individus en amont à 40 en aval. Les éphémères et les trichoptères, insectes sensibles, laissent la place aux chironomes, qui supportent cette eau.

      Une des deux stations disposait pourtant d'une zone humide construite, censée filtrer l'effluent avant la rivière. Elle n'abattait que 16,4 % de la DBO et 20,1 % de la DCO. L'équipement existait ; il ne suffisait pas.

      Genanaw et al., Environmental Health Insights 15 (2021), PMC8842449 ; Ulsido et al., Environmental Health Insights 18 (2024), PMC11181887

      À l'échelle d'un bassin, le bassin du Gidabo (sud de l'Éthiopie) compte plus de 285 stations de lavage concentrées le long de la rivière et de ses affluents. Pendant la saison de traitement 2022 (septembre-novembre), la DBO des cours d'eau était de 254 à 600 mg/l et la DCO de 1 100 à 3 830 mg/l, l'oxygène dissous proche de zéro, la turbidité jusqu'à 516 NTU ; l'indice de qualité de l'eau classait tous les sites « mauvais » sauf un affluent en amont.

      Les stations traitaient leurs effluents dans des lagunes, en général deux bassins d'1,5 m de profondeur avec un temps de séjour moyen d'1,99 jour, insuffisant pour dégrader la charge. Une étude voisine (Aroresa, 2023) trouve de même que la plupart des échantillons d'effluents et d'aval dépassent nettement les limites de l'agence éthiopienne de l'environnement. Ces rivières servent aux communautés riveraines.

      Ulsido et al. 2024, PMC11181887 ; Amare et al., 2023, PMC10068982

      184Traiter l'eau : lagunage, zones humides, biodigesteurs, BECOLSUB

      Quatre familles de réponses existent, de la plus rustique à la plus radicale. Le lagunage, bassins en série où l'effluent décante et se dégrade, est la solution dominante en Éthiopie et en Amérique centrale ; il ne coûte que du terrain, mais avec deux bassins et deux jours de séjour il ne traite presque rien, comme le montre le Gidabo. Les zones humides construites, bassins plantés qui filtrent biologiquement, et la filtration par le vétiver, graminée dont le système racinaire retient et dégrade une partie de la charge, sont les deux réponses de terrain recensées par l'ICO ; traité, le liquide devient à son tour un biofertilisant.

      Leur rendement dépend du dimensionnement : 16 à 20 % d'abattement sur une zone humide sous-dimensionnée au Sidama. Les biodigesteurs anaérobies fermentent l'effluent et le mucilage à l'abri de l'air, récupèrent du méthane pour sécher le café ou cuisiner, et abattent une grande partie de la DCO ; Cenicafé en a conçu une version modulaire (SMTA, système modulaire de traitement anaérobie) destinée au mucilage fermenté, qui représente 26 % de la contamination totale du procédé.

      La revue de Rattan et al. recense en outre l'aération par lots en post-traitement, les réacteurs hybrides à flux ascendant, la floculation chimique, les procédés d'oxydation avancée et la co-digestion.

      ICO 2024, p. 58 ; Genanaw et al. 2021 ; Ulsido et al. 2024 ; González-Freire & Martínez-Hernández 2022 ; Rattan et al. 2015

      Le procédé BECOLSUB, pour beneficio ecológico y manejo de subproductos, a été mis au point par Cenicafé, le centre de recherche de la Fédération colombienne des caféiculteurs. Son originalité est de prendre le problème à la source plutôt que de traiter les eaux après coup.

      Trois gestes le composent. Le dépulpage se fait sans eau. Le mucilage, cette couche collante qui entoure le grain, est retiré mécaniquement par un démucilagineur au lieu d'être fermenté puis rincé. Et ce mucilage est ensuite mélangé de façon contrôlée à la pulpe, qui l'absorbe.

      Les résultats sont spectaculaires. La consommation d'eau tombe à 0,7 à 1 litre par kilo de café parche sec, contre 40 litres en lavage conventionnel, et même sous 0,5 litre dans la version sans rejet. Plus de 90 % de la pollution générée par le procédé est retenue dans la pulpe, et la demande chimique en oxygène rejetée diminue de 77,5 à 83,8 %.

      Le déploiement suit, et c'est ce qui distingue BECOLSUB d'un prototype : environ 20 000 unités sont installées en Colombie.

      Elles traitent quelque 291 000 tonnes de café parche par an. L'eau que ce tonnage aurait bue en lavage conventionnel n'est tout simplement plus prélevée. Cela fait 11,4 millions de m³ économisés chaque année, autant de rivière qui reste dans la rivière.

      Reste un inconvénient que les dégustateurs connaissent bien : sans fermentation, le profil de tasse change. Une partie du café de spécialité colombien a refusé le procédé pour cette seule raison, et c'est un arbitrage réel entre l'eau et le goût.

      Et une limite qu'il faut dire aussi : la pulpe chargée de mucilage doit ensuite être compostée ou digérée. Sans cela, la pollution n'est pas supprimée, elle est seulement déplacée du ruisseau vers le tas.

      González-Freire & Martínez-Hernández 2022 ; brevet WO2013114341A2 (système modulaire de traitement humide sans pollution de l'eau) ; IntechOpen, Past, Present, and Future of Coffee Crop Sustainability in Colombia ; LC ch. 17b

      185Parche et coques : combustible, biochar, papier, gobelet

      Sous le mucilage, l'endocarpe, l'enveloppe dure couleur paille qui donne son nom au café parche ; 35 à 39 % du poids de la cerise séchée, retirée au déparchage juste avant l'export. Elle est sèche, légère, stable et se stocke des mois sous un hangar, ce qui lui laisse le temps de trouver un acheteur ; c'est pourquoi ses usages sont les plus avancés de tous les sous-produits d'origine.

      Le premier est énergétique : brûlée en combustion contrôlée, elle fournit la chaleur qui sèche le café ; pyrolysée sans oxygène, elle donne du biochar incorporé aux sols. L'ICO déconseille explicitement la combustion à l'air libre des déchets secs pour ses émissions polluantes, et la différence entre brûler et valoriser par combustion tient à la présence ou à l'absence d'un équipement. Les autres usages sont matériels : papiers et emballages biodégradables, charge dans des briques et des ciments pour l'isolation thermique, et gobelets réutilisables moulés dans un composite à base de coque de café, produits par l'australien Huskee, qui y adjoint un système d'échange de gobelets entre cafés (HuskeeSwap).

      ICO 2024, p. 24-25, 58-60 ; huskee.co, consulté le 07/09/2026 ; LC ch. 20

      En voie sèche, la cerise entière sèche avec sa chair et le décorticage retire d'un coup une coque unique, peau, pulpe desséchée et parche réunies, environ 45 % du poids de départ. La coque contient 10,1 % de protéines, 60 % de fibres NDF et 24 g de potassium par kilo de matière sèche. Ses usages recoupent ceux de la pulpe et de la parche : infusion, paillis, compost, biochar, briquettes combustibles pressées (l'ICO cite Dilla, en Éthiopie) et biosorbant pour le traitement des eaux usées, matière poreuse qui capte les polluants dissous. La coque est, avec la pulpe, la matière la plus courante dans les essais de méthanisation.

      ICO 2024, p. 61-63 ; Feedipedia, fiche Coffee pulp and hulls ; Chala et al. 2018

      186La pellicule argentée : le plus petit poste, le plus industrialisé

      Sous la parche, collée à la graine, se trouve le tégument séminal, plus fin qu'une pelure d'oignon. La chaleur de la torréfaction le décolle du grain et il s'envole dans le cyclone (voir la torréfaction). C'est la pellicule argentée.

      Son poids se discute. L'ICO le chiffre à 0,4 % du poids de la cerise. Les revues de chimie parlent plutôt de 1 à 2 % de la cerise, ou de quelques pour cent du grain vert. L'écart n'est pas une contradiction : il tient à la base de calcul et à l'espèce.

      Sa composition en fait d'abord une fibre. Arya et al. y trouvent 54 à 62 % de fibres alimentaires totales, Angeloni et al. jusqu'à 68 à 80 %, dont 46 à 54 % d'insolubles. Viennent ensuite 16 à 19 % de protéines, 2 à 4 % de lipides et 5 à 7 % de cendres.

      Dans le détail, on lit une paroi végétale : 23,8 % de cellulose, 16,7 % d'hémicellulose et 28,6 % de lignine, les trois polymères qui tiennent les tissus d'une plante debout.

      La pellicule n'est pas pour autant une matière morte. Elle contient encore 730 à 845 mg/kg de caféine et 975 à 1 156 mg/kg d'acides chlorogéniques. Sa capacité antioxydante, 139 mmol Fe²⁺/kg, est comparable à celle du chocolat noir, ce qui explique l'intérêt des industriels pour ce qui sort du cyclone.

      Arya et al. 2021 (Ballesteros et al. 2014 ; Narita & Inouye 2014 ; Bresciani et al. 2014) ; Angeloni et al., Molecules 2020 (PMC7411821) ; ICO 2024, p. 65

      C'est le sous-produit dont la liste de débouchés industriels est la plus longue, et l'ICO donne des noms : cosmétique avec Intercos, simili-cuir dont Volkswagen figure parmi les utilisateurs, papier chez Favini avec 15 % de substitution de la matière, mobilier chez Mater, pastilles pour la méthanisation. La recherche continue d'élargir la liste : renfort de composites en bio-polyéthylène (2019), ingrédient de gâteau au chocolat comme source de fibres (2024), charge de contreplaqué (2025), films biocomposites à base de polylactide et d'extraits de pellicule (2025).

      La raison de cette avance n'a rien à voir avec la matière : la pellicule est le seul sous-produit du café qui se forme dans une usine, en Europe ou en Amérique du Nord, en flux régulier, propre et sec, à côté des industries et des bureaux d'études capables de l'employer. Pour un atelier artisanal, ce qui sort du cyclone tient dans un sac et va au compost ou au paillage.

      ICO 2024, p. 65-67 ; Dominici et al. 2019 (PMC6749558) ; Franca et al. 2024 (PMC11641578) ; Wronka et al. 2025 (PMC11989794) ; Petaloti et al. 2025 (PMC11944891) ; LC ch. 20

      187Le marc : composition, phytotoxicité, usages domestiques

      Le marc n'appartient plus à la cerise mais à cette histoire. C'est le résidu de la dernière soustraction, celle de l'extraction (voir la tasse) : ce que l'eau n'a pas dissous reste dans le panier.

      Combien pèse ce gisement ? Les deux chiffres disponibles ne se recoupent pas. L'ICO l'évalue à 11,4 millions de tonnes par an. La revue de Lee et al. (2023) retient 6 millions de tonnes, en s'appuyant sur l'industrie du soluble. Dans cette industrie, chaque tonne de café vert laisse près de 650 kg de marc, et chaque kilo de soluble plus de 2 kg de marc humide. Rien ici ne permet de les réconcilier.

      Sa composition, sur matière sèche, tient en quelques postes.

      • Lipides6 à 38,6 %. Un marc de soluble ou de canephora en garde moins qu'un marc d'espresso d'arabica.
      • Cellulose8,6 à 13,3 %.
      • Hémicellulose30 à 40 %.
      • Lignine25 à 30 %.
      • Protéines11,5 à 18 %.
      • Caféine0,02 à 0,4 %, ce qui subsiste après le passage de l'eau.

      Le tout donne un pouvoir calorifique d'environ 5 000 kcal/kg. C'est ce chiffre, et non la chimie fine, qui a fait naître les filières de bûches et de pellets.

      Ces valeurs ne sont pas fixes. Elles varient avec le taux d'extraction, la méthode, le profil de torréfaction et l'humidité résiduelle. Un marc d'espresso serré et un marc de filtre long ne contiennent pas la même chose, et qui achète du marc achète donc une matière variable.

      ICO 2024, p. 28, 71-73 ; Lee et al., Molecules 2023 (PMC10146170) ; Arya et al. 2021 ; LC ch. 20

      Le marc frais n'est pas un engrais prêt à l'emploi. Son rapport carbone/azote élevé fait que les micro-organismes du sol consomment de l'azote pour le dégrader et le rendent temporairement moins disponible ; il est acide ; ses acides chlorogéniques inhibent la germination et la croissance, et sa caféine et ses tanins dégradent l'activité microbienne du sol quand ils sont apportés en masse. Épandu en couche épaisse au pied d'un semis, il fait l'inverse de ce qu'on attend.

      Composté, ou donné aux vers d'un lombricomposteur, et en proportion faible dans le mélange, il fonctionne. Les trois usages transposables sans équipement, que l'ICO cite explicitement, sont l'amendement après compostage, la culture de pleurotes sur substrat et l'exfoliant brut. Les pleurotes tirent parti d'une propriété unique du marc : il sort pasteurisé de la cafetière, ce qui supprime l'étape la plus coûteuse en énergie de la culture ; GroCycle, fondé en 2011 dans le Devon, revendique plus de 75 000 kg de marc recyclés en plus de 20 t de champignons.

      Lee et al. 2023 ; ICO 2024, p. 71-72 ; grocycle.com, « Growing mushrooms in coffee grounds », consulté le 07/09/2026 ; LC ch. 20

      188Le marc dans les villes : biocarburant, bûches, cosmétique, charbon actif

      PlantFeuilles à la plantationRendement (bonne conduite)Contraintes
      Semis « Elite »4-5 paires1 500 kg FAQ/ha au moinsdescendance hétérogène ; sensible CWD, rouille, red blister
      Bouture clonale3-4 paires3 000-4 000 kg FAQ/haplusieurs clones compatibles ; pluies suffisantes ou irrigation ; pépinière certifiée
      Greffe sur canephoraporte-greffeselon le greffonréservée aux sols à nématodes (Nemaya, Apoatã) ; l'arabica y est le greffon
      UCDA 2019, § 3.1.7 et 3.2, p. 23-27 ; WCR 2025 (Nemaya, Apoatã)
      • À l'échelle industrielleles rendements sont connus. La transestérification des lipides du marc donne du biodiesel avec un rendement de 73 à 96 % de l'huile extraite
      • l'hydrolyse et la fermentation donnent du bioéthanol (15,3 g/l, 87,2 % de rendement après prétraitement)
      • la pyrolyse donne du biochar
      • le traitement thermique au-delà de 170 °C ouvre la porosité et produit un charbon actif, matière filtrante dont l'industrie de l'eau et de l'air consomme des quantités considérables
      • un procédé intégré extrait 25,6 g de D-mannose pour 100 g de marc sec. L'obstacle n'est pas la chimie mais la collecte : le marc est produit en petites quantités, humide, dans des milliers de points, et moisit en quelques jours.
      Lee et al. 2023 (PMC10146170) ; Arya et al. 2021

      L'histoire de Bio-bean résume la difficulté. La société est fondée à Londres en 2013 par Arthur Kay, alors étudiant en architecture.

      En 2015, elle ouvre dans le Cambridgeshire une usine capable de traiter 50 000 t de marc par an. La matière vient des cafés, des bureaux, des gares et des aéroports, Caffè Nero et London Stansted parmi eux. L'usine la sèche, puis la presse en pellets et en bûches pour poêles, les « Coffee Logs », chacune tirée du marc d'environ 25 tasses.

      La filière monte d'un cran en 2017. Avec Shell, Argent Energy et Transport for London, Bio-bean produit un biodiesel de marc qui alimente des bus londoniens.

      La chute est brutale. En mars-avril 2023, après un incendie de l'usine et sans avoir jamais été rentable, la société est placée en administration. Envar Composting rachète les actifs en juillet 2023, et les bûches cessent d'être fabriquées.

      À Copenhague, Kaffe Bueno suit l'autre voie. Cette société de bioscience certifiée B Corp ne brûle pas le marc, elle en extrait des molécules rares. Il y a l'huile de café pour la cosmétique, le Kaffoil. Il y a un ingrédient fonctionnel, le Kaffage, avec des résultats cliniques annoncés en octobre 2025. Il y a enfin un tensioactif, c'est-à-dire une molécule qui détache les corps gras, le Kleanstant, primé en 2024 et 2025. L'ICO la cite comme référence de la cosmétique du marc.

      La comparaison des deux trajectoires donne la règle. Le modèle qui survit est celui qui vend le gramme cher, pas celui qui brûle la tonne : collecter et sécher une matière humide et dispersée coûte trop pour ce que vaut un combustible.

      Wikipedia, « Bio-bean », consulté le 07/09/2026 ; Lekto Woodfuels, « What happened to Coffee Logs? », mise à jour janvier 2025 ; Biofuels International, « Caffè Nero teams up with Bio-bean » ; kaffebueno.com, consulté le 07/09/2026 ; ICO 2024, p. 72

      189Les capsules

      La capsule ajoute un déchet que la cerise n'avait pas prévu :

      • un contenant d'aluminium ou de plastique de quelques grammes autour de 5 à 14 g de mouture. Nespresso avait vendu plus de 20 milliards de capsules entre 2000 et août 2010, avec une croissance d'environ 30 % par an
      • chaque capsule non recyclée laisse environ 1 g d'aluminium, dont le recyclage ne demande que 5 % de l'énergie de la production primaire. En 2017, 24,6 % des capsules Nespresso étaient effectivement recyclées dans le monde, alors que l'entreprise disait avoir la capacité d'en recycler 100 % et disposait de systèmes de collecte dans 36 pays
      • plus de 80 % des capsules produites en 2015 contenaient de l'aluminium recyclé. L'objectif affiché aujourd'hui est un taux de recyclage mondial de 60 % en 2030. Début 2016, Hambourg a interdit les capsules dans les bâtiments de la ville pour motif environnemental. Keurig a fait passer ses K-Cups au polypropylène recyclable fin 2020
      • Nespresso a lancé en 2023 en France et en Suisse des dosettes à base de papier destinées à la collecte des biodéchets. Les capsules compostables « en conditions industrielles » posent leur propre problème : elles ne se dégradent qu'en compostage industriel et contaminent la collecte des plastiques si elles y sont jetées.
      Wikipedia, « Nespresso » et « Single-serve coffee container », consultés le 07/09/2026 ; nestle-nespresso.com/sustainability, consulté le 07/09/2026
      • Le cadre européen a changé. Le règlement (UE) 2025/40 du 19 décembre 2024 sur les emballages et les déchets d'emballages (PPWR), entré en vigueur en février 2025, remplace la directive 94/62/CE : tout emballage devra atteindre à partir de 2030 un grade de recyclabilité (A, B ou C) fondé sur des critères de conception, et au moins le grade B en 2038
      • des taux minimaux de contenu recyclé s'appliquent aux plastiques à partir de 2030, relevés en 2040
      • des formats à usage unique sont interdits à partir du 1er janvier 2030 (annexe V)
      • l'article 9 traite spécifiquement des sachets de thé et de café et des unités monodoses de boissons, qui doivent être compostables là où les États membres disposent de collectes et d'installations de traitement des biodéchets. Le mélange de plastique, d'aluminium et de marc humide qui fait la capsule est exactement ce que ce règlement vise.
      Règlement (UE) 2025/40 du 19/12/2024, eur-lex.europa.eu/eli/reg/2025/40 ; Wikipedia, « Packaging and Packaging Waste Regulation », consulté le 07/09/2026

      L'analyse de cycle de vie nuance toutefois le procès de la capsule. L'équipe de l'Université du Québec à Chicoutimi (Viana et al., 2023) compare quatre préparations d'une tasse de 280 ml : le filtre traditionnel emploie 25 g de mouture, la cafetière à piston 17 g, la capsule 14 g, le soluble 12 g. La production du café pèse 40 à 80 % des émissions totales : produire 11 g d'arabica émet environ 59 g d'équivalent CO2, quand la fabrication d'une capsule et sa mise en décharge en émettent 27 g. Le filtre traditionnel, qui surdose et chauffe plus d'eau, a l'empreinte la plus élevée ; le soluble la plus basse, aux doses recommandées. Le déchet visible n'est pas le poste principal.

      Viana, Marty, Boucher & Dessureault (UQAC), The Conversation, 05/01/2023

      190L'empreinte carbone d'une tasse

      Mark Maslin et Carmen Nab (University College London) chiffrent l'empreinte du café au kilo de vert. Un arabica conventionnel du Brésil ou du Vietnam, consommé au Royaume-Uni, pèse 15,33 kg d'équivalent CO2 par kilo de café vert.

      Le même kilo produit en conditions dites durables tombe à 3,51 kg, soit une réduction possible de 77 %. Ces conditions ont un contenu précis : agroforesterie, engrais réduits, fret maritime, séchage solaire. Ce n'est donc pas une étiquette, c'est une liste de pratiques.

      Ramené à la tasse, sur la base de 18 g de café vert, l'écart se lit mieux. Un espresso conventionnel pèse environ 0,28 kg de CO2e, un espresso durable 0,06 kg.

      Le lait change l'ordre de grandeur. Le latte passe à 0,55 kg (0,33 en durable), le cappuccino à 0,41 (0,20), le flat white à 0,34 (0,13). Quand il y en a, le lait pèse plus que le café lui-même.

      Dans le café seul, la culture domine, et d'abord les engrais azotés, devant le transport et la torréfaction. Rapporté à 9,5 milliards de kilos produits par an, et à une production que ces auteurs voient tripler d'ici 2050, l'enjeu est agricole avant d'être domestique : ce qui se joue au comptoir pèse moins que ce qui se joue au champ.

      Maslin & Nab (UCL), The Conversation, 04/01/2021

      Ce qui relie l'empreinte carbone au reste de cette planche est le tas derrière le moulin. Une même pulpe y donne trois résultats opposés, selon ce qu'on en fait.

      Laissée fermenter à l'air libre, elle émet du méthane, gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2 sur vingt ans. Le tas n'est pas neutre : il chauffe.

      Méthanisée en digesteur, la même pulpe fournit un combustible qui remplace le bois ou le gaz du séchage. Le méthane part alors dans le brûleur au lieu de partir dans l'air.

      Compostée, elle rend à la parcelle un azote qui n'aura pas à être acheté sous forme d'engrais de synthèse. Or ces engrais sont le principal poste des émissions à la ferme.

      La valorisation des sous-produits n'est donc pas un chapitre à part de l'empreinte du café. C'est l'un de ses leviers principaux, et l'un des rares qui rapportent quelque chose au producteur.

      ICO 2024, p. 15-16, 57-59 ; Maslin & Nab 2021 ; raisonnement LC ch. 20

      191Du linéaire au cercle : ce qui bloque et ce qui marche

      Si tout cela est connu, chiffré, testé et parfois commercialisé, pourquoi 86 % du poids de la récolte mondiale part-il encore en tas ? D'abord la structure : la pulpe sort humide, en volume, pendant quelques semaines par an, dans des zones rurales souvent en altitude, sur 12,5 millions d'exploitations dont 95 % font moins de cinq hectares, à des milliers de kilomètres des industries qui sauraient l'employer ; on ne construit pas une filière de biomasse sur un flux saisonnier, périssable et atomisé sans que quelqu'un finance l'intermédiaire.

      Ensuite l'administration : les codes douaniers manquants et la règle des nouveaux aliments. Enfin l'écart entre adhésion et pratique : dans une enquête sectorielle citée par l'ICO, sur 322 répondants, 37 % seulement appliquent une pratique circulaire alors que l'intérêt de la démarche fait consensus. Adhérer ne coûte rien ; appliquer coûte du séchage, du stockage, du transport, un partenaire et un débouché durable. Le Circularity Gap Report 2024 juge 7,2 % seulement de l'économie mondiale circulaire : le café n'est pas en retard, il est dans la moyenne.

      ICO 2024, p. 16, 30, 79 ; ITC, The Coffee Guide, 4e éd. (2021), p. 2 ; LC ch. 20

      Là où cela marche, aucune percée technique n'est en cause. Ce qui débloque, c'est l'information, et la proximité.

      Le projet SISSI, à Trieste, ville de torréfaction, applique la symbiose industrielle territoriale. Le terme recouvre une idée simple : le rebut d'une usine sert de matière première à sa voisine. La méthode tient en deux temps. On cartographie d'abord les flux de déchets d'un bassin. On relie ensuite les torréfacteurs, qui produisent de la pellicule argentée, aux papetiers, chimistes ou fabricants de matériaux installés à côté, qui cherchent une charge végétale.

      Le C4CEC de Turin joue sur un autre levier, la mutualisation. Ce centre pour l'économie circulaire du café a été créé avec la Fondation Lavazza et le Politecnico di Torino. Il réunit plus de 35 membres dans un espace dit pré-compétitif, c'est-à-dire un terrain où des concurrents partagent la recherche menée en amont des produits. Il est coauteur du rapport de l'ICO.

      Dans les deux cas, ce qui manquait n'était ni un procédé ni une machine. C'était une liste : qui produit quoi, et qui en aurait besoin.

      L'ICO présente le passage de la chaîne linéaire au cercle d'abord comme une source de revenus pour les producteurs. C'est le seul angle viable, parce que le producteur est celui qui paierait le séchage, le stockage et le transport de cette matière. Sans recette en face, il n'a aucune raison de s'en charger.

      L'ordre de grandeur rend la chose concrète. Une exploitation qui vend deux tonnes de café vert produit huit à douze tonnes du reste. Un camion par an, en somme, qu'on pousse derrière le bâtiment et qui ne figure sur aucun papier (voir l'économie).

      ICO 2024, p. 15-16, 33, 80 ; ico.org, présentation du Coffee Development Report 2022-23, consulté le 07/09/2026 ; LC ch. 20

      192Aujourd'hui (2023-2026)

      Le gisement grossit, et il faut plusieurs chiffres pour le cerner, parce qu'aucun ne recouvre exactement le même périmètre.

      Premier repère, les exportations mondiales de la campagne 2025-2026. Elles atteignaient 106,16 millions de sacs d'octobre 2025 à juin 2026, et 140,6 millions de sacs sur douze mois glissants. Le détail par espèce donne 81,59 millions de sacs d'arabica et 58,99 de canephora, selon le rapport mensuel de l'ICO de juillet 2026.

      Ce chiffre dit ce qui traverse une frontière, pas ce qui pousse. Le sac exporté est du café vert, déjà dépulpé, déparché et séché dans le pays d'origine. La biomasse, elle, n'a jamais quitté la ferme.

      Deuxième repère, la production. Le rapport Beyond Coffee, lui, raisonnait sur 165,5 millions de sacs produits. C'est de ce total que découle le tonnage de biomasse annoncé au début de cette planche, parce que tout le calcul part de la cerise récoltée.

      Or ce total a été révisé deux fois. L'ICO a relevé le chiffre à 168,2 millions dès décembre 2023. Le Livre café signale que la campagne 2026-2027 dépasse 189 millions de sacs.

      Autrement dit, la base de calcul du rapport de référence est déjà dépassée d'environ 14 %. Tous les chiffres de biomasse qui en découlent sont donc des planchers, pas des estimations hautes.

      Deux précisions d'honnêteté, enfin. Aucun Coffee Development Report postérieur à celui de 2022-2023 n'était en ligne sur le site de l'ICO au 7 septembre 2026. Et les 40,68 millions de tonnes de biomasse restent, à ce jour, le seul chiffre mondial consolidé dont on dispose.

      ICO, Coffee Market Report, juillet 2026, ico.org, consulté le 07/09/2026 ; ICO 2024, p. 22 ; LC ch. 20
      • Sur la cascara
      • l'Union européenne dispose depuis février 2022 d'un cadre légal, obtenu par les deux plus gros torréfacteurs du continent, le produit reste marginal en volume et sans code douanier propre. Sur le marc
      • le modèle de la collecte de masse pour le combustible a fait faillite (Bio-bean, 2023) tandis que celui de l'extraction d'ingrédients cosmétiques se consolide (Kaffe Bueno, distinctions 2024 et 2025). Sur la pellicule argentée
      • la recherche publiée en 2024-2025 la teste comme fibre alimentaire, charge de contreplaqué et film d'emballage. Sur les capsules
      • le règlement (UE) 2025/40 est en vigueur depuis février 2025, avec 2030 pour première échéance de recyclabilité, et Nespresso vise 60 % de recyclage mondial à cette date. Sur les eaux de lavage
      • 2021les études éthiopiennes
      • 2023 et 2024montrent que dans le premier pays producteur d'Afrique la majorité des stations rejettent sans traitement efficace, alors que la Colombie a déployé une technologie sans eau sur environ 20 000 unités. La circularité du café
      • en 2026, est réelle là où la matière tombe près d'une industrie, et presque nulle là où elle tombe en masse.
      règlement (UE) 2022/47 ; Lekto Woodfuels, janvier 2025 ; kaffebueno.com ; Wronka et al. 2025 ; Petaloti et al. 2025 ; règlement (UE) 2025/40 ; nestle-nespresso.com/sustainability ; Genanaw et al. 2021, Amare et al. 2023, Ulsido et al. 2024 ; González-Freire & Martínez-Hernández 2022
      Cerises, 1909
      Branche de Coffea arabica en fruits, photographie de 1909, Ukers 1922. Chaque cerise pèse 1,5 à 2 g et n'en livrera qu'un grain de riz dans la tasse. Archive, domaine public.

      Bilan de masse

      ÉtapeCe qui reste (pour 1 000 g de cerises)
      Cerises cueillies1 000 g
      Café vert (5 à 7 : 1)150-200 g
      Café torréfié (-15 à -20 %)120-170 g
      Matière dissoute (18-22 %)22-37 g
      Part bue2-4 % (ICO : 1-5 %)
      Coste 1955, p. 48 ; ICO 2024, p. 28-29 ; calcul LC ch. 20

      De la cerise à la tasse

      Ce qui reste, en grammes, de mille grammes de cerises cueillies, à chaque étape de la chaîne. La dernière barre est la matière effectivement dissoute dans la boisson.

      02705408101080Cerises cueillies : 1 000 gCerises cueillies1 000 gCafé vert : 150-200 gCafé vert150-200 gCafé torréfié : 120-170 gCafé torréfié120-170 gMatière dissoute : 22-37 gMatière dissoute22-37 g

      Trois pour cent de la cerise arrivent dans la tasse. Tout le reste, quatre-vingt-dix-sept pour cent, sort de la chaîne sous une autre forme.

      Les chiffres
      Masse restante
      Cerises cueillies1 000 g
      Café vert150-200 g
      Café torréfié120-170 g
      Matière dissoute22-37 g
      Coste 1955, p. 48 ; ICO 2024, p. 28-29 ; calcul LC ch. 20

      Les sous-produits

      CoproduitPartOù il se forme
      Peau et pulpe39-43 % de la ceriseFerme, humide, saisonnier
      Mucilage~22 kg / 100 kgFerme, dissous dans l'eau
      Parche35-39 % de la cerise séchéeStation, sec, stockable
      Coque (voie sèche)~45 %Station, sec
      Pellicule argentée0,4 %Usine de torréfaction
      Marc~11,4 Mt / anChez le buveur
      Biomasse totale40,68 Mt / an, 86 % de la récolte
      ICO, Beyond Coffee (2024), p. 21-28, 57-73

      Filières de valorisation

      FilièreMatièrePrincipeÉchelle réelleFreins
      Compost, lombricompostPulpe, coque, marc, pelliculeDégradation aérobie ou par les vers, retour au solCourante à la ferme et chez le particulierLixiviats, C/N élevé, phytotoxicité du frais
      Alimentation animalePulpe, coqueEnsilage ou séchage, 2,5 à 42 % de la ration selon l'espèceLocale, Amérique centrale depuis les années 1970Caféine et tanins, détoxification nécessaire
      CascaraPulpe séchée, coqueInfusion 3 g / 100 ml / 90 °C / 5 minNiche, coffee shops depuis 2017Novel food (UE autorisée 2022), pas de code douanier, séchage sanitaire
      BiogazPulpe, mucilage, coque, eauxFermentation anaérobie, méthane pour le séchagePilotes et stations équipéesInvestissement, stabilité du digesteur, saisonnalité
      Combustion, briquettesParche, coqueChaleur de séchage, briquettes pressées (Dilla)Courante pour la parcheCombustion à l'air libre déconseillée par l'ICO
      BiocharParche, coque, marcPyrolyse sans oxygène, amendementPilotesÉquipement, marché du carbone incertain
      ChampignonsMarc, pulpeSubstrat pasteurisé pour pleurotes, 73 % du substrat consomméPetite échelle (GroCycle depuis 2011)Main-d'œuvre, débouché local
      BiocarburantMarcBiodiesel (73-96 % de l'huile), bioéthanol, bûchesBio-bean 2013-2023, usine de 50 000 t/an, failliteCollecte dispersée, matière humide, rentabilité
      Cosmétique, extractionMarc, pellicule, pulpeHuile, antioxydants, caféine, tensioactifsKaffe Bueno, IntercosExtraction industrielle, réglementation cosmétique
      MatériauxParche, coque, pelliculeComposites, papier (Favini 15 %), simili-cuir, contreplaqué, gobelets (Huskee)Industrielle pour la pellicule, niche pour la coqueFlux régulier requis, logistique
      Pectine, concentréMucilageExtraction de la pectine, concentré de boisson (NAOX)Un cas cité par l'ICOMucilage dilué dans l'eau de lavage
      Charbon actif, biosorbantMarc, coqueActivation thermique > 170 °C, adsorption de polluantsLaboratoire et pilotesConcurrence du charbon actif de coque de coco
      ICO 2024, p. 57-73 ; Feedipedia ; Lee et al. 2023 ; Arya et al. 2021 ; Wikipedia « Bio-bean » ; grocycle.com ; kaffebueno.com ; document de formation professionnelle, La cáscara

      Eaux de lavage

      Procédé ou siteEau (l / kg)Charge
      Lavage conventionnel, Colombie40DCO 24 000-30 000 mg/l
      Stations du Gidabo, Éthiopie 202263 (min. théorique 22)Rivières : DBO 254-600, DCO 1 100-3 830 mg/l
      Rejet brut, Sidama 201915 000-20 000 l / jourDBO 2 410-3 770, DCO ~4 100-4 300 mg/l, pH 2,4-2,7
      Limite de rejet éthiopienneDBO 80, DCO 250 mg/l, pH 6-9
      Trémie sèche ou humide< 2
      Beneficio ecológico0,7-1> 90 % de la pollution retenue dans la pulpe
      BECOLSUB~0,8DCO -77,5 à -83,8 %
      Sans rejet< 0,5
      González-Freire & Martínez-Hernández 2022 ; Genanaw et al. 2021 ; Ulsido et al. 2024 ; Rattan et al. 2015

      Capsules et carbone

      FaitValeurSource
      Capsules Nespresso vendues 2000-2010> 20 milliardsWikipedia
      Aluminium par capsule non recyclée~1 gWikipedia
      Taux de recyclage Nespresso 201724,6 %Wikipedia
      Objectif Nespresso 203060 %nestle-nespresso.com
      Mouture par tasse de 280 mlfiltre 25 g, piston 17 g, capsule 14 g, soluble 12 gViana et al. 2023
      11 g d'arabica produit~59 g CO2eViana et al. 2023
      Capsule fabriquée et enfouie~27 g CO2eViana et al. 2023
      Café vert conventionnel15,33 kg CO2e / kgMaslin & Nab 2021
      Café vert « durable »3,51 kg CO2e / kgMaslin & Nab 2021
      Espresso conventionnel~0,28 kg CO2eMaslin & Nab 2021
      Latte conventionnel~0,55 kg CO2eMaslin & Nab 2021
      Wikipedia « Nespresso » ; nestle-nespresso.com/sustainability ; The Conversation, 05/01/2023 et 04/01/2021

      Chronologie

      • 1638Vesling distingue à Venise la boisson des enveloppes de celle des grains (Ukers).
      • 1732La Roque décrit le café de la Sultane, fait de pellicules et de parches, sans amertume.
      • 1886Le Pharmaceutical Journal note que les Arabes de Djeddah infusent l'enveloppe et jettent le grain.
      • 1922Trigg (Ukers) recense les usages de la pulpe : engrais (2,61 % N), alcool des sucres, combustible.
      • 1979Braham et Bressani, Coffee Pulp: Composition, Technology and Utilization (IDRC).
      • 2011GroCycle cultive des pleurotes sur marc dans le Devon.
      • 2013Fondation de Bio-bean à Londres ; usine de 50 000 t/an en 2015.
      • 2016Hambourg bannit les capsules des bâtiments municipaux.
      • 2017Starbucks lance le Cascara Latte (10 janvier) ; 24,6 % des capsules Nespresso recyclées.
      • 2020Notifications Nestlé (mai) et Lavazza (novembre) pour la cascara comme aliment traditionnel.
      • 2022Règlement (UE) 2022/47 : la pulpe de cerise et son infusion autorisées dans l'Union (février).
      • 2023Faillite de Bio-bean (mars-avril) ; dosettes papier Nespresso en France et en Suisse.
      • 2024ICO, Beyond Coffee : 40,68 Mt de biomasse par an ; règlement PPWR adopté le 19 décembre.
      • 2025PPWR en vigueur (février) ; pellicule argentée testée en contreplaqué et films d'emballage.
      • 2026Exportations 2025-26 : 106,16 M sacs d'octobre à juin (ICO, juillet).
      sources citées dans le texte
      Planche XIV

      L'eau

      Une tasse de café filtre, c'est plus de 98 % d'eau, et l'argument s'arrête là où il devient intéressant : une eau parfaitement bonne à boire peut donner un café plat ou mauvais, parce que ce ne sont pas ses défauts qui comptent mais ses ions. La physique de la dissolution, l'alcalinité et la dureté, les unités, les sels et leurs hydrates, la fabrication d'un concentré, les recettes publiées, la mesure, et un calculateur de profils gustatifs à la manière des concentrés minéraux du commerce. D'après le chapitre « Water » de Gagné (2021), ses articles de 2018, Colonna-Dashwood et Hendon (2015), la SCA et le laboratoire de Zurich.

      193Ce que l'eau fait, et pourquoi

      Pour comprendre pourquoi l'eau extrait le café, il faut passer une minute sur sa forme. Elle en vaut la peine, parce que tout le reste en découle.

      La molécule d'eau est un triangle : deux hydrogènes liés à un oxygène. Dans ces liaisons, l'oxygène tire les électrons à lui. Résultat, la molécule porte un pôle négatif d'un côté et deux pôles positifs de l'autre. On dit qu'elle est polaire.

      Comme elle a un côté plus et un côté moins, chaque molécule s'accroche à ses voisines. Ce sont les liaisons hydrogène, et l'eau se comporte ainsi comme une foule de petits aimants biscornus.

      Voyons maintenant ce qui se passe quand un solide y tombe, du sel de table par exemple. Les molécules d'eau se retournent autour de l'intrus : elles présentent leur côté négatif aux charges positives du sel, et leur côté positif à ses charges négatives.

      Cette attraction suffit à séparer le sodium du chlore. Chaque ion se retrouve enveloppé d'une coquille d'eau orientée. Il devient invisible. Il est dissous.

      Et c'est pour cela que presque toute eau contient des ions, pris dans le sol qu'elle a traversé. Le carbonate de calcium des calcaires, par exemple, lui donne à la fois des ions calcium et des ions bicarbonate.

      Retenez ces deux-là : ce sont les deux propriétés les plus importantes pour l'extraction du café. Et elles agissent à des concentrations bien trop faibles pour changer le goût de l'eau elle-même. Vous ne les sentez pas dans un verre d'eau, vous les sentez dans la tasse.

      Gagné, The Physics of Filter Coffee (2021), ch. 2, p. 19-22

      Pour diluer un espresso en americano, il suffit que l'eau soit bonne. Pour extraire, il faut des cations, magnésium et calcium surtout, qui vont chercher dans la mouture les composés du goût ; le sodium joue un rôle moindre et demande des concentrations plus fortes pour se faire sentir. Le bicarbonate, lui, est un tampon : il capture les ions hydrogène des acides. Trop peu, la tasse est aigre et instable ; trop, il neutralise les acides aromatiques qu'on est allé chercher avant qu'on puisse les goûter.

      Gagné, Water for Coffee Extraction, Coffee ad Astra, 16 décembre 2018, p. 1-3 ; Gagné 2021, p. 22-23

      194Alcalinité et dureté, et les mots qui trompent

      L'alcalinité totale, c'est la capacité de l'eau à résister aux changements de pH. En pratique, on la mesure par sa concentration en ions bicarbonate, puisque ce sont eux qui font le tampon dont on vient de parler.

      Attention au mot, qui trompe deux fois. L'alcalinité n'est pas le pH. Et un pH « alcalin » désigne un autre concept, malgré la parenté des noms.

      Contaminants mis à part, c'est probablement le paramètre qui pèse le plus sur le goût. Pourquoi lui ? Parce que beaucoup des composés désirables du café sont des acides. Une alcalinité haute les modifie chimiquement à mesure qu'ils s'extraient, avant même qu'ils arrivent en tasse.

      Les chiffres, maintenant. Dans les essais sensoriels du laboratoire de Zurich, c'est l'eau la moins alcaline testée, 20 ppm, qui fut préférée. Ce résultat demande une réserve : le café utilisé était peut-être torréfié plus foncé que la moyenne de spécialité. Une alcalinité basse aurait alors été avantagée, parce qu'elle préservait une acidité par ailleurs discrète.

      La communauté, elle, utilise couramment 40 à 50 ppm. Gagné trouve 20 ppm un peu trop aigre sur les torréfactions claires. Le bon chiffre dépend donc du café qu'on met dedans, pas seulement de l'eau.

      Gagné 2021, p. 23-24 ; Wellinger et Yeretzian 2015

      La dureté totale est la concentration en cations, calcium et magnésium en pratique. Son effet est moins direct : le consensus des professionnels est qu'une eau plus dure favorise l'extraction de certains composés, sans que le mécanisme ait été démontré dans le café ; l'hypothèse, fondée sur des données de chromatographie en phase gazeuse, est que ces ions augmentent la vitesse de diffusion de composés spécifiques.

      Le magnésium tendrait à extraire un peu plus de caféine et moins d'acide quinique que le calcium ; le sodium favoriserait un profil très différent, plusieurs acides avantagés, caféine et eugénol défavorisés. D'autres expériences préliminaires n'ont pas réussi à mesurer de différence de taux d'extraction en faisant varier la dureté, et supposent que calcium et magnésium agissent comme modulateurs de goût même à des concentrations imperceptibles dans l'eau.

      L'anecdote de terrain veut qu'une dureté calcique plus haute favorise corps et sucrosité, et qu'un peu de magnésium ajoute de la complexité. Règle approximative de Colonna-Dashwood : une eau plus douce, alcalinité et dureté basses, extrait moins et donne une acidité plus brillante, imitant certains aspects d'une torréfaction plus claire.

      Gagné 2021, p. 24-25, d'après Colonna-Dashwood et Hendon, Water for Coffee (2015), Hendon, Colonna-Dashwood et Colonna-Dashwood, Journal of Agricultural and Food Chemistry 62 (2014), Smrke (comm. pers.) et Colonna-Dashwood, 5 janvier 2016

      Dureté temporaire et dureté permanente servent surtout à parler du tartre. Le tartre se forme quand les cations se recombinent avec le bicarbonate en carbonate de calcium qui précipite et abîme les machines. La dureté temporaire, dite carbonatée, mesure la quantité maximale de tartre que l'eau peut former : c'est la plus petite des deux grandeurs, alcalinité ou dureté, en unités équivalentes, en général l'alcalinité.

      Les kits de titration vendus pour l'alcalinité sont souvent, à tort, appelés tests de dureté carbonatée. La dureté permanente est ce qui reste de cations une fois tout le bicarbonate consommé, soit la différence des deux, nulle quand l'alcalinité dépasse la dureté.

      Gagné 2021, p. 25-26

      195Les unités

      On mesure les ions en masse par volume, mg/L, souvent écrit ppm sur les bouteilles américaines, ce que Gagné juge trompeur puisqu'il ne s'agit pas d'un nombre d'ions par million de molécules. Les chimistes préfèrent compter les ions : moles par litre, ou « ppm en CaCO₃ », la concentration en masse qu'on obtiendrait en remplaçant l'ion par une molécule de carbonate de calcium, une façon étrange mais commode d'obtenir une grandeur qui ne dépend pas de la masse de l'espèce.

      C'est l'unité adoptée par la SCA. Un ppm en CaCO₃ vaut 0,056 degré allemand, 0,01 mmol/L de calcium plus magnésium ou 0,02 mmol/L de bicarbonate, 0,40 mg/L de calcium, 0,24 mg/L de magnésium, 1,22 mg/L de bicarbonate. Un degré français vaut 10 ppm CaCO₃ ; un degré allemand, 17,85.

      Gagné 2021, p. 22-23, table de conversion ; Wellinger, Smrke et Yeretzian, SCA Water Quality Handbook (2018)

      196La norme, et les zones qui ne coïncident pas

      ParamètreCible SCAAcceptable
      Chlore, odeuraucun
      Résidu sec (TDS)150 mg/L75-250
      Dureté calcique68 mg/L CaCO₃17-85
      Alcalinité totale40 mg/L CaCO₃près de 40
      pH7,06,5-7,5
      Sodium10 mg/Lprès de 10
      SCA, Water Quality Handbook ; liste reprise par Gagné 2018, p. 2

      Sur un graphique dureté contre alcalinité, les eaux du robinet des grandes villes se rangent le long d'une diagonale où les deux sont égales, parce que l'eau prend ses minéraux en dissolvant du calcaire ; les carafes filtrantes déplacent la composition le long de cette même ligne, vers zéro. Toutes les recommandations, SCA, Colonna-Dashwood et Hendon, Zurich, et toutes les recettes publiées, sont des eaux relativement douces, dureté sous 200 ppm et alcalinité entre 20 et 80 ; la plupart des villes du monde ont une eau bien plus dure.

      Paris, par exemple : 90 mg/L de calcium, 6 de magnésium, 220 de bicarbonates, 10 de sodium, 420 mg/L de résidu sec, soit une dureté d'environ 250 ppm CaCO₃ et une alcalinité d'environ 180, hors de toutes les zones. La SCA vise le goût ; la SCAE a tracé une zone plus étroite, alcalinité 40 à 75 et dureté 50 à 175, dictée par l'entartrage et la corrosion des machines ; les deux ne se recouvrent qu'en partie.

      Le protocole professionnel de dégustation demande une eau pure et sans odeur entre 50 et 150 ppm de résidu sec, chauffée entre 90 et 95 °C, 93 étant l'idéal.

      Gagné 2021, p. 26-27, graphique des compositions ; Eau de Paris, la qualité de l'eau, table de minéralité (consultée le 7 septembre 2026) ; SCAE water chart ; document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 5

      197Les sels, et le piège des hydrates

      Les minéraux historiquement employés sont le chlorure de calcium, le sulfate de magnésium, le chlorure de magnésium, le bicarbonate de sodium et le bicarbonate de potassium ; le carbonate de calcium, le sulfate de calcium et le citrate de calcium existent mais sont plus difficiles à trouver ou à dissoudre, le citrate agissant sur l'alcalinité par un anion différent du bicarbonate. Il faut des minéraux de qualité alimentaire : les qualités de laboratoire, plus pures, peuvent contenir des impuretés impropres à la consommation, métaux lourds compris.

      Et il faut lire la forme hydratée sur l'étiquette : un hydrate emporte un nombre fixe de molécules d'eau qui pèsent sur la balance. Peser du chlorure de calcium en le croyant anhydre alors qu'il est tétrahydraté sous-estime gravement le calcium ajouté. Le chlorure de calcium se vend surtout anhydre, petites sphères blanches ; le sulfate de magnésium surtout heptahydraté, c'est le sel d'Epsom, cristaux transparents comme de la neige ; le chlorure de magnésium surtout hexahydraté, gros flocons laiteux ; les bicarbonates n'ont pas d'hydrate.

      Trois propriétés à régler, alcalinité, dureté, rapport magnésium-calcium, et cinq ingrédients : il y a plusieurs combinaisons pour une même eau. Le choix entre sulfate et chlorure de magnésium est historique, on ne sait pas si l'anion change le goût ; le choix entre bicarbonate de sodium et de potassium a peut-être une petite importance, le sodium pouvant marquer légèrement le profil, bien moins que magnésium et calcium.

      Gagné 2021, p. 26-29
      SelForme couranteCe qu'il apporte
      Chlorure de calciumCaCl₂ anhydre, sphères blanchescalcium, chlorure
      Sulfate de magnésiumMgSO₄·7H₂O, sel d'Epsommagnésium, sulfate
      Chlorure de magnésiumMgCl₂·6H₂O, flocons laiteuxmagnésium, chlorure
      Bicarbonate de sodiumNaHCO₃, sans hydratealcalinité, sodium
      Bicarbonate de potassiumKHCO₃, sans hydratealcalinité, potassium
      Carbonate de calciumCaCO₃calcium et alcalinité, très peu soluble dans l'eau pure
      Gagné 2021, p. 26-28

      198Obtenir de l'eau pure

      C'est souvent la partie la plus difficile, et la moins écologique. Quatre routes mènent à l'eau pure, et chacune se paie : en temps, en matériel, ou en eau jetée.

      • La distillation domestiqueEnviron une heure par litre, avec un ventilateur bruyant. Il faut entretenir l'appareil régulièrement à l'acide faible, faute de quoi l'eau prend un goût métallique. Celui de Gagné a surchauffé et rendu l'âme au bout d'un mois.
      • Les carafes de microfiltrationElles retirent la grande majorité des solides dissous, là où les carafes ordinaires sont bien moins agressives. Peak Water, conçue par Colonna-Dashwood pour le café, microfiltre puis reminéralise par résines échangeuses d'ions ; la carafe BWT restitue du magnésium. Toutes exigent un filtre neuf tous les mois ou deux, même sans usage, parce que les microbes y prolifèrent.
      • L'eau distillée en bouteilleElle convient pour le court terme et le voyage. Les grandes bonbonnes consignées sont peut-être l'option la plus efficace.
      • L'osmose inverseMontée sur le robinet, l'osmose inverse donne une eau à environ 10 ppm plutôt que distillée. Ces 10 ppm s'ajustent dans le concentré, et permettent même de garder le rapport magnésium-calcium et le rapport dureté-alcalinité de l'eau locale. C'est la meilleure option pour un café ou un gros consommateur. Le prix est un rendement de 10 à 20 % : chaque litre d'eau douce envoie 4 à 9 litres à l'égout.

      Une fausse bonne idée pour finir. Ajouter un acide à l'eau du robinet pour en abaisser l'alcalinité ne marche pas. Les acides faibles, le vinaigre par exemple, réagissent avec une partie du bicarbonate mais laissent derrière eux un autre tampon. Quant aux acides forts, ils sont dangereux.

      Gagné 2021, p. 28-30

      199Faire un concentré

      Ajouter les sels directement à chaque litre exige une précision extrême et beaucoup d'agitation. D'où le concentré : une grande quantité de sels dans un peu d'eau pure chaude, qu'on stocke et qu'on dose ensuite. On pèse une fois, on verse pendant des semaines.

      Le récipient d'abord. Aucune pièce métallique, donc plastique ou verre. Et surtout pas hermétique, parce que le concentré dégaze du CO₂ longtemps après sa préparation : il faut que le gaz puisse sortir. Gagné utilise une bouteille souple de 350 mL à sauce barbecue, après refroidissement dans un bocal en verre.

      La séquence, ensuite.

      • Peser les selsÀ 0,01 g près, avec une cuillère de plastique noir ou de verre, et des gants. On les prend dans l'ordre où ils salissent de plus en plus : chlorure de calcium, chlorure de magnésium, sulfate de magnésium, bicarbonate de sodium, bicarbonate de potassium.
      • Chauffer, puis tarerPorter l'eau distillée à 90 °C ou plus. Tarer le bocal une fois les sels dedans.
      • CompléterRincer la cuillère avec un peu d'eau chaude versée dans le bocal, puis compléter à la masse d'eau voulue. Cette masse exclut celle des sels, et c'est pour cela qu'on a taré juste avant.
      • Laisser dégazerCouvercle posé, jamais vissé.
      • TransvaserQuand le bocal est froid, remuer avec une baguette de verre ou de plastique, puis transvaser en récupérant les dépôts solides. Garder au réfrigérateur, bien que la concentration en minéraux soit déjà hostile aux bactéries.
      • DoserSecouer vigoureusement, peser la dose à 0,1 g près, la verser dans la bouteille d'eau pure, rincer la cuillère avec un peu de cette eau. Attendre idéalement trente minutes.

      Une eau préparée à partir d'eau du robinet ou d'osmose se garde elle aussi au réfrigérateur : ces eaux contiennent des bactéries, et l'osmose ne les retire pas toutes.

      Des particules solides peuvent apparaître les premières minutes. Ce sont les impuretés que tolère la qualité alimentaire de certains sels. En filtre, elles sont sans conséquence, parce que le lit de café les retient.

      Reste à choisir la force du concentré. Plus il est fort, plus la pesée est précise, mieux il résiste aux microbes, moins il prend de place. Mais il précipite davantage. Secouez, sinon la composition dérive d'une dose à l'autre.

      Gagné 2021, p. 30-32 ; Park et Hu 2010 sur les bactéries et l'osmose inverse

      200Les recettes publiées

      Pour 350 mL de concentré, 4 g/LMgSO₄·7H₂OMgCl₂·6H₂OCaCl₂NaHCO₃KHCO₃EauKHGH
      Rao / Perger8,83,52,63,03,5328,64088
      Rao / Perger simplifié13,002,66,00328,44088
      Rao (2013)07,05,307,0330,74094
      Barista Hustle17,2005,90326,94080
      Gagné 2021, p. 34 (masses en grammes, KH et GH en ppm CaCO₃ ; lecture OCR vérifiée par le calcul stœchiométrique)

      Gagné n'a essayé que trois d'entre elles et préfère d'ordinaire le Rao/Perger simplifié, qu'il n'a pas su distinguer à l'aveugle du Rao/Perger complet, plus facile à préparer et plus commode. Avec la recette Barista Hustle, magnésium seul, il a perçu à chaque fois nettement moins de sucrosité, ce qui est cohérent avec l'idée courante que le calcium joue sur la perception du sucré, sans qu'aucune étude robuste l'ait démontré.

      En 2018, en dégustation à l'aveugle, il avait déjà préféré Rao/Perger à l'eau Third Wave Water jugée trop acide, elle-même très supérieure à l'eau de Montréal. Ces recettes se transposent à d'autres hydrates, d'autres volumes, d'autres concentrations, à une eau douce non distillée ou à d'autres sels par de simples considérations de stœchiométrie : on ne peut ajouter des ions, jamais en retirer, donc l'eau de départ doit contenir moins de chaque espèce que la cible. C'est ce que fait le calculateur ci-dessous.

      Gagné 2021, p. 32-35 ; Gagné 2018, p. 6 et 11-14

      201Le calculateur de profils

      Choisissez un profil gustatif, ou fixez vos cibles ; dites de quelle eau vous partez ; réglez la force. Le calculateur soustrait ce que votre eau de base contient déjà, donne les sels à peser pour un concentré de la taille et de la dose choisies, la composition ionique obtenue, et place l'eau dans les zones SCA et SCAE, à côté des recettes publiées et de l'eau de Paris.

      Les profils nommés par leur effet en tasse, vif, floral, rond, corps, ne se distinguent pas par leur dureté mais par le rapport magnésium sur calcium et par le partage entre sulfate et chlorure : ce sont les leviers sur lesquels les recettes publiées diffèrent réellement entre elles. Aucun ne dépasse la dureté de la plus dure d'entre elles, 94 ppm chez Rao 2013, et la plupart restent dans la bande acceptable de la SCA, 17 à 85 ppm. Les effets en tasse annoncés sont ceux que rapportent les praticiens, non des résultats mesurés, et le calculateur le redit sous chaque profil.

      Gagné 2021, p. 33-35 (principe du calcul) ; Apax Lab, concentrés Tonik, Jamm, Lylac, Konflux, pages produits et compositions déclarées (consultées le 7 septembre 2026) ; profils et cibles : l'auteur du site, pas une norme

      Comment il calcule

      Dureté et alcalinité sont converties en ions :

      • calcium = dureté calcique ÷ 2,497, magnésium = dureté magnésienne ÷ 4,118, bicarbonate = alcalinité ÷ 0,8202, en mg/L. La part de magnésium fixée en sulfate vient du sel d'Epsom, le reste du chlorure de magnésium
      • le calcium vient du chlorure de calcium
      • le bicarbonate est porté d'abord par le sodium demandé, puis par le potassium demandé, et s'il en manque par du bicarbonate de potassium supplémentaire
      • le sodium et le potassium restants viennent en chlorures. Masses molaires : MgSO₄·7H₂O 246,47, MgCl₂·6H₂O 203,30, CaCl₂ 110,98, NaHCO₃ 84,01, KHCO₃ 100,12, NaCl 58,44, KCl 74,55. Pour un concentré dosé à D grammes par litre, chaque sel pèse mg/L × taille ÷ (1 000 × D). L'eau de base est soustraite ion par ion avant le calcul
      • on ne peut pas retirer ce qu'elle a en trop. Le résidu sec est la somme des ions, sans correction de conductivité.
      Chimie et conversions : Gagné 2021, p. 22-23 et 33-35 ; feuilles de calcul Coffee ad Astra 2018 ; zones : SCA Water Quality Handbook, SCAE water chart ; eau de Paris : Eau de Paris (2026)

      202Mesurer son eau

      Les conductimètres, dits TDS-mètres, mesurent la conductivité électrique de l'eau et la traduisent en résidu sec. Ils sont petits, bon marché et rapides. Ils sont aussi problématiques, pour deux raisons.

      La première : la lecture dépend fortement de la température, et la correction intégrée est imparfaite. La seconde : la traduction en résidu sec suppose un profil chimique d'eau du robinet typique, et applique un rapport de 0,5 ou de 0,7 selon l'appareil. Si votre eau ne ressemble pas à ce profil, le chiffre affiché ne veut plus dire grand-chose.

      Le résultat est une approximation grossière de la dureté, et rien du tout sur l'alcalinité, qui compte davantage. Comptez 30 % d'erreur typique, plus 20 % si l'on ne corrige pas la température.

      L'appareil garde deux usages : détecter qu'une eau a changé, et vérifier qu'une eau est bien distillée. À condition de mesurer toujours à la même température, 25 °C par convention.

      Les kits d'aquariophilie sont bien meilleurs, parce qu'ils titrent au lieu d'estimer : on compte une goutte de réactif à la fois dans 5 mL d'eau, jusqu'au virage de couleur. Orange à vert pour la dureté, bleu à vert puis jaune pour l'alcalinité chez API.

      Le réactif de dureté est un sel tétrasodique d'EDTA, une molécule qui capture le calcium et le magnésium. Il est tamponné à pH très haut par de la triéthanolamine, ce qui rend le virage plus net à lire.

      Sa résolution, en revanche, est rude : chaque goutte vaut un degré allemand, soit 17,85 ppm. C'est beaucoup quand les recettes visent 40. Un kit Red Sea descend à 2,5 ppm par goutte pour l'alcalinité, mais à 82 seulement pour le magnésium.

      Dans quel ordre mesurer ? L'alcalinité d'abord. Une mauvaise alcalinité nuit bien plus au goût qu'une mauvaise dureté.

      Gagné 2021, p. 34-38 ; Wellinger, Smrke et Yeretzian 2017

      Trois stratégies améliorent la précision de ces titrations.

      • La titration étiréeOn met deux fois plus d'eau, si bien que chaque goutte vaut moitié moins. Le prix est une plus grosse consommation de réactif. Et le gain plafonne : passé un certain point, d'autres erreurs dominent, comme l'hypothèse que le kit fait sur le rapport magnésium-calcium. Ne comptez jamais mieux que 5 ppm ou 5 % de la mesure.
      • La titration inversePour les eaux dures, au-delà de 400 ppm, où une titration ordinaire demanderait trop de gouttes. On part d'un volume fixe de réactif, puis on ajoute des gouttes d'eau jusqu'au virage inverse, avec une pipette calibrée sur une balance au milligramme, 25 gouttes pesées.
      • La titration inverse assistée par balanceMême principe, sauf qu'on pèse le réactif et l'eau au lieu de compter les gouttes. À mener entre 18 et 25 °C, pour que les masses volumiques sur lesquelles repose le calcul restent valables.

      Restent les colorimètres électroniques, comme le Hanna HI775 pour l'alcalinité. Plus commodes et plus précis, mais coûteux et gourmands en réactif. Celui-ci lit en mg/L de bicarbonate : divisez par 1,22 pour retrouver des ppm CaCO₃.

      Attention aux références. Les modèles HI719 et HI720 ne conviennent pas, parce qu'ils sont faits pour des concentrations infimes. Et le seul photomètre de dureté que Gagné ait trouvé adéquat, le HI96735, est cher et compliqué.

      Il a comparé toutes ces méthodes sur son eau Rao/Perger, attendue à 40,5 ppm. Toutes tombaient juste, aux barres d'erreur près. Les plus précises étaient la titration à la balance et le colorimètre. Et la titration inverse à cinq gouttes de réactif économise beaucoup de réactif pour la même erreur.

      Gagné 2021, p. 38-45, avec ses feuilles de calcul en ligne

      203L'eau des machines

      Une machine à espresso ou une cafetière à chaudière chauffe l'eau en continu, et concentre donc le tartre. Ce n'est plus seulement le goût qui est en jeu, c'est l'appareil.

      D'où une zone plus étroite, celle de la SCAE : alcalinité 40 à 75 et dureté 50 à 175 ppm CaCO₃. Elle tient entre deux dangers opposés. L'entartrage monte avec la dureté carbonatée, ce qui tire les bornes vers le bas. La corrosion, elle, menace les eaux trop douces et trop peu tamponnées, ce qui les tire vers le haut.

      Les adoucisseurs à résine échangeuse remplacent le calcium et le magnésium par du sodium. L'eau ne fait donc plus de tartre, mais elle garde toute son alcalinité. Et un excès de sodium et de bicarbonate donne des tasses plates et salées : la machine est sauvée, le café non.

      Les cartouches de filtration professionnelles procèdent autrement, par échange d'ions partiel ou par osmose avec reminéralisation. Un bypass réglable dose la part d'eau qui passe vraiment par le traitement.

      Dans les deux cas, la règle de terrain tient en une phrase. Mesurez l'alcalinité de sortie, et non le résidu sec.

      SCAE water chart ; Colonna-Dashwood et Hendon 2015 ; Gagné 2021, p. 25-26 et 29-30

      204Avant la chimie : l'eau dans les vieux traités

      Le conseil le plus ancien qu'Ukers rapporte vient d'un marchand londonien du XVIIe siècle : certains font le café avec de l'eau de source, mais elle n'est pas aussi bonne que l'eau de rivière ou de la Tamise, parce que la première le rend dur et déplaisant, quand l'autre le rend lisse et agréable, doux à l'estomac ; et pour clarifier un café trouble, une ou deux cuillerées d'eau froide qui précipitent les parties lourdes au fond.

      Deux siècles avant la mesure, l'observation était juste : l'eau de source calcaire est dure et alcaline, l'eau de rivière plus douce. La règle des proportions du même marchand, deux onces de poudre par quart de gallon, soit environ 50 grammes par litre, dit aussi combien le café de 1660 était fort.

      Ukers 1922, ch. XXXVI, p. 691-692, citant un manuel anglais du XVIIe siècle

      205Aujourd'hui

      IrrigationEauCapitalAvantage propreDéfaut propre
      Goutte-à-goutte, micro-jetsla plus économeélevéfertirrigation, feuillage secgoutteurs bouchés, rongeurs, salinité
      Aspersionprès du doubleélevétout relief, déclenche la floraisonlessive les traitements, énergie, vent
      Cuvettemoitié de l'aspersionfaibleretient la terre, pas de brûlure salinedose mal contrôlée, cuvettes comblées
      Bouteille percéeminimenulreprise des jeunes plantsplantation seulement
      UCDA 2019, § 3.2, p. 30-32, tableaux 7-9

      Depuis 2018, l'eau à café est devenue un produit qu'on achète.

      D'abord des sachets de minéraux à dissoudre, avec Third Wave Water en 2016. Puis des carafes reminéralisantes, avec Peak Water en 2019. Et depuis 2023, lancés en Australie, des concentrés liquides en gouttes.

      Ces derniers proposent quatre profils gustatifs, bâtis sur des chlorures, du sulfate de magnésium, des bicarbonates et parfois de la silice. Le dosage est de 3 à 4 g par litre, ou d'une à dix gouttes dans une tasse de 200 mL.

      Est-ce une mode de laboratoire ? Pas seulement : la grande majorité des finalistes du championnat du monde de brassage 2025 déclarent en avoir utilisé.

      La recherche suit. Le centre d'excellence de Zurich, la ZHAW, continue de publier, et la SCA a intégré l'eau dans son Coffee Value Assessment.

      Mais une lacune demeure, et elle est instructive. L'effet des anions, du potassium et du pH n'a toujours pas été isolé par une étude contrôlée. La raison est physique : on ne peut pas les faire varier sans toucher au reste. Changez le pH, vous changez l'équilibre des bicarbonates. Ajoutez un anion, vous ajoutez forcément un cation avec lui. Certaines questions résistent à l'expérience, non par manque d'intérêt, mais parce que la nature refuse de les isoler.

      Apax Lab, pages produits (2026) ; Third Wave Water ; Peak Water ; Gagné 2021, p. 24-25 et 33 ; Gagné 2018, p. 3-4
      Fleur de caféier
      Fleur de caféier sauvage, Lokobe, Madagascar. Photographie, voir la provenance.
      1 ppm en CaCO₃ vaut
      degrés allemands0,056 °dH
      degrés français0,1 °f
      calcium + magnésium0,01 mmol/L
      bicarbonate0,02 mmol/L
      calcium0,40 mg/L
      magnésium0,24 mg/L
      bicarbonate1,22 mg/L
      Gagné 2021, p. 22-23
      ZoneAlcalinitéDuretéCe qu'elle vise
      SCA cible4068le goût
      SCA acceptable≈ 4017-85le goût
      SCAE cœur40-7550-175les machines
      Recettes publiées4080-94le filtre
      Zurich 201520 préféréessai sensoriel
      SCA ; SCAE ; Gagné 2021, p. 23-27 et 34
      EauCaMgHCO₃NaGHKH
      Paris, robinet90622010≈ 249≈ 180
      Osmose inverse≈ 2≈ 0,5≈ 6≈ 1≈ 7≈ 5
      Distillée000000
      Eau de Paris, table de minéralité (2026), mg/L ; GH et KH calculés ; osmose : ordre de grandeur, Gagné 2021, p. 30
      MesurePrécisionCoût
      TDS-mètre≈ 30 %, rien sur l'alcalinitéfaible
      Kit API, 5 mL17,85 ppm par gouttefaible
      Titration étirée, 20 mL≈ 5 ppm ou 5 %4 fois plus de réactif
      Titration inverse, 5 gouttes≈ 5 ppm ou 5 %peu de réactif
      Colorimètre HI775meilleure, indépendante de l'eauélevé, réactif fixe
      Gagné 2021, p. 35-45
      Planche XV

      Les préparations

      De la décoction bue avec son marc à l'espresso profilé bar par bar : chaque façon de mettre de l'eau au contact du café, avec sa date, son inventeur, ses constructeurs, ses réglages chiffrés et la physique qui explique ce qu'elle donne en tasse. Les appareils antérieurs à 1922 sont datés par les chapitres XXXIV et XXXVI d'Ukers et sa chronologie ; la physique du filtre vient de Gagné (2021) ; les méthodes et les chiffres récents, des brevets, des fabricants, des normes de la SCA et des travaux publiés jusqu'en 2026.

      206Ce qu'on extrait, et comment on le mesure

      Un grain torréfié ne cède à l'eau que 30 à 32 % de sa masse ; le reste, cellulose des parois cellulaires en tête, est insoluble. Ce plafond borne toute préparation. Ce qu'on en prend s'appelle le rendement d'extraction (masse dissoute divisée par la dose sèche) ; la concentration de la boisson (TDS, en % de solides dissous) dépend en plus de la quantité d'eau.

      Deux tasses au même rendement moyen peuvent différer du tout au tout si l'une résulte d'une extraction uniforme à 20 % et l'autre d'un mélange de cellules épuisées à 28 % et de cellules à peine touchées à 15 %.

      Gagné 2021, p. 1-4 (de Maria et al. 1994 ; Ellero et Navarini 2019)

      Rendement et concentration sont deux mesures de laboratoire, et aucun des deux chiffres ne dit si la tasse est bonne. En 1957, Ernest E. Lockhart, premier directeur du Coffee Brewing Institute, fait le lien qui manquait. Il croise ces deux grandeurs avec les préférences d'un panel américain, dans The Soluble Solids in Beverage Coffee as an Index to Cup Quality.

      Le panel dessine une fenêtre. Rendement de 18 à 22 %, concentration de 1,15 à 1,35 %. Ce qui tombe en dehors a un goût reconnaissable, et c'est là que la mesure devient utile.

      En dessous de 18 %, on n'a pas assez pris au grain : herbe et cacahuète. Au-dessus de 22 %, on a pris ce qu'il fallait laisser, d'où l'amertume et l'astringence.

      La SCA a fait de cette fenêtre le Golden Cup Standard. Elle l'a ensuite traduite en réglages vérifiables dans la norme 310-2021, celle qui certifie les cafetières domestiques. On ne certifie pas un goût, on certifie des consignes, et elles sont trois. 55 g de café par litre d'eau, à ± 10 % près. Une eau à 93 ± 3 °C au moment où elle touche la mouture. Et 4 à 8 minutes de contact.

      La fenêtre, elle, a bougé. Gagné note qu'avec les torréfactions claires et les moulins récents, la préférence s'est déplacée vers le haut. Moins de 19 % passe rarement pour bon, et quelques professionnels revendiquent plus de 22 %. La borne basse de Lockhart est devenue un plancher, et sa borne haute n'est plus un interdit.

      SCA, Towards a New Brewing Chart (25, issue 13) ; SCA Standard 310-2021, Home Coffee Brewers (PDF hébergé par CoffeeGeek, oct. 2023) ; Gagné 2021, p. 2-3 (Lingle 1996 ; Rao 2014, 2016, 2018)

      Le diagramme de Lockhart a été refait, et ce qui change tient moins aux chiffres qu'à la question posée. Le carré « idéal » répondait par oui ou par non. Le nouveau diagramme dit à quoi la tasse va ressembler.

      Le travail commence en 2017 au Coffee Center de l'université de Californie à Davis, autour de Ristenpart et Guinard. Il est financé par Breville, avec la SCA et la Coffee Science Foundation, et dure sept ans. Le nouveau Coffee Brewing Control Chart paraît dans le Journal of Food Science le 18 décembre 2024.

      Il en existe quatre versions. À la place du carré unique, plus de cent descripteurs sensoriels couvrent le plan : on lit ce que donne un point, et pas seulement s'il est permis. Des lignes de ratio d'infusion le traversent en diagonale. Le rapport entre la dose et l'eau se lit donc sur le diagramme, au lieu de se calculer à part.

      La conclusion principale est ailleurs. Le « bon café » n'est pas unique : il dépend du groupe de consommateurs interrogé. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes la limite de leur mesure. Les panels de dégustation comptaient douze volontaires, et les tests de préférence ont porté surtout sur des étudiants de Davis.

      Fresh Cup, Why the New Coffee Brewing Control Chart is a Big Deal (2025) ; UC Davis College of Engineering, communiqué ; Guinard et al., J. Food Science, 2024

      La physique de l'extraction tient en deux mots. L'advection emporte avec le courant ce qui est déjà dissous à la surface des particules ; la diffusion, lente, fait migrer les solubles du cœur de la particule vers sa surface, d'autant plus vite que l'eau est chaude (le coefficient de diffusion croît avec la température, relation d'Einstein-Smoluchowski) et que la particule est petite. Les composés ne diffusent pas à la même vitesse : caféine et trigonelline sortent vite, même des grosses particules ; les huiles restent dans les grosses.

      Les particules les plus fines, faites de cellules brisées, donnent tout d'un coup. Changer la mouture change donc le profil aromatique même à rendement égal, et pas seulement le temps d'écoulement.

      Gagné 2021, p. 5-11 (Moroney et al. 2019 ; Smith 2015)

      Immersion et percolation ne se valent pas. En immersion, sans agitation, seule la diffusion éloigne les solubles de la particule ; l'eau se charge, l'extraction ralentit d'elle-même : la méthode pardonne les écarts de temps, extrait moins efficacement, laisse passer des fines et donne plus de corps. En percolation, de l'eau propre balaie sans cesse les particules ; le lit de café se filtre lui-même et donne la tasse la plus nette, mais tout défaut d'écoulement se paie.

      Un détail compte pour les calculs : le marc retient plus de deux fois son poids d'eau (ratio de liquide retenu voisin de 2,2 pour un V60 à 1:17), et le rendement se calcule à partir du poids de boisson, pas du poids d'eau versée.

      Gagné 2021, p. 12-17

      207Sept siècles d'ustensiles

      • vers 800-1300En Éthiopie, le café est un aliment : baies écrasées au mortier de pierre et roulées dans la graisse. Entre 1200 et 1300, coques et graines sont grillées dans des plats d'argile ; on fait bouillir les grains entiers, puis la poudre pilée au mortier, bue avec le marc. Décoction pendant quatre siècles.
      • XVIe s.Le petit bouilloir à long manche, l'ibrik, rend la préparation instantanée au Levant : poudre jetée dans l'eau bouillante, retirée du feu plusieurs fois quand elle monte au bord ; cannelle, clou de girofle, puis sucre. Café attesté à Istanbul en 1539, premier café public en 1554.
      • 1665Le moulin turc de laiton à manche pliant et réservoir, fabriqué à Damas ; le service turc, bouilloire à long manche et findjans de porcelaine dans leurs coquetiers.
      • 1685Dufour publie le protocole levantin : trois drachmes de poudre pour une eau valant une fois et demie la tasse, une douzaine de bouillons en éloignant et rapprochant du feu ; le pot s'appelle ibriq et n'a jamais pu être contrefait en France.
      • 1711En France, la mouture est enfermée dans un sac de futaine sur lequel on verse l'eau bouillante : première infusion, premier filtre de tissu. Broadbent condamne en 1722 l'ébullition d'une once de poudre par quart de gallon, usage des cafés de Londres, et recommande cinq minutes d'infusion.
      • 1760-1763En France la décoction cède à l'infusion ; Donmartin, ferblantier, invente une cafetière à sac de toile et robinet.
      • vers 1800La cafetière de De Belloy, fer-blanc puis porcelaine : eau bouillante versée sur la mouture retenue par une grille percée. Jamais brevetée, elle inspire tout le siècle.
      • 1806-1812Brevet français de Hadrot (filtre d'étain et bismuth, tasseur percé) ; percolateur du comte Rumford, à double paroi d'eau chaude, publié à Londres en 1812 avec un essai sur l'art de faire le café.
      • 1817-1827Le biggin anglais à sac de flanelle ; Laurens (1819) brevette le percolateur à pompe où la vapeur fait remonter l'eau ; Rabaut (1822) inverse le sens et force l'eau bouillante vers le haut par la vapeur ; Gandais (1827) livre le premier percolateur à pompe vraiment praticable, Durant (1827) le premier tube intérieur qui arrose la mouture.
      • 1827-1843Nörrenberg décrit une machine à vide (1827) ; Vardy et Platow brevètent en Angleterre l'urne à globe de verre (1839) ; Napier construit sa machine à distillation et filtration (1840) ; Mme Vassieux obtient à Lyon le premier brevet français d'une cafetière de verre (1842) ; Loysel de Santais brevette à Paris (1843) le principe du percolateur hydrostatique.
      • 1852-1858Mayer et Delforge brevètent la cafetière à piston sans joint étanche ; Calimani et Moneta y ajoutent un ressort (brevet américain 1929) ; Bondanini brevette le Melior en 1958.
      • 1884-1902Moriondo brevette à Turin une machine à vapeur « instantanée » (16 mai 1884, en volume) ; Bezzera dépose à Milan le 19 décembre 1901 le brevet de la tasse servie une à une (accordé le 5 juin 1902).
      • 1905-1908Cauchois vend à New York un filtre de papier japonais (1905) ; Melitta Bentz dépose à Berlin, le 20 juin 1908, son filtre en papier buvard, enregistré le 8 juillet.
      • 1933-1948Bialetti lance la Moka Express (1933) ; Schlumbohm brevette le Chemex (1941) ; Gaggia commercialise la machine à levier (1948).
      • 1954-1972Wigomat, première cafetière électrique à filtre (1954) ; Faema E61 à pompe (1961) ; Toddy (1964) ; Moccamaster (1969) ; Mr. Coffee (1972).
      • 1976-2005Brevet Nespresso de Favre (1976), lancement 1986 ; Saeco Superautomatica (1985) ; Keurig K-Cup (1998) ; Hario V60 (2004) ; AeroPress (2005).
      • 2009-2026Profilage de pression Strada EP (2009), Kalita Wave (2010), Kruve (2015), Decent DE1 (2017), Hario Switch (2019), nouveau diagramme de Davis (déc. 2024), V60 NEO (mai 2026).
      Ukers 1922, ch. XXXIV (p. 619 sq.), ch. XXXVI et chronologie p. 725-737 ; Wikipedia, Espresso machine, French press, Vacuum coffee maker, Turkish coffee (consultés le 7 sept. 2026) ; DPMA, Melitta Bentz' coffee filters ; autres dates sourcées dans les sections suivantes

      208La décoction : ibrik, cezve, café turc

      La méthode la plus ancienne est aussi la seule où le marc reste dans la tasse. Au XVIe siècle, l'usage levantin commun était de faire tremper la poudre un jour, de réduire la liqueur de moitié à l'ébullition, de la filtrer et de la garder en pots de terre ; l'ibrik la remplace par une préparation minute. Vers 1650 apparaît le bouilloir couvert de cuivre étamé, au corps renflé et au col étroit, dans lequel on verse une fois et demie le volume de la tasse, on jette la poudre à l'ébullition, on retire du feu et on y remet une douzaine de fois, puis on pose le pot dans la cendre chaude pour que le marc tombe.

      Dufour prescrit d'aspirer le café brûlant par le bord de la tasse sans y tremper la langue, et interdit de remuer : « le marc ne vaut rien ». La Roque décrit le geste des Arabes qui enveloppent le pot d'un linge mouillé au sortir du feu : le marc tombe d'un coup, une crème monte, et ils en respirent la vapeur. Le sucre entre dans le café au Caire vers 1625.

      Ukers 1922, ch. XXXVI, citant Dufour 1685 et La Roque 1716 ; Dufour, De l'usage du caphé (1685) via LC ch. 7 et le digest Dufour-La Roque

      La version moderne est inscrite par l'UNESCO au patrimoine immatériel en 2013, sous le nom de culture du café turc. Elle part d'eau froide, à l'inverse de l'usage ancien où la poudre était jetée dans l'eau déjà bouillante.

      La poudre est très fine, de 75 à 125 microns, plus fin que l'espresso. Eau, sucre et café vont ensemble dans le cezve, le petit pot à long manche. La chauffe est lente, jusqu'à ce que la mousse monte. On retire du feu, on laisse monter deux ou trois fois, on sert sans filtrer.

      Jamais d'ébullition franche : elle détruit la mousse et cuit le marc.

      La physique est celle d'une immersion courte à haute température. Les particules sont si fines qu'elles cèdent presque tout, et qu'elles restent en suspension au lieu de tomber au fond. De là vient le corps épais, et une amertume qu'on corrige au sucre plutôt qu'en extrayant moins.

      Une conséquence passe plus inaperçue. Comme dans toute boisson non filtrée, les diterpènes du café, cafestol et kahwéol, arrivent dans la tasse. Le papier les retient. Le marc qui décante au fond, lui, ne retient rien.

      UNESCO, Turkish coffee culture and tradition, liste représentative 2013 ; Wikipedia, Turkish coffee (7 sept. 2026) ; Urgert et Katan 1997 sur le cafestol, via Wikipedia, Cafestol

      209L'infusion : sac de toile, piston, tasse de dégustation

      Une idée que nous trouvons évidente a mis un siècle à s'imposer : ne pas faire bouillir le café.

      L'infusion sans ébullition naît en France en 1711, avec le sac de futaine, une étoffe dans laquelle on met la mouture. Elle progresse lentement en Angleterre et en Amérique, où l'on fait encore bouillir des grains entiers.

      Il faut lire ce que Broadbent, marchand de café londonien, écrit en 1722, parce que tout y est déjà. Il ne conçoit pas moins de deux onces de poudre par quart de gallon, ce qui fait environ 50 grammes par litre. Autrement dit : exactement le ratio recommandé aujourd'hui par la SCA. Trois siècles sans bouger.

      Il ajoute deux conseils. Un pot de grès ou d'argent plutôt que d'étain ou de cuivre, qui « lui ôtent sa saveur », et il a raison, ces métaux réagissent avec les acides du café. Et une cuillerée d'eau froide pour précipiter le marc, ce qui marche aussi, par simple différence de densité.

      La cafetière à piston descend de cette lignée-là, celle de l'infusion sans ébullition. Il lui faudra un siècle et quatre nationalités pour se mettre au point. L'obstacle est toujours le même : rendre étanche le bord du filtre. Sans cela, la mouture passe autour au lieu d'être retenue.

      • 1852Brevet Mayer et Delforge. Le filtre ne joint pas la paroi, donc il n'y a pas de vraie filtration : l'appareil sépare mal le marc du liquide.
      • 1924Brevet Paquet. Le problème d'étanchéité n'est toujours pas résolu.
      • 1929Calimani et Moneta font breveter aux États-Unis un ressort d'étanchéité qui plaque le filtre contre la paroi. Le défaut de 1852 disparaît enfin.
      • 1958Le Melior de Bondanini est fabriqué, dans une usine de clarinettes.
      • années 1960Bodum reprend le principe et lance le Chambord.
      Ukers 1922, ch. XXXVI, citant Broadbent, The True Way of Preparing and Making Coffee (1722) ; Wikipedia, French press (7 sept. 2026)

      Réglages usuels du piston : mouture grossière (grain de gros sel), 30 g pour 500 mL (1:16 à 1:17), eau à 93-96 °C, quatre minutes, piston descendu lentement, et surtout service immédiat, car le marc qui reste au fond continue d'extraire et rend la tasse astringente. Le tamis métallique laisse passer fines et huiles : corps lourd, dépôt, et cafestol. Les travaux d'Urgert et Katan (1997) ont établi que le café bouilli ou non filtré fait monter le cholestérol sérique alors que le café filtré sur papier ne le fait pas ; c'est la raison sanitaire du filtre de papier, pas seulement une raison de goût.

      Wikipedia, French press ; Wikipedia, Cafestol, citant Urgert et Katan, Annual Review of Nutrition, 1997

      La tasse de dégustation professionnelle (cupping) est une immersion normalisée. Tout y est fixé d'avance pour une raison simple : si le protocole ne bouge pas, la seule chose qui change d'une tasse à l'autre est le café lui-même.

      Le protocole tient en quelques nombres. 8,25 g de mouture pour 150 mL d'eau à 93 °C, la plage admise allant de 90 à 95 °C, soit un ratio de 1:18. Quatre minutes d'infusion, puis on casse à la cuillère la croûte, cette couche de marc rassemblée en surface.

      La mouture est plus grosse qu'en filtre. Elle est moulue tasse par tasse, au plus quinze minutes avant l'eau. Le moulin est purgé de quelques grains entre deux échantillons, pour vider ce qui reste du précédent.

      Cette tasse sert à comparer des cafés, pas à les boire.

      document de formation professionnelle, guide de dégustation, p. 4-5

      Deux appareils hybrides ont réconcilié immersion et papier. Le Clever Dripper d'Abid (Taïwan) est un cône à filtre papier dont la valve ne s'ouvre qu'une fois posé sur la tasse : on infuse trois à quatre minutes, puis on égoutte. Hario a répondu en 2019 avec le Switch, un V60 de verre sur une base de silicone dont une bille d'acier ferme ou ouvre l'orifice.

      L'AeroPress d'Alan Adler, présentée au Coffee Fest de Seattle en novembre 2005 après deux ans et une trentaine de prototypes, ajoute la pression manuelle : Adler cherchait à réduire l'amertume en raccourcissant le contact. Gagné a montré que la formule d'extraction de l'AeroPress est celle d'une percolation et non d'une immersion, parce que le piston chasse l'eau retenue entre les particules ; calculée à tort, elle lui donnait des rendements surestimés alors que ses tasses étaient sous-extraites, et la correction consistait à moudre plus fin ou à mettre moins de café.

      Prima Coffee, Abid Clever Coffee Dripper ; Coffeeness, Hario Switch Review ; AeroPress Inc., About ; Perfect Daily Grind, The History of the AeroPress (2019) ; Gagné 2021, p. 17

      210La percolation par gravité, de De Belloy au V60

      Ukers distingue trois mots que les brevets ont confondus. L'infusion est l'extraction sans ébullition, eau versée sur la mouture. La percolation est l'égouttage à travers de fines ouvertures de porcelaine ou de métal, comme dans la cafetière de De Belloy : l'eau bouillante traverse la mouture retenue par une grille et un répartiteur percé. La filtration est l'égouttage à travers un corps poreux, tissu ou papier.

      Rumford, qui passe pour l'inventeur du percolateur, a surtout ajouté en 1806-1812 une double paroi d'eau chaude et un tasseur à quatre pieds qui comprime deux tiers de pouce de mouture en un demi-pouce d'épaisseur définie ; De Belloy l'avait précédé d'environ six ans. Hadrot, en 1806, tenait déjà son tasseur percé à un demi-pouce de la poudre pour que l'eau tombant de haut ne la dérange pas. Les inventeurs suivants se sont moqués de cette exactitude ; Ukers note en 1922 que presque toutes leurs idées survivent dans les appareils modernes.

      Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 619-622, et ch. XXXVI (définitions)
      • Le filtre de papier a deux naissances commerciales. Aux États-Unis
      • Frederick A. Cauchois vend en 1905 son Private Estate coffee maker à papier japonais, Finley Acker brevette la même année un percolateur à « papier poreux ou buvard »
      • 1908Richheimer lance le Tricolator
      • 1911Aborn le Make-Right
      • King un accessoire à filtre-papier en 1912. À Dresde, Melitta Bentz, qui perçait un pot de laiton avec un clou et y posait le buvard du cahier de son fils
      • 20 juin 1908dépose son « filtre à café à dessous bombé, fond en creux et trous d'écoulement inclinés »
      • 8 juillet 1908le modèle d'utilité est enregistré au Kaiserliches Patentamt de Berlin
      • et la société inscrite au registre du commerce le 15 décembre. En 1917, des essais comparés jugés par Frankel et Harris (USDA) classent le papier premier, devant le tissu, le verre, le percolateur et le pot bouilli.
      Ukers 1922, chronologie 1905-1912 et ch. XXXVI ; DPMA (office allemand des brevets), Melitta Bentz' coffee filters ; Europeana, Melitta Bentz

      Trois cônes ont refait la méthode. Le Chemex de Peter Schlumbohm, chimiste allemand émigré, breveté en 1941 (US 2 241 368, « Filtering device »), fond entonnoir et carafe en une pièce de verre et impose un papier 20 à 30 % plus épais que la moyenne. Le V60 de Hario, lancé en 2004, est un cône à 60° dont les nervures en spirale décollent le papier de la paroi et dont l'orifice est large.

      Le Kalita Wave (2010) est à fond plat, trois trous et papier plissé. L'Origami (céramique plissée, orifice plus large qu'un V60) et le Fellow Stagg X sont des variantes récentes. En mai 2026, Hario a présenté le V60 NEO, première refonte en vingt ans : 72 nervures fines en haut du cône convergeant vers 9 nervures profondes à la base, résine Tritan pour tenir la température, environ 23 dollars, compatible avec les bases Switch ; les premiers utilisateurs décrivent une tasse plus nette, « plus proche du thé ».

      Google Patents US2241368A ; Chemex, About ; Hario UK, Birth of the Hario V60 ; Corner Coffee Store, When Was the Kalita Wave Invented ; Gagné 2021, p. 154-157 ; Yanko Design, 12 mai 2026

      La loi de Darcy gouverne l'écoulement : le débit croît avec la perméabilité du lit (mouture plus grosse, moins tassée), la section du filtre, la hauteur d'eau et la densité du liquide ; il décroît avec l'épaisseur du lit et la viscosité. Les ordres de grandeur expliquent tout : une colonne de 8 cm d'eau, un V60 plein, pousse avec 0,008 bar, mille fois moins que les 9 bars d'une machine à espresso ; il faut donc moudre beaucoup plus gros.

      Quatre écarts à Darcy font ou défont une tasse. La migration des fines, plus petites que les vides entre grosses particules, colmate le fond du lit ou le papier. Les chenaux, creusés par un jet trop rapide ou par un écoulement localisé, sont des régions de gros pores où l'eau file en sur-extrayant un couloir et en sous-extrayant le reste. Le tassement du lit sous la pression, réversible, compte en espresso mais n'a pas été observé en filtre.

      Et le contournement (bypass), quand l'eau passe entre le papier et la paroi sans traverser tout le lit : il dilue la tasse et baisse le rendement, il est aléatoire, et il est le fait des cônes à nervures comme le V60, surtout quand la colonne d'eau est haute et le lit résistant.

      Gagné 2021, p. 72-76 et 147-148 (Yang 2016 ; Rosti et al. 2020)

      D'où le geste. La pré-infusion (bloom) mouille un lit sec qui résiste bien plus à l'eau qu'un lit humide ; sans elle, l'eau se fraie des chemins et les garde. La capillarité propage l'eau dans toutes les directions et fait entrer l'eau dans les particules ; le CO2 de torréfaction s'échappe en bulles, plus nombreuses avec une eau plus alcaline. Gagné bloome 45 secondes en général, mais mesure qu'un bloom de deux à trois minutes gagne jusqu'à un point de rendement sur des torréfactions claires, et rend les torréfactions sombres amères.

      Faire tourner le cône (swirl) après chaque versement referme les chenaux et remet les fines dans la masse. L'agitation augmente l'extraction et l'uniformise dans les couches qu'elle atteint ; la supprimer avec un brise-jet type Melodrip fait chuter le rendement, à moins de moudre plus fin. Un bec de cygne fin et lisse permet de verser de plus haut sans que le jet se rompe en gouttes ; les débits mesurés vont de 1 à 18 g/s pour une Stagg EKG de 0,6 L et de 2 à 35 g/s pour une Brewista Artisan.

      Ratios usuels de 1:16 à 1:17, jusqu'à 1:18 pour les meilleurs moulins ; eau proche de l'ébullition (99 °C) sur torréfaction claire, abaissée entre 88 et 96 °C sur torréfaction sombre ; la température de la boue (slurry) est toujours nettement inférieure à celle de la bouilloire, et dépend du matériau du cône.

      Gagné 2021, p. 82-90, 132-134, 144, 153, 185-198 (Motoyoshi 2019 ; Easthope 2015)

      Les cônes se comparent sur trois axes. Les fonds plats extraient plus uniformément dans le plan mais moins en profondeur, la couche du bas recevant toujours une eau déjà chargée ; le cône compense en faisant passer plus d'eau près du fond. Le cône est plus tolérant aux variations de dose au-delà de 10 g ; le fond plat voit sa profondeur de lit varier davantage.

      Le Chemex, sans nervures, n'a presque pas de bypass mais une surface de filtre effective minuscule, un verre qui refroidit la boue, et un joint cône-carafe qui peut bloquer l'écoulement si le papier s'affaisse dans le bec ; il demande une mouture plus grosse. Le Kalita Wave d'inox, peu sujet au bypass, a trois petits trous qui freinent le débit et un métal qui conduit la chaleur ; ses plis d'air isolent en partie.

      Gagné constate que les fonds plats donnent un rendement un peu plus haut et une douceur perçue supérieure, et attribue l'écart au bypass partiel des V60 qui sous-extrait le bas du lit.

      Gagné 2021, p. 145-148, 154-157 (Moroney et al. 2019)

      211Les filtres : papier, métal, tissu

      Le filtre décide de ce qui arrive dans la tasse. Le métal a des pores énormes : écoulement rapide, presque aucune rétention d'huiles ni de fines, corps et dépôt. Le papier ralentit, absorbe une part des huiles et une part des fines qui migrent, selon son épaisseur ; les pores des papiers de cône se ressemblent, avec un pic de 45 à 50 microns, les papiers non blanchis ayant des pores plus uniformes mais un goût de carton qu'il faut rincer longuement (5 ppm de solides relargués par un Hario naturel contre 0 pour un Hario blanchi, dans la mesure de Gagné).

      Le blanchiment se fait au chlore ou à l'oxygène. Le tissu, courant sur les siphons et dans les cafés de Tokyo, donne une tasse rapide et trouble comme le métal mais absorbe les huiles, qui rancissent ; Gagné le juge « un cauchemar » à entretenir : lavage immédiat, congélation, ébullition au détergent inodore puis à l'eau claire, séchage suspendu. Les indices utiles d'un papier sont sa résistance hydraulique, sa capacité de charge en fines avant colmatage (les Cafec « dark roast » sont parmi les plus prompts à colmater), son uniformité et sa résistance à l'état mouillé.

      Gagné 2021, p. 105-125 (Rao 2010)

      L'idée n'est pas neuve. En 1915, à la demande d'Ukers, le Mellon Institute de Pittsburgh compare neuf appareils : le pot bouilli donne le plus d'« acide caféotannique » et de caféine, le drip français le moins, et la meilleure tasse s'obtient entre 195 et 200 °F (90 à 93 °C) plutôt qu'à l'ébullition. En 1916, l'université du Kansas conclut que la filtration donne la meilleure infusion. Les premiers comités de torréfacteurs américains recommandaient de garder les sacs de mousseline « dans l'eau froide » entre deux usages, parce que le séchage les fait se décomposer.

      Ukers 1922, ch. XXXVI (Bacon, Mellon Institute, 1915 ; Home Economics Laboratories, Kansas, 1916 ; The Coffee Book, 1915)

      212Percolateurs à pompe et cafetières électriques

      Le percolateur à pompe n'est pas une percolation, dit Ukers, et le nom trompe. L'eau ne traverse pas le lit une fois pour s'écouler. Elle bout au fond, la vapeur la soulève par un tube central, elle retombe sur un panier de mouture. Puis le cycle recommence, jusqu'à la teinte voulue. Le procédé tient donc à mi-chemin entre la décoction et l'infusion.

      L'appareil est d'abord français : Laurens (1819), Gaudet (1820), Gandais (1827) et Durant (1827) en déposent les formes successives. Dès 1825, il est très utilisé en France, en Hollande, en Allemagne et en Autriche. Hanson Goodrich, fermier de l'Illinois, brevette le 13 août 1889 (US 408 707) la forme américaine, celle qu'on pose sur le fourneau. General Electric publie en 1905 Coffee Making by Electricity, et les modèles automatiques suivent dans les années 1940.

      Le défaut n'est pas affaire de goût, il est physique, et il est double. La mouture reçoit une eau plus chaude que dans toute autre méthode, puisqu'elle sort de l'ébullition. Et c'est un café déjà infusé qui repasse sur les grains, au lieu d'une eau propre. Les deux poussent dans le même sens, celui de la sur-extraction.

      Le verdict est ancien. Dès 1915, Aborn, rapporteur du comité des torréfacteurs américains, le condamnait comme « un ustensile très défectueux ». La mesure du Mellon Institute chiffrait l'écart : 2,90 grains de « tannin » par tasse pour le percolateur, contre 0,29 pour la filtration sur mouture pulvérisée.

      Il aura pourtant fallu attendre le début des années 1970, et les cafetières électriques à filtre, pour qu'il soit supplanté.

      Ukers 1922, ch. XXXIV et ch. XXXVI (rapport Aborn 1915, tableau des tannins) ; Wikipedia, Coffee percolator (7 sept. 2026)

      La cafetière électrique à filtre est allemande. Le Wigomat de Gottlob Widmann, breveté en 1954, tenait une eau de 94-95 °C, et c'est cette plage qui est devenue le standard du genre. Douwe Egberts l'a distribué au Benelux et en France.

      Le Moccamaster de Gerard-Clement Smit (Technivorm, Amerongen) est dessiné en 1968 et vendu depuis 1969. Son principe est de chauffer plus haut que la cible. L'eau monte à 100 °C dans un élément de cuivre, et arrive sur la mouture entre 92 et 96 °C : le trajet lui coûte ces quelques degrés. Dix millions d'exemplaires en 2017, 137 pièces, fabrication toujours néerlandaise.

      Aux États-Unis, Vincent Marotta et Samuel Glazer lancent Mr. Coffee en 1972 à 39,99 dollars. Le schéma est simple : l'eau passe sur une résistance, elle est pulvérisée sur un filtre papier, la carafe tient au chaud sur une plaque. L'appareil remplace le percolateur dans les cuisines américaines.

      La SCA a fini par contrôler les machines elles-mêmes, et pas seulement la tasse. Son programme Certified Home Brewer fixe des exigences mesurables. L'eau doit atteindre 92 °C dans la première minute au contact de la mouture, puis s'y maintenir sans dépasser 96 °C. Le contact dure 4 à 8 minutes. Et la tasse doit tomber dans la fenêtre 18-22 %.

      La liste 2023-2026 compte quinze modèles :

      • OXO, GE Profile et Café, Braun, Mr. Coffee Perfect Brew
      • Zwilling et Fellow Aiden en 2024, puis Krups, Aarke
      • Breville et Cosori en 2025-2026. La certification se paie : la licence coûte 5 000 dollars par an, sur trois ans.
      Wikipedia (de), Wigomat ; Wikipedia, Technivorm ; Wikipedia, Mr. Coffee ; SCA, Certified Home Brewer Program Requirements (2017) et sca.coffee/certified-home-brewer (consulté le 7 sept. 2026)

      213Le siphon : pression de vapeur puis vide

      • Le siphon est un appareil de physique. Dans le globe inférieur, chauffé, la pression de vapeur ajoutée à celle de l'air dilaté dépasse la pression atmosphérique et pousse l'eau dans le globe supérieur où attend la mouture
      • on infuse une à deux minutes à un peu moins de 100 °C, on coupe la chaleur, la vapeur se condense, la pression tombe, et l'atmosphère renvoie le café en bas à travers un filtre de tissu, de métal, de papier ou une simple tige de verre. Nörrenberg le décrit en 1827
      • Vardy et Platow brevètent en Angleterre en 1839 l'urne à globe de verre
      • Robert Napierde la firme d'ingénierie de la Clyde, présente en 1840 sa machine par distillation et filtration, jamais brevetée
      • Mme Vassieuxde Lyon, obtient en 1842 le premier brevet français d'une cafetière de verre. Les « doubles ballons de verre » furent très populaires en Europe jusqu'à la fin du XIXe siècle, puis connurent aux États-Unis un regain en 1914-1916 (Silex), avec deux survivants encore fabriqués en 1922, à lampe à alcool, gaz ou électricité
      • Inez Peirce de Chicago dépose en 1930 le premier siphon automatique. Le Japon (Hario, Yama) en a gardé la tradition et la fabrication. La chaleur constante compense les pertes, ce qui rend la méthode chaude et stable
      • Gagné recommande d'y remplacer le tissu par un adaptateur papier.
      Ukers 1922, ch. XXXIV, ch. XXXVI et chronologie (1839, 1840, 1842) ; Wikipedia, Vacuum coffee maker et Coffeemaker (7 sept. 2026) ; Gagné 2021, p. 124-125, 153

      214La pression de la vapeur : Rabaut, Loysel, moka

      En 1822, Rabaut a une idée simple et retourne littéralement la cafetière française : au lieu de laisser l'eau descendre par gravité, il utilise la pression de la vapeur pour la forcer vers le haut, à travers le café.

      C'est le principe qui mènera un siècle plus tard à l'espresso, et il est déjà là.

      L'idée est reprise aussitôt, chacun y ajoutant sa pièce. Casseneuve la brevette en 1824 avec un filtre de papier. Andrews en 1841 avec un cylindre percé vissé au fond du pot. Samuel Parker brevette une machine à vapeur le 11 janvier 1833.

      Puis, en 1843, Loysel de Santais produit ce qu'Ukers appelle « les premières idées » du percolateur hydrostatique. Le résultat se voit à l'Exposition de 1855 : deux mille tasses à l'heure. Ukers, prudent, précise qu'il s'agit probablement de demi-tasses, ce qui reste considérable.

      En 1922, il constate que ces machines ont été dépassées par les « machines italiennes à filtration rapide », qui donnent un millier de grandes tasses à l'heure. Le café de comptoir, celui qu'on sert vite à beaucoup de monde, vient de naître.

      Ukers 1922, ch. XXXIV ; Wikipedia, Moka pot (Parker 1833)
      • La moka domestique est la cafetière d'Alfonso Bialetti, atelier de Crusinallo, qui aurait observé les lessiveuses à tube central des lavandières du Piémont : Moka Express en aluminium, 1933, vendue sur les marchés locaux (70 000 pièces de 1934 à 1940), puis seul produit de la maison quand Renato Bialetti prend la suite en 1946 et lance une campagne d'affichage et de télévision avec la mascotte moustachue créée en 1952
      • 220 millions d'exemplaires en 2001. La chaudière inférieure porte une soupape de sécurité
      • la vapeur pousse l'eau à 1 à 2 bars, loin des 9 de l'espresso, vers l'entonnoir de mouture puis la colonne. Ratio voisin de 1:10, tasse à 3-4 % de solides, entre le filtre et l'espresso. L'erreur classique est de laisser la chaudière monter en température jusqu'à cracher : les derniers jets sont de la vapeur surchauffée qui brûle le lit
      • on coupe dès le gargouillis.
      MoMA, Alfonso Bialetti, Moka Express, designed 1933 ; INeedCoffee, The Story of the Bialetti Moka Express ; Bialetti, Our History ; Wikipedia, Moka pot (7 sept. 2026)

      215L'espresso, de Moriondo à la E61

      Angelo Moriondo, cafetier de Turin, brevette le 16 mai 1884 (n° 33/256) un appareil à vapeur pour café « instantané ». Il produit en volume, pas à la tasse, et n'a pas de suite commerciale.

      Le pas décisif revient à Luigi Bezzera, mécanicien milanais. Il dépose le 19 décembre 1901 la demande d'un système qui sert une tasse à la fois, avec des groupes et des porte-filtres. Le brevet n° 153/94 lui est accordé le 5 juin 1902. Servir une tasse à la fois change le commerce autant que la technique, puisque chaque client reçoit un café fait pour lui, à l'instant.

      • Desiderio Pavoni achète les droits en 1903 et fonde La Pavoni. Il ajoute une soupape de décharge et une lance vapeur
      • puis obtient en 1907 un brevet italien d'amélioration du « système Bezzera ». La Tipo Gigante paraît à l'Exposition de Milan en 1906. Victoria Arduino et La Cimbali naissent dans la décennie
      • 1927La Marzocco
      • 1939où Giuseppe Bambi brevette la chaudière horizontale

      Toutes ces machines à chaudière partagent la même limite. C'est la vapeur qui pousse l'eau, à 1,5-2 bars seulement, et l'eau arrive donc trop chaude sur la mouture. La tasse est vite faite, mais brûlée, et sans crème.

      Wikipedia, Espresso machine (7 sept. 2026) ; Perfect Daily Grind, A history of the espresso machine (juin 2024) ; Ukers 1922, chronologie 1907

      Achille Gaggia sépare la pression de la température, et c'est à ce moment que l'espresso devient ce qu'on connaît. Son brevet de 1938 porte sur un piston. Sa machine à levier de 1948, développée après 1945, comprime un ressort que le barista arme en tirant le levier.

      Le ressort pousse alors l'eau à 8 à 10 bars, sur une eau restée sous l'ébullition. La pression ne vient plus de la chaleur, donc on peut monter l'une sans monter l'autre. De là vient l'expression « tirer un shot », qui décrit littéralement le geste. De là vient aussi une mousse inconnue jusque-là, la crème, que Gaggia dut vendre comme une qualité.

      En 1961, la Faema E61 remplace le bras par une mécanique, le E venant de l'éclipse solaire visible en Italie cette année-là. Une pompe électrique volumétrique tient 9 bars constants, sans qu'il faille tirer quoi que ce soit. Un échangeur de chaleur prélève l'eau d'infusion dans un serpentin qui traverse la chaudière vapeur, de sorte qu'un seul foyer alimente les deux usages. Son groupe thermosiphon, toujours copié, devient le standard des bars.

      Illy et Viani ont codifié la définition italienne de l'espresso.

      • Dose6,5 ± 1,5 g de mouture par tasse.
      • Eau90 ± 5 °C.
      • Pression9 ± 2 bars.
      • Temps30 ± 5 secondes.
      • Volume25 à 30 mL.

      La norme de bar moderne a doublé la dose : 18 à 20 g pour 36 à 40 g de boisson, un ratio de 1:2 en 25 à 30 s. Un dernier chiffre remet les choses en place. Une tasse d'espresso est faite de plus de neuf dixièmes d'eau, ce qui fait de l'eau la variable la plus négligée du comptoir.

      Wikipedia, Espresso machine ; Perfect Daily Grind 2024 ; Coffeeness, History of the Espresso Machine ; Illy et Viani, Espresso Coffee: The Science of Quality, 2e éd. (2005) ; LC ch. 00a pour la proportion d'eau

      216L'espresso aujourd'hui : machines, geste, profilage

      • Les machines se classent par leur façon de chauffer et de pousser. Une chaudière unique (single boiler) sert l'infusion ou la vapeur, pas les deux en même temps
      • l'échangeur (HX, E61) infuse avec l'eau d'un serpentin plongé dans la chaudière vapeur et demande une purge de 4 à 6 secondes pour évacuer l'eau surchauffée
      • la double chaudière (La Marzocco GS, 1970) sépare les deux circuits et donne la température la plus stable
      • le thermobloc ou thermocoil chauffe l'eau à la demande dans un bloc d'aluminium, sans réserve, ce qui équipe la plupart des machines domestiques et la Decent. Les pompes vibrantes (solénoïde-piston) des machines de comptoir domestique délivrent 9 bars par à-coups
      • les pompes rotatives à palettes des machines de bar tiennent une pression continue et alimentent plusieurs groupes. Les régulateurs PID, adoptés à partir de la fin des années 1980, tiennent la consigne au degré près.
      Wikipedia, Espresso machine (types de chaudières, pompes) ; Perfect Daily Grind 2024 (PID)

      Le profilage a rendu la pression variable, c'est-à-dire qu'elle ne vaut plus 9 bars du début à la fin de l'extraction mais suit une courbe choisie.

      Slayer (Seattle, 2007, commercialisée après deux ans de développement) contrôle le débit par une vanne à pointeau, avec trois étages et une pré-infusion longue. La Strada EP de La Marzocco (2009) est la première à pression variable, par pompes à engrenages et palette électronique. La DE1 de Decent, lancée début 2017, est la première domestique à piloter température, pression et débit par phases depuis une tablette, courbes affichées en temps réel.

      Le sens de tout cela est physique. Le lit se tasse sous 9 bars et sa perméabilité chute, effet réversible ; les fines comblent les vides. Une montée douce de pression mouille le lit avant de le comprimer, ce qui limite les chenaux, exactement comme la pré-infusion en filtre.

      Cameron, Hendon et leurs coauteurs (Matter, 22 janvier 2020) ont modélisé l'extraction en espresso. Ils montrent qu'une mouture très fine crée des zones bouchées, donc une extraction inégale. Leur recommandation est contre-intuitive et a été testée en café : moins de café, mouture plus grosse, temps ramené de 25-35 s à 10-15 s. La tasse y gagne en régularité, et il se gaspille moins de café.

      Gagné rappelle de son côté que l'espresso classique s'appuie sur les fines pour freiner l'eau et faire le corps. Moins de fines donne une tasse plus nette et moins de mâche. Il faut alors compenser la résistance perdue : moudre plus fin, baisser la pression ou restreindre le débit.

      Prima Coffee, Slayer ; La Marzocco, Strada EP ; Espresso Outlet, History of the Decent Espresso Machine ; Cameron et al., Systematically Improving Espresso, Matter 2020 (ScienceDaily, 22 janv. 2020) ; Gagné 2021, p. 57

      Le geste au comptoir est une série de précautions, chacune dirigée contre un défaut connu. La dose est pesée à 0,1 g près. La mouture, elle, est réglée dans la journée. Deux raisons à cela. Les grains deviennent plus ductiles quand le local se réchauffe, c'est-à-dire qu'ils cèdent en se déformant au lieu de se briser net. Et les cafés resserrent la mouture au fil du service.

      La mouture est ensuite distribuée à l'aide d'aiguilles fines, méthode dite WDT, pour casser les amas qui feraient passer l'eau de travers. Tassage plat, pré-infusion, puis arrêt au poids de boisson plutôt qu'au temps.

      Deux familles ont sorti l'espresso du bar, par deux chemins opposés.

      • La première automatise le barista. Saeco
      • fondée en 1981 à Gaggio Montano
      • lance en 1985 la Superautomatica, première machine domestique qui moud, dose, tasse
      • 1996infuse et éjecte la galette de marc. Suivent le cappuccinatore
      • 1999le rachat de Gaggia
      • 2009la vente à Philips
      • La seconde supprime le réglage en enfermant la dose. Éric Favre, ingénieur de Nestlé
      • brevette le système Nespresso en 1976, dix ans avant qu'Helmut Maucher n'autorise le lancement. Le produit est testé au Japon, puis vendu en Suisse, en France
      • en Italie et au Japon en 1986, d'abord aux bureaux et aux hôtels. Keurig
      • 1992fondée
      • lance en 1998 son B2000 et ses K-Cup pour les bureaux
      • puis les machines domestiques en 2004. Vertuo arrive en 2014. Les brevets Nespresso tombent à partir de 2012, et le système cesse d'appartenir à un seul fabricant.

      Le succès se compte, et son revers aussi. Le marché mondial des dosettes et capsules atteint 29,6 milliards de dollars en 2024. Chaque capsule laisse 1 g d'aluminium derrière elle, et 24,6 % seulement sont recyclées.

      Gagné 2021, p. 63 (Cameron 2016) ; Wikipedia, Saeco ; Wikipedia, Nespresso ; House of Switzerland, Éric Favre ; Wikipedia, Keurig ; IMARC, Coffee Pods and Capsules Market (2024)

      217La mouture : moulins, fines, rétention

      Avant de préparer le café, il faut le réduire en poudre, et l'histoire de cet outil-là court sur des siècles sans jamais vraiment se décider.

      Le premier moulin est un mortier de pierre. Viennent ensuite les meules de pierre superposées, puis le moulin conique des Grecs et des Romains, dont Ukers remarque que le principe est exactement « celui du moulin métallique le plus moderne ». Deux mille ans plus tard, on moud toujours de la même façon.

      Ensuite, la liste des variantes dit surtout où l'on buvait du café. Elle se lit comme une carte : un moulin apparaît là où la boisson a pris, et il prend la forme que l'usage local réclame.

      Le moulin de poche turc est un cylindre, assez petit pour être emporté sur soi. Le moulin de Damas de 1665 est le plus anciennement daté de la liste.

      En France, les moulins muraux sont si communs en 1720 qu'on les trouve chez tous les ferblantiers, ces artisans qui travaillaient la tôle et fournissaient les ustensiles ordinaires du ménage. Autrement dit, le moulin à café n'est déjà plus un objet rare : c'est de la quincaillerie courante, qu'on achète au coin de la rue.

      Et en 1765, Mme de Pompadour a le sien en or. Un moulin d'or ne moud pas mieux qu'un autre. Il dit seulement que l'objet était monté jusqu'à la cour.

      Puis l'industrie s'en mêle :

      • 1798le brevet américain de Bruff
      • 1818le moulin mural de Wilson
      • le moulin à poivre de Peugeot à mécanisme d'acier cémenté en 1842, transposé au café
      • 1848le premier brevet anglais de Herbert
      • et enfin les moulins électriques à engrenages de 1900-1905, vendus à crédit aux détaillants.

      Et pendant tout ce temps, un détail amusant : les connaisseurs ont tenu le pilon pour supérieur à tous ces moulins. Ils n'avaient pas complètement tort, un pilon écrasant sans chauffer.

      Restait à s'entendre sur la finesse. En 1915, l'association des torréfacteurs américains définissait ses granulations par comparaison avec des choses que tout le monde avait dans sa cuisine : poudre comme la farine, pulvérisée comme la semoule de maïs, fine comme le sucre cristallisé, moyenne comme le gros sucre. C'était approximatif, mais compréhensible par n'importe qui, ce qu'aucune norme n'a jamais réussi depuis.

      Et déjà l'intuition des mélanges de granulométrie, c'est-à-dire de la répartition des tailles de particules à l'intérieur d'une même mouture. King brevetait en 1917 un mélange de 90 % de très fin et de 10 % de grossier, « pour retenir l'arôme ».

      Ce qui compte ici n'est pas la recette, c'est ce qu'elle suppose. Une mouture n'est pas une taille unique : c'est un assortiment de tailles, et on peut vouloir le composer plutôt que le subir. L'idée est en avance d'un siècle sur les courbes que l'on trace aujourd'hui.

      Pourquoi 90 et 10 plutôt que d'autres proportions, et pourquoi l'arôme serait mieux retenu ainsi ? La formule ne le dit pas.

      Ukers 1922, ch. XXXIV et ch. XXXVI, chronologie (1665, 1765, 1798, 1818, 1848, 1900-1905) ; Wikipedia, Burr mill (Dearmann 1799, Wilson 1818, Peugeot 1842)

      Un moulin se juge à sa distribution granulométrique : un pic (taille cible, par exemple 300-400 microns pour un espresso sur un Weber EG-1, mesuré par diffraction laser), une bosse de fines faites de cellules brisées, parfois des blocs (boulders). Les fines viennent de l'écrasement, pas de la coupe ; chaque coupe en produit un peu, d'où un compromis entre nombre de coupes et fines admises.

      Les meules coniques (fixe extérieure, mobile intérieure, gravité) sont moins chères, demandent peu de force, tournent lentement et débitent 1 à 5 g/s : elles conviennent aux moulins manuels. Les meules plates (deux disques, alimentation centrale, force centrifuge) demandent 500 à 1 800 tr/min et débitent de 1 à 80 g/s, mais il faut de grands disques et des moteurs forts pour un long trajet de coupe ; leurs trois zones (écrasement, coupe, finition) fabriquent la distribution.

      Les lames ne coupent pas, elles brisent : distribution large, fines et blocs, taille dépendant du temps de marche. Les meules « fantômes » à picots, pour le très gros, écrasent plus. Gagné juge la question conique contre plate non tranchée faute d'études systématiques ; l'alignement des meules, souvent défectueux même sur des moulins chers, élargit la distribution et empêche de moudre très fin.

      Gagné 2021, p. 45-58 (von Blittersdorff et Klatt 2017 ; Butterworth 2016 ; Rhinehart 2016)
      • Quatre effets pratiques. Les grains froids sont plus cassants et donnent plus de fines
      • Uman et al. (2016) en ont déduit que moudre froid convenait à l'espresso, Gagné n'y voit pas d'avantage en filtre mais moud des grains congelés sans perte de rendement
      • les chauffer au micro-ondes n'a rien donné. Les meules s'usent : à réglage égal, le rendement baisse lentement, signe qu'il faut les affûter ou les changer. La rétention (fissures, trémie, vis) mélange du vieux café au neuf
      • les moulins à dose unique aux meules montées sur aimants et sans trémie visent zéro rétention, et peser l'entrée et la sortie ne la mesure pas, car des grains retenus s'échangent contre des frais. Enfin le tamisage (Kruve, lancé en 2015, jeux de tamis empilés), la diffraction laser des laboratoires et l'analyse d'images scannées (application de Gagné) mesurent la distribution
      • retirer les fines change le débit plus que le goût.
      Gagné 2021, p. 61-68, 199-205 (Uman et al. 2016 ; Klatt 2015 ; Rao 2015 ; Hoffmann 2019) ; Kruve, About us

      218Le lait

      La lance vapeur entre dans le bar avec Pavoni, vers 1905. Son principe est double, et on l'oublie souvent : elle injecte de la vapeur, qui chauffe le lait, et elle y incorpore de l'air, qui le fait mousser. Chauffer et monter en même temps.

      Le lait se travaille entre 60 et 65 °C, et cette fenêtre n'est pas une coquetterie de barista. Au-delà, les protéines de lactosérum se dénaturent, la mousse s'effondre, et le sucre du lait perd sa douceur perçue. Trop chaud, c'est littéralement moins sucré.

      Une étude publiée en 2022 dans l'International Dairy Journal ajoute une précision utile : à 60-65 °C, elle ne trouve pas d'altération nutritionnelle notable du lait vaporisé. La fenêtre est bonne pour le goût sans être mauvaise pour le reste.

      Quand les bulles deviennent trop petites pour que l'œil les distingue, on parle de micromousse. Elle se verse, donc elle se dessine, et c'est ainsi que naît le latte art.

      La scène se passe à Seattle, à la fin des années 1980, chez David Schomer, à l'Espresso Vivace. Un gérant élevé en Italie du Nord lui décrit une figure qu'il avait vue là-bas, la rosetta. Schomer ne travaille pas d'après un modèle : il la reconstitue d'après ce récit.

      Le détail vaut d'être gardé. La rosetta qui s'est diffusée depuis Seattle vient d'une description, pas d'une image sous les yeux : c'est une reconstitution, pas une copie.

      Et Schomer n'est pas seul à chercher. L'abeille de Sarah Hunting en 1988 et le cœur de Lisa Persons en 1989 la précèdent de peu. La rosetta n'ouvre donc pas la série : trois figures apparaissent en quelques années, chez des gens différents.

      Perfect Daily Grind, A history of the espresso machine (lance vapeur) ; Perfect Daily Grind, Understanding the history of latte art (janv. 2022) ; International Dairy Journal, Effect of steam frothing on milk microfoam (2022) ; Wikipedia, David Schomer

      219Le café froid et le nitro

      Le goutte-à-goutte à froid dit « de Kyoto » ou « café hollandais » fait tomber l'eau goutte à goutte sur la mouture pendant des heures. L'appareil est traditionnel au Japon. La lenteur n'y est pas une pose : sans chaleur pour presser les choses, l'extraction se traîne, et il faut ce temps-là pour tirer quelque chose du grain.

      Le cold brew commercial, lui, est américain. Todd Simpson, ingénieur chimiste de Cornell, goûte un concentré froid en Amérique latine en 1964, puis brevette le système Toddy : immersion d'une mouture grossière pendant 12 à 24 heures, filtration sur feutre, concentré dilué ensuite à 1:1 ou 2:1.

      Le concentré se conserve jusqu'à huit semaines. C'est ce détail qui rend la méthode exploitable en boutique : on prépare à l'avance et en volume, au lieu de faire la tasse à la demande.

      Deux mesures cadrent ce que le froid change. Rao et Fuller (Scientific Reports, 2018) trouvent une acidité titrable plus faible à froid pour un pH voisin. L'acidité titrable compte la quantité totale d'acides présents, que l'on mesure en neutralisant l'échantillon ; le pH, lui, ne dit que leur activité au moment de la lecture. Les deux peuvent donc diverger, et c'est le cas ici.

      Fuller et Rao (2017) mesurent de leur côté plus de caféine après 24 heures à froid qu'après 6 minutes à 98 °C, à volume égal. Le froid n'extrait donc pas moins : il extrait autrement, et beaucoup plus longtemps.

      La physique est celle de l'immersion, ralentie par le froid. À basse température tout diffuse plus lentement, et sur une durée donnée ce sont les composés qui diffusent vite qui arrivent en quantité. Les autres restent en partie dans le grain. D'où la tasse que l'on connaît : ronde, peu acide, peu aromatique.

      Le nitro est un cold brew saturé d'azote et tiré au bec comme une stout, ce qui lui donne une mousse serrée de bière brune. Il apparaît vers 2013, et trois maisons s'en disputent la paternité : Cuvee à Austin, Stumptown à Portland et The Queens Kickshaw à New York. Starbucks le déploie dans 500 boutiques à l'été 2016, et le fait ainsi passer du comptoir de quartier au réseau.

      Combien pèse ce marché ? Le cold brew valait 3,87 milliards de dollars en 2025 selon Fortune Business Insights, 3,43 selon Market Research Future. Deux cabinets, le même objet, un écart de plusieurs centaines de millions : la prudence s'impose sur ces chiffres. Le prêt-à-boire fait plus de 60 % des ventes, et l'Amérique du Nord 35,8 %.

      Toddy (historique 1964, via revendeurs) ; Wikipedia, Cold brew coffee et Coffee preparation (7 sept. 2026) ; Fortune Business Insights, Cold Brew Coffee Market (2025) ; Market Research Future (2025)

      220Mesurer : balance, réfractomètre, thermomètre, tamis

      Le barista de 2026 pèse tout. La balance à 0,1 g avec chronomètre et affichage du débit (Acaia Pearl S) fixe dose, ratio, rythme des versements et poids final de boisson ; Gagné fait piloter deux balances en parallèle par une application pour enregistrer débit versé et débit égoutté. Le réfractomètre mesure l'indice de réfraction de la boisson et le convertit en concentration ; rendement = concentration × poids de boisson ÷ dose sèche, formule simple à utiliser pour communiquer, tandis que des formules plus précises intègrent l'eau retenue dans le marc.

      Ses pièges : prisme à la température de l'échantillon, mise à zéro à l'eau distillée juste avant, nettoyage à l'alcool, évaporation du prélèvement qui fausse la lecture ; et surtout, un même rendement moyen ne dit rien de l'uniformité. Le thermomètre a moins de valeur que la bouilloire à consigne : ce qui compte est la température de la boue, plus basse que celle de l'eau versée, différente selon que le cône est en plastique, en céramique ou en inox. La granulométrie se mesure au tamis, au laser ou à l'image scannée à 400 dpi (limite 0,1 mm).

      Gagné 2021, p. 13-17, 46-47, 173-176, 185-190, 199-205

      221Aujourd'hui

      • Trois faits récents résument l'état des lieux. Le référentiel de l'extraction a changé de main : le diagramme de Lockhart (1957) est remplacé depuis décembre 2024 par les diagrammes de Davis, qui admettent plusieurs « bons cafés », la SCA continue pourtant de certifier les cafetières domestiques sur la fenêtre 18-22 % et 92-96 °C
      • avec quinze modèles certifiés entre 2023 et 2026. Le matériel de filtre est arrivé à maturité : le V60 n'avait pas changé depuis 2004 et Hario en sort en mai 2026 une version NEO à nervures doubles et résine Tritan
      • tandis que les cafetières « connectées » (Fellow Aiden, certifiée en 2024) reproduisent les recettes de bloom et de versements pulsés que Gagné décrivait en 2021. En espresso
      • la science a rattrapé le comptoir : le modèle de 2020 (moins de café, plus gros, plus court) et les machines à profil (Decent 2017, Strada, Slayer) ont fait des « turbo shots » à 6 bars et 15 secondes un objet de discussion normal
      • alors que le marché de masse va aux capsules (29,6 milliards de dollars en 2024, recyclage à 24,6 %) et au prêt-à-boire froid (plus de 60 % d'un marché de 3,4 à 3,9 milliards en 2025). Voir aussi la torréfaction, l'eau et la tasse.
      Fresh Cup 2025 ; sca.coffee/certified-home-brewer (7 sept. 2026) ; Yanko Design, 12 mai 2026 ; ScienceDaily, 22 janv. 2020 ; IMARC 2024 ; Fortune Business Insights 2025 ; Wikipedia, Nespresso

      222Planches d’archives

      RecépagePrincipePourContre
      Par phasesle verger en parts, 1 à 4 anscoûts et revenu étalésverger hétérogène pendant la transition
      Totaltout d'un coupverger uniforme, gros flux à la repriseune année sans café, dépense concentrée
      Échelonnéquelques pieds au hasard par saisoncoûts étalésrejets étiolés par les voisins, fumure impossible à planifier
      Respirateur unique (technique)toutes les tiges sauf une, coupée à 1-2 ansrejets de qualité, souche protégée : recommandéexige de revenir couper le respirateur
      UCDA 2019, § 4.2, p. 42-45, tableaux 12-13

      Gravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.

      Premiers filtres français : la machine à papier de Casseneuve, 1824
      Premiers filtres français : la machine à papier de Casseneuve, 1824
      L'appareil de Napier, 1841
      L'appareil de Napier, 1841
      Machines italiennes à café rapide, 1903-1904
      Machines italiennes à café rapide, 1903-1904
      Le brevet Greene et Burns, 1917
      Le brevet Greene et Burns, 1917
      Le service à tasse unique, ouvert et fermé
      Le service à tasse unique, ouvert et fermé
      Cafetière viennoise, 1830, Metropolitan Museum
      Cafetière viennoise, 1830, Metropolitan Museum
      Cafetières des orfèvres américains, dont Paul Revere
      Cafetières des orfèvres américains, dont Paul Revere
      Mortiers de bronze et de laiton du XVIIe siècle
      Mortiers de bronze et de laiton du XVIIe siècle
      Cafetières d'étain belges, russes et françaises
      Cafetières d'étain belges, russes et françaises
      Grandes fontaines à café, machine Duparquet et Still
      Grandes fontaines à café, machine Duparquet et Still
      Cafetières d'argent du XVIIIe siècle
      Cafetières d'argent du XVIIIe siècle
      Cafetières et appareils, planche du chapitre sur l'évolution des ustensiles
      Cafetières et appareils, planche du chapitre sur l'évolution des ustensiles
      Les appareils à café employés aux États-Unis
      Les appareils à café employés aux États-Unis
      Le brevet de A. A. Warner pour Landers, Frary et Clark, 1905
      Le brevet de A. A. Warner pour Landers, Frary et Clark, 1905
      Premiers brevets américains de cafetières, 1789-1921
      Premiers brevets américains de cafetières, 1789-1921
      Appareils anciens, européens et américains
      Appareils anciens, européens et américains
      Le percolateur du comte Rumford
      Le percolateur du comte Rumford
      MéthodePrincipeMoutureRatioEauTempsPressionEn tasse
      Cezveimmersion à chaud, sans filtre75-125 µm~1:10chauffe lente2-3 montéesatm.corps épais, marc, cafestol
      Pistonimmersion, tamis métalgrossière1:16 (30 g/500 mL)93-96 °C4 minatm.corps, dépôt, huiles
      Cuppingimmersion normaliséegros filtre1:18 (8,25 g/150 mL)93 °C4 minatm.comparaison
      AeroPressimmersion puis pistonmoyenne-finevariable80-95 °C1-2 minmanuellenette, calcul en percolation
      V60 / cônepercolation gravité, papiermoyenne1:16-1:1788-99 °C2,5-4 min0,008 barnette, bypass possible
      Kalita / fond platpercolation gravitémoyenne1:16-1:17idem3-4 mingravitérendement un peu plus haut
      Chemexpercolation, papier épaismoyenne-grosse1:16-1:17idem4-5 mingravitétrès nette, lente
      Cafetière électriquepercolation gravitémoyenne55 g/L92-96 °C4-8 mingraviténorme Golden Cup
      Siphonvapeur puis videmoyenne1:15-1:17< 100 °C1-2 minvapeurchaude, tissu ou papier
      Mokavapeur sur litfine~1:10~100 °C1-2 min1-2 bar3-4 % TDS
      Espressopompe sur lit tassétrès fine1:2 (18 g / 36 g)90-96 °C25-30 s9 bar7-12 % TDS, crème
      Cold brewimmersion à froidgrossière1:8 concentréambiante12-24 hatm.peu acide, conservable
      Gagné 2021 ; SCA 310-2021 ; Illy et Viani 2005 ; Wikipedia, French press, Moka pot, Turkish coffee ; document de formation professionnelle, guide de dégustation ; usages courants pour l'AeroPress et le cold brew, sans norme
      FiltrePoresHuilesFinesDébitEntretienInconvénient
      Papier blanchipic 45-50 µmabsorbées en partieretenues selon épaisseurlentjetable, rincergoût de papier si non rincé
      Papier naturelplus uniformesidemidemlentrinçage long (5 ppm relargués)carton
      Chemexpapier 20-30 % plus épaismieux retenuesmieux retenuestrès lentjetablecolmatage, surface faible
      Métalénormespassentpassentrapidelavabletrouble, dépôt, cafestol
      Tissumoyensabsorbées puis rancespassent en partierapidelavage, congélation, ébullitionrance, moisissures
      Gagné 2021, p. 105-125 ; Chemex, About ; Wikipedia, Cafestol
      MoulinMécanismeVitesseDébitAvantagesInconvénients
      Meules coniquescône dans cône, gravitélente1-5 g/speu de force, bon marché, manuelsdébit faible
      Meules platesdisques, force centrifuge500-1 800 tr/min1-80 g/sgrand débit, 3 zones de coupemoteur fort, alignement critique
      Fantômes (picots)écrasementvariablegrospic uniforme (anecdotique)beaucoup de fines, pas de fin
      Lameshélice qui briserapidefaibleprixfines et blocs, non répétable
      Dose uniquesans trémie, meules sur aimantsidemidemrétention minimaleprix, un lot à la fois
      Gagné 2021, p. 55-58, 67-68 (von Blittersdorff et Klatt 2017)
      Machine espressoDatePressionChauffeAvantagesInconvénients
      Vapeur (Bezzera, Pavoni)1901-19051,5-2 barchaudièrerapide, une tasse à la foiseau trop chaude, pas de crème
      Levier à ressort (Gaggia)19488-10 barchaudièrecrème, profil naturel décroissanteffort, débit lié au bras
      Pompe + échangeur (E61)19619 barserpentin dans chaudière vapeur9 bar constants, thermosiphonpurge 4-6 s avant chaque tasse
      Double chaudière1970 (LM GS)9 bardeux circuitstempérature stable, PIDcoût
      Thermobloc / thermocoildomestique9 bar, pompe vibranteà la demandechauffe rapide, compactstabilité, pulsations
      Profilage (Strada EP, Decent)2009, 20170-12 bar variablespompes à engrenages / thermoblocpré-infusion, courbes, donnéesprix, complexité
      Super-automatique (Saeco)19859-15 barthermoblocmoud, tasse, infuse seulmouture et tassage non réglés finement
      Capsule (Nespresso, Keurig)1986, 1998jusqu'à 19 barthermoblocconstance, propretéprix au gramme, aluminium (1 g/capsule, 24,6 % recyclé)
      Wikipedia, Espresso machine, Saeco, Nespresso, Keurig ; Perfect Daily Grind 2024 ; La Marzocco, Strada EP ; Espresso Outlet, Decent
      OutilCe qu'il mesurePrécision / plageUsage
      Balance (Acaia Pearl S)dose, boisson, débit0,1 g, chronomètreratio, rythme, arrêt au poids
      Bouilloire col de cygnetempérature et débit versé1-18 g/s (Stagg EKG 0,6 L), 2-35 g/s (Brewista)agitation contrôlée par la hauteur
      Réfractomètreindice de réfraction, TDSfiltre 1,15-1,5 %, espresso 7-12 %rendement = TDS × boisson ÷ dose
      Thermomètre / sondetempérature de la bouetoujours < bouilloirecomparer cônes, matériaux
      Tamis (Kruve, 2015)fractions granulométriquesjeux de tamis empilésfines et blocs
      Diffraction laserdistribution complètelaboratoireréférence
      Image scannée (Gagné)distribution400 dpi, limite 0,1 mmgratuit, dépend de l'éclairage
      Gagné 2021, p. 3, 13-17, 128-133, 185-205 ; Kruve, About us
      Planche XVI

      Les manières

      Comment le monde boit son café : les gestes, les mots pour commander, le mobilier, les prix, les heures. William Ukers a dressé en 1922 l'inventaire des usages pays par pays en recopiant les voyageurs européens qui l'avaient précédé ; ses chapitres XXXII et XXXIII donnent le café des écrivains, des peintres et des orfèvres, ses chapitres IV à XIV l'histoire des maisons de café de Venise, Vienne, Paris, Londres, Amsterdam et Berlin. Cette planche les suit du foyer arabe au comptoir brésilien, dit comment une manière de boire se fabrique, et termine sur ce qui a changé depuis.

      223La cérémonie arabe : la pièce du café et ses gestes

      La maison arabe des voyageurs du XIXe siècle est bâtie autour du kahwah, c'est-à-dire la salle du café. La boisson donne son nom à la pièce principale, ce qui dit assez la place qu'elle y tient.

      Les proportions sont celles d'une halle : une vingtaine de pieds de haut, une cinquantaine de long. Le sol est de sable fin. Tapis et coussins courent le long des murs, parce qu'on y reçoit assis, et non à table.

      Un mur est bâti en travers de la direction de la Kaaba, le sanctuaire vers lequel on se tourne pour prier. Il donne l'orientation, et l'on prie donc sans quitter la salle. Les femmes n'y entrent qu'en l'absence d'étrangers, puisque c'est la pièce où l'on reçoit.

      Le foyer occupe l'angle le plus éloigné de la porte. Un bloc de pierre creusé en entonnoir reçoit le charbon sur une grille, qu'un soufflet ranime. Sur son rebord s'aligne une rangée de cafetières de cuivre.

      Palgrave en a compté une douzaine auprès d'un même feu, quand la fabrication en demande trois au plus. Le nombre ne sert donc pas à faire le café, il dit la fréquence des hôtes.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694, citant William Wallace et Palgrave, Narrative of a Year's Journey through Central and Eastern Arabia (1865)

      L'entrée est un protocole : chaque geste a sa place, et s'en écarter se remarque aussitôt. Quatre moments le composent.

      • Le seuilOn dit Bismillah, « au nom de Dieu », avant de franchir la porte.
      • La marcheOn avance en silence jusqu'au milieu de la pièce.
      • Le salutEs-salamu aleykum, « que la paix soit sur vous », lancé en regardant le maître de maison. Lui seul se lève pour répondre, et son mouvement fait lever toute l'assistance.
      • La mainL'hôte pose sa main ouverte dans la paume du maître. Il ne serre pas, il ne secoue pas : l'un et l'autre passeraient pour incivils.
      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Palgrave (1865)

      La préparation dure une demi-heure devant les invités :

      • cinq minutes de soufflet, grains triés sur un plateau d'herbe tressée, grillés dans une louche de fer jusqu'à ce qu'ils craquent et rougissent mais retirés bien avant qu'ils noircissent, « à la façon erronée de la Turquie et de l'Europe »
      • pilés au mortier de pierre jusqu'à un grit rougeâtre grossier et non une poudre
      • portés à une ébullition aussi légère que possible
      • relevés d'une pincée de heyl, la cardamome, ou de safran
      • filtrés sur des fibres d'écorce de palmier. Le sucre serait « une profanation absolument inouïe ».
      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Palgrave (1865)

      Le service porte le sens. Celui qui verse boit d'abord, assurance pratique « qu'il n'y a pas de mort dans le pot » ; les hôtes suivent en partant du foyer d'honneur, le maître est servi le dernier, refuser serait impardonnable. Les finjans, grands comme une coquille d'œuf, ne sont jamais remplis plus qu'à moitié, point de bonne éducation exactement inverse de l'usage européen et résumé par l'adage « remplis la tasse pour ton ennemi ». Second tour dans l'ordre inverse, troisième aux grandes occasions : le tout ne fait pas le quart de ce qu'un Européen avale au petit déjeuner, et Ukers donne une moyenne de vingt-cinq à trente findjans par jour.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Palgrave (1865)

      224Le cercle bédouin, les quatre gorgées, la règle de l'eau

      Chez les nomades de Doughty, le café oriente la tente elle-même. Le cheikh Zeyd en tourne la face au sud, donc en plein soleil, pour décourager les buveurs parasites.

      Le procédé a une limite, et cette limite est une règle : un homme de rang qui entre sous une tente de cheikh doit être servi, même en l'absence du maître. On ne refuse donc pas, on dissuade.

      Le matériel voyage avec le campement. Les cafetières tiennent dans la fatya, le panier du café. Le mortier est de laiton, acheté en ville, ou de bois clouté.

      Le grain y est pilé « avec un cliquetis magnanime », rythmé comme tout travail nomade.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Doughty, Travels in Arabia Deserta (1888)

      La dose est fixe : le fenjeyn kahwah, la tasse de café, « ce n'est que quatre gorgées ». Personne n'en sert plus, personne n'en demande davantage.

      Remplir à ras bord, comme on le fait dans les villes du nord, serait une injure au sens parfaitement clair : « bois cela et va-t'en ». La tasse pleine congédie, la tasse à demi pleine retient.

      La place aussi vaut rang. Plus on est vers le fond de la tente, plus la place est haute. Un pauvre arrivé par-derrière reste debout, et il attend qu'on élargisse le cercle pour lui.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Doughty (1888)

      Une règle traverse tout le Levant : l'eau se boit avant le café, jamais après. Ukers cite la recette du cadi Hodhat, qui la justifie par le fait que l'eau froide diminue la sécheresse du café et le rend moins insomniant, et un voyageur en donne l'épreuve : « Une fois, en Syrie, on m'a reconnu pour un étranger parce que j'avais demandé de l'eau juste après mon café. » Le kisher, décoction des enveloppes grillées de la cerise, se buvait encore, et les Galla mêlaient le grain pulvérisé à des graisses pour en faire une ration de marche.

      Ukers 1922, ch. XXXV, recette attribuée au cadi Hodhat

      225Le café turc : la salle, le prix, l'étiquette

      Le caffinet somptueux des voyageurs romantiques n'existait plus en 1922, et Ukers doute même qu'il ait jamais existé. Son argument tient en une phrase : « il n'y a certainement jamais eu d'architecture de maison de café ». Aucun style ne s'est fixé pour ces salles, et c'est là-dessus qu'il fonde son doute.

      Reste un portrait canonique, celui d'Allom et du révérend Walsh. L'édifice est porté sur des piliers et ouvert en façade. Une estrade couverte de nattes reçoit les clients, assis jambes croisées.

      La salle se partage en deux : les musiciens grecs d'un côté, de l'autre les hommes qui somnolent sous la double influence du café et du tabac.

      La boisson, elle, est décrite ainsi : « en tasses pas plus grandes que des coquetiers, avec le marc, sans crème ni sucre, si noir, épais et amer qu'on l'a comparé à de la suie bouillie ». Le marc reste dans la tasse parce que ce café-là ne se filtre pas.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Walsh et Allom, Constantinople Illustrated

      Le café ordinaire de 1922, décrit par H. G. Dwight, est le club des classes pauvres. Des rues entières n'ont pas d'autre commerce, et les hommes d'une rue, d'un métier, d'une province ou d'une nation s'y retrouvent chez les leurs, car un café turc peut être albanais, arménien, grec, juif ou kurde ; la clientèle est si fixe qu'on comprend pourquoi on les appelait des « écoles du savoir ». Salle plus longue que large, fenêtres du côté de la rue, comptoir au fond avec ses éclats de laiton et son kahvehji ; on ne se tient pas au comptoir, on s'assoit sur les banquettes le long des murs et l'on retire ses chaussures pour replier ses pieds sous soi.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant H. G. Dwight, Constantinople Old and New (1915)

      L'étiquette frappe l'observateur : Dwight a vu un nouveau venu saluer un par un tous les occupants d'une salle bondée, à la porte puis après s'être assis, la main droite au cœur avec le mot Merhabah ou par le temennah, ce triple balayage de la main. La fabrication est chiffrée : grain torréfié à la demande dans un cylindre de fer sur un feu de branches, moulu en poudre au moulin de laiton, monté trois fois en mousse sur un brasero dans un petit pot à long manche ; le lait serait « un sacrilège inouï ». La tasse arrive avec un verre d'eau que le Turc boit d'abord, et il la soulève par la soucoupe. Dix paras, un peu plus d'un cent ; et l'on ne donne pas de pourboire.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Dwight (1915)

      Deux recettes encadrent la pratique. L'ancienne, notée par Fellows, est arabe : chaque tasse se fait dans une louche d'un pouce de large et deux de profondeur, remplie à plus de moitié de café pilé puis d'eau, et son contenu est plus secoué que versé, « bien plus épais que du chocolat ». La recette turque améliorée ajoute le sucre pendant la cuisson : trois morceaux pour deux tasses, deux cuillerées à café de poudre, quatre montées successives en tapotant le fond entre chaque, puis versement alterné dans les deux tasses pour partager la mousse à parts égales.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Fellows, Excursions through Asia Minor

      226Ramadan, Karagöz et le calendrier du café

      Le café est une affaire d'heures. Stamboul, hors du Ramadan, est déserte la nuit, et c'est juste après le crépuscule que les cafés sont à leur meilleur. Pendant tout le mois de Ramadan, les cafés purement turcs ferment le jour et restent ouverts toute la nuit ; c'est ce mois-là seulement qu'on peut voir, dans quelques-uns des plus grands, le Karagöz, le théâtre d'ombres turc.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Dwight (1915)

      Les cafés chrétiens suivent le calendrier de l'Église, comme les cafés turcs suivent celui du Ramadan. Le café n'a pas d'horaire à lui : il prend celui de la religion de ses clients.

      Chaque quartier célèbre son saint patron par un panayiri, c'est-à-dire une fête patronale de trois jours. La rue est pavoisée, les tables sortent sur le trottoir, et la salle déborde donc dehors.

      Un détail scandalise l'observateur : des hommes et des femmes y dansent ensemble, au son de la lanterna, l'orgue de Barbarie propre à Constantinople. Le reste de l'année, le café de Constantinople ne réunit que des hommes.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Dwight (1915)

      227Damas, Le Caire, Alger : l'eau, la fumée et le conteur

      Le texte le plus précis que reproduit Ukers a été écrit en 1836, pour accompagner une planche de Bartlett et Purser. Ukers note qu'il aurait pu l'être en 1922, tant le décor avait peu changé. La référence est la maison de café que Shemsi avait apportée de Damas à Constantinople en 1554.

      Les cafés damascènes sont bâtis sur le fleuve même, le Barada. Un toit léger repose sur des piliers minces. Le plancher de bois est arrosé et surélevé de quelques pouces au-dessus du courant : l'eau coule donc sous les pieds des buveurs.

      Les sièges sont petits, et chacun place le sien où il veut. Rien n'est adossé au mur, contrairement aux banquettes des cafés de Constantinople. Le client compose lui-même sa place. La tasse de moka, elle, arrive dès que l'étranger est assis, sans qu'il ait rien à demander.

      Deux formules tirées de ce texte ont fait fortune. La première : « Le Turc y a son opéra, son théâtre, sa conversazione ». La seconde : « Mahomet a commis une erreur grave en omettant les cafés dans l'autre monde ».

      Ukers 1922, ch. XXXV, commentaire de la planche de Bartlett et Purser (1836)

      Au Caire, Ukers prend pour document le tableau de Gérôme conservé au Metropolitan Museum : deux hommes préparent la boisson près d'un foyer, un derviche danse. La préparation est turco-arabe modifiée, café en poudre bouilli dans un ibrik avec du sucre. Le café accompagne toute transaction commerciale, et les salons de barbier arabes servent café, tabac et confiseries depuis des siècles.

      Ukers 1922, ch. XXXV

      À Alger, Rousseau et Roland de Bussy décrivent l'intérieur type, et il tient en un inventaire court. Une cave étroite et profonde. Deux bancs couverts de nattes. Des tasses ébréchées, des pinces, une boîte de sucre brun, un petit fourneau. Rien d'autre.

      C'est l'illustration la plus nette de ce qui vient d'être dit : la maison de café n'a pas d'architecture, elle a un foyer et de quoi s'asseoir.

      L'Algérie a pourtant donné un mot au vocabulaire du café. Le mazagran, c'est le café froid sucré, allongé d'eau ou de glace. Son nom viendrait du fort de Mazagran, conservé à la France par le traité de la Tafna en 1837.

      La mode a ses adversaires. Jardin la condamne sans détour : « Cette façon de servir le café dans des verres n'a pas de raison d'être. »

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Antoine Rousseau, Th. Roland de Bussy et Jardin

      228Venise : le premier caffè d'Europe et la place comme salon

      En Europe, le café a d'abord été vendu par des marchands de limonade. Le commerce précède donc la boisson : on a ajouté le café à un étal qui servait déjà des boissons fraîches.

      Le vocabulaire l'a retenu plus longtemps que l'usage. À Florence, on ne les appelait pas caffettieri mais limonáji, les limonadiers. Et le café de Procope a commencé comme une limonaderie.

      La chronologie vénitienne, elle, reste incertaine, et Ukers le dit lui-même. Il rapporte 1645 pour la première maison de café d'Italie, mais note qu'une confirmation convaincante manque.

      Ce qui est établi commence plus tard. Une boutique ouvre sous les Procuratie Nuove en 1683. Le Caffè Florian suit, ouvert par Floriano Francesconi en 1720. Le Quadri, ouvert en 1775 par Giorgio Quadri de Corfou, est le premier à servir à Venise du vrai café turc.

      Le détail compte : après près d'un siècle de cafés vénitiens, la boisson qu'on y servait n'était toujours pas le vrai café turc.

      Ukers 1922, ch. IV, p. 25-31, et ch. XXXV

      Les salles sont basses, sans ornement, sans fenêtres, mal éclairées, et la journée y est réglée : le matin les marchands, avocats, médecins et colporteurs, l'après-midi et tard dans la nuit les classes oisives, femmes comprises. Florian était devenu un annuaire vivant : ceux qui quittaient la ville lui laissaient cartes et itinéraires, et quand la goutte l'a immobilisé son ami Canova a fait un modèle de sa jambe pour lui épargner les essayages de bottes.

      Pour un Vénitien de tout rang, le café était le dernier lieu visité en quittant la ville et le premier au retour. En 1775 puis 1776, le Conseil des Dix a chargé les Inquisiteurs d'État d'extirper ces « chancres sociaux » ; les cafés ont survécu.

      Ukers 1922, ch. IV, p. 25-31, citant Hazlitt et Molmenti

      Padoue a produit le café conçu comme monument. Antonio Pedrocchi, marchand de limonade, achète une vieille maison, découvre qu'il n'y a pas de caves, fait creuser, et trouve que la maison est bâtie sur la voûte d'une vieille église qui contient un trésor. Le chantier commence en 1816, le Caffè Pedrocchi ouvre le 9 juin 1831 et n'est achevé qu'en 1842 ; Ukers le tient pour le plus beau café du monde.

      Ukers 1922, ch. IV, p. 25-31, et ch. XXXIII, p. 587-614

      229Vienne : le mélange, le journal et le mot pour commander

      Légende · lors du siège de 1683, Franz Georg Kolschitzky, Polonais ayant vécu chez les Turcs, traverse les lignes ennemies le 13 août en uniforme turc. Il porte les messages entre la garnison et l'armée de secours. Après la déroute du 12 septembre, il réclame dans le butin les sacs de grains verts dont personne ne veut.

      Ukers publie ensuite les archives municipales, et le personnage y est moins net. Kolschitzky réclame. Il se compare aux héros de Rome et de Sparte. Il exige une maison d'au moins mille florins, obtient en 1685 le 30 Haidgasse, la revend dans l'année, et meurt de tuberculose en 1694.

      Ce que montrent les archives, c'est un homme qui réclame sa récompense, pas un homme qui fonde un commerce. Ce qui est établi, ce n'est donc pas lui, c'est l'institution.

      La guilde des kaffee-sieder, les cuiseurs de café, a fait ériger sa statue : le métier a retenu ce nom-là pour origine. Et en 1839, la ville compte quatre-vingts cafés intra-muros et cinquante dans les faubourgs.

      Ukers 1922, ch. IX, p. 49-52, citant M. Bermann, Alt und Neu Wien ; sur la forme de ce type de récit, LC ch. 7

      Le vocabulaire tient en trois mots :

      • mélange, c'est avec du lait
      • brauner, c'est plus sombre
      • schwarzer, c'est sans lait. Le café viennois se sert deux parts de café pour une de lait chaud, couronné de crème fouettée
      • pendant la guerre de 1914-1918 et après, le lait condensé a remplacé la crème et la saccharine le sucre. Dans les restaurants, une urne combine tamis métallique et sac de toile : après six minutes d'infusion, une vis relève le tamis et la pression force le liquide à travers le sac. On accompagne d'un kipfel ou d'un Kugelhupf, « à côté duquel notre génoise est du plomb ».
      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Le café viennois est surtout un abonnement à la presse mondiale. Un voyageur du début du XVIIIe siècle décrit déjà des salles pleines de zeitungs-doctors, « docteurs des journaux », qui jugent les événements les plus lourds et se mêlent jusqu'à la vie de l'empereur. Charles J. Rosebault, dans le New York Times, donne la formule la plus citée : « Le café de Vienne a été imité partout dans le monde, mais le résultat n'a jamais manqué d'être une imitation. »

      Ukers 1922, ch. IX et ch. XXXV, citant Charles J. Rosebault, New York Times

      230Paris : du Procope au boulevard, et le vocabulaire du garçon

      Avant le Procope, il y a des maisons de café à la turque, de bas étage, où les gens de condition ne veulent pas être vus. Le basculement se produit quand des marchands français installent, à la foire Saint-Germain, de vastes salles ornées de tapisseries, de grands miroirs, de tables de marbre et de lustres : boire du café en public devient respectable. Le Café de Procope est daté de 1689 par Ukers, de 1686 par d'autres relevés, 1689 étant l'année où la Comédie-Française s'installe en face.

      Un contemporain l'appelle l'Antre de Procope, « parce qu'il y faisait très sombre même en plein jour, et qu'on y voyait souvent une bande de poètes maigres et blafards ».

      Ukers 1922, ch. XI, p. 91-104 ; sur la date d'ouverture, LC ch. 7

      Le Café de la Régence, nommé vers 1718 en l'honneur du Régent, est l'autre pôle. Chaque grand café parisien finit par avoir sa spécialité, et celle-ci est le jeu d'échecs.

      Diderot y a travaillé à l'Encyclopédie, et il raconte que sa femme lui donnait chaque jour neuf sous pour son café. La somme est quotidienne, donc la dépense entrait dans le budget du ménage.

      Dans Le Neveu de Rameau, il y va vers cinq heures regarder jouer aux échecs. Il tranche : « nulle part au monde on ne joue aux échecs aussi habilement qu'à Paris, et nulle part à Paris comme dans ce café ».

      Le café parisien sert aussi de tribune. Le 12 juillet 1789, c'est en sortant du Café de Foy que Camille Desmoulins monte sur une table.

      Le nombre suit. Trois cents cafés vers 1710, six cents sous Louis XV, plus de trois mille en 1843. Entre ces deux dates, le café cesse d'être une curiosité pour devenir un lieu ordinaire.

      Ukers 1922, ch. XI, p. 91-104, citant Diderot ; document de formation professionnelle, L'Histoire du café, pour la série 300 en 1710, 380 en 1730, 745 en 1789

      Le Paris de 1922 a des règles écrites nulle part. Le café n'y est jamais bouilli, toujours passé ou filtré, mais torréfié « brûlé presque jusqu'à l'état de charbon » et coupé de chicorée, tenue non pour une falsification mais pour un modificateur. Le matin, café au lait pour tout le monde, et l'ouvrier plante debout dans son bol une longueur de pain qu'il fait boire avant d'aspirer le tout.

      Le café ne se boit à aucun autre repas mais se sert en demi-tasse après le déjeuner et le dîner, avec la liqueur. Café gloria, c'est café noir et cognac à parts égales ; mazagran, le café allongé en grand verre. Le garçon apporte les journaux et brosse la table deux fois pour un café crème, trois fois pour un café complet.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Emmet G. Beeson, The Tea and Coffee Trade Journal

      La torréfaction domestique tient encore le trottoir : les petits cylindres de tôle qu'on tourne au-dessus d'une boîte à charbon se vendent jusque dans les grands magasins. L'objet n'est donc pas une curiosité de campagne, c'est un article de rayon.

      Beeson décrit dans le Midi un vieil homme qui faisait le tour du bourg pour torréfier le café des maisons, à quelques sous le kilo. Le modèle est celui du rémouleur : l'artisan passe de porte en porte au lieu de tenir boutique.

      La mouture aussi reste domestique, presque partout. C'est ce qui rend l'épicier si peu coopératif : moudre n'entre pas dans son métier. D'où la formule, « pour faire grogner un épicier français, achetez-lui un kilo de café et demandez-lui de le moudre. »

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Beeson

      231Londres : l'université à un penny, et ce qui l'a remplacée

      La maison de café londonienne du XVIIe siècle avait un tarif et un règlement. Une tasse coûtait un à deux pence, et la demande était telle que les tenanciers faisaient le café dans des pots de huit à dix gallons. Les contemporains parlaient de penny universities : deux pence la tasse, journaux et chandelles compris, et l'usage voulait qu'on pose son penny sur le comptoir en entrant ou en sortant.

      Ukers rattache à ces salles l'origine du pourboire, des boîtes cerclées de laiton y étant suspendues avec l'inscription To Insure Promptness, dont les initiales auraient donné tip. La National Review avance deux mille maisons avant 1715 ; Dufour, écrivant en 1683 d'après des voyageurs, en annonce trois mille, mais c'est une note en marge et non un recensement.

      Ukers 1922, ch. X, p. 53-90, citant la National Review et Dufour (1683) ; sur la valeur de cette note, LC ch. 7

      Un règlement était affiché aux murs, sous le titre The Rules and Orders of the Coffee House. Son premier article pose l'égalité de la salle. Gentilshommes et marchands y sont tous les bienvenus, et ils peuvent s'asseoir ensemble sans que cela fasse affront à personne.

      La suite est très concrète. Chacun prend la place libre la plus proche. Personne n'a à se lever pour un plus grand que lui. Le rang qui gouverne la rue n'achète donc aucun siège ici, et c'est bien cela qu'on paie avec son penny.

      Vient ensuite une police des mœurs, et elle a un tarif. Un juron coûte douze pence d'amende. Qui déclenche une querelle doit une tournée générale à la salle.

      Deux sujets ne se traitent pas avec une langue irrévérencieuse : les choses sacrées et les affaires de l'État. Les cartes, les dés et tout jeu sont bannis, et les paris plafonnés à cinq shillings.

      Le dernier article boucle le système : les amendes doivent être dépensées en boissons de la maison. L'argent du fautif ne va donc pas dans la poche du tenancier, il retourne à la table qu'il a troublée.

      Ukers 1922, ch. X, p. 53-90, The Rules and Orders of the Coffee House, XVIIe siècle

      Le pamphlet Coffee Houses Vindicated, publié en 1675, dit ce que le lieu permettait. Pour un penny ou deux, on y passe deux ou trois heures. On y trouve l'abri d'une maison, la chaleur d'un feu, la compagnie et une pipe.

      Son argument le plus fort tient en trois mots : les affaires s'y concluent à jeun, c'est-à-dire sans avoir bu. De là les formules du texte, qui font du café bien tenu « le sanctuaire de la santé, la pépinière de la tempérance, une académie de civilité ».

      La même année, Charles II tente l'inverse. Sa proclamation pour la suppression des maisons de café est arrêtée le 23 décembre 1675, effective au 10 janvier 1676. Elle est rappelée le 8 janvier, avant même d'avoir pris effet. Onze jours ont suffi.

      Reste le cas d'Edward Lloyd, où la formule courante inverse la causalité. Lloyd n'était pas assureur. Il tenait une maison où circulait l'information sur les mouvements des navires, et l'assurance est venue s'installer dans cette information, pas l'inverse. La Society of Lloyd's ne se constitue qu'en 1774.

      Coffee Houses Vindicated (1675) et proclamation de Charles II du 23 décembre 1675, dans Ukers 1922, ch. X ; sur Lloyd's, LC ch. 7 et document de formation professionnelle, L'Histoire du café

      La fin de l'histoire est une substitution de clientèle. Charles Cooper décrit pour Ukers les maisons d'il y a quarante ou cinquante ans, autour du Strand et des Inns of Court. Les salles y étaient divisées en boxes et les prix modérés.

      C'étaient les dernières maisons où l'on faisait de vraies rôties beurrées, « un art aujourd'hui perdu ». Elles avaient un autre trait commun, décisif pour la suite : elles servaient exclusivement des hommes.

      Ce sont les salons de thé qui les ont tuées, et la raison est sociale. Une femme non accompagnée ne pouvait alors obtenir à Londres guère plus qu'une tasse de thé faible chez un confiseur.

      Tant que l'employée de bureau n'existait pas, cette exclusion ne coûtait rien à personne. Elle a commencé à peser quand des femmes ont travaillé en ville. C'est le salon de thé qui a recueilli cette clientèle neuve, et la maison de café qui l'a perdue.

      Ukers 1922, ch. XXXV, notes de Charles Cooper rédigées pour Ukers

      232Berlin, la Saxe et le Kaffeeklatsch

      L'Allemagne a inventé la fonction sociale de l'après-midi qu'on appelle Kaffeeklatsch, et Ukers en décrit la version populaire du dimanche : la famille marche jusqu'à un jardin de banlieue où le café se vend au pot. Le tenancier fournit café, tasses, cuillers et deux morceaux de sucre par tasse, les clients apportent leur gâteau ; on met un morceau dans la tasse et l'on rapporte l'autre à la maison « pour le canari », c'est-à-dire pour le sucrier de l'office. D'autres jardins affichent « les familles peuvent cuire leur propre café ici », et le client n'achète alors que l'eau chaude.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Le café de ville allemand est une salle de lecture publique. Certains tiennent des centaines de quotidiens à disposition, et un client qui n'a acheté qu'une tasse y garde sa place des heures. La tasse paie donc moins la boisson que le siège et le journal.

      Au carrefour d'Unter den Linden et de la Friedrichstrasse, trois des quatre coins sont occupés par des cafés, et chacun a sa règle du jeu.

      • Le vieux Kranzlersa salle du bas est réservée aux non-fumeurs.
      • Le Café Bauerconnu dans le monde entier.
      • Le Victoriaoù la plupart des dames allument au moins le cigare de leur cavalier.
      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Cet attachement a une histoire de conflit. Frédéric II publie le 13 septembre 1777 un manifeste où il s'indigne de la quantité de café que boivent ses sujets : « mon peuple doit boire de la bière ». En 1781, constatant l'échec, il crée un monopole royal et interdit la torréfaction hors des établissements royaux par une ordonnance du 21 janvier ; les licences vont à la noblesse, au clergé et aux fonctionnaires, et deviennent un insigne social.

      La régie emploie des soldats blessés chargés de suivre à la trace l'odeur du café que l'on grille, avec un quart de l'amende pour salaire : le peuple les appelle les renifleurs de café.

      Ukers 1922, ch. VIII, p. 45-48 ; manifeste du 13 septembre 1777 ; Déclaration du Roi concernant la vente du café brûlé, 21 janvier 1781 ; décret de l'électeur de Cologne, 17 février 1784

      233Amsterdam et Athènes : le verre d'eau et le kaimaki

      Les Provinces-Unies ont adopté la maison de café sans jamais la persécuter, et la première ouvre au Korten Voorhout, à La Haye. Le service hollandais de 1922 est le plus réglé d'Europe : pot individuel, ou demi-tasses sur un plateau d'argent, de nickel ou de laiton, avec un pichet miniature contenant juste ce qu'il faut de crème généralement fouettée, un petit plat portant trois morceaux de sucre, et un verre d'eau élancé.

      Le verre d'eau va toujours avec le café, et Ukers le signale comme « le seul moyen sûr, pour un Américain, d'obtenir à boire ». L'usage veut qu'on aille prendre le café d'après-dîner ailleurs que là où l'on a dîné.

      Ukers 1922, ch. VII, p. 43-44, et ch. XXXV

      La Grèce de 1922 consomme environ deux livres par habitant et par an. Le café s'y emploie presque uniquement en poudre, même au petit déjeuner, selon le procédé turc décrit plus haut.

      Edmond About donne la recette de son domestique Petros, « le premier homme d'Athènes pour le café ». Griller sans brûler. Réduire en poudre impalpable, c'est-à-dire assez fine pour qu'on ne la sente pas sous la dent, puisqu'elle restera dans la tasse.

      Porter ensuite l'eau au premier bouillon. La retirer du feu pour y jeter une cuillerée de café et une cuillerée de sucre pilé par tasse. Remettre sur le feu jusqu'à ce que le contenu semble prêt à déborder. Retirer, remettre, puis verser vite.

      Petros ne fait jamais monter plus de trois fois. Ce sont ces montées successives qui font la mousse, et c'est elle que la recette vise.

      Cette mousse porte un nom, le kaimaki, et Petros la partage équitablement entre les tasses. Le partage n'est pas une politesse accessoire : « une tasse sans kaimaki est déshonorée ».

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Edmond About, La Grèce contemporaine (1854)

      About en tire deux observations. « On est surpris de trouver de la nourriture dans une tasse où l'on attendait une boisson », mais ainsi préparé le café peut se prendre dix fois par jour sans inconvénient quand cinq tasses de café français ne se boiraient pas impunément, « parce que le café des Turcs et des Grecs est un tonique délayé, et le nôtre un tonique concentré ». Il corrige enfin une erreur de mode parisienne : ceux qui boivent leur café sans sucre pour imiter les Orientaux devraient savoir qu'à Athènes, à Smyrne et à Constantinople on le lui a partout apporté sucré.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant About (1854)

      234Le Nord et l'Est : bouilloires de cuivre, citron et cognac flambé

      En Norvège, la méthode par ébullition l'emporte, c'est-à-dire qu'on fait bouillir la mouture dans l'eau au lieu de l'y faire passer. L'ustensile fait alors la manière.

      Le café se jette dans une grande bouilloire de cuivre ouverte. Dans les maisons modestes, cette bouilloire arrive telle quelle à table, posée sur une planche de bois. Dans les maisons aisées, on la transvase dans des cafetières d'argent. La boisson est la même, c'est le récipient qui dit le rang.

      Le pays n'a presque rien qui ressemble à une maison de café. Les seules choses qui en approchent sont les salles de café de Christiania, petites pièces uniques où l'on prend du porridge avec le café. Elles sont surtout fréquentées par les étudiants pauvres, qui s'en servent comme salles d'étude.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      La Russie boit plus de thé que de café. Le peuple le prépare à la turque quand il en trouve. Et ce qu'il trouve est le plus souvent un succédané bon marché, c'est-à-dire un produit grillé qui remplace le café sans en contenir.

      Le café à la russe de l'aristocratie est tout autre chose : un café noir fort, parfumé au citron.

      Une autre recette se fait à table et se termine par une flamme. On place le café dans un grand bol à punch. On le couvre d'une couche de pommes et de poires finement hachées. On verse du cognac sur le tout, et l'on y approche une allumette.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Légende · Gustave III de Suède aurait voulu arbitrer la querelle entre buveurs de thé et buveurs de café. Il aurait gracié deux frères jumeaux condamnés à mort, à une condition. L'un ne boirait plus que du café, l'autre plus que du thé, le reste de leurs jours.

      Toute la chute tient à l'ordre des décès. Le médecin chargé de les suivre est mort le premier, puis le président du tribunal, puis le roi, assassiné en 1792. Les jumeaux sont morts bien plus tard, le buveur de thé à quatre-vingt-trois ans, le buveur de café à quatre-vingt-cinq.

      Le récit circule sans source primaire vérifiable. Sa forme est celle des légendes de découverte du café : une expérience trop bien construite, dont la morale tombe toujours juste.

      Document de formation professionnelle, L'Histoire du café, section anecdotes ; forme du récit analysée dans LC ch. 7

      235Italie, Espagne, Portugal, Belgique

      L'Italie de 1922 n'est pas encore le pays de l'espresso. Ukers y décrit une torréfaction faite en gros, au détail et à la maison, un goût marqué pour le full city roast qu'on appelle aussi torréfaction italienne, un glaçage fréquent et de nombreux ajouts ; pour les restaurants, des machines à filtration rapide. Comme en France, on fait grand cas du café au lait le matin et l'on sert le café noir à la fin du dîner, et les cafés à la française bordent le Corso à Rome, la Galleria Vittorio Emanuele à Milan et les arcades de la place Saint-Marc. La machine à levier, le comptoir debout et le vocabulaire du bar italien sont absents de cet inventaire : ils sont postérieurs.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      En Espagne et au Portugal, le café à la française prospère comme en Italie. Autour de la Puerta del Sol à Madrid, café et chocolat sont les boissons favorites. Le café y est fait par filtration, et Lisbonne a ses terrasses sur trottoir.

      En Belgique aussi, le filtre français domine. La chicorée s'y emploie librement, non comme une fraude mais comme un modificateur, exactement le statut qu'elle a à Paris.

      Ukers rapporte enfin que le plus grand buveur de café parmi les monarques régnants serait le roi des Belges. Son rythme suit la journée entière. Une tasse avant le petit déjeuner, une après. Une au repas de midi, une dans l'après-midi. Une après le dîner, et une encore dans la soirée.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      236Les États-Unis : la prohibition, le coffee room et la tasse gratuite

      Aux colonies, la bière et le cidre ont d'abord cédé au thé, puis le thé au café. La Boston Tea Party a tranché. Le café restait pourtant cantonné aux mêmes moments qu'en Europe : entre les repas, ou après le dîner.

      Le basculement vient plus tard. C'est au début du XIXe siècle que le café s'installe comme boisson du petit déjeuner américain. En 1922, la tasse américaine est devenue un aliment autant qu'une boisson. La même grande tasse revient au repas de midi et à celui du soir, quand l'usage européen réserve au café une petite tasse d'après-repas.

      Reste le chiffre le plus repris. Fred Mason, de l'American Sugar Refining Company, avance quarante milliards de tasses par an, soit environ huit cents millions de livres de sucre.

      Il faut savoir d'où il sort. C'est un argument d'industriel du sucre, publié par un éditeur du commerce du café. Autrement dit, les deux parties avaient intérêt à ce que le nombre soit énorme. On tient là un ordre de grandeur intéressé, pas une statistique.

      Ukers 1922, ch. XXXV, citant Fred Mason, American Sugar Refining Co.

      La prohibition, entrée en vigueur en 1920, est présentée comme le grand fait de consommation du moment : le citoyen moyen boirait cent tasses de plus par an, l'essentiel venant du café pris entre les repas, aux fontaines à soda, à l'hôtel et à la maison, à la place des boissons alcoolisées. Trois institutions en sortent : le coffee room d'hôtel qui remplace le bar, la coutume du café d'après-midi, et le service gratuit dans les usines et les bureaux.

      Depuis 1921, beaucoup de grands hôtels servent gratuitement une demi-tasse dès que le voyageur s'assied, ce que les serveurs appellent petits noirs. Childs sert quarante millions de tasses par an dans quatre-vingt-douze restaurants, soit cinquante-trois tasses à la livre, et Thompson cent soixante mille tasses par jour.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Le protocole des grands hôtels est donné par leurs intendants. Au Waldorf-Astoria, on se sert d'un pot à filtre en porcelaine française, c'est-à-dire d'un pot où l'eau traverse la mouture au lieu d'y séjourner.

      Ce pot est gardé au chaud et ébouillanté au moment de la commande. Il ne refroidit donc pas l'eau au passage.

      La dose est d'une cuillerée à soupe rase de café moulu « à la consistance du sucre semoule ». L'eau est fraîchement bouillie et versée à travers. Pour les tasses d'après-dîner, que l'on veut plus corsées, on ajoute dix pour cent de mouture.

      La maison travaille un mélange d'Old Government Java et de Bogota.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      237La Nouvelle-Orléans, le Brésil, Cuba, le Mexique, l'Australie

      Le café créole de La Nouvelle-Orléans, dit aussi café du marché français, n'est pas une boisson mais un extrait concentré.

      On verse d'abord assez d'eau bouillante pour mouiller la mouture. Puis on ajoute de l'eau bouillante par cuillerée à soupe, à cinq minutes d'intervalle. L'opération est donc longue, et elle ne produit aucune tasse.

      Ce qu'elle produit est un extrait qu'on garde dans une bouteille bouchée. Il servira ensuite à faire un café au lait ou un café noir, selon ce qu'on y ajoute. La cuisine est faite une fois pour toutes, la tasse se monte à la demande.

      Le café y est souvent servi au lit au réveil, comme un premier petit déjeuner.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Au Brésil, tout le monde boit du café à toute heure. Le grain est torréfié presque jusqu'à la carbonisation et moulu fin.

      Trois préparations coexistent ensuite. Il est bouilli à la turque, ou passé au filtre français, ou filtré dans des chaussettes de lin coniques suspendues à des anneaux de fil de fer.

      Le rituel de comptoir, lui, ne varie pas : portes grandes ouvertes, tables rondes à plateau de marbre, petites tasses rangées autour d'un sucrier. Le client tire une tasse vers lui, et un serveur vient aussitôt la remplir. Le geste tient lieu de commande.

      Douze à vingt-quatre tasses par jour sont courantes, et la règle sociale y pousse. Toute visite, au président de la République comme au moindre commerçant, est le signal d'un café.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Au Mexique, trois situations donnent trois méthodes. L'usage populaire pile le grain torréfié dans un sac de toile, que l'on plonge ensuite dans un pot d'eau et de lait bouillants.

      Le vaquero, le gardien de troupeau, fait au plus court : il verse l'eau bouillante sur la poudre au fond de sa tasse et sucre avec un bâton de sucre brun.

      La recette des classes aisées, elle, travaille le grain avant la mouture. On mélange au grain chaud une cuillerée à café de beurre, une de sucre et un peu d'eau-de-vie. On couvre d'un linge, on laisse refroidir une heure, puis on moud et l'on filtre sur un sac de flanelle.

      En Australie, la boisson contient couramment trente à quarante pour cent de chicorée, employée là aussi comme modificateur et non comme une fraude. Dans le bush, l'eau bout dans un billy, la bouilloire du campement, et le café est fait dès que le liquide revient à ébullition.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      238Le café en peinture, en gravure et en caricature

      Pour décrire comment on buvait le café aux XVIIe et XVIIIe siècles, Ukers n'a presque rien d'autre que des images. Il le pose d'emblée : les peintres et les graveurs de ces deux siècles sont sa principale source documentaire sur les premières manières de boire.

      Et il l'assortit aussitôt d'un avertissement, parce que la source est fragile. Un tableau n'est pas un relevé, c'est une composition, souvent satirique. Le peintre arrange la salle pour faire rire ou pour faire joli, et rien n'oblige la scène à avoir eu lieu.

      La plus ancienne image connue d'une maison de café serait la Maison de café hollandaise d'Adriaen Van Ostade, datée de 1650. On ne la connaît d'ailleurs pas directement : elle nous vient par l'eau-forte de J. Beauvarlet conservée à Munich, c'est-à-dire par une gravure faite d'après l'original.

      Hogarth, lui, fournit deux documents que l'on peut dater. Le premier est la planche de Covent Garden, dans les Quatre moments de la journée : l'horloge de St Paul y marque sept heures cinquante-cinq, et la planche est datée de 1738. Un texte d'époque donne rarement l'heure ; le peintre la donne.

      Le second est la scène VI de la Carrière du libertin, au club de White's. Des flammes y sortent des boiseries, allusion à l'incendie de 1733. Là encore, la date est glissée dans le décor plutôt que dans une légende.

      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 587-614

      Ce que le XVIIIe siècle français nous a laissé du café, ce n'est pas un texte, c'est un service de table, peint.

      Le Petit Déjeuner de Boucher, au Louvre, montre une salle à manger de 1744 avec le service à café du temps. Le portrait de Mme de Pompadour par Van Loo montre un serviteur présentant une demi-tasse, versée d'un pot oriental couvert. Ce pot est lui-même une étape : il avait succédé au bouilleur arabo-turc, et la forme dit le moment où l'Europe cesse de copier pour adapter.

      Le siècle suivant fait l'inverse : il retourne à l'Orient, mais par l'imagination. L'orientalisme produit toute une série de cafés turcs, peints par des artistes dont certains n'y étaient jamais allés.

      La Maison de café du Caire de Gérôme est au Metropolitan Museum. Le Café sur une route de Syrie de Marilhat est présenté au Salon de 1844. Le Café turc de Descamps date de 1855, et le Café en Asie Mineure de de Tournemine du Salon de 1859.

      Ces tableaux sont des documents, mais pas sur ce qu'ils montrent. Ils documentent ce que l'Europe voulait voir dans un café oriental, au moment précis où elle industrialisait le sien.

      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 587-614, citant Malcolm C. Salaman, French Color Prints of the XVIIIth Century

      La caricature anglaise a donné les images les plus vivantes des salles, et pour une raison simple : le caricaturiste cherche le détail ridicule, donc le geste, le meuble et le désordre, que le portrait officiel efface.

      Rowlandson a laissé un Chien enragé dans une maison de café et une aquarelle de la Maison de café française de Londres. T. H. Shepherd, lui, a conservé Button's, Tom's et Slaughter's dans des aquarelles de 1841 et 1857, qui sont aujourd'hui, pour ces trois salles, ce qui tient lieu de photographie.

      Charlet a lithographié l'anecdote de 1814. Napoléon trouve dans un presbytère le curé en train de tourner son brûloir à main, ce récipient que l'on fait tourner au-dessus du feu pour torréfier son café chez soi. « Sire, répond le prêtre, je fais comme vous, je brûle le fourrage colonial. »

      Toute la pointe tient dans le verbe. Brûler, à cette date, veut dire torréfier ; il veut aussi dire détruire par le feu. Le curé répond donc qu'il fait comme l'Empereur, à sa mesure, avec une poignée de grains.

      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 587-614

      239Le café en musique et en littérature

      Stratégie de sélectionDepuisPourContre
      Massale et descendancesJava 1907simple, peu coûteuseségrégation, gain instable
      Clonale (bouture)Java 1920-40 ; Incaper 1993 ; KR 2009copie exacte, rendement doubléclones à mélanger, base étroite, pépinières
      Récurrente réciproque guinéen × congolaisCNRA, années 1980-90hétérosis +16 à +140 %cycles longs
      Variétés-graines de clonesTRS1 (Vietnam), Conquista 2019accessibles aux petits planteursmoins régulières que le clone
      Génomiqueessais 2025raccourcir des cycles de 20 anscoût, pas encore de variété issue
      Kawuki et al. 2026 ; UCDA 2019 ; Tree Genetics & Genomes 2025 (titre)

      La pièce maîtresse est la Cantate du café de Bach, numéro 211 des cantates profanes, publiée à Leipzig en 1732 sous le titre Schweigt stille, plaudert nicht, « taisez-vous, ne bavardez pas », sur un texte de Picander. Schlendrian, dont le nom veut dire à peu près Traîne-savate, tente de détourner sa fille Lieschen du café en lui interdisant les noces, la promenade et les rubans d'or ; elle cède sur tout et sur rien.

      Son air est resté : « Ah, que le café a bon goût, plus délicieux que mille baisers, plus doux que le vin de muscat ». Le père ne gagne qu'en la menaçant de la priver de mari, et la fille fait alors savoir qu'aucun prétendant ne sera reçu s'il ne fait porter au contrat qu'elle pourra faire du café quand elle voudra. Ukers y voit une protestation contre la campagne menée alors en Allemagne pour interdire le café aux femmes au motif qu'il rendait stérile.

      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 587-614 ; J.-S. Bach, BWV 211, Leipzig, 1732 ; sur la thèse de Pauli et la réfutation de Dufour, LC ch. 7

      La chanson de 1711, intitulée simplement Coffee, a été mise en musique par M. H. Colet, professeur d'harmonie au Conservatoire. Elle n'a pas circulé comme une partition mais comme un placard, c'est-à-dire une grande feuille imprimée destinée à être affichée, et c'est aux murs des cafés qu'on la lisait.

      Deux mentions y figurent, et ce sont elles qui comptent. L'approbation et la signature du lieutenant de police de Voyer d'Argenson, d'abord, sans lesquelles rien ne s'affichait. Le nom et l'adresse d'un marchand, ensuite : un nommé Vilain, rue des Lombards.

      Une chanson autorisée, placardée là où se tiennent les buveurs, et portant l'adresse du vendeur. Ukers en tire l'observation qui compte : les ressorts de la réclame étaient connus et employés à Paris en 1711.

      Le théâtre a suivi. James Miller donne The Coffee House à Drury Lane en 1737, avec en frontispice une gravure de l'intérieur de la maison de café de Dick.

      La pièce fut condamnée à la première, et par ceux-là mêmes qu'elle portait sur scène. Les Templiers fréquentaient Dick's, la tenancière et sa fille étaient leur coqueluche, et ils ont reconnu la salle. Une satire de café se jouait devant son modèle.

      Ukers 1922, ch. XXXII, p. 541-586, citant James Miller, The Coffee House (1737), et John Timbs

      En 1750, Carlo Goldoni écrit La Bottega del Caffè, une comédie naturaliste de la Venise bourgeoise. Le décor est un café vénitien, probablement le Florian, et le sujet est le commérage et le jeu.

      Son personnage central, Don Marzio, calomniateur bavard, passe pour l'un des meilleurs caractères jamais dessinés pour la scène. Pietro Longhi a peint Goldoni lui-même en visiteur d'un café, sollicité par une mendiante.

      Mais c'est dans une autre de ses pièces que Goldoni nous a laissé le document le plus précieux. Dans sa Sposa persiana, il fait dire à l'esclave Curcuma une véritable leçon de préparation, en vers.

      Elle tient en trois règles. Le café d'Arabie est toujours le meilleur. Il doit être moulu frais au moment de l'usage. Et l'on chauffe jusqu'à ce que la mousse monte, puis on écarte du feu, « et cela au moins sept fois ».

      Les deux premières sont encore enseignées aujourd'hui. La troisième décrit la méthode turque, où l'on fait monter et retomber l'écume plusieurs fois de suite pour concentrer la boisson sans la faire bouillir vraiment.

      Ukers 1922, ch. XXXII, p. 541-586, citant Chatfield-Taylor

      Restent les buveurs. Pope a donné le distique le plus cité, « le café, qui rend le politique avisé et lui fait voir à travers toute chose de ses yeux mi-clos », et La Boucle de cheveux enlevée est née des commérages de maison de café. Voltaire aurait bu cinquante tasses par jour dans sa vieillesse. Balzac en avait fait sa nourriture : selon Frederick Lawton, il se couchait à six heures du soir, dormait jusqu'à minuit, puis écrivait près de douze heures d'affilée en buvant du café, et son Traité des excitants modernes décrit les idées qui se mettent en marche comme les bataillons de la Grande Armée, la cavalerie légère des comparaisons, l'artillerie de la logique.

      Ukers 1922, ch. XXXII, p. 541-586, citant Carruthers, Life of Pope, Frederick Lawton, Balzac, et le Traité des excitants modernes

      240L'orfèvrerie, la porcelaine et le mobilier du service

      La cafetière européenne a une origine et une date de rupture. H. D. Ellis, devant la Society of Antiquaries, soutient que les premiers récipients furent importés avec le grain, c'est-à-dire l'aiguière turque : les jetons des tenanciers de maisons de café de 1660 à 1675, dans la collection Beaufoy au Guildhall Museum, prennent presque invariablement pour enseigne une main versant le café d'un pot de ce modèle.

      Puis la demande intérieure fait naître une fabrication anglaise, et le goût du temps impose la ligne droite. Le pot lanterne de 1692 fixe le type : quinze centimètres de haut, base de onze centimètres se réduisant à six au bord, bec presque droit muni d'un clapet, couvercle en cône vrai, manche à angle droit du bec.

      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 587-614, citant H. D. Ellis et Charles James Jackson, Illustrated History of English Plate

      Ellis décrit ensuite la dérive :

      • dès une cafetière de porcelaine chinoise faite d'après un modèle anglais peu après 1692, le bec a perdu sa rectitude et le couvercle commence à s'arrondir
      • au début du XVIIIe siècle le couvercle est un dôme parfait
      • à la fin du règne d'Anne le manche n'est plus à angle droit
      • le second quart du siècle est celui de la cafetière piriforme
      • et sous George III une révolution ramène les lignes fluides de l'aiguière turque abandonnée cent ans plus tôt. Un panneau de carreaux de Delft d'une ancienne maison de café de Brick Lane, daté au plus tard de 1692, montre un garçon versant le café sous l'inscription dish of coffee boy.
      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 587-614, citant Ellis

      La cour de France a poussé l'ustensile jusqu'à l'orfèvrerie pure. La cafetière n'y est plus un objet qu'on améliore, c'est un objet qu'on montre.

      Entre le 20 mars 1754 et le 16 avril 1755, Louis XV achète à Lazare Duvaux trois cafetières d'or à branches sculptées, pour 1 950, 1 536 et 2 400 livres. Chacune vient avec son réchaud d'acier bruni et sa lampe à esprit-de-vin, c'est-à-dire à alcool. Le café se tient donc chaud sur la table, devant les convives, et non à la cuisine.

      L'inventaire de Mme de Pompadour comporte un moulin à café d'or ciselé pour figurer les branches d'un caféier. L'outil imite la plante dont il broie la graine.

      Hors de la cour, le même ustensile répond à un problème tout concret. La Bostonian Society conserve l'urne à café en argent de Sheffield de la taverne du Green Dragon : on y glissait une barre de fer chauffée, qui réchauffait le contenu par l'intérieur. Cette barre était gainée de zinc, pour que les cendres ne tombent pas dans le café.

      Ukers 1922, ch. XXXIII, p. 587-614, citant Francis Hill Bigelow, Historic Silver of the Colonies

      241Comment se fabrique une manière : le goût est une habitude

      Ukers pose lui-même le problème sans le résoudre. Sur la chicorée, il constate qu'« en Europe, la chicorée n'est pas considérée comme une falsification : c'est un ajout, ou un modificateur », qu'il a lui-même fini par y prendre goût en France, « mais ce n'est pas du café », et surtout que tant de gens ont acquis ce goût qu'il doute qu'ils apprécieraient une vraie tasse de café s'ils en rencontraient une. C'est, en une phrase de 1922, la reconnaissance qu'une manière de boire n'est pas une préférence mais un apprentissage.

      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Le mécanisme est décrit ailleurs, et il tient en une phrase : le goût se construit par exposition répétée.

      Bourdieu l'a formalisé dans La Distinction, en 1979, sous le nom d'habitus. C'est l'ensemble des dispositions acquises par la position sociale et par la répétition, et elles sont à ce point incorporées qu'elles se présentent comme des évidences naturelles. On n'éprouve pas une préférence apprise comme une préférence apprise : on l'éprouve comme un goût qu'on a.

      La physiologie ajoute une raison de plus. Les signaux de l'odorat atteignent l'amygdale, structure de la mémoire émotionnelle, sans passer d'abord par l'examen conscient. Une odeur est donc reconnue et jugée avant d'être pensée.

      Un chiffre circule, dix à quinze expositions pour accepter une saveur nouvelle. Il demande de la prudence, parce qu'il vient d'études sur le jeune enfant, et rien ne dit qu'il se transpose tel quel à l'adulte.

      Ce qui est établi est plus simple : l'acceptation d'une saveur inconnue se gagne par répétition et non par explication. Autrement dit, on ne convainc personne d'aimer un café. On le lui fait boire plusieurs fois.

      Bourdieu, La Distinction (1979) ; synthèses sur l'acceptation alimentaire du jeune enfant ; discussion et mises en garde dans LC ch. 10

      Appliqué au XIXe siècle européen, ce mécanisme éclaire les descriptions d'Ukers. Ce qu'on buvait était un liquide très foncé, obtenu d'une poudre qui colorait l'eau instantanément, souvent épais et franchement amer, parce que la chicorée, l'orge et le seigle torréfiés y apportaient chacun leur amertume. Le foncé, l'épais et l'amer franc sont exactement les trois caractères que beaucoup de buveurs appellent aujourd'hui encore « un vrai café », et l'hypothèse est qu'une part de cette référence a été construite par un siècle où le café n'en était pas entièrement.

      Le niveau de preuve doit être dit : il n'existe aucune mesure sensorielle d'époque, et la part de la fraude ne peut être séparée du transport humide, des torréfactions poussées et de l'habitude de rebouillir. Voir la planche la falsification.

      LC ch. 10, à partir de Walsh et des relevés d'analyse du XIXe siècle ; sur la chicorée en Europe, Ukers 1922, ch. XXXV ; sur la régularité climatique, document de formation professionnelle, L'Histoire du café

      242Ce qui a changé depuis 1922

      La géographie de la consommation s'est déplacée vers le nord. Les classements récents placent en tête la Finlande, la Norvège, l'Islande, le Danemark, les Pays-Bas et la Suède, de l'ordre de huit à douze kilogrammes par habitant et par an.

      L'écart avec les pays dont ces pages parlent le plus est large : la France se tient autour de cinq kilogrammes, les États-Unis autour de quatre.

      Ces rangs sont à lire avec précaution, parce que les sources ne comptent pas la même chose. Certaines mesurent le café vert disponible dans le pays, d'autres le café torréfié vendu, d'autres encore les tasses déclarées par les buveurs. Trois définitions, trois résultats, et un classement qui les mélange.

      L'Organisation internationale du café, elle, ne publie aucun classement par habitant. Elle publie un agrégat mondial, estimé à environ 177 millions de sacs de 60 kg pour l'année caféière 2023-2024, en hausse d'environ 2,25 pour cent.

      International Coffee Organization, Coffee Market Report, novembre 2024 et rapports mensuels suivants, ico.org, consultés le 7 septembre 2026

      L'Italie a inventé après 1922 la manière qui allait s'imposer partout. Giovanni Achille Gaggia dépose le 5 septembre 1938 le brevet n° 365726 d'une machine sans vapeur, dite Lampo, qui pousse de l'eau chaude sous pression à travers la mouture au lieu de la traverser à la vapeur, et produit ainsi la couche de crème que le monde associe à l'espresso ; il dépose en 1947 le brevet du groupe à levier et piston à ressort.

      En 1961, la Faema E61 de Carlo Ernesto Valente remplace le levier par une pompe délivrant environ 9 bars en continu et ajoute l'échangeur thermique : c'est le groupe dont dérivent la plupart des machines professionnelles actuelles. Le bar italien et son vocabulaire sont donc des usages du second XXe siècle, pas des traditions immémoriales. Voir les préparations.

      Gaggia, brevet n° 365726 déposé le 5 septembre 1938, historique officiel de la marque, gaggia.com ; Faema E61 (1961), notices techniques du groupe E-61, consultés le 7 septembre 2026

      La deuxième rupture est la dose individuelle. Éric Favre, ingénieur suisse entré chez Nestlé en 1975, dépose dès 1976 le brevet du système à capsule. Il faudra pourtant dix ans pour que la direction autorise le lancement.

      Les premières capsules Nespresso arrivent donc en 1986. Elles visent d'abord les bars, les hôtels et les bureaux, avec un test au Japon, puis un déploiement en Suisse, en France et en Italie la même année.

      Le résultat est une manière de boire qui n'existait dans aucun des pays décrits par Ukers. Une capsule scellée. Une extraction sans geste. Une mouture que le buveur ne voit jamais et dont il ne règle rien, puisque la dose et la finesse ont été fixées à l'usine.

      Le format s'est imposé : il pèse environ 52 pour cent de la valeur du marché français du café en 2023.

      La troisième rupture va dans l'autre sens. La troisième vague a réinstallé après 2000 le filtre manuel, la balance et la température mesurée, c'est-à-dire la version instrumentée de ce que Dufour décrivait en 1685. Le geste revient, mais avec des chiffres. Voir la planche la tasse.

      Éric Favre, brevet Nestlé de 1976 et lancement de 1986, houseofswitzerland.org ; parts de marché françaises, relevés de la grande distribution 2023 et juillet 2024-juillet 2025, consultés le 7 septembre 2026 ; sur le protocole de 1685, LC ch. 7 d'après Dufour, Traité du café (1685)

      Les manières de boire sont devenues, à leur tour, des objets de patrimoine. Et le détail des dossiers vaut mieux que la formule générale, parce qu'il montre ce qui a été jugé digne d'être protégé.

      Trois éléments liés au café figurent sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

      « Culture et tradition du café turc », présenté par la Türkiye en 2013.

      « Le café arabe, un symbole de générosité », inscrit en 2015 par les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar, puis étendu en 2024 à la Jordanie, sous le numéro de dossier 02111. Ce descriptif mérite qu'on s'y arrête : il retient exactement les gestes que décrivaient les voyageurs du XIXe siècle. Servir d'abord les anciens et les hôtes. Verser de la main droite. Agiter la tasse pour signifier qu'on a terminé. Ce que des étrangers notaient comme une curiosité est aujourd'hui protégé par ceux qui le pratiquent.

      « Connaissances et pratiques liées à la culture du café khawlani », en 2022, qui porte non plus sur la manière de boire mais sur la plante elle-même.

      UNESCO, listes du patrimoine culturel immatériel, ich.unesco.org, fiches Turkish coffee culture and tradition (2013), Arabic coffee, a symbol of generosity (2015, étendue en 2024, dossier 02111) et Khawlani coffee beans (2022), consultées le 7 septembre 2026

      Deux traditions souvent citées relèvent d'un autre statut. La culture du café viennois n'est pas inscrite sur une liste internationale : elle figure depuis 2011 à l'inventaire national autrichien, où elle est définie comme un lieu « dans lequel on consomme du temps et de l'espace, mais où seul le café figure sur l'addition », avec petites tables de marbre, chaises Thonet, alcôves et porte-journaux, c'est-à-dire exactement l'inventaire que dressait Ukers en 1922.

      La cérémonie éthiopienne du buna n'apparaît sur aucune liste de l'UNESCO à la date de consultation : c'est un usage domestique, où l'hôte lave et torréfie les grains devant ses invités, brûle de l'encens, pile au mortier, infuse dans une jebena de terre cuite et sert trois tours qui portent chacun un nom. Ce qui n'a pas changé, enfin : le verre d'eau servi avec le café est aujourd'hui la norme des cafés de spécialité, pour la raison exacte que donnait le cadi Hodhat.

      Commission autrichienne pour l'UNESCO, inventaire national, fiche Viennese coffee house culture (2011), unesco.at ; absence du buna vérifiée sur ich.unesco.org le 7 septembre 2026 ; Ukers 1922, ch. XXXV

      243Planches d’archives

      Gravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.

      Vendeur de café ambulant au Levant
      Vendeur de café ambulant au Levant
      Un café en Syrie, d'après Jardin
      Un café en Syrie, d'après Jardin
      Le service du café chez un barbier du Caire
      Le service du café chez un barbier du Caire
      Le café Schrangl, sur le Graben, à Vienne
      Le café Schrangl, sur le Graben, à Vienne
      Le café de la Régence à Paris
      Le café de la Régence à Paris
      Un café en Hollande vers 1650, d'après l'eau-forte de Beauvarlet
      Un café en Hollande vers 1650, d'après l'eau-forte de Beauvarlet
      Le Caffè Pedrocchi de Padoue, le plus beau café du monde
      Le Caffè Pedrocchi de Padoue, le plus beau café du monde
      Un café au temps de Charles II, gravure sur bois de 1674
      Un café au temps de Charles II, gravure sur bois de 1674
      Button's Coffee House, Great Russell Street
      Button's Coffee House, Great Russell Street
      Tom's Coffee House, 17 Great Russell Street
      Tom's Coffee House, 17 Great Russell Street
      Le Lloyd's Coffee House au Royal Exchange et sa salle d'abonnés
      Le Lloyd's Coffee House au Royal Exchange et sa salle d'abonnés
      Le café français de Londres, seconde moitié du XVIIIe siècle
      Le café français de Londres, seconde moitié du XVIIIe siècle
      Le café des Mille Colonnes en 1811, gravure de Bosredon
      Le café des Mille Colonnes en 1811, gravure de Bosredon
      Le King's Arms, premier café de New York, ouvert en 1696
      Le King's Arms, premier café de New York, ouvert en 1696
      Le Merchants Coffee House, tel qu'il apparaissait de 1772 à 1804
      Le Merchants Coffee House, tel qu'il apparaissait de 1772 à 1804
      Le Tontine Coffee House, ouvert en 1793
      Le Tontine Coffee House, ouvert en 1793
      Le second London Coffee House, ouvert en 1754 par William Bradford
      Le second London Coffee House, ouvert en 1754 par William Bradford
      Au club de White's Coffee House, 1733, d'après Hogarth
      Au club de White's Coffee House, 1733, d'après Hogarth
      Les commérages du matin dans la salle du Old Cock Tavern
      Les commérages du matin dans la salle du Old Cock Tavern
      La tête de lion de Button's, dessinée par Hogarth
      La tête de lion de Button's, dessinée par Hogarth
      La grande foire sur la Tamise gelée, 1683
      La grande foire sur la Tamise gelée, 1683
      Le café de Bourgeois à Leipzig, XVIIe siècle
      Le café de Bourgeois à Leipzig, XVIIe siècle
      La première réclame pour le café, Londres, 1652, d'après l'original du British Museum
      La première réclame pour le café, Londres, 1652, d'après l'original du British Museum
      Carte des cafés de Londres antérieurs à l'incendie de 1748
      Carte des cafés de Londres antérieurs à l'incendie de 1748
      Les cafés du vieux Londres
      Les cafés du vieux Londres
      Un café parisien à la suite de Pascal, aux décorations arméniennes, estampe du XVIIe siècle
      Un café parisien à la suite de Pascal, aux décorations arméniennes, estampe du XVIIe siècle
      Le café de Procope en 1743, gravure de Bosredon
      Le café de Procope en 1743, gravure de Bosredon
      Les premiers cafés parisiens
      Les premiers cafés parisiens
      Un café parisien, gravure de Bosredon
      Un café parisien, gravure de Bosredon
      Kolschitzky, le « frère de cœur », et le premier café de Vienne
      Kolschitzky, le « frère de cœur », et le premier café de Vienne
      Scène caractéristique d'un café turc du XVIIe siècle
      Scène caractéristique d'un café turc du XVIIe siècle
      Le café de l'hôte dans une maison musulmane, le Djowf
      Le café de l'hôte dans une maison musulmane, le Djowf
      Intérieur d'un caffinet turc, début du XIXe siècle
      Intérieur d'un caffinet turc, début du XIXe siècle

      Commander en 1922

      VilleCe qu'on ditCe qui arrive
      Constantinopleavec ou sans sucrebouilli trois fois, verre d'eau avant
      Viennemélange2/3 café, 1/3 lait chaud, crème fouettée
      Viennebrauner / schwarzerplus sombre / sans lait
      Pariscafé crèmetable brossée deux fois
      Pariscafé complettable brossée trois fois, pain et beurre
      Pariscafé gloriacafé noir et cognac à parts égales
      Parismazagrancafé froid allongé, en grand verre
      Athènesavec kaimakimousse partagée à parts égales
      Londresa dish of coffee1 à 2 pence, journaux compris
      Riocafezinhoon tire une tasse, le garçon remplit
      Ukers 1922, ch. XXXV, p. 655-694

      Prix et quantités, vers 1922

      RepèreValeur
      Café turc ordinaire10 paras
      Café turc, maison prétentieuse20 paras
      Maison de café de Londres1 à 2 pence la tasse
      Amende pour un juron, Londres12 pence
      Plafond des paris, Londres5 shillings
      Tasse à Rioenviron 3 cents
      Arabie25 à 30 findjans par jour
      Brésil12 à 24 tasses par jour
      Grèceenviron 2 livres par habitant et par an
      Ukers 1922, ch. X, p. 53-90, et ch. XXXV, p. 655-694

      Chronologie des lieux

      • 1554la maison de café passe de Damas à Constantinople
      • 1645première maison de café d'Italie selon Ukers, non confirmée
      • 1652Pasqua Rosée ouvre la première maison de café de Londres
      • 1671première maison de café de France, à Marseille
      • 1675proclamation de Charles II contre les maisons de café, rappelée en onze jours
      • 1683café sous les Procuratie Nuove à Venise ; siège de Vienne
      • 1686-1689Procope à Paris ; la Comédie-Française en face en 1689
      • 1707premier périodique consacré au café, Leipzig
      • 1720Caffè Florian, Venise
      • 1732Cantate du café de Bach, BWV 211, Leipzig
      • 1777-1781monopole royal de Frédéric II ; les renifleurs de café
      • 1831Caffè Pedrocchi à Padoue, achevé en 1842
      • 1839Vienne : 80 cafés intra-muros, 50 dans les faubourgs
      • 1920-1933prohibition ; les bars d'hôtel deviennent des coffee rooms
      • 1938-1948brevets Gaggia : l'espresso à crème
      • 1961Faema E61, pompe continue à 9 bars
      • 1976-1986brevet puis lancement de la capsule
      • 2013-2024café turc, café arabe et khawlani au patrimoine de l'UNESCO
      Ukers 1922, ch. IV, VIII, IX, X, XI et XXXV ; LC ch. 7 ; gaggia.com et ich.unesco.org, consultés le 7 septembre 2026

      Consommation par habitant aujourd'hui

      Payskg par habitant et par an
      Finlande≈ 12
      Norvège≈ 9
      Islande≈ 9
      Danemark≈ 8
      Pays-Bas≈ 8
      Suède≈ 8
      Suisse≈ 7
      Autriche≈ 6
      Brésil≈ 6
      Italie≈ 5
      France≈ 5
      États-Unis≈ 4
      Ordres de grandeur d'après des compilations reprenant l'ICO et les panels nationaux, 2024-2025 ; méthodologies hétérogènes
      Planche XVII

      La falsification

      Dès que le café a été moulu hors de la maison, il a cessé d'être reconnaissable, et tout ce qui brunit au feu a pu prendre sa place. Cette planche suit la falsification du café depuis les licences de chicorée de Brunswick en 1770 jusqu'aux saisies brésiliennes de mai 2026 : les substituts, les grains moulés, les colorants au plomb, les chimistes qui ont mis le microscope sur la tasse, les lois qui ont déplacé la fraude plutôt que de la supprimer, les ersatz de guerre, puis la fraude moderne sur l'espèce et sur l'origine et les instruments qui la traquent. Les sources primaires sont Thurber (1881), Walsh (1894) et Ukers (1922), lues à travers le chapitre 10 du livre inédit de Marco, complétées par les textes réglementaires et par la littérature analytique de 2011 à 2026.

      244Ce qui rend la fraude possible

      • Un grain de café vert se reconnaît à sa taille, sa couleur, sa fente centrale et son odeur
      • un grain torréfié encore, avec plus d'effort
      • une poudre brune, non. Thurber le formule en 1881 en une phrase : là où l'on moud, on falsifie. Le XIXe siècle est précisément le moment où le café cesse d'être torréfié et moulu au foyer. Thurber date le renversement de sa propre vie : une génération plus tôt le café s'achetait vert
      • en 1881 les États-Unis comptent environ 600 moulins à café et à épices, plus de 1 000 machines à torréfier et traitent 1 200 000 livres par jour. Chaque opération que le consommateur délègue est une opération où il cesse de voir.
      Thurber 1881, p. 22, 25, 165 ; LC ch. 10

      La seconde condition est l'écart de prix. Le café vaut cher, les pois, le seigle et la racine de chicorée ne valent presque rien et poussent dans n'importe quel champ d'Europe du Nord. Walsh écrit en 1894 qu'à peine un autre article d'alimentation est aussi obstinément falsifié ; Thurber ouvre son chapitre en 1881 en disant que la falsification du café et l'échelle immense à laquelle elle se pratique sont des faits bien connus.

      Personne ne révèle rien : tout le monde sait. Ukers, en 1922, donne les trois mobiles du succédané : le prix élevé ou l'absence du produit, le goût acquis par le consommateur pour le substitut, et les effets prêtés au café bu en excès, ce dernier argument étant celui que les fabricants mettent en avant alors que les deux autres les font vivre.

      Thurber 1881, p. 162 ; Walsh 1894, p. 199 ; Ukers 1922, ch. XVII, p. 169-170

      Une réserve de lecture vaut pour tout ce qui suit. Thurber et Walsh sont des négociants qui écrivent pour le commerce ; dénoncer la fraude des autres est aussi une façon de vendre leur sérieux. Leurs descriptions techniques sont précises, mais ils ne quantifient presque jamais la diffusion des pratiques : combien de sacs sur cent, sur quels marchés, pendant combien d'années, on ne le sait pas. Walsh recopie d'ailleurs Thurber à treize ans de distance ; une formule imprimée deux fois n'est attestée qu'une fois. Les procédés sont établis, leur ampleur reste vraisemblable et non mesurée.

      LC ch. 10, d'après Thurber 1881, p. 165 et Walsh 1894, p. 217

      245La chicorée, de Brunswick au blocus continental

      Le substitut est presque aussi vieux que le café :

      • Ukers cite Scheuzer, pour qui Turcs et Arabes buvaient déjà, à la place du café, une farine d'orge torréfiée. Mais la chicorée comme industrie naît en Allemagne. La racine de Cichorium intybus, coupée en tranches, séchée au four puis torréfiée comme du café, souvent avec un peu de graisse
      • est employée en Hollande vers 1750 selon Ukers
      • qui date ailleurs de 1770 son premier usage mêlé au café. En 1769-1770, le major Christian von Heine et l'aubergiste Christian Gottlieb Förster obtiennent des licences de fabrication à Brunswick et à Berlin
      • Brunswick compte 22 à 24 fabriques en 1795, et la manufacture Bleibtreu
      • fondée en 1781, passe de l'atelier à la production de masse.
      Ukers 1922, p. 13, p. 170 et chronologie p. 725-737 ; de.wikipedia.org/wiki/Zichorienkaffee, consulté le 7 septembre 2026

      Frédéric II fournit la demande. Agacé par l'argent qui sort de Prusse pour du café, il publie le 13 septembre 1777 un manifeste en faveur de la bière, boisson de ses ancêtres et de ses soldats, puis, la prohibition ayant échoué, crée le 21 janvier 1781 un monopole royal de la torréfaction : le café ne peut plus être grillé que dans les établissements de l'État, sauf licences accordées à la noblesse, au clergé et aux fonctionnaires, refusées au peuple.

      Des soldats réformés, payés au quart de l'amende, suivent l'odeur de torréfaction de maison en maison ; le peuple les surnomme les renifleurs de café. Les pauvres, écrit Ukers, se rabattent sur les nombreux substituts d'orge, de blé, de maïs, de chicorée et de figues séchées qui apparaissent aussitôt. Le 17 février 1784, l'électeur de Cologne étend l'interdiction au duché de Westphalie sous peine de cent dollars d'amende ou deux ans de prison.

      Ukers 1922, ch. V, p. 45-47

      Le blocus continental de 1806 fait de la pénurie un régime. Ce blocus, c'est l'interdiction faite à l'Europe napoléonienne de commercer avec la Grande-Bretagne et avec ses navires. Or le café arrive par la mer. Le grain devient donc un luxe rare et cher dans toute l'Europe soumise à Napoléon.

      C'est là que la chicorée passe du dépannage à l'industrie, surtout en France. La racine pousse dans les champs du Nord, à portée des villes privées de café, et la culture s'y installe pour de bon.

      La filière y est toujours. La France reste le premier producteur mondial de racine, environ 90 000 tonnes par an, le transformateur principal étant Leroux à Orchies. La pénurie a disparu depuis longtemps ; l'habitude, non.

      Le succédané devient aussi un objet de brevet, ce qui est le signe qu'il est devenu un produit à part entière et non plus un expédient. En 1837, François Burlet, à Lyon, dépose le premier brevet français de succédané de café.

      Aux États-Unis, l'histoire commence plus tôt qu'on ne l'imagine : le gouverneur Bowdoin avait introduit la chicorée dans le Massachusetts dès 1785. Le premier brevet américain de succédané est délivré à E. Dugdale, de Griffin en Géorgie, en 1873. C'est l'année même où John Arbuckle lance Ariosa, première marque nationale de café en paquet. Les deux dates se répondent : on industrialise le faux au moment exact où l'on industrialise le vrai.

      fr.wikipedia.org/wiki/Chicorée_à_café et de.wikipedia.org/wiki/Zichorienkaffee, consultés le 7 septembre 2026 ; Ukers 1922, p. 468, 470 et chronologie p. 725-737

      246L'inventaire des substituts

      La liste de Walsh pour le café moulu se lit comme une commande de maraîcher. Racines : chicorée, pissenlit, carotte, panais, betterave. Graines : pois, haricots, seigle, riz, blé, orge. Puis ce qu'on ne mange pas d'ordinaire : graines de genêt, fenugrec, iris, gland. Ukers, en 1922, allonge l'inventaire mondial : malt, amidon, glands, soja, betterave, figues, pruneaux, noyaux de dattes, noix d'ivoire, patate douce, carottes, pois, bananes, poires séchées, pépins de raisin, racine de pissenlit, écorces d'agrumes, lupin, petit-lait, arachides, baies de genièvre, riz, fruit du palmier à cire, noix de kola, pois chiches, graines de casse, et les graines de tout arbre poussant dans le pays qui fabrique le substitut.

      Les céréales se préparent de deux façons, par simple torréfaction des grains avec ou sans sucre, mélasse, tanin ou acide citrique, ou par pétrissage de la farine en pâte cuite, moulue puis torréfiée ; parfois les grains sont germés ou imprégnés avant traitement.

      Walsh 1894, p. 206 ; Ukers 1922, ch. XVII, p. 170

      À Londres, les substituts apparaissent dès après le grand incendie de 1666, et pour deux raisons opposées. La première est le goût : une liqueur de bétoine, une plante médicinale, est vendue à ceux qui ne s'habituent pas à l'amertume.

      La seconde est le prix. En 1719, le café vaut 7 shillings la livre, et la rue vend le bocket ou saloop, une décoction de sassafras et de sucre servie sur des étals.

      Le Royaume-Uni bascule ensuite vers le thé au XIXe siècle, mais il garde une essence de café et de chicorée, Camp Coffee, vendue depuis 1885. Elle traversera les rationnements de 1939-1945, c'est-à-dire le moment où le vrai café manque à nouveau.

      En Louisiane, c'est encore une privation qui fixe l'usage. Le blocus de la Nouvelle-Orléans par la marine de l'Union, pendant la guerre de Sécession, installe la chicorée dans le café. L'habitude survit au conflit, alors même que la raison d'être du mélange a disparu avec lui. En Inde, la chicorée entre dans le filter coffee et y reste.

      Le substitut a donc cessé d'être un pis-aller pour devenir une exigence. Ukers note en 1922 que de nombreux consommateurs français, italiens, hollandais et allemands réclament leur chicorée, comme beaucoup de Sudistes américains.

      Ukers 1922, p. 73-74 et p. 404 ; en.wikipedia.org/wiki/Chicory, consulté le 7 septembre 2026

      Pourquoi la chicorée domine-t-elle toutes les autres ? Parce que la racine torréfiée fait à peu près tout ce qu'on demande à du café, sauf en avoir le goût. Elle colore l'eau très vite et très fort, elle donne un liquide dense qui accroche la bouche, elle est franchement amère. Ukers en donne la composition : la racine fraîche contient 77 % d'eau ; la chicorée torréfiée pure est soluble à 74,2 %, avec 26,1 % de glucose, 9,6 % de dextrine et d'inuline et 16,4 % de matière colorante, la torréfaction transformant l'inuline en sucres réducteurs, dextrine et caramel.

      Et la chicorée elle-même est frelatée : Walsh la trouve coupée de betterave et de betterave fourragère, certains lots en contenant 95 %, au point qu'il serait plus juste, dit-il, de les appeler chicorée adultérée.

      Ukers 1922, p. 170 ; Walsh 1894, p. 215 ; LC ch. 10

      247Teindre, polir, faire suer : la fraude sur le grain vert

      Le Rio brésilien de qualité médiocre n'a pas la couleur que l'acheteur attend. Walsh décrit la palette du métier : du noir animal, charbon d'os broyé, pour foncer ; du chromate de plomb, pigment jaune de peintre, pour dorer ; les deux combinés pour obtenir du vert. Le motif n'est pas de faire passer un mauvais café pour un bon mais de flatter les préjugés régionaux des acheteurs, chaque port ayant sa teinte fétiche.

      Des cafés de La Guaira, au Venezuela, sont polis ou savonnés à la stéatite pour être vendus comme des Rios : la falsification ne va pas du mauvais vers le bon, elle va vers ce qui se vend. Ukers complète la liste des colorants employés sur le vert et le torréfié pour dissimuler les grains abîmés : chromates de plomb et de zinc, bleu de Prusse, oxyde ferrique, colorants de houille, fixés au grain par des adhésifs.

      Ni Thurber ni Walsh ne disent ce que le plomb a fait aux buveurs ; ils le rapportent sans s'y arrêter. La détection est domestique : laver les grains à l'eau tiède en frottant, ou couper un grain en deux, la couleur d'un grain teint s'arrêtant à la peau.

      Walsh 1894, p. 200 ; Ukers 1922, ch. XVII, p. 170 ; LC ch. 10

      Le nom vaut plus que le contenu, et le Moka le montre. Walsh décrit deux procédés d'atelier pour vider une balle de son café sans que cela se voie.

      Le stove-piping d'abord. On enfonce dans la balle un tube de fer du type de la sonde à échantillons, celle qui sert normalement à contrôler la marchandise. On soutire le vrai Moka, on coule à la place du Santos, du Maracaibo ou du Guatemala, puis on rebouche. L'outil du contrôle est devenu l'outil de la substitution sans être modifié.

      Le steaming ensuite. On ramollit à la vapeur les liens fibreux de la balle, ce qui permet de l'ouvrir entière puis de la recoudre sans la déchirer.

      Plus haut dans la chaîne, le Moka se fabrique avant même l'atelier. De petits grains du Wynaad, du Malabar, de Ceylan, de Bourbon et de Maurice sont expédiés à Aden expressément pour être convertis en Moka. Le nom naît donc dans un port de transit, à partir de cafés qui n'en viennent pas.

      Aux États-Unis, une autre pratique vise l'apparence des cafés d'Asie. Les Java et les Moka avaient fermenté naturellement dans les cales des voiliers, ce qui leur donnait un brun particulier, et ce brun s'était mis à valoir de l'argent. On a donc « sué » du café à la vapeur pour l'obtenir sans le voyage.

      La loi finit par nommer la chose. Un procès fédéral, après le Pure Food Act, classe le procédé comme adultération et fausse désignation. Une décision de 1916 réserve le nom Java au café cultivé sur l'île.

      Walsh 1894, p. 108, 202-203 ; Ukers 1922, ch. XXIII, p. 337-338 ; LC ch. 10

      248Les grains factices moulés

      Au sommet du genre, on ne substitue plus un café à un autre, on fabrique le grain. Walsh décrit deux générations. La première est un grain de plâtre de Paris teint, grossier, repérable au poids et à la dureté. La seconde, qu'il juge bien plus dangereuse, est un grain artificiel de farine de blé liée de poussière de biscuit, de colle et de mélasse, moulé à la forme exacte du grain torréfié, fente comprise, et parfumé au caramel ou au chocolat ; en tasse, un liquide noirâtre et boueux avec un résidu gras au fond.

      Il a fallu observer un grain assez longtemps pour en reproduire la silhouette, régler une pâte qui prenne la fente et la garde en séchant, trouver un liant qui tienne à la mouture et un arôme qui survive à l'eau chaude : de la conception de produit. Ukers signale encore en 1922 des cas occasionnels de grains moulés, et la méthode officielle d'analyse les repère à leur régularité de forme trop parfaite. Les pois torréfiés et les morceaux de chicorée mêlés au café en grains, eux, se trient à la main et s'identifient au microscope.

      Walsh 1894, p. 205 ; Ukers 1922, ch. XVII, p. 170-171 ; LC ch. 10

      249Le moulu : la formule des mille livres

      Thurber consigne en 1881 une formule de mélange couramment vendu sous le nom de café aux États-Unis. Elle se lit pour 1 000 livres de produit fini.

      • Pois400 livres
      • Seigle200 livres
      • Chicorée100 livres
      • Divers, non précisés100 livres
      • Café200 livres

      Un cinquième de café dans le café. Et le chiffre est donné comme une banalité de métier, par un négociant qui en achète tous les jours : c'est ce ton-là qui renseigne, plus que la recette. Walsh la reproduit page 217 en 1894.

      La liste anglaise dressée par Hassall, et reprise par Thurber, sort de l'économie pour entrer dans autre chose. Elle ajoute la sciure de bois, le rouge de Venise, un pigment d'oxyde de fer, et des fragments de foie cuit de bœufs et de chevaux. Le pigment se comprend, puisqu'il donne la couleur attendue. Ce que le foie cuit faisait dans un paquet de café, la liste ne le dit pas.

      Le mélange n'est pourtant pas toujours une tromperie. À la Nouvelle-Orléans comme dans le Nord de la France, la chicorée était un goût revendiqué, vendu sous son nom. La fraude ne commence qu'avec le silence de l'étiquette.

      Thurber 1881, p. 163, 165 ; Walsh 1894, p. 217 ; Ukers 1922, p. 404

      Le recyclage ferme la boucle. Du marc de café, séché, est revendu 12 dollars le baril par l'intendance d'un hôpital militaire à des gens qui, selon la formule d'époque, le réaromatisent par la main transformatrice de la chimie moderne avant de le remettre en paquets à étiquettes ronflantes. Le café est vendu, bu, jeté, ramassé, reparfumé, remballé, revendu, avec un emballage plus flatteur à l'arrivée qu'au départ. Les extraits liquides de café des années 1900, écrit Ukers, étaient surtout des mélanges de caramel et d'extraits mal préparés de chicorée, de céréales grillées et de café bon marché, et ils fermentaient.

      Thurber 1881, p. 164 ; Walsh 1894, p. 209 ; Ukers 1922, p. 169

      250Le glaçage et ses brevets

      Le glaçage enrobe le café torréfié encore chaud d'une préparation qui fait pellicule en refroidissant : amidons, colles, mousse d'Irlande, gélatine, ichtyocolle. Ukers y ajoute beurre, margarine, huiles, paraffine, vaseline, gommes, dextrine, résines, lait, glycérine, sel, bicarbonate, vinaigre et albumine. L'argument est irréprochable, la pellicule protégerait l'arôme avant l'ère de l'emballage sous vide, et il est breveté trois fois en trois ans sur deux continents : brevet anglais Pidding n° 3 131 en 1866, brevet Berry n° 63 987 en 1867 pour l'ichtyocolle, brevet John Arbuckle Jr n° 73 486 du 21 janvier 1868 pour la mousse d'Irlande.

      Thurber conteste l'allégation dès 1881 ; Walsh la démolit, un café glacé étant en réalité plus sensible à l'humidité qu'un café nu. Pendant ce temps le glaçage masque les grains tachés ou immatures et ajoute 5 à 6 % de poids vendu au prix du café.

      Thurber 1881, p. 167, 254 ; Walsh 1894, p. 190, 195-196 ; Ukers 1922, ch. XVII, p. 170 ; LC ch. 10

      L'affaire ne s'est pas close avec les chimistes. En 1922 encore, les torréfacteurs américains sont divisés : la meilleure part du métier condamne le glaçage quand il cache une infériorité ou réduit anormalement la perte de poids, la National Coffee Roasters Association l'a condamné, mais des torréfacteurs new-yorkais ayant enquêté trouvent qu'un enrobage sain n'est pas nocif et améliore la tasse, et Harvey W. Wiley, le chimiste du Pure Food Act, conclut dans la célèbre affaire de l'Ohio contre Arbuckle Brothers qu'un enrobage au sucre et aux œufs préserve le grain.

      Le Bureau of Chemistry n'a jamais tranché par un règlement. Le mécanisme n'a pas pris une ride : une allégation plausible, adossée à un vrai problème, protégée par un titre officiel, contredite par les faits et vendue quand même.

      Ukers 1922, ch. XXV, p. 396 et p. 513 ; LC ch. 10

      251Les chimistes : Accum, Hassall, le microscope et le four

      Friedrich Accum publie à Londres en 1820 un livre au titre sans détour : A Treatise on Adulterations of Food and Culinary Poisons. En couverture, la formule biblique « il y a la mort dans la marmite ». Le livre nomme les commerçants au lieu de dénoncer un fléau en général. C'est ce qui fait sa fortune et son malheur : mille exemplaires se vendent en un mois, les nommés se déchaînent.

      La riposte ne porte pas sur le fond. Accum quitte l'Angleterre en 1821, après un procès qui ne concerne pas l'adultération mais des pages arrachées à la bibliothèque de la Royal Institution. Le contradicteur avait quitté le pays ; la question, elle, restait entière.

      Trente ans plus tard, l'affaire repart d'un journal médical. Thomas Wakley, fondateur du Lancet, crée l'Analytical Sanitary Commission et la confie au médecin et microscopiste Arthur Hill Hassall.

      La première enquête, en janvier 1851, porte sur le café. Sur 34 échantillons achetés à Londres, 31 contiennent de la chicorée, de la farine de haricot, de la fécule de pomme de terre ou du maïs grillé. Seuls les plus chers sont purs, et la chicorée elle-même est presque toujours falsifiée.

      Cette enquête répond à une objection précise, et c'est ce qui lui donne sa portée. Le chancelier de l'Échiquier Charles Wood avait affirmé qu'aucune méthode ne permettait de dire si un café contenait de la chicorée. Hassall le réfute au microscope. Le commerce perd là son meilleur argument : on n'interdit pas ce qu'on ne sait pas mesurer, et l'on savait désormais mesurer.

      Le rapport du 26 avril 1851 met sa menace à exécution et nomme les vendeurs fautifs. La série se poursuit jusqu'en 1854 sur plus de 2 500 échantillons, puis devient le livre Food and its Adulterations (1855). Hassall témoigne devant la commission parlementaire de 1855.

      en.wikipedia.org/wiki/Friedrich_Accum et en.wikipedia.org/wiki/Thomas_Wakley, consultés le 7 septembre 2026 ; branchcollective.org, Fisher, Tea and Food Adulteration 1834-75 ; Thurber 1881, p. 163

      Thurber met la détection à la portée d'une cuisine, en cinq questions posées à une pincée de mouture et à un verre d'eau froide. La poudre s'agglomère-t-elle sous les doigts ? Le café reste meuble, les farines et racines torréfiées forment une motte. Flotte-t-elle ? La mouture de café, grasse, flotte longtemps ; chicorée et céréales sombrent vite. Colore-t-elle l'eau froide ? Le café ne libère presque rien à froid, la chicorée descend en traînées brunes.

      L'infusion est-elle mucilagineuse ? Les amylacés le sont, le café non. Les particules ramollissent-elles ? Celles du café restent fermes. Ukers reprend le test de flottaison dans les méthodes officielles de 1922, avec la réserve qu'un café trop torréfié coule aussi et que tout ce qui coule doit être identifié au microscope.

      Thurber 1881, p. 167-168 ; Ukers 1922, ch. XVII, p. 171 ; LC ch. 10

      Quand la cuisine ne suffit plus vient l'instrument. Thurber donne des planches à 140 diamètres ; Walsh y revient. La chicorée est une racine, elle contient des vaisseaux conducteurs de sève à spirales ponctuées que le café, graine, n'a jamais eus ; un seul vaisseau dans le champ condamne l'échantillon. Les céréales trahissent leur présence par leurs grains d'amidon, propres à chaque espèce. Ukers consacre un chapitre à la microscopie du café et rappelle que le mélange de chicorée a été l'une des formes les plus communes d'adultération.

      Walsh ajoute le laboratoire : sucre passé dans l'infusion, densité, pouvoir colorant, et le test des cendres, la fraction minérale d'une racine qui a pompé les sels du sol n'étant pas celle d'une graine ; il en donne la méthode sans ses seuils. Les méthodes officielles américaines compilées par Ukers fixent la densité : un extrait à 10 % de café pur pèse 1,00986 à 15 °C, un extrait de chicorée 1,02821, et le pourcentage de chicorée se calcule par une formule linéaire ; l'indice de réfraction passe de 1,3377 à 1,3448.

      À partir du moment où il faut un microscope et un four pour savoir ce qu'on boit, le consommateur a perdu la partie ; il ne lui reste qu'à faire confiance à un nom.

      Thurber 1881, p. 167-168 ; Walsh 1894, p. 216, 220-221, 235-236 ; Ukers 1922, ch. XVI, p. 149-153, et ch. XVII, méthode McGill

      252Les lois, pays par pays

      Il fallait bien qu'un pays légifère le premier, et c'est la Grande-Bretagne, sous la pression du Lancet. La revue médicale avait publié des analyses nommant les commerçants : ce n'était plus une question d'hygiène, c'était un scandale public.

      Trois lois se succèdent en quinze ans, ce qui est déjà un aveu : les deux premières n'ont pas réglé la question.

      • 1860L'Adulteration of Food or Drink Act.
      • 1872L'Adulteration of Food, Drink and Drugs Act.
      • 1875Le Sale of Food and Drugs Act, qui abroge les deux précédents et, surtout, organise l'analyse publique.

      C'est ce dernier point qui change tout. Une interdiction sans laboratoire officiel reste un vœu, puisque personne n'a qualité pour dire ce que contient le paquet.

      Ukers note ce qu'on employait avant cette loi comme charges dans le café britannique : coques de cacao, glands, figues et lupins.

      La France suit le 1er août 1905, avec la loi sur la répression des fraudes dans la vente des marchandises et des falsifications des denrées alimentaires. Elle ne naît pas du café mais des scandales du vin, et elle punit la tromperie sur la nature, les qualités substantielles, la composition et l'origine.

      Cette loi est toujours l'ossature du droit français en la matière. Les dénominations du café, elles, sont aujourd'hui fixées par le décret 91-340 du 3 avril 1991, et le décret 2001-977 transpose la directive européenne sur les extraits.

      en.wikipedia.org/wiki/Sale_of_Food_and_Drugs_Act_1875 et en.wikipedia.org/wiki/Thomas_Wakley, consultés le 7 septembre 2026 ; Ukers 1922, p. 404 ; OIC, document ICC-134-1, 9 septembre 2022
      • Aux États-Unisle Pure Food and Drugs Act de 1906, en vigueur le 1er janvier 1907, ne crée pas de loi du café comme il existe une loi du thé, mais impose l'étiquette : jusque-là, écrit Ukers, des paquets portaient les noms magiques Mocha et Java sans en contenir, et des mélanges à forte proportion de chicorée étaient vendus « Pure Mocha and Java Coffee »
      • désormais l'étiquette doit nommer les cafés ou une marque avec le nom du conditionneur, et toute charge doit être déclarée en caractères clairs juste après la marque. L'emploi de chicorée et de céréales par les conditionneurs, très répandu jusqu'en 1907, décline dans la plupart des régions. Il n'existe pourtant pas de loi fédérale contre la chicorée dans un café d'hôtel, seulement des lois d'État
      • un manuel de 1922 conseille dix pour cent de chicorée pour donner du corps, à condition de ne pas écrire café sur la carte. Le monde, lui, attend l'Accord international sur le café de 2007 : son article 27 interdit de vendre ou d'annoncer sous le nom de café un produit contenant moins de l'équivalent de 95 % de café vert.
      Ukers 1922, ch. XXIII, p. 337-338, ch. XXV, p. 390, 404, ch. XXVI, p. 410 ; OIC, ICC-134-1, 9 septembre 2022

      253Le succédané devient une industrie : Postum et les « cereal-fakers »

      La loi américaine assainit l'étiquette, pas la réclame. Le succédané n'a donc plus le droit de se faire passer pour du café, mais il garde celui de dire du mal du café.

      En 1895, à Battle Creek, C. W. Post, élève du réformateur John Harvey Kellogg, lance Postum. C'est une boisson de son de blé et de mélasse, vendue comme une alternative saine au café sous le slogan « There's a Reason ». Instant Postum suit en 1911, et le personnage de Mr. Coffee Nerves incarne les maux prêtés à la caféine.

      Ukers, sans le nommer, décrit le premier offenseur : il vendait son produit comme « café » avant d'admettre qu'il n'en contenait pas un grain. Derrière lui, une centaine de firmes de succédanés céréaliers mènent une campagne mensongère contre le café.

      Un chiffre donne l'échelle de l'effort : 1 765 000 dollars dépensés en une seule année à décrier la boisson nationale. Des pseudo-médecins sont prêtés à l'affaire. Et les torréfacteurs qui juraient leurs marques innocentes des crimes reprochés au café aggravaient le soupçon, parce que se défendre revenait à reconnaître qu'il existait un chef d'accusation.

      L'assainissement vient en deux temps, et le second est tardif. Le Pure Food Act réforme l'étiquette des céréales en 1906. Il faut attendre le mouvement « truth in advertising », près de dix ans plus tard, pour que les journaux suivent : en 1911, un grand quotidien new-yorkais appelait encore le produit café.

      C'est de cette guerre que naissent la National Coffee Roasters Association et la campagne collective de publicité pour le café. Attaqué comme produit, le café a répondu comme filière.

      en.wikipedia.org/wiki/Postum, consulté le 7 septembre 2026 ; Ukers 1922, ch. XXVIII, p. 435-441 ; Ukers 1922, préface, citant Harvey W. Wiley

      254Le goût fabriqué par l'habitude

      Le livre de Marco avance une hypothèse et la tient pour ce qu'elle est. Le goût se construit par exposition : Bourdieu, dans La Distinction (1979), décrit la préférence comme un habitus incorporé si profondément qu'il paraît naturel ; les travaux sur l'acceptation alimentaire établissent qu'une saveur nouvelle se gagne par répétition et non par explication, en dizaines d'expositions, sans qu'un nombre unique vaille pour tous les aliments et tous les âges.

      Or ce que buvaient les Européens et les Américains du XIXe siècle était un liquide très foncé, épais, parfois visqueux, franchement amer, dans les mauvais cas noirâtre et boueux avec un dépôt gras. Ce n'est pas la description d'un café frelaté ; c'est celle de ce que beaucoup appellent encore un vrai café. Le foncé, l'épais et l'amer franc, que le métier attribue à la torréfaction ou à l'origine, viendraient en partie des racines et des céréales qui occupaient les quatre cinquièmes du paquet et ont servi d'étalon pendant trois ou quatre générations.

      LC ch. 10 ; Bourdieu, La Distinction, 1979 ; Walsh 1894, p. 205

      L'hypothèse n'est pas une démonstration. Aucune dégustation comparée de 1881 n'existe, et le paquet de l'époque n'est plus là pour être goûté. D'autres fils tressent d'ailleurs la même corde : cafés défraîchis par des mois de cale humide, torréfactions poussées pour couvrir les défauts, infusions longues et rebouillies.

      Ce qui la rend défendable, c'est que la préférence a survécu à la fraude. La chicorée a été légalisée, puis revendiquée, puis aimée. Elle se vend encore, en pur ou en mélange, dans le Nord de la France, en Belgique, en Louisiane et en Inde. La FSSAI indienne l'y autorise jusqu'à 49 % du café torréfié moulu.

      Ukers l'écrivait déjà, sans que le paradoxe l'arrête. La chicorée n'a botaniquement et chimiquement rien à voir avec le café, et sa saveur est tout autre. Beaucoup de buveurs préfèrent pourtant leur café quand cette saveur étrangère y a été ajoutée.

      L'hypothèse éclaire enfin les jugements anciens, qu'on lit d'ordinaire sans se demander à quoi ils comparent. Quand Don écrit en 1834 que les graines torréfiées de Coffea stenophylla sont supérieures au café ordinaire, encore faut-il savoir ce qu'est ce café ordinaire. C'est celui de cette planche, et la barre n'était pas haute. Voir aussi la torréfaction pour la part du feu dans cette référence.

      LC ch. 10 et ch. 4 ; Ukers 1922, p. 404 ; OIC, ICC-134-1, 9 septembre 2022 ; fr.wikipedia.org/wiki/Chicorée_à_café, consulté le 7 septembre 2026

      255Les ersatz de guerre : 1914, 1939, 1977

      • L'Allemagne était avant 1914 le premier pays consommateur d'Europe, Hambourg redistribuant le café vers la Scandinavie, la Finlande et la Russie
      • pendant le blocus, écrit Ukers, les Allemands se rabattent sur les substituts, et les prix élevés d'après-guerre en prolongent l'usage, les importations de 1920 (90,6 millions de livres) restant loin des 371 millions de 1913. On torréfie ce qu'on trouve : glands, châtaignes, faînes, seigle, orge, lupin
      • la fabrique de Malzkaffee Kathreiner, fondée à Munich en 1892, est l'une des plus grandes. Le mot Muckefuck désigne ce café d'orge et de chicorée
      • on lui prête une origine dans le « mocca faux » des Français de 1870, mais le Duden le fait venir d'un dialecte rhénan où il désignait la pourriture brune du bois, deux étymologies qu'aucune source ne départage. Sous le régime national-socialiste apparaît le Kaffee-Surrogat-Extrakt contrôlé par l'État
      • après 1945, Caro-Kaffee (1954), premier ersatz instantané, mêle orge, malt, chicorée et seigle. Aux États-Unis, Postum connaît sa plus grande popularité pendant le rationnement de la Seconde Guerre mondiale.
      Ukers 1922, ch. XXII, p. 289 ; de.wikipedia.org/wiki/Ersatzkaffee et de.wikipedia.org/wiki/Zichorienkaffee, consultés le 7 septembre 2026 ; en.wikipedia.org/wiki/Postum

      La République démocratique allemande offre le cas le mieux daté, et la chaîne des causes y est complète, du gel à la tasse.

      Le gel brésilien de 1976 fait bondir le coût des importations de café, d'environ 150 à 700 millions de marks-devises par an. Le café s'achète en monnaie étrangère, et c'est exactement ce dont le pays manque.

      Le 26 juillet 1977, le Politburo du SED décide le Kaffee-Mix : 51 % de café torréfié, le reste en pois, seigle, orge ou pulpe de betterave. Il est vendu 4 marks les 125 grammes, quand la variété bon marché Kosta, supprimée au passage, valait 7,50. Le buveur paie donc moins cher un produit à moitié café, et il n'a plus le choix.

      Le surnom vient tout de suite. Le peuple le baptise Erichs Krönung, d'après la marque Jacobs Krönung, ou Edescho, pour « Erichs Devisenschoner », l'économiseur de devises d'Erich Honecker.

      La défaite est technique avant d'être politique. La farine de pois gonfle sous la pression et la chaleur, et elle bouche les filtres des machines de café. La colère monte au point d'alerter la Stasi, et la production cesse après plus d'un an.

      La sortie de crise tient en deux gestes, tous deux destinés à faire entrer du café sans dépenser de devises. Dès septembre 1977, le régime lève les limites sur le café reçu en colis d'Allemagne de l'Ouest : ce sont les familles qui importent le café, et non plus l'État.

      Puis le pays se cherche une source qu'il paiera en marchandises. En 1980 et 1986, il signe avec le Vietnam des accords échangeant machines et centrale hydroélectrique contre la moitié de la récolte vietnamienne pendant vingt ans. C'est là l'origine de l'essor du canephora vietnamien.

      de.wikipedia.org/wiki/Kaffeekrise_in_der_DDR, consulté le 7 septembre 2026

      256Le soluble et les mélanges d'aujourd'hui

      TraitGroupe congolais (SG2, Robusta)Groupe guinéen (Kouilou)Conilon
      Porthaut, longs entre-nœuds, peu ramifiécourt, entre-nœuds serrésintermédiaire
      Précocitétardifprécoceintermédiaire
      Graingros, caféine intermédiairepetit, riche en caféineintermédiaire
      Rouillerésistantmoinsvariable
      Sécheressesensiblerésistantvariable (Marilândia sélectionné pour)
      DiffusionJava, Inde, Vietnam, Ouganda (Erecta)Côte d'Ivoire, Bénin, MadagascarBrésil
      Kawuki et al. 2026, introduction ; Gomez et al. 2009 ; fiches de l'atlas

      Le café soluble industriel date des années 1935-1938, et il pèse beaucoup plus lourd qu'on ne l'imagine en France.

      Un document de formation professionnelle l'évalue à environ 21 % du café vert mis en œuvre dans le monde, et à plus de 30 % des tasses bues. L'écart entre les deux chiffres se lit tout seul : une tasse de soluble demande moins de café vert qu'une tasse préparée à partir de mouture.

      La géographie est très contrastée. Le soluble atteint 80 à 90 % de pénétration au Royaume-Uni, au Japon et en Russie, contre 26 % en France. Autrement dit, le produit qu'on tient ici pour un dépannage est ailleurs le café ordinaire, celui auquel le palais est habitué.

      Un produit aussi transformé appelle une définition légale précise, sans quoi n'importe quoi peut s'appeler café soluble. C'est l'objet de la directive 1999/4/CE du 22 février 1999, et ses seuils valent d'être lus.

      • L'extrait de café solide doit contenir au moins 95 % en poids de matière sèche provenant du café ;
      • l'extrait en pâte, de 70 à 85 % ;
      • l'extrait liquide, de 15 à 55 %, ce dernier pouvant recevoir jusqu'à 12 % de sucres.

      Et une règle qui ferme la porte aux charges : l'extrait solide ne doit rien contenir d'autre que ce qui vient de l'extraction du café.

      Les extraits de chicorée suivent les mêmes seuils, avec leurs propres marges : liquide de 25 à 55 %, jusqu'à 35 % de sucres, et 1 % de matières étrangères toléré. La mention décaféiné, elle, exige moins de 0,3 % de caféine dans la matière sèche de café.

      Enfin, le règlement 1169/2011, applicable depuis le 13 décembre 2014, ajoute ce qui protège l'acheteur au quotidien. Il impose trois choses, et chacune vise un procédé décrit plus haut.

      La liste d'ingrédients oblige à nommer la charge, ce qui suffit à rendre impossible la formule des mille livres. La déclaration quantitative des ingrédients mis en avant force à chiffrer ce que la face du paquet promet. L'interdiction d'induire en erreur couvre le reste, c'est-à-dire le nom du produit et sa présentation, là où aucune ligne d'ingrédients n'est fausse mais où l'ensemble ment.

      Document de formation professionnelle, Tout savoir sur le café soluble ; eur-lex.europa.eu, directive 1999/4/CE consolidée 2013 et règlement 1169/2011, consultés le 7 septembre 2026

      Les mélanges légaux se distinguent de la fraude par l'étiquette et par le seuil. L'Allemagne applique depuis le 15 novembre 2001 une ordonnance qui interdit la vente de café torréfié contenant plus de deux grammes par kilo de matières autres que le café vert, sauf étiquetage café non trié ou de basse qualité. Le Japon réserve depuis novembre 1991 le mot café aux produits issus du seul café vert, l'aromatisé se vendant comme mélange de café et d'arôme.

      La Colombie interdit depuis la loi 126 de 1931 le nom café à tout produit qui n'est pas du café pur, seuil ramené à 95 % par la loi 1589 de 2012. Le Brésil fixe depuis le règlement 16 de 2010 un plafond d'impuretés de 1 % et d'humidité de 5 % et une note minimale de quatre sur dix à la tasse, et l'article 43 de la Portaria SDA 570 du 9 mai 2022, en vigueur le 1er janvier 2023, interdit le mot café pour tout mélange contenant d'autres genres ou espèces de plantes. La chicorée n'est donc plus un adultérant : c'est un ingrédient, à la condition d'être nommé.

      OIC, document ICC-134-1, Mélanges et succédanés, 9 septembre 2022

      257La fraude moderne : l'espèce, l'origine, la cuve

      Quand un grain se paie au nom, c'est le nom qu'on fabrique. La fraude la plus rentable du XXIe siècle vend du canephora pour de l'arabica. En 2018, l'équipe de Kate Kemsley au Quadram Institute de Norwich analyse 60 cafés torréfiés moulus étiquetés 100 % arabica provenant de 11 pays : 8 dépassent le seuil d'authenticité, 6 contiennent de 3 à 33 % de non-arabica, ce qui suggère, avec un intervalle de confiance de 95 %, une prévalence sectorielle de 5 à 20 %. La méthode repose sur le 16-O-méthylcafestol, diterpène de la cire du canephora, mesuré par RMN à 60 MHz sur un extrait au chloroforme ; la surprise est que les arabicas purs en contiennent des traces, de l'ordre de 1 à 2 % du niveau du canephora, ce qui impose un seuil statistique plutôt qu'une absence. Les marques testées n'ont pas été nommées.

      Gunning et al., Food Chemistry, mai 2018, pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5774150 ; dailycoffeenews.com, 16 mai 2018

      Le Brésil, premier producteur, rejoue en 2025 la formule des mille livres. Le mécanisme n'a pas changé depuis Thurber, seul le prix a monté : les records de l'arabica font apparaître un « café fake » vendu 13,99 reais les 500 grammes en janvier 2025, selon l'ABIC.

      Le produit ne ment pas tout à fait. Il est étiqueté en petits caractères « poudre pour préparation de boisson au goût de café ». Le mot café n'est pas revendiqué, il est seulement suggéré, et c'est précisément la zone que la loi tient le plus mal.

      Le ministère de l'Agriculture inspecte en février 2025 trois fabriques, à São Paulo, au Paraná et à Santa Catarina. Il y trouve des coques, des grains défectueux noirs et brûlés, et des arômes. Il n'y trouve pas la pulpe de café annoncée.

      La querelle porte alors sur un mot. L'ABIC parle de fraude. Les fabricants invoquent leur dénomination et leur autorisation sanitaire. Mais la RDC 716/2022 de l'ANVISA n'appelle café que l'endosperme torréfié d'une espèce de Coffea. Tout le reste de la cerise, la coque comprise, n'est donc pas du café.

      Les saisies disent l'ampleur du phénomène. Sur l'année 2025, le ministère saisit 40 tonnes de torréfié moulu au Paraná, 2,4 tonnes à Campos dos Goytacazes et 4,2 tonnes de coques prêtes à torréfier à Brusque.

      Puis l'opération change d'échelle. Du 25 au 28 mai 2026, une action nationale menée avec la Senacon et les Procons conduit 84 inspections dans sept États. Elle ferme 19 établissements, soit 32,8 % des sites visités, et saisit 5 944 kilos de café conditionné et 76 070 kilos de matière première irrégulière : coques, bâtons, terre et résidus végétaux. L'essentiel se trouve dans la Zona da Mata du Minas Gerais, c'est-à-dire au cœur même d'une région de production.

      noticiasagricolas.com.br, 20 février 2025 ; nsctotal.com.br, 19 février 2025 ; semearfoodsafetyculture.com.br, 17 janvier 2026 ; clarim.net.br, 30 mai 2026

      Les cafés de prestige subissent la fraude de l'Aden de Walsh, un siècle plus tard et pour la même raison : le nom se paie plus cher que le grain.

      Le kopi luwak est un café passé par le tube digestif de la civette. Il se vend jusqu'à 1 300 dollars le kilo pour la version sauvage, contre 100 dollars pour la version d'élevage. Treize fois l'écart, pour une différence qu'aucun acheteur ne peut vérifier en tasse. La fraude est écrite d'avance.

      Les enquêtes de PETA et de la BBC (2013) trouvent des civettes en cage vendues comme sauvages. La presse spécialisée estime que jusqu'à 80 % du kopi luwak du marché mondial est faux, mais sans étude publiée à l'appui. Jumhawan et ses collègues ont publié en 2013 des marqueurs métabolomiques discriminants, c'est-à-dire des molécules dont le profil sépare le grain digéré du grain ordinaire.

      Le même écart vise les origines rares. Le Blue Mountain jamaïcain et le Geisha panaméen en font les frais, à des prix qui donnent le vertige : 1 029 dollars la livre pour un lot Elida en 2019. Tous deux sont les cibles d'un marché chinois où la consommation a crû de 44 % en cinq ans. Une demande qui monte de la sorte ne trouve pas en face une récolte qui suit, et l'écart se comble en faux.

      La riposte est double. La Jamaïque a instauré des peines de prison pour contrefaçon du label, et des domaines expérimentent le traçage du plant à la tasse.

      Les capsules dites compatibles, elles, ne relèvent pas de la fraude mais du droit des brevets, et la confusion est assez courante pour qu'il faille le dire. Dès mars 2010, Jean-Paul Gaillard, ancien dirigeant de Nespresso, lance des capsules sous marque Casino. Les tribunaux de Düsseldorf et de Paris refusent d'y voir une contrefaçon.

      La suite se joue sur le calendrier des brevets et sur la concurrence. Le premier brevet expire en 2012. L'Autorité de la concurrence obtient en avril 2014 l'ouverture technique des machines. En 2020, Nespresso est condamné à 500 000 euros pour concurrence déloyale envers Ethical Coffee Company.

      en.wikipedia.org/wiki/Kopi_luwak, consulté le 7 septembre 2026 ; intelligence.coffee, 15 septembre 2022 ; fr.wikipedia.org/wiki/Nespresso, consulté le 7 septembre 2026

      258Les cafés d'animaux, ou la rente sur le récit

      Le kopi luwak n'est pas seul : cinq animaux servent aujourd'hui le même argument de vente. La civette d'Indonésie et l'éléphant de Thaïlande digèrent la cerise ; le macaque d'Inde et de Taïwan la mâche et recrache le grain ; la chauve-souris de Madagascar mord le fruit et le laisse sécher sur l'arbre. Deux de ces cafés sont donc des fermentations de salive et non des cafés d'excréments, contrairement à ce que leurs surnoms commerciaux laissent entendre.

      Le Black Ivory thaïlandais, le plus cher du monde, se vend autour de deux mille dollars le kilo pour une raison d'abord arithmétique : il faut environ trente-trois kilos de cerises pour en obtenir un, le reste étant broyé ou perdu pendant les quinze à trente heures de digestion.

      Black Ivory Coffee, documentation du producteur, reprise par CBS News et NBC News ; Sprudge sur la filière malgache ; sources professionnelles concordantes sur le procédé du monkey parchment

      L'argument est double : l'animal trierait les cerises mieux qu'un cueilleur payé au poids, et son appareil digestif ferait au grain ce que l'homme ne sait pas faire. Le second terme est mesurable, et il a été mesuré : Marcone relève en 2004 une teneur en protéines plus basse et une chimie de surface altérée. Mais modifié ne veut pas dire meilleur, et les deux travaux publiés ne concordent pas : Jumhawan et ses collègues trouvent en 2013 dans le kopi luwak authentique des proportions d'acide citrique et malique plus élevées, dont ils font des marqueurs d'authentification, quand plusieurs vulgarisations attribuent à Marcone le constat inverse. Aucune dégustation à l'aveugle publiée ne tranche à ce jour.

      Marcone, Composition and properties of Indonesian palm civet coffee, Food Research International, 2004 ; Jumhawan et al., Journal of Agricultural and Food Chemistry 61 (2013), marqueurs discriminants

      Le premier terme, lui, s'effondre tout seul. Il suppose un animal libre, qui choisit. Un animal en cage ne choisit rien : on lui apporte ce qu'on a récolté, mûr ou non. L'élevage détruit donc exactement ce qui justifiait le prix. Les enquêtes de terrain décrivent des civettes nocturnes détenues en cages grillagées, privées de sommeil, et des producteurs qui reconnaissent étiqueter « 100 % sauvage » des grains d'animaux captifs, au motif que l'animal, lui, venait du sauvage.

      Comme le tri est invisible dans le lot fini, l'acheteur n'a aucun moyen de vérifier ce qu'il paie : c'est la définition d'une promesse invérifiable, et l'invitation à la fraude que la presse spécialisée chiffre, sans étude publiée, jusqu'à 80 % du marché.

      Enquêtes de PETA Asia (2020 et 2024), organisation militante, à croiser avec l'enquête de la BBC citée plus haut (2013)

      Un seul de ces cafés échappe au reproche, et il faut le dire. À la fazenda Camocim, dans l'Espírito Santo, le jacu est un oiseau sauvage protégé au Brésil ; le domaine, conduit en biodynamie, ne peut ni le chasser ni le traiter, et se contente de ramasser ce qu'il laisse. Aucune cage, aucun animal nourri de force : un nuisible devenu produit. La différence tient en une phrase : l'animal qui a le droit de partir est le seul dont le tri veut encore dire quelque chose.

      Camocim Estate, Pedra Azul ; AFP, septembre 2023 ; voir le repère 2006 · le jacu dans la chronique

      La cuve de fermentation est le nouveau terrain. Les co-fermentations ajoutent fruits, épices ou houblon avant le séchage (voir le traitement), quand les infusions ajoutent huiles essentielles ou arômes après coup, et les mots se confondent : selon Hachi Coffee Project, 3 % seulement du fruit employé en co-fermentation se retrouve en tasse. Fin 2023, le championnat du monde des baristas modifie sa règle : tout ajout est admis s'il a lieu avant le stade du café vert.

      En juin 2024, le Best of Panama disqualifie quatre lots « altérés dans leur expression naturelle, probablement dans l'intention de mieux scorer au moyen d'additifs étrangers », et l'association panaméenne demande une catégorie à part pour les cafés altérés ou infusés ; les tests employés ne sont pas publiés. Aux États-Unis, un café co-fermenté n'est soumis à aucune obligation d'étiquetage ni d'allergène particulière : c'est du café vert. Le mécanisme est celui du glaçage de 1868, une allégation qui rapporte plus que le contrôle qui la vérifierait.

      perfectdailygrind.com, 1er mai 2025 ; dailycoffeenews.com, 28 juin 2024 ; royalcoffee.com, Kornman, 23 octobre 2025 ; LC ch. 17b

      Reste le café sans café. Atomo, fondée à Seattle en 2019 par Jarret Stopforth et Andy Kleitsch, vend depuis 2021 un cold brew, puis, depuis 2023, un espresso « sans grain ». La recette assemble des noyaux de dattes, de la racine de chicorée et des peaux de raisin. La caféine, elle, vient d'ailleurs : puisqu'aucun grain n'en fournit, on la récupère sur du thé vert décaféiné.

      L'argent a suivi vite. La société a levé environ 60 millions de dollars depuis 2019, dont 7,8 millions en janvier 2025, et Suntory a investi en décembre 2023. Prefer à Singapour, Koppie Bean en Belgique, Minus, Voyage Foods et Compound Foods sont venus sur le même terrain. Seules les bases changent : graines de tournesol, millet, caroube, protéine de pois, lupin, pois chiche, orge maltée.

      Les arguments sont ceux de Postum, retournés. Post vendait le son de blé contre la caféine et les maux qu'on lui prêtait. Ceux-ci vendent contre le climat, l'empreinte carbone (Atomo revendique 93 % d'émissions en moins) et le prix. Le succédané ne promet plus de soigner le buveur, il promet de ménager la planète.

      Ces produits se disent « beanless coffee », café sans grain. Ont-ils le droit de s'appeler café en Europe ? Aucune des sources consultées ne le dit. Le seuil de 95 % de l'Accord de 2007 et la directive de 1999 leur ferment a priori la dénomination, puisqu'il n'y a pas un gramme de café dedans.

      en.wikipedia.org/wiki/Atomo, consulté le 7 septembre 2026 ; perfectdailygrind.com, 8 octobre 2025

      259Les outils de détection d'aujourd'hui

      La chromatographie a remplacé le microscope. Elle sépare les molécules d'un extrait au lieu de regarder des formes, et voit donc ce qu'une poudre torréfiée ne montre plus. La revue de Martins et ses collègues (2018) rapporte sur le marché intérieur brésilien des adultérations atteignant 40 % en poids de maïs, soja, orge, seigle, caramel et coques.

      Le même travail dresse la carte des marqueurs, car repérer une charge ne suffit pas : pour l'accuser, il faut la nommer. Chaque ingrédient ajouté apporte une molécule qui le trahit.

      • Glucose, mannose et fructoseles céréales et les coques.
      • Maltosele maïs.
      • Raffinose et stachyosele soja.
      • Gamma-tocophérolle maïs encore, hors du registre des sucres.
      • 5-hydroxyméthylfurfuralla chicorée.
      • 16-O-méthylcafestol et homostachydrinele canephora.
      • Les acides chlorogéniques et les pyrazines volatilesl'origine du lot.

      Chaque famille a ensuite son dosage. Les glucides passent par HPLC, c'est-à-dire la chromatographie liquide haute performance, avec une détection ampérométrique et la norme ISO 11292 pour cadre. Les limites y sont de 1 à 2,5 ppm, la partie par million valant un milligramme par kilo. La GC-MS en espace de tête, qui analyse l'air chargé de composés volatils au-dessus de l'échantillon chauffé, détecte l'orge dès 1 %. L'UPLC-MS, elle, ramène l'analyse à 15 minutes contre 72,6 : près de cinq fois plus d'échantillons contrôlés pour le même temps de laboratoire.

      Le 16-O-méthylcafestol, le 16-OMC des laboratoires, se dose à part, par chromatographie sur couche mince haute performance. La détection descend à 5 mg/kg et la quantification à 20 mg/kg, soit moins de 0,9 % de canephora dans le paquet. Surtout, le marqueur survit à la torréfaction et à la fabrication du soluble. C'est ce qui le rend utile, car la fraude sur l'espèce se cache justement là, dans le moulu et dans le soluble, où plus personne ne voit le grain.

      Martins et al., Food Quality and Safety, 2018, academic.oup.com/fqs/article/2/3/121/5041966 ; pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29042111 (J. Chromatogr. A, 2017) ; contractlaboratory.com, 3 avril 2026

      La RMN est devenue le tamis des laboratoires de contrôle. La résonance magnétique nucléaire plonge l'extrait dans un aimant et lit la signature que chaque molécule y laisse. La méthode de Norwich tourne sur un aimant de paillasse à 60 MHz, un appareil qui tient sur une table, en 40 minutes par extrait.

      Avec dix fois plus de champ, on voit dix fois plus fin. À 600 MHz, Milani et ses collègues (Food Control, 2020) classent des cafés coupés avec 100 % de succès. Les charges testées étaient l'orge, le maïs, les coques, le soja, le riz et le blé. Le signal de l'amidon sert de marqueur, puisque ce sont les céréales ajoutées qui en apportent. Les limites de détection descendent de 0,31 à 0,86 % en torréfaction moyenne et foncée.

      Le proche infrarouge, lui, fait le tri de masse. On éclaire la poudre, on lit la lumière qu'elle renvoie, sans réactif ni préparation, donc sans consommable à chaque mesure. Couto et ses collègues (Foods, 2021) discriminent ainsi pur et adultéré dès 0,25 % sur maïs, orge, soja, riz, coques et canephora. Mais ils n'identifient l'adultérant qu'au-delà de 10 %, et pas au-delà de deux mélangés : la méthode voit qu'il y a quelque chose, elle ne dit pas quoi.

      Zhang et ses collègues (Foods, 2025) ont sorti l'appareil du laboratoire. Leur spectromètre portable balaie de 900 à 1 700 nm. Il obtient 96,9 % de bonnes réponses en qualitatif et 92,3 % en quantitatif, sur soja, orge, chicorée et maïs de 10 à 40 %. Un balayage dure 2,54 millisecondes. Mais le modèle n'a été construit que sur un seul arabica de référence, ce qui ne dit rien de sa tenue sur les autres.

      Le NIR reste donc un crible, pas une preuve. Ses positifs doivent être confirmés par la chimie de référence.

      Bruker, application note NMR in the Detection of Coffee Adulteration, citant Milani et al., Food Control 2020 ; Couto et al., Foods 2021, PMC8750839 ; Zhang et al., Foods 2025, PMC11817766

      Pour l'origine, aucun marqueur unique n'existe. Les isotopes stables enregistrent le lieu : à Hawaï, Rodrigues et ses collègues (2011) mesurent sur 47 arabicas verts de cinq régions le δ18O, plus élevé à basse altitude et lié à la pluie, le δ34S, appauvri près des volcans actifs, le δ13C et le δ15N, et le rapport 87Sr/86Sr, plus bas près des volcans et plus haut près des côtes ; les isotopes seuls ne séparent pas les cinq régions, la combinaison avec l'analyse multi-élémentaire y parvient, et les auteurs réclament plusieurs années d'échantillonnage.

      L'ADN identifie l'espèce et certaines variétés par PCR ou PCR digitale quand la torréfaction a dégradé le 16-OMC, mais la torréfaction fragmente aussi l'ADN. La métabolomique GC-MS a fourni les marqueurs du kopi luwak. Aucune de ces méthodes ne répond à la question du XIXe siècle, qui reste entière : celle du coût du contrôle rapporté au prix de la marchandise, et de qui le paie.

      Rodrigues et al., J. Agric. Food Chem., 2011, PMC3256934 ; contractlaboratory.com, 3 avril 2026 ; en.wikipedia.org/wiki/Kopi_luwak

      260Aujourd'hui

      En 2025-2026, la falsification a repris ses deux formes historiques, sous la pression du prix. Plus le café coûte cher, plus il devient rentable de mettre autre chose dans le paquet.

      La première forme est la charge, c'est-à-dire la matière ajoutée pour faire le poids, et elle se joue au Brésil. Le ministère de l'Agriculture a saisi 82 tonnes en quatre jours de mai 2026 et fermé près d'un tiers des sites inspectés. La seconde forme est le nom. Elle se rencontre partout où un arabica, un Geisha ou un Blue Mountain se paie plus cher que ce qu'il contient.

      Le contrôle, lui, s'est déplacé du verre d'eau de Thurber vers la RMN et le NIR. Ces instruments voient une adultération à 0,3 %, mais ils ne savent pas la nommer au-delà de deux ingrédients. Et pour l'origine, il faudrait des bases de données que personne n'a encore constituées pour la plupart des terroirs.

      La réglementation avance donc par la traçabilité plutôt que par l'analyse :

      • faute de pouvoir lire le lieu dans le grain
      • on demande à la parcelle de se déclarer. Le règlement européen 2023/1115 sur les produits sans déforestation couvre le café. Il exigera la géolocalisation des parcelles à partir du 30 décembre 2026 pour les grandes et moyennes entreprises
      • et du 30 juin 2027 pour les petites. Deux reports ont déjà été décidés
      • décembre 2025en décembre 2024 et

      Le café sans café, lui, a levé des dizaines de millions de dollars et entre dans des chaînes de cafés, sans que son droit au mot café soit tranché. Et la chicorée, cent cinquante ans après Hassall, se vend en rayon sous son nom, à des gens qui l'aiment.

      clarim.net.br, 30 mai 2026 ; environment.ec.europa.eu, page EUDR, consultée le 7 septembre 2026 ; perfectdailygrind.com, 8 octobre 2025
      Dépenses publicitaires comparées du café et des substituts
      Dépenses publicitaires comparées du café et des substituts
      Torréfacteur domestique à tambour
      Torréfacteur domestique de la fin du XIXe siècle. Tant que le grain était grillé et moulu à la maison, l'acheteur le voyait entier ; la fraude commence quand ces gestes passent à l'usine (Thurber 1881, p. 22, 165).

      Substituts attestés

      SubstitutÉpoque et lieuCe qu'il apporte en tasse
      Orge torréfiéeAttesté au Levant dès le XVIIIe siècle (Scheuzer) ; Prusse 1781 ; guerres mondialesCouleur, amertume, corps amylacé
      Chicorée (racine)Hollande vers 1750-1770 ; Brunswick 1770 ; France après 1806 ; Louisiane 1861 ; IndeCouleur rapide et forte, amertume, texture dense
      Glands, châtaignes, faînesAllemagne, blocus 1806-1812 et guerres mondialesTanins, amertume
      Seigle, blé, avoine, sarrasin, sonPrusse 1781 ; États-Unis XIXe ; Postum 1895Amidon, note grillée
      Figues séchéesPrusse 1781 ; AutricheSucres caramélisés
      Betterave, carotte, panais, pissenlitAngleterre et États-Unis, XIXeSucres, couleur
      Pois, haricots, pois chiches, lupinÉtats-Unis 1881 ; Allemagne ; RDA 1977 (farine de pois)Poids, protéines qui gonflent et bouchent les filtres
      Dattes et noyaux de dattesListe Ukers 1922 ; Atomo 2023-2025Sucres, corps
      Bétoine, saloop (sassafras et sucre)Londres, après 1666 et 1719Boisson chaude bon marché
      Marc de café réaromatiséÉtats-Unis, avant 1881Aspect de café, rien d'autre
      Grains factices (plâtre, puis pâte de farine moulée)Angleterre et États-Unis, avant 1894Liquide noirâtre et boueux, dépôt gras
      Walsh 1894, p. 206 ; Ukers 1922, p. 13, 45-47, 73-74, 170 ; de.wikipedia.org/wiki/Ersatzkaffee ; Kaffeekrise in der DDR ; en.wikipedia.org/wiki/Atomo

      Les lois et les dates

      DatePaysTexte ou fait
      1769-1770Brunswick, BerlinLicences de fabrication de café de chicorée accordées à C. von Heine et C. G. Förster ; 22 à 24 fabriques à Brunswick en 1795
      1777, 1781PrusseManifeste café et bière de Frédéric II ; puis monopole royal de la torréfaction, licences réservées aux nobles, clergé et fonctionnaires
      1784Duché de WestphalieInterdiction de vendre du café, amende de cent dollars ou deux ans de prison
      1785États-UnisLe gouverneur Bowdoin introduit la chicorée dans le Massachusetts
      1806-1812Europe napoléonienneBlocus continental : pénurie de café, essor industriel de la chicorée en France et en Allemagne
      1837FrancePremier brevet français de succédané de café (François Burlet, Lyon)
      1851-1855Royaume-UniAnalytical Sanitary Commission du Lancet (Wakley, Hassall) : 31 échantillons de café sur 34 falsifiés ; commission parlementaire de 1855
      1860, 1872, 1875Royaume-UniAdulteration of Food or Drink Act ; Adulteration of Food, Drink and Drugs Act ; Sale of Food and Drugs Act, qui abroge les deux précédents
      1873États-UnisPremier brevet américain de succédané de café (E. Dugdale, Griffin, Géorgie)
      1905FranceLoi du 1er août sur la répression des fraudes dans la vente des marchandises et des falsifications des denrées
      1906 (en vigueur 1er janv. 1907)États-UnisPure Food and Drugs Act : la chicorée doit être déclarée sur l'étiquette, fin des faux « Mocha and Java », rulings contre le café « sué » artificiellement (1916 : seul le café de l'île de Java peut s'appeler Java)
      1931 ; 2012ColombieLoi 126 : le nom café réservé au café pur ; loi 1589 : seuil de 95 % de l'Accord international
      1958NicaraguaDécret 408 interdisant la vente de café frelaté, sucre excepté
      1977-1978RDAKaffee-Mix à 51 % de café, retiré après plus d'un an
      1991JaponCode de concurrence loyale : le mot café réservé aux produits issus du seul café vert
      1991 ; 2001FranceDécret 91-340 (dénominations café vert, torréfié, moulu, décaféiné) ; décret 2001-977 transposant la directive extraits
      1999Union européenneDirective 1999/4/CE sur les extraits de café et de chicorée (matière sèche de café d'au moins 95 % pour l'extrait solide)
      2001AllemagneKaffeeverordnung : plus de 2 g/kg de matière étrangère interdit dans le café torréfié sauf étiquetage café non trié ou de basse qualité
      2007OIC (Accord international)Article 27 : interdiction de vendre sous le nom café un produit contenant moins de l'équivalent de 95 % de café vert
      2011 (appl. 2014)Union européenneRèglement 1169/2011 : liste d'ingrédients, QUID, interdiction d'induire en erreur (art. 7)
      2010-2011 ; 2022-2023BrésilRèglement 16 (impuretés 1 %, humidité 5 %, note minimale 4/10) ; Portaria SDA 570 art. 43 : le mot café interdit pour tout mélange
      2023 (appl. 30 déc. 2026)Union européenneRèglement 2023/1115 « déforestation » : géolocalisation obligatoire des parcelles de café
      Ukers 1922, p. 45-47, 337-338, 404, 410, 468, 470, 725-737 ; Wikipédia (Wakley, Sale of Food and Drugs Act 1875, Zichorienkaffee, Kaffeekrise in der DDR) ; OIC, ICC-134-1, 2022 ; EUR-Lex ; environment.ec.europa.eu

      Détection : d'hier à aujourd'hui

      MéthodePrincipeCe qu'elle détecteSeuil, duréeLimites
      Tests de cuisine (Thurber 1881, AOAC 1922)Flottaison sur eau froide, coloration, viscosité, textureChicorée, céréales, légumineuses dans le mouluQualitatif, quelques minutes, coût nulNe dit ni la nature ni la dose ; un café sur-torréfié coule aussi
      Microscope (Hassall 1851 ; Thurber 1881, 140 diamètres)Vaisseaux spiralés ponctués des racines, grains d'amidon propres à chaque céréaleChicorée, céréales, pois, pomme de terreQualitatif, une préparation par échantillonŒil exercé indispensable ; impuissant sur les extraits et sur l'espèce
      Densité de l'extrait à 10 % (McGill, dans Ukers 1922)Densité 1,00986 pour le café pur, 1,02821 pour la chicorée ; réfractométrieProportion de chicoréeFormule linéaire, une heure d'ébullitionSuppose un mélange binaire
      Cendres (Walsh 1894)Fraction minérale après combustion, plus élevée chez une racine que chez une graineRacines, terreFour et balanceSeuils non publiés par Walsh
      HPLC glucides, tocophérols ; GC-MS volatils (Martins et al. 2018)Marqueurs : glucose, maltose (maïs), raffinose (soja), gamma-tocophérol (maïs), 5-HMF (chicorée)Céréales, coques, soja, chicorée1 à 2,5 ppm en HPLC-PAD ; orge à 1 % en SPME-GC-MS ; 15 min en UPLC-MS contre 72,6 min en HPLC-PADÉtalons coûteux, laboratoire équipé
      16-O-méthylcafestol par HPTLC ou HPLC (norme allemande)Diterpène quasi spécifique du canephoraCanephora dans un « 100 % arabica », y compris torréfié et solubleDétection 5 mg/kg, quantification 20 mg/kg, soit moins de 0,9 % de canephoraTraces de 16-OMC dans certains arabicas purs (Gunning 2018), d'où un seuil de 1 à 2 %
      RMN 1H, 60 MHz de paillasse (Gunning et al. 2018)Signal du 16-OMC dans un extrait au chloroformeIdemEnviron 40 min par extrait ; 6 échantillons suspects sur 60Ne voit pas l'origine géographique
      RMN 1H 600 MHz et chimiométrie (Milani et al. 2020)Signal de l'amidon et empreinte globale, modèle SIMCAOrge, maïs, coques, soja, riz, blé0,31 à 0,86 % selon la torréfaction ; 100 % de classement correctInstrument de plusieurs centaines de milliers d'euros
      NIR de laboratoire (Couto et al. 2021)Spectre 4 000-10 000 cm-1, analyse en composantes principalesMaïs, orge, soja, riz, coques, canephoraDiscrimine pur et adultéré dès 0,25 % ; identifie l'adultérant au-delà de 10 %Au-delà de deux adultérants, ne les nomme plus
      NIR portable (Zhang et al. 2025)Spectromètre 900-1 700 nm, SVMSoja, orge, chicorée, maïs de 10 à 40 %96,9 % en qualitatif, 92,3 % en quantitatif ; balayage de 2,54 msModèle bâti sur un seul arabica ; à confirmer par chimie de référence
      ADN (PCR, PCR digitale)Séquences propres à chaque espèceEspèce, certaines variétésUtile quand la torréfaction a dégradé le 16-OMCADN fragmenté par la torréfaction ; ne quantifie pas bien un mélange
      Isotopes stables et strontium (Rodrigues et al. 2011)δ18O, δ34S, δ13C, δ15N, 87Sr/86Sr reflètent pluie, altitude, volcanisme, littoralOrigine géographique47 échantillons, cinq régions d'Hawaï séparées avec la multi-élémentaireBase de référence par région et par année indispensable
      Métabolomique GC-MS (Jumhawan et al. 2013)Empreinte d'acides organiques et de sucresKopi luwak authentique contre imitationMarqueurs discriminants publiésPeu de laboratoires, pas de norme
      Thurber 1881, p. 167-168 ; Walsh 1894, p. 216-221 ; Ukers 1922, ch. XVI-XVII ; Martins et al. 2018 ; Gunning et al. 2018 ; Milani et al. 2020 (Bruker) ; Couto et al. 2021 ; Zhang et al. 2025 ; Rodrigues et al. 2011 ; contractlaboratory.com 2026

      Chiffres clés

      ChiffreSource
      Formule courante aux États-Unis en 1881, pour 1 000 livres : 400 pois, 200 seigle, 200 café, 100 chicorée, 100 diversThurber 1881, p. 165
      Marc de café séché revendu 12 dollars le baril par une intendance d'hôpital militaireThurber 1881, p. 164
      Glaçage : 5 à 6 % de poids ajoutéThurber 1881, p. 167
      Chicorée du commerce coupée jusqu'à 95 % de betteraveWalsh 1894, p. 215
      31 échantillons de café sur 34 falsifiés à LondresLancet, janvier 1851
      Près de 100 firmes de succédanés céréaliers ; 1 765 000 dollars de publicité contre le café en une annéeUkers 1922, p. 435
      Kaffee-Mix : 51 % de café, 4 marks les 125 gKaffeekrise in der DDR, 1977
      6 « 100 % arabica » sur 60 contiennent 3 à 33 % de canephoraGunning et al., Food Chemistry, 2018
      Brésil, 25-28 mai 2026 : 84 inspections, 19 fabriques fermées, 82 tonnes saisiesClarim, 30 mai 2026
      Café soluble : environ 21 % du café vert mondial, plus de 30 % des tassesDocument de formation professionnelle, Tout savoir sur le café soluble
      Planche XVIII

      Ce qui vient

      Le café est cultivé sur 12,5 millions d'hectares par 12,5 millions d'exploitations, à partir de deux espèces sur cent trente, dans une bande climatique que le réchauffement rétrécit déjà. Cette planche fait le point sur ce qui est mesuré (gel de 2021, sécheresse de 2024, rouille, prix records de 2025), sur ce que les modèles projettent pour 2050, et sur les réponses en cours : migration en altitude, agroforesterie, irrigation, hybrides F1, génomes, espèces sauvages, banques de gènes, règlement européen contre la déforestation, café sans grain. Elle s'appuie sur les articles revus par les pairs (Bunn 2015, Ovalle-Rivera 2015, Moat 2017, Davis 2019, 2021, 2022, Kath 2020, Grüter 2022, Salojärvi 2024, Yang 2026), sur les rapports d'institutions (USDA, ICO, WCR, Crop Trust, Conab) et sur le manuscrit inédit de Marco (LC ch. 2, 4, 16, 18, 21), et distingue à chaque fois le niveau de preuve.

      261Le cahier des charges d'une plante de sous-bois

      Le caféier arabica demande une moyenne annuelle de 20 à 25 °C, tolère des minima autour de 15 °C et des maxima autour de 30 °C, et ne supporte pas le gel : l'arbre meurt entre moins deux et moins trois degrés. Il lui faut 1 500 à 2 000 mm de pluie par an avec une saison sèche marquée de trois à quatre mois, la floraison étant déclenchée par la pluie qui suit un épisode sec.

      Coste donne pour le climat d'origine de l'espèce, sur les hauts plateaux d'Abyssinie, 1 500 à 1 800 m d'altitude, 20 à 22 °C de moyenne et moins de 1 500 mm de pluie. Le gradient thermique étant d'environ un degré par 180 m, il n'existe que deux façons de retrouver ce climat sous les tropiques : monter en altitude ou s'éloigner de l'équateur, ce qui explique que l'arabica pousse jusqu'à 2 500 m au Kenya et entre 400 et 800 m au Brésil.

      Coste 1955, Les caféiers et les cafés dans le monde, t. I, ch. climat ; Portères 1937 (limite basse à 800 m en Afrique occidentale) ; LC ch. 2

      La revue de Yang et coauteurs, publiée dans Agriculture en 2026, précise les optima par espèce : environ 30 °C le jour et 26 °C la nuit pour Coffea canephora, 23 et 19 °C pour Coffea eugenioides, 20 à 24 °C de moyenne annuelle pour l'arabica. Ces trois chiffres se lisent ensemble depuis que la génomique a établi que l'arabica est né de l'hybridation de ces deux espèces : il a hérité de la fraîcheur de son parent maternel, eugenioides.

      Les mêmes auteurs signalent que l'arabica s'est montré résilient jusqu'à 37 °C en conditions contrôlées sous CO2 élevé, ce qui relativise les seuils publiés, et reconnaissent que les seuils thermiques réels par cultivar, au champ, ne sont pas connus : presque tout ce qu'on sait vient de stress aigus provoqués en laboratoire. La question la plus urgente de cette planche, à partir de quelle température un caféier donné cesse de produire là où il pousse, n'a donc pas de réponse précise en 2026.

      Yang et al. 2026, Agriculture, revue « du génome à la tasse », p. 7-8 ; LC ch. 2 et 4

      262Ce que le climat fait déjà : rouille, gel, sécheresse

      Le premier signal n'a pas été une température mais un champignon. Entre 2008 et 2013, la rouille orangée (Hemileia vastatrix) est revenue en Amérique latine. Elle est revenue sur des variétés sélectionnées pour lui résister, c'est-à-dire sur du matériel qu'on croyait à l'abri.

      Le bilan se lit pays par pays. La Colombie a perdu 33 % de sa production entre 2007 et 2011. L'Amérique centrale a perdu 16 % sur 2012-2013, avec des extrêmes de 57 % au Salvador, 46 % au Mexique et 39 % au Pérou.

      PROMECAFÉ a compté 373 585 travailleurs déplacés. Ce chiffre découle des précédents : la rouille défolie l'arbre, l'arbre cesse de fructifier, et une cueillette qui n'a plus rien à cueillir n'emploie plus personne.

      Pourquoi sur ces variétés-là ? Les études ne retiennent pas une cause mais un empilement : des nuits plus chaudes, des pluies décalées, des prix bas qui avaient fait renoncer aux traitements, des variétés vieillissantes.

      La leçon a été confirmée en août 2024 par un relevé publié dans Agronomy. Sur dix-huit échantillons de rouille prélevés au Pérou, deux races nouvelles infectent des lignées Catimor, c'est-à-dire le matériel distribué massivement après 2013, juste après l'épidémie.

      Le calendrier est le vrai enseignement. Il avait fallu quarante ans pour contourner la résistance de l'hybride de Timor ; il en a fallu dix pour contourner la seconde génération. Autrement dit, la durée de vie d'une résistance s'est effondrée. Voir les maladies.

      Avelino et al. 2015, Food Security 7 ; PROMECAFÉ, bilan 2013 ; Agronomy, août 2024, races de rouille au Pérou ; LC ch. 16

      Le deuxième signal est un gel. Les nuits des 30 juin, 20 juillet et 30 juillet 2021 ont touché le Paraná, São Paulo et le Minas Gerais ; la Conab a estimé les surfaces atteintes entre 150 000 et 200 000 hectares, soit environ 11 % de l'aire cultivée brésilienne, avec des dégâts allant de la défoliation à la mort des arbres, et les météorologues ont classé l'épisode comme le pire depuis 1994.

      L'IBGE a ensuite chiffré la récolte 2021/22 à 48,1 millions de sacs de 60 kg (32,5 d'arabica, 15,6 de canephora), en recul de 23 % sur 2020/21. Un gel ne réduit pas une récolte : il tue les arbres et impose quatre ans d'attente avant la première cerise, ce qui explique que ses effets sur l'offre se soient étalés jusqu'en 2025.

      USDA FAS, GAIN Coffee Semi-annual Brazil, 15 nov. 2021 (Conab, IBGE), apps.fas.usda.gov ; Daily Coffee News, 12 juil. 2021 ; LC ch. 2

      Le troisième est une sécheresse. En 2024, le Brésil a connu sa pire sécheresse en plus de soixante-dix ans.

      La mesure vient des sondes de la Fundação Procafé, dans le Minas Gerais. Elles affichaient en octobre 2024 un déficit hydrique de 300 mm en fin de saison sèche, contre 110 mm en 2023. Le manque avait donc presque triplé en un an.

      Certaines zones ont passé plus de 120 jours sans pluie significative pendant la fenêtre de floraison de septembre-octobre. C'est le moment qui décide de tout : pas de pluie, pas de floraison, et pas de cerises à cueillir la saison suivante.

      StoneX note qu'il en est résulté un fort taux de recépage dans le Cerrado et à São Paulo. Recéper, c'est couper l'arbre près du sol pour qu'il reparte de la souche. L'arbre survit, mais il ne porte pas tout de suite.

      Le même document rappelle que cinq récoltes d'arabica consécutives ont été affectées par des vagues de chaleur, des sécheresses ou des gels. Ce n'est plus un accident, c'est une série.

      Le Vietnam, premier producteur de canephora, a subi au même moment une saison sèche anormalement prolongée jusqu'en mai 2024. Elle a épuisé des nappes déjà entamées, c'est-à-dire des réserves d'eau souterraine dans lesquelles l'irrigation puisait depuis des années.

      La géographie dit pourquoi cela compte : le Dak Lak fournit environ 40 % de la production nationale. Et la récolte 2023/24 avait déjà reculé de 20 %, au plus bas en quatre ans.

      StoneX, Brazil Coffee Crop Survey, 10 nov. 2025, stonex.com ; Global Coffee Report, « Reality hit », 2025 (Fundação Procafé) ; USDA FAS, Coffee: World Markets and Trade, juin 2025, cité par CropGPT 15 juil. 2025 ; StoneX, Vietnam weather risks, 5 juin 2026

      Ces chocs se sont traduits dans le prix. Le contrat C de New York a franchi 4,41 dollars la livre en février 2025, record absolu, plus du double de l'année précédente.

      Quatre causes se sont additionnées : les floraisons ratées au Brésil, la sécheresse du Vietnam, le report des acheteurs du canephora vers l'arabica, et des stocks certifiés au plus bas.

      Le dernier point pèse plus qu'il n'en a l'air. Un marché sans stock n'a plus de coussin : le moindre accident de récolte passe directement dans le prix, faute de réserve pour absorber le choc.

      Puis le mouvement s'est retourné. Le retour des pluies et l'annonce par la Conab, le 5 février 2026, d'une récolte brésilienne record de 66,2 millions de sacs (+17,1 %) ont suffi.

      L'indicateur composé de l'ICO est retombé à 267,57 cents la livre en février 2026, en baisse de 9,9 % sur un mois. Rabobank projette un excédent de 8,64 millions de sacs pour 2026/27, après trois années de déficit. Voir l'économie.

      Perfect Daily Grind, 2 févr. 2026, perfectdailygrind.com ; ICO, Coffee Market Report, février 2026, p. 1-2, ico.org

      263Ce que les modèles annoncent pour 2050

      La première projection globale revue par les pairs est celle de Bunn, Läderach, Ovalle-Rivera et Kirschke, parue dans Climatic Change en 2015.

      Elle part d'une base de sites de production géoréférencés, c'est-à-dire de parcelles dont on connaît les coordonnées exactes. Des algorithmes d'apprentissage en tirent le climat que le café accepte réellement.

      Sa conclusion : d'ici 2050, la surface mondiale climatiquement apte au café se réduirait d'environ 50 %, quel que soit le scénario d'émissions. Le résultat ne dépend donc pas de l'hypothèse qu'on retient sur les émissions futures.

      Le détail par espèce compte autant que le total. L'arabica souffre des températures. Le canephora souffre de la variabilité intra-saisonnière, c'est-à-dire des écarts de chaleur et de pluie à l'intérieur d'une même saison. Les deux perdent, pour deux raisons différentes.

      La même année, Ovalle-Rivera et coauteurs croisent dans PLOS One 21 modèles de circulation générale sur le scénario A2a. Croiser des modèles sert à isoler ce sur quoi ils s'accordent, ce qu'un modèle pris seul ne peut pas dire.

      Dans le scénario médian, 37 % de l'aire actuelle perdrait 20 à 40 % d'aptitude. En Mésoamérique, les climats favorables à l'arabica remonteraient de la bande 400-2 000 m vers 800-2 500 m.

      La carte se redessine donc par le haut. Les basses altitudes et les hautes latitudes perdent. Les hauts plateaux proches de l'équateur, Éthiopie, Kenya, Colombie d'altitude, peuvent gagner.

      Bunn et al. 2015, Climatic Change 129, p. 89-101, doi 10.1007/s10584-014-1306-x ; Ovalle-Rivera et al. 2015, PLOS One 10(4) e0124155

      Grüter et ses coauteurs, de la ZHAW, ajoutent en janvier 2022 dans PLOS One une variable que les autres laissaient de côté : les sols. Et ils comparent trois cultures, le café, l'anacardier et l'avocatier.

      Le café en sort comme la plus vulnérable des trois, avec des impacts négatifs dans toutes les grandes régions productrices. Sous un scénario pourtant modéré, la surface mondiale de la meilleure classe d'aptitude diminue de plus de moitié par rapport à 2000, et le Brésil perd près de 80 % de ses terres les plus aptes.

      Pour l'Éthiopie, Moat, Davis et leurs coauteurs avaient publié en 2017 dans Nature Plants un résultat en deux temps qu'il faut lire en entier, parce qu'on n'en cite d'habitude que la moitié.

      Premier temps : de 39 à 59 % de l'aire cultivée actuelle deviendrait inapte d'ici 2070-2099. Deuxième temps, et c'est celui qu'on oublie : une relocalisation en altitude, combinée à la conservation ou au rétablissement des forêts, pourrait au contraire quadrupler la surface apte.

      La différence entre ces deux futurs n'est pas climatique, elle est politique. Le pays s'est réchauffé de 1,3 °C entre 1960 et 2006, et le café y fait vivre 15 millions de personnes sur quatre millions de petites fermes.

      Le sixième rapport du GIEC, en 2022, retient dans son groupe II, chapitre 5, que les tendances au réchauffement et à l'assèchement ont déjà réduit les zones aptes au café sous les tropiques. Il consacre même un encadré à l'adaptation et à la maladaptation dans le cacao et le café, c'est-à-dire aux réponses qui aggravent le problème qu'elles prétendent régler.

      Grüter et al. 2022, PLOS One 17(1) e0261976 ; Moat et al. 2017, Nature Plants 3, 17081, résumé et p. 1 ; IPCC AR6 WGII 2022, ch. 5, ipcc.ch

      Le travail le plus récent n'est pas académique : c'est un rapport de Rabobank publié le 30 mars 2026. Il reprend la méthode de l'étude zurichoise de 2022, ce qui permet de comparer les deux.

      Sa conclusion d'ensemble tient en deux chiffres. Aujourd'hui, 8 % des surfaces actuellement plantées en arabica sont déjà hors des conditions climatiques de l'espèce. En 2050, cette part atteindrait environ 20 %.

      Le premier des deux n'est pas une projection mais un constat : sur ces parcelles, le climat est déjà sorti de la plage que l'arabica accepte.

      Le détail par pays est plus parlant que le total. La part du territoire apte passerait de 81 à 62 % au Brésil, et de 56 à 45 % en Colombie. Le Honduras est le cas le plus sévère : de 53 à 12 %.

      Tout le monde ne perd pas. En Éthiopie, elle monterait de 39 à 50 %, et les zones de très haute aptitude tripleraient (4 à 13 %).

      Ces quatre pays pesaient 58 % des exportations mondiales d'arabica en 2023/24. Ce que décrit le rapport ne concerne donc pas quelques régions marginales, mais la majorité de l'offre.

      Reste à savoir qui écrit. Une banque qui prête à la filière n'a pas les intérêts d'une équipe universitaire. Elle a en revanche des données de terrain que celle-ci n'a pas toujours. Le document se lit comme une projection sérieuse, non comme un résultat établi.

      Rabobank, « Climate change redefines suitability and resilience in global arabica coffee production », 30 mars 2026, rabobank.com ; Daily Coffee News, 2 avr. 2026 ; LC ch. 21

      Le canephora est souvent présenté comme la solution de repli. Ses limites sont pourtant mesurées, et elles le sont sur des fermes réelles.

      Kath et coauteurs ont suivi 798 fermes d'Asie du Sud-Est pendant dix ans, et publié le résultat dans Global Change Biology en 2020. Dix ans de suivi au champ ne disent pas la même chose qu'un stress provoqué en laboratoire : on mesure ce que l'arbre fait chez le planteur.

      L'optimum de rendement se situe sous 20,5 °C de moyenne. C'est bien en dessous des 22-30 °C affichés par la littérature agronomique. Autrement dit, la fourchette qu'on cite partout n'est pas un optimum de rendement.

      Le coût du dépassement est chiffré. Chaque degré au-dessus de 16,2 °C de minimale et de 24,1 °C de maximale fait perdre environ 14 % du rendement, soit 350 à 460 kg par hectare. Au-delà de 25,1 °C, les rendements sont inférieurs de moitié.

      Cette étude explique après coup la sensibilité des hauts plateaux vietnamiens à l'El Niño de 2023-2024. Elle relativise surtout l'idée d'une bascule sans coût vers le canephora : l'espèce encaisse la chaleur mieux que l'arabica, mais elle l'encaisse en rendement.

      Kath et al. 2020, Global Change Biology 26(6), « Not so robust », doi 10.1111/gcb.15097

      264Première réponse : monter, ombrager, irriguer

      Les producteurs ne lisent pas les modèles, ils déplacent des pépinières. La remontée en altitude est la réponse la plus documentée, et c'est aussi la plus contrainte.

      Le gain est double. Au-dessus de 900 m, chaque centaine de mètres allonge la maturation d'une dizaine de jours. Et le grain s'améliore, parce qu'une maturation plus longue laisse au fruit le temps de faire ses sucres.

      La contrainte, elle, est géométrique. Plus on monte, moins il reste de surface disponible, et les pentes se raidissent.

      S'y ajoute un problème de forêt. Les forêts d'altitude sont souvent les dernières intactes, donc ce qu'on gagne en climat, on risque de le prendre au couvert forestier.

      Les modèles éthiopiens sont formels sur ce point : la migration n'est un gain que si la forêt est conservée ou replantée au-dessus. Sinon, on déplace le problème d'un étage.

      Moat et Davis vont jusqu'à nommer les zones. Résilientes : Yayu, Kafa, les hautes vallées du sud-ouest. Exposées : Harar, une partie du Sidamo et de Jimma.

      D'où leur proposition, planifier la relocalisation au lieu de la subir. Un déplacement spontané reproduirait la déforestation des cinquante dernières années, plus haut cette fois.

      Moat et al. 2017, Nature Plants 3, 17081 ; Coste 1955 (dix jours par 100 m au-dessus de 900 m) ; LC ch. 2

      L'ombrage est un réglage, pas une vertu. Coste rapportait déjà en 1955 que sous couvert la température nocturne de l'air est supérieure de 4 à 5 °C. Il notait surtout qu'un excès d'ombre nuit plus qu'un excès de lumière, essai de Machado en Colombie à l'appui, à zéro, 40 et 75 % d'ombrage.

      La revue de 2026 chiffre ce réglage. Entre 30 et 50 % d'ombrage, la tasse s'améliore en zone chaude et basse : moins de stress thermique, maturation plus longue, plus de sucres.

      Au-delà de 60 %, tout se retourne. La floraison et le rendement chutent, les acides chlorogéniques baissent, et l'humidité que le couvert entretient favorise la rouille. Le feuillage qui abaisse la chaleur du jour est aussi celui qui garde l'eau sur la feuille.

      Et l'ombre n'est pas bonne partout. En altitude fraîche, à Oporapa en Colombie, elle dégrade parfum, acidité et corps. Là où il ne fait pas trop chaud, il n'y a plus rien à protéger.

      Reste l'argument carbone, qu'on avance souvent. Une revue systématique de 46 études (Frontiers in Forests and Global Change, juin 2026) trouve que les systèmes ombragés stockent deux à quatre fois plus de carbone que les monocultures. Le sol en porte 60 à 90 %, l'essentiel est donc sous terre.

      Mais les revenus carbone représentent moins de 1 % du revenu des fermes étudiées. L'ombrage ne se finance donc pas par le carbone. Et les synergies se concentrent aux niveaux d'ombre modérés, ce qui ramène au même réglage.

      Coste 1955, t. I, ch. écologie ; Yang et al. 2026, Agriculture, p. 12 ; Omer et al. 2026, Frontiers in Forests and Global Change, doi 10.3389/ffgc.2026.1865283 ; LC ch. 2

      Face à la sécheresse, la réponse brésilienne tient en un mot : irriguer.

      Le pays compte environ 300 000 hectares de café irrigués, soit à peu près 15 % de sa surface, concentrés dans le Minas Gerais, l'Espírito Santo et la Bahia. Le chiffre se lit dans les deux sens : l'irrigation est massive, et la plus grande part du parc brésilien dépend toujours de la pluie.

      Le Cerrado Mineiro à lui seul représente 234 000 hectares sur 55 municipalités, et 6 millions de sacs par an en moyenne. À cette échelle, l'irrigation n'est plus l'équipement de quelques fermes, c'est celui d'une région entière.

      Est-ce que ça marche ? Oui, et les chiffres sont nets. Un essai comparant des cultivars irrigués et pluviaux, publié dans Agronomy en janvier 2025, mesure un gain moyen de rendement de 38 % sous irrigation. StoneX observe de son côté que les plantations récentes irriguées du Cerrado ont mieux traversé la sécheresse de 2024.

      Reste que la solution a une limite, et cette limite est l'eau elle-même.

      Au Vietnam, la saison sèche de 2024 a épuisé des nappes déjà surexploitées par les puits profonds. Et pour comprendre l'ordre de grandeur : un caféier adulte non ombragé transpire environ 19 litres par jour, soit plus de 7 m³ par an. Il va les chercher dans les trente premiers centimètres de sol, où il concentre 94 % de ses racines. Multipliez par le nombre d'arbres d'une plantation, et vous verrez pourquoi l'irrigation déplace le problème plus qu'elle ne le résout.

      Agronomy, janv. 2025, « Agronomic performance of irrigated and rainfed arabica cultivars in the Cerrado Mineiro » ; Coffee Geography Magazine, 6 avr. 2025 (300 000 ha) ; StoneX, 10 nov. 2025 ; Coste 1955 (transpiration) ; LC ch. 2

      265Mécaniser : ce que la machine compense, et où elle ne passe pas

      Dans un café cueilli à la main, la récolte est le poste le plus lourd du coût de production. C'est logique : il faut repasser sur le même arbre plusieurs fois, cerise par cerise, pour ne prendre que les mûres.

      Et cette main-d'œuvre saisonnière manque, dans presque tous les pays producteurs, à mesure que les jeunes quittent les campagnes.

      Le problème n'est pas neuf. Thurber écrivait déjà en 1881, à propos du Brésil, que la machine était « une nouvelle démonstration du pouvoir de la machinerie à compenser une insuffisance de main-d'œuvre ».

      La trajectoire brésilienne n'a pas dévié d'un pouce depuis. Dans le Cerrado Mineiro et le sud du Minas, les vergers ne sont plus plantés selon le terrain mais selon la machine : en lignes droites, ou en cercles autour des pivots d'irrigation, pour laisser passer des récolteuses automotrices dont les vibreurs font tomber les cerises sur des tapis. On a redessiné le paysage autour de l'outil.

      Deux travaux mesurent ce que cela donne. Une étude de Ciência Rural (2012), menée à Patos de Minas, évalue la qualité de la récolte mécanisée en plantation circulaire selon la fréquence de vibration. Et une enquête publiée dans l'International Food and Agribusiness Management Review (2018) auprès de 105 producteurs brésiliens décrit trois arrangements possibles : posséder la machine, sous-traiter la récolte, ou une intégration partielle. Le choix dépend des coûts de transaction et de la taille de la ferme, pas du goût du café.

      Thurber 1881, Coffee: from Plantation to Cup (LC ch. 9 et 11) ; Ciência Rural 2012, « Quality of mechanized coffee harvesting in circular planting system » ; Int. Food Agribus. Manag. Rev. 2018, « Make or buy: the case of harvesting mechanization in coffee crop in Brazil »

      Les avantages sont la vitesse, la baisse du coût unitaire et l'indépendance vis-à-vis d'une main-d'œuvre qui n'est plus là. Les trois tiennent ensemble : la machine remplace exactement le poste le plus cher et le plus difficile à pourvoir.

      Les inconvénients sont de quatre ordres.

      • Sélectivitéune vibreuse fait tomber les cerises vertes avec les mûres, ce qui impose un tri en aval et pénalise les process qui exigent une maturité homogène.
      • Terrainelle dépend d'une topographie plane et de rangs réguliers, ce qui exclut d'emblée les plantations de pente.
      • Capitalla machine immobilise de l'argent qui ne travaille que pendant la récolte.
      • Solles passages répétés compactent le sol, et un sol compacté laisse moins bien entrer l'eau et les racines.

      C'est pourquoi la mécanisation dessine la carte inverse de la spécialité. Elle est acquise sur les plateaux brésiliens et en partie au Vietnam. Elle reste marginale dans les pentes de Colombie, d'Amérique centrale, du Kenya ou d'Éthiopie.

      La raison y est aussi d'échelle : 95 % des fermes de moins de cinq hectares n'auraient de toute façon ni la surface ni la trésorerie pour une machine.

      La réponse réelle à cette échelle existe, mais elle est petite : peignes vibrants portatifs, dépulpeuses à pédale, séchoirs solaires. Aucune statistique mondiale n'en mesure la diffusion, ce qui veut dire qu'on ignore combien de fermes s'en sont déjà équipées.

      Int. Food Agribus. Manag. Rev. 2018 ; ITC (95 % des fermes sous 5 ha, LC ch. 18) ; LC ch. 11

      266Deuxième réponse : les hybrides F1 et l'industrialisation de la sélection

      Un hybride F1 est le croisement de première génération entre deux parents génétiquement éloignés, typiquement une lignée résistante issue de l'hybride de Timor et une accession sauvage éthiopienne ou soudanaise ; il cumule vigueur, rendement et résistance dans des proportions qu'on ne sait pas obtenir autrement. Le Centroamericano (T5296 × Rume Sudan), sélectionné par le CIRAD, le CATIE et PROMECAFÉ, est hautement résistant à la rouille et dépasse le Caturra en tasse.

      Sa limite n'est pas un détail : les graines d'un F1 ségrègent, semer un F1 ne redonne pas un F1, et la multiplication passe par l'embryogenèse somatique en laboratoire, ce qui déplace une difficulté agronomique vers une difficulté de capital, le producteur devant racheter des plants qu'il ne peut pas ressemer.

      WCR, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 31 ; LC ch. 21

      Le Starmaya lève partiellement cette limite, et il le doit à une anomalie trouvée dans une collection.

      En 2001, des chercheurs du CIRAD criblent les accessions éthiopiennes de la banque du CATIE. Ils y repèrent un mutant à port haut qui ne produit aucun pollen, référencé CIR-SM01.

      Une plante sans pollen ne peut pas se féconder elle-même. Plantée en verger de semences à côté du Marsellesa, elle ne peut donc être fécondée que par lui. Chaque graine récoltée sur CIR-SM01 est un F1, obtenu par semis et non au laboratoire.

      Georget et coauteurs (Frontiers in Plant Science, 2019) rapportent un rendement supérieur de 30 % à celui du Marsellesa. Ils relèvent 8 % de plants sensibles à la rouille en observation de terrain.

      La tasse ne décroche pas : 82,5 sur 100, contre 83,13 pour le Marsellesa et 82,9 pour le Caturra témoin. Des essais en champ au Nicaragua, chez ECOM, donnent 30 à 47 % de plus que les variétés conventionnelles.

      Le coût est le point décisif. L'embryogenèse somatique ajoute 0,50 à 0,60 dollar par arbre, soit 2 500 à 3 000 dollars par hectare à 5 000 plants. La semence de verger coûte environ la moitié.

      Et un hectare de verger peut produire de l'ordre d'un demi-million de graines par an. C'est là que le changement d'échelle se joue : on passe d'un plant régénéré un à un en laboratoire à des graines récoltées au champ.

      La levée de la limite reste partielle, et le catalogue WCR dit pourquoi : environ 15 % des plants ségrègent même en F1. Le Starmaya vise par ailleurs les altitudes moyennes, avec une acidité marquée.

      Une génération s'est constituée autour de lui. Le Nayarita (Naryelis × accession sauvage éthiopienne ET26, CIRAD-ECOM) vise la haute altitude, mais il est sensible à la rouille.

      Viennent ensuite les F1 Casiopea, Milenio, Mundo Maya, Esperanza, H3 et Evaluna. Tous sont issus d'un parent Catimor ou Sarchimor croisé avec une accession éthiopienne ou soudanaise de la collection du CATIE : la résistance d'un côté, la diversité sauvage de l'autre.

      Ces variétés forment la génération centraméricaine. Le Kenya, lui, a sa propre lignée, avec Ruiru 11 (1985) et Batian.

      Georget et al. 2019, Frontiers in Plant Science 10, 1344, « Starmaya: the first arabica F1 coffee hybrid produced using genetic male sterility » ; CIRAD, communiqué du 20 déc. 2019, cirad.fr ; WCR, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 25, 31, 35, 36, 39, 55, 57, 59, 71, 79

      Le changement d'échelle vient de World Coffee Research, organisme financé par plus de 200 entreprises de 30 pays. Son réseau de sélection Innovea réunit onze pays qui produisent ensemble plus de 40 % du café mondial, a intégré le canephora et accueilli le Vietnam et le Ghana en 2025 ; il conduit des essais pré-commerciaux de F1 au Pérou, au Guatemala et au Costa Rica (dix mille plantules sur dix sites) et a mis au point, avec Cenicafé et l'USDA, des marqueurs génétiques à bas coût pour la rouille, l'anthracnose des baies, la pourriture des fruits et le scolyte, c'est-à-dire des tests qui disent sur une jeune plante ce qu'il fallait attendre des années pour voir au champ.

      L'essai multilocal international, qui compare 31 variétés d'arabica dans plus de douze pays, a dix ans. L'objectif affiché est de ramener le cycle de sélection de trente ans à huit ans ; c'est un objectif d'organisation, non un résultat mesuré, et il faudra huit ans pour le vérifier. Une sélection qui compte en décennies ne peut pas suivre un climat qui bouge en années ; une sélection qui compte en années le peut, à condition qu'il reste quelque chose à sélectionner.

      WCR, Annual Report 2025, worldcoffeeresearch.org/resources/annual-report-2025 ; LC ch. 16 et 21

      267Troisième réponse : lire, puis éditer les génomes

      En avril 2024, Salojärvi et coauteurs publient dans Nature Genetics le génome de référence de l'arabica. Un génome de référence, c'est la lecture ordonnée de tout l'ADN d'une espèce, la carte que consulteront ensuite ceux qui cherchent un gène.

      Ils publient aussi celui de ses deux parents. L'arabica est né du croisement de deux espèces, et sans leurs génomes on ne sait pas de qui il tient quoi.

      Le travail porte sur 41 accessions d'arabica reséquencées. Parmi elles, un spécimen du XVIIIe siècle fourni par la Linnean Society de Londres, qui donne un point de comparaison très ancien. Parmi elles aussi, l'hybride de Timor et cinq de ses rétrocroisements.

      Trois méthodes indépendantes datent l'hybridation fondatrice entre les ancêtres de canephora et d'eugenioides entre 610 000 et 350 000 ans avant le présent. Trois méthodes qui convergent, c'est ce qui fait tenir une date.

      Les auteurs signalent explicitement que l'estimation de 20 000 ans avancée par Scalabrin et coauteurs en 2020 (Scientific Reports) est probablement une sous-estimation, biaisée par les goulots d'étranglement de population. Un goulot d'étranglement, c'est un effondrement du nombre d'individus : une part de la diversité accumulée disparaît avec eux. La lignée paraît alors plus jeune qu'elle n'est.

      Cette date concerne l'événement évolutif, pas les hommes. La domestication au Yémen lui est postérieure de plusieurs centaines de milliers d'années.

      Salojärvi et al. 2024, Nature Genetics 56, p. 721-731, p. 722-725 ; Scalabrin et al. 2020, Scientific Reports 10, 4642 ; LC ch. 1 et digest génétique

      Le même article localise ce qui compte pour la sélection. L'introgression de l'hybride de Timor, c'est-à-dire l'entrée durable, dans une espèce, de matériel génétique venu d'une autre, couvre 7 à 11 % du génome des lignées résistantes.

      Trois gènes candidats de résistance à la rouille (RPP8, CPR1, LRK10L) sont isolés sur le chromosome 4. Et le Geisha panaméen est génétiquement proche d'accessions sauvages collectées près du mont Gesha, sur le versant occidental du Rift éthiopien.

      Disposer de ces positions change le calendrier du sélectionneur. On trie de jeunes plants sur marqueurs, au lieu d'attendre que la rouille passe au champ pour voir qui tient.

      La revue de 2026 pose deux réserves. La fonction de ces gènes candidats reste à valider dans un fond tétraploïde. Celui de l'arabica porte quatre jeux de chromosomes, donc plusieurs copies de chaque gène à vérifier. Et les voies de biosynthèse des précurseurs d'arôme demeurent peu explorées.

      Au Brésil, 97,55 % des cultivars descendent des seuls groupes Typica et Bourbon. Lire le génome ne crée pas de diversité. Cela mesure ce qui manque.

      Salojärvi et al. 2024, p. 726-727 ; Yang et al. 2026, p. 6 ; WCR, Catalog 2025, p. 10
      • L'édition du génome est l'étape suivante, et elle en est au stade de la preuve de concept. Breitler et coauteurs (CIRAD) ont montré en 2018, dans Plant Cell, Tissue and Organ Culture, qu'une mutagenèse ciblée par CRISPR/Cas9 est efficace chez Coffea canephora et pourrait accélérer sa domestication
      • Casarin et coauteurs (Scientific Reports2022) ont obtenu sur le clone 14 de canephora, avec plusieurs guides visant le gène de la phytoène désaturase, 77 % de plantes portant les mutations attendues dont la moitié homozygotes sur au moins une cible
      • Leibrock et coauteurs (Food Science and Biotechnology, 2022) ont identifié les gènes XMT et DXMT comme cibles d'un café naturellement sans caféine et discuté l'acceptabilité sociale d'un tel produit. Les cibles évidentes sont la caféine (supprimer une étape industrielle de décaféination), les gènes de résistance à la rouille localisés en 2024, et la tolérance thermique
      • les obstacles sont la tétraploïdie de l'arabica, qui multiplie les copies à éditer, la lenteur de la régénération par embryogenèse somatique, et des régimes réglementaires divergents, l'Union européenne traitant encore les plantes éditées comme des OGM tandis que plusieurs pays producteurs ne le font pas. Aucun café édité n'est cultivé commercialement à la date de cette planche.
      Breitler et al. 2018, Plant Cell Tissue Organ Cult. 134, doi 10.1007/s11240-018-1429-2 ; Casarin et al. 2022, Scientific Reports 12 ; Leibrock et al. 2022, Food Science and Biotechnology 31 ; Yang et al. 2026, p. 6 (validation en fond tétraploïde)

      268Ce qui se passe sous l'arbre

      Cette planche parle d'ombrage, d'altitude, d'irrigation, de variétés. Elle parle de tout ce qui est au-dessus du sol. Or la moitié du caféier est en dessous, et on n'en a rien dit.

      Les racines d'un caféier ne travaillent pas seules. Des champignons les colonisent et prolongent leur portée bien au-delà de ce qu'elles atteignent : ce sont les mycorhizes, littéralement « champignon-racine ». Le champignon va chercher l'eau et le phosphore là où la racine ne va pas, et reçoit en échange des sucres fabriqués par la feuille. C'est un commerce, et il est vieux de quatre cents millions d'années.

      Une thèse de 2023 est allée les compter sous des caféiers réels. Eloisio de Oliveira Martins, à l'Institut fédéral de l'Espírito Santo, a échantillonné sols, racines et fruits dans trois systèmes agroforestiers du Maciço de Baturité, au Ceará : un café en plantation sauvage, un système en conversion vers la syntropie, et un système agroforestier conventionnel. Comptage de spores, taux de colonisation, extraction et séquençage de l'ADN des champignons du sol. Quatre-vingt-une séquences distinctes identifiées.

      Le résultat central tient en une phrase : plus la diversité végétale du système est grande et régulièrement répartie, plus les racines du caféier sont colonisées, plus il y a de spores, et plus la communauté de champignons est riche et diverse. Le système syntropique, le plus diversifié, porte le plus grand nombre d'espèces totales et d'espèces qu'on ne trouve que chez lui.

      Les variables de sol qui pilotent cette communauté sont celles d'une analyse agronomique ordinaire : capacité d'échange cationique, somme des bases, saturation en bases, acidité potentielle, magnésium, calcium, matière organique.

      Et un dernier résultat, qu'il faut donner avec sa précaution. Les deux systèmes les plus diversifiés, le syntropique et le sauvage, sont aussi ceux qui ont obtenu les meilleures notes sensorielles. Trois parcelles dans une seule région ne font pas une loi, et une corrélation n'est pas une cause. Mais l'hypothèse est posée, et elle est vérifiable.

      Reste à savoir comment ce qui se passe sous l'arbre pourrait atteindre la tasse. Une revue de 2024, signée Gisele Xavier Ribeiro Costa à l'université fédérale d'Uberlândia, apporte l'anneau manquant : le microbiote du fruit vient en partie du sol. Les deux partagent des micro-organismes. Ce qui vit sous le caféier ne reste pas sous le caféier : il monte dans la cerise, et il est encore là quand la fermentation commence.

      Martins, Cafés cultivados em sistemas agroflorestais e seus condicionantes de qualidade química, sensorial e dos fungos micorrízicos arbusculares na região do Maciço do Baturité, Ceará, mémoire de master en agroécologie, Instituto Federal do Espírito Santo, Alegre, 2023 (dir. Lucas Louzada Pereira) ; Costa, Processos de fermentação e suas influências na qualidade do café (Coffea arabica), mémoire de master en génie alimentaire, Universidade Federal de Uberlândia, 2024, DOI 10.14393/ufu.di.2024.57 (revue de littérature)

      269La réserve des espèces oubliées

      Le genre Coffea compte 130 espèces décrites depuis que Davis et Rakotonasolo en ont ajouté six du nord de Madagascar dans Kew Bulletin en 2021 (C. callmanderi, C. darainensis, C. kalobinonensis, C. microdubardii, C. pustulata, C. rupicola), quatre d'entre elles strictement endémiques d'un massif. Deux seulement sont cultivées à grande échelle. Les autres portent, selon l'évaluation de Kew de 2019, la tolérance à la chaleur et à la sécheresse, des résistances aux ravageurs et aux maladies, des teneurs nulles ou faibles en caféine et des profils gustatifs inexplorés, et les apparentés sauvages ont fourni « les solutions majeures » de durabilité de la filière depuis quatre cents ans, de l'hybride de Timor aux Catimor. Voir le vivant et les origines.

      Davis & Rakotonasolo 2021, Kew Bulletin 76 ; Daily Coffee News, 9 sept. 2021 ; Davis et al. 2019, Science Advances 5, eaav3473, p. 2 et 5

      Le cas le mieux documenté est celui d'une espèce qu'on avait perdue, et qui raconte à elle seule tout ce chapitre.

      Elle s'appelle Coffea stenophylla, le café des hautes terres de Sierra Leone. Don la décrit en 1834, en notant que ses graines torréfiées passaient pour supérieures au café ordinaire. Dans les années 1890, on l'exporte vers la France à bon prix.

      Puis le canephora arrive, et le stenophylla est abandonné. Non parce qu'il était mauvais, mais parce qu'il rendait peu, que ses grains étaient petits et qu'il faisait trop de caracolis, ces grains ronds uniques au lieu des deux grains plats habituels. Le marché préfère le régulier au bon.

      Ensuite, l'espèce s'efface. Dernières traces sauvages en Côte d'Ivoire en 1932, en Guinée en 1941, en Sierra Leone en 1954. Après, plus rien pendant soixante ans.

      En décembre 2018, une équipe réunissant Davis (Kew), Haggar (Greenwich) et Sarmu la retrouve. D'abord un unique plant immature dans les Kasewe Hills. Puis une petite population dans les Kambui Hills, à 400 mètres d'altitude, sous une moyenne annuelle d'environ 26 °C.

      Et l'équipe constate autre chose, qui n'est pas botanique : aucune connaissance vernaculaire de l'espèce ne subsistait chez les communautés paysannes. On n'avait pas seulement perdu la plante, on avait perdu jusqu'au souvenir qu'elle existait.

      Restait la question qui intéresse tout le monde : quel goût a-t-elle ? Le 20 avril 2021, Nature Plants publie le résultat d'une dégustation à l'aveugle menée par un panel du CIRAD à Montpellier sur quatre cafés. Un arabica éthiopien de haute qualité est identifié comme arabica par 98 % des juges. Un arabica brésilien moyen par 44 %. Un canephora indonésien par 7 %.

      Et le stenophylla, par 81 %. Noté 80,25 sur l'échelle de la SCA, il a été décrit par 47 % des juges comme n'étant ni arabica ni canephora. Autrement dit : un café que des professionnels prennent pour de l'arabica, et qui n'en est pas.

      L'intérêt est là. Il pousse à une température moyenne de 24,9 °C, soit 6,2 à 6,8 °C au-dessus de l'arabica. Six degrés, c'est l'écart que le climat est en train de creuser.

      En mars 2025, une analyse par chromatographie liquide et spectrométrie de masse, publiée dans npj Science of Food, complète le tableau par la chimie. Les deux techniques se répartissent le travail : la première sépare les molécules d'un extrait, la seconde les identifie par leur masse.

      Les niveaux de caféine, de trigonelline, de saccharose et d'acide citrique sont comparables à ceux de l'arabica. Ce que le panel avait cru reconnaître en tasse se retrouve donc dans la composition.

      Deux résultats s'écartent du connu. Le mozambioside, une molécule amère, est absent du grain. Et c'est la première fois qu'on détecte de la théacrine dans un grain de café.

      Davis et al. 2020, Frontiers in Plant Science 11, 616, p. 3-16 ; Davis, Mieulet et al. 2021, Nature Plants 7, p. 413-418, doi 10.1038/s41477-021-00891-4 ; Davis, Jan-Smith & Howes 2025, npj Science of Food, 19 mars 2025 ; LC ch. 4

      Ce qui reste à établir est l'agronomie, c'est-à-dire ce qui avait tué l'espèce la première fois. Le programme de Kew en Sierra Leone comptait plus de cinq mille plants en production en 2025 ; pour accélérer, deux cents plants ont été greffés en juin 2024 sur un porte-greffe d'excelsa, tous repris, plantés en octobre 2024, avec une première récolte attendue en 2025 dont aucun compte rendu n'a été publié à la date de cette planche.

      Rendement, conduite, résistance aux maladies, chaîne de préparation, débouché : rien n'est établi. Ce n'est pas un cas isolé : depuis 2021, cinq espèces sauvages au moins ont été évaluées en panel selon un protocole publié, C. stenophylla, C. brevipes et C. congensis (Bertrand, Davis et coauteurs, Journal of the Science of Food and Agriculture, décembre 2022), C. racemosa et C. zanguebariae (Davis et coauteurs, Frontiers in Sustainable Food Systems, octobre 2021), et aucune n'a déçu au point de justifier le tri du XXe siècle.

      Bertrand et al. 2022, J. Sci. Food Agric., doi 10.1002/jsfa.12309 ; Davis et al. 2021, Frontiers in Sustainable Food Systems 5, 740137 ; LC ch. 4 et 21

      Coffea liberica et l'excelsa suivent une trajectoire parallèle. Davis et coauteurs (Nature Plants, décembre 2022) soutiennent que le liberica pourrait redevenir une culture majeure dans un monde plus chaud. Son échec vers 1900 tiendrait en partie à une mauvaise sélection du matériel diffusé, c'est-à-dire à un choix humain plutôt qu'à une limite de l'espèce.

      L'excelsa, elle, avait été mal classée. Rangée pendant des décennies comme variété dewevrei du liberica, elle a été rétablie comme espèce à part entière par une étude génomique publiée dans Nature Plants en 2025. Kew propose le nom Coffea x libex pour l'hybride des deux.

      En Ouganda, l'excelsa testée sur plusieurs sites supporte mieux les années variables. Ses fruits restent sur l'arbre après maturité, ce qui facilite la cueillette.

      Deux défauts vont avec. La peau épaisse complique le dépulpage, et le fruit fermente vite s'il n'est pas récolté à temps.

      La presse professionnelle avance au moins deux cents fermes ougandaises exportant de l'excelsa. Le chiffre n'est pas recoupé.

      Coffea eugenioides, parent maternel de l'arabica, est longtemps resté une curiosité d'essai. Expérimenté à Nioka au Congo belge, il y donnait 400 à 1 000 kg/ha selon Coste.

      Il est devenu un produit de compétition en 2021. Diego Campos a remporté le championnat du monde des baristas avec un lot d'Inmaculada (Colombie), et la deuxième comme le troisième utilisaient la même espèce.

      Les dix-huit Mascarocoffea de Madagascar sont naturellement sans caféine. Aucune n'a jamais fondé de filière.

      Davis et al. 2022, Nature Plants 8, p. 1322-1328 ; Nature Plants 2025, délimitation génomique du liberica, doi 10.1038/s41477-025-02073-y ; Coste 1955, t. I, p. 27 ; Sprudge, entretien Diego Campos, 2021 ; LC ch. 4

      270Le canephora comme avenir, et ses limites

      Le canephora représente aujourd'hui environ 40 % de la production mondiale, contre 25 % au début des années 1990. Quinze points gagnés, poussés par le Vietnam, le conilon brésilien, l'Ouganda et l'Indonésie.

      Le mouvement se lit dans les échanges. Sur les quatre premiers mois de la campagne 2025/26, la part des arabicas dans les exportations de café vert est tombée à 61,1 %. Elle était de 66,4 % un an plus tôt.

      Les acheteurs arbitrent entre les deux espèces, et l'écart de prix est large. En février 2026, les canephora se payaient 179,73 cents la livre, contre 308,62 pour les naturels brésiliens.

      La sélection a suivi. Le BRS 2314 de l'Embrapa, hybride Guinée × Congo, atteint 87,2 points et le classement « Fine Robusta » du CQI. WCR a ouvert un programme de sélection canephora en 2024, et l'Ouganda a publié son manuel de culture en 2019.

      Mais l'espèce a ses seuils, mesurés par Kath en 2020 et donnés plus haut. Et sa base génétique cultivée est plus étroite qu'on ne le croit.

      L'erreur vient de la lecture d'un document. Le poster généalogique de WCR est complexe côté arabica, et cette complexité suggère à tort que la diversité est de ce côté. C'est l'inverse. La plupart des clones vietnamiens descendent d'un petit nombre d'introductions. Voir le canephora.

      USITC, Executive Briefing « Is Robusta on the Rise? », usitc.gov ; ICO, Coffee Market Report, février 2026, p. 1-2 ; WCR, Catalog 2025, p. 105 ; WCR 2024, mode d'emploi du poster, p. 3 ; UCDA, Robusta Coffee Handbook, 2019

      271Ce qui reste à sauver : 60 % des espèces menacées

      • En janvier 2019l'équipe d'Aaron Davis (Kew) a appliqué pour la première fois les critères de la Liste rouge de l'UICN à la totalité des 124 espèces sauvages de Coffea alors connues (Science Advances). Résultat : 75 espèces, soit 60 %, sont menacées d'extinction, dont 13 en danger critique, 40 en danger et 22 vulnérables
      • 35 ne sont pas menacées
      • 14 sont classées « données insuffisantes ». La moyenne mondiale pour l'ensemble des plantes est de 22 %
      • le thé sauvage (Camellia) est à 45,4 %, la mangue à 52,4 %, seuls les palmiers malgaches Dypsis font pire (73,8 %). Madagascar concentre 43 espèces menacées (72 % des siennes), la Tanzanie 12 (71 %). Neuf des quatorze espèces à données insuffisantes n'ont pas été revues depuis 1940
      • cinq espèces asiatiques (C. cochinchinensis, C. floresiana, C. fragrans, C. horsfieldiana, C. malabarica) ne sont connues que par trois spécimens d'herbier ou moins, tous antérieurs à 1900, et pourraient être éteintes
      • trois espèces angolaises sont introuvables faute d'accès au terrain. Les six espèces malgaches et l'espèce camerounaise décrites depuis n'ont pas été évaluées : 60 % est un plancher.
      Davis et al. 2019, Science Advances 5(1), eaav3473, p. 1-3 et fig. 1 ; LC ch. 4 et 21

      L'arabica sauvage lui-même est classé « en danger », et la manière dont il y est arrivé est le fait le plus troublant de l'article : évalué sur les critères habituels, il sort en « préoccupation mineure » ; en intégrant les projections climatiques, il saute trois catégories. Ce n'est pas l'état de la plante qui a changé, c'est l'horizon du calcul. Sur l'aire forestière que l'espèce pourrait occuper en Éthiopie et au Soudan du Sud, environ 4 % (1 681 km²) sont en aire protégée.

      Les auteurs qualifient le genre de « sensible à l'extinction » pour cinq traits : niches climatiques étroites, faible potentiel adaptatif, dépendance à la forêt, régénération médiocre, et auto-incompatibilité quasi universelle, qui fait qu'une population fragmentée cesse d'avoir une descendance avant de mourir. L'arabica, autofécond à plus de 90 % selon Coste, est l'exception qui a permis à un plant unique de fonder des caféicultures entières, et qui l'a laissé génétiquement pauvre.

      Davis et al. 2019, p. 3-5 ; Moat, Gole & Davis 2019, Global Change Biology 25, « Least concern to endangered », doi 10.1111/gcb.14341 ; Coste 1955 ; LC ch. 21

      272Les banques de gènes : une plantation, pas un coffre

      La graine de café n'accepte pas le traitement qui rend possibles les grandes réserves de semences. Ce traitement est simple : on sèche la graine, on la met au grand froid, et elle attend.

      Le café appartient au groupe intermédiaire. Il tolère une déshydratation partielle et un froid limité, et meurt au-delà.

      Conserver une espèce de Coffea hors de son milieu signifie donc tenir des arbres vivants, en terre, replantés à chaque génération. Une collection de café est une plantation, et elle en a toutes les fragilités. Les maladies y entrent. La pollinisation croisée y fait qu'un arbre replanté n'est plus tout à fait celui qu'on avait collecté. Et tout dépend du budget de l'année suivante.

      La cryoconservation d'embryons par vitrification est publiée et pratiquée, notamment au Millennium Seed Bank de Kew et, dès 2000, dans des protocoles IRD testés au CATIE. Elle demande un laboratoire et des mains formées. À ce prix, aucune collection complète n'a encore été traitée en entier.

      L'évaluation de 2019 mesure la conséquence. 55 % seulement des espèces sauvages sont conservées quelque part.

      Et le gradient est à l'envers. Les espèces en danger critique ne sont conservées qu'à 23 %, contre 58 % des espèces en danger et 59 % des vulnérables. Autrement dit, moins une espèce a de chances de tenir dehors, moins elle a de chances d'être gardée dedans.

      Le détail achève le tableau. 12 espèces, dont 7 en danger critique, ne sont ni en collection ni en aire protégée. Et il y a le groupe des 38 espèces les plus croisables avec les cultivars, celles qui serviraient le plus à la sélection. Là, 61 % sont menacées et 58 % absentes des banques.

      Davis et al. 2019, p. 3-4 et tabl. 1 ; Crop Trust, « A closer look at coffee », 19 nov. 2019, croptrust.org ; LC ch. 21

      Pour que la sélection ait un jour de quoi travailler, il faut des collections. Un mot d'abord sur ce que c'est. Une accession, dans une collection de plantes, c'est un matériel précis, ramassé à un endroit et à une date donnés, sous une référence. C'est l'unité de base de tout ce qui suit.

      La collection internationale du CATIE, à Turrialba au Costa Rica, garde depuis plus de soixante-dix ans la seule collection de café reconnue internationalement. Elle compte près de 2 000 accessions, 12 000 arbres et 23 espèces sur 11 hectares.

      Elle est à 92 % d'arabica. Les autres espèces, toutes ensemble, occupent donc moins d'un dixième des arbres.

      Et voici le problème, en un chiffre. Environ 5 % seulement de ce matériel est dupliqué ailleurs, au Salvador, au Rwanda et à l'Hacienda Alsacia de Starbucks au Costa Rica. Une collection en champ est vivante, donc mortelle : un ouragan, une maladie, un incendie, et le matériel disparaît. 63 accessions éthiopiennes ont été cryoconservées à la banque de l'USDA de Fort Collins, et une étude de 2021 identifie 403 accessions à dupliquer d'urgence.

      Ailleurs, le centre de recherche de Jimma, en Éthiopie, détient 4 780 accessions en champ.

      Combien y en a-t-il au total dans le monde ? Personne ne le sait vraiment, et le rapport du Crop Trust de 2017 donne la mesure de ce flou : 21 087 accessions déclarées à la FAO en 1998, 41 915 dans une compilation ultérieure, 21 026 chez les 14 banques ayant répondu à sa propre enquête, dont 1 314 déjà perdues. Le Crop Trust prévient lui-même que la hausse des chiffres traduit surtout des doublons, pas des découvertes.

      Restent deux réserves que personne ne gère : la forêt et le Yémen.

      Côté forêt, deux réserves de biosphère éthiopiennes, Kafa et Yayu, sont entrées au réseau UNESCO en 2010. C'était tard : entre 1971 et 1997, 235 400 hectares de forêt avaient été déboisés sur les hauts plateaux du sud-ouest.

      Côté Yémen, Montagnon et ses coauteurs ont analysé en 2021, dans Agronomy, 137 échantillons couvrant 25 000 km² de terrasses. Ils y ont identifié un groupe génétique qu'on ne connaissait nulle part ailleurs, baptisé Yemenia ou New-Yemen, qui vient s'ajouter aux populations mères Typica, Bourbon et SL34. Une diversité entière dormait dans un pays d'où plus personne n'allait chercher de café.

      Crop Trust, 19 nov. 2019 ; Frontiers in Sustainable Food Systems 2021, 777415 (CATIE, 403 accessions) ; Genetic Resources and Crop Evolution 2008 (Jimma) ; Crop Trust 2017, Global Conservation Strategy for Coffee Genetic Resources, p. 11-22 ; Montagnon et al. 2021, Agronomy 11 ; digest génétique

      273L'économie : record de production, fermes minuscules, recherche sous-financée

      • 1880Kouilou observé à l'état sauvage entre Gabon et Congo
      • 1897Froehner publie Coffea canephora (nom de Pierre, 1895)
      • 1898-1900Laurent au Congo ; Bruxelles vend « Coffea robusta »
      • 1901Matériel congolais introduit à Java
      • 1910-1916Java vers l'Ouganda (1910) et l'Inde (1916)
      • 1912Conilon dans l'Espírito Santo
      • 191984 % des surfaces des Indes néerlandaises
      • 1927Trachéomycose en Oubangui-Chari ; hybride de Timor
      • 1955Coste : plus de 200 000 t ; fondation du CIFC
      • 1986Đổi Mới au Vietnam
      • 1993Trachéomycose détectée en Ouganda ; Emcapa 8111-8131
      • 2009-2010Symposium et premier cours Q Robusta (CQI-UCDA) ; clones KR1-7
      • 2014Génome du canephora (Denoeud, Science)
      • 2024Salojärvi : 7-11 % d'introgression dans les arabicas résistants
      • févr. 20255 849 $/t, record à Londres
      • 2025-2646,6 % de la production mondiale (USDA)
      Chronologie établie d'après les sources citées dans le texte

      Le paradoxe de 2025-2026 tient en deux chiffres. L'USDA a estimé la production mondiale 2025/26 à un record de 178,8 millions de sacs (+2 %), et la consommation à 173,9 millions (+1,3 %).

      Les records se sont ensuite enchaînés. En juin 2026, l'USDA a porté la récolte brésilienne 2026/27 à un record de 71,9 millions de sacs, dont 47,5 d'arabica, après cinq années de sous-performance climatique. Le Vietnam suit avec un record de 32,5 millions, obtenu par des surfaces en hausse et par des engrais que les prix élevés ont permis de payer.

      Et pendant ce temps, les réserves se vident. Les stocks certifiés de l'ICE, c'est-à-dire le café entreposé et contrôlé que la bourse accepte comme livrable, sont tombés le 31 août 2026 à 223 976 sacs. C'est le plus bas depuis vingt-sept ans.

      Le marché fabrique donc des records de volume avec des réserves nulles. Plus rien n'amortit un accident. Et un El Niño donné à 82 % de probabilité pour mai-juillet 2026 suffit à faire trembler la floraison de septembre, qui se déclenche à la pluie.

      USDA FAS, Coffee: World Markets and Trade, juin 2025 et juin 2026, apps.fas.usda.gov/psdonline/circulars/coffee.pdf ; Trading Economics, arabica, 4 sept. 2026 ; StoneX, 5 juin 2026

      Ceux qui produisent sont les moins armés. Enveritas a estimé en 2019, devant le comité statistique de l'ICO, le nombre d'exploitations caféières à 12,5 millions. L'ITC précise que 95 % d'entre elles font moins de cinq hectares, et l'ICO retient que 125 millions de personnes vivent du café.

      Ces exploitations vieillissent. L'âge moyen d'un caféiculteur dépasse cinquante ans selon la boîte à outils de l'ICO, et atteint 54 ans au Mexique selon l'étude de filière de mars 2025.

      Elles n'ont pas non plus accès aux outils qui protègent du prix. Se couvrir en bourse suppose un compte et des appels de marge, c'est-à-dire de l'argent à verser tant que le marché bouge contre soi. Une famille de deux hectares n'a pas cette trésorerie.

      La recherche, elle, suit mal. WCR a chiffré en juin 2023 l'investissement mondial en recherche agronomique sur le café dans les pays du Sud à 115 millions de dollars par an, à 90 % publics. C'est 1,8 % de la recherche agricole des 45 pays étudiés, alors que le café vert y pèse 4,8 % de la valeur de la production. Le besoin supplémentaire est estimé à 452 millions par an.

      Les rendements le disent. Hors du Brésil, du Vietnam et de la Colombie, la productivité stagne ou recule.

      Le dispositif capable de mettre la génétique de 2025 entre les mains d'une ferme de deux hectares est plus faible qu'en 1975.

      Enveritas, présentation au Comité statistique de l'ICO, 2019, ico.org ; ITC, Coffee Exporter's Guide (LC ch. 18) ; ICO, Market Development Toolkit, « Youth in coffee » ; ICO, Mexico Coffee Value Chain Study, mars 2025 ; WCR, « Coffee's innovation crisis », juin 2023, worldcoffeeresearch.org ; LC ch. 16 et 18

      L'assurance climatique indicielle est la réponse financière proposée à ces fermes. Le principe supprime l'expertise. Plutôt que d'aller constater les dégâts parcelle par parcelle, on indemnise automatiquement dès qu'un indice mesuré franchit un seuil. L'indice peut être une pluie cumulée d'une station ou d'un satellite, une température, un indice de végétation.

      L'avantage est double. Le coût d'expertise disparaît, et le risque de fraude aussi, puisque le déclencheur est une mesure extérieure que ni l'assuré ni l'assureur ne fabrique.

      Le défaut porte un nom : le risque de base. La ferme peut perdre sa récolte sans que l'indice se déclenche. Ou l'inverse, toucher sans avoir rien perdu.

      Les programmes existent, à petite échelle. Blue Marble rapporte plus de 5 100 caféiculteurs indemnisés dans le comté de Murang'a, au Kenya, après des épisodes extrêmes de la saison 2025-2026. Des versements à des producteurs colombiens ont été réinvestis en engrais, et un produit paramétrique pour les petits producteurs indonésiens a été annoncé le 6 août 2026.

      D'autres dispositifs sont plus anciens. Selon le bilan du CCAFS de 2015, ACRE couvrait près de 200 000 agriculteurs d'Afrique de l'Est, toutes cultures confondues. Le programme R4 en couvrait 20 000, en Éthiopie et au Sénégal.

      Que sont prêts à payer les intéressés ? Une enquête a interrogé 151 caféiculteurs du Lam Dong et du Dak Lak (International Journal of Disaster Risk Reduction, 2023). Elle chiffre leur consentement à payer à 92,30 dollars par police en moyenne. Ils demandent d'abord une couverture de la sécheresse dans les trois mois qui suivent la floraison (février-avril).

      L'étude kényane de 2018 pointe ce qui bloque. Les contrats restent mal adaptés aux petites fermes. Et la transparence des seuils de pluie augmenterait la souscription : un planteur ne paie pas pour une règle qu'il ne peut pas vérifier.

      Reste l'ordre de grandeur. Rapportée aux 12,5 millions d'exploitations, la couverture est aujourd'hui de l'ordre du millième.

      Blue Marble, bluemarblemicro.com, communiqués des 6 et 12 août 2026 ; CCAFS 2015, « Scaling up index insurance for smallholder farmers » ; Int. J. Disaster Risk Reduction 2023, « Are Vietnamese coffee farmers willing to pay for weather index insurance? » ; Agriculture & Food Security 2018 (Kenya)

      274La réglementation : le règlement européen contre la déforestation

      • Le règlement (UE) 2023/1115
      • adopté le 31 mai 2023, interdit la mise sur le marché européen de café, cacao, huile de palme, soja, bois
      • caoutchouc et bovins issus de terres déboisées après le 31 décembre 2020 et impose une diligence raisonnée avec géolocalisation des parcelles. Son application
      • 30 décembre 2024prévue
      • a été reportée une première fois au 30 décembre 2025, puis
      • 18 décembre 2025par la révision ciblée signée par le Conseil
      • au 30 décembre 2026 pour les grandes et moyennes entreprises et au 30 juin 2027 pour les micro et petites. La Commission a publié le 4 mai 2026 le rapport de simplification qu'elle devait rendre avant le 30 avril (COM(2026) 191) : réduction estimée de 75 % des coûts annuels de conformité, obligation allégée pour les opérateurs aval qui peuvent s'appuyer sur les numéros de référence de leurs fournisseurs
      • décembre 2026répertoires par pays des législations et certifications applicables promis pour
      • juin 2026relance du système d'information
      • et projet d'acte délégué ajoutant le café soluble au périmètre. Le classement des pays par niveau de risque n'a pas été revu en 2026. À la date de cette planche
      • aucune source postérieure à mai 2026 n'annonce un nouveau report : la date du 30 décembre 2026 est celle qui s'applique.
      Conseil de l'UE, communiqués des 4 et 18 déc. 2025, consilium.europa.eu ; Commission européenne, COM(2026) 191 final, 4 mai 2026 ; Baker McKenzie, mai 2026 ; Access2Markets, trade.ec.europa.eu

      Pour le café, toute la difficulté tient dans un verbe : géolocaliser. Le règlement veut les coordonnées de la parcelle qui a produit le lot. Or le café d'Éthiopie, d'Ouganda ou du Honduras pousse sur des millions de parcelles de moins d'un hectare.

      Ces parcelles sont rassemblées par des coopératives qui n'ont ni cadastre, c'est-à-dire aucun registre officiel des limites de propriété, ni connectivité pour relever et transmettre un point. Il faut donc fabriquer, ferme par ferme, une carte qui n'existe nulle part.

      Chacun lit le texte depuis sa place. Les pays producteurs y voient une barrière commerciale déguisée en mesure écologique. Les ONG comptent un recul de plus à chaque report. Les négociants, eux, y voient un coût fixe.

      Et un coût fixe ne pèse pas du même poids partout. Rapporté au volume d'une grande plantation déjà cartographiée, il se dilue jusqu'à disparaître. Rapporté aux quelques sacs d'une famille, il devient une barrière à l'entrée. C'est le mécanisme par lequel les certifications les plus exigeantes excluent les plus petits, rejoué une fois de plus.

      Reste une ironie. La déforestation que le règlement veut arrêter est aussi celle que les modèles climatiques désignent comme la première cause de perte d'aptitude en Éthiopie. Le texte s'attaque donc à ce qui menace le café éthiopien, au prix d'un travail de cartographie que les caféiculteurs éthiopiens sont les moins bien armés pour fournir.

      Moat et al. 2017 ; Sprudge, « EU deforestation law headed for another delay », 2025 ; LC ch. 16 (coût fixe des certifications)

      275La demande : l'Asie, la spécialité, le café sans grain

      La demande se déplace vers l'est. Le rapport GAIN de l'USDA de janvier 2026 chiffre le marché chinois du café à 42 milliards de dollars en 2024. La consommation y dépasse 240 000 tonnes, soit environ 4 millions de sacs.

      Le niveau compte moins que la pente. Cette consommation a progressé de près de 150 % en dix ans, et la croissance attendue tourne autour de 15 % par an. La Chine a importé environ 3 millions de sacs de café vert sur la campagne close en septembre 2025. Luckin y exploitait en 2024 le plus grand réseau de cafés.

      La Chine représentait 28,7 % du marché d'Asie-Pacifique en 2025. Cette région est la première source de croissance mondiale, et pour une raison précise : le café y gagne des populations qui buvaient du thé, en Inde comme en Asie du Sud-Est. Ce ne sont pas des parts reprises à un concurrent, ce sont des buveurs neufs.

      Le Vietnam montre les deux bouts du mouvement. Il a exporté pour un record de 8,92 milliards de dollars en 2025, et il consomme lui-même 5 millions de sacs. Un pays producteur devient aussi un pays buveur.

      Le café de spécialité, lui, se mesure mal. Sa définition a changé le 5 novembre 2024 : elle ne tient plus au seul seuil de 80 points, mais au Coffee Value Assessment de la SCA, une évaluation plus large qu'une note de passage.

      Et aucune part de marché indépendante n'existe pour cette catégorie. Les 111 milliards de dollars que l'on voit circuler pour 2025 viennent de cabinets commerciaux, dont les périmètres incluent capsules et solubles. Le chiffre mesure donc autre chose que ce que son nom annonce.

      USDA FAS GAIN, « China: Brewing Momentum », janv. 2026, fas.usda.gov ; Mordor Intelligence, Asia-Pacific coffee market, 2025 ; Perfect Daily Grind, 2 févr. 2026 ; SCA, standards CVA, 5 nov. 2024 (LC ch. 18)

      Le café sans caféier existe sous deux formes qu'il ne faut pas confondre, parce qu'elles ne posent pas les mêmes questions.

      La première assemble des végétaux torréfiés, sans la moindre cellule de café. Atomo, fondée à Seattle en 2019, mélange noyaux de dattes, graines de ramon et de tournesol, goyave et chicorée. La caféine, elle, est récupérée du thé décaféiné, c'est-à-dire d'un sous-produit de la fabrication du thé sans caféine.

      L'entreprise a levé 40 millions de dollars en 2022, reçu un investissement de Suntory en 2023 et visait 500 cafés en 2024. Son argument est environnemental : 93 % d'émissions et 94 % d'eau en moins que le café conventionnel, selon ses propres chiffres.

      Voyage Foods suit la même voie avec d'autres matières : pois chiches et balles de riz torréfiés. Son argument n'est pas le climat mais le prix, inférieur de 40 % à celui du café. Elle ne vend qu'à la restauration et à l'industrie.

      Ces produits imitent, ils ne remplacent pas un grain.

      La seconde forme est d'une autre nature. Elle cultive de vraies cellules de Coffea arabica en bioréacteur, c'est-à-dire dans une cuve où les cellules se multiplient en milieu nutritif, sans arbre ni plantation.

      VTT, en Finlande, en a tiré une première tasse en septembre 2021 et travaille en 2026 sur des cuves pilotes de 1 000 litres. Pluri, en Israël, a breveté un bioréacteur 3D en 2024.

      Trois absences disent où en est cette voie. En mai 2026, aucun café cellulaire n'avait d'autorisation réglementaire, sur aucun marché. Aucun coût de production n'était publié. Et aucun grand groupe agroalimentaire ne s'y était engagé, contrairement au cacao, sur lequel plusieurs se sont déjà positionnés.

      Reste la limite de fond. Un procédé qui produit un arôme en cuve ne produit ni la diversité d'une forêt ni le revenu de 125 millions de personnes.

      Food Dive, 12 déc. 2023, fooddive.com (Atomo) ; Green Queen / Vegconomist 2025 (Voyage Foods) ; VTT, communiqué sept. 2021, vttresearch.com ; FoodNavigator, « Cultivated coffee: does it have a future? », 27 mai 2026

      276Ce qu'on ne sait toujours pas

      La revue de Yang et coauteurs (2026) dresse la liste explicite de ce que la science ignore : la fonction des gènes candidats dans un fond tétraploïde, les voies de biosynthèse des précurseurs d'arôme, les seuils thermiques réels par cultivar au champ et l'effet de températures durablement sous-optimales, l'effet à long terme du CO2 élevé sur le goût, les relations quantitatives entre pluie, humidité, rouille et qualité, les mécanismes moléculaires de l'ombrage, la fermentation qualifiée de boîte noire, et le biais d'un champ de recherche qui a couru après les composés volatils en négligeant les non-volatils (sucres, acides, acides chlorogéniques, caféine) qui portent corps, acidité, amertume et longueur.

      L'effet de l'altitude s'inverse d'un pays à l'autre, la caféine et les acides chlorogéniques baissant avec l'altitude en Éthiopie et montant au Costa Rica. Deux affirmations coexistent dans le même article sans être réconciliées, l'une attribuant au traitement post-récolte environ 60 % du profil en tasse, l'autre montrant que sur 176 arabicas l'origine géographique pèse le plus. On ne sait pas encore vraiment pourquoi un café est bon, au moment où les plantes qui portent la réponse disparaissent.

      Yang et al. 2026, Agriculture, p. 6-14 ; LC ch. 21

      277Aujourd'hui (septembre 2026)

      Où en est-on à l'heure où cette planche s'arrête ? Voici l'état des lieux, en quatre temps.

      Le prix. Le 4 septembre 2026, l'arabica cote 295,6 cents la livre à New York. C'est 5,1 % de moins qu'un mois plus tôt et 23,3 % de moins qu'un an plus tôt, au plus bas depuis fin juin.

      La baisse a ses raisons. La récolte brésilienne 2026/27 s'achève sur de bons rendements, et Rabobank projette un excédent mondial de 8,9 millions de sacs. Quand l'offre annoncée dépasse la demande, le prix cède.

      Et pourtant les stocks certifiés de l'ICE, c'est-à-dire le café déjà entreposé dans les magasins agréés par la bourse, sont au plus bas depuis 1999. Ce sont eux qui servent à honorer un contrat arrivé à terme.

      Excédent annoncé et entrepôts vides en même temps : c'est le paradoxe de cette fin de cycle.

      Les récoltes attendues. Les prévisionnistes ne s'accordent pas, et ce désaccord est en soi une information. Voici, pour la même récolte brésilienne, trois chiffres publiés à trois moments.

      • Conab, 5 février66,2 millions de sacs.
      • StoneX, dès novembre 202570,7 millions de sacs.
      • USDA, juin 202671,9 millions de sacs.

      Entre l'estimation la plus basse et la plus haute, l'écart dépasse cinq millions de sacs. Sur le premier producteur mondial, cela fait une marge d'incertitude considérable.

      Le Vietnam, lui, était attendu à un record de 32,5 millions de sacs. Et cela malgré un déficit de pluie de 20 à 25 % dans le Dak Lak et le Dak Nong. Ce déficit est tombé pendant le grossissement des cerises, c'est-à-dire au moment où le fruit se remplit.

      Le chemin parcouru. L'indicateur composé de l'ICO touchait 267,57 cents en février 2026, après un pic de 4,41 dollars la livre un an plus tôt, en février 2025.

      Ce qui arrive. Le règlement européen contre la déforestation s'applique le 30 décembre 2026. C'est l'échéance qui commande tout le travail de cartographie décrit plus haut, et le rapport de simplification de la Commission qui l'accompagne date du 4 mai 2026.

      Du côté des projections, Rabobank a publié le 30 mars 2026 une estimation de 20 % de surfaces d'arabica inaptes en 2050. Ce chiffre n'est pas revu par les pairs : il se lit comme un signal, pas comme une mesure.

      Enfin, World Coffee Research a sorti son rapport annuel 2025. Le programme Innovea y est étendu au canephora, au Vietnam et au Ghana. La sélection organisée ne porte donc plus sur le seul arabica.

      Et deux silences, qu'il faut signaler comme tels. Aucune réévaluation par l'UICN des 130 espèces de Coffea n'a été publiée depuis 2019. Et aucun compte rendu de la première récolte des stenophylla greffés de Sierra Leone n'est disponible. On attend.

      Trading Economics, coffee, 4 sept. 2026, tradingeconomics.com ; ICO, CMR février 2026 ; USDA FAS, juin 2026 ; StoneX, 10 nov. 2025 et 5 juin 2026 ; Rabobank, 30 mars 2026 ; WCR, Annual Report 2025 ; Commission européenne, 4 mai 2026
      Rameau de Coffea stenophylla
      Coffea stenophylla, l'espèce à fruits noirs de Sierra Leone jugée « supérieure au café ordinaire » en 1834, retrouvée en décembre 2018 sous la forme d'un seul plant et évaluée en panel à l'aveugle en 2021 (Davis et al., Nature Plants). Voir la provenance.
      ÉtudeHorizonRésultat
      Bunn et al. 2015, Climatic Change2050Environ -50 % de surface mondiale climatiquement apte, tous scénarios
      Ovalle-Rivera et al. 2015, PLOS One205021 modèles ; climats favorables remontant de 400-2 000 m à 800-2 500 m en Mésoamérique
      Moat et al. 2017, Nature Plants2070-2099Éthiopie : 39 à 59 % de l'aire inapte sans migration ; x4 avec relocalisation et forêt
      Moat, Gole & Davis 2019, GCB2019Arabica sauvage : de « préoccupation mineure » à « en danger » par les seules projections climatiques
      Kath et al. 2020, GCBobservéCanephora : optimum < 20,5 °C ; -14 % de rendement par degré au-dessus
      Grüter et al. 2022, PLOS One2050Classe d'aptitude maximale divisée par plus de deux ; Brésil -80 % de terres les plus aptes
      Rabobank, 30 mars 202620508 % des surfaces déjà inaptes, 20 % en 2050 ; Honduras 53 → 12 %, Éthiopie 39 → 50 %
      Projections climatiques comparées ; références complètes dans le texte. Seule la ligne Rabobank n'est pas revue par les pairs.
      • 2008-2013Retour de la rouille en Amérique latine ; Colombie -33 %, Salvador -57 %, 373 585 travailleurs déplacés
      • 2015Bunn et al. : -50 % de surface apte en 2050
      • 2017Moat et Davis : résilience du café éthiopien ; rapport de conservation du Crop Trust
      • 2018Décembre : un plant de stenophylla retrouvé à Kasewe (Sierra Leone)
      • 2019Davis et al. : 60 % des 124 espèces de Coffea menacées ; Starmaya disponible en semences
      • 2021Gel brésilien (30 juin, 20 et 30 juillet) ; stenophylla en panel (81 % « arabica ») ; six espèces malgaches décrites
      • 202331 mai : règlement (UE) 2023/1115 adopté ; WCR chiffre le déficit de recherche à 452 M$ par an
      • 2024Avril : génome de l'arabica (Nature Genetics) ; sécheresse brésilienne et vietnamienne ; août : deux races de rouille sur Catimor au Pérou
      • 2025Février : arabica à 4,41 $/lb, record ; mars : chimie du stenophylla (npj Sci. Food) ; USDA : production mondiale record 178,8 M de sacs
      • 2026Février : I-CIP à 267,57 cents ; 30 mars : rapport Rabobank ; 4 mai : rapport de simplification EUDR ; 30 décembre : entrée en application
      Chronologie établie d'après les sources citées dans le texte.
      IndicateurValeurSource
      Exploitations caféières12,5 millions, 95 % sous 5 haEnveritas / ICO 2019 ; ITC
      Personnes vivant du café125 millionsICO
      Production mondiale 2025/26178,8 M de sacs (record)USDA, juin 2025
      Brésil 2026/2771,9 M de sacs (record), 47,5 arabicaUSDA, juin 2026
      Vietnam 2026/2732,5 M de sacs (record)USDA, juin 2026
      Part du canephora~40 % (25 % vers 1990)USITC
      Arabica, pic4,41 $/lb, février 2025ICE / PDG
      Arabica, 4 sept. 2026295,6 cents/lbTrading Economics
      Stocks ICE, 31 août 2026223 976 sacs, plus bas depuis 27 ansTrading Economics
      Recherche agronomique café115 M$/an ; besoin +452 M$WCR, juin 2023
      Espèces de Coffea130 décrites, 2 cultivées, 75 menacées sur 124 évaluéesDavis 2019, 2021
      Collection CATIE~2 000 accessions, 23 espèces, 5 % dupliquéesCrop Trust 2019
      Chiffres clés 2019-2026 ; dates et références dans le texte.
      EspèceOptimum / aireCaféineTasse (protocole)État 2025-2026
      C. arabica20-24 °C de moyenne ; 1 000-2 000 m (400-800 m au Brésil)1,2-1,5 %Référence ; 98 % « arabica » pour un lot éthiopien (2021)60 % de la production ; sauvage classé « en danger »
      C. canephora (robusta)Optimum de rendement < 20,5 °C mesuré (Kath 2020) ; 30/26 °C jour/nuit (Yang 2026) ; 0-900 m2-2,7 %7 % « arabica » ; BRS 2314 à 87,2 pts~40 % de la production ; programme WCR depuis 2024
      C. stenophylla24,9 °C de moyenne, +6,2 à 6,8 °C vs arabica ; 150-700 m ; tolère la sécheresseComparable à l'arabica (2025)81 % « arabica », 80,25 SCA, 47 % « nouveau » (2021)> 5 000 plants, 200 greffés (Sierra Leone) ; agronomie inconnue
      C. liberica / excelsaChaud et bas ; 500-1 500 m pour l'excelsa ; saisons sèches longuesFaible à moyenneNon évaluée en panel publié ; peau épaisse, fermente viteCultivés Ouganda, Malaisie, Philippines, Vietnam ; excelsa rétablie comme espèce (2025)
      C. eugenioides23/19 °C jour/nuit ; parent maternel de l'arabicaTrès faible (~0,2-0,4 %)Douceur, faible amertume ; champion du monde barista 2021Quelques fermes (Inmaculada, Colombie) ; 400-1 000 kg/ha à Nioka (Coste)
      C. racemosa, C. zanguebariaeSec et chaud (Mozambique, Tanzanie) ; caducifoliéesFaibleÉvaluées en panel, Frontiers Sust. Food Syst. 2021Sauvages ; conservation partielle
      Mascarocoffea (18 sp., Madagascar)Forêts malgachesNulleNon évaluéesMajorité menacées ; aucune filière
      Coste 1955 ; Yang et al. 2026 ; Kath et al. 2020 ; Davis et al. 2019, 2020, 2021 (Nature Plants et Frontiers), 2022, 2025 ; WCR Catalog 2025 ; LC ch. 4. Les teneurs en caféine sont des ordres de grandeur de la littérature générale.
      F1 (WCR 2025)ParentsSélectionneurRouilleAltitudeMultiplication
      CentroamericanoT5296 × Rume SudanCIRAD-CATIE-PROMECAFÉHaute résistanceBasse à hauteEmbryogenèse somatique
      MilenioT5296 × Rume SudanCIRAD-CATIE-PROMECAFÉHaute résistanceMoyenne, hauteSomatique ; non uniforme
      Mundo MayaT5296 × ET01 (sauvage éthiopienne)CIRAD-ECOMHaute résistanceMoyenne, hauteSomatique
      EsperanzaT5296 × ET25CIRAD-CATIE-PROMECAFÉHaute résistanceBasse à hauteSomatique
      StarmayaCIR-SM01 (mâle-stérile) × MarsellesaCIRAD-ECOMHaute résistanceMoyenneSemence de verger (2019)
      NayaritaNaryelis (Catimor) × ET26CIRAD-ECOMFaibleHauteSomatique
      EvalunaNaryelis × ET06CIRAD-ECOMIntermédiaireHauteSomatique
      CasiopeaCaturra × ET41CIRAD-CATIE-PROMECAFÉSensibleHauteSomatique ; qualité exceptionnelle
      H3Caturra × E531CIRAD-CATIE-PROMECAFÉSensibleHauteSomatique
      Ruiru 11Catimor × multicroisement (K7, SL28, N39, Rume Sudan)CRF / KALRO, KenyaHaute résistanceBasse à hauteSemence de croisement manuel
      WCR, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 25, 31, 35, 36, 39, 55, 57, 59, 71, 79 ; Georget et al. 2019
      Feuilles de caféier atteintes par la rouille orangée
      Feuilles atteintes par Hemileia vastatrix. L'épidémie de 2008-2013 en Amérique latine, puis les deux races nouvelles franchissant le Catimor au Pérou en 2024, ont montré que la résistance est un état provisoire. Voir la provenance.
      RéponseCe qui est établiCe qui ne l'est pas
      Remontée en altitudeGain de qualité et d'aptitude modélisé (Moat 2017)Surface disponible, forêts d'altitude, coût de relocalisation
      Ombrage 30-50 %Tasse améliorée en zone chaude (Yang 2026) ; carbone x2-4 (Omer 2026)Mécanismes moléculaires ; effet net sur le revenu
      Irrigation+38 % de rendement dans le Cerrado (Agronomy 2025)Disponibilité de l'eau à long terme (Vietnam, Cerrado)
      MécanisationAcquise sur les plateaux brésiliens (IFAMR 2018)Pentes, sélectivité, part mécanisée non chiffrée
      Hybrides F1+30 à 47 % de rendement, résistance (Georget 2019) ; 2 500-3 000 $/ha de plantsAccès des petites fermes ; durée de la résistance (Pérou 2024)
      Édition du génomeCRISPR efficace chez canephora (2018, 2022)Aucun cultivar édité en culture ; tétraploïdie ; réglementation
      Assurance indicielle5 100 producteurs indemnisés au Kenya 2025-26 (Blue Marble)Risque de base ; couverture de l'ordre du millième des fermes
      Espèces sauvagesGoût du stenophylla mesuré (2021, 2025) ; +6 °C de toléranceRendement, conduite, débouché ; première récolte non publiée
      Banques de gènesCryoconservation d'embryons fonctionnelleDéploiement à l'échelle ; 45 % des espèces nulle part
      EUDRApplication au 30 déc. 2026, coûts -75 %Géolocalisation des petites parcelles ; effet sur la déforestation
      Café sans grainProduits commerciaux (Atomo, Voyage) ; cellules en pilote (VTT)Aucune autorisation pour le café cellulaire ; coûts non publiés
      Synthèse des réponses et de leurs limites, d'après les sources du texte.
      Planche XIX

      Le décaféiné

      Enlever une molécule d'une graine sans toucher aux mille autres qui font le goût. L'idée paraît simple, elle a demandé un siècle, une demi-douzaine de solvants successivement abandonnés pour cause de cancer, et elle reste le seul endroit du café où l'industrie retire quelque chose au lieu d'en ajouter. Cette planche suit l'opération de bout en bout : la chimie qui la rend difficile, les procédés un par un, ce que le grain y perd en chiffres mesurés, ce qu'il faut changer au feu pour le torréfier, les quelques usines au monde capables de le faire, le prix que ça met dans le sac, et ce que devient la caféine qu'on a sortie. D'après Ukers (1922), les brevets Meyer-Roselius-Wimmer (1908) et Zosel (1981), l'Institut Max-Planck, les directives européennes 1999/4/CE et 2009/32/CE, Swiss Water, Sweet Maria's, Perfect Daily Grind, Coffee Intelligence, Silvarolla et coauteurs (Nature, 2004), et des documents de formation professionnelle.

      278Le problème tient en une phrase de chimie

      Dans un grain vert, la caféine ne se promène pas librement. Elle est accrochée à l'acide chlorogénique, la grande famille d'acides du café, sous forme d'un chlorogénate de caféine : un sel, c'est-à-dire un couple de molécules qui se tiennent par une attirance électrique. Ce détail commande tout le reste. Un solvant organique, un liquide capable de dissoudre les graisses et les alcaloïdes, sait très bien emporter de la caféine libre ; il ne sait pas décrocher de la caféine tenue par un sel.

      Ukers le rapportait déjà en 1922 d'après les travaux de Gorter, et un siècle plus tard toutes les usines du monde commencent par la même manœuvre : casser ce couple avant d'essayer d'en retirer quoi que ce soit.

      Ukers 1922, ch. XVIII (p. 174-188) ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 2

      D'où une contrainte que les premiers industriels ont mis vingt ans à comprendre. On peut extraire la caféine du grain torréfié : elle y est bien moins liée et le grain, criblé de pores par la cuisson, laisse tout passer. Seulement les arômes passent avec, et un arôme parti ne revient pas. On peut moudre le grain vert avant de l'extraire : le solvant atteint tout, mais une poudre verte ne se torréfie pas uniformément, et on obtient un café brûlé d'un côté et cru de l'autre.

      Reste la seule voie praticable, et c'est la plus ingrate : le grain vert, entier, dont la structure serrée résiste précisément à ce qu'on veut lui faire.

      Tous les procédés, du benzène de 1905 au CO₂ supercritique d'aujourd'hui, se ramènent donc aux mêmes trois gestes, dans le même ordre :

      GesteCe qu'on faitPourquoi
      GonflerEau, vapeur, parfois acide, jusqu'à 30 à 50 % d'humidité contre 10 à 12 % au départOuvrir la cellule et hydrolyser le sel, c'est-à-dire le casser à l'eau, pour rendre la caféine mobile
      ExtraireUn solvant, ou de l'eau chargée, ou du CO₂ sous pression, en bains renouvelés jusqu'à épuisementEmporter la caféine devenue libre, et elle seule si le procédé est sélectif
      SécherVapeur pour chasser le solvant, puis séchage jusqu'au retour vers 10 à 12 %Rendre le grain stockable et torréfiable, sans le cuire au passage

      C'est le deuxième geste qui distingue les procédés, et c'est sur lui que se jouent les querelles commerciales. Mais c'est le premier et le troisième qui abîment le grain, et personne n'en fait un argument de vente. Un grain qu'on a gonflé à 40 % d'eau puis re-séché n'est plus tout à fait le grain de départ, quel que soit le solvant employé entre les deux. On y revient plus bas, chiffres à l'appui.

      Une dernière contrainte, réglementaire celle-là, fixe la cible. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration exige qu'au moins 97 % de la caféine soit partie. En Europe, la règle porte sur ce qui reste et non sur ce qu'on a enlevé : moins de 0,1 % de caféine dans le grain torréfié, moins de 0,3 % dans un extrait soluble. Aucun des deux textes ne dit « zéro », et aucun ne pourrait : il reste toujours quelque chose.

      FDA, 21 CFR 163 ; directive 1999/4/CE ; Wikipedia, Decaffeination, consulté le 18/09/2026

      279Le décaféiné : de Brême à Sanka

      Les premières tentatives, rapportées par Ukers, extrayaient la caféine du café torréfié. Le choix se comprend : la molécule y est bien moins liée, et le grain cuit, criblé de pores, laisse passer les liquides. Seulement les arômes volatils partent avec la caféine, et ils ne se remettent pas.

      On passa donc au grain vert moulu. La mouture ouvre tout au solvant, mais une poudre verte ne se torréfie plus uniformément. Restait le grain vert entier, la voie la plus ingrate des trois. Sa structure serrée freine le solvant, et sa caféine, liée en sel d'acide chlorogénique, refuse de se laisser emporter.

      La solution fut de gonfler le grain avant de le traiter : à l'eau, à la vapeur, parfois avec des acides « ramollissant la cellulose ». Un grain gonflé s'ouvre, et le sel qui retenait la caféine se casse. Le traitement à la vapeur sous pression du brevet Meyer, Roselius et Wimmer était selon Ukers « probablement le plus sûr ».

      Le mobile de l'inventeur, lui, n'avait rien d'industriel. Ludwig Roselius, négociant de Brême, attribuait la mort de son père à l'abus de café. Son équipe met au point le procédé en 1903. La Kaffee-Handels-Aktiengesellschaft de Brême obtient un brevet allemand en 1905, et le brevet américain est accordé à Meyer, Roselius et Wimmer en 1908.

      Le solvant employé est le benzène, cancérogène connu depuis, versé sur un grain d'abord vaporisé à l'eau salée. Le produit se vend en Europe dès 1905-1906 sous la marque Kaffee HAG. En France, il prend le nom de Sanka, contraction de « sans caféine ».

      Ukers 1922, ch. XVIII (p. 174-188) et chronologie p. 725-737 (entrées 1905, 1908) ; Wikipedia, Sanka et Decaffeination, consultés le 07/09/2026

      Roselius apporte son café aux États-Unis en 1909. Merck & Co. le vend dès 1910 sous le nom Dekafa, puis Dekofa. La Kaffee Hag Corporation, fondée à New York en 1914, le vend ensuite sous son propre nom.

      La guerre confisque tout. L'Alien Property Custodian, l'administration américaine qui saisit les biens ennemis, prend la société et la revend à une firme américaine. Roselius perd sa marque sur le marché le plus prometteur.

      Il y revient par un autre nom, le nom français : Sanka. Le lancement a lieu en 1923, dans deux « Sanka Coffee Houses » de New York. Deux salons d'abord, l'épicerie ensuite. Il passe un accord avec General Foods en 1927, puis lui cède la marque en 1932. Sanka devient le décaféiné américain, avec son couvercle orange, et appartient aujourd'hui à Kraft Heinz.

      Le produit tenait-il sa promesse ? Pas toujours. En 1922, Ukers notait que certains « cafés sans caféine » du marché en contenaient presque autant que le grain naturel. Ceux des maisons sérieuses, eux, descendaient entre 0,3 et 0,07 %, contre 1,5 % pour le café non traité. Il rapportait aussi la demande qui les faisait vivre : les neurasthéniques, et « la publicité contestable des marchands de substituts », qui persuadait des gens normaux qu'ils étaient fragiles.

      La lignée des solvants suit ensuite les alertes sanitaires, chaque abandon venant après un verdict toxicologique. Le benzène part le premier. Le trichloréthylène le remplace, jusqu'à ce que le National Cancer Institute le déclare cancérogène probable en 1975. L'industrie passe alors au chlorure de méthylène, autrement dit le dichlorométhane. General Foods obtient enfin l'autorisation de l'acétate d'éthyle pour Sanka au début des années 1980.

      Ukers 1922, ch. XVIII et ch. XXII (p. 273-302) ; Wikipedia, Sanka, consulté le 07/09/2026 ; UPI, Cancer question about decaffeinated coffee, 17/06/1982 ; Coffee Review, Decaffeinated coffee: solvent method

      280Ce que le café sans caféine a construit à Brême

      L'histoire s'arrête d'habitude au brevet. Elle vaut d'être poursuivie, parce que la fortune du décaféiné a financé l'une des rues les plus étranges d'Europe, et que son propriétaire a fini par se faire humilier en public par le régime qu'il courtisait.

      Ludwig Roselius, né à Brême en 1874, mort à Berlin en 1943, devient très riche avec Kaffee HAG. Il emploie cette fortune en mécène. Il achète, entre autres, la plus grande collection au monde de Paula Modersohn-Becker, peintre de la colonie d'artistes de Worpswede, morte à trente et un ans en 1907.

      Puis il passe du tableau au bâtiment. Entre 1922 et 1931, il rachète une ruelle médiévale du centre de Brême, la Böttcherstraße, la rue des tonneliers, et la fait entièrement reconstruire. Il en confie la direction artistique au sculpteur expressionniste Bernhard Hoetger, avec les architectes Alfred Runge et Eduard Scotland.

      Le résultat est une rue de cent mètres en brique sombre, tordue, sculptée, mi-gothique mi-onirique. Elle ne ressemble à rien d'autre, parce qu'elle n'obéit à aucun programme collectif : un seul homme la paie, un seul artiste la dessine. Elle contient depuis 1927 le musée Paula Modersohn-Becker, premier musée au monde consacré à une femme peintre.

      Roselius soutient ensuite le parti nazi et espère que sa rue en devienne un manifeste. L'affaire tourne mal pour lui. Hitler détestait l'expressionnisme, et au congrès du parti de septembre 1936, à Nuremberg, il condamne publiquement la Böttcherstraße et son propriétaire. La rue est classée « art dégénéré ». Elle échappe pourtant à la démolition, grâce à l'intervention de Barbara Goette auprès de Hitler, et parce que Roselius accepte en échange d'investir massivement dans Focke-Wulf, le constructeur d'avions de Brême.

      Le musée consacré à une femme peintre morte en 1907 survit donc au régime, payé par du café sans caféine, sauvé par un marché passé sur des avions de chasse. Les trois quarts de la rue seront ensuite détruits par les bombardements de 1944 et reconstruits à l'identique dans les années 1950 ; on la visite aujourd'hui.

      Wikipedia, Ludwig Roselius, Bernhard Hoetger, Paula Modersohn-Becker Museum, Barbara Goette, consultés le 18/09/2026

      Kaffee HAG a laissé une autre trace, plus douce et plus inattendue. Entre 1913 et 1939, la marque glisse dans ses paquets des vignettes de blasons, les Kaffee-HAG-Alben : des milliers d'armoiries de villes et de provinces allemandes, à coller dans des albums vendus pour quelques pfennigs. Des générations d'enfants allemands ont appris la géographie de leur pays dans une collection de cartes offertes par un café dont les adultes buvaient la version décaféinée. C'est aujourd'hui l'une des sources iconographiques les plus employées pour l'héraldique municipale allemande, y compris par les encyclopédies en ligne.

      Wikipedia, Café HAG, consulté le 18/09/2026

      281Pourquoi les cafetières de décaféiné sont orange

      Dans n'importe quel diner américain, la verseuse à col orange contient le décaféiné et celle à col noir le café normal. La convention est si bien installée qu'elle a franchi les frontières : on la retrouve sur le matériel professionnel vendu en Europe, sur les capsules, sur les rayons de supermarché. Personne, en général, ne sait d'où elle vient. Elle vient d'une opération commerciale de 1932.

      Le paquet de Sanka était orange vif, choisi pour qu'on le repère de loin dans le rayon. Quand General Foods rachète la marque à Roselius en 1932, la maison lance une campagne de grande ampleur et, entre autres, expédie gratuitement à des milliers de restaurants et de cafés américains des verseuses neuves, à col orange, couleur du paquet. Le message voulu était « ici on sert du Sanka ». Le message reçu, au bout de quelques années, fut « ici, l'orange, c'est le décaféiné ». La marque a disparu des comptoirs, la couleur est restée : c'est un nom de marque devenu code de couleur universel, comme le frigidaire est devenu un réfrigérateur.

      Sprudge, A brief history of decaf and the color orange ; The Takeout, How orange became the new black for decaf coffee pots ; Wikipedia, Sanka, consultés le 18/09/2026

      282Les procédés, un par un

      Solvant direct, dit « méthode européenne » ou « traditionnelle » sur les étiquettes (Brême, 1905 ; chlorure de méthylène ou acétate d'éthyle depuis les années 1970-1980). Le nom vient de là : le solvant touche le grain lui-même, sans intermédiaire.

      Le grain vert est d'abord humidifié dans des bains, jusqu'à ce que sa teneur en eau ait augmenté d'au moins 30 %, ou simplement vaporisé pour ouvrir ses pores. Le solvant, chauffé entre 40 et 70 °C, le baigne ensuite en cycles répétés, huit à douze passages. On s'arrête quand le seuil réglementaire est atteint, pas avant.

      Vient le nettoyage, en trois temps. Une vaporisation chasse le solvant, un séchage ramène le grain à son humidité d'origine, et la torréfaction volatilise le reste. Les températures y suffisent largement : le dichlorométhane bout à 40 °C, et le grain passe quinze minutes au-delà de 200 °C.

      Avantages : c'est le moins cher, le plus rapide, et il reste sélectif pour la caféine. Les jurys jugent d'ailleurs souvent sa tasse la plus proche du café d'origine, parmi les procédés à solvant.

      Inconvénients : un résidu mesurable, une image devenue difficile, et une exposition des ouvriers qui est la vraie raison de l'interdiction américaine de 2024. Le résidu est encadré des deux côtés de l'Atlantique : limite FDA de 10 ppm, limite européenne de 2 mg/kg dans le café torréfié selon la directive 2009/32/CE. Les mesures réelles tombent souvent autour de 1 ppm. Les torréfacteurs artisanaux l'utilisent peu.

      document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 2 ; Wikipedia, Decaffeination, consulté le 07/09/2026 ; Coffee Review, solvent method ; directive 2009/32/CE, annexe I

      Solvant indirect (variante développée après-guerre, même chimie). Le grain trempe plusieurs heures dans une eau proche de l'ébullition, qui se charge de caféine et de solubles ; l'eau est transvasée, traitée au solvant qui capte la caféine, séparée du solvant, puis rendue au grain pour qu'il réabsorbe ses solubles ; le solvant ne touche jamais le grain. Le même bain sert de lot en lot jusqu'à l'équilibre. Avantage : les huiles et composés de goût restent au grain, résidus plus faibles. Inconvénient : plus long, plus d'eau et d'énergie, et le même solvant sur l'étiquette.

      Coffee Review, Decaffeinated coffee: solvent method ; Wikipedia, Decaffeination, consulté le 07/09/2026

      À l'eau, Swiss Water (technique conçue en Suisse en 1933, commercialisée par Coffex S.A. en 1980, introduite en Amérique du Nord en 1988 par la Swiss Water Decaffeinated Coffee Company de Burnaby, Colombie-Britannique).

      Le grain est nettoyé, débarrassé de sa pellicule argentée, puis pré-trempé pour gonfler. On le baigne ensuite dans un « extrait de café vert », le GCE des étiquettes : une eau déjà saturée de tous les solubles du café, sauf la caféine.

      Toute l'astuce tient dans ce « sauf ». Un soluble déjà présent en quantité dans l'eau n'a aucune raison de quitter le grain, puisque les deux milieux sont à l'équilibre. La caféine, elle, manque à l'eau. Elle seule migre donc vers l'extrait, par diffusion, pendant que les autres composés restent en place. L'extrait passe alors sur des filtres à charbon actif qui piègent la caféine, puis repart au bain.

      Le cycle dure huit à dix heures et retire 99,9 % de la caféine. Le document de formation décrit le même principe d'osmose en dix bains successifs, chacun retirant la moitié de la caféine restante, jusqu'à 0,01-0,02 %.

      Avantages : aucun solvant, une certification biologique et casher possible, et un argument marketing devenu le plus fort du marché.

      Inconvénients : le grain perd une partie de ses précurseurs d'arôme dans les premiers bains, le coût est supérieur, et la capacité industrielle se concentre sur deux sites canadiens. La perte d'arôme est le reproche classique fait au procédé. Le « Mountain Water » du Mexique, développé par Sanroke, prétend le corriger en filtrant l'eau de sa caféine avant de la réemployer.

      Wikipedia, Decaffeination, consulté le 07/09/2026 ; Swiss Water, Our coffee decaffeination process, swisswater.com, consulté le 07/09/2026 ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 3

      Au CO₂ supercritique (Kurt Zosel, Institut Max-Planck de recherche sur le charbon, Mülheim ; observation en 1967, brevet déposé en 1970, brevet américain 4 247 570 en 1981 ; exploité industriellement à Brême sur l'ancien site Kaffee HAG, passé à Kraft).

      Au-delà de 31 °C et 73,8 bar, le dioxyde de carbone cesse d'être franchement gaz ou franchement liquide. Il devient un fluide supercritique, c'est-à-dire un état qui cumule les deux comportements : il pénètre le grain comme un gaz et dissout comme un liquide. C'est exactement ce qu'on demande à un solvant de décaféination, et cela vaut la peine de monter à de telles pressions.

      Le grain vert, humidifié à la vapeur, est placé dans une enceinte où circule le CO₂. Les réglages publiés varient selon les sources : 120-180 atmosphères et 40-80 °C selon le brevet, 162 bar et 70 °C selon l'Institut, 300 atmosphères et 65 °C selon d'autres installations. Le document de formation retient pour sa part 30,6 °C, une très forte pression, un gaz lavé à l'eau puis repassé, et des grains qui « retrouvent leurs composants ».

      Le CO₂ se charge sélectivement de caféine. Il est lavé à l'eau ou sur charbon dans une seconde cuve, puis recirculé, si bien que la même charge de gaz sert lot après lot. La caféine récupérée, elle, est vendue à l'industrie pharmaceutique et des boissons.

      Avantages : un solvant naturel et non toxique, entièrement éliminé, très sélectif, des arômes préservés, et un procédé continu.

      Inconvénients : l'investissement est lourd, puisqu'il faut des enceintes à haute pression, ce qui réserve le procédé aux gros volumes. Ces volumes existent : l'Institut Max-Planck estime que le procédé traite aujourd'hui 100 000 tonnes de matière première par an, café et thé compris.

      Max-Planck-Gesellschaft, Coffee decaffeination processes, mpg.de, consulté le 07/09/2026 ; brevet US 4 247 570 (Zosel, 1981) ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 3

      À l'acétate d'éthyle de canne, dit « EA » ou « sugarcane » (Descafecol, Manizales, Colombie, qui traite l'essentiel du décaféiné de spécialité de ce type ; l'acétate d'éthyle y est produit par fermentation de canne à sucre à Palmira). Le solvant vient donc du champ voisin, et c'est de là que vient le surnom de « sugarcane ».

      Le grain vert est d'abord vaporisé à basse pression pour retirer sa pellicule. Il est ensuite humidifié à l'eau chaude jusqu'à gonfler. Ce gonflage n'est pas qu'une ouverture mécanique : il commence l'hydrolyse du complexe caféine-chlorogénate, c'est-à-dire la rupture à l'eau du sel qui retient la caféine.

      Le grain trempe alors dans des bains d'acétate d'éthyle, renouvelés jusqu'à saturation. Une vapeur basse pression chasse ensuite le solvant, et un séchage sous vide ramène l'humidité à 10-12 %. Au bout de la chaîne, la caféine résiduelle passe sous 0,1 % et l'acétate d'éthyle sous 20 ppm, la limite européenne étant de 20 mg/kg.

      Avantages : un solvant présent naturellement dans les fruits, biodégradable et bon marché, et une tasse souvent jugée fruitée et douce. C'est ce profil en tasse qui a fait sa fortune en spécialité.

      Inconvénients : le mot « naturel » recouvre ici un solvant industriel, et l'acétate d'éthyle imprime parfois une note de vernis ou de fruit fermenté aux torréfactions claires. Surtout, la dépendance à une seule usine colombienne pèse sur l'offre. Descafecol tournait à 75 % de sa capacité à l'été 2025.

      Coffee Intelligence, What's happening with decaf?, 26/08/2025 ; Interamerican Coffee, Descafecol EA decaf from Cauca ; DecafLife, Ethyl-acetate process ; directive 2009/32/CE

      Procédés anciens ou marginaux. Ukers décrit en 1922 tout un cimetière de tentatives. Elles butent toutes sur le même obstacle : décrocher la caféine de son sel sans emporter le reste du grain.

      • Ammoniaque et acidesDes variantes employées pour libérer la caféine de son sel avant de l'extraire.
      • Chloroforme, éther de pétrole, alcool, acétoneAutant de solvants essayés en extraction directe.
      • Salicylate de sodiumSous pression, suivi d'une distillation à la vapeur. Ukers juge le procédé « ingénieux mais coûteux ».
      • Procédé HubnerIl laissait germer le grain sous eau à 15 °C avant de l'extraire à l'eau à 50 °C. Selon Ukers, une simple extraction aqueuse déguisée.
      • Triglycérides, années 1980Le grain trempe dans une eau de café, puis dans de l'huile de café chaude, dont les triglycérides captent la caféine. Il a peu percé.

      L'autre voie ne touche pas au grain mais à la plante : la sélection de Laurina et la recherche d'espèces sans caféine. Elle reste anecdotique.

      Quel que soit le procédé, la cible est fixée par le règlement, et les deux rives de l'Atlantique ne la formulent pas de la même façon. Aux États-Unis, la FDA exige au moins 97 % de caféine retirée, donc un taux d'extraction. En Europe, on mesure ce qui reste : sous 0,1 % de caféine pour le grain torréfié décaféiné, sous 0,3 % pour l'extrait soluble, selon la directive 1999/4/CE pour les extraits.

      Il reste toujours quelque chose, et cela se mesure. Une tasse de décaféiné de 470 mL, analysée en 2006 par une équipe de Floride, contenait encore 8,6 à 13,9 mg de caféine. D'une marque à l'autre, l'écart allait de 3 à 32 mg.

      Ukers 1922, ch. XVIII ; Wikipedia, Decaffeination, consulté le 07/09/2026 (procédé aux triglycérides, seuils FDA et UE, étude de Floride 2006) ; directive 1999/4/CE

      283Les procédés que la spécialité est en train d'inventer

      Les quatre procédés décrits plus haut ont entre quarante et cent vingt ans. Depuis 2020 environ, sous la pression d'un marché de spécialité qui veut du décaféiné présentable, une deuxième vague apparaît. Elle a une caractéristique commune qui mérite d'être relevée avant de détailler : elle déplace l'opération vers l'origine. Historiquement, on expédiait le grain vert à une usine d'Europe ou d'Amérique du Nord, on le décaféinait là-bas, on le réexpédiait. La valeur ajoutée restait au Nord. Les procédés récents se pratiquent en Colombie, au Mexique, au Brésil, parfois à la ferme.

      L'acétate d'éthyle sur mucilage. Variante du procédé à la canne : au lieu de traiter le grain sec après séchage, on applique le solvant alors que le grain est encore dans sa pulpe fermentée, ou juste après dépulpage. L'idée est que les sucres du mucilage, cette couche gélatineuse et sucrée qui colle au grain, participent au transfert et limitent le lessivage des arômes. C'est aussi une opération de ferme, qui n'exige pas d'expédier le lot à Manizales.

      Le choc thermique. Alternance rapide de bains chauds et froids pour faire travailler la cellule, dilatation puis contraction, et forcer la sortie de la caféine avec moins de trempage prolongé. Le trempage est ce qui lessive le plus.

      L'ensemencement par levures et la macération carbonique. Les deux empruntent au vocabulaire du traitement post-récolte plutôt qu'à celui de la chimie : on fait fermenter sous atmosphère de CO₂, ou avec une souche de levure sélectionnée, et l'on obtient une baisse de caféine en même temps qu'un profil aromatique modifié. Le point à garder en tête, et les maisons sérieuses le disent : ces voies donnent du pauvre en caféine, pas nécessairement du décaféiné au sens réglementaire. Descendre sous 0,1 % est une autre affaire que descendre de 30 %.

      Il faut lire ces annonces avec la prudence qu'on applique au reste du café. La littérature disponible en 2026 est surtout commerciale : peu d'articles revus par les pairs, peu de mesures indépendantes de caféine résiduelle, et un vocabulaire (« naturel », « sans produits chimiques ») qui ne veut rien dire en chimie, puisque l'eau et le CO₂ sont des produits chimiques aussi. La tendance est réelle, les chiffres restent à établir.

      Comunicaffe, Frequent Coffee expands specialty decaf lineup, 2026 ; The Coffee Vine, How decaf coffee is made ; Coffee Review, Decaf coffees 2026 ; preuve faible, sources commerciales

      Du côté des procédés établis, le mouvement est plutôt à la capacité. Swiss Water a annoncé une extension de 82 000 pieds carrés, environ 7 600 m², à Delta en Colombie-Britannique, qui vient s'ajouter à sa ligne existante de Burnaby. Une entreprise n'agrandit pas une usine à enceintes sous pression pour un marché qu'elle juge passager.

      Swiss Water, Swiss Water's new decaffeination flagship, consulté le 18/09/2026

      284La querelle du chlorure de méthylène

      Le 8 mai 2024, l'Environmental Protection Agency a finalisé l'interdiction du chlorure de méthylène pour les usages grand public et la plupart des usages industriels. La décision est prise au titre du Toxic Substances Control Act, la loi américaine sur les substances toxiques. Le motif ne tient pas à la tasse : ce sont les cancers et les morts par asphyxie chez les ouvriers exposés.

      Cette règle ne touche pourtant pas la décaféination, et la raison est administrative. Le café relève de la Food and Drug Administration, pas de l'EPA. Or la FDA autorise depuis 1985 un résidu de 10 ppm dans le café torréfié et l'extrait soluble décaféinés.

      D'où une pétition, déposée en décembre 2023. Elle émane de l'Environmental Defense Fund, de Breast Cancer Prevention Partners, du Center for Environmental Health, de l'Environmental Working Group et de la toxicologue Lisa Lefferts. Elle demande à la FDA de retirer le statut d'additif alimentaire à quatre solvants, dont le chlorure de méthylène. L'argument juridique est la clause Delaney, qui interdit tout additif cancérogène chez l'animal.

      La National Coffee Association répond que l'interdire « défierait la science et nuirait à la santé des Américains ». Elle cite les associations favorables du décaféiné et rappelle le volume en jeu : environ un adulte américain sur dix boit du décaféiné chaque jour, le plus souvent traité au solvant.

      La FDA a rouvert puis clos une période de commentaires. En juillet 2026, aucune décision n'était rendue. Le débat oppose deux logiques qui ne se mesurent pas au même endroit : le résidu dans la tasse, infime après torréfaction, et l'exposition dans l'usine, réelle.

      CSPI, EPA banned methylene chloride, but it's still used in foods (2024) ; STAT News, 28/03/2024 ; Barista Magazine, Will the FDA ban methylene chloride in decaf coffee?, 27/07/2026 ; EDF, pétition du 06/11/2023

      285Ce que le grain perd vraiment, et ce qu'on lui prête

      « Le décaféiné n'a pas de goût » est l'une de ces phrases que tout le monde répète et que presque personne n'a vérifiée. Elle est fausse dans sa forme absolue et vraie dans un détail précis. Voici ce qui est mesuré.

      Les acides chlorogéniques baissent, un peu. Ce sont eux qui, à la cuisson, se transforment en lactones et en phénols, c'est-à-dire en une bonne partie de l'amertume fine et de la longueur en bouche. Les mesures comparant des arabicas décaféinés à l'eau et leurs équivalents non traités trouvent, après torréfaction, 3 à 9 % d'acides chlorogéniques en moins. C'est peu. C'est assez pour s'entendre en tasse, pas assez pour expliquer un café plat.

      Une famille d'arômes de torréfaction s'effondre. Là, le chiffre est tout autre : après cuisson, un café décaféiné peut contenir 58 % de moins de 3-éthyl-2,5-diméthylpyrazine que son témoin. Les pyrazines sont les molécules du grillé et du noisette, celles qui donnent au café son odeur de café. Elles ne sont pas retirées par le solvant, elles ne se forment pas au même niveau, parce que la réaction de Maillard part de précurseurs que le gonflage et le lessivage ont en partie emportés.

      Autrement dit : la perte principale ne se produit pas à l'usine de décaféination, elle se produit plus tard, dans le tambour du torréfacteur, faute de matière première pour la fabriquer.

      Farah et al., Chlorogenic acids and lactones in regular and water-decaffeinated arabica coffees, J. Agric. Food Chem. (2006) ; littérature sur les pyrazines du café décaféiné

      La structure de la cellule est abîmée. La cellulose de la paroi est partiellement cristalline, ordonnée comme un empilement régulier, et partiellement amorphe, désordonnée. Ce sont les zones amorphes qui absorbent l'eau et qui se réorganisent quand on gonfle puis sèche le grain. Un grain décaféiné est donc plus fragile, un peu moins dense, et il se casse autrement au moulin : la distribution des particules change, ce qui suffit à décaler une extraction sans que le café y soit pour quelque chose.

      La couleur ment. Un grain vert décaféiné n'est pas vert. Il est brun, ou olive terne, avant d'avoir vu le moindre feu. La conséquence pratique est brutale pour qui torréfie : la couleur, qui est le repère principal du torréfacteur, ne dit plus rien. Sweet Maria's résume la règle en une phrase : on ne juge pas un décaféiné à la couleur.

      Sweet Maria's, Roasting decaf coffee et Understanding Swiss Water process decaf, consultés le 18/09/2026 ; Al-Shemmeri, sur l'effet de la décaféination sur la torréfaction et la mouture

      Ce qu'il faut en retenir tient en deux propositions qui ne se contredisent pas. Un décaféiné bien conduit, sur un bon grain de départ, tient parfaitement en tasse, et les concours de dégustation à l'aveugle le montrent régulièrement. Et un décaféiné reste un café à qui l'on a retiré une partie de ses précurseurs d'arôme, ce qui laisse au torréfacteur une marge de manœuvre plus étroite et pardonne moins les erreurs.

      Le mauvais décaféiné de la mémoire collective n'était pas mauvais parce que décaféiné : il était fait avec les pires grains disponibles, sur le principe que personne n'y ferait attention.

      286Le torréfier : trois repères qui sautent d'un coup

      Un torréfacteur travaille avec trois instruments : ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce que sa sonde lui dit. Sur un décaféiné, les trois se dérèglent en même temps. C'est pour cette raison qu'un café qui s'annonce difficile à cuire n'est presque jamais un grain exotique, mais un décaféiné ordinaire.

      Ce qui changePourquoiCe qu'on fait
      Le grain part déjà brunLe gonflage et le séchage ont caramélisé une partie des sucres de surfaceAbandonner la couleur comme repère et se fier au temps, à la sonde et à l'odeur
      Il chauffe plus viteMoins d'humidité résiduelle, donc moins d'eau à évaporer, donc moins de frein thermiqueCharger moins chaud, monter doucement, et surveiller la vitesse de montée
      Le premier crack est timideLa cellule affaiblie libère sa vapeur progressivement au lieu de rompre d'un coupLe sentir plutôt que l'entendre : l'odeur change avant que le bruit n'arrive
      Après le crack, tout s'accélèreStructure dégradée et grain plus léger : le développement file en quelques secondesBaisser le gaz régulièrement pendant le développement plutôt qu'en une fois
      Il rancit plus viteLes huiles migrent plus tôt vers une surface plus poreuse et s'y oxydentLots plus petits, rotation plus rapide, sachet à valve
      Swiss Water, Optimizing the roast of decaffeinated coffee, 23/12/2025 (avec le formateur Rob Hoos) ; Sweet Maria's, Roasting decaf coffee ; Perfect Daily Grind, What roasters need to know about decaf coffee, 2017 ; document de formation professionnelle, p. 2-3

      Il existe une conséquence économique à cette liste, et elle explique une bonne part de ce qu'on trouve en rayon. Un décaféiné demande un profil à part, donc une chauffe à part, donc un lot séparé. Pour un torréfacteur artisanal qui vend dix sacs de décaféiné par an contre mille de café normal, cela veut dire consacrer du temps machine et de la matière d'essai à une ligne marginale.

      Beaucoup ne le font pas et poussent simplement le décaféiné plus foncé, ce qui masque les défauts sous le grillé. D'où le goût de cendre que tant de gens associent au mot. Le procédé n'y est pour rien, l'arbitrage commercial si. Voir la torréfaction.

      287Qui décaféine, et où : une poignée d'usines dans le monde

      Le café pousse dans une soixantaine de pays et se torréfie dans tous. Il se décaféine dans une dizaine d'endroits. C'est le goulot d'étranglement le plus serré de toute la filière, et presque personne ne le sait, parce qu'il est invisible depuis le comptoir.

      La raison est d'abord physique. Un atelier de décaféination au CO₂ supercritique est une installation à trois cents atmosphères : des enceintes d'acier épais, une autorisation d'exploitation, une maintenance d'appareil à pression. On ne monte pas ça dans un hangar. Même les procédés à l'eau ou au solvant demandent des cuves, une station de traitement des effluents et un contrôle analytique permanent, puisqu'il faut prouver à chaque lot qu'on est sous le seuil. Le ticket d'entrée se compte en dizaines de millions.

      SiteOùProcédé
      DescafecolManizales, ColombieAcétate d'éthyle de canne, le « sugarcane » de la spécialité
      Swiss WaterBurnaby et Delta, Colombie-BritanniqueEau et extrait de café saturé
      DescamexCórdoba, Veracruz, MexiqueEau, commercialisé sous le nom Mountain Water
      CR3Brême, AllemagneSolvants et vapeur, façonnier pour des tiers
      Coffein CompagnieBrême, AllemagneCO₂ supercritique et solvants

      La conséquence se voit dans les carnets de commande. Descafecol, qui traite l'essentiel du décaféiné de spécialité à l'acétate d'éthyle, tournait à environ 75 % de sa capacité nominale à l'été 2025, et hésitait à financer les 25 % restants : le dernier quart d'une usine est toujours le plus cher à installer. Résultat, les torréfacteurs qui n'obtiennent pas de créneau envoient leur café colombien au Mexique chez Descamex, ou l'expédient en Allemagne pour le faire revenir ensuite.

      Un lot de Huila qui traverse l'Atlantique aller-retour pour se faire retirer une molécule, puis qui repart chez un torréfacteur qui parlera d'approvisionnement direct : c'est une bonne image de ce qu'est devenue la logistique du café.

      Coffee Intelligence, What's happening with decaf?, 26/08/2025 ; Interamerican Coffee, Descafecol EA decaf from Cauca ; CR3-Kaffeeveredelung, Decaffeination and steaming, consultés le 18/09/2026

      288Ce que ça coûte, et pourquoi le décaféiné se paie plus cher

      Trois additions, dans l'ordre où elles tombent.

      Le façonnage. L'usine facture l'opération au poids. L'ordre de grandeur rapporté par la presse professionnelle en 2025-2026 est de 0,50 à 1,50 dollar la livre, soit environ 1 à 3 dollars le kilo, selon le procédé et le volume. Le Swiss Water, plus cher, se retrouve souvent à 3 à 5 dollars de plus par sac chez le torréfacteur.

      La perte de poids. C'est l'addition que le public ignore et que le comptable voit tout de suite. Entre le trempage, l'extraction et le séchage, il part à peu près 10 à 12 % de la masse de départ. On charge cent kilos, on en récupère quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix. Le café perdu, lui, a été payé plein tarif, et il faut le réintégrer dans le prix de ce qui reste.

      Le transport et l'immobilisation. Un lot décaféiné fait un détour, parfois intercontinental, et passe quelques semaines de plus en stock. Le capital dort pendant ce temps.

      Mis bout à bout, cela devrait donner un décaféiné nettement plus cher que son équivalent caféiné. Ce n'est pas toujours ce qu'on observe en rayon : dans la spécialité, le décaféiné se vend souvent à un prix voisin du reste de la gamme, la différence étant absorbée par le torréfacteur. La raison n'est pas la générosité, c'est la position du produit. Un client qui boit du décaféiné en boit tous les jours, souvent pour une raison médicale, et il est parmi les plus fidèles du fichier. On ne le taxe pas, on le garde.

      CoffeeGeek, Why your decaf now costs as much as the good stuff ; Decadent Decaf, Why is decaf more expensive than regular coffee?, consultés le 18/09/2026 ; ordres de grandeur, preuve moyenne

      289La caféine extraite : lequel des deux est le sous-produit ?

      La question n'est pas rhétorique, elle a servi de titre à un article scientifique, et la réponse est moins évidente qu'il n'y paraît.

      La caféine retirée des grains n'est pas jetée. Elle est purifiée et vendue. Elle part vers trois clients : les sodas de type cola, l'industrie pharmaceutique, la cosmétique. La part du lion revient aux boissons, autour de 80 à 90 % de la caféine extraite du café vert. Autrement dit, la caféine que vous ne buvez pas dans votre décaféiné, quelqu'un d'autre la boit dans son soda. Elle n'a pas disparu du monde, elle a changé de bouteille.

      Le renversement vient ensuite. La demande de caféine de ces industries est largement supérieure à ce que produit la décaféination, alors que le décaféiné ne représente qu'environ 10 % du marché mondial du café. La caféine tirée du grain ne suffit donc pas, et de loin : l'essentiel de la caféine ajoutée aux produits de grande consommation est en réalité de la caféine de synthèse, fabriquée par voie chimique, à un coût sans commune mesure.

      Compter environ 5 à 10 dollars le kilo pour la synthèse contre 50 à 100 dollars pour un extrait naturel. La Chine en produirait environ 80 % de l'offre mondiale.

      Ce qui répond à la question du titre, et la réponse est instructive. Il fut un temps où l'on soupçonnait les industriels de décaféiner surtout pour récupérer la molécule et de vendre le grain fatigué par-dessus le marché. Au vu des prix, c'est l'inverse : la caféine naturelle est trop chère pour intéresser un fabricant de soda qui peut l'acheter dix fois moins cher en flacon. Le vrai produit est bien le café. La caféine est le sous-produit, et un sous-produit qu'on est content de vendre, mais qui ne paie pas l'usine à lui seul.

      Which is the by-product: caffeine or decaf coffee? (ResearchGate) ; NCBI Bookshelf, Caffeine, Coffee, Tea, Maté, Methylxanthines (monographie CIRC) ; LabAlley, Caffeine uses and applications ; Proper Wild, How is caffeine made, consultés le 18/09/2026

      290L'autre voie : des caféiers qui n'en fabriquent pas

      Puisque le problème est d'enlever la caféine, la solution élégante serait de cultiver un caféier qui n'en fabrique pas. Plusieurs existent. Aucun n'est dans votre tasse, et il vaut la peine de comprendre pourquoi, parce que la raison n'est pas technique.

      L'événement le plus prometteur date de 2004. Une équipe de l'Institut agronomique de Campinas, au Brésil, publie dans Nature une note de quelques paragraphes : en criblant trois mille caféiers éthiopiens représentant trois cents lignées, ils ont trouvé trois arbres d'arabica presque dépourvus de caféine. Le mécanisme est connu : il leur manque la caféine synthase, l'enzyme qui transforme la théobromine en caféine ; ils accumulent donc de la théobromine, la molécule du cacao, et s'arrêtent là.

      Détail capital : ce sont des arabicas. Il s'agit donc de croiser un arabica avec un arabica, ce qui est infiniment plus simple que de marier l'arabica à une espèce sauvage. Le nom commercial Decaffito a été déposé au Brésil sur cette perspective.

      Silvarolla, Mazzafera et Fazuoli, A naturally decaffeinated arabica coffee, Nature 429 (2004), p. 826

      Vingt-deux ans plus tard, rien n'est commercialisé. Aucun café Decaffito ne se vend. La leçon est celle de toute la sélection caféière, et cette planche n'est pas la première à la donner : un caractère trouvé sur un arbre n'est pas une variété. Entre les deux il faut fixer la lignée sur plusieurs générations, vérifier le rendement, la résistance aux maladies et la tasse, multiplier, diffuser.

      Sur une plante qui fructifie au bout de trois ou quatre ans, chaque génération coûte une demi-décennie. Le Gera coffee hybrid 1 éthiopien, pour comparaison, a demandé quarante ans entre la collecte de ses parents et sa diffusion.

      Les autres pistes sont plus lointaines encore. Coffea charrieriana, récoltée au Cameroun et décrite en 2008, est sans caféine mais en danger critique, connue d'une seule localité. Les Mascarocoffea de Madagascar n'ont pas de caféine mais un principe amer qui rend l'infusion imbuvable. Et la seule variété cultivée réellement pauvre en caféine, le Laurina ou Bourbon pointu, plafonne à la moitié d'un arabica ordinaire, ce qui est très loin des 0,1 % réglementaires, et se paie en fragilité et en rendement. Le détail de ces espèces est dans la planche de la caféine.

      Reste l'édition du génome, qui pourrait éteindre le gène de la caféine synthase directement. Techniquement, c'est aujourd'hui la voie la plus courte. Commercialement, c'est la plus longue : un café issu d'une plante éditée devrait affronter, sur un produit de plaisir vendu sur son authenticité, exactement le débat qui attend les organismes modifiés en Europe. Personne dans la filière ne semble pressé de l'ouvrir.

      291Les questions qu'on pose le plus souvent

      Le décaféiné contient-il vraiment zéro caféine ? Non, et aucune réglementation ne l'exige. Une tasse de 470 mL mesurée en 2006 par une équipe de Floride contenait encore 8,6 à 13,9 mg de caféine, et de 3 à 32 mg selon les marques. Pour comparaison, un espresso ordinaire en apporte 60 à 80. Il faut donc une dizaine de tasses de décaféiné pour approcher un seul café, ce qui est rassurant dans la plupart des cas et ne l'est pas pour quelqu'un d'extrêmement sensible qui en boit toute la journée.

      Est-ce dangereux à cause des solvants ? Le résidu dans la tasse est infime, et pour une raison simple : le dichlorométhane bout à 40 °C, la torréfaction monte à plus de 200 °C. Ce qui aurait survécu au séchage ne survit pas au tambour. La limite américaine est de 10 ppm dans le grain torréfié, soit dix millionièmes, et les mesures relevées sont couramment bien en dessous. Le vrai débat n'est pas dans la tasse mais à l'usine, où l'exposition des ouvriers, elle, est réelle : c'est exactement le sujet de la querelle en cours, décrite plus haut.

      « Sans produits chimiques », ça veut dire quoi ? Rien, en toute rigueur. L'eau est un produit chimique, le CO₂ aussi. L'acétate d'éthyle vendu comme « naturel » parce qu'on le tire de la canne à sucre est la même molécule que l'acétate d'éthyle de synthèse, et il est produit dans une usine. La mention désigne en pratique l'absence de solvant chloré, ce qui est une information utile, mais elle le dit mal.

      Le décaféiné garde-t-il les bénéfices santé du café ? Pour une bonne part, oui, et c'est l'un des résultats les plus solides du domaine : les associations favorables observées sur le foie, le diabète de type 2 et la mortalité toutes causes se retrouvent chez les buveurs de décaféiné, ce qui suggère que le mérite en revient aux polyphénols et non à la caféine. Les effets qui dépendent clairement de la caféine, comme la vigilance, disparaissent en revanche avec elle. Voir la planche de la caféine pour le détail organe par organe.

      Pourquoi mon décaféiné a-t-il un goût de brûlé ? Parce qu'il a probablement été torréfié trop foncé, volontairement, pour masquer le manque de matière aromatique et parce que le grain part déjà brun, ce qui trompe le torréfacteur. C'est le sujet de la section sur la torréfaction plus haut.

      Combien de temps se conserve-t-il ? Moins longtemps. Grain plus poreux, huiles qui remontent plus vite, oxydation plus rapide. Sur un décaféiné, acheter petit et souvent n'est pas un conseil de marchand, c'est une nécessité.

      Wikipedia, Decaffeination (étude de Floride 2006) ; FDA, 21 CFR 173.255 ; voir la planche XII pour l'épidémiologie
      Glossaire

      Les mots du café

      228 entrées, de l'accession au wet hulled, condensées d'après le glossaire du Livre café. Chaque entrée dit ce que le mot désigne et pourquoi il compte ; la flèche mène à la planche qui le développe.

      AA
      Grade kényan de calibre, pour les grains retenus par les tamis 17 et 18 (6,75 à 7,2 mm), au-dessus des AB et des PB (caracolis). Un grade de taille, pas de tasse, même si le marché les confond. →
      Accession
      Une entrée dans une collection de plantes : un matériel précis, collecté à un endroit et à une date, sous une référence. Le Geisha panaméen descend de l'accession T2722. C'est l'unité de base des banques de gènes. →
      Accord international du café
      Série d'accords entre pays producteurs et consommateurs, le premier en 1962, qui fixaient des quotas d'exportation pour tenir les cours. La rupture de juillet 1989 a fait chuter les prix et ouvert l'ère du marché libre. →
      Acides chlorogéniques
      Les CGA du métier. Ils portent une grande part de l'amertume, de l'acidité et du pouvoir antioxydant. Le canephora en contient plus que l'arabica, qui accumule davantage de sucre. →
      Acidité
      Vivacité perçue en bouche, portée par les acides organiques du grain, citrique, malique, acétique, phosphorique, et par les acides chlorogéniques. Qualité recherchée dans le café de spécialité, elle est distincte du pH de la boisson, proche de 5 quel que soit le café. →
      Activité de l'eau
      Pas le taux d'humidité : l'eau réellement disponible pour les micro-organismes dans le grain. C'est elle qui décide si des moisissures, donc l'ochratoxine A, peuvent apparaître au stockage. →
      Agitation
      Tout mouvement imprimé au lit ou au liquide, versement, tourbillon, cuillère, qui homogénéise le contact eau-café et accélère l'extraction. Un paramètre aussi puissant que la température et bien moins contrôlé. →
      Agtron
      Colorimètre de référence pour mesurer le degré de torréfaction par réflectance dans le proche infrarouge. Sur l'échelle gourmet, environ 95 pour un grain très clair et 25 pour un très foncé ; la SCA a édité huit disques de couleur qui s'en inspirent. →
      Alcalinité
      Capacité de l'eau à neutraliser les acides, portée surtout par les bicarbonates, exprimée en mg/L d'équivalent CaCO3. Elle tamponne l'acidité du café : trop haute, la tasse s'aplatit ; trop basse, elle devient aigre. La SCA vise 40 mg/L, avec une plage acceptable de 40 à 70. →
      Allotétraploïde
      Un organisme à quatre jeux de chromosomes venus de deux espèces. L'arabica est le seul caféier cultivé dans ce cas, né du croisement d'un ancêtre du canephora et d'un ancêtre de l'eugenioides ; le doublement l'a rendu fertile. →
      Amertume
      Goût de base porté surtout par les produits de dégradation des acides chlorogéniques à la torréfaction (lactones, phénylindanes) et, pour une part mineure, par la caféine. Elle croît avec le degré de torréfaction et la sur-extraction. →
      Antestiopsis
      Punaises bariolées d'Afrique de l'Est qui piquent la baie, dissolvent l'endosperme et inoculent une levure. Un traité de 1955 décrivait déjà pour elles un seuil d'intervention chiffré. →
      Anthracnose
      Champignon, Glomerella cingulata, qui attaque tous les organes et vit à l'état latent dans l'écorce d'arbres sains : il n'éclate que le jour où la plante faiblit. →
      Arabica
      Coffea arabica, allotétraploïde né en Éthiopie. Sa diversité génétique est très faible : presque tout ce qui pousse descend d'une poignée de plants passés par le Yémen. Cette pauvreté se voit le jour où un agresseur arrive. →
      Astringence
      Sensation tactile de sécheresse et de resserrement de la bouche, non un goût : des polyphénols se lient aux protéines de la salive. Dans le café, elle vient des cerises immatures, de la sur-extraction ou de certains acides chlorogéniques. →
      Auto-incompatibilité
      Mécanisme qui empêche une plante d'être fécondée par son propre pollen. Chez le canephora, il impose la fécondation croisée et interdit toute variété fixée : on plante des mélanges de clones compatibles. →
      Autofécondation
      Fécondation d'une fleur par son propre pollen. L'arabica est autogame à 90 % environ, d'où des variétés stables par semis ; le canephora est auto-incompatible et doit être fécondé par un autre plant, d'où sa diversité et ses clones. →
      Baked
      Défaut d'une torréfaction trop longue et trop plate, où la température stagne après le premier crack : la tasse est creuse, sans acidité, avec un goût de pain rassis ou de papier. On l'attribue à un RoR tombé trop bas. →
      Banque de gènes
      Pour le café, pas un congélateur mais des arbres vivants, arrosés, taillés, remplacés, parce que la graine ne supporte ni le séchage complet ni la congélation. Une charge annuelle plutôt qu'un coffre. →
      Beneficio
      Le moulin, en espagnol : beneficio húmedo pour la station de lavage, beneficio seco pour le moulin sec où l'on décortique, trie et ensache pour l'export. →
      Bicarbonate
      L'ion HCO3-, principal responsable de l'alcalinité de l'eau. Il neutralise une partie des acides du café et libère du CO2 à la chauffe ; c'est le levier que les recettes d'eau dosent au bicarbonate de sodium ou de potassium. →
      Bloom
      Gonflement mousseux du café filtre au premier versement, quand l'eau chaude chasse le CO2 emprisonné par la torréfaction. On verse deux à trois fois le poids du café et l'on attend 30 à 45 secondes ; un café éventé ne bloom plus. →
      Bouillie bordelaise
      Sulfate de cuivre et chaux, contre les champignons depuis la fin du XIXe siècle. L'un des très rares traitements de 1955 encore en usage. →
      Bourbon
      L'une des deux lignées dont descend l'immense majorité du café cultivé, avec le Typica ; du nom de l'île où le matériel yéménite fut introduit. Caturra, Tekisic, SL28 sont du Bourbon retravaillé. →
      Bouturage
      Multiplication végétative par enracinement d'un fragment de tige. Courant chez le canephora, dont les clones sont ainsi diffusés, plus délicat chez l'arabica. →
      Bypass
      Eau ajoutée à la boisson sans passer par le café, soit après extraction pour diluer un concentré, soit par une dérivation de la machine. Elle permet un lit de café plus petit ou un ratio plus fort, puis un allongement. →
      Caféine
      Molécule que la plante dépose dans ses feuilles et ses graines pour décourager ce qui les mange, et dans son nectar pour fidéliser le butineur. Qu'elle nous réveille est, pour le caféier, un effet secondaire. 0,9 à 1,5 % du poids sec chez l'arabica. →
      Canephora
      Coffea canephora, la seconde espèce cultivée : vigoureuse, productive à basse altitude, plus riche en caféine et en CGA, moins en sucres. Elle a fourni, par l'hybride de Timor, la résistance à la rouille des arabicas modernes. →
      Caracoli
      Quand l'un des deux ovules avorte, l'autre prend seul la place et devient rond. Peaberry en anglais. On le trie parce qu'une graine ronde ne chauffe pas comme une plate dans le torréfacteur. →
      Caramélisation
      Ce que fait le sucre seul sous la chaleur : il fond, brunit et devient caramel, sans intervention d'un composé azoté. Avec la réaction de Maillard, l'une des deux grandes familles de réactions qui font la couleur et une partie des arômes dans le torréfacteur. →
      Cascara
      Infusion de la pulpe séchée de la cerise. Présentée comme récente, elle se boit depuis très longtemps au Yémen sous le nom de qishr. Son commerce bute sur des réglementations qui ne savent pas où la ranger. →
      Case hardening
      Durcissement de la coque : quand le séchage est trop rapide, la surface du grain sèche et se referme alors que le cœur reste humide ; l'eau ne sort plus, et le déséquilibre se paie plus tard par des fentes au décorticage et une conservation médiocre. →
      Catimor
      Pas une variété, une famille : tous les matériels issus de Caturra croisé avec l'hybride de Timor, qui peuvent différer beaucoup entre eux. →
      Caturra
      Mutation naturelle du Bourbon apparue au Brésil dans les années 1910, naine et compacte. Personne ne l'a fabriquée : quelqu'un a remarqué un arbre bizarre et l'a multiplié. →
      Cerise
      Le nom du fruit du caféier, par analogie de forme et de couleur ; botaniquement une drupe. Elle contient normalement deux graines appliquées l'une contre l'autre par leur face plate. →
      Certification
      Cahier des charges vérifié par un tiers, Fairtrade, Rainforest Alliance, biologique, 4C, qui donne droit à une prime ou à l'accès à un marché. Elle certifie une conformité, pas une tasse, et son coût pèse d'abord sur le producteur. →
      Chenaux
      Channeling : passages préférentiels que l'eau se creuse dans un lit de café mal distribué ou mal tassé. L'eau y file, sur-extrait leurs bords et laisse le reste sous-extrait, avec une tasse à la fois amère et aigre. Le défaut majeur de l'espresso. →
      Chlore
      Désinfectant des réseaux publics, présent à quelques dixièmes de mg/L, qui altère les arômes et corrode les machines. Un filtre à charbon actif l'élimine ; la SCA exige zéro chlore dans l'eau de préparation. →
      Choc thermique
      Passage brutal d'une masse de café d'une eau chaude à une eau froide, par exemple 40 °C puis 10 °C au lavage final, censé stopper net la fermentation et fixer le profil. Une pratique colombienne sans base scientifique publiée. →
      Chromosome
      L'un des longs fragments distincts entre lesquels est réparti le matériel génétique d'un organisme, comme les tomes d'un ouvrage. Leur nombre est stable au sein d'une espèce : 22 chez la plupart des caféiers, 44 chez l'arabica. →
      Clean cup
      Tasse propre : absence de tout défaut et de toute note étrangère, de l'attaque à la finale. Un critère de la fiche de cupping de 2004, conservé dans le CVA ; ce n'est pas une qualité positive mais l'absence de négatif. →
      Cliquage
      Terme d'œnologie : injection d'oxygène par salves. Dans un protocole de MOX pour le café, dix minutes d'exposition toutes les six heures entre la douzième et la soixante-douzième heure, l'oxygène tenu entre 5 et 10 % et le pH entre 4,0 et 3,8. →
      Clone
      Plant obtenu par multiplication végétative, bouturage ou embryogenèse somatique, génétiquement identique au pied mère. Le seul moyen de multiplier un hybride F1 ou un canephora sélectionné sans ségrégation. →
      Co-fermentation
      Ajout dans la cuve d'un ingrédient étranger au lot : fruits, acides organiques, épices, houblon, ou mosto. Un inventaire de Roast Magazine (2023) en dresse la liste. Contestée, elle a conduit la Cup of Excellence à poser en 2023 une tolérance zéro pour les ingrédients extérieurs. →
      COE
      Cup of Excellence : concours créé au Brésil en 1999, aujourd'hui géré par l'Alliance for Coffee Excellence, où des jurys nationaux puis internationaux notent les lots à l'aveugle ; ceux qui dépassent 86 points sont vendus aux enchères en ligne. Son règlement de 2023 interdit tout ajout étranger dans la fermentation. →
      Coffee berry disease
      Forme de l'anthracnose qui s'en prend aux baies. Longtemps tenue pour une simple variante, on sait aujourd'hui que son agent est une espèce distincte. →
      Cold brew
      Extraction à l'eau froide ou tempérée, en immersion, sur 8 à 24 heures. Plus lente, elle extrait moins d'acides et de composés amers et donne une boisson douce et peu acide, très différente d'un café chaud refroidi. →
      Contrat C
      Le contrat à terme sur l'arabica coté à New York. Il fixe un prix pour une qualité de référence et un café qui n'existe pas encore : décrit par des critères objectivables, donc interchangeable, donc anonyme. →
      Contrat certifié
      Café physiquement déposé dans un entrepôt agréé par la bourse, classé par ses experts et livrable contre un contrat C. Les stocks certifiés, suivis chaque jour, sont l'un des indicateurs que le marché scrute le plus. →
      Corps
      Sensation tactile de poids et de texture du liquide en bouche, portée par les huiles, les fines particules en suspension et les polysaccharides. Un café à piston a plus de corps que le même café filtré sur papier. →
      Coyote
      Nom donné en Amérique latine à l'intermédiaire qui achète le café au bord de la route, souvent en cerise et au comptant, aux producteurs qui ne peuvent attendre. Décrié pour ses prix, il fournit une liquidité que personne d'autre n'offre. →
      Crema
      Mousse rousse à la surface de l'espresso, émulsion de gaz carbonique, d'huiles et de solides. Elle témoigne de la fraîcheur du café et de la pression, pas de la qualité de la tasse : un canephora en fait plus qu'un arabica. →
      Cultivar
      Contraction de cultivated variety, le plus honnête des deux mots : un ensemble de plants assez homogènes et stables pour être nommés. Voir Variété, où ces deux conditions ne sont pas toujours remplies. →
      Cupping
      La dégustation professionnelle normalisée. Mesure humaine, standardisée autant que possible. Le protocole de référence de la SCA a changé le 5 novembre 2024. →
      CVA
      Coffee Value Assessment : le système d'évaluation de la SCA, introduit en 2023 et devenu la référence le 5 novembre 2024, qui remplace la note unique sur 100 par quatre volets distincts, physique, descriptif, affectif et extrinsèque (origine, variété, procédé, certifications). L'affectif reste noté, mais il n'absorbe plus le reste. →
      CYP1A2
      Le gène de l'enzyme hépatique qui dégrade la caféine ; selon sa version, on est métaboliseur rapide ou lent. Deux personnes buvant le même café ne vivent pas la même soirée. →
      Décorticage
      Hulling : retrait de la parche (café lavé) ou de la coque sèche entière (café nature) au moulin sec, avant le tri et l'export. Il se fait sur un grain sec à 10-12 % d'humidité, sauf en giling basah. →
      Défaut de tasse
      Dans le vocabulaire du cupping, un taint est une note étrangère perceptible mais qui ne rend pas la tasse imbuvable, un fault une note qui la disqualifie : moisi, phénol, fermenté, pomme de terre. Une seule tasse sur cinq suffit à faire chuter un lot. →
      Defect count
      Le nombre de défauts sur trois cents grammes de café vert. Avec le calibre, l'un des deux critères physiques qui décident du prix de la grande masse du café, avant toute dégustation. →
      Dégazage
      Libération progressive du CO2 emprisonné dans le grain torréfié, de l'ordre de 1 % de la masse. Une grande partie s'échappe dans les premiers jours, presque tout en quelques minutes une fois moulu ; il fait le bloom et gêne l'extraction d'un café trop frais. →
      Démucilagineur
      Machine qui arrache le mucilage par frottement des grains dépulpés entre eux et contre une grille, avec très peu d'eau, sans fermentation. Le café « lavé mécaniquement » qui en sort a une tasse plus neutre qu'un lavé fermenté. →
      Densité du grain
      Masse par volume du café vert, en g/L ou g/mL, plus élevée pour les cafés d'altitude et de maturation lente. Elle conditionne la conduite de la chaleur : un grain dense supporte une charge plus chaude. →
      Dépulpage
      Retrait de la peau et d'une partie de la chair de la cerise, dans les heures qui suivent la récolte, en voie lavée ou honey. Premier geste de transformation, et celui qui produit le plus gros volume de sous-produits de toute la chaîne. →
      Différentiel
      L'écart ajouté au cours de New York pour arriver au prix d'un café réel : origine, qualité, disponibilité, certifications, relation. Le consommateur ne rencontre jamais ce mot ; c'est là que tout se joue. →
      Diploïde
      Organisme à deux jeux de chromosomes, un par parent : le cas ordinaire, et celui de presque tous les caféiers. Les croisements arabica × canephora antérieurs à l'hybride de Timor donnaient des plants diploïdes, donc stériles et sans descendance. →
      Direct trade
      Achat annoncé comme direct entre un torréfacteur et un producteur, popularisé au milieu des années 2000 par quelques torréfacteurs américains. Aucune définition partagée, aucun audit tiers : chaque enseigne fixe ses propres critères, quand elle en publie. →
      Diterpènes
      Composés de la fraction grasse du grain, dont le cafestol et le kahweol sont les deux principaux, soit environ un cinquième des lipides. Retenus par le papier filtre, ils passent dans les cafés bouillis ou à piston, d'où leur place dans les débats sur le cholestérol. →
      Domaties
      Petites cavités à l'aisselle des nervures, sur la face inférieure des feuilles de caféier. Les traités les décrivent comme caractère d'identification sans leur attribuer de fonction établie. →
      Double fermentation
      Procédé kényan classique : après une première fermentation à sec et un lavage, le café en parche trempe une seconde fois dans l'eau propre, de 12 à 24 heures, ce qu'on tient pour l'une des sources de la netteté des cafés du Kenya. →
      Drupe
      Un fruit à chair molle et à noyau dur, comme la cerise, l'olive, la pêche. Celui du caféier en est une. →
      DTR
      Development Time Ratio : la part du temps de cycle écoulée après le premier crack. Popularisée par Scott Rao, la règle courante vise 20 à 25 % pour un café de filtre, sans que ce chiffre ait valeur de norme. →
      Dureté
      Teneur de l'eau en calcium et magnésium, exprimée en mg/L d'équivalent CaCO3. Ces ions s'attachent aux composés aromatiques et augmentent l'extraction ; la SCA vise 68 mg/L, dans une plage de 50 à 175. Elle n'a pas de lien direct avec l'alcalinité, que l'on confond souvent avec elle. →
      Embryogenèse somatique
      Technique de laboratoire qui régénère des plants entiers à partir de fragments de feuille cultivés in vitro. Elle permet de produire par millions des copies conformes d'un hybride F1, ce que la graine ne permet pas. →
      Endosperme
      La réserve nutritive de la graine, qui doit nourrir la jeune plante. C'est très exactement ce que nous torréfions. →
      Espèce
      Deux individus sont de la même espèce s'ils peuvent engendrer une descendance elle-même fertile. Le critère porte sur la génération suivante, pas sur la ressemblance, et il est poreux chez les plantes, où les franchissements sont fréquents : l'arabica en est le produit. →
      Espresso
      Boisson obtenue en forçant de l'eau chaude à environ 9 bars à travers 7 à 20 g de café finement moulu, en 20 à 30 secondes, pour un ratio proche de 1:2. Concentrée, couverte de crema, elle est née en Italie au début du XXe siècle. →
      EUDR
      • Règlement (UE) 2023/1115 contre la déforestation importée
      • entré en vigueur le 29 juin 2023 : le café, avec six autres produits
      • ne peut entrer dans l'Union que s'il vient de parcelles géolocalisées non déboisées après le 31 décembre 2020. Son application
      • 2024prévue fin
      • a été repoussée à fin 2025 puis à fin 2026 pour les grandes entreprises. →
      Eugenioides
      Coffea eugenioides, espèce est-africaine à petits grains pauvres en caféine ; l'un des deux parents de l'arabica, celui qui aime le frais. →
      Excelsa
      Caféier proche du liberica, cultivé puis délaissé, longtemps rangé comme simple variété dewevrei de ce dernier et rétabli comme espèce distincte par une étude génomique en 2025. Il met une dizaine d'années à entrer en production et donne une récolte hétérogène. →
      Extraction
      Part de la masse du café moulu passée en solution dans la boisson, en pourcentage. Entre 18 et 22 %, la tasse est jugée équilibrée dans la norme SCA ; en dessous, aigre et creuse (sous-extraction) ; au-dessus, amère et astringente (sur-extraction). Le maximum soluble avoisine 30 %. →
      Fairtrade, prix minimum
      Plancher garanti par le label quand le marché tombe en dessous : 1,80 dollar la livre pour l'arabica lavé depuis 2023 (1,40 auparavant), plus une prime de 0,20 dollar versée à la coopérative et un supplément de 0,40 pour le biologique. →
      Farmgate
      Prix bord-champ : ce que le producteur touche réellement à la ferme, en cerise ou en parche, avant tout traitement, transport et marge. C'est le seul chiffre qui dise ce que rapporte le café à qui le cultive, et le plus rarement publié. →
      Fermaestro
      Instrument mis au point par Cenicafé, en Colombie : un cône tronqué perforé rempli de café en fermentation et plongé dans la cuve ; quand le mucilage se dégrade, le niveau s'affaisse jusqu'à un repère qui dit qu'il est temps de laver. Les fermentations passent de jusqu'à 72 heures à 11 à 20 heures, avec 97,1 % d'exactitude annoncée. →
      Fermentation
      Étape après le dépulpage, dont le but historique est mécanique : décoller le mucilage qui colle. Mais pendant qu'elle décolle, elle travaille sur les précurseurs d'arôme. Les chercheurs la qualifient encore de boîte noire. →
      Fermentation anaérobie
      Fermentation menée à l'abri de l'oxygène dans une cuve ou un sac hermétique, en cerises entières ou dépulpées. Elle favorise les bactéries lactiques et produit des profils plus fruités et acides ; le terme désigne en pratique une SIAF. →
      Fines
      Particules très petites, souvent sous 100 microns, produites par tout moulin en plus de la taille visée. Elles s'extraient vite, migrent dans le lit et peuvent le colmater ; leur proportion distingue un bon moulin d'un mauvais. →
      FOB
      Free on board : le vendeur assume coût et risque jusqu'au chargement à bord. La ligne exacte où l'on peut mesurer ce que l'origine a encaissé. →
      Geisha
      Un mot pour plusieurs matériels. La lignée panaméenne descend d'une accession précise rattachée à des collectes éthiopiennes ; le nom n'est protégé par rien. →
      Gène
      Un passage du texte génétique qui commande un caractère : couleur du fruit, port de l'arbre, capacité à résister à un agresseur. Dire qu'une plante porte un gène de résistance, c'est dire que ce passage existe et qu'il est transmissible. →
      Génome
      L'ensemble du matériel génétique d'un organisme, tous chromosomes confondus. Le séquencer, c'est en lire l'ordre des lettres ; un génome seul dit peu, il parle quand on le compare à un autre. Ceux du canephora (2014) et de l'arabica (2014, puis version de référence en 2020-2022) sont publiés. →
      Génotypage
      Lecture ciblée d'un ensemble de marqueurs pour identifier un plant ou vérifier la conformité d'une variété. C'est ainsi que l'on découvre qu'un lot vendu sous un nom contient une part de plants qui n'y correspondent pas. →
      GH
      Dureté générale ou totale (General Hardness) : la somme des ions calcium et magnésium. Souvent mesurée en degrés allemands, 1 °dH valant 17,85 mg/L de CaCO3, ou en degrés français, 1 °f valant 10 mg/L. →
      Giling basah
      Nom indonésien du wet hulled : décorticage de la parche sur un café encore à 30 à 35 % d'humidité, puis fin de séchage du grain nu. Le grain vert prend une teinte bleu-vert et la tasse un profil lourd, terreux, peu acide, typique de Sumatra. →
      Glomérule
      Petit groupe de fleurs insérées au même point. Chez le caféier, huit à quinze fleurs blanches par aisselle de feuille, ouvertes tôt le matin et parfumées de jasmin, si bien que la branche entière paraît gainée de blanc. →
      Goulot d'étranglement génétique
      Quand une population repart de très peu d'individus, elle ne transporte plus que ce qu'ils portaient. Le reste n'existe plus. C'est arrivé au café cultivé plusieurs fois de suite. →
      Graine récalcitrante
      Une graine qui ne supporte ni le séchage fort ni la congélation. Le café est dans le groupe intermédiaire ; la cryoconservation de ses embryons fonctionne mais ne couvre aucune collection entière. →
      Heirloom
      Sur les cafés éthiopiens, ni faux ni malhonnête, mais vide : du matériel local non identifié, présenté comme une caractéristique alors que c'est l'aveu d'une absence de caractérisation. →
      Hemileia vastatrix
      Le champignon de la rouille, nommé par Berkeley et Broome pendant l'épidémie de Ceylan. Parasite obligatoire, jamais éliminé nulle part, il a contourné chacune des résistances qu'on lui a opposées. →
      Hétérosis
      Vigueur hybride : la supériorité d'un hybride F1 sur ses deux parents en croissance, rendement et robustesse. C'est ce qu'exploitent les F1 centraméricains, au prix d'une multiplication par bouturage ou embryogenèse. →
      Honey
      On retire la peau, on laisse une partie du mucilage sécher sur la parche. Pas un compromis entre lavé et nature : une troisième chose, avec ses composés propres. →
      Honey black
      Honey gardant 75 à 100 % du mucilage, séché à l'ombre sur plusieurs semaines, en couches épaisses retournées souvent, avec un risque élevé de moisissure. Le plus fruité et le plus proche d'un nature. →
      Honey red
      Honey gardant environ la moitié du mucilage et séché plus lentement, parfois à l'ombre partielle. Deux sacs étiquetés red honey peuvent relever de logiques différentes : retrait mécanique partiel pour l'un, mucilage complet et séchage ralenti pour l'autre. →
      Honey white
      Honey où l'on ne laisse qu'environ 10 % du mucilage sur la parche, le reste retiré mécaniquement, avec un séchage rapide au soleil. Le plus proche d'un lavé. Ces pourcentages ne sont normés par aucune instance. →
      Honey yellow
      Honey gardant de l'ordre de 25 % de mucilage, séché au soleil en couche mince en une à deux semaines. Ordre de grandeur d'usage commercial, variable d'une source à l'autre. →
      Hybride
      Produit d'un croisement entre deux parents différents. Entre espèces, la descendance est souvent stérile, mais bien moins chez les plantes que chez les mammifères : un doublement du nombre de chromosomes suffit parfois à la rendre fertile, ce qui est l'histoire même de l'arabica. →
      Hybride de Timor
      Croisement spontané arabica × canephora découvert à Timor dans les années 1920. Exceptionnel parce que tétraploïde et fertile, donc utilisable en sélection ; il a apporté la résistance, et du canephora dans la tasse. →
      Hybride F1
      Croisement de deux parents très différents, d'une vigueur remarquable, mais dont les graines ségrègent : on ne peut pas le reproduire par semis, il faut le cloner. →
      ICE
      Intercontinental Exchange, la bourse new-yorkaise qui héberge le contrat C d'arabica depuis 2007, héritier du New York Coffee Exchange fondé en 1882. Le canephora se traite à Londres sur ICE Futures Europe. →
      ICO
      L'Organisation internationale du café, créée en 1963 à Londres pour administrer l'Accord international du café. Elle produit une grande partie des statistiques mondiales de production, d'exportation et de consommation. →
      Immersion
      Mode d'extraction où le café baigne dans toute l'eau pendant un temps donné : piston, cupping, cold brew, Clever. La concentration du liquide monte puis plafonne quand l'équilibre s'installe, ce qui rend la méthode tolérante. →
      Inoculation de levures
      Ensemencement de la cuve avec une souche sélectionnée (Saccharomyces cerevisiae, Pichia, Torulaspora) pour piloter la fermentation au lieu de la laisser à la flore spontanée. Autorisée par la Cup of Excellence, qui considère une levure comme un micro-organisme, non comme un ingrédient. →
      Introgression
      L'entrée durable du matériel génétique d'une espèce dans une autre. Chez les arabicas résistants, elle couvre 7 à 11 % du génome et n'apporte pas que la résistance. →
      KH
      Dureté carbonatée ou temporaire (Karbonathärte), c'est-à-dire la part de la dureté associée aux bicarbonates : en pratique la mesure d'alcalinité qu'on lit sur les bandelettes d'aquariophilie. La partie qui précipite en tartre à la chauffe. →
      Kuku kambing
      L'ongle de chèvre, en indonésien : fente en forme de sabot sur le grain, causée par l'écrasement partiel du grain encore mou au décorticage humide. Le défaut caractéristique du giling basah. →
      Landrace
      Variété de pays : une population cultivée localement depuis longtemps, adaptée à son milieu par la sélection des paysans et le hasard, sans programme d'amélioration ni description formelle. Les cafés éthiopiens vendus comme heirloom en sont, pour l'essentiel. →
      Latence
      La période où un champignon est installé sans symptôme. Pour la rouille, douze à dix-huit jours. La feuille paraît saine ; elle ne l'est plus. →
      Lexique sensoriel
      Le World Coffee Research Sensory Lexicon (2016, révisé 2017), qui définit chaque attribut du café par une référence tangible et une intensité, pour que deux panels décrivent la même chose avec les mêmes mots. La base de la roue des arômes actuelle. →
      Liberica
      Espèce à gros fruits mise en avant au XIXe siècle parce que l'arabica mourait ; condamnée par son rendement, utile comme porte-greffe contre les nématodes. →
      Lignée
      Une descendance, un fil de filiation. Dire que le monde cultive deux lignées, Typica et Bourbon, signifie que presque tous les arbres remontent à deux points de départ, pas qu'ils portent deux noms. →
      Lignée pure
      Matériel devenu homogène et stable par autofécondation répétée, en général cinq ou six générations (F5, F6) après un croisement. Fixer une variété, c'est aller jusque-là, ce qui prend vingt à trente ans chez le caféier. →
      Lipides
      Sept à dix-sept pour cent du poids sec. Ils portent le corps et une part des arômes, et sont la famille la plus fragile au stockage. →
      Liste rouge de l'UICN
      Grille de l'Union internationale pour la conservation de la nature, de préoccupation mineure à en danger critique. Appliquée au genre Coffea en 2019 : 75 des 124 espèces alors connues sont menacées, soit 60 %. Le genre en compte 130 depuis 2021 et les nouvelles n'ont pas été évaluées, le taux est donc un plancher. →
      Lit africain
      Table de séchage surélevée à fond grillagé, sur laquelle le café sèche en couche mince avec de l'air des deux côtés. Séchage plus régulier qu'au sol, sans contact avec la terre, généralisé en Afrique de l'Est puis adopté ailleurs. →
      Lit de café
      La couche de café moulu que l'eau traverse en percolation. Sa hauteur, son homogénéité et son tassement décident du débit et de la régularité de l'extraction ; un lit plat après l'espresso est le signe d'une extraction uniforme. →
      Livre
      La livre anglo-saxonne, 453,6 g, unité dans laquelle sont cotés le prix C et la plupart des différentiels. 100 cents la livre équivalent à 2,20 dollars le kilo. →
      Locus
      Position précise d'un gène ou d'un marqueur sur un chromosome. Les sélectionneurs cartographient les locus de résistance ou de qualité pour les suivre au laboratoire au lieu d'attendre que l'arbre exprime le caractère. →
      Lutte intégrée
      On ne traite pas parce qu'un ravageur est là, mais parce qu'il dépasse le niveau où il coûte plus que le traitement ; en dessous on le tolère et on épargne ses prédateurs. Diffusée dans les années 1960, l'idée est déjà décrite avec un seuil chiffré dans un traité français de 1955. →
      Macération carbonique
      Terme d'œnologie (Beaujolais) : raisins entiers, non foulés, dans une cuve saturée en CO2, où la fermentation démarre à l'intérieur des baies intactes. Appliqué au café, il est le mot le plus mal employé du vocabulaire : il sert souvent à désigner n'importe quelle cuve fermée, avec ou sans gaz ajouté. →
      Maillard
      La réaction qui fait brunir le pain et la viande : sucres et composés azotés sous la chaleur, couleur brune et centaines de molécules odorantes. Dans le torréfacteur, la même chimie, pas une analogie. →
      Maragogipe
      Mutation naturelle du Typica au grain démesuré et au rendement misérable. Ni croisée ni fabriquée. →
      Marqueur moléculaire
      Séquence d'ADN repérable, associée à un caractère, qui permet de savoir dès la plantule si un plant porte un gène de résistance ou une introgression, sans attendre des années. La base de la sélection assistée par marqueurs. →
      Microlot
      Petit volume isolé pour être vendu à part, souvent aux enchères. Décrire le marché du café par un microlot revient à décrire l'automobile par une voiture de collection. →
      Moka
      Port du Yémen sur la mer Rouge par lequel transitait le café avant sa diffusion mondiale, d'où le nom du café qu'il expédiait. Le mot a ensuite désigné une boisson, une cafetière, un parfum de chocolat ; il désignait d'abord un lieu et un monopole. →
      Mosto
      Jus ou pulpe de cerises de café, recyclé dans la cuve de fermentation, parfois à hauteur de 30 à 50 % du volume. Parce qu'il vient du café lui-même, la Cup of Excellence l'autorise alors qu'elle interdit tout autre ajout. →
      Moussonné
      Café de la côte de Malabar (Inde), protégé par une indication géographique : du café sec de grade A ou AA est étalé en couches de 10 à 15 cm dans des hangars ouverts aux vents de mousson, remonte à 14-15 % d'humidité en une dizaine de jours, puis subit 12 à 16 semaines d'ensachages répétés. Il vire au jaune paille et finit entre 13 et 14,5 % d'humidité. →
      Mouture
      Réduction du grain en particules, dont la taille règle la surface offerte à l'eau et la résistance au débit. Fine pour l'espresso, moyenne pour le filtre, grossière pour l'immersion ; la régularité compte autant que la taille moyenne. →
      MOX
      Micro-oxygénation, empruntée à l'œnologie qui l'oppose à la macro-oxygénation : des apports d'oxygène faibles, fractionnés et maîtrisés à une masse en fermentation. Un protocole colombien décrit un taux cible de 5 à 8 % d'oxygène, 20 à 24 °C et un pH qui descend de 4,2 à 4,0, pour gagner en complexité et réduire l'astringence. →
      Mucilage
      La chair sucrée et gluante qui entoure la parche. Elle colle, il faut l'ôter : de cette contrainte mécanique est née la fermentation. →
      Mutation
      Une erreur de copie. Plusieurs des variétés les plus répandues viennent de là : un arbre, un accident, quelqu'un qui l'a remarqué. →
      Nature
      Nom commercial de la voie sèche : la cerise entière séchée au soleil, fruit autour de la graine. Lent, économe en eau, plus fruité et plus sujet aux accidents de fermentation. →
      Nématode
      Ver microscopique du sol qui pénètre les racines sans laisser de symptôme spécifique ; l'arbre jaunit et l'on conclut à un problème d'engrais. Le ravageur dont personne ne parle. →
      Ochratoxine A
      Toxine de moisissures du stockage. La raison pour laquelle on surveille l'activité de l'eau bien après que la ferme a fini son travail. →
      Orthonasal
      Perception des odeurs par les narines, en humant. Le cassé du cupping, où l'on brise la croûte à la cuillère en se penchant, est une évaluation orthonasale ; la dégustation est rétronasale. →
      Osmose inverse
      Filtration sous pression à travers une membrane qui retient presque tous les ions, donnant une eau quasi pure qu'on reminéralise ensuite à la carte. La base des recettes d'eau des laboratoires et de beaucoup de bars à café. →
      Outright
      Prix ferme, arrêté entre acheteur et vendeur indépendamment du marché à terme : le chiffre ne bougera plus. L'inverse du contrat PTBF. →
      Pacamara
      Croisement salvadorien de Pacas et de Maragogipe : grains énormes, tasses jugées exceptionnelles, descendance instable. Le mot variété s'y applique sans remplir l'une de ses conditions. →
      Parasite obligatoire
      Champignon incapable de vivre de matière morte, qui a besoin d'une plante vivante. Chaque spore doit trouver une feuille avant de mourir : c'est ce qui le rend vulnérable, et ce qui l'oblige à voyager sans cesse. Hemileia vastatrix en est un. →
      Parche
      L'enveloppe dure couleur paille qui protège la graine, l'endocarpe. Le café circule sous cette forme une bonne partie du travail à la ferme. →
      Patio
      Aire de séchage en dur, ciment ou brique, où le café en parche ou en cerise est étalé en couches minces et râtelé plusieurs fois par jour. Le mode de séchage le plus répandu, en particulier au Brésil et en Amérique centrale. →
      Pellicule argentée
      Membrane fine collée à la graine, qui s'envole à la torréfaction. Le seul sous-produit qui se forme dans un pays consommateur, avec le marc. →
      Percolation
      Mode d'extraction où l'eau traverse le lit de café et s'écoule : filtre manuel, machine à filtre, espresso. L'eau fraîche remplace sans cesse celle qui s'est chargée, d'où une extraction plus efficace mais plus sensible au débit et à l'homogénéité du lit. →
      Perte de masse
      Différence de poids entre café vert et café torréfié, eau et matière organique évaporées : 12 à 15 % pour une torréfaction claire, jusqu'à 20 % et plus pour une foncée. Un torréfacteur la surveille pour reproduire un profil. →
      pH de fermentation
      Indicateur le plus simple du déroulement d'une fermentation : le mucilage part vers 5,5 à 6 et descend, sous l'effet des acides produits, vers 4,0 à 4,5, valeur où beaucoup de producteurs lavent. Une chute sous 3,8 annonce le vinaigré. →
      pH de l'eau
      Mesure de l'acidité, 7 pour le neutre. La SCA le veut entre 6,5 et 7,5, mais il compte moins que l'alcalinité : une eau à pH 8 et faible alcalinité tamponne moins qu'une eau à pH 7,2 très bicarbonatée. →
      Phénol
      Défaut de tasse aux notes médicinales, chimiques ou iodées, dit phénolique. On l'attribue à des contaminations microbiennes au séchage ou au stockage ; le goût « rio » brésilien, dû au 2,4,6-trichloroanisole, en est le cas le plus documenté. →
      Ploïdie
      Nombre de jeux de chromosomes d'un organisme : diploïde à deux, tétraploïde à quatre. La différence de ploïdie entre l'arabica (44 chromosomes) et les autres caféiers (22) est la barrière que seul l'hybride de Timor a franchie naturellement. →
      Point de virage
      Turning point : le moment où la sonde de température, qui chutait depuis l'introduction du café froid dans le tambour chaud, repart à la hausse, généralement une à deux minutes après la charge. Le vrai zéro du profil. →
      Population
      Groupe d'individus d'une même espèce vivant au même endroit et se reproduisant entre eux plus qu'avec le reste du monde. Les arabicas sauvages d'une forêt du sud-ouest éthiopien en forment une, sans nom commercial et porteuse d'une diversité que la plante cultivée n'a plus. →
      Potato defect
      Défaut des cafés de la région des Grands Lacs (Rwanda, Burundi, est du Congo) : une odeur nette de pomme de terre crue, due à la 2-isopropyl-3-méthoxypyrazine. Il est lié aux piqûres de punaises Antestiopsis et à des bactéries, invisible au tri et révélé à la mouture, grain par grain. →
      ppm CaCO3
      Unité commune des fiches d'eau : on convertit calcium, magnésium ou bicarbonate en la masse de carbonate de calcium qui aurait le même effet, ce qui permet d'additionner des ions différents. 100 mg/L de CaCO3 correspondent à 40 mg/L d'ions calcium. →
      Pré-infusion
      Mouillage du lit de café à basse pression ou à faible débit avant l'extraction principale, pour chasser le gaz, saturer la mouture et limiter les chenaux. Sur une machine à espresso, quelques secondes à pression réduite. →
      Précurseur d'arôme
      Les arômes n'existent pas dans le grain vert. Une ferme produit un stock de précurseurs, et ce stock est le plafond de tout ce qui viendra. →
      Premier crack
      Craquement audible, vers 195 à 205 °C de température de grain, quand la vapeur d'eau et le CO2 accumulés font éclater la structure interne du grain, qui gonfle et pâlit. Il marque le début du développement et le point de repère de tout profil. →
      Prix C
      Le cours du contrat C d'arabica sur ICE Futures US, coté en cents par livre (453,6 g) pour un lot de 37 500 livres, soit environ 250 sacs de 69 kg. Il sert de base à presque tous les contrats, auxquels s'ajoute le différentiel. →
      Prix de référence de revenu vital
      Living Income Reference Price : prix calculé par Fairtrade et d'autres pour qu'un ménage producteur d'une taille et d'un rendement donnés atteigne un revenu décent. Il excède le plus souvent nettement les cours de marché. →
      Profil de torréfaction
      La courbe de température du grain au fil du temps, avec ses réglages de chaleur, d'air et de vitesse de tambour. Reproduire un profil, c'est reproduire une tasse ; les logiciels de suivi l'enregistrent seconde par seconde. →
      PTBF
      Price to be fixed : on s'entend sur le différentiel et on remet à plus tard le blocage du cours. Légitime, et un pari déguisé. →
      Pyrazines
      Famille de composés volatils formés à la torréfaction, responsables des notes grillées, noisette, terreuses. Une pyrazine particulière, non issue de la torréfaction, fait le défaut de pomme de terre. →
      Pyrolyse
      Décomposition thermique de la matière du grain, sans oxygène, aux températures élevées de la fin de cycle : elle produit fumée, composés amers et une part du goût de brûlé des torréfactions foncées. →
      Q Grader
      Dégustateur certifié par le Coffee Quality Institute, programme lancé en 2004, pour noter un café selon un protocole commun, ce qui rend une note comparable d'un pays à l'autre. Le référentiel a été refondu autour du Coffee Value Assessment en 2024-2025, ce qui oblige les titulaires à se recertifier. →
      Quaker
      Grain qui reste pâle et mat après torréfaction parce qu'il venait d'une cerise immature ou vide de sucres. Invisible au tri du vert, il sort du torréfacteur et donne des notes de cacahuète et de papier. →
      Race
      À l'intérieur d'un champignon, des groupes qui se distinguent par les plantes qu'ils savent attaquer. Une variété n'est jamais résistante dans l'absolu. →
      Ratio
      Rapport entre la masse de café et celle d'eau ou de boisson. Environ 1:15 à 1:17 pour un filtre (55 à 65 g par litre), 1:2 pour un espresso normal (18 g pour 36 g). Avec la mouture et le temps, l'un des trois leviers de toute recette. →
      Ravageur
      Animal qui mange, perce ou pique la plante : insecte, ver, acarien. À distinguer d'une maladie, causée par un organisme installé dans les tissus. La frontière est nette dans les mots et poreuse dans les faits, un insecte pouvant inoculer lui-même un champignon. →
      Réaction de Strecker
      Dégradation des acides aminés par les composés issus de Maillard, qui produit des aldéhydes odorants (malté, chocolaté, floral). Une sous-branche de la chimie brune du torréfacteur, souvent citée avec elle. →
      Réfractomètre
      Instrument qui mesure la concentration d'une solution par la déviation de la lumière. Étalonné pour le café, il donne le TDS de la boisson en quelques secondes ; sa diffusion dans les années 2010 a fait passer la préparation du goût au chiffre. →
      Rétronasal
      Voie par laquelle les molécules volatiles atteignent l'épithélium olfactif depuis l'arrière-gorge, quand on avale ou expire. C'est elle qui porte l'essentiel de ce qu'on appelle le goût du café ; la langue ne détecte que le sucré, l'acide, l'amer, le salé et l'umami. →
      Rio
      Goût médicinal, iodé, typique de certains cafés natures brésiliens séchés lentement, dû au trichloroanisole produit par des micro-organismes. Défaut ici, il fait partie du profil recherché par certains marchés du Proche-Orient. →
      Robusta
      Une variété de Coffea canephora : le groupe congolais, SG1 et SG2. Le commerce a étendu ce nom à toute l'espèce, et désigne ainsi un ensemble par l'une de ses parties. Cet atlas garde Robusta pour la variété et canephora pour l'espèce. →
      RoR
      Rate of Rise : la vitesse à laquelle monte la température du grain, en °C par minute, lue sur la sonde du torréfacteur. Elle culmine souvent vers 15 à 20 °C/min en début de cycle et doit décroître régulièrement ; un plateau ou une remontée (crash, flick) signe une torréfaction mal conduite. →
      Roue des arômes
      Diagramme circulaire qui organise les descripteurs du café du général au particulier. La version de la SCA et de World Coffee Research de 2016 repose sur un lexique sensoriel de 110 attributs référencés chacun à un produit étalon. →
      Rouille
      Maladie due à Hemileia vastatrix : poudre orange sous les feuilles, défoliation, arrêt de la fructification. La spore n'exige pas un air humide mais de l'eau liquide sur la feuille, pluie ou rosée, ce qui explique qu'un même champignon soit anodin une année et dévastateur la suivante. →
      Sac de 60 kg
      L'unité de compte du commerce mondial et des statistiques de l'ICO, bien que le sac réel pèse 69 kg en Amérique centrale et 70 kg en Colombie. La production mondiale se situe autour de 170 millions de sacs par an dans les années 2020. →
      Saccharose
      Le principal sucre du grain vert, consommé par la torréfaction. Un café n'est pas sucré parce qu'il contenait du sucre : il est ce qu'il est parce que la chaleur en a fait autre chose. →
      Sarchimor
      Comme le Catimor, une famille de matériels issus de l'hybride de Timor, ici via le Villa Sarchi. Deux plants sous ce nom peuvent différer. →
      Scolyte des baies
      Hypothenemus hampei, le ravageur le plus redouté. La femelle perce la cerise et pond dedans ; les mâles ne la quittent jamais. La voie humide le tue, la voie sèche le multiplie. →
      Scorched
      Grain brûlé en surface par un contact trop chaud avec le tambour, typiquement une charge trop haute ou une flamme trop forte au début : marques sombres sur les faces, goût de fumée et d'âcre. Le tipping, brûlure des pointes du grain, en est le cousin. →
      Score
      La note d'un cupping sur cent : une moyenne d'appréciations humaines qui décide d'écarts de valeur considérables sur une petite fraction du volume mondial. Démonté en 2024 au profit du Coffee Value Assessment. →
      Screen size
      Le calibre, mesuré aux tamis ISO de l'écran 10 (4 mm) à l'écran 20 (8 mm). Un tamis ne se dispute pas ; un palais, si. →
      Séchage
      Étape qui fait passer le café de plus de 50 % d'eau à 10-12 %, en une à deux semaines pour un lavé, deux à quatre pour un nature. Trop vite et c'est le case hardening, trop lentement et ce sont moisissures et stinkers. →
      Séchage mécanique
      Séchoir rotatif ou statique à air chaud (guardiola, silo), utilisé seul ou pour finir un séchage commencé au soleil. On plafonne la température de l'air autour de 40 °C pour la parche, l'embryon ne supportant pas davantage. →
      Second crack
      Craquement plus sec et plus rapproché vers 225 à 230 °C, quand les parois cellulaires cèdent et que les huiles migrent en surface. Au-delà, on est dans les torréfactions foncées où l'origine s'efface derrière le goût de brûlé. →
      Ségrégation
      Dispersion de la descendance d'une plante en individus différents les uns des autres au lieu de ressembler au parent, conséquence du brassage à chaque graine. C'est ce qui interdit de semer un hybride F1 et ce qui rend si long le travail de fixer une variété. →
      Sélection
      Choix opéré par quelqu'un dans un matériel existant : repérer les arbres qui produisent ou résistent mieux, semer leurs graines, recommencer pendant des années. Rien n'est inventé, on trie ce qui était déjà là. →
      Sélection assistée par marqueurs
      Tri des descendants d'un croisement sur leur ADN plutôt que sur leur apparence, pour ne garder que ceux qui portent les gènes voulus. Elle raccourcit de plusieurs années des programmes qui en durent vingt ou trente. →
      Séquençage
      Lecture de l'ordre des bases d'un génome. Le canephora a été séquencé en 2014, l'arabica la même année puis sous forme de référence complète en 2020-2022 ; ces génomes ont confirmé l'origine hybride de l'arabica et daté son goulot d'étranglement. →
      Seuil d'intervention
      Niveau de présence d'un ravageur au-delà duquel traiter devient rentable. Pour les punaises du caféier, un traité de 1955 le fixait déjà : une toile au pied de l'arbre, on secoue, on compte, on traite au-delà de cinq punaises par arbre en moyenne. →
      SH1 à SH9
      Les neuf gènes de résistance à la rouille identifiés chez le caféier : SH1, SH2, SH4 et SH5 dans les arabicas éthiopiens, SH3 dans le liberica, SH6 à SH9 dans le canephora, entrés dans l'arabica par l'hybride de Timor. Chaque race du champignon en contourne certaines combinaisons. →
      SHB / SHG
      Strictly Hard Bean (Guatemala, Costa Rica) et Strictly High Grown (Mexique, Honduras, Salvador) : grades d'altitude, au-dessus d'environ 1 350 m pour le premier et 1 200 m pour le second. L'altitude ralentit la maturation et densifie le grain. →
      SIAF
      Self-induced anaerobic fermentation : anaérobie auto-induite. Dans une cuve fermée, ce n'est pas un gaz injecté qui chasse l'oxygène mais les micro-organismes qui le consomment et saturent le milieu en CO2. C'est ce que recouvre presque toujours l'étiquette « anaérobie ». →
      SL28
      Sélection kényane des années 1930 issue de matériel Bourbon, réputée pour sa tasse et devenue la référence d'Afrique de l'Est. Malgré cette réputation d'exception, elle relève du même stock génétique étroit que presque tout le café cultivé. →
      Sous-extraction
      Extraction insuffisante : trop peu de composés dissous, souvent sous 18 %. Tasse aigre, salée, creuse, à finale courte. Se corrige en affinant la mouture, en allongeant le temps ou en montant la température. →
      Sous-produit
      Tout ce qui sort de la transformation sans être du café : peau, pulpe, mucilage, parche, pellicule argentée, eaux usées, marc. La quasi-totalité du poids d'une cerise finit là ; en volume, la filière est une industrie de la biomasse qui s'ignore. →
      Specialty
      Le segment défini vingt ans durant par le seuil de 80 points. Il remplit les magazines et les concours, pas les tasses : une petite fraction du volume mondial. →
      Spore
      Ce qu'un champignon fabrique pour se propager : l'équivalent d'une graine, infiniment plus petite et plus nombreuse, invisible seule et formant en masse une poudre colorée. Elle ne se déplace pas d'elle-même : vent, eau, animaux, outils, et surtout les humains la transportent. →
      Stenophylla
      Caféier ouest-africain à fruits noirs, cultivé puis oublié, retrouvé en Sierra Leone en décembre 2018 sous la forme d'un seul plant à Kasewe. Il pousse à 26 °C de moyenne annuelle. →
      Stinker
      Grain isolé, sur-fermenté, au goût vinaigré et putride. Invisible au tri, parfois quelques unités dans un sac entier, il suffit à contaminer une tasse. Il naît d'un séchage trop lent ou d'une fermentation qui a débordé. →
      Stomate
      Minuscule ouverture par laquelle la feuille échange ses gaz avec l'air. C'est la porte d'entrée de la rouille : sans blessure, le tube émis par la spore germée cherche un stomate et y pénètre. →
      Sur-extraction
      Extraction excessive, au-delà de 22 % environ : amertume, astringence, sécheresse. Se corrige par une mouture plus grossière, un temps plus court ou une eau moins chaude. →
      Tartre
      Dépôt de carbonate de calcium formé quand une eau dure et alcaline chauffe. Il obstrue les chaudières des machines à espresso ; c'est pourquoi les fiches d'eau visent un compromis entre extraction et entartrage. →
      Taux d'humidité
      Teneur en eau du café vert, en pourcentage de la masse : la fenêtre visée au séchage est de 10 à 12 %, la norme ISO 6673 fixant la méthode. Trop humide, le café moisit ; trop sec, il casse et vieillit vite. Ne pas confondre avec l'activité de l'eau. →
      TDS de l'eau
      Total des solides dissous, en mg/L ou ppm, mesuré par conductivité. Un chiffre global qui ne dit pas quels ions sont présents : deux eaux à 150 ppm peuvent donner des cafés très différents. La SCA recommande 75 à 250 mg/L, cible 150. →
      TDS de la boisson
      Concentration de solides dissous dans la tasse, en pourcentage de la masse : 1,15 à 1,35 % pour un filtre selon la SCA, 8 à 12 % pour un espresso. Se mesure au réfractomètre et permet, connaissant les masses, de calculer l'extraction. →
      Température de charge
      Température du tambour au moment où l'on verse le café vert. Elle fixe l'énergie disponible pour le premier tiers du cycle et se règle selon la masse, la densité et l'humidité du lot. →
      Temps de contact
      Durée pendant laquelle l'eau et le café sont en présence : quelques dizaines de secondes en espresso, 2 à 4 minutes en filtre, des heures en cold brew. Avec la température et la mouture, il gouverne l'extraction. →
      Test triangulaire
      Épreuve où l'on sert trois tasses dont deux identiques et l'on demande de trouver l'intrus. Utilisé pour certifier les dégustateurs et pour vérifier qu'une différence de procédé est réellement perceptible. →
      Tétraploïde
      Organisme à quatre jeux de chromosomes. L'hybride de Timor en a 44, exactement comme l'arabica, et c'est ce doublement qui a permis de les croiser et de faire descendre sa résistance dans les variétés cultivées. →
      Tipping
      Brûlure localisée des extrémités du grain, points noirs aux deux bouts, provoquée par un excès de chaleur au moment où le grain, encore humide, ne peut évacuer sa vapeur assez vite. Un signe de charge trop chaude. →
      Torréfaction à air chaud
      Procédé où le café est porté et chauffé par un flux d'air (lit fluidisé), sans contact avec un métal chaud : chaleur convective, cycles courts, moins de scorching. Le tambour transmet en plus par conduction et rayonnement. →
      Trachéomycose
      Une mycose des vaisseaux : le champignon bouche la plomberie et l'arbre meurt de soif dans un sol humide. Fusarium xylarioides, resurgi en Ouganda en 1993. →
      Triangle de la maladie
      Un pathogène capable, une plante sensible, des conditions favorables. Aucun des trois côtés n'est fixe, et deux dépendent de nos décisions. →
      Trigonelline
      Alcaloïde du grain vert, environ 1 % chez l'arabica et 0,7 % chez le canephora, qui se dégrade à la torréfaction en niacine et en pyridines odorantes. Une des raisons de la vitamine B3 dans la tasse. →
      Typica
      L'autre lignée fondatrice : le matériel parti du Yémen, passé par les jardins botaniques européens, puis l'Atlantique. →
      Variété
      En théorie, un ensemble homogène et stable. En pratique, le mot peut désigner une chose stable, une chose instable, une famille entière, ou un ensemble dont un plant sur sept ne ressemble pas aux autres. Il est pourtant vendu comme une garantie. →
      Voie lavée
      Dépulper, fermenter, laver, sécher. La voie qui consomme le plus d'eau, donne des cafés plus nets et plus acides, et tue le scolyte au passage. →
      Voie sèche
      Étaler la cerise entière au soleil et attendre. La plus ancienne, la moins gourmande en eau, plus fruitée, et elle laisse au scolyte le temps de finir son cycle. →
      Volatils et non volatils
      Deux populations de molécules : les volatils s'évaporent et montent au nez, c'est l'arôme ; les non volatils restent dans le liquide et font le corps, l'acidité, l'amertume, l'astringence et la longueur. La recherche a couru après les premiers et négligé les seconds. →
      Wet hulled
      Le giling basah indonésien : on décortique la parche alors que le grain est encore humide. Une réponse à un climat où sécher prendrait des semaines et à une trésorerie qui ne peut pas attendre. →
      Tribunes

      Textes de l'auteur

      Cinq articles de Marco De Sousa Rosa, publiés ici tels qu'ils ont été écrits. Ce sont des points de vue de praticien, signés et datés ; ils ne se substituent pas aux planches sourcées, ils disent d'où parle celui qui les a construites.

      292Ce qu'on ne dit pas sur le prix du café de spécialité

      Marco De Sousa Rosa · Article, 2026

      Pendant longtemps, j'ai cru que le prix du café de spécialité était une histoire de qualité. Plus c'est bon, plus c'est cher, plus ça remonte au producteur. Une sorte de justice naturelle du marché, rendue possible par des consommateurs éclairés et des torréfacteurs honnêtes.

      C'est faux. Pas totalement faux, mais assez faux pour que ça mérite qu'on en parle autrement.

      Je travaille dans le café depuis suffisamment longtemps pour avoir vu les deux faces de ce secteur. Celle qu'on montre, qui est souvent belle, et celle qu'on montre moins, qui est souvent compliquée. Et la question du prix est probablement l'endroit où les deux faces se rencontrent le plus brutalement.

      Ce que je vais essayer de faire ici, ce n'est pas un réquisitoire. C'est plutôt un effort pour regarder les choses en face, avec l'humilité de quelqu'un qui n'a pas toutes les réponses mais qui trouve que les questions méritent mieux que les réponses habituelles.


      Il y a quelque chose qu'on oublie souvent quand on parle du prix du café : le producteur ne négocie pas vraiment avec nous. Il négocie avec un marché mondial qui se fiche complètement de la qualité de son travail.

      Le café arabica est coté à New York. Le canephora à Londres. Ces prix bougent sous l'effet de variables que personne dans ce secteur ne contrôle vraiment : une gelée au Brésil, une décision de la Fed, un mouvement de fonds spéculatifs qui n'ont jamais mis les pieds dans une ferme. En 2021, le cours a plus que doublé en quelques mois. En 2018, il est tombé sous le dollar la livre, un seuil que le secteur garde en mémoire comme une année noire.

      En février 2025, il a dépassé 4 dollars la livre pour la première fois de son histoire. Et en 2026, il a rechuté de plus de 20 % en quelques semaines sur des prévisions de récolte record au Brésil.

      Ce n'est pas de la volatilité. C'est de l'instabilité chronique. Et dans cet environnement, les producteurs sont ceux qui ont le moins de moyens pour s'en protéger.

      Sur cette base de marché, on ajoute un différentiel. C'est la seule partie vraiment négociée, entre exportateur et importateur, parfois directement entre producteur et acheteur quand la chaîne est courte. Ce différentiel tient compte de l'origine, de la qualité, des certifications, des volumes, de la relation entre les acteurs. Un café éthiopien bien travaillé peut obtenir un différentiel positif significatif. Un café d'une origine moins en vogue peut finir avec un différentiel nul ou négatif, quelle que soit la qualité du travail derrière.

      Les lots d'exception, les microlots primés dans les compétitions, peuvent se vendre à des prix qui représentent trois, quatre, cinq fois le cours mondial. En février 2025, un Geisha panaméen a atteint 10 000 dollars le kilo aux enchères, le jour même où l'arabica touchait son record historique en bourse. Ces chiffres font de belles slides. Ce qu'ils ne disent pas, c'est qu'ils concernent quelques centaines de kilos dans un secteur qui en produit des milliards.

      Pour l'essentiel des transactions en café de spécialité, le différentiel est plus modeste. Et il ne protège pas contre l'effondrement de la base. Si le marché mondial dévisse, le différentiel positif peut compenser à peine.

      En 2018, j'ai vu des lots de bonne qualité partir à des prix qui couvraient à peine les coûts de production. Des caféiculteurs se sont endettés. Pas parce qu'ils travaillaient mal. Parce que le marché mondial avait décidé autre chose.


      Il y a une deuxième histoire, celle des contrats à prix fixes, qu'on présente volontiers comme la solution. L'idée est bonne : on sort de la volatilité, on donne de la visibilité, on sécurise de part et d'autre. Et dans beaucoup de cas, ça l'est vraiment.

      Mais un prix juste aujourd'hui n'est pas forcément un prix juste dans dix-huit mois.

      Parce que c'est ça, la réalité d'un contrat café vert. On s'entend sur un prix maintenant, pour une livraison qui peut arriver plusieurs saisons plus tard. Entre les deux, une épidémie de rouille peut décimer un lot entier. Une sécheresse peut réduire les volumes de 30 %. Les engrais peuvent coûter deux fois plus cher qu'au moment de la signature. Le fret peut exploser. Et le contrat, lui, tient.

      Le producteur est protégé de la baisse du marché, c'est vrai. Il est aussi enfermé dans un plafond qui peut ne plus rien refléter de ce que ça lui coûte réellement de produire. C'est une arme à double tranchant que le secteur a tendance à présenter comme un bouclier.

      Ce n'est pas une raison de ne pas faire de prix fixes. C'est une raison de ne pas les présenter comme une garantie absolue de justice, et de les revisiter régulièrement avec les producteurs qu'on achète, plutôt que de s'en tenir au chiffre signé deux ans plus tôt et de considérer que la question est réglée.


      La troisième chose qu'on ne dit pas assez, c'est que le café de spécialité ne représente qu'une partie de ce que produit un producteur. Pas la majorité.

      Une saison de café, c'est une distribution. Une bonne année peut donner 20 à 25 % d'un lot qui dépasse le seuil du specialty. Le reste se répartit entre du café premium qui ne suffit pas pour une carte single origin et du café commercial standard. Ce n'est pas un échec. C'est de l'agronomie. Une culture vivante, exposée à la météo au moment de la floraison, à la main-d'oeuvre disponible le jour de la récolte, à mille détails qui échappent au contrôle le plus rigoureux.

      Ce café à 80-82 points, il nourrit les familles. Il représente souvent la majorité des revenus d'une ferme, même quand c'est le microlot d'exception qui finit dans les magazines. Sa commercialisation régulière, sur des marchés qui absorbent des volumes réels, c'est ce qui permet à un producteur de planifier, d'investir, de rembourser un crédit. Le café de spécialité, dans ce contexte, est un complément précieux. Parfois transformateur. Mais rarement une substitution totale à l'économie du café courant.

      J'ai vu des coopératives qui se sont repositionnées entièrement sur la qualité premium. Qui ont investi dans des équipements de post-récolte sérieux, des tables de tri, des cuves de fermentation, des stations de séchage surélevées. Et qui se sont retrouvées avec une part importante de leur récolte invendable au prix espéré, parce que le marché du specialty n'absorbait pas ces volumes. La demande pour les microlots d'exception n'est pas élastique à l'infini. Et la qualité exceptionnelle ne se commande pas comme on règle un thermostat.

      Il y a quelque chose d'un peu inconfortable aussi dans la façon dont certains acteurs du specialty ne s'intéressent qu'au sommet de la pyramide qualité d'un producteur. Le lot 90 points qu'on met en avant en portafilter et en flatlay, sans jamais poser la question de ce que ce producteur va faire des 80 % de sa récolte qui n'atteignent pas ce niveau. Ce n'est pas de la malveillance. C'est un angle mort commercial qui a des conséquences réelles pour des gens réels.

      Le discours du specialty valorise l'exception. Il rend invisible ce qui fait la stabilité économique du quotidien.


      Maintenant, les chiffres. Parce qu'on peut tourner autour longtemps, mais à un moment il faut regarder la cascade en face.

      Un sachet de 250 grammes vendu 24 euros en boutique specialty. Soit 96 euros le kilo consommateur. On retire la TVA, les marges de distribution, l'emballage, la logistique terminale, les frais marketing, le loyer de la boutique. Il reste peut-être 35 à 45 euros le kilo torréfié pour le torréfacteur, si c'est un acteur artisanal sérieux. Sur ce montant, il paie ses coûts propres : énergie, amortissement du matériel, main-d'oeuvre, pertes à la torréfaction, frais généraux.

      Ce qu'il a payé le café vert : entre 15 et 25 euros le kilo selon l'origine et la saison, pour un bon café de spécialité dans le contexte de prix actuel. L'importateur, de son côté, a payé l'exportateur, géré le fret maritime, les douanes, le stockage, le financement du stock, les risques de change. L'exportateur a payé le producteur, financé la post-récolte, la main-d'oeuvre, la logistique locale.

      Au bout, le producteur a touché quelque chose qui, pour un café honnêtement acheté, représente souvent moins de la moitié du prix FOB export, une fois les intermédiaires locaux et les coûts de transformation déduits. Et pour un café standard qui ne trouve pas preneur au prix du specialty, parfois bien moins.

      Je ne dis pas que les torréfacteurs s'enrichissent sur le dos des producteurs. Chaque maillon a des coûts réels et des risques réels. Ce que je dis, c'est que la distance entre le discours sur la valorisation du producteur et la réalité des flux financiers est souvent plus grande qu'on ne le pense. Et que cette question mérite d'être posée clairement : combien de torréfacteurs qui utilisent le mot "équitable" ont vraiment calculé ce que leur producteur touche, une fois toute la chaîne déroulée ?

      Certains l'ont fait. Ils publient le prix payé à l'export, les dates de transaction, parfois une estimation de ce qui est arrivé au producteur. La transparence radicale, quelques acteurs sérieux la pratiquent depuis plusieurs années. Ce mouvement mérite d'être amplifié, pas parce qu'il donne bonne conscience, mais parce qu'il rend le mensonge structurellement plus difficile.


      Il y a quelque chose que les chiffres ne capturent pas bien, et qui est pourtant peut-être l'élément le plus déterminant dans la répartition réelle de la valeur : la durée de la relation.

      Un producteur qui travaille avec le même acheteur depuis sept ans n'est pas dans la même position qu'un producteur qui change d'acheteur tous les ans en fonction du meilleur prix offert sur l'échantillon. Ce n'est pas une observation naïve sur la loyauté. C'est une observation économique. La durée crée de la confiance, et la confiance crée les conditions dans lesquelles les vraies conversations peuvent avoir lieu. Celles où le producteur dit "j'ai eu une mauvaise saison, j'ai besoin d'ajuster" et où l'acheteur peut répondre avec quelque chose d'autre qu'un refus ou une rupture de contrat.

      J'ai vu des importateurs qui avancent de l'argent aux producteurs avant la récolte pour financer les intrants, les équipements, parfois la main-d'oeuvre. Pas par philanthropie, mais parce que c'est comme ça qu'on sécurise un approvisionnement qualitatif sur le long terme. J'ai vu des torréfacteurs qui s'engagent sur des volumes pluriannuels, pas parce que c'est dans leur intérêt immédiat, mais parce qu'ils ont compris que la qualité se construit dans la continuité et pas dans la transaction ponctuelle.

      Ces modèles existent. Ils ne sont pas la norme. Mais ils montrent que la question de la valeur partagée ne se joue pas uniquement dans le prix au kilo. Elle se joue aussi dans la structure de la relation, dans le temps. Un prix correct dans un contrat renégocié à la baisse dès que le marché bouge, c'est moins intéressant pour un producteur qu'un prix légèrement inférieur mais stable, avec un partenaire qui absorbe les aléas avec lui.

      Ce qui est difficile à faire entendre dans un secteur qui a tendance à communiquer sur des instants, des origines, des millésimes, des scores. La durée ne se met pas en story.


      Il y a un développement récent qui change un peu l'équation générale, et que j'observe depuis quelques années avec beaucoup d'intérêt. Le café mondial ne se négocie plus seulement entre une poignée d'acheteurs européens et américains et des producteurs en position structurellement faible. De nouveaux acheteurs arrivent, avec leurs propres logiques, leurs propres marchés domestiques, leurs propres appétits pour la qualité.

      Des acheteurs chinois, coréens, japonais. Des plateformes qui opèrent depuis Dubaï. Le résultat, sur les segments différenciants, c'est une concurrence accrue pour les mêmes lots. Et quand plusieurs acheteurs se battent pour les mêmes lots, les prix montent. On le voit sur les Geisha de Panama, sur certaines enchères Cup of Excellence, sur des microlots éthiopiens ou honduriens qui il y a cinq ans auraient trouvé preneur à un prix raisonnable et qui aujourd'hui partent à des niveaux autrefois inimaginables.

      C'est une bonne nouvelle pour les producteurs qui produisent ces cafés. Un rapport de force qui se rééquilibre un peu. Une possibilité de ne plus dépendre d'un seul marché ou d'un seul réseau.

      C'est une nouvelle plus ambivalente pour la chaîne en aval. Quand le coût matière monte, les marges des torréfacteurs se compriment, ou les prix consommateurs augmentent, ou les deux à la fois. Les cafés indépendants qui avaient construit leur modèle sur une offre qualité à prix accessible se retrouvent avec des équations qui ne fonctionnent plus aussi bien.

      Et il reste une question ouverte : est-ce que cette valeur supplémentaire remonte vraiment aux producteurs, ou est-ce qu'elle reste chez les nouveaux intermédiaires qui se positionnent sur ces flux ? L'histoire du café est pavée de promesses de valeur partagée qui n'ont pas toujours tenu. Rien ne dit que les nouveaux entrants tiendront mieux que les anciens. Peut-être qu'avec plus d'acheteurs en concurrence, les arbitrages se font moins défavorablement pour l'origine. Mais c'est une intuition, pas une certitude.


      Sur l'environnement, je vais être direct, parce que le sujet mérite mieux que les raccourcis habituels.

      Il y a du vrai dans l'image écologique du café de spécialité. L'arabica de qualité pousse souvent sous ombrage, en système agroforestier de fait, parce que c'est comme ça que le terroir fonctionne, pas par idéologie. Ces systèmes ont des effets réels sur la biodiversité locale, la rétention d'eau dans les sols, la résistance aux maladies. World Coffee Research estime que les arabicas en monoculture intensive pourraient perdre jusqu'à 25 % de leurs rendements dans les prochaines décennies. L'agroforesterie n'est pas une posture éthique, c'est une nécessité qui commence à s'imposer par l'évidence agronomique.

      Mais une note sensorielle de 87 points mesure la tasse. Pas les pratiques agricoles. Pas la gestion des eaux de lavage qui peuvent polluer les cours d'eau quand elles ne sont pas traitées. Pas les conditions de travail pendant la récolte. Un café noté 87 peut venir d'une exploitation exemplaire ou d'une ferme avec des pratiques discutables. La note n'est pas un label environnemental, et la confondre avec un serait une erreur.

      La certification bio est souvent inaccessible aux petits producteurs non pas parce qu'ils utilisent des intrants, mais parce que les coûts d'audit dépassent leurs moyens. Beaucoup travaillent de facto de façon organique sans jamais pouvoir le faire valoir commercialement. Les certifications valent mieux que rien. Elles ne valent pas la relation directe, la visite terrain, la conversation qui permet de savoir ce qui se passe vraiment entre deux audits.


      Ce que j'essaie de dire, en mettant bout à bout ces observations, c'est que le café de spécialité a un problème de promesses mal calibrées. Pas de mauvaises intentions, dans l'ensemble. Mais des promesses formulées de façon trop vague pour être tenues ou contredites, et cette vagueur arrange structurellement ceux qui n'ont pas envie de se faire évaluer sérieusement.

      "Valoriser le producteur" : à quelle hauteur, selon quel référentiel, comparé à quoi ?

      "Pratiques durables" : auditées par qui, selon quel protocole, avec quelles sanctions en cas d'écart ?

      "Traçabilité totale" : jusqu'à quelle parcelle, avec quelle vérification indépendante ?

      Ces questions ne sont pas rhétoriques. Ce sont des questions de métier. Et la façon dont on y répond, ou dont on évite d'y répondre, dit beaucoup sur la réalité d'un engagement.

      Ce que j'ai appris à faire, progressivement : aller plus loin que le catalogue. Poser des questions inconfortables aux exportateurs avec qui je travaille. Demander à comprendre comment le prix que je négocie se distribue en amont. Accepter que certaines réponses me déplaisent, et que ce déplaisir est une information utile.

      Ce que j'ai appris à ne pas faire : me laisser séduire par un beau récit sur une famille de producteurs de troisième génération sans me demander ce qu'elle touche réellement. Confondre un emballage avec une politique. Prendre la traçabilité pour de la transparence. Ce n'est pas la même chose. La traçabilité dit d'où vient le café. La transparence dit combien chaque maillon a gagné sur le chemin. Ces deux notions ne se recoupent que quand quelqu'un a décidé de les faire se recouper.


      Il reste une question qu'on esquive trop souvent : qui peut vraiment payer ce café ?

      Le consommateur français moyen n'a pas les moyens de payer 24 euros pour 250 grammes tous les matins. Ce n'est pas un manque de conscience. C'est une contrainte budgétaire réelle. Et le discours qui sous-entend que seul celui qui achète du specialty responsable mérite d'être considéré comme éthique dans ses choix alimentaires est un discours de classe, qu'on le veuille ou non. On ne demande pas aux gens d'arbitrer entre payer leur loyer et acheter un café éthique. Si on le fait implicitement, on rate quelque chose d'essentiel sur ce que signifie l'accessibilité.

      La vraie question structurelle, celle dont on parle peu, c'est comment faire monter le niveau de ce qui existe à 8 ou 12 euros le kilo, plutôt que de concentrer toute l'innovation sur le segment qui peut se payer 96 euros le kilo consommateur. Ce n'est pas glamour. Ce n'est pas ce qui fait les belles campagnes. Mais c'est structurellement plus utile pour les producteurs dont on prétend défendre les intérêts, parce que ça représente des volumes, et que ce sont les volumes qui font les revenus stables.


      Le café de spécialité n'est ni une arnaque ni une panacée. C'est un espace de travail où les choses peuvent être faites mieux qu'ailleurs, à condition de regarder honnêtement comment elles fonctionnent, pas comme on voudrait qu'elles fonctionnent.

      Ce que je veux, pour ma part, c'est continuer à travailler avec des gens qui préfèrent les vraies conversations aux belles slides. Des exportateurs qui parlent de leurs coûts sans que ça soit une tactique de négociation. Des producteurs qui expliquent une mauvaise saison sans chercher à la maquiller. Des collègues qui savent dire je ne sais pas.

      Ce n'est pas un idéal inatteignable. C'est juste plus difficile que d'imprimer une belle histoire sur un sachet.


      *Marco De Sousa Rosa, Head of Coffee, MaxiCoffee*

      293Le café qu'on croit déjà connaître

      Marco De Sousa Rosa · Habitudes, cultures et transmission du goût · Article, 2026

      Habitudes, cultures et transmission du goût

      Introduction · Le café qu'on croit déjà connaître

      Il y a des produits qu'on découvre, et d'autres qu'on croit déjà connaître.

      Le café fait clairement partie de cette deuxième catégorie. En Europe, il est partout : au comptoir, à la fin d'un repas, au bureau, dans une salle d'attente, sur une aire d'autoroute, chez soi le matin. Il accompagne tellement de moments qu'il finit par devenir presque invisible. On le boit souvent avant même de se demander ce qu'on attend vraiment de lui.

      Et c'est peut-être là que les choses se compliquent…

      Depuis plusieurs années, le café évolue vite. Les pratiques agricoles se précisent, les process se diversifient, la torréfaction s'affine, les machines progressent, les consommateurs curieux découvrent de nouveaux profils. On parle davantage d'origine, de fermentation, de fraîcheur, d'extraction, de traçabilité. Sur le papier, tout semble aller vers plus de qualité.

      Pourtant, cette évolution n'est pas toujours reçue comme un progrès évident.

      Un espresso plus clair peut être jugé trop acide. Un café plus expressif peut sembler bizarre. Une tasse mieux travaillée peut perdre quelqu'un qui cherchait simplement un repère familier. Et dans certains lieux, on préfère encore afficher une machine manuelle parce qu'elle « fait café », même si une solution mieux adaptée offrirait parfois une tasse plus constante.

      Ce n'est pas très confortable à dire, mais c'est souvent là que le sujet devient intéressant : on ne choisit pas toujours ce qui sert le mieux la tasse. On choisit parfois ce qui correspond le mieux à l'image qu'on se fait d'un « vrai café ».

      Cet article ne cherche pas à opposer ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Ce serait prétentieux, et surtout inutile. Il cherche plutôt à poser une question simple : comment un produit évolue-t-il lorsque ceux qui le boivent ont déjà une histoire avec lui ?

      Parce qu'un café n'arrive jamais seul dans une tasse. Il arrive avec des habitudes, des gestes, des attentes, des mots parfois imprécis, des souvenirs aussi. Et si l'on veut comprendre pourquoi certains marchés changent vite pendant que d'autres avancent plus lentement, il faut peut-être regarder moins les tendances, et davantage les cadres culturels dans lesquels le café est reçu.

      Pas pour donner une réponse définitive. Plutôt pour ouvrir des pistes. Et remettre un peu d'humilité dans notre manière de parler du café.

      Ce qui, entre nous, ne fera de mal à personne.

      Chapitre 1 · Pourquoi parler de retard est trop simple

      On entend souvent dire que certains marchés du café sont en retard. L'Europe serait trop attachée à ses habitudes, trop installée dans son espresso court, intense, amer, rassurant. À l'inverse, des marchés plus récents adopteraient plus vite les cafés filtrés, les profils clairs, les boissons hybrides, les process expressifs, les machines modernes.

      Vu de loin, la lecture est tentante : certains avancent, d'autres traînent.

      Mais cette lecture est trop simple.

      Elle suppose qu'il existerait une seule route, une seule bonne direction, un seul rythme légitime d'évolution. Comme si tous les marchés partaient du même endroit, avec les mêmes attentes, les mêmes repères, les mêmes imaginaires. Or le café ne se développe jamais sur une page blanche. Il arrive toujours dans une culture déjà occupée.

      Ce qui ralentit parfois un marché ancien, ce n'est pas forcément son manque de curiosité. C'est plutôt le poids de ce qu'il a déjà construit. En Europe, le café a depuis longtemps une fonction sociale claire : il clôt un repas, accompagne une pause, se boit vite au comptoir, sert de repère dans une journée. Il est tellement présent qu'il paraît évident. Et quand un produit devient évident, il devient difficile à questionner.

      Dans un marché plus récent, le mécanisme peut être différent. Si le café n'a pas encore une définition dominante, il peut accueillir plus facilement des formes variées : un filtre clair, un espresso fruité, une boisson lactée travaillée, un café froid, une extraction plus technique. Tout cela peut cohabiter plus vite parce qu'il y a moins de repères anciens à déplacer.

      Ce n'est pas forcément plus qualitatif. C'est souvent plus plastique.

      Et c'est là qu'il faut éviter le fantasme inverse. Les marchés récents peuvent produire de très belles choses, mais aussi du concept vide, de la standardisation rapide, du marketing spectaculaire avec une tasse assez quelconque derrière. L'ouverture ne garantit pas la qualité. Elle facilite simplement l'expérimentation.

      La vraie différence est peut-être là : certains marchés peuvent apprendre directement de nouveaux codes, tandis que d'autres doivent d'abord négocier avec des codes déjà en place.

      Apprendre une pratique nouvelle est une chose. Réinterroger une pratique déjà intégrée en est une autre.

      On retrouve ce phénomène dans d'autres produits alimentaires. Le pain, le vin, la bière, le chocolat ont tous connu cette tension entre habitude et redéfinition. Quand un produit fait partie du quotidien depuis longtemps, il ne suffit pas de l'améliorer pour qu'il soit mieux reçu. Il faut aussi déplacer les critères qui permettent aux gens de le reconnaître comme meilleur.

      Et ça, c'est beaucoup plus lent qu'une amélioration technique.

      C'est pour ça qu'il faut se méfier des classements trop rapides entre pays « en avance » et pays « en retard ». Ils donnent une impression de clarté, mais occultent les vraies questions.

      Un marché qui avance lentement n'est pas forcément fermé. Il peut être un marché où les repères sont plus lourds à déplacer. À l'inverse, un marché qui adopte vite n'est pas forcément plus mature. Il peut simplement être dans une phase où les codes se construisent encore.

      La vraie question n'est donc pas : qui va le plus vite ?

      Elle serait plutôt : qu'est-ce que chaque marché doit déplacer pour évoluer ?

      Et cette question change tout. Elle oblige à parler moins de performance et davantage de culture. Moins de retard et davantage de trajectoire. Moins de jugement et davantage de contexte.

      Parce qu'au fond, faire évoluer le café dans un marché ancien, ce n'est pas seulement proposer une meilleure tasse.

      C'est proposer une autre manière de reconnaître ce qu'est une bonne tasse.

      Chapitre 2 · Le goût du café est un héritage

      On aime croire que le goût est une affaire personnelle. « Moi, j'aime mon café fort. » « Moi, je n'aime pas l'acidité. » « Moi, il me faut un espresso avec du corps. » On dit ça comme si nos préférences sortaient de nulle part, comme si le palais décidait seul, librement, sans influence.

      En réalité, le goût se construit. Il se répète. Il s'hérite. Il se valide par l'entourage, par les habitudes, par les lieux où l'on consomme, par les cafés qu'on nous a servis pendant des années. Le café n'est pas seulement goûté : il est appris.

      Et souvent, il est appris très tôt.

      On le voit chez les parents, au comptoir, en fin de repas, dans les bureaux, dans les machines automatiques, dans les capsules du matin. Il arrive avec une odeur, un geste, un bruit, une couleur, une promesse : réveiller, conclure, tenir, faire une pause. Avant même d'être analysé, il est déjà associé à une fonction.

      C'est pour ça que le café est si difficile à déplacer. Il ne touche pas seulement au palais. Il touche à une mémoire.

      Dans beaucoup de cultures européennes, un bon café doit encore « faire café ». La formule paraît bête, mais elle dit beaucoup. Il doit être intense, chaud, court, parfois amer, avec une sensation de puissance. Ces signes ne sont pas toujours des signes de qualité, mais ils sont devenus des signes de reconnaissance. Et dans l'alimentation, reconnaître compte parfois autant qu'apprécier.

      C'est là que naissent beaucoup de malentendus.

      Un café clair, fruité, floral ou plus acidulé peut être très bien produit, très bien torréfié, très bien extrait. Mais s'il ne renvoie pas les signaux attendus, il peut être perçu comme faible, étrange, incomplet. Pas forcément parce que la personne n'a « pas de palais ». Cette formule, en plus d'être condescendante, ne sert à rien. Le plus souvent, elle n'a simplement pas les repères pour lire ce qu'elle goûte.

      Quand quelqu'un dit « c'est acide », il ne parle pas toujours d'acidité au sens technique. Il peut parler de vivacité, de manque d'amertume, d'une sensation inhabituelle, d'un café qui ne correspond pas à son idée du café. Le mot est parfois imprécis, mais le ressenti est réel.

      Et c'est là que le professionnel doit faire attention.

      Répondre : « Non, ce n'est pas acide, c'est complexe » est rarement une stratégie brillante. Ça peut être vrai, mais ça ferme souvent la discussion. Parce que le sujet n'est pas seulement de corriger un vocabulaire. Le sujet est de comprendre ce que la personne essaie de dire avec les mots qu'elle a.

      On accepte assez bien cette idée dans le vin. Personne ne trouve absurde qu'un vin demande un peu de contexte, de comparaison, d'apprentissage. Dans le café, on attend souvent une évidence immédiate. Il doit plaire vite, parler vite, rassurer vite. Peut-être parce qu'il est quotidien. Peut-être parce qu'il a longtemps été traité comme un stimulant avant d'être pensé comme un produit gastronomique. Peut-être aussi parce que personne n'a vraiment pris le temps de lui donner un langage accessible.

      C'est pourtant là que tout se joue.

      Si le café doit toujours être immédiatement reconnu pour être accepté, alors tout ce qui élargit sa définition devient fragile. Un profil plus fin, plus fruité, plus doux, plus complexe peut représenter une avancée réelle, mais provoquer une forme de rejet s'il arrive sans transition.

      C'est pour ça que certains cafés « intermédiaires » ont un rôle essentiel. Pas intermédiaires au sens médiocres. Intermédiaires au sens de passerelles. Des cafés capables de garder une forme de rondeur, de lisibilité, de confort, tout en ouvrant vers autre chose. Plus de douceur, plus de clarté, plus de fraîcheur, mais sans demander au consommateur de changer de culture en une tasse.

      Parce que oui, parfois, c'est exactement ce qu'on fait. On sert un café très éloigné des repères d'une personne, puis on s'étonne qu'elle ne comprenne pas. C'est un peu comme poser un livre en japonais devant quelqu'un et lui reprocher de ne pas apprécier la poésie, ambitieux, mais légèrement injuste.

      La vraie question n'est donc pas de savoir si les gens aiment ou non les cafés plus complexes. Elle est de savoir comment on les y amène. Avec quels mots, quels formats, quels usages, quels points d'appui.

      Un goût hérité ne se corrige pas. Il se déplace.

      Et pour le déplacer, il faut d'abord le respecter. Pas le flatter bêtement, pas le figer, pas renoncer à toute exigence. Mais comprendre qu'une habitude n'est pas une erreur. C'est un point de départ.

      C'est peut-être ça, le travail le plus délicat autour du café aujourd'hui : ne pas seulement produire des cafés plus intéressants, mais créer les conditions pour qu'ils puissent être reçus comme tels.

      Chapitre 3 · La restauration, l'angle mort du café et le folklore du geste

      Il y a un paradoxe assez étrange en restauration : plus on parle de produit, plus le café semble parfois sortir du cadre.

      On peut construire une carte autour de producteurs, de saisons, de variétés anciennes, de farines spécifiques, de légumes oubliés, de viandes maturées, de beurres crus, de sels choisis presque comme des bijoux. On peut expliquer une cuisson, défendre une fermentation, raconter l'origine d'un poivre ou la main d'un maraîcher. Et c'est très bien. Cette exigence a fait progresser beaucoup de choses.

      Puis arrive la fin du repas.

      Et là, dans beaucoup d'endroits, le café redevient un automatisme.

      Pas toujours, évidemment. Il existe des restaurants qui travaillent vraiment le sujet, qui choisissent un torréfacteur avec attention, qui goûtent, qui règlent, qui cherchent une cohérence entre leur cuisine et la tasse finale. Mais à l'échelle du secteur, cela reste encore minoritaire. Trop souvent, le café est traité comme un service attendu, pas comme un produit à part entière.

      Ce qui est étonnant, ce n'est pas que tous les restaurants ne servent pas un café exceptionnel. Ce serait irréaliste, et un peu naïf. La restauration est déjà un métier sous tension, avec des marges compliquées, du personnel qui tourne, des services à tenir, mille urgences à gérer. Le problème n'est pas là.

      Le problème, c'est que le café n'est même pas toujours identifié comme un sujet.

      Il clôt le repas, il fait partie du rituel, il est là parce qu'il doit être là. On lui demande d'être chaud, rapide, acceptable, parfois rentable. Mais rarement de prolonger l'expérience du repas avec le même niveau d'intention que le reste. Comme si la cohérence s'arrêtait au dessert.

      Et pourtant, la dernière impression compte. Un café moyen après un très beau repas ne détruit pas forcément l'expérience, mais il crée une sortie étrange. Un peu comme une belle phrase qui finirait sur une faute de frappe. Ce n'est pas dramatique, mais ça se voit. Enfin, ça se goûte.

      La question n'est pas de transformer chaque restaurant en coffee shop. Ce serait absurde. Un restaurant n'a pas toujours besoin d'un café rare, d'un micro-lot expérimental ou d'une carte de méthodes douces longue comme un dimanche pluvieux. Il a surtout besoin d'un café cohérent avec son niveau de promesse. Frais, stable, bien extrait, compréhensible, adapté au rythme du service et aux attentes du lieu.

      C'est là que le sujet devient plus pragmatique.

      Un café excellent sur le papier peut être mauvais dans un restaurant s'il n'est pas adapté au contexte : moulin mal réglé, eau non maîtrisée, machine mal entretenue, personnel peu formé, débit irrégulier, café qui oxyde dans la trémie, recette jamais vérifiée. À l'inverse, un café moins spectaculaire mais bien choisi, bien réglé et régulier peut offrir une tasse beaucoup plus juste.

      Ça oblige à poser une question un peu moins confortable : cherche-t-on le café le plus « noble », ou le café le plus pertinent pour l'usage réel ?

      Et cette question vaut aussi pour l'outil.

      Dans beaucoup de lieux, une machine manuelle donne l'impression que le sujet café est traité. Visuellement, tout y est : la machine, le moulin, le porte-filtre, le geste, le café qui coule. Ça rassure. Ça « fait café ». Ça raconte une forme d'artisanat immédiat.

      Mais une machine manuelle n'est pas un signe de qualité. C'est un outil exigeant.

      Quand l'équipe est formée, que le café est frais, que le moulin est réglé, que l'eau est maîtrisée et que la machine est entretenue, elle peut sortir des tasses magnifiques. Mais sans méthode, le geste devient un décor. Un porte-filtre enclenché à la main ne compense pas une mouture mal réglée. Une belle machine chromée ne compense pas un café oxydé ; un geste visible ne remplace pas une tasse juste.

      C'est ce que j'appellerais le folklore du geste : le moment où l'on confond la mise en scène du savoir-faire avec le savoir-faire lui-même.

      Dans certains restaurants, hôtels ou lieux de service, une solution automatique ou semi-automatique bien réglée serait peut-être plus cohérente qu'une machine manuelle mal exploitée. Pas plus noble, pas plus séduisante visuellement, mais plus constante. Et parfois, la constance est précisément ce dont le lieu a besoin.

      Ce n'est pas une défaite du savoir-faire. C'est une reconnaissance du réel.

      Le savoir-faire ne se trouve pas uniquement dans la main qui tire le café. Il peut être dans le choix du café, la recette, l'eau, le réglage, la maintenance, l'adaptation de l'outil au contexte. Il peut même être dans le fait d'accepter que l'outil le plus professionnel n'est pas toujours celui qui impressionne le plus le client, mais celui qui respecte le mieux ce qu'il va boire.

      Au fond, la vraie question n'est pas « manuel ou automatique ? ». Elle est beaucoup plus simple, et beaucoup plus exigeante : quel système permet ici, avec cette équipe, ce volume, ce rythme et ces attentes, de servir la tasse la plus juste ?

      C'est peut-être ça, le vrai enjeu pour la restauration. Ne pas faire du café un nouveau terrain de snobisme, mais lui redonner une place logique dans l'expérience. Se demander quel café sert le mieux la maison. Quel profil accompagne le mieux la fin du repas. Quelle intensité, quelle texture, quelle longueur, quelle douceur. Quelle machine sert réellement le projet, au lieu de seulement le décorer.

      Ces questions ne sont pas décoratives. Elles changent la tasse.

      Et elles changent aussi la manière dont le client perçoit le café. Parce qu'un café bien pensé dans un restaurant peut faire plus pour l'évolution du goût qu'un long discours technique. Il arrive dans un moment accessible, familier, sans pression. Il ne demande pas au client de devenir expert. Il lui propose simplement une expérience un peu plus juste que celle qu'il attendait.

      C'est souvent comme ça que les habitudes bougent : pas par rupture brutale, mais par une surprise douce. Une tasse qui ne cherche pas à prouver quelque chose, mais qui donne envie de se poser une question.

      « Tiens, pourquoi celui-là me semble meilleur ? »

      Et parfois, c'est largement suffisant pour ouvrir une porte.

      Chapitre 4 · Marchés récents : liberté, vitesse et nouvelles illusions

      Quand on regarde certains marchés plus récents, on comprend vite pourquoi ils donnent une impression d'avance. En Corée du Sud, dans certaines grandes villes chinoises, ou même dans l'Australie des grandes années de structuration du café moderne, le café semble parfois plus mobile, plus ouvert, plus rapide à absorber de nouveaux formats.

      On y voit cohabiter des cafés filtres très clairs, des boissons lactées travaillées, des cafés froids, des cartes saisonnières, des fermentations expressives, des lieux très design, des machines très récentes, des expériences pensées presque comme des objets culturels complets. Le café n'est pas seulement une boisson. Il devient un lieu, une esthétique, un usage social, parfois même un marqueur générationnel.

      Vu depuis l'Europe, ça peut donner une impression assez troublante : pendant que certains discutent encore pour savoir si un espresso fruité est un « vrai café », d'autres marchés semblent déjà jouer avec tous les formats possibles.

      Mais il faut rester prudent.

      Ces marchés ne sont pas magiquement plus intelligents, plus avancés ou plus ouverts. Ils sont souvent moins contraints par une définition ancienne du café. Ce n'est pas pareil.

      Quand une culture café se construit plus tardivement, elle peut absorber plusieurs influences en même temps : l'espresso italien, le coffee shop américain, le filtre nordique, les boissons lactées asiatiques, le café de spécialité, les chaînes digitales, le design d'expérience. Tout arrive presque ensemble. Il n'y a pas toujours un modèle historique dominant à défendre, donc les propositions peuvent cohabiter plus facilement.

      C'est une force.

      Un filtre floral n'a pas forcément à combattre l'espresso traditionnel. Une boisson lactée sucrée ne détruit pas automatiquement une culture de la dégustation. Un café très technique peut exister à côté d'une offre plus accessible. C'est parfois désordonné, mais vivant.

      Cette liberté permet de tester vite. D'hybrider vite. De rendre le café désirable autrement que par la seule tradition. La Corée montre très bien ce rapport au lieu et à l'expérience. La Chine urbaine montre une capacité impressionnante à intégrer le café dans des usages modernes, rapides, connectés, parfois très hybrides. L'Australie a montré qu'un café quotidien pouvait devenir beaucoup plus qualitatif sans forcément devenir intimidant.

      Mais cette vitesse a aussi son revers.

      Un marché qui adopte vite peut aussi copier vite. Standardiser vite. Transformer des codes exigeants en décor. On peut reprendre l'esthétique du café de spécialité, le vocabulaire, les machines, les packagings minimalistes, les boissons signature, sans toujours construire la profondeur produit derrière. Le folklore existe aussi dans les marchés récents. Il porte juste des vêtements plus neufs.

      Et c'est là que la comparaison devient intéressante.

      Les marchés anciens ont parfois trop de mémoire. Les marchés récents peuvent parfois manquer de recul. Les premiers résistent parce qu'ils ont des repères très installés. Les seconds avancent vite, mais peuvent figer rapidement de nouvelles habitudes, parfois aussi superficielles que celles qu'ils semblaient dépasser.

      Aucun marché n'est naturellement libre. Certains le sont seulement à un moment de leur histoire.

      C'est pour ça qu'il serait assez paresseux de vouloir copier ce qui se fait ailleurs. La vraie question n'est pas de savoir s'il faut devenir plus coréen, plus chinois, plus australien ou plus nordique dans notre manière de penser le café. La vraie question est plutôt : qu'est-ce que ces marchés révèlent de nos propres blocages ?

      Ils montrent qu'un café peut être désirable autrement. Par le lieu. Par le froid. Par le lait. Par le design. Par le service. Par la simplicité d'accès. Par la technologie. Par des formats moins coincés dans l'idée du « vrai café ».

      Ils montrent aussi que la qualité ne progresse pas seulement par la pureté du produit, mais par la capacité à créer des usages qui donnent envie d'y entrer.

      Et là, l'Europe a sans doute quelque chose à observer. Pas à copier bêtement. Copier, c'est souvent la façon la plus élégante de ne rien comprendre.

      Observer, en revanche, peut être utile.

      Observer comment certains marchés rendent le café plus accessible sans toujours le simplifier. Comment ils acceptent des formats hybrides sans les traiter immédiatement comme des trahisons. Comment ils parlent à des publics qui ne se sentent pas obligés de choisir entre tradition et modernité.

      Puis faire le tri.

      Parce que tout n'est pas à garder. La vitesse peut produire de la qualité, mais aussi beaucoup de bruit. L'esthétique peut soutenir l'expérience, mais aussi masquer une tasse faible. L'innovation peut ouvrir des portes, mais aussi devenir une simple mécanique de nouveauté permanente.

      Au fond, les marchés récents ne sont pas forcément un modèle à suivre.

      Ils sont plutôt un miroir.

      Ils nous obligent à poser une question que les marchés anciens évitent parfois : qu'est-ce qu'on protège vraiment quand on défend une tradition ?

      Un goût ?

      Un geste ?

      Un souvenir ?

      Ou simplement l'habitude de ne plus se poser la question ?

      Chapitre 5 · Le café de spécialité : structurer sans exclure

      Le café de spécialité a eu un mérite énorme : il a redonné du relief à un produit que beaucoup avaient fini par résumer à une couleur, une force ou une marque.

      Il a remis sur la table des questions essentielles. D'où vient ce café ? Qui l'a produit ? Comment a-t-il été récolté, trié, transformé, torréfié, extrait ? Pourquoi goûte-t-il différemment d'un autre ? Qu'est-ce qu'on rémunère vraiment quand on paie plus cher ?

      Sur ces points, il a clairement fait avancer le secteur. Ce serait malhonnête de le nier.

      Il a permis de sortir d'une logique où le café était souvent interchangeable. Il a réintroduit l'origine, la traçabilité, la saisonnalité, la fraîcheur, la précision de torréfaction, la diversité des profils. Il a aussi rendu plus visible une partie du travail réalisé en amont, chez les producteurs, dans les stations de lavage, dans les choix de process. Bref, il a rendu visible une complexité qui existait déjà, mais que le marché ne racontait pas toujours.

      Le problème, c'est que cette mise en visibilité a aussi créé un langage.

      Et comme tous les langages, il inclut autant qu'il exclut.

      Pour quelqu'un qui connaît les codes, parler d'acidité, de variété, de fermentation, de terroir, de score, de café lavé, de honey process, de nature ou d'anaérobie permet de mieux comprendre ce qu'il boit. Ce sont des repères utiles. Ils donnent de la précision. Ils évitent de tout ramener à « fort », « doux » ou « amer ».

      Mais pour quelqu'un qui arrive sans ces clés, ce vocabulaire peut vite ressembler à une porte fermée.

      Pas parce que les mots seraient inutiles. Parce qu'ils arrivent parfois trop tôt, trop vite, sans point d'appui. On peut expliquer qu'un café est floral, juteux, fermenté, avec une acidité brillante et une finale de fruits jaunes. Très bien. Mais si la personne en face cherche simplement à savoir si elle va retrouver un café agréable après son repas, on ne parle déjà plus exactement de la même chose.

      C'est là que le terme « spécialité » devient ambigu.

      Il est utile, parce qu'il crée une catégorie : ce café a été sélectionné avec plus d'attention, il répond à une exigence particulière, il ne se confond pas avec un produit standard. Dans une filière qui a longtemps banalisé le goût et tiré les prix vers le bas, cette distinction a eu une vraie utilité.

      Mais il dessert aussi, parfois, parce qu'il peut donner l'impression d'un monde à part. Un monde plus cher, plus codé, plus pointu, plus « pas pour moi ». Et dès qu'un produit donne cette impression, il ne crée plus seulement du désir. Il crée aussi de la distance.

      C'est probablement l'une des grandes contradictions du café de spécialité : il veut rendre le café plus compréhensible, mais il parle parfois une langue que seuls les initiés maîtrisent vraiment.

      On retrouve cette tension dans beaucoup de lieux. Une carte peut être pensée avec soin, mais devenir intimidante. Un torréfacteur peut vouloir valoriser un producteur, mais noyer le client sous des informations qu'il ne sait pas hiérarchiser. Un barista peut vouloir être précis, mais donner l'impression qu'il faut réussir un petit examen oral avant de commander un filtre. Et franchement, personne n'a envie de passer le bac café à 9h12 un mardi matin.

      Le sujet n'est pas de supprimer la précision. Ce serait absurde. Sans précision, on retombe vite dans les grands mots flous : intense, premium, supérieur, exceptionnel. Toute cette soupe marketing tiède qui promet beaucoup et explique peu.

      Le sujet, c'est la traduction.

      Comment garder l'exigence sans transformer chaque café en objet réservé aux convaincus ? Comment donner assez d'information pour ouvrir une porte, sans saturer celui qui ne sait pas encore quoi regarder ? Comment faire comprendre qu'un café peut être différent sans donner l'impression qu'il faut déjà appartenir au milieu pour l'apprécier ?

      C'est là que le café de spécialité a encore un travail important à faire. Il ne suffit plus de produire des cafés plus précis. Il faut apprendre à rendre cette précision habitable.

      Parce qu'un mot comme « spécialité » ne devrait pas être un mur. Il devrait être un passage.

      Bien sûr, une partie du secteur le fait déjà très bien. Certains torréfacteurs, baristas, formateurs ou restaurateurs savent accompagner sans écraser, expliquer sans intimider, guider sans prendre la main du client comme s'il traversait une autoroute. Mais ce n'est pas encore la norme partout. Et c'est précisément pour ça que la question mérite d'être posée.

      Le plus paradoxal, c'est que beaucoup de consommateurs ne rejettent pas forcément la qualité. Ils rejettent l'effort nécessaire pour y accéder. Ils ne refusent pas un meilleur café. Ils refusent parfois le sentiment d'être perdus, jugés ou corrigés dans leur propre manière de goûter.

      C'est très différent.

      On peut faire évoluer un goût sans humilier le goût précédent. On peut expliquer l'acidité sans mépriser ceux qui aiment l'amertume. On peut défendre la traçabilité sans transformer chaque paquet en manifeste. On peut parler de process sans faire croire que le café n'existe plus que pour les gens capables de réciter une fermentation sous contrôle de température entre deux gorgées.

      L'enjeu est peut-être là : retrouver une forme de simplicité sans redevenir simpliste.

      Le café de spécialité a apporté de la complexité, et cette complexité était nécessaire. Mais la prochaine étape sera peut-être de mieux choisir ce que l'on rend visible, à quel moment, pour qui, et dans quel usage. Tout n'a pas besoin d'être dit tout de suite. Tout n'a pas besoin d'être mis sur le même plan. La bonne information n'est pas celle qui impressionne le plus. C'est celle qui aide réellement à comprendre.

      Et peut-être qu'à force de vouloir prouver que le café est complexe, on oublie parfois que la première mission reste de donner envie d'entrer dedans.

      Pas de rester devant la porte en se demandant si on est assez légitime pour commander.

      Chapitre 6 · La qualité située : bon pour qui, pour quoi, à quel moment ?

      On parle souvent de qualité comme si elle existait dans l'absolu. Comme si un café pouvait être bon indépendamment de l'endroit où il est servi, de la manière dont il est extrait, du moment où il est bu, de la personne qui le reçoit.

      Mais le café ne fonctionne pas comme ça.

      Un café n'existe jamais seul. Il existe dans un usage.

      Un café peut être remarquable en cupping et beaucoup moins pertinent en espresso. Il peut être fascinant en filtre, mais disparaître dans une boisson lactée. Il peut être très propre techniquement, mais trop fragile pour un service rapide en restauration. Il peut être intense, aromatique, spectaculaire, et pourtant rater sa rencontre avec le consommateur parce qu'il arrive au mauvais endroit, au mauvais moment, sans le bon cadre.

      C'est là qu'il faut distinguer plusieurs choses.

      La qualité intrinsèque, d'abord : ce qu'on peut évaluer dans le produit lui-même. La propreté, la traçabilité, le potentiel aromatique, la qualité physique, la cohérence de la torréfaction, la précision de l'extraction. C'est essentiel. Sans ça, on raconte vite des histoires sur du vide, et le café sait très bien humilier les beaux discours.

      La qualité perçue, ensuite : ce que la personne comprend, ressent, reconnaît ou rejette. Un café peut être vif et élégant pour l'un, trop acide pour l'autre. Un café peut sembler rond et rassurant à quelqu'un, plat à quelqu'un d'autre. Ce n'est pas toujours une contradiction. C'est souvent une différence de lecture.

      Mais la qualité située est peut-être la plus intéressante : la capacité d'un café à être juste dans un contexte précis.

      Dans un coffee shop spécialisé, on peut prendre le temps d'expliquer un café, de choisir une méthode, d'ajuster une recette, de guider le client. Le cadre accepte la découverte. Il la promet même. Dans ce contexte, un café floral, délicat, plus clair ou issu d'un process plus expressif peut avoir toute sa place.

      Dans un restaurant classique, la scène change. Le café arrive souvent à la fin du repas, dans un moment où le client ne cherche pas forcément une expérience de dégustation complexe. Il cherche une conclusion. Une tasse propre, agréable, cohérente. Un café qui ne casse pas ce qui vient d'être construit avant. Ici, le café le plus impressionnant n'est pas forcément le plus juste.

      Dans un hôtel, une gare, un bureau, un hôpital, une station-service, c'est encore autre chose. Le café devient un repère de rythme, de confort, parfois de fatigue. On peut sourire du café d'hôpital, mais pour celui qui le boit à trois heures du matin dans un couloir trop blanc, ce n'est pas un détail. Ce café-là n'a pas besoin de se prendre pour une finale de championnat. Il doit être stable, lisible, réconfortant, propre. Et ce n'est déjà pas rien.

      C'est pour ça qu'opposer grand café et café accessible n'a pas beaucoup de sens. La vraie question est plutôt : accessible à quoi, pour qui, dans quel moment ?

      Un café très fermenté, très aromatique, peut créer un choc magnifique dans une dégustation accompagnée. Mais si ce même café arrive dans une machine automatique, sans explication, face à quelqu'un qui attend un café doux et familier, il peut devenir incompréhensible. À l'inverse, un assemblage plus rond, plus stable, moins spectaculaire sur une table de cupping, peut être beaucoup plus pertinent dans une extraction quotidienne, répétée, avec peu de marge d'erreur.

      Ce n'est pas renoncer à l'exigence. C'est changer la manière de la placer.

      L'exigence ne consiste pas toujours à pousser le café vers le profil le plus rare, le plus expressif, le plus différenciant. Parfois, elle consiste à construire une tasse plus régulière, plus douce, plus compréhensible, plus adaptée à l'usage réel. Ce n'est pas moins noble. C'est juste moins démonstratif.

      Et peut-être que c'est justement ce qui gêne.

      Dans le café, on aime beaucoup ce qui se voit : les process atypiques, les variétés rares, les notes aromatiques spectaculaires, les méthodes d'extraction précises, les machines impressionnantes. Tout cela a son intérêt. Mais une grande partie de la qualité se joue dans des choix plus discrets : un profil de torréfaction adapté à l'usage, une solubilité mieux pensée, une texture plus stable, une amertume tenue, une acidité lisible, un café qui reste bon même quand les conditions ne sont pas idéales.

      Ce sont des qualités moins faciles à raconter, mais beaucoup plus utiles dans la vraie vie.

      C'est aussi là que certaines approches intermédiaires deviennent importantes. Des cafés ou des process capables de créer plus de douceur, plus de rondeur, plus de lisibilité, sans tomber dans le café neutre ou standardisé. Des cafés qui ne cherchent pas à impressionner immédiatement, mais à ouvrir un passage. Ils ne simplifient pas le café. Ils rendent son accès plus naturel.

      Il y a une forme d'humilité là-dedans.

      Accepter qu'un café puisse être excellent et mal adapté. Accepter qu'un café moins spectaculaire puisse être plus juste. Accepter qu'un consommateur ne soit pas toujours en demande de complexité, mais qu'il mérite quand même une tasse bien pensée.

      Parce qu'au fond, le café le plus pertinent n'est pas toujours celui qui raconte le plus de choses aux professionnels. C'est parfois celui qui arrive à dire quelque chose clairement à la personne qui le boit.

      Et ça demande un autre type de précision.

      Pas seulement la précision du laboratoire, du cupping ou de la fiche technique. Une précision d'usage. Une précision de contexte. Une précision presque sociale.

      La question n'est donc pas seulement : quel est le meilleur café ?

      Elle devient : meilleur pour quoi, pour qui, et à quel moment ?

      Et tant qu'on ne pose pas cette question, on risque de confondre l'excellence avec la démonstration. Ce qui est tentant, bien sûr. Mais rarement suffisant pour faire avancer le goût au-delà des convaincus.

      Chapitre 7 · Transmettre sans imposer

      À ce stade, une question devient difficile à éviter : si le café évolue, comment fait-on pour que cette évolution ne reste pas enfermée dans un cercle d'initiés ?

      Parce que produire un café plus précis, mieux sourcé, mieux torréfié, mieux extrait, c'est une chose. Faire en sorte qu'il soit compris, désiré, accepté, c'en est une autre. Et c'est souvent là que le métier devient moins confortable.

      Dans le café, on utilise souvent le mot « éduquer ». Éduquer le consommateur. Éduquer le marché. Éduquer au goût. Sur le fond, l'intention peut être bonne : donner des clés, expliquer, transmettre. Mais le mot est piégé. Il installe vite une relation verticale : celui qui sait d'un côté, celui qui doit apprendre de l'autre. Et franchement, personne n'a envie de boire son café avec le sentiment d'être en retard sur un programme scolaire invisible.

      Le sujet n'est pas d'éduquer. Il est d'accompagner.

      Accompagner, ce n'est pas renoncer à l'exigence. Ce n'est pas dire que tout se vaut, que chaque préférence efface toute notion de défaut, qu'un café brûlé devient respectable parce que « chacun ses goûts ». Il faut rester sérieux un instant. Il y a des cafés mal travaillés. Il y a des extractions ratées. Il y a des défauts réels.

      Mais accompagner, c'est comprendre que le goût de quelqu'un part toujours de quelque part. On ne déplace pas une habitude en la méprisant. On ne donne pas envie à quelqu'un de découvrir autre chose en lui expliquant que ce qu'il aime depuis vingt ans est nul. Même quand on le pense très fort. Là, normalement, on respire.

      La vraie difficulté est de trouver le bon point de contact.

      Pour certains, ce sera un café plus doux, plus rond, qui garde assez de repères pour rassurer tout en ouvrant vers plus de précision. Pour d'autres, ce sera une comparaison simple entre deux tasses. Pour d'autres encore, ce sera une meilleure extraction d'un profil familier, avant même de parler d'origine rare ou de fermentation complexe.

      On sous-estime souvent la puissance de ces petites marches.

      Dans beaucoup de cas, le problème n'est pas que les gens refusent la qualité. C'est qu'on leur propose une marche trop haute, trop vite, avec trop de vocabulaire autour. On veut parfois les amener directement vers un café floral, clair, complexe, alors qu'ils n'ont pas encore eu l'occasion de distinguer amertume, intensité, acidité, fraîcheur, texture. Résultat : ils décrochent. Et ensuite, on conclut qu'ils ne sont « pas prêts ».

      Peut-être qu'ils n'étaient pas mal disposés. Peut-être qu'on a simplement mal construit le passage.

      Transmettre, dans le café, c'est accepter de choisir ce qu'on dit, quand on le dit, et pourquoi on le dit. Tout n'a pas besoin d'être expliqué immédiatement. Un producteur, une variété, un process, une altitude, une note aromatique, une recette d'extraction, une méthode de torréfaction… tout cela peut être passionnant. Mais si tout arrive en bloc, l'information n'aide plus. Elle devient du bruit.

      La bonne information, ce n'est pas celle qui prouve qu'on maîtrise son sujet. C'est celle qui aide l'autre à mieux vivre ce qu'il boit.

      Parfois, une phrase suffit : « celui-ci sera plus doux et chocolaté », « celui-là sera plus fruité et plus vif », « si vous aimez les cafés puissants, partez plutôt sur celui-ci ». Ce n'est pas moins noble qu'un discours technique. C'est juste plus utile à cet instant.

      Et ce point vaut autant pour le grand public que pour les professionnels. En restauration, en hôtellerie, en entreprise, en distribution automatique, la transmission ne peut pas être la même que dans un coffee shop spécialisé. Les contraintes ne sont pas les mêmes, le temps disponible non plus, les attentes encore moins.

      Un serveur en plein service n'a pas besoin d'un traité sur la fermentation anaérobie. Il a besoin de quelques repères fiables pour servir correctement et répondre simplement. Un client qui commande un café après son dessert n'a pas forcément envie d'une masterclass. Il a peut-être juste besoin d'une tasse cohérente, et d'un mot juste si la différence l'intrigue.

      C'est peut-être ça, le vrai rôle du professionnel : ne pas seulement élever le niveau, mais rendre cette montée possible.

      Créer des ponts plutôt que demander aux gens de sauter le ravin.

      Et ces ponts peuvent prendre plein de formes : des cafés mieux adaptés aux usages, des mots plus simples, des recettes plus stables, des machines mieux choisies, des formations plus concrètes, des dégustations comparatives, des cartes plus lisibles, des profils qui ouvrent une porte au lieu de poser une barrière.

      La transmission n'est pas un supplément d'âme. C'est une condition de l'évolution.

      Sans elle, le café progresse techniquement mais reste culturellement bloqué. On produit des cafés plus fins pour des gens qui ne savent pas toujours comment les lire. On développe des discours plus précis pour des publics qui n'ont pas encore les repères de base. On améliore la matière, mais on rate parfois la rencontre.

      Le café n'a pas besoin qu'on baisse le niveau. Il a besoin qu'on travaille mieux les passages.

      Et ça demande une forme d'humilité assez rare : accepter que l'expertise ne serve pas à montrer jusqu'où l'on peut aller, mais à comprendre où l'autre peut entrer.

      Conclusion · Le café change, mais nos repères changent plus lentement

      Au fond, le café n'a peut-être jamais autant évolué qu'aujourd'hui.

      Les producteurs expérimentent davantage, les process se diversifient, la torréfaction gagne en précision, les machines deviennent plus stables, les professionnels parlent mieux d'origine, de traçabilité, d'extraction, de fraîcheur. Tout semble aller vers plus de maîtrise. Plus de lecture. Plus d'exigence.

      Mais nos repères, eux, ne bougent pas à la même vitesse.

      On peut changer une recette d'extraction en quelques minutes. On peut ajuster une torréfaction en quelques essais. On peut sélectionner un café plus propre, plus expressif, plus cohérent. Mais changer ce qu'une personne reconnaît comme un « bon café », c'est autre chose. Là, on ne travaille plus seulement une matière. On touche à une mémoire, à une habitude, à une image du goût.

      C'est probablement pour ça que les débats autour du café deviennent vite plus complexes qu'ils n'en ont l'air. Ce n'est jamais seulement manuel ou automatique. Tradition ou modernité. Spécialité ou grand public. Marché en avance ou marché en retard. Ces oppositions rassurent, mais elles expliquent mal ce qui se joue vraiment.

      La réalité est plus nuancée, donc moins confortable.

      Un café peut être techniquement excellent et mal adapté au contexte dans lequel il arrive. Une machine manuelle peut être magnifique entre de bonnes mains, et devenir un simple décor quand elle n'est pas maîtrisée. Une solution automatique peut sembler moins noble, mais mieux respecter la tasse dans certains usages. Un café de spécialité peut ouvrir un monde, ou donner l'impression qu'il faut déjà connaître le mot de passe pour entrer.

      Rien de tout ça ne veut dire qu'il faut renoncer à l'exigence. Au contraire.

      Mais peut-être qu'il faut arrêter de croire que l'exigence se trouve toujours là où elle se voit le plus. Elle n'est pas forcément dans le process le plus spectaculaire, la machine la plus visible, le vocabulaire le plus pointu ou le café le plus rare. Elle peut être dans quelque chose de plus discret : un café choisi pour le bon usage, une extraction stable, une phrase simple, une carte lisible, une tasse qui tombe juste au bon moment.

      Et c'est souvent là que le goût avance vraiment.

      Pas toujours par rupture. Pas toujours par choc. Parfois par une expérience un peu meilleure que la précédente. Une amertume mieux tenue. Une acidité plus compréhensible. Une texture plus douce. Une tasse plus propre. Un service plus cohérent. Un détail qui fait que quelqu'un se dit, sans forcément savoir pourquoi : « tiens, celui-là me plaît mieux. »

      C'est peut-être modeste. Mais c'est puissant.

      Parce qu'une culture ne change pas uniquement quand les experts vont plus loin. Elle change quand des gens qui n'attendaient rien de particulier commencent à percevoir une différence. Quand un produit cesse d'être seulement familier pour redevenir un peu questionnable. Quand une habitude ne disparaît pas, mais s'élargit.

      Alors peut-être que le prochain enjeu du café n'est pas seulement de produire des tasses plus précises. C'est d'apprendre à les faire entrer dans des vies qui ne les attendaient pas encore.

      Sans mépris. Sans renoncer. Sans transformer chaque café en examen.

      Juste avec cette idée simple : un meilleur café n'est pas seulement un café mieux fait. C'est un café qui arrive à trouver sa place, au bon moment, pour la bonne personne, avec assez de justesse pour ouvrir quelque chose.

      Et si cette ouverture est petite, ce n'est pas grave.

      Les cultures ne changent pas toujours par révolution.

      Parfois, elles changent tasse après tasse…

      294Grandir sans brûler

      Marco De Sousa Rosa · Ce qui change vraiment quand l'échelle change · Article, 2026

      Grandir sans brûler : ce qui change vraiment quand l'échelle change, dans un sens ou dans l'autre

      Évoluer n'est jamais qu'une question de kilos ou de machines. À chaque palier, le métier change de nature. Voyage dans les étapes silencieuses d'une torréfaction, du garage à l'usine qui rêve de spécialité.

      On a tous en tête cette image. Un atelier, une machine qui tourne doucement, l'odeur du café qui sort de la trémie, quelqu'un qui goûte, qui ajuste, qui raconte. Un métier qui se voit, qui se touche, qui se sent. Pour beaucoup d'entre nous, c'est cette image qui nous a donné envie de nous lancer. Et honnêtement, elle a quelque chose de vrai. Le problème, c'est qu'elle ne raconte qu'une partie de l'histoire.

      À l'autre bout du spectre, une autre scène se joue, parfois presque au même moment, dans des bureaux très différents. Une ligne de production qui tourne depuis des années, des volumes confortables, une organisation qui n'a plus grand-chose à prouver. Et, dans une salle de réunion, une idée finit par émerger : le café de spécialité prend de la place, son image plaît, pourquoi ne pas s'y mettre aussi, avec une seconde ligne, plus petite, plus fine, installée à côté de la grande ? Sur le papier, cela semble simple. Un torréfacteur plus petit dans un coin de l'usine, une ou deux personnes qui s'y connaissent, et le tour est joué.

      Ce qui est troublant, c'est que ces deux scènes, qui semblent appartenir à des univers différents, posent presque la même question. Dans un cas, on part d'un garage et on se demande ce qu'il faudra construire pour que cela tienne en grandissant. Dans l'autre, on part d'une structure déjà solide et on se demande ce qu'il faudra changer pour faire tenir, à l'intérieur, quelque chose de plus petit et de plus fragile que ce pour quoi tout a été pensé.

      Dans les deux cas, la tentation est la même : croire que le changement se résume à la taille d'une machine, alors qu'il touche en réalité à tout ce qui l'entoure.

      Derrière cette première image, celle du garage, se cache souvent une réalité plus fatigante qu'on ne l'imagine au départ. Des heures qu'on ne compte pas, parce qu'on ne sait même plus où elles commencent et où elles finissent. Un emballage qui prend plus de temps que prévu. Des stocks qu'on gère un peu au feeling. Et surtout, une personne qui devient, presque sans s'en rendre compte, torréfacteur, commercial, livreur, community manager, comptable et réparateur, parfois le même jour. On appelle cela de la polyvalence. On pourrait tout aussi bien y voir une accumulation de rôles qu'on n'a jamais vraiment choisis.

      Derrière la seconde image, celle de la grande structure qui regarde vers la spécialité, la réalité sous-estimée est en quelque sorte inversée. Le problème ne vient pas d'un manque de moyens. Il vient de l'abondance de tout ce qui a été construit pour une autre logique. Des flux pensés pour la régularité, pas pour la variation. Des équipes formées à l'efficacité, qui doivent soudain apprendre l'ajustement permanent. Et des circuits de décision qui ont du sens à grande échelle, mais qui écrasent tout ce qui a besoin d'aller vite, d'essayer, et parfois de se tromper.

      Dans les deux cas, à un moment donné, quelque chose change. Pas brutalement. Plutôt en silence. Pour celui qui part de petit, le problème était au début de vendre assez. Il est devenu ensuite de produire sans s'épuiser, puis de produire régulièrement, de tenir une qualité constante, de financer l'outil, de penser à une équipe, et peut-être, un jour, d'apprendre à refuser certaines choses. Pour celui qui part de gros et qui regarde vers le petit, le chemin est différent, mais le principe reste le même : chaque étape révèle un nouveau désajustement entre ce qu'on veut faire et ce que la structure, telle qu'elle existe, permet réellement de faire.

      Ce texte n'a donc pas pour ambition de dire comment "scaler" une torréfaction, ni comment revenir en arrière sur une ligne industrielle, si ces mots ont un sens. La vraie question, celle qu'on évite parfois, est différente : comment évolue-t-on, dans un sens ou dans l'autre, sans perdre ce qui nous a fait commencer, ou ce qui fait la force de ce qu'on a construit ? La maîtrise, le sens, les gens, la liberté de choisir ce qu'on fait et ce qu'on refuse.

      Pour donner une idée de ce qu'on va traverser ensemble, on partira surtout du chemin le plus connu, celui d'une petite structure qui grandit, parce que c'est le plus simple à raconter pas à pas. On parlera de la machine, bien sûr, parce qu'elle est souvent le symbole autour duquel tout le reste se cristallise. On parlera aussi de choses qu'on n'attend pas forcément dans un texte sur la torréfaction : la capacité réelle d'emballage, qui est très souvent le premier vrai plafond, bien avant la machine ; le moment où embaucher quelqu'un change la nature financière de l'entreprise, pas seulement son organigramme ; tout ce qui touche à la sécurité alimentaire et à une réglementation sur l'origine des produits qui continue d'évoluer, sans rapport direct avec le goût, mais capable de fermer un jour une porte qu'on croyait ouverte.

      Et à la fin, on reviendra à la seconde scène, celle de la grande structure et de sa ligne de spécialité, pour voir ce que tout ce chemin permet d'éclairer sur elle.

      Ce sont peut-être les paliers les plus silencieux de tous, ceux dont on ne parle jamais en discutant entre torréfacteurs, qu'on soit en train de monter ou de redescendre d'un cran, jusqu'au jour où on y est confronté, et où cela coûte cher de ne pas les avoir vus venir.

      L'image qu'on aime raconter, et ce qu'elle cache

      Au début d'un projet de torréfaction, on cède souvent à une forme de fantasme assez doux. On imagine le lieu, la machine, les cafés qu'on va choisir. On imagine des clients qui comprennent tout du premier coup, une communauté qui se construit naturellement, un atelier lumineux où tout respire la cohérence. Cette image est séduisante, et elle n'est pas fausse en soi. Elle est simplement incomplète.

      Ce qu'on oublie, souvent, ce sont les factures, les délais, les normes, la trésorerie. Et ce client, très sympathique au demeurant, qui vous explique qu'il veut "un café pas acide, mais fruité quand même". On pourrait en rire, et d'ailleurs on en rit. Mais cela révèle quelque chose d'important : beaucoup de projets partent du produit, de ce qu'on aime, de ce qu'on a envie de torréfier. Très peu partent vraiment du client, de ce qu'il est prêt à acheter, à quel prix, avec quelle régularité.

      Rien de dramatique à cela. Simplement, à un moment, il faut se poser quelques questions, pas pour se décourager, mais pour avancer avec un peu plus de lucidité. Pourquoi est-ce qu'on veut torréfier ? Pour qui ? Avec quelle proposition claire ? A-t-on une compétence produit, une compétence commerciale, ou espère-t-on secrètement que les deux vont se construire toutes seules en cours de route ?

      Le premier palier, celui qu'on pourrait appeler le "garage", a quelque chose de précieux. On y apprend vite. On teste des cafés, on se confronte au réel, on construit une identité, souvent sans même s'en rendre compte. Les erreurs y coûtent peu, et c'est tant mieux, parce qu'on en fait beaucoup. La liberté y est totale.

      Ce palier a aussi ses limites, et elles arrivent plus vite qu'on ne le pense. La régularité devient difficile dès que tout repose sur une seule personne. La séparation entre la vie personnelle et l'activité s'efface. Les coûts réels, ceux du nettoyage, du tri, des pertes, du temps passé à emballer, restent flous. Et on a tendance, je crois qu'on l'a tous fait à un moment, à multiplier les références de café pour se sentir légitime, pour "faire spécialité". Comme si une gamme large prouvait quelque chose.

      Comment sait-on que ce palier touche à sa fin ? Peut-être quand les commandes, qui devraient être une bonne nouvelle, commencent à créer du stress plutôt que de la joie. Quand le nettoyage est sans cesse repoussé. Quand on travaille tout le temps, sans que cela se traduise par une vraie progression. À ce moment-là, une question mérite d'être posée honnêtement : reste-t-on petit parce que c'est notre choix, ou parce qu'on n'a pas encore structuré assez pour passer au palier suivant ? La nuance n'est pas mince, elle change beaucoup de choses.

      Le glissement qu'on ne voit pas venir

      Ce métier a ceci de particulier que le passage d'un palier à l'autre ne change pas seulement la quantité de travail. Il change la nature même de ce qu'on fait. Ce qui fonctionnait à vingt kilos par semaine peut devenir franchement toxique à deux cents kilos. Ce qui semblait vivant et artisanal peut devenir désorganisé, épuisant, fragile. À l'inverse, ce qui paraît plus structuré, plus carré, n'est pas forcément une trahison de l'artisanat. On a parfois tendance à l'oublier.

      Quand on commence à avoir une vraie clientèle, quand la régularité devient visible, quelque chose bascule. On n'est plus dans le test. La promesse de marque, même si on n'a jamais formulé les choses ainsi, commence à engager quelque chose. Les erreurs coûtent plus cher. Le client revient, et il revient avec une attente.

      C'est à ce moment-là que des choses doivent commencer à apparaître, sans que cela devienne lourd ou administratif pour autant : une gamme un peu plus lisible, des fiches cafés qui tiennent la route, des profils qu'on est capable de reproduire et pas seulement de réussir une fois par chance, un minimum de suivi des lots, une logique de prix qui tient debout, des routines de cupping, même simples.

      C'est aussi le moment où le piège de la gamme trop large peut devenir réel. On a tous croisé, ou on a tous été, ce torréfacteur qui propose quinze origines différentes pour vendre quarante kilos par mois. Trop de micro-lots, trop de pertes en fin de stock, trop de profils à maintenir, trop de récits à raconter à chaque client. Je dis "peut devenir réel" volontairement, parce qu'il existe aussi des torréfacteurs qui font de cette diversité, justement, leur identité, et qui la pilotent très bien.

      La question n'est peut-être pas la largeur de la gamme en elle-même, mais si elle est choisie et organisée, ou si elle s'est accumulée au fil des envies sans qu'on s'en rende compte.

      Reste cette question, qu'on n'aime pas trop se poser mais qui finit toujours par revenir : ce café est-il rentable, ou seulement vendu ? Entre le prix d'achat du vert, la perte à la torréfaction, l'emballage, l'énergie, le temps de vente, le temps administratif, les remises pros, les invendus, les échantillons qu'on offre sans vraiment les compter, il y a souvent un écart entre ce qu'on croit gagner et ce qu'on gagne réellement. Pas par malhonnêteté. Simplement parce qu'on n'a jamais pris le temps de regarder.

      Le palier qui ne fait pas rêver

      Aucun palier ne fait moins envie d'en parler que celui de la rentabilité. Il ne se raconte pas sur les réseaux. Il parle de marge, de cadence, de table d'emballage, de planning. Il casse un peu le romantisme du métier. Et pourtant, sans lui, tout le reste tient sur du sable.

      On a tendance à opposer rentabilité et qualité, comme si l'une se faisait au détriment de l'autre. Je crois que c'est souvent l'inverse qui est vrai, à condition de préciser de quel type de structure on parle. Une activité qui s'autofinance, sans trésorerie extérieure, finit généralement par rogner sur la qualité si elle n'est pas rentable : elle achète moins bien parce qu'elle n'a pas le choix, elle forme moins, elle entretient moins son matériel, elle fatigue les gens, elle accepte des clients qu'elle n'aurait jamais dû accepter parce qu'elle a besoin du chiffre d'affaires, elle repousse les investissements qui auraient pourtant tout changé.

      Pour une structure financée autrement, par un associé, par une autre activité, par un investisseur, les choses peuvent se passer différemment pendant un temps. "Pendant un temps" est l'expression importante. La rentabilité n'est pas la trahison qu'on imagine parfois. Elle est plutôt une condition pour pouvoir continuer, dans la durée, quelle que soit la façon dont on est financé au départ.

      La difficulté tient surtout à ceci : beaucoup de coûts restent invisibles. la manutention, les temps de changement de lot, le nettoyage, le conditionnement, l'étiquetage, la préparation de commande, l'expédition, le SAV, le cupping, les échantillons, la maintenance, les pertes de café vert et après torréfaction, les cafés offerts, le temps passé à expliquer gratuitement, le temps passé à réparer une organisation qui n'a jamais été pensée. Pris séparément, chacun de ces postes semble anecdotique. Additionnés, ils racontent souvent une autre histoire.

      C'est aussi le moment où les premiers vrais arbitrages arrivent. Faut-il réduire la gamme ? Augmenter les prix, et comment l'expliquer ? Arrêter certains clients pros qui coûtent plus qu'ils n'apportent ? Acheter un peu plus gros pour sécuriser les conditions ? Créer des minimums de commande, même si cela paraît un peu rigide au début ? Ce sont des questions inconfortables, parce qu'elles touchent à des décisions qu'on a souvent prises par défaut, sans vraiment les choisir.

      Une dernière idée est bonne à garder en tête : "je vends plus, donc cela va mieux" n'est pas toujours vrai. Plus de volume peut dégrader la trésorerie. Plus de clients peut augmenter les coûts de service. Plus de commandes peut saturer le conditionnement. Plus de wholesale peut faire baisser la marge moyenne. On peut très bien grandir et, en même temps, s'éloigner un peu plus chaque mois de l'équilibre qu'on cherchait.

      Le conditionnement, le plafond qu'on ne voit pas

      Il existe un sujet qu'on évoque rarement pour lui-même, et qui mérite pourtant qu'on s'y arrête : il s'agit probablement du premier vrai plafond de production qu'on rencontre, bien avant la machine.

      À petit volume, torréfier et emballer, c'est la même personne, dans le même temps, sans frontière claire entre les deux. On torréfie un peu, on attend que cela refroidisse, on pèse, on met en sachet, on étiquette, on torréfie encore. Tout cela s'enchaîne, et comme c'est une seule personne qui fait tout, on ne perçoit jamais le conditionnement comme une étape à part. C'est juste "la suite du travail".

      Le problème, c'est que ces deux activités n'ont pas la même logique de capacité. Une machine peut très bien être capable de produire, sur une semaine, beaucoup plus que ce qu'une personne peut emballer dans le même temps. Peser, ouvrir un sachet, doser, fermer, poser une valve de dégazage si on en utilise, étiqueter, ranger. Chacune de ces actions prend quelques secondes, mais multipliée par le nombre de sachets, cela devient vite l'essentiel du temps de travail.

      On peut tout à fait se retrouver avec une machine largement sous-utilisée, parce que le café torréfié s'accumule en attendant d'être conditionné, et que ce stock en attente prend de la place, vieillit, et finit par poser lui-même un problème de fraîcheur.

      C'est une situation étrange à vivre de l'intérieur. On a l'impression de manquer de capacité de production, alors qu'en réalité, on manque de capacité d'emballage. La tentation naturelle, dans ce cas, est d'acheter une machine plus grande, ce qui ne résout rien et peut même aggraver les choses, puisqu'on aura encore plus de café torréfié qui attend.

      Quelques questions concrètes, qui ne demandent pas de gros calculs, peuvent aider à voir où on en est réellement. Combien de kilos peut-on, dans les faits, emballer en une journée, avec l'organisation actuelle ? Le café torréfié attend-il longtemps avant d'être mis en sachet, et si oui, combien de temps, et est-ce que cela se sent en tasse ? L'espace de stockage du café torréfié déborde-t-il régulièrement ? Les pics de commandes, ceux qu'on devrait pourtant accueillir avec plaisir, créent-ils un goulot précisément au moment de l'emballage et de l'expédition ?

      Ce qui est intéressant, c'est que ce plafond est souvent moins coûteux à déplacer qu'on ne le croit. Une soudeuse un peu plus rapide, une balance qui facilite le dosage, une organisation différente du poste, parfois simplement une personne en plus quelques heures par semaine, et le plafond recule de façon significative. Une machine plus grosse, elle, engage sur des années. Avant de se demander si la machine est le bon investissement, la première question, la plus humble, est sans doute de savoir si ce n'est pas tout simplement la table d'emballage qui est en train de définir, sans qu'on le sache, la taille réelle de l'atelier.

      La machine, symbole ou outil

      Pour beaucoup de torréfacteurs, il arrive un moment où l'idée d'une nouvelle machine devient presque obsédante. C'est compréhensible : une machine plus grande, cela rassure, cela impressionne un peu aussi, il faut bien le dire, et cela donne l'impression de passer à l'étape suivante, de devenir "sérieux". Le problème, c'est qu'une machine plus grosse ne résout jamais une organisation qui fonctionne mal. Elle a même tendance à révéler ses failles, en plus grand, et on vient de voir que le conditionnement est souvent la première de ces failles.

      Avant d'investir, une série de questions valent la peine d'être posées, vraiment posées, pas juste survolées. La machine actuelle est-elle réellement le goulot d'étranglement ? Combien d'heures de production sont effectivement utilisées sur une semaine ? Le stockage, vert comme torréfié, suit-il ? L'extraction d'air suit-elle ? La trésorerie peut-elle absorber une mensualité, y compris pendant les mois plus calmes ?

      On parle souvent de sous-dimensionnement, et c'est vrai que c'est inconfortable : un local trop petit, un refroidissement limite, un repos du café sacrifié, une équipe en tension permanente. On compense alors avec les corps, la fatigue, les horaires. On parle moins, en revanche, du surdimensionnement, qui est tout aussi réel, et peut-être plus insidieux. Une machine trop grosse, un atelier trop lourd, des dettes qui pèsent, et surtout, cette pression presque inconsciente à "remplir l'outil".

      On en arrive parfois à adapter sa gamme à la machine, plutôt que l'inverse. L'outil commence à dicter la vision, et cela, on ne s'en rend pas toujours compte tout de suite.

      Une machine n'est d'ailleurs jamais qu'un élément parmi d'autres. Autour d'elle, la trémie, le refroidissement, l'évacuation des fumées, le traitement des odeurs, le stockage vert et torréfié, la pesée, l'ensachage, la soudeuse, l'étiquetage, les tables, l'ergonomie des postes, le bruit, la maintenance, le voisinage. Un atelier ne se dimensionne pas autour d'une machine. Il se dimensionne autour d'un flux complet. Et ce flux, avance-t-il naturellement, ou le café traverse-t-il trois fois le même espace, un peu comme dans un parcours qu'on n'aurait pas vraiment pensé au départ ?

      Acheter plus, ça change tout

      Quand on achète en petite quantité, on a une forme de liberté assez confortable. On commande chez un importateur, on diversifie, on fait tourner les références rapidement, le risque de stock dormant est faible. Le prix est plus élevé, certes, mais la flexibilité compense souvent ce surcoût.

      Puis le volume augmente, et tout se complexifie un peu. On commence à avoir besoin de sécuriser des volumes, de signer des contrats, de faire des projections, parfois plusieurs mois à l'avance. Les conditions s'améliorent, mais l'engagement financier devient plus lourd. Le risque de stock dormant n'est plus théorique. La cohérence de gamme devient un vrai sujet : un café qu'on achète en plus grande quantité doit pouvoir trouver sa place, durablement, dans ce qu'on propose.

      C'est aussi là qu'on découvre, ou qu'on redécouvre, à quel point le sourcing est technique : les différentiels, les incoterms, la logistique, les délais, l'humidité, la densité, l'activité de l'eau, le crible, l'homogénéité, le vieillissement, les certifications, la traçabilité, et une réglementation sur l'origine des produits qui continue d'évoluer. Rien de tout cela n'était vraiment un sujet quand on achetait dix kilos de cinq origines différentes.

      Un piège, dont on parle peu, concerne le "direct trade" un peu fantasmé. Aller à l'origine, c'est une expérience formidable, je ne dirai jamais le contraire, et pour certains cafés, cela change vraiment la donne, en bien. Mais cela ne suffit pas, en soi, à acheter mieux, et cela ne le garantit pas non plus. Acheter directement ne signifie pas automatiquement une relation équilibrée. La logistique peut devenir compliquée, parfois même pénible dans ses délais et ses imprévus.

      Le risque qualité ne disparaît pas. Le risque financier, lui, augmente. Et le besoin de compétence, pour gérer tout cela correctement, devient beaucoup plus important qu'on ne l'imaginait au départ. Rien n'empêche de s'y lancer, à condition de le faire en connaissance de cause plutôt qu'en confiance aveugle.

      Une autre idée gagnerait à être mieux reconnue qu'elle n'en a, celle des "cafés de fondation". Des cafés réguliers, rentables, lisibles, qui ne font pas forcément rêver sur une fiche produit, mais qui permettent de payer les factures, de financer l'expérimentation, et finalement de protéger la vision plutôt que de la mettre en danger. Un micro-lot rare et spectaculaire ne sert peut-être pas à grand-chose si personne, à part nous, ne comprend pourquoi il est là.

      Tenir la tasse quand le volume monte

      À petit volume, on corrige beaucoup à l'intuition. On goûte, on ajuste, on recommence, et cela fonctionne, parce qu'une seule personne porte toute la mémoire sensorielle du produit. Mais à mesure que le volume augmente, cette intuition seule ne suffit plus, non pas qu'elle devienne moins bonne, mais parce qu'elle ne peut plus être partout à la fois.

      Ce qui doit alors être suivi devient plus large : le café vert à réception, l'humidité, la densité, l'odeur, les défauts visibles, le rendement à la torréfaction, la couleur, le profil, le temps de repos, le cupping, mais aussi la dégustation dans l'usage final. Un café espresso doit être validé en espresso. Un café filtre, en filtre. Un café destiné au lait, goûté avec du lait. Un café pour automatique, testé dans cet usage réel. Le cupping est un outil précieux, mais ce n'est pas l'expérience que vivra le client final, et on l'oublie parfois.

      Reste une réalité qu'on n'aime pas toujours regarder en face : même café, nouveau lot, cela peut bouger. Même lot, conditions météo différentes, cela peut bouger aussi. Même profil sur une machine plus grande, le résultat n'est pas garanti identique. La donnée, à ce stade, ne sert pas à remplacer le jugement. Elle sert à l'aider, à relier ce qui se passe sur le café vert, à la chauffe, et à ce qu'on retrouve dans la tasse, sans pour autant tomber dans le piège inverse, celui de confondre un joli profil sur un graphique et une cuisson réellement réussie.

      Ce qui change, surtout, c'est qu'à un moment, la qualité ne peut plus dépendre de la mémoire d'une seule personne. Au début, un carnet et un cupping régulier suffisent. Viennent ensuite les fiches de lots, les profils, les retours clients, puis une vraie routine de contrôle, et plus loin encore, un plan qualité documenté, de la traçabilité, des échantillons témoins. Il s'agit moins de bureaucratie que de transmission, et donc, d'une certaine manière, de confiance.

      L'autre qualité, celle qu'on ne goûte pas

      Tout ce qu'on vient de voir, c'est la qualité qu'on connaît, qu'on aime, celle qu'on a apprise en goûtant, en ratant, en recommençant. Mais il existe une autre "qualité", qui n'a rien à voir avec le goût, et dont on parle beaucoup moins entre torréfacteurs, peut-être parce qu'elle est moins gratifiante, ou parce qu'elle nous semble lointaine, jusqu'au jour où elle ne l'est plus.

      Cette autre qualité, c'est celle de la sécurité alimentaire et de la réglementation. Le piège, c'est qu'elle ne progresse pas en même temps que le reste, de façon graduelle. Elle reste invisible pendant longtemps, parce qu'à petit volume, personne ne la regarde vraiment. Pas de contrôle, pas de client qui demande un dossier, pas d'audit. Puis, à un moment, souvent lié au type de client plus qu'au volume lui-même, elle devient incontournable, d'un coup.

      Concrètement, de quoi s'agit-il ? D'abord, d'une logique qu'on appelle souvent par son sigle, HACCP, mais qui, derrière le sigle, est assez simple à comprendre. Il s'agit de reprendre chaque étape de son activité, de la réception du café vert jusqu'à l'expédition du produit fini, et de se demander, à chaque étape, ce qui pourrait mal se passer du point de vue de la sécurité du produit.

      Un corps étranger dans le café vert. Une contamination croisée si on torréfie des cafés aromatisés à côté de cafés nature, ou si on travaille avec des allergènes dans le même espace. Un problème de propreté sur une zone de stockage. La bonne volonté n'est pas en cause, on a tous une bonne hygiène de travail au quotidien. Ce qui change, c'est la nécessité de documenter : être capable de montrer, par écrit, qu'on a identifié ces points, et qu'on a mis en place des actions pour les maîtriser.

      Ces points-là, ceux où, si on ne fait rien, le risque devient réel, ont aussi un nom, les CCP, les points critiques de contrôle. Une question, qu'on se pose rarement avant d'y être obligé, mérite d'être posée ici : sait-on, sans réfléchir, quels sont les deux ou trois endroits de notre atelier où, si quelque chose dérape, cela pourrait avoir une vraie conséquence sur la sécurité du produit, et pas seulement sur son goût ?

      Vient ensuite la traçabilité, mais une traçabilité un peu différente de celle dont on parle d'habitude. Celle qu'on raconte sur nos fiches cafés, le nom du producteur, l'altitude, le procédé, c'est une traçabilité de récit, qui sert la marque et qui est belle. La traçabilité réglementaire, elle, sert à autre chose : être capable, si un problème est identifié sur un lot, de remonter précisément quels sachets ont été faits avec ce lot, et à qui ils ont été vendus, pour pouvoir agir vite si besoin. Ce sont deux logiques différentes, qui peuvent coexister, mais qui ne se confondent pas.

      L'étiquetage, de son côté, a ses propres règles, sur les allergènes, le poids net, les dates, l'origine, et il évolue régulièrement. Selon les canaux de vente qu'on choisit, s'ajoutent aussi des certifications qui ne sont pas imposées par la loi, mais qui le deviennent par le marché. Certaines enseignes de la distribution, certains grands comptes en restauration, certains marchés à l'export, demandent des certifications de sécurité alimentaire reconnues, avec des audits réguliers, pour accepter de travailler avec un fournisseur.

      Rien d'obligatoire au sens légal, dans bien des cas. Mais dans les faits, sans cela, certaines portes restent fermées, quelle que soit la qualité du café.

      Pourquoi est-ce que je passe du temps sur ce sujet, alors qu'il n'a, en apparence, rien à voir avec le café lui-même ? Parce que c'est exactement le genre de chose qu'on ne sait pas qu'on ne sait pas. On peut être un torréfacteur excellent, avec une tasse irréprochable, et se retrouver bloqué net par un client qui demande un dossier qu'on n'a jamais commencé à constituer, ou par un contrôle qui révèle qu'on n'a jamais formalisé ce que, dans les faits, on fait déjà correctement, mais sans le documenter.

      Le coût, dans ce cas, ne se mesure pas en pourcentage de marge. Il se mesure en délai, en opportunité manquée, parfois en mise en conformité dans l'urgence, faite sous pression, et donc mal faite.

      La bonne nouvelle, si on peut dire, c'est que cette qualité-là se construit progressivement, comme l'autre. On n'a pas besoin, en garage, d'un système documentaire complet. Mais on a peut-être intérêt à se poser la question tôt, pas pour tout mettre en place immédiatement, mais pour savoir où on en est, et ce qui nous attend si on grandit dans telle ou telle direction. Connaît-on, même de façon informelle, les points sensibles de notre process du point de vue sécurité alimentaire ? Serait-on capable, aujourd'hui, de retrouver à qui a été vendu un lot précis si on en avait besoin ? Les canaux qu'on vise demain, grande distribution, export, gros comptes CHR, ont-ils des exigences qu'on n'a même pas encore regardées ?

      La masse salariale, un changement de régime

      On en a parlé un peu plus haut comme d'un coût parmi d'autres, le coût de main-d'œuvre, dans la longue liste des charges. Mais je crois que cela mérite d'être traité à part, parce que ce coût n'est pas qu'une ligne supplémentaire dans le tableau : il marque un changement de régime.

      Avant le premier salarié, l'entreprise, c'est nous. Notre temps n'a pas de prix fixe, on peut travailler quinze heures un jour et trois heures le lendemain, on peut décider, du jour au lendemain, de ralentir parce que le mois est calme. Cette flexibilité, qu'on ne remarque même pas tant qu'on l'a, est en réalité une ressource énorme.

      Le premier recrutement change cela en profondeur. D'abord, le coût lui-même est souvent sous-estimé : en France, les charges qui s'ajoutent au salaire brut représentent une part substantielle, de l'ordre de plusieurs dizaines de pourcents en plus. Ce n'est donc pas seulement le salaire qu'on voit sur la fiche de paie qu'il faut pouvoir financer chaque mois, c'est ce salaire augmenté de ces charges, et cela, qu'il pleuve ou qu'il vente, que les commandes soient là ou pas.

      Et c'est là que cela rejoint directement la question de la rentabilité et de la trésorerie dont on parlait plus haut. Un coût variable, comme l'achat de café vert, on peut le moduler : on achète moins si on vend moins. Un salaire, on ne le module pas du mois au mois. C'est un engagement. Et plus on a de salariés, plus la part de coûts fixes dans l'entreprise augmente, ce qui veut dire que les périodes basses deviennent plus risquées, même si, sur l'année, les chiffres restent bons.

      Une dimension qu'on anticipe rarement concerne les seuils. En droit du travail français, à partir d'un certain nombre de salariés, des obligations nouvelles apparaissent : représentation du personnel, formations obligatoires, médecine du travail, et d'autres encore selon les seuils. Je n'ai pas envie de donner des chiffres précis ici, parce que ces seuils peuvent évoluer, et que le risque, en les citant mal, serait de remplacer une incertitude par une fausse certitude.

      Mais le principe reste : ces obligations n'arrivent pas progressivement, elles arrivent par paliers, au moment où on franchit un certain effectif, et il vaut mieux les anticiper que les découvrir.

      Reste enfin une dimension plus humaine, qu'on n'aborde presque jamais dans ces discussions, mais qui compte tout autant. Embaucher quelqu'un, c'est aussi prendre une responsabilité sur la vie de cette personne. Cela change la manière de décider. On ne peut plus se dire "si ça ne marche pas, j'arrête et je me retrouve juste moi". On pense désormais pour deux, ou pour cinq, ou pour dix. Cela rend certaines décisions plus difficiles à prendre, et d'autres, paradoxalement, plus faciles, parce qu'on n'a plus le choix de les reporter indéfiniment.

      Les différents fils, ici, se rejoignent. Le conditionnement, qu'on a vu plus haut, est très souvent la première raison concrète d'embaucher. Pas pour torréfier, mais pour emballer, étiqueter, préparer les commandes. La première embauche n'est donc pas qu'une question de "qui va m'aider", c'est aussi, qu'on le veuille ou non, le moment où l'entreprise change de nature financière, avec des coûts fixes qui n'existaient pas avant, et des obligations qui viennent avec.

      Apprendre à transmettre, plutôt que tout porter

      À un moment, le fondateur ne peut plus tout faire : production, vente, administratif, formation, livraison, sourcing, qualité au sens large, communication, maintenance, développement. Continuer à tout porter devient alors un frein, et non une preuve d'exigence, même si c'est souvent comme cela qu'on le vit.

      Le premier recrutement est rarement simple, et on vient de voir qu'il n'est pas neutre financièrement. Mais au-delà de l'argent, il y a la question du rôle. Quand recruter ? Pour faire quoi exactement ? Production, conditionnement, boutique, commercial, communication, qualité, administratif ? Une erreur assez fréquente consiste à recruter quelqu'un de "polyvalent" pour combler une organisation qui, en réalité, manque surtout de clarté. On appelle cela de la flexibilité. C'est parfois juste une façon élégante de dire qu'on n'a pas encore défini les rôles.

      Former, cela ne veut pas dire cloner. Transmettre l'intention derrière une décision, expliquer pourquoi on fait les choses ainsi, donner des repères sensoriels, montrer les gestes, laisser faire, corriger avec bienveillance, accepter que l'autre ne reproduise pas exactement notre façon de faire. C'est sans doute l'un des exercices les plus difficiles du métier, parce qu'il demande de lâcher un peu de contrôle, justement au moment où on a le plus envie de le garder.

      Des questions de responsabilité méritent aussi d'être posées clairement, même si elles semblent évidentes au début. Qui torréfie ? Qui valide ? Qui goûte, et qui décide si un lot est bloqué ? Qui contacte le client en cas de problème ? Qui suit les stocks, qui déclenche la maintenance, qui tranche en cas de désaccord ? Et maintenant qu'on a parlé de l'autre qualité, celle de la sécurité alimentaire, on peut ajouter : qui s'assure que les points sensibles sont contrôlés, et que cela reste écrit quelque part, même de façon simple ?

      Reste la question humaine, peut-être la plus délicate de toutes. Quand ces questions n'ont pas de réponse claire, tout finit par repasser par la même personne. Le fondateur devient alors la limite de sa propre entreprise. Pas par manque de compétence, mais parce que tout, littéralement tout, attend son feu vert.

      Dire non, peut-être la compétence la plus sous-estimée

      On parle beaucoup de ce qu'il faut faire pour grandir. On parle beaucoup moins de ce qu'il faut savoir refuser. Et pourtant, je crois que c'est l'un des sujets les plus importants, et l'un des plus inconfortables.

      Dire non à certains clients, ceux qui négocient tout, qui paient en retard, qui ne respectent pas le produit, qui demandent beaucoup pour très peu de volume, ou qui dégradent la qualité en extraction et reviennent ensuite vers nous en accusant le café. Dire non à certains cafés aussi, ceux qui sont trop chers pour notre cible, ceux dont le récit dépasse largement ce qu'on retrouve dans la tasse, ceux qu'on a achetés un peu par ego, soyons honnêtes, cela arrive à tout le monde.

      Dire non à certains volumes, quand ils saturent l'atelier, fragilisent la trésorerie, ou nous rendent dépendants d'un seul client au point de nous faire changer de modèle sans l'avoir vraiment choisi. Dire non à certains investissements, une machine trop grosse, un local trop cher, un projet de boutique qui arrive trop tôt. Dire non, parfois, à un client qui exige une certification qu'on n'a pas, et accepter que ce client-là, pour l'instant, ce ne sera pas nous, plutôt que de se mettre en conformité dans l'urgence et mal.

      Et peut-être le plus difficile, dire non à son propre ego. Vouloir paraître plus grand, vouloir être reconnu, vouloir poster la photo de la nouvelle machine, vouloir faire "comme les autres", vouloir prouver qu'on réussit, au point de confondre vitesse et solidité.

      J'ai l'impression, sans pouvoir le prouver avec des chiffres, que beaucoup de torréfactions ne disparaissent pas par manque d'idées. Elles disparaissent, ou elles s'épuisent, par incapacité à choisir, et par découverte trop tardive de tout ce dont on vient de parler : le conditionnement qui plafonne, la masse salariale qui devient un poids fixe, la réglementation qui ferme une porte qu'on pensait ouverte.

      Rester petit, grandir, ou les deux : une question de cohérence plus que de taille

      Rester petit, volontairement, ce n'est pas un échec. C'est un modèle à part entière, avec ses propres conditions : des prix assumés, un marché cible clair, des frais fixes faibles, une gamme courte, une marque forte, une clientèle fidèle, une gestion rigoureuse. Mais cela suppose aussi d'accepter certains risques : une forte dépendance au fondateur, un plafond de revenus, une difficulté à se payer correctement, à prendre des vacances, à investir si besoin.

      Et même en restant petit, certaines des questions qu'on a vues, le conditionnement, la sécurité alimentaire de base, ne disparaissent pas complètement. Elles sont juste plus simples à gérer.

      Grandir, de son côté, n'a rien d'une trahison en soi. Dans le café de spécialité, on associe parfois trop vite le volume à une baisse de qualité, la structure à une perte d'âme, comme si le process ne pouvait être qu'une forme d'industrialisation. Mais un petit atelier peut très bien faire du mauvais café, et une structure plus importante peut avoir une exigence tout à fait réelle.

      La qualité, dans ses deux sens, celui qu'on goûte et celui qu'on documente, ne dépend pas uniquement de la taille. Elle dépend du modèle, des choix, des outils, des gens, de la culture qu'on construit autour.

      Grandir peut permettre de mieux acheter, de mieux former, de mieux payer les gens, de stabiliser la qualité, de créer de l'emploi, de toucher plus de monde, parfois même d'améliorer des cafés du quotidien, ceux qu'on regarde un peu de haut mais que des millions de personnes boivent chaque matin. Le vrai danger n'est pas dans la croissance elle-même. Il est dans une croissance qu'on n'a pas vraiment choisie, qu'on subit plus qu'on ne la pilote, et qui nous fait découvrir, au pire moment, des contraintes qu'on aurait pu anticiper.

      Et entre les deux, il y a tous les modèles hybrides, très fréquents, souvent nécessaires, mais qui demandent une clarté interne particulièrement exigeante. La question n'est pas de tout faire à la fois. La question, c'est de savoir ce que chaque canal apporte vraiment, ce qu'il coûte, et ce qu'il impose en retour, y compris ce qu'il impose en dehors de la tasse.

      La tentation de la seconde ligne

      On y revient, donc, à cette seconde scène évoquée dès le début. Il y a une situation qu'on commence à voir de plus en plus, et qui va presque dans le sens inverse de tout ce qu'on vient de dire. Jusqu'ici, on a parlé de structures qui grandissent, et qui découvrent, palier après palier, ce que cela leur demande. Mais il existe aussi un mouvement parallèle, qu'on observe chez plusieurs marques, sans qu'il soit utile d'en citer aucune : des structures déjà bien installées, avec une ligne de production conséquente, qui décident d'ouvrir une seconde ligne, plus petite, plus fine, pour faire des cafés de spécialité ou haut de gamme.

      On comprend assez facilement pourquoi. La ligne principale, à force de grandir, s'est calibrée pour la régularité, les gros volumes, les lots homogènes. C'est précisément ce qui la rend efficace pour ce qu'elle fait. Mais cette même efficacité la rend peu adaptée à des cafés plus rares, plus variables, qui demandent des petits lots, des ajustements fins, et une tolérance à l'irrégularité que l'outil principal a justement été conçu pour éliminer.

      Alors l'idée d'une seconde ligne, plus petite, presque artisanale, devient séduisante. Elle permet de toucher un autre marché, de redonner une image plus proche, parfois même de redonner du sens à une partie de l'équipe, ceux qui ont une vraie sensibilité produit et qui se sentent un peu à l'étroit sur la grande ligne.

      Le risque, c'est de penser que cette seconde ligne se résume à l'achat d'un torréfacteur plus petit, installé dans un coin de l'usine. Tout ce dont on a parlé jusqu'ici, le flux, le conditionnement, la qualité organoleptique, l'autre qualité, la masse salariale, a été pensé et construit autour de la logique de la grande ligne. Faire cohabiter une seconde logique, à plus petite échelle, dans le même bâtiment, avec les mêmes équipes ou presque, ce n'est pas un ajout. C'est une superposition de deux systèmes qui n'obéissent pas aux mêmes règles, et qui peuvent se gêner l'un l'autre de façon assez inattendue.

      Du côté de l'autre qualité, par exemple, deux lignes veulent souvent dire deux logiques de traçabilité à faire coexister sans les confondre, et parfois de nouveaux points critiques à identifier, simplement parce qu'il y a désormais deux flux de produits différents dans un même espace, avec des risques de croisement qui n'existaient pas avant. Du côté du conditionnement, une ligne pensée pour aller vite, avec de grandes séries, ne se prête pas naturellement à de petites séries fréquentes, avec des changements de référence, des petits formats, parfois un packaging différent. On peut s'y adapter, mais cela demande souvent plus qu'un simple réglage de machine.

      Une dimension moins matérielle, mais tout aussi réelle, entre ici en jeu. La grande structure a, par nécessité, construit des circuits de décision adaptés à son échelle : des validations, des process, des délais, qui ont du sens pour elle. La petite ligne, elle, a besoin de l'inverse, de pouvoir tester, ajuster, changer d'avis rapidement, accepter un peu plus d'incertitude. Faire vivre cette agilité à l'intérieur d'une structure dont la force, justement, est de ne pas être agile, c'est un exercice à part entière, qui ne se règle pas avec un organigramme.

      La question humaine, enfin, n'est peut-être pas la moindre. Comment vivent, les uns par rapport aux autres, ceux qui font tourner la ligne qui génère l'essentiel du chiffre d'affaires, et ceux qui s'occupent de la ligne plus petite, plus "noble" en apparence, mais qui pèse beaucoup moins dans les chiffres ? Selon comment c'est présenté et vécu en interne, cela peut être une source de fierté partagée, ou au contraire une source de tension assez sourde, où une partie de l'équipe a le sentiment de faire le travail "qui compte" pendant qu'une autre fait le travail "qui se montre".

      Je ne dis pas que c'est impossible. Des solutions existent, j'en suis certain. Certaines structures séparent vraiment les espaces, avec des équipes dédiées, parfois même une marque ou une entité différente. D'autres préfèrent ne pas tout faire en interne, et nouent des partenariats avec des structures plus petites, plus adaptées, plutôt que de superposer deux logiques sous le même toit. Aucune de ces options n'est gratuite, ni en argent ni en organisation.

      La question n'est donc peut-être pas "peut-on ouvrir une seconde ligne", mais plutôt : qu'est-ce qu'on est prêt à faire évoluer, au-delà de la machine, pour que cette seconde ligne ait vraiment les conditions de fonctionner comme ce qu'elle prétend être, et pas seulement comme une vitrine posée sur une structure qui, elle, reste pensée pour autre chose ?

      Pour ne pas conclure

      Je ne sais pas s'il existe une bonne réponse à toutes ces questions. Je ne suis même pas sûr que ce soit le but. Ce qui me semble plus juste, c'est qu'à chaque palier, il y a une forme de courage au début, de rigueur ensuite, d'organisation, puis d'argent, puis de transmission, puis de renoncement. Et tout le long, de la lucidité.

      Une torréfaction saine n'est pas forcément grande. Elle n'est pas forcément petite non plus. Elle est dimensionnée à son projet, elle sait pourquoi elle existe, elle connaît ses limites, et elle sait ce qu'elle refuse. Et peut-être, surtout, elle connaît ses propres angles morts, ou en tout cas, elle a cherché à les connaître.

      Alors peut-être que la vraie question, celle qu'on devrait se poser de temps en temps, ce n'est pas "comment grandir". C'est plutôt : qu'est-ce qui, dans mon atelier aujourd'hui, fonctionne parce que je l'ai choisi, et qu'est-ce qui fonctionne juste parce que je n'ai jamais eu le temps de le repenser ? Quel est, dans mon process, le point que je ne regarde jamais, parce qu'il n'a jamais posé problème, jusqu'ici ? Et si demain je devais changer de palier, est-ce que ce serait pour servir mon projet, ou pour répondre à une pression que je n'ai jamais vraiment nommée ?

      On n'est pas obligé de grossir. Mais on est sans doute obligé de se poser ces questions, encore et encore, à chaque étape, y compris celles qui n'ont rien à voir avec le café.

      Crédits photographiques

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      295Le comptoir est une scène

      Marco De Sousa Rosa · Pourquoi l'automatisation passe en cuisine et bloque au bar · Article, 2026

      Il y a une conversation que j'ai plusieurs fois par an, et elle se déroule presque toujours dans le même ordre.

      Quelqu'un ouvre un établissement, ou reprend celui de quelqu'un d'autre, et me demande quelle est la meilleure machine à café. Je réponds par des questions : combien de tasses par jour, à quel moment de la journée, préparées par qui, avec quel roulement d'équipe, pour quelle clientèle, avec quel temps disponible au moment du coup de feu. On avance. On regarde les volumes. On regarde qui sera derrière le comptoir en août quand la moitié de l'équipe sera partie. Et arrive régulièrement un moment où la réponse cohérente est d'automatiser une partie de l'extraction, parfois une petite partie, parfois la totalité.

      C'est là que la conversation change de nature. L'objection qui tombe n'est presque jamais « le café sera moins bon ». C'est « ça fera moins sérieux », « on n'est pas une station-service », « les clients ne comprendraient pas ». Parfois simplement une grimace, ce qui est encore plus intéressant, parce qu'une grimace n'a pas besoin d'argument.

      Pendant longtemps, j'ai rangé ça du côté du caprice. C'était confortable et c'était faux. Ce réflexe n'est pas une lubie, c'est un raisonnement, et il est même plutôt bien construit. Simplement, il ne porte pas sur le café. Il porte sur autre chose, et je crois que ça vaut la peine de regarder quoi, parce que tant qu'on ne nomme pas cette autre chose, on discute pendant deux heures d'extraction alors que la décision se joue ailleurs.

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      Ce que la cuisine a déjà accepté sans broncher

      Commençons par le plus troublant, parce que c'est ce qui m'a mis sur la piste.

      Le même établissement qui refuse une machine à café automatique a, à huit mètres de là, une cuisine bourrée d'automatismes que personne ne trouve dégradants.

      Un four mixte, c'est-à-dire un four qui pilote lui-même la vapeur, la température et la ventilation, cuit une pièce de viande sur un programme enregistré, avec une sonde plantée au cœur du morceau qui décide toute seule du moment d'arrêter. Un thermoplongeur, ce cylindre qu'on accroche au bord d'un bac d'eau, tient 63,0 °C pendant six heures, ce qu'aucun cuisinier ne sait faire à la main, et c'est précisément pour ça qu'on l'a acheté.

      La cellule de refroidissement descend le produit dans la plage de température dangereuse plus vite qu'aucun geste humain. Le lave-verres dose son produit tout seul. La caisse calcule la TVA. Le doseur à sirop derrière le bar sert 2 centilitres, toujours les mêmes.

      Personne ne considère que la cuisine a perdu son âme. Personne ne se demande si le cuisinier est encore un artisan. On dit même l'inverse : on trouve que c'est du matériel sérieux, que ça montre une maison bien tenue, que c'est rassurant sur l'hygiène.

      Même personne, même établissement, même journée, même argent. La variable qui change n'est donc pas l'automatisation. C'est l'endroit où elle est posée.

      Erving Goffman, un sociologue qui a passé sa vie à observer la vie sociale comme on observe une pièce de théâtre, distinguait deux régions dans tout établissement : la région antérieure, la scène, où l'on se tient devant le public et où l'on soigne ce qu'on donne à voir, et la région postérieure, les coulisses, où l'on prépare, où l'on rate, où l'on jure, où l'on fume. La restauration construit littéralement cette frontière : il y a une porte de cuisine, il y a un passe, et tout le monde sait de quel côté il se trouve.

      Or le comptoir à café est une anomalie dans ce plan. C'est le seul poste de production que l'on installe volontairement dans la salle. Éclairé. À hauteur de regard. Au centre, souvent. On dessine la salle autour de lui. Quand on automatise en cuisine, on retire une tâche à quelqu'un qui n'est pas regardé. Quand on automatise au comptoir, on retire une réplique à un acteur en scène, devant le public, pendant la représentation. Ce n'est pas la même opération, et il est assez logique que ça ne déclenche pas la même réaction.

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      La preuve par le tassage

      Si cette hypothèse est juste, elle doit être vérifiable. Elle doit prédire ce que la profession accepte et ce qu'elle refuse. Il se trouve qu'il existe un cas d'école, et il est spectaculaire.

      Le tassage, c'est le geste par lequel on presse la mouture dans le porte-filtre. C'est le geste iconique du métier, celui de toutes les photos, celui que les clients imitent en rentrant chez eux. Il a occupé la profession pendant vingt ans : quelle pression, 15 kilos, 20 kilos, faut-il tourner à la fin, faut-il un tamper calibré, faut-il donner un petit coup sur le bord.

      Et puis est arrivé le tasseur automatique. Une boîte posée sur le comptoir, dans laquelle on glisse le porte-filtre, et qui presse à force constante, à quelques newtons près, la même chose du premier au dernier café de la journée. Adopté en quelques années, devenu standard dans une grande partie des établissements de spécialité en Europe. Sans crise existentielle, sans manifeste, sans débat comparable à celui qui entoure la machine automatique.

      Pourquoi celui-là est passé ?

      Deux raisons, et elles disent tout. D'abord, la chorégraphie a survécu. Le barista prend toujours le porte-filtre, fait toujours un mouvement, le pose quelque part, attend une seconde, le reprend, l'enclenche. La scène est inchangée, le tempo du comptoir est inchangé, le client voit exactement la même chose : quelqu'un s'occupe de son café. Ensuite, l'argument de vente n'était pas « vous ferez un meilleur café », il était « vous aurez moins mal ». Le tassage répété est une cause majeure de troubles musculo-squelettiques, ces lésions des tendons et des articulations qui viennent du geste répété des centaines de fois par service, poignet, coude, épaule. On peut abandonner un geste qui vous détruit sans abandonner son statut. La porte de sortie était honorable.

      Et pendant ce temps, le fond de la question a été tranché ailleurs. En 2020, une équipe de mathématiciens et de chimistes a publié dans la revue Matter un modèle complet de l'extraction d'un espresso, comparé à des mesures faites dans un vrai café en service. Pour mesurer quoi que ce soit, il fallait éliminer la variabilité humaine, donc ils ont utilisé un tasseur automatique.

      Ils ont fait varier la pression de tassage sur toute la plage utile. Ils écrivent n'avoir observé aucune variation appréciable ni sur le temps d'écoulement ni sur le rendement d'extraction, c'est-à-dire sur la proportion de matière sèche réellement dissoute dans la tasse. Et dans le résumé de leur travail, ils écrivent une phrase que je trouve remarquable : l'irrégularité de l'espresso a été « traditionnellement, et incorrectement, attribuée aux variations humaines ». Selon eux, ce sont le moulin et la pression d'eau qui gouvernent la reproductibilité.

      Je ne veux pas faire dire à cette étude plus qu'elle ne dit. Elle mesure un rendement, pas un goût, et ses auteurs notent honnêtement qu'ils ont perçu des différences de saveur qu'ils n'ont pas quantifiées. Un rendement identique ne garantit pas une tasse identique. Mais elle suffit largement pour ce qui nous occupe ici : la profession a déjà sacrifié son geste le plus photographié, ça s'est très bien passé, et ça s'est bien passé parce que ce geste pesait peu sur la tasse et beaucoup sur le spectacle, et qu'on a gardé le spectacle.

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      Où passe exactement la frontière

      Une fois qu'on tient ce fil, on peut tirer dessus, et l'histoire entière du matériel y passe.

      La machine à espresso a été inventée pour aller plus vite. C'est son acte de naissance, pas une trahison tardive. Ensuite, chaque génération lui a retiré une décision humaine. Le levier, où le barista comprimait lui-même le ressort et sentait la résistance dans son bras, a été remplacé par la pompe électrique au début des années 1960. Puis est venue la dose volumétrique : on programme le volume, la machine compte l'eau et s'arrête toute seule.

      Puis le PID, un régulateur électronique qui maintient la température à un demi-degré près au lieu de la laisser osciller au gré du thermostat. Puis le profilage de pression, où la machine suit une courbe enregistrée au lieu de pousser à 9 bars du début à la fin. Puis les balances intégrées, qui arrêtent la coulée au gramme près. Puis les moulins à la demande qui dosent au dixième de gramme. Puis le tasseur.

      Une installation dite traditionnelle, aujourd'hui, est déjà un automate qui laisse à l'opérateur quatre ou cinq décisions réelles. Tout cela a été accepté, et mieux que ça : tout cela est vendu comme un signe de professionnalisme. On met le PID en avant dans les fiches produit. On photographie le moulin de compétition.

      Alors quelle est la différence technique entre une machine qui arrête la coulée toute seule, acceptée depuis soixante ans, et une machine qui, en plus, moud et tasse toute seule, refusée aujourd'hui ? Elle est marginale. On a franchi un cran de plus sur une pente qu'on descend depuis 1961.

      La différence n'est pas technique. Elle est scénique. Dans le premier cas, quelqu'un présente encore le porte-filtre. Dans le second, il n'y a plus rien à présenter.

      La règle que j'en tire, et qui a le mérite de prédire correctement les réactions que je rencontre : on accepte l'automatisation qui remplace du travail, on refuse celle qui remplace une présence.

      Ce qui explique aussi pourquoi le lait est devenu le dernier territoire défendu. La buse à vapeur automatique existe, elle marche, elle est répandue dans les hôtels, et elle reste boudée là où l'on tient à l'image du métier, parce que le lait porte le dernier geste vraiment virtuose et vraiment visible : le dessin à la surface de la tasse. Là encore, il y a une ironie documentée.

      Une étude de 2015 publiée dans le Journal of Sensory Studies a montré que les gens acceptent effectivement de payer davantage pour une boisson lactée décorée. Mais quand les chercheurs ont cherché d'où venait ce supplément, ce n'est pas la difficulté perçue du geste qui ressortait, c'est simplement le fait que la tasse soit jolie. La profession a concentré sa preuve de savoir-faire manuel sur la seule opération qu'une machine ne sait pas encore copier, et le public, lui, achète surtout le résultat esthétique.

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      Ce que le geste garantit, et qui n'est pas le café

      Jusqu'ici, on pourrait croire que tout ça est une affaire de décor. Ce serait passer à côté de la couche la plus sérieuse, et la plus légitime.

      Le geste visible n'est pas seulement une image. C'est la justification économique d'un poste. C'est lui qui prouve, en direct, qu'un humain était nécessaire. Il porte le salaire, l'intitulé sur le contrat, l'annonce d'embauche, le circuit des championnats, la hiérarchie interne entre celui qui tient la machine et celui qui débarrasse, et le marché de la formation. Je suis dedans, pas au-dessus : je vends aussi de la formation, j'ai intérêt à ce que le geste continue de signifier quelque chose, et ça ne me disqualifie pas pour le dire, ça m'oblige juste à le dire.

      Quand quelqu'un refuse la machine automatique, il défend peut-être une image. Il défend aussi, souvent, une définition de son métier et une échelle de compétence. C'est parfaitement respectable, et ça mériterait d'être posé sur la table sous ce nom-là plutôt que déguisé en argument technique, parce que déguisé en argument technique, ça perd toujours, et on se retrouve à défendre l'idée absurde qu'un tassage manuel bat une presse calibrée.

      La question désagréable que pose la machine n'est d'ailleurs pas « est-ce aussi bon ». C'est : si cette partie de ton travail peut être reproduite sans perte, que valait exactement cette partie de ton travail ?

      Il y a une réponse, et elle est solide. Ce qui ne se reproduit pas, c'est l'arbitrage. Choisir la recette. Entendre au bruit du moulin, ou voir au temps d'écoulement, que la mouture a dérivé depuis ce matin parce qu'il fait plus humide qu'hier. Goûter à quinze heures alors que personne ne le demande. Décider que ce café-là, cette semaine, demande deux grammes de moins. Comprendre pourquoi la deuxième machine du service du soir sort autre chose que la première. Ce travail est réel, il est difficile, il s'apprend lentement.

      Il a juste un défaut : il est invisible. Il se fait avant l'ouverture, entre deux clients, dans le silence, et personne ne le photographie. Le problème du métier n'est pas que la machine menace son savoir-faire. C'est que son savoir-faire le plus précieux n'a jamais été sur scène, et qu'il a laissé la scène à la partie la plus automatisable de son travail.

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      Pourquoi le moulin perd toujours l'arbitrage

      Ça éclaire une autre scène que je vis en boucle, celle du budget.

      Le moulin est la variable que la recherche met en premier. Sa granulométrie, c'est-à-dire la distribution des tailles de particules qu'il produit, décide de la perméabilité du lit de café et donc de la façon dont l'eau le traverse. Un moulin qui dérive, ce sont des tasses différentes toute la journée. Et c'est presque toujours le moulin qui saute quand il faut arbitrer, ou plus exactement, c'est lui qui prend ce qu'il reste après la machine.

      Ce n'est pas de la bêtise. C'est une conséquence directe de tout ce qui précède. Un signe ne produit de la valeur que s'il est lisible par ceux à qui il s'adresse. Une salle entière sait lire une machine à espresso : la taille, le chrome, le nombre de groupes, parfois la marque. Presque personne ne sait lire un moulin. Le client ignore ce qu'il coûte, ce qu'est un jeu de meules, la différence entre un moulin à doseur et un moulin à la demande. Un signe que personne ne déchiffre ne produit rien sur scène, quoi qu'il produise dans la tasse.

      Mettre l'argent là où il se voit est donc parfaitement rationnel si ce qu'on achète est un signe, et parfaitement irrationnel si ce qu'on achète est de la régularité. Les deux raisonnements sont valides. Ils ne répondent simplement pas à la même question, et le malentendu vient de ce que personne n'a dit à voix haute laquelle des deux on était en train de traiter.

      Et si l'on cherche une dernière preuve que ce métier tourne en partie à la représentation, la même étude de 2020 en fournit une jolie. Elle observe que la profession mout souvent plus fin que l'optimum, en partie pour tenir les temps d'écoulement inscrits dans la définition canonique de l'espresso, ces vingt-cinq secondes que tout le monde récite. Or, passé un certain point de finesse, l'eau cesse de traverser le lit de façon homogène : elle se fraye des passages, une partie de la mouture est surextraite pendant qu'une autre est à peine touchée, et la tasse peut alors être simultanément amère et acide, une sensation que tout le monde dans le métier connaît.

      Autrement dit, une convention chiffrée, héritée d'une définition, pousse la technique contre la physique. Ça arrive dans tous les métiers du monde. Ça vaut juste la peine de savoir que ça nous arrive aussi.

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      L'objet rassure, le système fatigue

      Reste une question que je me suis longtemps mal posée : pourquoi est-il si naturel d'acheter un objet, et si difficile d'organiser un système ?

      Il y a une raison comptable, et elle est plus forte que toutes les raisons psychologiques. La machine est un investissement. Elle entre au bilan, elle se finance, elle s'amortit, elle s'assure, elle se revend. La formation est une charge. Elle disparaît le mois où elle est payée, elle ne laisse aucune trace au bilan, et elle part par la porte le jour où la personne formée trouve mieux ailleurs. Ce sont deux manières d'acheter de la qualité, et une seule des deux laisse une trace sur le papier. Il serait étrange que les gens choisissent l'autre.

      Il y a aussi une raison plus simple, presque physique. Un objet est une décision qu'on prend une fois. Un système est une décision qu'on doit reprendre tous les matins, avec des gens qui changent. Quand vous ouvrez un établissement et que vous avez trois cents décisions à prendre, la machine a un avantage énorme sur la formation : elle peut être réglée aujourd'hui, définitivement, avec un bon de commande. Elle transforme une incertitude permanente en une ligne de facture.

      C'est un vrai service. Ce n'est simplement pas celui qui est écrit sur la facture.

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      Et si le folklore faisait partie du travail ?

      J'ai longtemps voulu conclure que tout ça était une confusion à dissiper. Je n'y crois plus, et pour une raison qui m'a demandé du temps.

      Si la machine fait croire la salle, si elle tient le prix de l'espresso à 2,20 au lieu de 1,50, si elle donne au lieu une identité reconnaissable et à l'équipe une fierté qui la fait rester, alors elle produit quelque chose. Ce quelque chose n'est pas de l'espresso, mais il se compte en euros et il se voit sur la fréquentation. Dans un métier qui ne vend jamais uniquement un liquide, ce n'est pas du folklore parasite, c'est une part de la production.

      Il y a même mieux, et c'est le meilleur argument que je connaisse contre ma propre thèse. En 2015, trois chercheurs ont publié dans le Journal of Marketing une série d'expériences sur ce qu'ils appellent l'effet du fait main. Un même objet est jugé plus attirant quand on dit qu'il a été fabriqué à la main, et le mécanisme qu'ils identifient n'est pas la performance supposée : c'est que l'objet semble contenir de l'attention, ils écrivent même de l'amour.

      Si c'est vrai d'une écharpe ou d'un savon, il n'y a aucune raison que ce soit faux d'une tasse. Ce qui veut dire que le geste visible n'est pas un mensonge décoratif ajouté au produit : il modifie ce que le client éprouve en buvant. En automatisant, on retire donc bel et bien quelque chose de réel, même quand le liquide est rigoureusement identique.

      On sort alors de l'opposition paresseuse entre le prestige et la qualité. Il y a deux produits dans la même tasse, et la seule question qui vaut est de savoir dans quelle proportion on vend l'un et l'autre, et si on le sait.

      Un détail achève de me convaincre que la décision n'a jamais été économique : les solutions automatiques sérieuses coûtent aussi cher, souvent plus cher, que les machines traditionnelles équivalentes. On n'automatise pas ici pour dépenser moins. Le fabricant suisse le plus connu de ces machines le dit d'ailleurs presque en clair dans sa communication : ses clients basculent une fois que « la peur de la perception » est levée. Un industriel qui doit vendre contre une perception plutôt que contre les performances d'un concurrent vous indique très précisément où se trouve le vrai terrain de la discussion.

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      Ce qui arrive quand on gagne

      Il existe un métier voisin qui a mené exactement ce combat, et qui l'a gagné. Ça vaut la peine de regarder ce qu'il a obtenu au juste.

      En France, la loi du 25 mai 1998 réserve l'appellation de boulanger et l'enseigne de boulangerie à ceux qui assurent eux-mêmes, sur le lieu de vente, à partir de matières premières choisies, le pétrissage de la pâte, sa fermentation, sa mise en forme et sa cuisson. Aucune congélation à aucun stade. Le législateur a donc inscrit noir sur blanc que c'est le geste fait sur place qui définit le métier. C'est mot pour mot ce que la profession du café défend au comptoir, sauf qu'en boulangerie ça a force de loi et que l'enseigne le crie à la rue.

      Et c'est là que ça devient instructif. Il y a en France des dizaines de milliers de boulangeries parfaitement en règle, qui pétrissent, qui font lever et qui cuisent sur place, et dont le pain est quelconque. Pas illégal. Pas malhonnête. Juste quelconque. Le panneau dit vrai et ne dit rien.

      La raison est simple, et elle vaut pour n'importe quelle règle : on ne sait pas légiférer sur un résultat. Un contrôleur peut vérifier qu'il y a un pétrin, un four, et pas de pâte surgelée dans la chambre froide. Il ne peut pas vérifier qu'un pain est bon. La règle s'est donc posée sur ce qui est vérifiable, c'est-à-dire sur la présence du geste.

      Et un marché apprend toujours à satisfaire exactement le critère qu'on lui oppose, ni plus, ni moins. On peut partir d'un mélange prêt à l'emploi, pétrir vite et fort, pousser la fermentation en trois heures avec beaucoup de levure, cuire court, et sortir un pain médiocre en respectant chaque mot de la loi.

      La France a d'ailleurs bien senti le trou, puisqu'il a fallu un second texte pour l'autre moitié du sujet. Le décret du 13 septembre 1993 sur le pain de tradition française ne parle pas du geste du tout : il parle de la matière. Farine de blé, eau, sel, levure ou levain, aucune congélation, et une liste très courte d'adjuvants tolérés, de l'ordre de la fève, du soja et du malt.

      Deux instruments, deux objets : un texte qui protège le geste, un texte qui protège la recette. Il suffit de regarder une devanture pour voir lequel des deux est écrit en grand.

      Ce que ça annonce pour nous me paraît assez net. Supposons que la profession du café gagne son bras de fer et parvienne à faire du geste visible la définition officielle du métier. Elle obtiendra ce que la boulangerie a obtenu : la garantie qu'un humain a fait quelque chose ici, et rigoureusement aucune garantie sur la tasse. On lira un jour « espresso préparé sur place » comme on lit « pain cuit sur place », et ça ne dira rien de ce qu'il y a dedans.

      Ce n'est pas un argument contre le geste. C'est un argument contre l'idée que le geste puisse tenir lieu de preuve. Un geste prouve une présence, il n'a jamais prouvé une qualité. Dès qu'on lui fait porter cette charge, deux choses arrivent en même temps, et elles sont aussi gênantes l'une que l'autre : on laisse entrer tous ceux qui font le geste et rien d'autre, et on met dehors ceux qui obtiennent le résultat autrement.

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      La question que je pose maintenant

      Je continuerai à répondre à « quelle est la meilleure machine », parce que c'est une question honnête et qu'elle a souvent une réponse pratique. Mais j'en pose une avant, et elle n'a l'air de rien.

      Si le comptoir était fermé, si la machine était dans une pièce à côté et que personne dans la salle ne pouvait la voir, choisiriez-vous la même ?

      Les deux réponses sont bonnes, et c'est pour ça que la question marche. Si c'est oui, on parle de tasse, et alors l'argent doit aller là où la recherche le met : le moulin, l'eau, la stabilité, le temps de réglage le matin, la formation qu'on peut réellement tenir dans la durée avec le roulement d'équipe qu'on a. Si c'est non, très bien, mais on vient de découvrir ensemble qu'une partie du budget est un budget de scène, et on peut enfin le dimensionner comme tel, au lieu de le faire passer en contrebande dans une discussion sur l'extraction.

      Mon travail n'est pas d'arbitrer entre les deux. Les deux sont réels, les deux se vendent, et un établissement qui n'assumerait que le premier serait aussi mal parti qu'un établissement qui n'assumerait que le second.

      Mon travail, c'est d'éviter que quelqu'un paie l'un en croyant avoir acheté l'autre.

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      Notes et sources

      Sur l'extraction et le tassage : M. I. Cameron et al., « Systematically Improving Espresso: Insights from Mathematical Modeling and Experiment », Matter 2, 631-648, mars 2020. Tassage sans effet appréciable sur le temps d'écoulement et le rendement, rôle dominant du moulin et de la pression d'eau, mouture trop fine liée aux temps cibles, économie possible de matière jusqu'à 25 %.

      Sur le dessin dans le lait : J. van Doorn et al., « Latté Art Influences both the Expected and Rated Value of Milk-Based Coffee Drinks », Journal of Sensory Studies, 2015.

      Sur le fait main : C. Fuchs, M. Schreier, S. Van Osselaer, « The Handmade Effect: What's Love Got to Do with It? », Journal of Marketing 79(2), 98-110, mars 2015.

      Sur la scène et les coulisses : E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, 1959.

      Sur le tasseur automatique : documentation constructeur et presse professionnelle, arguments de régularité (variation de force de l'ordre du pour cent) et de prévention des troubles musculo-squelettiques.

      Sur le geste inscrit dans le droit : loi n° 98-405 du 25 mai 1998, appellation de boulanger et enseigne de boulangerie, pétrissage, fermentation, mise en forme et cuisson sur le lieu de vente, aucune congélation à aucun stade, codifiée au code de la consommation.

      Sur la recette inscrite dans le droit : décret n° 93-1074 du 13 septembre 1993, pain de tradition française, farine de blé, eau, sel, levure ou levain, aucune congélation, adjuvants limités (fève 2 %, soja 0,5 %, malt de blé 0,3 %).

      296Un défaut de tasse se décide rarement dans la tasse

      Marco De Sousa Rosa · Du repos de la cerise au Nicaragua à la créma d'une machine automatique · Article, 2026

      Il y a deux ans, nous avions un problème à chaque bout de la chaîne, et personne ne voyait qu'il s'agissait du même.

      D'un côté, en Amérique centrale, les cafés nature restaient difficiles à produire. Le process nature, c'est sécher la cerise entière, avec sa pulpe, au lieu de la dépulper d'abord. Le sucre de la pulpe passe dans le grain pendant le séchage, et c'est ce qui donne ces tasses rondes et sucrées que nos clients cherchent. Mais sous un climat humide, ce séchage dure longtemps, et pendant tout ce temps le lot peut partir en sur-fermentation.

      Pour un producteur, c'est de la place immobilisée, du matériel, et le risque de perdre sa récolte. Beaucoup préfèrent ne pas essayer, et on les comprend.

      De l'autre côté, à des milliers de kilomètres, notre assemblage le plus distribué en machine automatique manquait de corps et de créma, et variait d'une tasse à l'autre. Le même café, extrait en espresso manuel, ne présentait aucun de ces défauts.

      Voilà comment ces deux problèmes n'en font qu'un.

      Laisser reposer la cerise

      L'idée du Sweet Rest est simple à dire et longue à régler : on laisse reposer les cerises mûres pendant quarante-huit à soixante-douze heures dans des sacs respirants, puis on lave normalement. C'est tout. Il n'y a pas de séchage prolongé, pas de bac de fermentation, pas d'équipement à acheter.

      Ce qui fait la différence entre un procédé et un accident, c'est le contrôle. Pendant ces heures de repos, on suit la maturité des cerises, la température, l'humidité et le pH, cette mesure de l'acidité qui dit si la fermentation dérive. Sans ces relevés, le repos devient une sur-fermentation comme une autre, et on retombe sur le problème qu'on voulait éviter.

      Ce qui se passe pendant ce repos tient au mucilage, la couche gluante qui colle au grain sous la peau de la cerise. Il est riche en pectines, les molécules qui font tenir les tissus du fruit. Une activité enzymatique et microbienne modérée commence à les dégrader. Le grain se détache donc plus facilement au dépulpage.

      Ce que ça change pour le producteur, et c'est là que ça compte

      Cette pré-dégradation n'est pas un détail technique. Elle réduit les pertes mécaniques au dépulpage, et nous avons observé chez les caféiculteurs une amélioration du rendement de l'ordre de dix pour cent. Dix pour cent de café en plus, à surface égale, à travail égal.

      Testé au Nicaragua en 2023 sur de petits lots, en arabica comme en canephora, le procédé a été étendu progressivement. Nous en importons aujourd'hui environ deux cents tonnes, trois quarts d'arabica et un quart de canephora, avec une prime qualité maintenue pour les producteurs.

      Je précise « prime maintenue » parce que c'est le point où ce genre de projet se perd d'habitude. Un procédé qui améliore la tasse et qui sert ensuite à négocier le prix à la baisse n'est pas une amélioration, c'est un transfert. Ici le producteur garde sa prime et gagne du rendement. Sinon ça n'aurait pas d'intérêt pour lui, et un procédé qui n'intéresse pas celui qui l'applique ne dure pas une saison.

      L'autre bout de la chaîne

      Revenons à la machine automatique et à sa créma absente.

      Le réflexe aurait été de pousser la torréfaction. Une cuisson plus poussée donne plus de corps et plus de stabilité, ça marche, et ça coûte le profil aromatique du café. Nous avons préféré comprendre d'abord.

      Le défaut ne venait pas du café, il venait de la machine. Deux contraintes, précisément. Le tunnel entre la trémie, le réservoir à grains, et le moulin donnait des doses irrégulières selon le calibre des grains. Et le groupe d'extraction avait été conçu pour durer, pas pour être précis.

      Pour comprendre le premier point, nous nous sommes appuyés sur les travaux du physicien Christophe Perge sur l'écoulement des grains dans un silo, et sur la loi de Beverloo, qui décrit le débit d'une matière granulaire à travers une ouverture. Elle dit une chose qui paraît contre-intuitive : plus les grains sont gros par rapport au passage, plus l'écoulement se bloque. Il se forme des voûtes au-dessus de l'orifice, comme une arche de pierres qui se soutiennent les unes les autres, et le café cesse de couler régulièrement.

      Notre assemblage était composé à trois quarts de grains de crible supérieur à quinze, le crible étant la mesure du calibre du grain, et pour le reste de crible supérieur à dix-huit. Autrement dit, de gros grains, exactement ce qu'il ne fallait pas.

      Nous avons changé deux choses. Le calibre d'abord : trois quarts de Peaberry, ces grains ronds et petits qui poussent seuls dans la cerise au lieu d'être deux, complétés de crible quatorze à quinze. Et le process ensuite, en introduisant du Sweet Rest pour la sucrosité et la rondeur. La torréfaction a suivi, avec un profil légèrement plus court et un apport de chaleur plus doux, pour préserver ce qu'on venait de gagner.

      Le résultat s'est vu tout de suite : un écoulement stable vers le moulin, une extraction régulière, un corps plus intense, une créma persistante, et le profil aromatique intact.

      Ce que j'en retiens

      Le défaut était dans une trémie, en France, et une partie de la réponse était dans la façon dont une cerise repose au Nicaragua. Entre les deux, il n'y a pas deux métiers, il y en a un seul.

      C'est pour cela que je n'aime pas beaucoup l'idée que le café de spécialité serait réservé à certains usages. Ce café-là part en machine automatique, dans des halls, des stations-service, des hôpitaux. Ce sont les tasses dont personne ne parle, et ce sont celles qui touchent le plus de monde.

      Ce que cela ne prouve pas

      Les dix pour cent de rendement sont une observation de terrain sur nos lots partenaires, pas une étude contrôlée. Le protocole demande un suivi que tous les producteurs ne peuvent pas assurer, et le Sweet Rest n'est pas transposable partout. Quant à l'effet mesuré sur la consommation en distribution automatique, de l'ordre de cinq à sept pour cent au déploiement, il mesure une préférence de consommateurs, pas une qualité en tasse.

      Bibliothèque

      Ce qui a servi, et comment

      Chaque planche cite ses sources en place. Cette page dit d'où viennent les textes, ce qui est écrit par l'auteur, ce qui est une archive libre, et ce qui a seulement été lu.

      • William H. Ukers, All About Coffee
        New York, Tea & Coffee Trade Journal, 1922 · domaine public · texte intégral (Gutenberg n° 28500)

        La somme de 1922 : histoire, botanique, commerce, machines. Les planches de l'atlas (Kouilou, Excelsa, Mysore, plantation) en viennent, et la chronique s'y appuie pour les cafés d'Europe et les brevets.archive · domaine public ou libre

    • Uganda Coffee Development Authority, Robusta Coffee Handbook
      Kampala, 2019 · manuel officiel, 148 p.

      La base de la planche VI : exigences agro-écologiques, histoire de la production ougandaise, trachéomycose, récolte et traitement, avec numéros de page.archive · domaine public ou libre

    • Johannes Vosloo, Heat and mass transfer model for a coffee roasting process
      Thèse de Master, North-West University, Potchefstroom, 2017, 200 p.

      La base de la planche VII : réactions, étapes, cracks, machines et profil de sonde, avec une revue de littérature qui renvoie à Schwartzberg, Eggers & Pietsch, Gloess, Rao et Hoffmann.archive · domaine public ou libre

    • Marco De Sousa Rosa, Fiches Pays du café
      2026 · 32 pays producteurs

      La base de la planche V, mot pour mot : production, espèces, variétés, altitude, récolte, traitement et classification de chaque origine.écrit par l'auteur du site

    • Marco De Sousa Rosa, Le café n'a jamais tenu en place
      Livre café, 2026, chapitres cités « LC ch. »

      Le fil narratif de la chronique : Dufour 1685, La Roque 1716, Thurber 1881, Walsh 1894, falsifications, marchés, règles de dégustation.écrit par l'auteur du site

    • World Coffee Research, Arabica Coffee Varieties Catalog
      2025

      Les fiches WCR des variétés, intégrées aux dossiers de la carte avec leur page.référence citée

    • Setotaw et al., Crop Science 53 (2013) ; Salojärvi et al., Nature Genetics 56 (2024) ; Montagnon et al., Agronomy 12 (2022) ; Davis et al., Nature Plants (2021)
      articles à comité de lecture

      Généalogies brésiliennes, génome et datation de l'arabica, structure génétique des lignées, espèces sauvages.référence citée

    • Stuart McCook, Coffee Is Not Forever
      Ohio University Press, 2019

      L'histoire de la rouille, du Ceylan de 1869 au Big Rust d'Amérique centrale.référence citée

    • Sébastien Racineux et Chung-Leng Tran, Le café c'est pas sorcier
      Marabout, 2016 (éd. anglaise 2018)

      Lu comme référence de vulgarisation sur extraction et préparation ; non cité dans les planches.consulté, non cité

    • Jonathan Gagné, The Physics of Filter Coffee
      Scott Rao, 2021

      Référence sur l'extraction en filtre ; réservé pour une planche à venir sur la tasse.consulté, non cité

    • Roast Magazine, The Book of Roast, vol. 1 et 2
      tables des matières

      Repères bibliographiques sur torréfaction, traitement et défauts ; seuls les sommaires ont été consultés.consulté, non cité

    • James Hoffmann, The World Atlas of Coffee
      Mitchell Beazley, 2014 / 2018

      Cité par Vosloo pour les étapes de torréfaction ; le fichier disponible n'était qu'un extrait de 24 pages, non exploité.consulté, non cité

    • Provenance

      Chaque image, sa nature et sa source

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