PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XI · section 04 sur 18

    La valorisation brésilienne et les contrôles de guerre, 1906-1944

    Plantation, 1922
    Plantation de café, planche de William Ukers, All About Coffee, 1922. Archive, domaine public ; voir la provenance.

    Le mécanisme qui va gouverner tout le XXe siècle du café naît d'une récolte trop belle.

    L'esclavage prend fin au Brésil en 1888. Suit une période de monnaie dépréciée qui inonde São Paulo d'argent en circulation et d'immigrants, et donc de plantations nouvelles. Un caféier met quelques années à produire : ces arbres-là entrent en production vers 1896-1897.

    Le marché encaisse mal. Le Rio 7 tombe à 7 cents en octobre 1897, puis autour de 5 cents en 1903. Les maisons de commerce européennes voient leurs hypothèques saisies.

    Et 1906-1907 est l'année de trop. La récolte mondiale atteint 24 307 000 sacs, dont 20 192 000 pour le seul Brésil. À ce niveau, vendre revient à faire s'effondrer son propre prix.

    L'État de São Paulo décide alors quelque chose d'inédit : acheter lui-même la récolte à ses planteurs, environ un cent au-dessus du marché, pour la retirer de la vente. Une loi de 1905 le prévoit, un accord de 1906 avec Minas Gerais et Rio de Janeiro l'élargit, et ces deux États l'abandonnent presque aussitôt. Reste à trouver 75 millions de dollars.

    Les Rothschild, banquiers du Brésil depuis soixante ans, refusent. Puis toutes les banques du continent refusent à leur tour. C'est à ce moment que le commissaire de São Paulo prend le train pour Baden-Baden.

    Ukers 1922, ch. XXXV, p. 804-806 (impr.) ; ch. XXXIII, p. 468

    En août 1906, le commissaire de São Paulo se tourne vers un homme : le négociant Hermann Sielcken, né à Hambourg en 1847, arrivé aux États-Unis en 1869, associé de Crossman & Sielcken. Il se repose à Baden-Baden.

    Sielcken monte un contrat. Quelques grands négociants, dont ses anciens rivaux Arbuckle Brothers, avancent 80 % de la valeur de deux millions de sacs, comptés à 7 cents la livre pour du Rio n° 5.

    Sauf que la récolte est plus grosse que prévu. L'État doit en acheter près de neuf millions. Fin 1907, il détient à lui seul la moitié du stock visible mondial, et le prix dépasse à peine 6 cents. Autrement dit, il a acheté une montagne de café pour faire monter les cours, et les cours n'ont pas monté.

    Sielcken passe alors la charge aux Rothschild de Paris et à leurs associés. Le plan est ratifié par le gouvernement fédéral brésilien en juillet 1908, et son contenu vaut d'être détaillé, parce qu'un État s'y engage sur tous les tableaux à la fois :

    • un emprunt de 75 millions de dollars ;
    • une surtaxe de 5 francs or, soit 96 ¼ cents, sur chaque sac exporté, pour payer les frais de l'opération ;
    • un plafond d'exportation de 10 millions de sacs pour 1907-1908, puis 10,5 millions pour 1909-1910 ;
    • une loi pénalisant toute nouvelle plantation de café ;
    • et un comité de sept hommes chargé d'écouler le stock, où siègent Sielcken, Edouard Bunge d'Anvers, Theodor Wille de Hambourg, la Société Générale et le baron Bruno Schroeder de Londres.

    Leur mandat est écrit noir sur blanc : vendre « à des prix qui ne dérangent pas le prix des autres cafés ». Un pays entier venait de confier sa récolte à sept personnes, dont aucune n'était brésilienne.

    Ukers 1922, ch. XXXI, p. 780-782 (impr.) ; ch. XXXV, p. 806-807, 810-811 ; LC ch. 11

    Le comité refuse absolument de livrer du café valorisé sur les bourses. Livrer ce café en bourse reviendrait à le remettre dans le circuit qui fabrique le cours, et donc à défaire l'opération.

    La méthode change selon le continent. En Europe, il met le café aux enchères et le rachète lui-même quand il ne part pas, ce qui lui évite d'entériner un prix bas. En Amérique, il ne le vend qu'à des acheteurs qui s'engagent par écrit à ne pas le livrer au New York Coffee Exchange.

    Le résultat est sans commune mesure avec le déséquilibre réel. Sur cinq campagnes, le monde produit près de 90 millions de sacs, et la consommation ne dépasse la production que de 4 millions. Et pourtant le prix double en deux ans : 13 cents fin 1911, 16 cents en 1911 au plus haut, une hausse d'environ dix dollars par sac entre 1904 et 1911.

    Washington finit par s'en mêler. Le sénateur Norris du Nebraska chiffre le coût pour le consommateur américain à 35 millions de dollars par an. Le 18 mai 1912, le gouvernement fédéral assigne Sielcken, Schroeder, Bunge, Wille, la Société Générale et la New York Dock Co. pour entente en restriction du commerce. Il demande la mise sous séquestre des 746 539 sacs entreposés aux États-Unis.

    La justice ne suit pas. L'injonction est refusée, le stock est vendu à quatre-vingts négociants de trente-trois villes avant le 1er avril 1913, et la plainte est abandonnée en mai 1913. Le Congrès tranche autrement : la loi Norris de février 1913 interdit toute participation américaine à une future valorisation.

    Deux dates closent l'épisode. L'emprunt de 1908 est entièrement remboursé en 1919. La surtaxe de 5 francs, promise temporaire, est toujours en vigueur en 1922.

    Ukers 1922, ch. XXXV, p. 807-812 (impr.) ; comité Hughes 1909 cité p. 515

    Ukers, qui écrit en 1922, juge le principe « économiquement malsain, parce qu'il encourage la surproduction ». Un prix tenu par un acheteur public dit au planteur de planter encore, et la récolte suivante rend le soutien plus lourd à financer. Il attribue d'ailleurs la réussite de l'opération à une combinaison fortuite : de petites récoltes, le génie de Sielcken, et la guerre.

    • 1918Le Brésil recommence pourtant. São Paulo achète environ 3 millions de sacs début
    • juin 1918après la gelée
    • 1921-1922ces stocks affichent un moment 60 millions de dollars de plus-value. Une nouvelle campagne suit
    • avec un emprunt fédéral de 9 millions de livres sterling placé à Londres et New York en mai 1922, garanti par 4 535 000 sacs.

    Vient ensuite la Défense permanente des années 1920, puis le krach de 1929. Le café représente alors plus de la moitié de la valeur des exportations brésiliennes : quand son cours tombe, c'est le pays entier qui perd ses recettes. Le Brésil passe à la destruction pure et simple.

    De 1931 à 1944, le Departamento Nacional do Café, financé par une taxe d'exportation de 2,40 dollars par sac, brûle ou immerge 78,2 millions de sacs de café exportable. Soit 10,3 milliards de livres. Soit encore 12 % du stock annuel en 1931, et 70 % en 1937.

    Le mot valorisation a disparu. La logique, elle, ne bouge pas : retirer l'offre pour tenir le prix. C'est celle que l'Accord international reprendra.

    Ukers 1922, ch. XXXV, p. 804, 813-818 (impr.) ; ch. XXXIII, p. 468 ; Daily Coffee News, 22 sept. 2021, d'après Time et les séries CEPEA/ESALQ, consulté le 7 sept. 2026

    La guerre fait entrer l'État américain dans le commerce du café. Le 31 janvier 1918, le président Wilson soumet tous les négociants en café vert à licence.

    La Food Administration de Hoover encadre alors tout ce qui peut l'être. Elle fixe un prix maximum de 8 ½ cents pour le mois spot, c'est-à-dire la livraison la plus proche. Elle y ajoute 15 points de portage par mois, un supplément autorisé pour chaque mois d'attente. Elle limite les stocks à quatre-vingt-dix jours, plafonne les profits sur le coût réel et interdit les reventes.

    Hoover se bat aussi sur un autre front. Le Shipping Board voulait classer le café hors des denrées ; le café aurait alors perdu son rang dans l'attribution du tonnage, donc sa place dans les cales. Hoover impose contre lui un tonnage garantissant 1 500 000 sacs de stock visible.

    Puis la météo règle la question à la place des règlements. Fin juin 1918, une gelée réelle frappe São Paulo. Le marché la prend pour l'habituelle rumeur de saison.

    Il finira par la croire, tard et d'un coup. Les Santos 4, à 8 ¼ cents en mai, cotent 20 ½ cents le 10 décembre. Le contrôle est levé le 5 décembre, et la bourse rouvre le 26 décembre à 17 ½ cents.

    En mars-avril 1919, la place qui avait refusé d'acheter à 10-12 cents enchérit à 20-22 cents. En juin 1919, le contrat de juillet bat le record de 1887, à 24,65 cents. Puis la déflation de 1920 fait tomber le café « bien en dessous de sa valeur intrinsèque ».

    Ukers conclut que le contrôle des prix n'y était pour rien. La gelée et l'indifférence des acheteurs avaient suffi.

    Ukers 1922, ch. XXXV, p. 813-818 (impr.) ; p. 800 pour le record de 1919

    Dans cette planche

    1. 01Avant la bourse : Moka, les courtiers et le droit de ne pas venirLe premier marché du café dont on possède une description précise est celui de Bayt al-Faqih, dans la plaine yéménite, visité par les marchands français de Saint-Malo en 1712 et décrit par Jean de La Roque en 1716.
    2. 02Le siècle des rois : Arnold, le syndicat et le krach de 1880-1881Le XIXe siècle tient dans une seule série de prix : celle du Rio « fair to prime » à New York, donnée par Thurber et reprise par Walsh.
    3. 03La bourse et ses paniques : New York 1882, Le Havre, Hambourg, LondresL'Europe suit, place par place.
    4. 04La valorisation brésilienne et les contrôles de guerre, 1906-1944Le mécanisme qui va gouverner tout le XXe siècle du café naît d'une récolte trop belle.
    5. 05L'Accord international du café, 1962-1989, et sa ruptureAprès la Seconde Guerre mondiale, l'instrument change d'échelle : ce ne sont plus un État et ses banquiers, mais producteurs et consommateurs ensemble.
    6. 06La crise de 2001Le 21 août 2002, le directeur exécutif de l'Organisation internationale du café, Néstor Osorio, se présente au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg.
    7. 07Le contrat C, la couverture et les optionsIl faut maintenant dire ce qu'est un contrat à terme, sans quoi la suite de cette planche reste du chinois.
    8. 08Le dollar, le real, et qui vend quandLe café est coté en dollars, et le producteur est payé dans sa monnaie.
    9. 09Les négociants, les coopératives et les institutions d'origineEntre celui qui exporte et celui qui torréfie, il y a un métier dont le public n'a jamais entendu parler et sans lequel rien n'arriverait : le négoce.
    10. 10Les torréfacteurs industrielsÀ l'autre bout de la chaîne, chez ceux qui torréfient et qui vendent, la concentration est plus forte encore qu'au négoce.
    11. 11La répartition de la valeur : ce qu'on peut mesurerOn aimerait savoir, sur longue durée, qui a gagné quoi.
    12. 12Prix minimums, revenu vital et certificationsLe seul prix plancher opposable de la filière est celui de Fairtrade International.
    13. 13Le direct trade, les microlots et les enchèresLe « direct trade » n'a ni définition partagée ni audit.
    14. 14Le climat, l'EUDR et le coût de la conformitéSur le climat, les travaux disent tous la même chose dans la direction, et rarement la même chose dans l'ampleur.
    15. 15Les outils de lecture du marchéLire le marché du café suppose de savoir qui publie quoi, et quand.
    16. 16Aujourd'hui (2023-2026)Le cycle où nous sommes a commencé par un creux.
    17. 17Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
    18. 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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