PXL Roasters
  • La chronique
  • Récit III

    La pièce où tout a commencé

    Une académie des sciences, la plus vieille compagnie d'assurance du monde, la Bourse de Londres, celle de New York et la première urne à scrutin d'Angleterre sont nées dans des salles de café, en moins d'un siècle et demi, à quelques rues les unes des autres. Ce n'est pas une coïncidence, et on peut dire pourquoi.

    Chapitre I

    01Une pièce où l'on ne s'enivre pas

    Pour comprendre ce qui suit, il faut d'abord voir ce que la maison de café n'est pas : une taverne.

    Dans les années 1650, les cafés d'Oxford et de Londres sont surnommés les penny universities. Pour un penny, vous avez la tasse et la conversation : celle des savants, des marchands et des hommes de lettres, dans la même salle, en même temps. L'entrée coûte le prix d'une boisson, et cette boisson ne fait pas perdre la tête.

    Les maisons affichent leurs « Règles et ordres », en vers. Chacun s'assied à la première place libre. Douze pence d'amende pour un juron. Une tournée pour celui qui cherche querelle. Ni cartes ni dés.

    Relisez la première de ces règles. Chacun s'assied à la première place libre. Dans une Angleterre où tout est place, préséance et naissance, voilà une pièce où l'on s'assoit où il y a de la place. On ne mesure pas assez ce que cela représente.

    Ajoutez-y le reste : on y est sobre, donc on peut compter ; on y est mêlé, donc on rencontre des gens qu'on ne connaît pas ; on y revient tous les jours, donc la réputation compte. Une salle qui réunit ces trois conditions n'est pas un débit de boisson. C'est une machine à fabriquer de la confiance entre inconnus.

    Tout ce qui suit sort de cette machine.

    Ukers 1922, p. 73 (penny universities et jetons de cafetiers), p. 58 et 60 (les Règles et ordres et les prix du Turk's Head d'Exchange Alley) ; voir les repères « années 1650 » et « 1662 » de la chronique

    Chapitre II

    Trois habitués du Button's Coffee-house de Londres autour d'une longue table nue : un homme en perruque appuyé des deux mains sur des feuillets, le docteur Arbuthnot assis devant un damier, et le comte Viviani en longue cape qui s'avance en parlant, la main tendue ; la légende gravée les nomme un par un et précise qu'il s'agit des figures qui fréquentaient l'établissement vers 1720.
    Les habitués du Button's Coffee-house de Londres vers 1720

    02Contre All Souls

    Oxford, vers 1655. Des étudiants royalistes poussent un apothicaire, Arthur Tillyard, à servir publiquement du café ; l'expression rapportée est « contre All Souls », c'est-à-dire en face du collège.

    Il s'y forme un club. On y discute, on y expérimente, on y dispute ; cela dure jusqu'à la Restauration.

    Ce club est à l'origine de la Royal Society.

    Prenez la mesure de la phrase. La plus ancienne académie scientifique encore en activité au monde commence dans l'arrière-boutique d'un apothicaire, parce que des étudiants voulaient une pièce où se réunir en dehors de leur collège. Köprülü, qui faisait coudre les buveurs dans des sacs de cuir à la même époque, avait parfaitement identifié le danger.

    Ukers 1922, p. 41-42, d'après Aubrey, Brief Lives, et Anthony Wood ; voir le repère « vers 1655 » de la chronique

    Chapitre III

    03La première urne

    1659, au Turk's Head de Miles, à Westminster. James Harrington fonde un club républicain, la Rota.

    Le mobilier vaut à lui seul le détour : une table ovale, percée d'un passage au milieu pour qu'on puisse servir le café sans déranger personne. Les membres sont assis en rond, à égale distance. Personne n'est en bout de table, parce qu'il n'y a pas de bout.

    Et on y vote. Avec la première urne à scrutin jamais vue en Angleterre.

    Pepys, qui y passe, l'appelle simplement le Coffee Club. Milton en est. Marvell en est. Petty en est.

    Il faut s'arrêter une seconde sur ce que c'est. Un petit groupe d'hommes, autour d'une table sans préséance, dans une salle où l'on entre pour un penny, invente l'objet même du vote secret, dans un pays qui n'a pas de république et qui n'en aura pas. La pièce précède l'institution de plus d'un siècle.

    Ukers 1922, p. 58-59, d'après Aubrey et le Journal de Pepys ; voir le repère « 1659 » de la chronique

    Chapitre IV

    Planche satirique sur la spéculation de 1720 : au centre, dans un cartouche ovale, la grande salle du café Quincampoix d'Amsterdam où une foule d'hommes en perruque se presse pour échanger des actions sous les hautes fenêtres, le tout encadré de vignettes allégoriques et de vingt-quatre vers néerlandais qui moquent les ruines.
    Le café Quincampoix d'Amsterdam pendant la fièvre boursière de 1720

    04Les listes de M. Lloyd

    Passons de la politique au commerce, et regardons un cafetier faire son travail.

    Vers 1688, Edward Lloyd tient une maison de café à Tower Street, puis à Lombard Street. Sa clientèle est faite d'armateurs et d'assureurs. Alors il fait une chose simple et considérable : il affiche pour eux des listes de navires.

    C'est tout. Un tenancier qui punaise au mur l'information dont ses clients ont besoin, pour qu'ils reviennent chez lui plutôt qu'en face.

    De ces listes descendent la Lloyd's List et la Lloyd's of London.

    Voilà le mécanisme, et il est exemplaire. Personne, dans cette salle, ne fonde une institution. On y cherche à savoir quel navire est rentré, pour décider si l'on assure le suivant. L'institution est le résidu d'une habitude.

    Ukers 1922, chapitre sur les cafés de Londres, Lloyd's coffee house, p. 86 ; Lloyd's of London, historique ; voir le repère « vers 1688 » de la chronique

    Chapitre V

    05En face de chez Garraway

    La même année, à quelques pas de là, dans Change Alley, le Jonathan's Coffee House devient ce que le Tatler appellera le « marché général des agioteurs ».

    On y échange des parts. On y spécule. On y crie des prix. La Bourse de Londres en descend, exactement comme la Lloyd's descend du café de Tower Street.

    En face, chez Garraway, on se targue d'avoir été le premier à vendre du thé en Angleterre, ce qui est une autre histoire, et une belle ironie pour ce quartier.

    Une rue, deux cafés, deux institutions financières mondiales. Ce n'est pas que le café rendait les gens meilleurs en affaires. C'est qu'une salle où des inconnus se voient tous les jours, se jugent, et savent que leur réputation y reste est exactement le lieu où l'on peut se promettre de l'argent sans contrat.

    Ukers 1922, p. 84-86 et 89, citant le Tatler ; voir le repère « 1688 · Jonathan's » de la chronique

    Chapitre VI

    Une échoppe de café de nuit dans une rue pavée de Londres : une charrette à deux roues porte trois grandes bouilloires et une lanterne, le cafetier en tablier remplit une tasse au robinet, un ouvrier et un homme en haut-de-forme boivent debout, une femme en châle attend son tour. La légende gravée rappelle que la planche a été faite d'après un daguerréotype.
    L'échoppe de café de nuit à Londres

    06Le jour où les cafetiers ont voulu le monopole des nouvelles

    1729. Les cafetiers de Londres ont compris ce qu'ils fabriquaient. Ils vont le comprendre un peu trop bien.

    Sûrs de leur puissance, ils demandent au gouvernement le monopole des nouvelles. Le projet est détaillé : une Coffee House Gazette, écrite par les clients eux-mêmes sur des ardoises de laiton disposées dans les salles, relevées deux fois par jour.

    Arrêtons-nous, parce que l'objet est stupéfiant. Un réseau de salles publiques, une collecte deux fois par jour, une rédaction faite par les lecteurs. On leur reprochera plus tard d'avoir été présomptueux ; on peut aussi remarquer qu'ils avaient décrit, avec deux siècles et demi d'avance, quelque chose qui nous est devenu familier.

    Ukers résume le sort de la proposition en une formule : elle fut accueillie par le mépris qu'elle méritait.

    Il a probablement raison sur le fond : un monopole privé de l'information n'est jamais une bonne idée. Mais la demande dit quelque chose de vrai sur ces maisons : elles ne se vivaient plus comme des commerces. Elles se vivaient comme une presse.

    Ukers 1922, p. 74 ; voir le repère « 1729 » de la chronique

    Chapitre VII

    07La meilleure prose anglaise

    1763, au Turk's Head du Strand. Samuel Johnson fonde un club littéraire qui siégera jusqu'en 1783.

    La liste des membres suffit : Goldsmith, Boswell, Burke, Garrick, Reynolds, puis Gibbon et Adam Smith.

    Ukers en tire une conclusion qu'on peut trouver excessive et qu'il assume : la meilleure prose anglaise doit quelque chose au café.

    Excessive, vraiment ? Ces hommes se voyaient parce qu'il existait une salle où l'on pouvait s'asseoir sans invitation, rester des heures pour un penny, et parler à quelqu'un qu'on n'avait pas prévu de rencontrer. Supprimez la salle et vous ne supprimez pas leur talent, vous supprimez leurs rencontres. Ce n'est pas la même chose, et ce n'est pas rien.

    Ukers 1922, p. 81, d'après Boswell, Life of Johnson ; voir le repère « 1763 » de la chronique

    Chapitre VIII

    Carte postale dessinée au trait montrant la façade du Café Heinrichhof à Vienne : de hautes baies vitrées sous l'enseigne, et devant elles la terrasse où des consommateurs sont attablés à de petites tables rondes sur le trottoir.
    Le Café Heinrichhof, Vienne

    08La pierre du 5 juin 1792

    Traversons l'Atlantique, où l'on va faire la même chose, mais délibérément, cette fois, et par-devant notaire.

    Le 5 juin 1792, cent cinquante marchands de New York posent la première pierre du Tontine Coffee House. Le financement est une tontine : deux cent trois actions de deux cents livres. La grande salle sera la Bourse de New York, avec deux registres des navires « comme à Lloyd's ». La référence est explicite, on sait très bien ce qu'on copie.

    Le Stock Exchange y siégera en 1817.

    Et cette salle-là aura aussi son moment d'histoire intime : c'est sur ses murs que seront affichés les bulletins de l'agonie d'Alexander Hamilton, après son duel.

    Notez le renversement. À Londres, l'institution était sortie d'une habitude, sans que personne l'ait voulu. À New York, on construit d'abord la maison de café pour qu'elle devienne une Bourse. En un siècle, le dispositif est passé du hasard à la méthode.

    Ukers 1922, p. 121-123 ; voir le repère « 5 juin 1792 » de la chronique

    Chapitre IX

    09Sept étages, et un incendie

    L'apogée et la fin tiennent dans le même bâtiment.

    En 1808, Boston ouvre l'Exchange Coffee House de Bulfinch. Sept étages de pierre, de marbre et de brique. Un demi-million de dollars. Deux cents chambres. Une salle des nouvelles maritimes sur le modèle de Lloyd's. Le président Monroe y est reçu en banquet en 1817.

    L'édifice brûle en 1818.

    Et la même année, quelque chose de plus discret se produit au Havre : on y fonde le marché du café. Pas une maison de café : un marché. En 1882, le New York Coffee Exchange ouvre ses guichets, Le Havre inaugure la première bourse à terme française du café, Amsterdam et Hambourg suivront en 1887.

    Vous voyez le mouvement. Tant qu'il fallait une salle pour que des inconnus se fassent confiance, la salle servait à tout : on y assurait, on y votait, on y publiait, on y faisait de la science. Le jour où les instruments de cette confiance existent par eux-mêmes : une police d'assurance, une action, une cotation, un règlement de bourse. La salle redevient ce qu'elle était : un endroit où l'on boit du café.

    Ukers 1922, p. 113-114 (l'Exchange Coffee House de Boston) et chronologie ; voir les repères « 1808 », « 1818 » et « 1882 » de la chronique

    Reprenons la liste, et regardez les dates :

    • 1655Oxford
    • 1659Westminster
    • 1688Tower Street
    • 1688Change Alley
    • 1763le Strand
    • Wall Street 1792. Cent trente-sept ans. Une académie des sciences, une urne à scrutin, une compagnie d'assurance, deux Bourses et un club de lettres.

    Tout cela est sorti d'une pièce où l'on s'asseyait à la première place libre.

    Reste une ironie que la suite de l'histoire n'a pas ratée. Ces salles avaient inventé les instruments qui permettent de se promettre de l'argent sur une marchandise qu'on n'a pas encore. En 1882, ces instruments se retournent vers la marchandise qui les avait vus naître : le café entre en bourse.

    Ce qui va suivre est beaucoup moins recommandable.

    Pour aller voirCe que la Bourse a fait du café (corners, paniques, câble coupé et soixante-dix-huit millions de sacs brûlés) sera le prochain récit. En attendant, l'argent du café est traité dans L'économie et le prix, et les manières de ces salles dans Les manières. Les pouvoirs qui ont essayé de fermer ces pièces sont dans Interdire le café ; les repères de ce récit se retrouvent dans la chronique, sous le filtre « Institutions ».
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