PXL Roasters
  • La chronique
  • Récit I

    Interdire le café

    Pendant trois siècles, des gouverneurs, des sultans, des muftis, un roi de Prusse et un évêque de Münster ont essayé d'interdire le café. Tous ont échoué. Et tous ont échoué de la même manière, pour une raison qu'aucun d'eux n'a voulu regarder en face.

    Chapitre I

    01Le mot qui a tout permis

    En arabe, qahwah ne désignait pas le café. Le mot voulait dire le vin.

    Tout part de là, et il faut s'y arrêter une minute, parce que sans cette bizarrerie de vocabulaire rien de ce qui suit n'aurait été possible. Les confréries soufies du Yémen, au XVe siècle, adoptent la décoction de grains pour veiller pendant les nuits de dévotion. Elles cherchaient de quoi tenir éveillé, et accessoirement de quoi remplacer ce qui leur était défendu. Elles donnent à leur trouvaille le nom de la chose défendue.

    Le nom l'avoue. Les censeurs s'en serviront.

    Parce qu'il y a, dans cette histoire, un problème de droit avant d'y avoir un problème de morale. Le vin est interdit, c'est écrit. Le café n'est écrit nulle part, puisque la plante n'existait pas quand les textes ont été fixés. Pour l'atteindre, il faut donc l'y faire entrer, et le plus court chemin passe par son nom. Pendant trois siècles, tous ceux qui voudront interdire le café commenceront par essayer de démontrer qu'il est autre chose que du café : du vin, de l'ivresse, ou, on y viendra, du charbon.

    En 1510, au Caire, les derviches yéménites, c'est-à-dire les membres des confréries soufies, boivent le café les nuits de dévotion dans un grand vase de terre rouge ; le supérieur y puise pour chacun en psalmodiant, puis le bol passe aux laïcs. Voilà le geste. Il est religieux, il est collectif, et il se tient dans une mosquée. La même année, à La Mecque, la boisson sort de la mosquée et entre dans les kaveh kanes, où l'on joue aux échecs et où l'on chante. Ce sont les premières maisons de café du monde.

    Entre ces deux phrases tient toute l'affaire. Le café n'a posé aucun problème tant qu'on le buvait à la mosquée. Il en pose un l'année même où il s'installe dans une pièce où l'on vient pour autre chose que prier.

    Ukers 1922, p. 18-20 (le mot qahwah, les derviches du Caire, les premiers kaveh kanes) ; La Roque 1715, cité par Ukers ; La Roque 1716, traduction de 1732 ; voir les repères « vers 1500 » et « 1510 » de la chronique

    Chapitre II

    Un café de Damas à la tombée de la nuit, légendé en néerlandais Een Koffijhuis in Damascus : sous un vaste auvent de nattes, une grande lanterne suspendue éclaire une trentaine d'hommes assis ou accroupis au bord de l'eau, pipes à long tuyau posées au sol ; sur l'autre rive, un second café ouvert diffuse ses lumières entre les arbres. La lithographie est traitée en gris argentés, sans aucune couleur chaude.
    Un café de Damas la nuit

    02Ce qui leur faisait peur

    Avant de regarder comment ils s'y prennent, il faut se demander ce qui les inquiète. Parce qu'aucun de ces hommes ne se lève un matin en décidant qu'une boisson chaude est l'ennemi. Ils ont des raisons, ils les disent rarement, et elles ne sont pas les mêmes à La Mecque en 1511 et à Berlin en 1781.

    D'abord, une pièce que personne ne surveille. Réfléchissez à l'endroit où l'on se réunissait avant. La mosquée, le marché, la cour du prince, la maison. Chacun de ces lieux a un maître : un imam, une corporation, un seigneur, un père. La maison de café n'en a aucun. Vous payez, vous vous asseyez, vous restez le temps que vous voulez, et personne dans la salle ne doit rien à personne. Pour un gouverneur de 1511, ce n'est pas un commerce, c'est un trou dans la carte de sa ville.

    Ensuite, elle prend les heures de la prière. Rappelez-vous le détail du chapitre précédent : en 1510, la boisson sort de la mosquée pour entrer dans les kaveh kanes. Les mêmes hommes, les mêmes heures du soir, mais plus le même endroit. Les soufis buvaient du café pour tenir éveillés pendant l'office. Les laïcs finissent par le boire à la place. Une boisson inventée pour servir la dévotion se met à lui faire concurrence, et sur son propre créneau horaire.

    Puis, on y parle. Les sources décrivent ce qu'on y fait : on joue aux échecs, on chante, on récite, on bavarde. Dit comme ça, c'est inoffensif. Sauf qu'à une époque où les nouvelles circulent de bouche à oreille, une salle où cinquante hommes passent chaque jour est tout simplement le média le plus rapide de la ville. Charles II le dira sans détour dans sa proclamation de 1675 : ce sont des « foyers de sédition », c'est-à-dire des endroits où l'on complote contre le roi.

    Et le grand vizir Köprülü ferme les maisons de café en 1656, précisément pendant une guerre qu'il est en train de perdre. Un pouvoir fragile ne craint pas qu'on boive. Il craint la salle où l'on commente.

    Et puis il y a l'argent, que personne n'avoue avant Frédéric II. Le café s'achète à l'étranger, la bière se brasse chez soi, et chaque tasse est une pièce qui sort du royaume. À La Mecque, c'est plus petit et plus humain : l'un des deux médecins qui témoigneront contre le café avait déjà écrit contre lui et craignait pour sa clientèle. On défend rarement une idée sans défendre en même temps son gagne-pain.

    Regardez maintenant cette liste. Une pièce sans maître, des heures volées à la prière, des conversations qu'on ne contrôle pas, et de l'argent qui part. Pas une seule de ces quatre raisons ne concerne le goût, la santé ou même la boisson.

    C'est pour ça qu'aucune de ces interdictions n'a marché. Elles s'en prenaient à ce qu'on buvait parce qu'elles ne pouvaient pas s'en prendre à ce qu'on disait.

    Ukers 1922, p. 19-22 (les kaveh kanes, les jeux et les chants, le procès de 1511), p. 47-48 (le manifeste de Frédéric II) et chronologie p. 726 (la proclamation de 1675 et l'interdiction de Köprülü) ; La Roque 1716, traduction de 1732

    Chapitre III

    03Le procès de La Mecque

    1511. Le gouverneur de La Mecque s'appelle Khair Beg. Il fait ce que font les gouverneurs : il constate qu'il se tient des réunions qu'il ne contrôle pas, et il décide que cela doit cesser. Il lui faut un motif. Il le trouve dans le nom : il voit dans le café l'ombre du vin, et il convoque une assemblée pour le faire dire par des savants.

    Ce qui se passe ce jour-là mérite d'être raconté en détail, parce que le premier procès du café contient déjà tous les autres.

    Deux médecins persans se présentent, les frères Hakimani. L'un d'eux avait déjà écrit contre le café et craignait pour sa clientèle : il a donc un intérêt personnel dans le verdict, et personne ne songe à s'en émouvoir. Les deux hommes déclarent la plante froide et sèche. Dans la médecine humorale du temps, c'est une condamnation médicale en règle.

    Puis vient un témoin, et l'audience bascule dans quelque chose qui ressemble beaucoup à une farce. Cet homme affirme que le café enivre comme le vin. Il le sait, dit-il, parce qu'il en a fait l'expérience. On lui fait aussitôt remarquer qu'il vient d'avouer publiquement avoir bu du vin. Il est bastonné séance tenante, c'est-à-dire battu sous la plante des pieds devant l'assemblée.

    Dans toute l'assemblée, un seul homme défend le café : le mufti d'Aden. Un mufti est un juriste dont le métier est de dire ce que la loi religieuse permet, et son avis pèse lourd. Un seul, donc, mais il vient de la ville par où le café est entré dans le monde, et il sait de quoi il parle.

    L'édit est prononcé. Il ne tiendra pas. Le sultan du Caire le casse, et la raison qu'il donne vaut d'être retenue, parce qu'elle est imparable : même l'eau sacrée de Zamzam, le puits de La Mecque où tous les pèlerins viennent boire, peut être abusée. Autrement dit, l'abus d'une chose ne dit rien sur la chose. En une phrase, l'argument qui servira à interdire le café pendant trois siècles est désarmé pour trois siècles, ce qui n'empêchera personne de le reprendre.

    L'épilogue est d'une brutalité qui rappelle où l'on est. Le gouverneur Khair Beg finira torturé pour concussion, le mot d'époque pour dire qu'un fonctionnaire s'est servi dans la caisse. Les deux médecins seront exécutés au Caire, non pour leur expertise de complaisance, mais pour avoir maudit le sultan Sélim Ier. Personne, dans cette affaire, n'est mort pour du café.

    Ukers 1922, p. 20-21, d'après le manuscrit d'Abd al-Qadir traduit par Galland en 1699 ; La Roque 1716, traduction de 1732 ; voir les repères « 1511 » et « 1511 · le procès » de la chronique

    Chapitre IV

    Dans un café de Constantinople, un homme debout apporte une nouvelle : les buveurs assis en tailleur sur l'estrade de bois se penchent vers lui, un narguilé posé entre eux et son tuyau déroulé jusqu'au sol, pendant que deux enfants jouent au premier plan près d'un brasero de cuivre. La lithographie est une grisaille au lavis, signée à la plume au bas de la planche.
    Des fumeurs d'un café turc écoutent les nouvelles apportées par un courrier

    04Ce n'est pas le café, c'est la salle

    Si vous vouliez une preuve que ces interdictions n'ont jamais visé la boisson, la voici, et elle est écrite noir sur blanc.

    1524, La Mecque. Le cadi, le juge de la ville, ferme les maisons de café pour cause de désordres. Mais il tolère explicitement la boisson à domicile. Son successeur rouvrira les établissements, sous licence. Buvez tant que vous voudrez, mais pas ensemble, et pas sans autorisation.

    1534, Le Caire. Un prédicateur ameute la foule contre les maisons de café, qui sont saccagées. La ville se divise. Le grand juge convoque les médecins, les écoute, puis fait servir du café à toute l'assemblée et en boit lui-même devant elle. La querelle s'arrête net. Ce n'est pas un argument, c'est une mise en scène, et elle marche mieux que tous les arguments, parce que chacun comprend que l'autorité vient de trancher pour l'ordre public et non pour la théologie.

    1543, Constantinople. Soliman ordonne à son tour. La marchandise est jetée à la mer. Et le commerce continue, par la ville même qui vient de le condamner. On saisit, on noie, on encaisse.

    Vers 1580, on atteint le sommet du genre. Les religieux de Constantinople obtiennent du mufti une décision d'une élégance retorse : le café grillé est du charbon, donc une matière brûlée, donc interdite. Mourad III ordonne la fermeture des maisons de café. Et alors ? Alors on boit derrière des portes closes, et les officiers chargés de faire respecter l'interdit ferment les yeux contre paiement.

    Regardez la mécanique, elle est toujours la même. On ne peut pas interdire une boisson qui n'est écrite dans aucun texte : il faut donc la requalifier. En vin, en ivresse, en charbon. Et une fois la requalification obtenue, elle ne sert à rien, parce que ce qu'on voulait fermer n'était pas la tasse mais la pièce, et que la pièce se déplace.

    Ukers 1922, chronologie p. 725-726 et p. 20-22 ; La Roque 1716, traduction de 1732 ; voir les repères « 1524 », « 1534 », « 1543 » et « vers 1580 » de la chronique

    Chapitre V

    05Le sac de cuir

    1656. La République de Venise et l'Empire ottoman se disputent la Crète depuis des années ; la guerre de Candie dure, coûte, et se passe mal. Le grand vizir Köprülü supprime les maisons de café.

    Sa peine est graduée. À la première infraction, la bastonnade. À la seconde, le contrevenant est cousu dans un sac de cuir et jeté dans le Bosphore.

    Il faut mesurer ce que cela signifie. Nous sommes très loin des amendes et des licences. Un homme peut être noyé pour avoir bu un deuxième café au mauvais endroit. C'est, de toute cette histoire, la sanction la plus extrême jamais prononcée. Et elle échoue elle aussi.

    Pourquoi un vizir en pleine guerre s'en prend-il à des maisons de café plutôt qu'à autre chose ? La réponse est dans la date. Un pouvoir qui perd une guerre ne craint pas qu'on boive : il craint la salle où l'on commente la guerre. Köprülü ne combat pas une substance, il combat une opinion publique naissante, et il a parfaitement raison sur le danger, puisque cinquante ans plus tard, à Londres, cette salle-là aura fondé une compagnie d'assurance, une bourse et une académie des sciences.

    Mais ça, c'est un autre récit.

    Ukers 1922, chronologie p. 726 ; voir le repère « 1656 » de la chronique

    Chapitre VI

    Eau-forte satirique montrant des habitués d'une maison de café londonienne attablés autour de gazettes déployées, discutant avec véhémence, pipes et tasses posées devant eux.
    Les politiques de café

    06Charles II demande à ses juges

    Passons en Angleterre, où l'affaire prend une tournure que l'Orient n'avait pas connue : celle d'une question de droit posée par un roi à ses propres juges.

    Les maisons de café de Londres sont devenues des institutions. On les surnomme les penny universities : pour un penny, la tasse et la conversation des savants, des marchands et des hommes de lettres. Elles affichent leurs « Règles et ordres » en vers : chacun s'assied à la première place libre, douze pence d'amende pour un juron, une tournée pour une querelle, ni cartes ni dés. Un lieu qui écrit ses propres règles est un lieu qui se gouverne, et c'est exactement ce qui commence à inquiéter.

    Les attaques viennent d'abord d'en bas, et elles sont surtout comiques. Il faut planter le décor, parce que sans lui la plaisanterie tombe à plat.

    Le premier cafetier de Londres s'appelle Pasqua Rosée. Il a ouvert en 1652 dans St Michael's Alley, une ruelle de la City, et il a fait imprimer pour l'occasion un prospectus vantant les mérites de sa boisson, The Vertue of the Coffee Drink, qui est tout simplement la première publicité imprimée pour le café. Son associé, lui, était cocher de son état.

    Gardez ce détail du cocher, tout est dedans.

    En 1672 paraît un broad-side, c'est-à-dire une feuille imprimée d'un seul côté et vendue dans la rue pour quelques pièces, l'équivalent du tract de l'époque. Il s'intitule A Broad-side Against Coffee, or the Marriage of the Turk, et il se moque de Rosée et de son associé en une phrase : « un cocher fut ici le premier à faire du café, et depuis les autres mènent le commerce ».

    Traduisons, parce que c'est là que ça devient intéressant. Ce que le pamphlétaire trouve scandaleux, ce n'est pas la boisson. C'est qu'un homme qui conduisait des chevaux se soit mis à tenir commerce, et que ce commerce marche. Le reproche n'est pas sanitaire, il est social. On retrouve exactement ce qui gênait à La Mecque : une salle où l'on s'assoit à la première place libre est une salle où les rangs ne tiennent plus.

    Deux ans plus tard, en 1674, paraît The Women's Petition Against Coffee, une pétition des femmes de Londres accusant la boisson de rendre leurs maris stériles et bavards. Les hommes répondent par une contre-pétition. Tout cela est du pamphlet, pas de la loi, et il vaut mieux en rire.

    Sauf que la même année 1672, quelque chose de beaucoup plus sérieux se passe en coulisses : Charles II pose à ses juges une question de droit. Jusqu'où peut-il légalement sévir contre les cafés ?

    Arrêtons-nous, parce que cette question n'avait jamais été posée nulle part. À La Mecque, à Constantinople, au Caire, le pouvoir interdit et discute ensuite. Ici, un roi demande d'abord s'il en a le droit. C'est déjà une défaite à moitié consommée.

    Les juges répondent que ce « pourrait être un commerce innocent ». En clair : nous ne voyons pas sur quoi vous appuyer.

    Il n'en tient pas compte. Le 29 décembre 1675, une proclamation ordonne la fermeture de toutes les maisons de café de Londres, foyers de sédition.

    Elle est révoquée en janvier 1676, devant la pétition des marchands.

    Quelques semaines. C'est tout ce qu'aura duré la plus célèbre interdiction du café en Europe. Et elle est révoquée non pas au nom de la liberté, ni de la santé, ni de la théologie, mais parce que le commerce l'a demandé. On avait déjà écrit, dix ans plus tôt, dans un pamphlet anonyme, que le café et le Commonwealth « commencent par la même lettre et sont entrés ensemble pour une Réforme ». La plaisanterie était juste.

    Ukers 1922, p. 53-56 (Pasqua Rosée et son prospectus de 1652), p. 73 (penny universities), p. 58 et 60 (les Règles et ordres), p. 65-72 (The Character of a Coffee-House), p. 75-77 (le Broad-side et la consultation des juges, d'après Roger North, Examen), chronologie p. 726 ; The Women's Petition Against Coffee, Londres, 1674

    Chapitre VII

    07« On ne sait pas »

    Le 27 février 1679, à l'Hôtel de Ville de Marseille, se tient une dispute publique sur les dangers du café.

    Le sujet a changé. On ne discute plus de licite et d'illicite, on discute de santé. Le café rend-il malade ? Assèche-t-il les humeurs ? Abrège-t-il la vie ? Les médecins s'affrontent devant la ville assemblée, et c'est, à sa manière, un progrès : on est passé du tribunal à la controverse savante.

    La réponse honnête, ce jour-là, tient en un mot : on ne sait pas.

    Gardez cette date. Elle est le pivot du récit. Avant, on interdit le café parce qu'il ressemble au vin ou parce qu'on s'y réunit. Après, on l'interdira parce qu'il coûte cher au royaume, et l'on ira chercher la morale et la santé comme habillage. Marseille 1679 est le dernier moment où la question posée est vraiment celle qu'on pose.

    La Roque 1716 ; voir le repère « 27 février 1679 » de la chronique

    Chapitre VIII

    Gravure satirique de l'intérieur du Tom King's Coffee House à Covent Garden la nuit : une salle bondee où se mêlent buveurs, femmes et bagarreurs, perruques renversées et chaises culbutées.
    Nuit au Tom King's Coffee House, Covent Garden

    08Les renifleurs de Frédéric

    Le 13 septembre 1777, Frédéric II de Prusse publie un manifeste sur le café et la bière. Il n'y va pas par quatre chemins.

    « Il est dégoûtant de voir la quantité de café qu'emploient mes sujets… mon peuple doit boire de la bière. »Frédéric II de Prusse, manifeste du 13 septembre 1777

    On sourit, et on a tort de s'arrêter là. Ce texte est le premier de toute la série à dire la vérité sur son motif : l'argent. Le café s'achète à l'étranger, la bière se brasse chez soi ; chaque tasse est une pièce qui sort du royaume. Le dégoût affiché est une affaire de balance commerciale.

    En 1781, le roi passe des mots aux actes, et l'appareil qu'il invente est remarquable. La Déclaration du Roi concernant la vente du café brûlé, publiée le 21 janvier, réserve la torréfaction aux établissements royaux et à quelques licenciés : la noblesse, le clergé, les fonctionnaires. Autrement dit, le café reste parfaitement permis à ceux qui ont les moyens et les titres. L'exploitation du monopole, ce qu'on appelle alors la régie, est confiée au comte de Lannay, qui en tire un revenu personnel.

    Et il faut bien faire appliquer tout cela. Le roi recrute alors des soldats réformés, à qui l'on donne le quart des amendes qu'ils rapportent, et on les lâche dans les rues. Leur travail consiste à marcher en flairant l'air, à la recherche de l'odeur d'un grain qu'on grille en cachette. On les appellera les renifleurs de café.

    Trois ans plus tard, le 17 février 1784, l'électeur de Cologne, évêque de Münster, fait la même chose dans le duché de Westphalie : vente du café brûlé ou vert interdite sous peine de cent thalers, une somme qui représente plusieurs mois de salaire d'un artisan, ou de deux ans de prison, seuls les achats de cinquante livres d'un coup restant permis. C'est-à-dire, là encore, que seuls les riches continuent. Les dénonciations et les reniflages empoisonnent le duché. Ils n'ont aucun effet sur la consommation.

    Reste ce que cette interdiction-là a produit, et c'est sa vraie descendance. Privés de grains, les pauvres de Prusse se rabattent sur l'orge, le blé, la chicorée et la figue séchée. L'ersatz n'est pas né d'une fraude : il est né d'une loi. Un siècle plus tard, ces mêmes substituts rempliront les paquets vendus comme café, et il faudra tout un autre chapitre, et tout un autre appareil de détection, pour les en sortir.

    Ukers 1922, p. 47-48 (la Déclaration du Roi du 21 janvier 1781, la régie de Lannay, le quart des amendes, les substituts) et p. 48 (décret de l'électeur de Cologne du 17 février 1784, cité), chapitre sur l'Allemagne (manifeste de 1777) et chronologie p. 727 ; voir les repères « 13 septembre 1777 », « 1781 · Berlin » et « 17 février 1784 » de la chronique

    Chapitre IX

    09Les jumeaux de Gustave III

    Il faut maintenant raconter l'histoire suédoise, et la raconter pour ce qu'elle est : une légende. Elle n'a pas de source primaire. Mais elle est trop parlante pour être passée sous silence, et le lecteur a le droit de savoir exactement ce qu'il lit.

    On raconte donc que Gustave III de Suède, hostile au café, aurait commué la peine de deux jumeaux condamnés à mort. L'un boirait trois pots de café par jour, l'autre trois pots de thé, jusqu'à la fin de leurs jours, sous la surveillance de deux médecins, afin d'établir lequel des deux breuvages tue le premier.

    La suite est ce qui rend l'histoire irrésistible. Les deux médecins moururent avant les jumeaux. Le roi fut assassiné en 1792. Et le buveur de thé mourut le premier, à quatre-vingt-trois ans.

    Aucune archive ne porte cette expérience. Ce qui est en revanche parfaitement documenté, et beaucoup moins raconté, c'est que la Suède a interdit le café cinq fois entre 1756 et 1823. Cinq interdictions réelles, cinq échecs réels. Et c'est l'expérience imaginaire que tout le monde retient.

    Il y a là une leçon sur la mémoire qui vaut pour tout ce récit. Ce qui survit, ce n'est pas ce qui s'est passé, c'est ce qui se raconte bien.

    Légende sans source primaire, rapportée notamment par Weinberg et Bealer, The World of Caffeine (2001) ; les cinq interdictions suédoises entre 1756 et 1823 sont, elles, documentées ; voir le repère « vers 1780 » de la chronique, marqué comme légende

    Chapitre X

    Lithographie d'une salle de café turque où des hommes et deux enfants sont assis à même des estrades basses, longues pipes à la main, autour d'un foyer où chauffent les cafetières.
    Hommes et enfants fumant dans un café turcJoseph Nash d'après David Wilkie ; Wellcome Collection, Londres · CC BY 4.0

    10La dernière interdiction ne ressemble plus aux autres

    Sautons deux siècles. La série n'est pas close, mais elle a changé de nature, et c'est ce changement qui est intéressant.

    En 1988, le Costa Rica interdit par la loi la culture du canephora sur son territoire. Pas la boisson : l'espèce. Il est le seul pays producteur au monde à avoir jamais fait cela. Le motif n'a plus rien de théologique ni de moral, et rien à voir avec une salle où l'on se réunit : il s'agit de pousser les planteurs vers l'arabica, donc vers la qualité, donc vers un prix. Une interdiction de politique industrielle.

    Et voici l'honnêteté due au lecteur : ce qu'il est advenu de cette loi en 2018 n'est pas clair. Une tentative d'abrogation a échoué faute des deux tiers du Congrès, et plusieurs sources affirment pourtant qu'une ouverture a été accordée aux zones chaudes, au titre de l'adaptation au climat. Le verger costaricien, lui, reste presque entièrement en arabica. Nous n'avons pas mis la main sur le texte de loi ; tant que ce sera le cas, cette phrase restera au conditionnel.

    Daily Coffee News, février 2018, sur la tentative d'abrogation ; BeanScene ; le texte législatif costaricien lui-même reste à retrouver ; voir le repère « 1988 · Costa Rica » de la chronique
    • Reprenons la série. La Mecque 1511, La Mecque 1524, Le Caire 1534, Constantinople 1543, Constantinople vers 1580
    • 1656Constantinople
    • 1675Londres
    • 1777 et 1781la Prusse
    • 1784la Westphalie
    • la Suède cinq fois entre 1756 et 1823. Deux continents, trois siècles, des régimes qui n'ont rien en commun, et pas une seule réussite.

    Pas une seule, et toujours pour la même raison. On croyait interdire une boisson ; on interdisait une pièce. Et une pièce, ça se déplace : derrière une porte close à Constantinople, à domicile à La Mecque, chez le licencié à Berlin. Le seul pouvoir qui ait obtenu quelque chose est celui qui n'a rien interdit du tout : le grand juge du Caire, en 1534, qui s'est fait servir une tasse devant la ville et l'a bue.

    Reste ce que ces interdictions ont laissé derrière elles, et c'est peut-être le plus ironique. Elles n'ont pas fait disparaître une seule tasse. Elles ont inventé la chicorée.

    Pour aller voirLes substituts nés des interdictions prussiennes deviennent, un siècle plus tard, la matière première de la fraude : La falsification. Les maisons de café que Köprülü et Charles II voulaient fermer fondent la Royal Society, la Lloyd's et deux Bourses : Les manières. Et les repères de ce récit se retrouvent tous dans la chronique, où le filtre « Interdictions » les rassemble dans l'ordre.
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