01Les légendes du café, et la date de leurs textes
Ce chapitre ne demande pas si les grands récits d'origine du café sont vrais, il demande de quand datent les textes qui les portent, et ce que l'écart entre la date du texte et la date des faits laisse voir.
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L'histoire du café circule avec un fonds de récits que presque tout le monde connaît et que presque personne ne date. Le chevrier et ses bêtes agitées, le saint exilé qui fait bouillir des baies, les sept graines rapportées d'Arabie dans une barbe, le plant abreuvé pendant la traversée par un officier qui se prive d'eau, les semences obtenues d'une épouse de gouverneur, le pape qui goûte la boisson des infidèles et la trouve bonne.
Ces récits sont beaux, ils sont enseignés, ils sont peints sur des sacs et sur des enseignes. Il existe pourtant à leur sujet une question modeste et vérifiable, qui n'est pas celle de leur vérité : dans quel livre, en quelle année, ce récit apparaît-il pour la première fois par écrit ? La réponse est un fait d'archive, qu'on peut établir et citer, alors que la vérité d'une scène vieille de mille ans ne se laisse pas établir du tout.
Un récit tardif n'est pas pour autant un récit faux : il arrive qu'une tradition orale ancienne attende des siècles avant d'être imprimée. Mais quand on connaît la date du texte, on sait au moins à quelle époque le récit a été utile, et à qui.
Le plus ancien texte suivi sur l'origine du café n'est ni européen ni légendaire. Abd al-Qadir ibn Muhammad al-Ansari al-Jaziri al-Hanbali achève en 996 de l'hégire, le comput musulman qui commence en 622, c'est-à-dire en 1587 de notre ère, un traité intitulé Umdat al-safwa fi hill al-qahwa, que l'on rend à peu près par « ce sur quoi s'appuient les gens purs touchant la licéité du café ». Le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote Arabe 4590.
Il compte sept chapitres : l'étymologie du mot, les vertus du grain, puis surtout la querelle religieuse de La Mecque en 1511 et la réfutation de ceux qui voulaient interdire la boisson, et il s'achève sur un recueil de vers arabes composés pendant cette querelle. Une note latine portée sur la garde du volume résume : livre en sept chapitres, publié l'an 996 de l'hégire, alors que cent vingt ans avaient passé depuis que l'usage de cette boisson s'était fixé en Arabie heureuse.
Or ce texte ne raconte ni chèvres ni miracle. Il attribue l'adoption du café à un mufti d'Aden, c'est-à-dire à un juriste chargé de dire le droit, Jamal al-Din al-Dhabhani, mort vers 1470, qui en aurait répandu l'usage vers 1454. Cent trente ans séparent la chose racontée du texte qui la raconte, et al-Jaziri renvoie lui-même à un auteur antérieur, Shihab al-Din, dont aucun exemplaire n'est connu. Le plus ancien témoin conservé s'appuie donc sur un témoin perdu.
Ce manuscrit arrive en Europe dans les bagages de Nointel, ambassadeur de Louis XIV auprès de la Porte ottomane. Antoine Galland, l'orientaliste qui donnera plus tard aux Mille et une nuits leur forme française, l'analyse et le traduit en partie sous le titre De l'origine et du progrès du café, en 1699. Plus d'un siècle après, Sylvestre de Sacy en édite les deux premiers chapitres dans sa Chrestomathie arabe, recueil de morceaux choisis destiné aux élèves de l'École des langues orientales, parue en 1806 et reprise en 1826.
Le compte est instructif : entre l'usage attesté vers 1454 et le traité de 1587, cent trente ans ; entre le traité et sa première lecture française, cent douze de plus.
Le chevrier, lui, entre dans l'imprimé en 1671. Le livre est de Antonio Fausto Naironi, maronite, professeur de langues chaldéenne et syriaque au collège de Rome : De saluberrima potione cahue, seu cafe nuncupata discursus, imprimé à Rome chez Michele Ercole, et dédié à un cardinal. C'est le premier traité imprimé consacré au café seul. On y trouve un gardien de troupeau en Arabie heureuse, des bêtes qui s'animent après avoir mangé certains fruits, un religieux du voisinage qui en tire une décoction pour tenir ses frères éveillés.
On n'y trouve pas de nom. Le chevrier ne s'appelle Kaldi que dans des reprises postérieures, et je n'ai pas réussi à fixer avec certitude la date à laquelle ce nom s'attache au personnage : on l'annonce tantôt dans des versions anglaises du XIXe siècle, tantôt dans la diffusion massive qu'en donne Ukers en 1922, et je n'ai vérifié moi-même aucune de ces occurrences les plus anciennes.
Ce qui est sûr et vérifiable, c'est que le nom est absent du texte de 1671. Les faits racontés sont couramment placés vers le IXe siècle ; le texte, lui, a huit siècles de moins.
Galland, en 1699, ne se prive pas de le dire. Il reproche à Naironi d'avoir accueilli comme histoire les récits d'Omar et du chevrier abyssin, puis il ajoute une remarque qui éclaire mieux la scène que n'importe quelle réfutation : l'abbé et ses moines, écrit-il en substance, ce sont le mufti Gemaleddin et Muhammad al-Hadrami, et les moines sont des derviches, c'est-à-dire des membres d'une confrérie soufie qui veillent en récitant.
Le récit yéménite a été traduit en couvent. On comprend sans mal l'utilité de cette traduction : en 1671, à Rome, dans un ouvrage dédié à un prince de l'Église, une boisson venue du monde musulman gagne beaucoup à avoir été révélée à des religieux. Ce n'est pas une falsification, c'est un travail d'acclimatation, le même qu'ont subi bien des plantes et bien des mots.
Le cheikh Omar suit le même chemin, en sens inverse. La tradition le place en 656 de l'hégire, soit 1258, exilé sur la montagne d'Ousab pour un écart de conduite, réduit à faire bouillir les baies qu'il trouve, puis rappelé en triomphe à Moka où l'on bâtit un couvent pour lui. Le socle écrit est le manuscrit de 1587, donc trois siècles et demi après les faits supposés, et le récit n'atteint le public français qu'avec Galland en 1699 et Jean de La Roque en 1716.
Entre-temps il s'est chargé : dans une version que rapporte Ukers, le maître mort réapparaît sous un voile et grandi de dix coudées, une eau jaillit du sol, un oiseau au plumage merveilleux mène l'exilé jusqu'à l'arbre. Ukers lui-même n'en fait pas mystère : dans la chronologie qui clôt son livre, la date de 1258 porte un appel de note qui renvoie à un seul mot, « légendaire », et un second qui signale que la date est approximative.
Le principal vecteur du récit le signale donc comme récit. Ce que la légende d'Omar apporte est net : elle rattache le café à une lignée de saints, celle de Chadhili, patron de Moka, et elle donne à une boisson contestée par les juristes un protecteur que les juristes ne peuvent pas récuser.
Il existe un cas où la datation est complète, et il sert de modèle à tous les autres. Vienne, 1683 : la ville assiégée, l'armée ottomane qui se retire, les sacs de grains verts abandonnés, Kolschitzky qui les reçoit en récompense et ouvre la Bouteille bleue. Ce récit apparaît pour la première fois en 1783, sous la plume de Gottfried Uhlich, exactement un siècle après le siège, et l'historien Karl Teply l'a établi en 1980.
L'archive de la ville dit autre chose : le privilège de servir du café à Vienne est accordé le 17 janvier 1685 au marchand arménien Johannes Diodato. Le récit d'Uhlich a pourtant gagné, il a sa statue et sa rue. C'est le cas d'école, parce qu'on y voit à quoi sert un centenaire : en 1783, Vienne se raconte son siège, et la fondation du café viennois y trouve un héros plutôt qu'un privilège commercial.
La tradition indienne de Baba Budan, pèlerin revenu de La Mecque avec sept graines fertiles dissimulées sur lui, plantées sur les pentes de Chikmagalur, résiste à cet exercice. Ukers, en 1922, la donne pour vraisemblable tout en hésitant sur la date, « dès 1600 » selon les uns, 1695 selon une autorité qu'il juge meilleure, et sa chronologie marque l'entrée de deux signes à la fois, date approximative et récit légendaire.
Je n'ai pas trouvé la première mise par écrit du récit des sept graines et je ne la donne donc pas. Ce qui est attesté est plus banal et plus solide : du café poussait dans les monts de Mysore bien avant que les Anglais n'y entreprennent des plantations en 1840, la chaîne porte le nom de Baba Budan, et le sanctuaire existe. Le chiffre sept, nombre de bénédiction, et la cachette dans la barbe appartiennent à la vie ultérieure du récit, celle où une histoire se précise en vieillissant.
Gabriel de Clieu offre le cas contraire, celui où l'on possède un auteur. Le récit du plant emporté sous châssis de verre et arrosé pendant la traversée avec sa propre ration d'eau vient d'une lettre de l'intéressé, publiée dans L'Année littéraire en 1774. C'est un témoignage de première main, et il est écrit une cinquantaine d'années après la traversée, l'année même de la mort de son auteur, qui avait alors près de quatre-vingt-huit ans.
Ukers relève les flottements : les uns datent l'arrivée de 1720, les autres de 1723 ; Jardin suppose deux voyages, dont un manqué, pour concilier les deux ; on hésite entre un plant et trois, de Clieu disant un. La phrase sur l'eau partagée est de sa main, et elle a fait son chemin : poème dans L'Année littéraire la même année, vers d'Esmenard, service de porcelaine commandé en son honneur, jardin botanique de Fort-de-France ouvert en 1918 et dédié à son nom.
On peut lire cette réussite sans mépris et sans naïveté : elle place une fortune coloniale sous le signe d'un dévouement privé, un homme et une plante, là où il y eut des flottes, des monopoles et un travail forcé.
Francisco de Melo Palheta pose la même question avec moins de documents. Ce qui est attesté administrativement tient en peu de mots : en 1727, un officier de la couronne portugaise est envoyé à Cayenne pour une affaire de frontière, et il revient avec des semences et des plants. Le bouquet offert par l'épouse du gouverneur, où seraient cachées les graines que la Guyane française interdisait d'exporter, appartient à une autre couche du récit, et je n'ai pas pu en dater la première rédaction.
Deux indices négatifs méritent d'être notés plutôt qu'un verdict : Ukers, en 1922, ne porte pas cet épisode dans sa chronologie, où l'entrée brésilienne de ces années-là ne mentionne que l'échec de la plantation de Pará en 1723 ; et la version galante circule surtout dans la littérature du XXe siècle, où Pendergrast la reprend en 1999. La scène fait commencer la plus grande économie caféière du monde par un cadeau, c'est-à-dire par une faveur accordée, plutôt que par une mission d'État et par ce que la plantation a exigé ensuite en hommes.
Reste le pape. Aucun acte pontifical connu ne porte sur le café, ni pour l'interdire ni pour le bénir. Ukers rapporte l'histoire des prêtres demandant à Clément VIII de proscrire la boisson de Satan, et du pape qui y goûte et propose de la baptiser, en l'introduisant par une formule prudente, « selon une légende très citée », et sans nommer de source. Le détail qui compte est ailleurs : il ne fait pas figurer cet épisode dans sa chronologie, alors qu'il y fait figurer Rhazès, Avicenne et Omar avec la marque « légendaire ». Je n'ai pas trouvé la première version imprimée de cette scène et je n'en propose donc aucune.
Ce qui se date autour d'elle, en revanche, se date bien : en 1585, Gianfrancesco Morosini rapporte au Sénat de Venise que les Turcs boivent une eau noire faite d'une graine nommée cavee ; en 1615, Pietro Della Valle écrit de Constantinople qu'il en rapportera. L'anecdote du baptême règle en une scène la question que ces années posaient vraiment, celle de savoir si une boisson d'islam pouvait devenir chrétienne. La dédicace du livre de Naironi à un cardinal, en 1671, répond à la même question par un autre moyen.
Mis bout à bout, ces écarts dessinent une pente. Le plus ancien témoignage écrit est arabe, sobre, administratif : un mufti d'Aden, une date, une querelle de droit. Les scènes pittoresques, le chevrier, l'oiseau merveilleux, le pape amusé, le bouquet de la gouvernante, sont plus tardives et, pour la plupart, européennes. Cela ne les disqualifie pas, cela les situe. Ukers, qui les a plus que quiconque fait circuler, avait pris soin de mettre au bas de sa chronologie deux notes de trois mots, l'une pour les dates approximatives, l'autre pour les faits légendaires ; l'usage qu'on a fait de son livre a souvent effacé ces notes.
La proposition de ce chapitre est de les remettre : garder les récits, qui ont leur beauté et leur utilité, et poser à côté de chacun la date de son plus ancien texte.
Abd al-Qadir ibn Muhammad al-Ansari al-Jaziri al-Hanbali, Umdat al-safwa fi hill al-qahwa, 996 de l'hégire (1587), Bibliothèque nationale de France, manuscrit Arabe 4590 ; description du manuscrit, des sept chapitres et de la note latine de garde dans Ukers, All About Coffee (1922), section sur le manuscrit arabe. Attribution de l'adoption du café à Jamal al-Din al-Dhabhani, mufti d'Aden mort vers 1470, vers 1454 : al-Jaziri, repris par la littérature savante ; Ukers écrit Moka là où les études récentes écrivent Aden. Renvoi d'al-Jaziri à Shihab al-Din, ouvrage perdu : Ukers, même section, d'après La Roque. Antoine Galland, De l'origine et du progrès du café, 1699, traduction partielle du manuscrit ; critique de Naironi et identification de l'abbé et des moines au mufti Gemaleddin, à Muhammad al-Hadrami et aux derviches : Galland, cité par Ukers, chapitre III. Antoine Isaac Silvestre de Sacy, Chrestomathie arabe, Paris, 1re édition 1806, 2e édition 1826, qui donne les deux premiers chapitres d'al-Jaziri. Antonio Fausto Naironi, De saluberrima potione cahue, seu cafe nuncupata discursus, Rome, typis Michaelis Herculis, 1671, dédié à un cardinal : page de titre de l'exemplaire numérisé (Internet Archive, bub_gb_XqtX_0BdDbwC) ; premier traité imprimé consacré au café seul selon Ukers 1922, chapitres III et bibliographique. Absence du nom Kaldi dans le texte de 1671 : page de titre et texte de Naironi, ainsi que la notice Kaldi de Wikipédia en anglais, qui fait du nom un ajout postérieur ; la date exacte de l'attachement du nom au personnage n'a pas pu être établie ici. Jean de La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse, Paris, André Cailleau, 1716, contenant un Mémoire concernant l'arbre et le fruit du café et un Traité historique de l'origine et du progrès du café (titre complet dans le Catalogue collectif de France, notice CCFr ark:/06871/0011738666) ; la chronologie d'Ukers date cet ouvrage de 1715. Chronologie d'Ukers 1922 et ses deux appels de note, [L] Approximate Date et [M] Legendary, appliqués notamment à Rhazès vers 900, Avicenne vers 1000, Omar en 1258 et Baba Budan vers 1600. Versions du récit d'Omar, dont celle du spectre voilé et de l'oiseau : Ukers 1922, chapitre III. Vienne : privilège de servir du café accordé le 17 janvier 1685 au marchand arménien Johannes Diodato (archives de la ville de Vienne) ; invention du récit de Kolschitzky par Gottfried Uhlich en 1783, établie par Karl Teply en 1980. Baba Budan : Ukers 1922, chapitre sur la propagation, qui hésite entre 1600 et 1695 et marque l'entrée comme légendaire ; début des plantations anglaises en Inde en 1840, même chapitre. La première mise par écrit du récit des sept graines n'a pas été trouvée. Gabriel de Clieu : lettre de de Clieu publiée dans L'Année littéraire en 1774, citée et discutée par Ukers 1922, chapitre II, qui relève les divergences de date (1720 ou 1723), l'hypothèse des deux voyages proposée par Jardin, et l'hésitation entre un plant et trois ; notice nécrologique du Mercure de France, décembre 1774 ; jardin botanique de Fort-de-France ouvert en 1918. Francisco de Melo Palheta : mission de 1727 à Cayenne pour un différend de frontière, tradition brésilienne du bouquet rapportée notamment par Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), chapitre 1 ; la chronologie d'Ukers 1922 ne mentionne pour ces années que l'échec de la plantation de Pará en 1723 ; la première rédaction de la version galante n'a pas été trouvée. Clément VIII : Ukers 1922, p. 26, qui donne l'épisode comme « légende très citée » sans source et ne le porte pas dans sa chronologie ; aucun document pontifical connu ; la première version imprimée n'a pas été trouvée. Repères datés du même moment : rapport de Gianfrancesco Morosini au Sénat de Venise, 1585, et lettre de Pietro Della Valle depuis Constantinople, 1615, tous deux cités par Ukers 1922, chapitre sur l'Italie. Texte intégral d'Ukers consulté d'après l'édition Project Gutenberg, ebook 28500.





































































































