Le siècle des rois : Arnold, le syndicat et le krach de 1880-1881

Le XIXe siècle tient dans une seule série de prix : celle du Rio « fair to prime » à New York, donnée par Thurber et reprise par Walsh. Une seule origine, une seule qualité, une seule place. Cela suffit, parce que tout ce qui secoue le marché mondial finit par passer par cette colonne de chiffres.
11,04 cents la livre en 1857. 42,5 cents en 1864, en pleine guerre civile, un prix qui dit autant la dépréciation de la monnaie que la rareté du café. Puis 13,25 cents en septembre 1879.
Et au milieu, une journée. Le 18 septembre 1873, jour de la panique Jay Cooke, les banques américaines cessent de prêter. Sans crédit, aucun acheteur ne peut financer un chargement, donc tous se retirent en même temps. Le Rio tombe de 24 à 15 cents dans une seule séance.
La même année se forme en Europe le premier syndicat international du café. Un syndicat, dans ce commerce, c'est un groupe de maisons qui achètent et vendent d'une seule main, pour peser sur le cours au lieu de le subir.
Celui-ci est financé par la Deutsche Handelsgesellschaft de Francfort, avec des agences à Londres, Rotterdam, Anvers et au Brésil. Il contrôlera les principaux marchés pendant plus de huit ans.
Thurber, Coffee: From Plantation to Cup (1881), p. 186-188 ; Walsh 1894, p. 286-287 ; Ukers, All About Coffee (1922), ch. XXXV, p. 797 (impr.)Benjamin Green Arnold, arrivé de Rhode Island en 1836 comme comptable d'un épicier de l'East Side, dirige la maison en 1868 avec une ligne de crédit d'un demi-million de dollars. Il entre en spéculation sur le café en 1869 et tient le marché dix ans ; une seule année d'opérations rapporte à sa firme 1,2 million de dollars. Sa méthode est celle de tous les corners : acheter massivement, retirer la marchandise du marché, laisser le prix monter avec la valeur du stock qu'on détient.
Thurber, qui le connaît, rapporte sa devise : il agira selon son propre jugement et par lui « coulera ou surnagera ». Les prix élevés qu'il a fabriqués déclenchent une fièvre de plantation dans les pays producteurs ; la surproduction qui en résulte noie le marché.
Thurber 1881, p. 219 ; Ukers 1922, ch. XXXI, p. 779-780 (impr.) ; LC ch. 11Le syndicat new-yorkais, dit la « trinité » (O. G. Kimball, B. G. Arnold, Bowie Dash), porte en janvier 1880 un stock visible d'environ 767 000 sacs. Il doit lâcher les Javas, qui passent de 24 ¾ cents en janvier 1880 à 16 cents en décembre, et reste seul acheteur des Brésil, dont le Rio tombe de 14 ½ à 12 ¾ cents. La première faillite est celle de C. Risley & Co. le 27 octobre 1880, avec 800 000 dollars de passif ; la mort de Kimball à Boston le 4 décembre précipite le krach du 7 décembre, où B. G. Arnold & Co., la plus grosse maison de New York, suspend ses paiements avec un passif officiel de 2 157 914 dollars ; Bowie Dash & Co. suit dans les trois jours avec 1,4 million.
Les pertes du négoce de New York et de Boston entre juillet 1880 et janvier 1881 sont estimées entre 5 et 7 millions de dollars. Pendant des semaines, il n'y a plus de marché du tout.
Ukers 1922, ch. XXXV, p. 797-799 (impr.) ; Thurber 1881, p. 195, 220Dans cette planche
- 01Avant la bourse : Moka, les courtiers et le droit de ne pas venirLe premier marché du café dont on possède une description précise est celui de Bayt al-Faqih, dans la plaine yéménite, visité par les marchands français de Saint-Malo en 1712 et décrit par Jean de La Roque en 1716.
- 02Le siècle des rois : Arnold, le syndicat et le krach de 1880-1881Le XIXe siècle tient dans une seule série de prix : celle du Rio « fair to prime » à New York, donnée par Thurber et reprise par Walsh.
- 03La bourse et ses paniques : New York 1882, Le Havre, Hambourg, LondresL'Europe suit, place par place.
- 04La valorisation brésilienne et les contrôles de guerre, 1906-1944Le mécanisme qui va gouverner tout le XXe siècle du café naît d'une récolte trop belle.
- 05L'Accord international du café, 1962-1989, et sa ruptureAprès la Seconde Guerre mondiale, l'instrument change d'échelle : ce ne sont plus un État et ses banquiers, mais producteurs et consommateurs ensemble.
- 06La crise de 2001Le 21 août 2002, le directeur exécutif de l'Organisation internationale du café, Néstor Osorio, se présente au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg.
- 07Le contrat C, la couverture et les optionsIl faut maintenant dire ce qu'est un contrat à terme, sans quoi la suite de cette planche reste du chinois.
- 08Le dollar, le real, et qui vend quandLe café est coté en dollars, et le producteur est payé dans sa monnaie.
- 09Les négociants, les coopératives et les institutions d'origineEntre celui qui exporte et celui qui torréfie, il y a un métier dont le public n'a jamais entendu parler et sans lequel rien n'arriverait : le négoce.
- 10Les torréfacteurs industrielsÀ l'autre bout de la chaîne, chez ceux qui torréfient et qui vendent, la concentration est plus forte encore qu'au négoce.
- 11La répartition de la valeur : ce qu'on peut mesurerOn aimerait savoir, sur longue durée, qui a gagné quoi.
- 12Prix minimums, revenu vital et certificationsLe seul prix plancher opposable de la filière est celui de Fairtrade International.
- 13Le direct trade, les microlots et les enchèresLe « direct trade » n'a ni définition partagée ni audit.
- 14Le climat, l'EUDR et le coût de la conformitéSur le climat, les travaux disent tous la même chose dans la direction, et rarement la même chose dans l'ampleur.
- 15Les outils de lecture du marchéLire le marché du café suppose de savoir qui publie quoi, et quand.
- 16Aujourd'hui (2023-2026)Le cycle où nous sommes a commencé par un creux.
- 17Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
- 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.