PXL Roasters
  • La chronique
  • Récit II

    Les évasions

    En 1685, un savant français écrit que le café ne pousse qu'en Arabie. En 1712, les envoyés du roi à Moka s'entendent dire la même chose sur place. Ils se trompent tous les deux : la plante pousse à Amsterdam depuis six ans. Histoire de quatre vols, d'un seul pied d'arbre, et de ce qu'il en reste dans votre tasse.

    Chapitre I

    01Le port qui tenait le monde

    Pendant près de deux siècles, tout le café du monde est sorti par un seul port.

    Il s'appelle Moka, il est sur la mer Rouge, et à partir de 1536 il appartient aux Ottomans, qui viennent d'occuper le Yémen. Le café cesse alors d'être une curiosité de confréries pour devenir ce qu'il ne cessera plus d'être : un revenu d'État. On le taxe, on le convoie par Djedda et Suez vers Le Caire et Constantinople. La Roque, qui décrira tout cela de près, note que chaque chameau porte deux balles de deux cent soixante-dix livres, et que le gouverneur de Moka verse trente mille piastres par an au roi.

    Trente mille piastres par an. Retenez ce chiffre, parce qu'il explique tout le reste : le monopole n'est pas une lubie, c'est une ligne budgétaire.

    Et il tient. Il tient si bien qu'en 1685, Dufour publie en France un traité où il écrit que le café ne pousse qu'en Arabie, sans culture, et nulle part ailleurs. Ce n'est pas une sottise d'ignorant : c'est ce que tout le monde sait. En 1712, une expédition française débarque à Moka et à Bétel-faguy pour vérifier sur pièces ; La Roque en rapporte la description des terrasses, du tri à la main, et du monopole. Les envoyés du roi s'entendent dire, sur place, par des gens qui devraient savoir, que la plante ne pousse que là.

    À ce moment précis, un caféier pousse à Amsterdam depuis six ans.

    Voilà l'histoire qu'on va raconter : celle d'un monopole que personne ne songeait à mettre en doute, et qui avait déjà fui par quatre trous à la fois.

    La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716), traduction de 1732, p. 88-89 et 106 ; Dufour, Traitez nouveaux & curieux du café (1685) ; Ukers 1922, chapitre sur l'Arabie ; voir les repères « 1536 », « 1685 » et « 1712 » de la chronique

    Chapitre II

    Aquarelle sur papier crème un peu piqué, signée d'un simple « Coffea » à la plume dans le coin inférieur gauche. La branche monte droit dans la page, les feuilles vert sombre largement étalées de part et d'autre ; trois bouquets de fleurs blanches serrées s'ouvrent à l'aisselle des feuilles, et au bas du rameau quelques cerises passent du vert au jaune puis au rouge. Le fond est laissé nu, sans décor ni ombre portée.
    Caféier en fleurs et en fruits, aquarelle

    02Sept graines dans une ceinture

    Le premier trou est indien, et on le raconte ainsi.

    Un pèlerin nommé Baba Budan revient de La Mecque avec sept graines de café cachées dans sa ceinture. Il les plante sur les collines de Chikmagalur, au sud de l'Inde.

    Quand ? C'est là que l'honnêteté commence. Ukers retient 1600. Une autre source donne 1695. Presque un siècle d'écart, et aucun moyen de trancher. Plutôt que de choisir la date qui ferait le plus joli récit, disons ce qu'il en est : on ne sait pas.

    Ce qu'on sait, en revanche, est parfaitement établi, et c'est le plus important. De cette poignée de graines, sept, si l'on veut bien croire le chiffre, sort une lignée indienne bien réelle : le Kent est sélectionné à Mysore en 1911, premier arabica dit résistant à la rouille ; le S.795, croisement du S.288 et du Kent, est diffusé en 1945-1946 et devient la première variété résistante largement cultivée au monde.

    Une ceinture de pèlerin, trois siècles et demi, et des millions d'arbres. C'est le genre de proportion qu'il faut avoir en tête pour comprendre la suite.

    Ukers, All About Coffee (1922) ; voir les repères « vers 1600 », « 1911 » et « 1945-1946 » de la chronique, le premier portant explicitement les deux dates concurrentes

    Chapitre III

    03Le pied d'Amsterdam

    Le deuxième trou est hollandais, et il est méthodique.

    • 1616Pieter Van den Broecke rapporte de Moka le premier café en Hollande
    • un marchand rapporte un plant à Amsterdam. 1640 : Wurffbain met en vente à Amsterdam la première cargaison commerciale. 1658 : les Hollandais plantent du café à Ceylan
    • qu'ils viennent de prendre aux Portugais. 1696-1699 : des plants du Malabar sont portés à Java, à Batavia.

    Quarante ans, quatre étapes, aucune précipitation. Pendant que les Français interrogent poliment les autorités de Moka, les Hollandais déplacent la plante d'un bout à l'autre de l'océan Indien.

    Et puis, en 1706, il se passe une chose minuscule dont tout le reste découle.

    Un seul plant quitte Java pour le jardin botanique d'Amsterdam.

    Un. Presque tout le Typica du monde descend de celui-là. Toutes les plantations des Amériques, tout le goût du XVIIIe siècle, tout ce qui se boira pendant deux cents ans passe par ce pot de terre débarqué sur un quai hollandais.

    WCR 2025, histoire du Typica, p. 9-10 ; Ukers 1922, chronologie p. 726 ; voir les repères « 1616 », « 1658 », « 1696–1699 » et « 1706 » de la chronique

    Chapitre IV

    04Le 29 juillet 1714

    Il y a, dans cette histoire de vols et de traversées, une scène qui ne ressemble à rien de romanesque et qui est pourtant la charnière de tout.

    Le 29 juillet 1714, au Jardin du Roi, à Paris, Antoine de Jussieu examine un caféier. C'est un cadeau d'Amsterdam.

    Rien de plus. Un botaniste devant une plante en pot, un jour d'été. Mais cette plante descend du pied de 1706, et c'est d'elle que partiront, neuf ans plus tard, les boutures pour les Antilles. La France n'a pas volé son café au Yémen : elle l'a reçu des Hollandais, qui l'avaient pris à Java, où ils l'avaient apporté du Malabar, où il était venu du Yémen.

    Deux ans plus tôt, ses compatriotes se faisaient expliquer à Moka que la plante ne poussait qu'en Arabie.

    La Roque 1716, traduction de 1732, p. 398-399 ; voir le repère « 29 juillet 1714 » de la chronique

    Chapitre V

    Planche gravée puis coloriée à la main : un rameau de caféier retombe en diagonale et porte en même temps des fleurs blanches en étoile à cinq pétales et des cerises d'un cramoisi profond, presque violet. Les feuilles, vert sombre et lustrées, sont rendues nervure par nervure, tandis que la partie haute du rameau reste au simple trait, non coloriée. Au bas de la planche, six petites figures détachées montrent le grain entier, sa fente centrale, et une coupe de la fleur.
    Coffea arabica, planche 1303 du Botanical Magazine de Curtis

    05L'homme qui a partagé son eau

    Voici maintenant le morceau de bravoure, celui dont on a fait des tableaux.

    1723. Gabriel de Clieu embarque pour la Martinique avec un jeune caféier issu du Jardin du Roi, abrité sous une cloche de verre. La traversée est longue. L'eau manque. La légende veut qu'il ait partagé sa ration avec la plante. Première récolte en 1726.

    C'est beau, c'est enseigné, et c'est à peu près vrai. Le problème n'est pas dans les faits, il est dans le calendrier.

    Parce qu'en 1718, cinq ans avant l'embarquement de Clieu, le café est déjà arrivé au Surinam hollandais. Et qu'en 1722, un an avant son départ, il a atteint Pará, au Brésil, en venant de Cayenne.

    Autrement dit : au moment où notre héros partage son eau avec son pot, le café pousse déjà sur le continent sud-américain, par une autre route, sans lui. Le récit héroïque et la chronologie ne se recouvrent pas tout à fait.

    Ce qui ne veut pas dire que l'un des deux est faux. Les deux sont vrais, simplement pas dans l'ordre où on les raconte. Clieu n'a pas apporté le café en Amérique ; il a apporté sa souche dans son île, et c'est cette souche-là qui essaimera. La différence a l'air d'un détail. Elle est exactement ce qui sépare une histoire d'une légende.

    Ukers 1922 ; Thurber, Coffee: From Plantation to Cup (1881), p. 124 ; voir les repères « 1718 », « 1722 » et « 1723 » de la chronique

    Chapitre VI

    06Le bouquet de Cayenne

    Le Brésil, lui, date son café d'un autre épisode, et celui-là est franchement une tradition, et la chronique le classe comme telle.

    1727. Le Portugais Francisco de Melo Palheta est envoyé à Cayenne arbitrer une querelle de frontière entre la Guyane française et le territoire portugais. Mission diplomatique, donc, et strictement diplomatique : la France refuse d'exporter ses plants.

    Palheta repart avec un bouquet de fleurs, offert par l'épouse du gouverneur. Des plants y sont cachés.

    Le Brésil fait commencer là son histoire du café. Et il a une raison sérieuse de préférer cette version : le premier caféier de Pará, planté en 1723 avec des plants de Cayenne, avait échoué. La tentative officielle rate, la tentative galante réussit ; on comprend que le pays ait gardé la seconde.

    Deux arbres seront portés à Rio entre 1770 et 1774. Un siècle plus tard, le Brésil produira plus des trois quarts du café du monde.

    Tradition brésilienne rapportée par Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), chapitre 1 ; Ukers 1922, chronologie p. 727 (1723, échec de Pará) ; Thurber 1881, p. 124 ; voir le repère « 1727 » de la chronique, marqué comme légende

    Chapitre VII

    07Vingt-deux ans

    Maintenant, mettez les dates bout à bout. C'est là que l'histoire cesse d'être une collection d'anecdotes pour devenir un phénomène.

    1718, le Surinam. 1722, Pará. 1723, la Martinique. 1725, Saint-Domingue. 1727, le Brésil par le bouquet. 1728, la Jamaïque, où le gouverneur Nicholas Lawes plante le Typica qui deviendra le Blue Mountain.

    Vingt-deux ans. Une plante qu'un empire entier gardait depuis deux siècles traverse un océan et s'installe sur un continent en l'espace d'une génération d'hommes.

    Et sur l'autre océan, la même chose au même moment : entre 1715 et 1718, les Français introduisent du café yéménite à l'île Bourbon ; le catalogue de World Coffee Research date même la présence de la plante de 1708. De tout cela, vers 1720, un seul plant survit. Il fonde le groupe Bourbon, c'est-à-dire la moitié de ce qui se cultive aujourd'hui.

    Deux fois dans cette histoire, tout tient à un arbre unique. Ce n'est pas une figure de style, c'est une donnée génétique, et on en paie encore le prix.

    Ukers 1922, chronologie ; Thurber 1881, p. 124 ; WCR 2025, p. 10 et p. 20, fiche Typica p. 84 ; voir les repères « 1715–1718 », « vers 1720 », « 1725 » et « 1728 » de la chronique

    Chapitre VIII

    Aquarelle pendant de la précédente, qui montre le même caféier au stade du fruit. La tige, presque verticale, porte sur toute sa longueur des grappes serrées de cerises bicolores, rouge vif du côté exposé à la lumière et jaune d'or à la base, tandis que le feuillage vert sombre se concentre au sommet de la branche. Le nom de la plante, écrit à la plume au bas de la feuille, s'est presque effacé.
    Caféier en fruits, aquarelle pendant de la précédente

    08Les pénitences du père Romero

    Restait la Colombie, et son histoire mérite un détour parce qu'elle est le contraire de toutes les autres : ici, personne ne vole rien.

    La trace écrite la plus ancienne est sobre. Vers 1730, le jésuite José Gumilla note, dans El Orinoco ilustrado, la présence de café à la mission de Santa Teresa de Tabajé, près de l'embouchure du Meta. C'est tout, et c'est le plus ancien témoignage écrit du café en Colombie.

    Ce que le pays raconte, lui, est d'une autre nature. À Salazar de las Palmas, dans le Norte de Santander, à la fin du XVIIIe siècle, le père Francisco Romero, venu de Rubio au Venezuela, aurait imposé à ses paroissiens une pénitence d'un genre nouveau : planter des caféiers. Trois ou quatre pieds par péché confessé. Et l'on plante le dimanche.

    La Fédération nationale des caféiculteurs cautionne la tradition et fait de ce village le berceau du café colombien. Il faut dire ce qui manque : aucune source écrite contemporaine, une date approximative. C'est une tradition orale, reprise ensuite par une institution, ce qui la rend officielle, pas vérifiée.

    Ce qui est daté, en revanche, c'est la suite : la première exportation part de là en 1835. Deux mille cinq cent quatre-vingt-douze sacs, par le lac de Maracaibo.

    Gumilla, El Orinoco ilustrado (1741, rédigé vers 1730) ; tradition orale de Salazar de las Palmas reprise par la Federación Nacional de Cafeteros ; voir les repères « 1730 » et « vers 1780-1800 » de la chronique, le second marqué comme légende

    Chapitre IX

    09Ce que l'évasion a coûté

    Il faut maintenant arrêter de sourire, parce que la suite de cette belle histoire de pots sous cloche et de bouquets galants a un nom, et ce nom est Saint-Domingue.

    Le café y est introduit en 1725, entre la Martinique de Clieu et le bouquet de Palheta. À la fin du siècle, l'île fournit la moitié du café du monde.

    Elle le fait sur le travail des esclaves. Ce n'est pas une circonstance regrettable de l'histoire du café : c'est son moteur économique. Une plante qui demande une cueillette répétée, passage après passage, sur des pentes, pendant des mois, ne devient une marchandise de masse que si la main-d'œuvre ne coûte rien. Les vingt-deux ans du chapitre précédent n'auraient produit que des jardins botaniques sans cela.

    En 1791, les esclaves de Saint-Domingue se révoltent. La production s'effondre. Le centre de gravité du café passe à Cuba, à la Jamaïque, puis au Brésil, où l'on recensera, en 1876, un million quatre cent soixante-seize mille cinq cent soixante-sept personnes esclaves, et où l'abolition n'arrivera qu'en 1888.

    La carte du café telle que nous la connaissons aujourd'hui a été dessinée par cette révolte. C'est une chose à savoir avant de regarder une liste d'origines.

    Trouillot, Motion in the System (Review, 1982) ; Pendergrast, Uncommon Grounds (1999), chapitre 1 ; Ukers 1922 ; voir les repères « 1725 », « 1791 », « 1830 » et « 1888 » de la chronique ; le repère de 1791 est absent de la chronologie d'Ukers, ce qui se remarque

    Reprenons le compte. Sept graines dans une ceinture. Un plant de Moka en 1616. Un seul pied quittant Java en 1706. Un seul survivant à Bourbon vers 1720. Un pot sous cloche en 1723. Un bouquet en 1727.

    Voilà par quoi est passé tout l'arabica cultivé hors d'Éthiopie. Ce n'est pas une manière de parler : quand Montagnon et ses collègues analysent en 2022 la diversité du Yémen, ils n'y retrouvent que trois groupes : SL34, Typica/Bourbon et New-Yemen. Et quand World Coffee Research révise son catalogue en 2025, le constat brésilien est net : 97,55 % des cultivars du pays descendent de Typica et de Bourbon.

    Alors la prochaine fois que vous regarderez la carte des variétés et que vous trouverez l'arbre étrangement maigre du côté arabica, avec quelques branches, beaucoup de cousins, presque pas d'ancêtres, ne mettez pas cela sur le compte de la nature. La nature avait tout ce qu'il fallait, et elle l'a encore, en Éthiopie.

    Ce sont des ceintures, des pots et des bouquets.

    Pour aller voirLe goulot génétique se voit à l'œil nu sur la carte des variétés : comparez la densité du côté éthiopien et du côté des cultivars. Ce que les interdictions du premier récit faisaient au buveur, ce chapitre-ci le fait au planteur : Interdire le café. Et les repères de ce récit se retrouvent dans la chronique, sous le filtre « Évasions ».
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