PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XVII · section 14 sur 18

    La fraude moderne : l'espèce, l'origine, la cuve

    Photographie de trois paquets anciens de succédanés de café, Masta, Quieta et Kathreiner, alignés avec leurs étiquettes imprimées et leurs mentions de marque.
    Paquets anciens de succédanés de caféThomas Quine · CC BY 2.0

    Quand un grain se paie au nom, c'est le nom qu'on fabrique. La fraude la plus rentable du XXIe siècle vend du canephora pour de l'arabica. En 2018, l'équipe de Kate Kemsley au Quadram Institute de Norwich analyse 60 cafés torréfiés moulus étiquetés 100 % arabica provenant de 11 pays : 8 dépassent le seuil d'authenticité, 6 contiennent de 3 à 33 % de non-arabica, ce qui suggère, avec un intervalle de confiance de 95 %, une prévalence sectorielle de 5 à 20 %. La méthode repose sur le 16-O-méthylcafestol, diterpène de la cire du canephora, mesuré par RMN à 60 MHz sur un extrait au chloroforme ; la surprise est que les arabicas purs en contiennent des traces, de l'ordre de 1 à 2 % du niveau du canephora, ce qui impose un seuil statistique plutôt qu'une absence. Les marques testées n'ont pas été nommées.

    Gunning et al., Food Chemistry, mai 2018, pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5774150 ; dailycoffeenews.com, 16 mai 2018

    Le Brésil, premier producteur, rejoue en 2025 la formule des mille livres. Le mécanisme n'a pas changé depuis Thurber, seul le prix a monté : les records de l'arabica font apparaître un « café fake » vendu 13,99 reais les 500 grammes en janvier 2025, selon l'ABIC.

    Le produit ne ment pas tout à fait. Il est étiqueté en petits caractères « poudre pour préparation de boisson au goût de café ». Le mot café n'est pas revendiqué, il est seulement suggéré, et c'est précisément la zone que la loi tient le plus mal.

    Le ministère de l'Agriculture inspecte en février 2025 trois fabriques, à São Paulo, au Paraná et à Santa Catarina. Il y trouve des coques, des grains défectueux noirs et brûlés, et des arômes. Il n'y trouve pas la pulpe de café annoncée.

    La querelle porte alors sur un mot. L'ABIC parle de fraude. Les fabricants invoquent leur dénomination et leur autorisation sanitaire. Mais la RDC 716/2022 de l'ANVISA n'appelle café que l'endosperme torréfié d'une espèce de Coffea. Tout le reste de la cerise, la coque comprise, n'est donc pas du café.

    Les saisies disent l'ampleur du phénomène. Sur l'année 2025, le ministère saisit 40 tonnes de torréfié moulu au Paraná, 2,4 tonnes à Campos dos Goytacazes et 4,2 tonnes de coques prêtes à torréfier à Brusque.

    Puis l'opération change d'échelle. Du 25 au 28 mai 2026, une action nationale menée avec la Senacon et les Procons conduit 84 inspections dans sept États. Elle ferme 19 établissements, soit 32,8 % des sites visités, et saisit 5 944 kilos de café conditionné et 76 070 kilos de matière première irrégulière : coques, bâtons, terre et résidus végétaux. L'essentiel se trouve dans la Zona da Mata du Minas Gerais, c'est-à-dire au cœur même d'une région de production.

    noticiasagricolas.com.br, 20 février 2025 ; nsctotal.com.br, 19 février 2025 ; semearfoodsafetyculture.com.br, 17 janvier 2026 ; clarim.net.br, 30 mai 2026

    Les cafés de prestige subissent la fraude de l'Aden de Walsh, un siècle plus tard et pour la même raison : le nom se paie plus cher que le grain.

    Le kopi luwak est un café passé par le tube digestif de la civette. Il se vend jusqu'à 1 300 dollars le kilo pour la version sauvage, contre 100 dollars pour la version d'élevage. Treize fois l'écart, pour une différence qu'aucun acheteur ne peut vérifier en tasse. La fraude est écrite d'avance.

    Les enquêtes de PETA et de la BBC (2013) trouvent des civettes en cage vendues comme sauvages. La presse spécialisée estime que jusqu'à 80 % du kopi luwak du marché mondial est faux, mais sans étude publiée à l'appui. Jumhawan et ses collègues ont publié en 2013 des marqueurs métabolomiques discriminants, c'est-à-dire des molécules dont le profil sépare le grain digéré du grain ordinaire.

    Le même écart vise les origines rares. Le Blue Mountain jamaïcain et le Geisha panaméen en font les frais, à des prix qui donnent le vertige : 1 029 dollars la livre pour un lot Elida en 2019. Tous deux sont les cibles d'un marché chinois où la consommation a crû de 44 % en cinq ans. Une demande qui monte de la sorte ne trouve pas en face une récolte qui suit, et l'écart se comble en faux.

    La riposte est double. La Jamaïque a instauré des peines de prison pour contrefaçon du label, et des domaines expérimentent le traçage du plant à la tasse.

    Les capsules dites compatibles, elles, ne relèvent pas de la fraude mais du droit des brevets, et la confusion est assez courante pour qu'il faille le dire. Dès mars 2010, Jean-Paul Gaillard, ancien dirigeant de Nespresso, lance des capsules sous marque Casino. Les tribunaux de Düsseldorf et de Paris refusent d'y voir une contrefaçon.

    La suite se joue sur le calendrier des brevets et sur la concurrence. Le premier brevet expire en 2012. L'Autorité de la concurrence obtient en avril 2014 l'ouverture technique des machines. En 2020, Nespresso est condamné à 500 000 euros pour concurrence déloyale envers Ethical Coffee Company.

    en.wikipedia.org/wiki/Kopi_luwak, consulté le 7 septembre 2026 ; intelligence.coffee, 15 septembre 2022 ; fr.wikipedia.org/wiki/Nespresso, consulté le 7 septembre 2026

    Dans cette planche

    1. 01Ce qui rend la fraude possibleLa seconde condition est l'écart de prix. Le café vaut cher, les pois, le seigle et la racine de chicorée ne valent presque rien et poussent dans n'importe quel champ d'Europe du Nord.
    2. 02La chicorée, de Brunswick au blocus continentalLe substitut est presque aussi vieux que le café :
    3. 03L'inventaire des substitutsLa liste de Walsh pour le café moulu se lit comme une commande de maraîcher.
    4. 04Teindre, polir, faire suer : la fraude sur le grain vertLe Rio brésilien de qualité médiocre n'a pas la couleur que l'acheteur attend.
    5. 05Les grains factices moulésAu sommet du genre, on ne substitue plus un café à un autre, on fabrique le grain.
    6. 06Le moulu : la formule des mille livresThurber consigne en 1881 une formule de mélange couramment vendu sous le nom de café aux États-Unis.
    7. 07Le glaçage et ses brevetsLe glaçage enrobe le café torréfié encore chaud d'une préparation qui fait pellicule en refroidissant : amidons, colles, mousse d'Irlande, gélatine, ichtyocolle.
    8. 08Les chimistes : Accum, Hassall, le microscope et le fourFriedrich Accum publie à Londres en 1820 un livre au titre sans détour : A Treatise on Adulterations of Food and Culinary Poisons.
    9. 09Les lois, pays par paysIl fallait bien qu'un pays légifère le premier, et c'est la Grande-Bretagne, sous la pression du Lancet.
    10. 10Le succédané devient une industrie : Postum et les « cereal-fakers »La loi américaine assainit l'étiquette, pas la réclame.
    11. 11Le goût fabriqué par l'habitudeLe livre de Marco avance une hypothèse et la tient pour ce qu'elle est.
    12. 12Les ersatz de guerre : 1914, 1939, 1977La République démocratique allemande offre le cas le mieux daté, et la chaîne des causes y est complète, du gel à la tasse.
    13. 13Le soluble et les mélanges d'aujourd'huiLe café soluble industriel date des années 1935-1938, et il pèse beaucoup plus lourd qu'on ne l'imagine en France.
    14. 14La fraude moderne : l'espèce, l'origine, la cuveQuand un grain se paie au nom, c'est le nom qu'on fabrique.
    15. 15Les cafés d'animaux, ou la rente sur le récitLe kopi luwak n'est pas seul : cinq animaux servent aujourd'hui le même argument de vente.
    16. 16Les outils de détection d'aujourd'huiLa chromatographie a remplacé le microscope.
    17. 17Aujourd'huiEn 2025-2026, la falsification a repris ses deux formes historiques, sous la pression du prix.
    18. 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
    © 2026 Marco De Sousa Rosa · PXL RoastersTextes sous CC BY-NC-SA 4.0 · outils tous droits réservés · images : voir la provenanceAccueil · Colophon