La chicorée, de Brunswick au blocus continental

Le substitut est presque aussi vieux que le café :
- Ukers cite Scheuzer, pour qui Turcs et Arabes buvaient déjà, à la place du café, une farine d'orge torréfiée. Mais la chicorée comme industrie naît en Allemagne. La racine de Cichorium intybus, coupée en tranches, séchée au four puis torréfiée comme du café, souvent avec un peu de graisse
- est employée en Hollande vers 1750 selon Ukers
- qui date ailleurs de 1770 son premier usage mêlé au café. En 1769-1770, le major Christian von Heine et l'aubergiste Christian Gottlieb Förster obtiennent des licences de fabrication à Brunswick et à Berlin
- Brunswick compte 22 à 24 fabriques en 1795, et la manufacture Bleibtreu
- fondée en 1781, passe de l'atelier à la production de masse.
Frédéric II fournit la demande. Agacé par l'argent qui sort de Prusse pour du café, il publie le 13 septembre 1777 un manifeste en faveur de la bière, boisson de ses ancêtres et de ses soldats, puis, la prohibition ayant échoué, crée le 21 janvier 1781 un monopole royal de la torréfaction : le café ne peut plus être grillé que dans les établissements de l'État, sauf licences accordées à la noblesse, au clergé et aux fonctionnaires, refusées au peuple.
Des soldats réformés, payés au quart de l'amende, suivent l'odeur de torréfaction de maison en maison ; le peuple les surnomme les renifleurs de café. Les pauvres, écrit Ukers, se rabattent sur les nombreux substituts d'orge, de blé, de maïs, de chicorée et de figues séchées qui apparaissent aussitôt. Le 17 février 1784, l'électeur de Cologne étend l'interdiction au duché de Westphalie sous peine de cent dollars d'amende ou deux ans de prison.
Ukers 1922, ch. V, p. 45-47Le blocus continental de 1806 fait de la pénurie un régime. Ce blocus, c'est l'interdiction faite à l'Europe napoléonienne de commercer avec la Grande-Bretagne et avec ses navires. Or le café arrive par la mer. Le grain devient donc un luxe rare et cher dans toute l'Europe soumise à Napoléon.
C'est là que la chicorée passe du dépannage à l'industrie, surtout en France. La racine pousse dans les champs du Nord, à portée des villes privées de café, et la culture s'y installe pour de bon.
La filière y est toujours. La France reste le premier producteur mondial de racine, environ 90 000 tonnes par an, le transformateur principal étant Leroux à Orchies. La pénurie a disparu depuis longtemps ; l'habitude, non.
Le succédané devient aussi un objet de brevet, ce qui est le signe qu'il est devenu un produit à part entière et non plus un expédient. En 1837, François Burlet, à Lyon, dépose le premier brevet français de succédané de café.
Aux États-Unis, l'histoire commence plus tôt qu'on ne l'imagine : le gouverneur Bowdoin avait introduit la chicorée dans le Massachusetts dès 1785. Le premier brevet américain de succédané est délivré à E. Dugdale, de Griffin en Géorgie, en 1873. C'est l'année même où John Arbuckle lance Ariosa, première marque nationale de café en paquet. Les deux dates se répondent : on industrialise le faux au moment exact où l'on industrialise le vrai.
fr.wikipedia.org/wiki/Chicorée_à_café et de.wikipedia.org/wiki/Zichorienkaffee, consultés le 7 septembre 2026 ; Ukers 1922, p. 468, 470 et chronologie p. 725-737Dans cette planche
- 01Ce qui rend la fraude possibleLa seconde condition est l'écart de prix. Le café vaut cher, les pois, le seigle et la racine de chicorée ne valent presque rien et poussent dans n'importe quel champ d'Europe du Nord.
- 02La chicorée, de Brunswick au blocus continentalLe substitut est presque aussi vieux que le café :
- 03L'inventaire des substitutsLa liste de Walsh pour le café moulu se lit comme une commande de maraîcher.
- 04Teindre, polir, faire suer : la fraude sur le grain vertLe Rio brésilien de qualité médiocre n'a pas la couleur que l'acheteur attend.
- 05Les grains factices moulésAu sommet du genre, on ne substitue plus un café à un autre, on fabrique le grain.
- 06Le moulu : la formule des mille livresThurber consigne en 1881 une formule de mélange couramment vendu sous le nom de café aux États-Unis.
- 07Le glaçage et ses brevetsLe glaçage enrobe le café torréfié encore chaud d'une préparation qui fait pellicule en refroidissant : amidons, colles, mousse d'Irlande, gélatine, ichtyocolle.
- 08Les chimistes : Accum, Hassall, le microscope et le fourFriedrich Accum publie à Londres en 1820 un livre au titre sans détour : A Treatise on Adulterations of Food and Culinary Poisons.
- 09Les lois, pays par paysIl fallait bien qu'un pays légifère le premier, et c'est la Grande-Bretagne, sous la pression du Lancet.
- 10Le succédané devient une industrie : Postum et les « cereal-fakers »La loi américaine assainit l'étiquette, pas la réclame.
- 11Le goût fabriqué par l'habitudeLe livre de Marco avance une hypothèse et la tient pour ce qu'elle est.
- 12Les ersatz de guerre : 1914, 1939, 1977La République démocratique allemande offre le cas le mieux daté, et la chaîne des causes y est complète, du gel à la tasse.
- 13Le soluble et les mélanges d'aujourd'huiLe café soluble industriel date des années 1935-1938, et il pèse beaucoup plus lourd qu'on ne l'imagine en France.
- 14La fraude moderne : l'espèce, l'origine, la cuveQuand un grain se paie au nom, c'est le nom qu'on fabrique.
- 15Les cafés d'animaux, ou la rente sur le récitLe kopi luwak n'est pas seul : cinq animaux servent aujourd'hui le même argument de vente.
- 16Les outils de détection d'aujourd'huiLa chromatographie a remplacé le microscope.
- 17Aujourd'huiEn 2025-2026, la falsification a repris ses deux formes historiques, sous la pression du prix.
- 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.