PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XVII · section 11 sur 18

    Le goût fabriqué par l'habitude

    Réclame entièrement typographique sur fond bleu, encadree d'un filet : elle demande au lecteur s'il veut économiser son argent et lui recommande le café de malt et de figues de la maison Joh. F. Schmidt, fabricant à Appiano et Bolzano.
    Réclame pour le café de malt et de figues SchmidtJoh. F. Schmidt, Eppan et Bolzano · CC BY-SA 4.0

    Le livre de Marco avance une hypothèse et la tient pour ce qu'elle est. Le goût se construit par exposition : Bourdieu, dans La Distinction (1979), décrit la préférence comme un habitus incorporé si profondément qu'il paraît naturel ; les travaux sur l'acceptation alimentaire établissent qu'une saveur nouvelle se gagne par répétition et non par explication, en dizaines d'expositions, sans qu'un nombre unique vaille pour tous les aliments et tous les âges.

    Or ce que buvaient les Européens et les Américains du XIXe siècle était un liquide très foncé, épais, parfois visqueux, franchement amer, dans les mauvais cas noirâtre et boueux avec un dépôt gras. Ce n'est pas la description d'un café frelaté ; c'est celle de ce que beaucoup appellent encore un vrai café. Le foncé, l'épais et l'amer franc, que le métier attribue à la torréfaction ou à l'origine, viendraient en partie des racines et des céréales qui occupaient les quatre cinquièmes du paquet et ont servi d'étalon pendant trois ou quatre générations.

    LC ch. 10 ; Bourdieu, La Distinction, 1979 ; Walsh 1894, p. 205

    L'hypothèse n'est pas une démonstration. Aucune dégustation comparée de 1881 n'existe, et le paquet de l'époque n'est plus là pour être goûté. D'autres fils tressent d'ailleurs la même corde : cafés défraîchis par des mois de cale humide, torréfactions poussées pour couvrir les défauts, infusions longues et rebouillies.

    Ce qui la rend défendable, c'est que la préférence a survécu à la fraude. La chicorée a été légalisée, puis revendiquée, puis aimée. Elle se vend encore, en pur ou en mélange, dans le Nord de la France, en Belgique, en Louisiane et en Inde. La FSSAI indienne l'y autorise jusqu'à 49 % du café torréfié moulu.

    Ukers l'écrivait déjà, sans que le paradoxe l'arrête. La chicorée n'a botaniquement et chimiquement rien à voir avec le café, et sa saveur est tout autre. Beaucoup de buveurs préfèrent pourtant leur café quand cette saveur étrangère y a été ajoutée.

    L'hypothèse éclaire enfin les jugements anciens, qu'on lit d'ordinaire sans se demander à quoi ils comparent. Quand Don écrit en 1834 que les graines torréfiées de Coffea stenophylla sont supérieures au café ordinaire, encore faut-il savoir ce qu'est ce café ordinaire. C'est celui de cette planche, et la barre n'était pas haute. Voir aussi la torréfaction pour la part du feu dans cette référence.

    LC ch. 10 et ch. 4 ; Ukers 1922, p. 404 ; OIC, ICC-134-1, 9 septembre 2022 ; fr.wikipedia.org/wiki/Chicorée_à_café, consulté le 7 septembre 2026

    Dans cette planche

    1. 01Ce qui rend la fraude possibleLa seconde condition est l'écart de prix. Le café vaut cher, les pois, le seigle et la racine de chicorée ne valent presque rien et poussent dans n'importe quel champ d'Europe du Nord.
    2. 02La chicorée, de Brunswick au blocus continentalLe substitut est presque aussi vieux que le café :
    3. 03L'inventaire des substitutsLa liste de Walsh pour le café moulu se lit comme une commande de maraîcher.
    4. 04Teindre, polir, faire suer : la fraude sur le grain vertLe Rio brésilien de qualité médiocre n'a pas la couleur que l'acheteur attend.
    5. 05Les grains factices moulésAu sommet du genre, on ne substitue plus un café à un autre, on fabrique le grain.
    6. 06Le moulu : la formule des mille livresThurber consigne en 1881 une formule de mélange couramment vendu sous le nom de café aux États-Unis.
    7. 07Le glaçage et ses brevetsLe glaçage enrobe le café torréfié encore chaud d'une préparation qui fait pellicule en refroidissant : amidons, colles, mousse d'Irlande, gélatine, ichtyocolle.
    8. 08Les chimistes : Accum, Hassall, le microscope et le fourFriedrich Accum publie à Londres en 1820 un livre au titre sans détour : A Treatise on Adulterations of Food and Culinary Poisons.
    9. 09Les lois, pays par paysIl fallait bien qu'un pays légifère le premier, et c'est la Grande-Bretagne, sous la pression du Lancet.
    10. 10Le succédané devient une industrie : Postum et les « cereal-fakers »La loi américaine assainit l'étiquette, pas la réclame.
    11. 11Le goût fabriqué par l'habitudeLe livre de Marco avance une hypothèse et la tient pour ce qu'elle est.
    12. 12Les ersatz de guerre : 1914, 1939, 1977La République démocratique allemande offre le cas le mieux daté, et la chaîne des causes y est complète, du gel à la tasse.
    13. 13Le soluble et les mélanges d'aujourd'huiLe café soluble industriel date des années 1935-1938, et il pèse beaucoup plus lourd qu'on ne l'imagine en France.
    14. 14La fraude moderne : l'espèce, l'origine, la cuveQuand un grain se paie au nom, c'est le nom qu'on fabrique.
    15. 15Les cafés d'animaux, ou la rente sur le récitLe kopi luwak n'est pas seul : cinq animaux servent aujourd'hui le même argument de vente.
    16. 16Les outils de détection d'aujourd'huiLa chromatographie a remplacé le microscope.
    17. 17Aujourd'huiEn 2025-2026, la falsification a repris ses deux formes historiques, sous la pression du prix.
    18. 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
    © 2026 Marco De Sousa Rosa · PXL RoastersTextes sous CC BY-NC-SA 4.0 · outils tous droits réservés · images : voir la provenanceAccueil · Colophon