L'inventaire des substituts

Substituts attestés
La liste de Walsh pour le café moulu se lit comme une commande de maraîcher. Racines : chicorée, pissenlit, carotte, panais, betterave. Graines : pois, haricots, seigle, riz, blé, orge. Puis ce qu'on ne mange pas d'ordinaire : graines de genêt, fenugrec, iris, gland. Ukers, en 1922, allonge l'inventaire mondial : malt, amidon, glands, soja, betterave, figues, pruneaux, noyaux de dattes, noix d'ivoire, patate douce, carottes, pois, bananes, poires séchées, pépins de raisin, racine de pissenlit, écorces d'agrumes, lupin, petit-lait, arachides, baies de genièvre, riz, fruit du palmier à cire, noix de kola, pois chiches, graines de casse, et les graines de tout arbre poussant dans le pays qui fabrique le substitut.
Les céréales se préparent de deux façons, par simple torréfaction des grains avec ou sans sucre, mélasse, tanin ou acide citrique, ou par pétrissage de la farine en pâte cuite, moulue puis torréfiée ; parfois les grains sont germés ou imprégnés avant traitement.
Walsh 1894, p. 206 ; Ukers 1922, ch. XVII, p. 170À Londres, les substituts apparaissent dès après le grand incendie de 1666, et pour deux raisons opposées. La première est le goût : une liqueur de bétoine, une plante médicinale, est vendue à ceux qui ne s'habituent pas à l'amertume.
La seconde est le prix. En 1719, le café vaut 7 shillings la livre, et la rue vend le bocket ou saloop, une décoction de sassafras et de sucre servie sur des étals.
Le Royaume-Uni bascule ensuite vers le thé au XIXe siècle, mais il garde une essence de café et de chicorée, Camp Coffee, vendue depuis 1885. Elle traversera les rationnements de 1939-1945, c'est-à-dire le moment où le vrai café manque à nouveau.
En Louisiane, c'est encore une privation qui fixe l'usage. Le blocus de la Nouvelle-Orléans par la marine de l'Union, pendant la guerre de Sécession, installe la chicorée dans le café. L'habitude survit au conflit, alors même que la raison d'être du mélange a disparu avec lui. En Inde, la chicorée entre dans le filter coffee et y reste.
Le substitut a donc cessé d'être un pis-aller pour devenir une exigence. Ukers note en 1922 que de nombreux consommateurs français, italiens, hollandais et allemands réclament leur chicorée, comme beaucoup de Sudistes américains.
Ukers 1922, p. 73-74 et p. 404 ; en.wikipedia.org/wiki/Chicory, consulté le 7 septembre 2026Pourquoi la chicorée domine-t-elle toutes les autres ? Parce que la racine torréfiée fait à peu près tout ce qu'on demande à du café, sauf en avoir le goût. Elle colore l'eau très vite et très fort, elle donne un liquide dense qui accroche la bouche, elle est franchement amère. Ukers en donne la composition : la racine fraîche contient 77 % d'eau ; la chicorée torréfiée pure est soluble à 74,2 %, avec 26,1 % de glucose, 9,6 % de dextrine et d'inuline et 16,4 % de matière colorante, la torréfaction transformant l'inuline en sucres réducteurs, dextrine et caramel.
Et la chicorée elle-même est frelatée : Walsh la trouve coupée de betterave et de betterave fourragère, certains lots en contenant 95 %, au point qu'il serait plus juste, dit-il, de les appeler chicorée adultérée.
Ukers 1922, p. 170 ; Walsh 1894, p. 215 ; LC ch. 10Dans cette planche
- 01Ce qui rend la fraude possibleLa seconde condition est l'écart de prix. Le café vaut cher, les pois, le seigle et la racine de chicorée ne valent presque rien et poussent dans n'importe quel champ d'Europe du Nord.
- 02La chicorée, de Brunswick au blocus continentalLe substitut est presque aussi vieux que le café :
- 03L'inventaire des substitutsLa liste de Walsh pour le café moulu se lit comme une commande de maraîcher.
- 04Teindre, polir, faire suer : la fraude sur le grain vertLe Rio brésilien de qualité médiocre n'a pas la couleur que l'acheteur attend.
- 05Les grains factices moulésAu sommet du genre, on ne substitue plus un café à un autre, on fabrique le grain.
- 06Le moulu : la formule des mille livresThurber consigne en 1881 une formule de mélange couramment vendu sous le nom de café aux États-Unis.
- 07Le glaçage et ses brevetsLe glaçage enrobe le café torréfié encore chaud d'une préparation qui fait pellicule en refroidissant : amidons, colles, mousse d'Irlande, gélatine, ichtyocolle.
- 08Les chimistes : Accum, Hassall, le microscope et le fourFriedrich Accum publie à Londres en 1820 un livre au titre sans détour : A Treatise on Adulterations of Food and Culinary Poisons.
- 09Les lois, pays par paysIl fallait bien qu'un pays légifère le premier, et c'est la Grande-Bretagne, sous la pression du Lancet.
- 10Le succédané devient une industrie : Postum et les « cereal-fakers »La loi américaine assainit l'étiquette, pas la réclame.
- 11Le goût fabriqué par l'habitudeLe livre de Marco avance une hypothèse et la tient pour ce qu'elle est.
- 12Les ersatz de guerre : 1914, 1939, 1977La République démocratique allemande offre le cas le mieux daté, et la chaîne des causes y est complète, du gel à la tasse.
- 13Le soluble et les mélanges d'aujourd'huiLe café soluble industriel date des années 1935-1938, et il pèse beaucoup plus lourd qu'on ne l'imagine en France.
- 14La fraude moderne : l'espèce, l'origine, la cuveQuand un grain se paie au nom, c'est le nom qu'on fabrique.
- 15Les cafés d'animaux, ou la rente sur le récitLe kopi luwak n'est pas seul : cinq animaux servent aujourd'hui le même argument de vente.
- 16Les outils de détection d'aujourd'huiLa chromatographie a remplacé le microscope.
- 17Aujourd'huiEn 2025-2026, la falsification a repris ses deux formes historiques, sous la pression du prix.
- 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.