PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche VI · section 03 sur 20

    Java, 1900-1919 : la rouille fait le lit du canephora

    Forte fructification d'un Coffea robusta à Java
    Forte fructification d'un Coffea robusta à Java

    La rouille orangée a détruit les arabicas de Ceylan à partir de 1869 et atteint Sumatra en 1876 ; dans les Indes néerlandaises, elle chasse l'arabica de tous les districts situés sous 3 500 pieds, soit un peu plus de 1 000 mètres. Le liberica, essayé d'abord, déçoit. Le matériel congolais arrive à Java en 1901, via Bruxelles, avec trois caractères recherchés : la résistance à la rouille, la vigueur et la productivité.

    Ukers décrit l'arbre tel que les planteurs javanais le voyaient : plus grand que l'arabica et que le liberica, en forme de parasol parce que ses longues branches retombent, fleurissant toute l'année et dès la première année, mûrissant ses drupes en dix mois, avec une récolte négligeable les deux premières années et abondante dès la quatrième. À basse altitude il produit plus tôt et plus, mais sa vie productive n'est que de dix ans contre trente pour l'arabica d'altitude ; non taillé sur certains domaines de montagne, il atteint dix à douze mètres et se cueille à l'échelle, pour six à sept livres de café par arbre.

    Ukers 1922, ch. XV, p. 252 et ch. XXII, p. 370-371 ; McCook 2019 (digest, chronologie) ; Kawuki et al. 2026, tableau 1

    Le basculement est rapide, et il se mesure. En 1919, les Indes néerlandaises comptent 142 272 acres de café. Le canephora en occupe 110 903, l'arabica 15 314, le liberica 4 940. L'espèce arrivée en 1901 tient déjà l'essentiel des surfaces.

    Une déclaration du gouvernement d'août 1919 dit la même chose en pourcentages : 84 % de la surface au canephora, 5,5 % à l'arabica, 4,5 % au liberica. Le reste va à des « dizaines d'autres variétés », dont canephora, Ugandae, Bukobensis, Quillou et stenophylla. Toutes ressemblent au canephora, et c'est pour cela qu'elles partent avec lui, sans distinction.

    Ces noms ne sont pourtant pas des doublons. Aux jardins d'essai de Bangelan, Cramer teste encore en 1919 le Quillou, c'est-à-dire le Kouilou. Le rendement est bon : trois livres de fruits donnent une livre de café marchand. Certains le préfèrent même au canephora pour le goût du grain torréfié.

    Cramer teste aussi l'Ugandae, dont « le produit a une meilleure saveur que le canephora », dit-on alors.

    Du côté américain, le jugement vient d'un laboratoire public et non d'un vendeur, ce qui lui donne du poids. Viehoever et Lepper, au Bureau of Chemistry de l'USDA, publient une série de dégustations « nettement favorables ». Leur conclusion : le canephora « mérite considération et reconnaissance ».

    Ukers 1922, ch. XXII, p. 370-371 et ch. XV, p. 253-254

    Java ne se contente pas de cultiver : elle devient le premier centre de sélection du canephora au monde.

    Trois institutions y travaillent entre 1907 et les années 1930 : la station de Besoeki, ancêtre de l'actuel ICCRI, la station de Malang et la ferme de Bangelan. Elles emploient tous les outils du sélectionneur de l'époque. La sélection massale, qui consiste à garder les meilleurs arbres d'une population et à repartir d'eux. Les tests de descendance, pour savoir si un bon arbre donne une bonne descendance, ce qui n'a rien d'automatique. L'autofécondation. Et surtout le clonage par bouturage et greffage.

    Ce dernier point mérite un mot, parce qu'il explique tout le reste. Le canephora est auto-incompatible : un arbre ne peut pas se féconder lui-même, donc chaque graine est un individu nouveau, différent de ses parents. Semer un bon arbre ne redonne pas un bon arbre. Le cloner, si. C'est pourquoi le canephora se travaille en clones là où l'arabica se travaille en variétés.

    De ce travail sortent, entre 1920 et 1940, les séries BP pour Besoekisch Proefstation, SA pour Soember Asin, et Bgn. Les sigles sont des noms de lieux : un clone porte l'adresse de la station qui l'a retenu.

    Le clone BP 534 reste aujourd'hui encore le plus planté d'Indonésie. Un clone ne se ressème pas, il se recopie, et c'est ce qui lui permet de traverser un siècle sans se diluer.

    Et le matériel circule dans les deux sens, ce qui explique la carte actuelle du canephora. Des graines javanaises partent pour l'Ouganda en 1910 et pour l'Inde en 1916. Des sélections reviennent au Congo, à Yangambi. C'est par ce réseau que le canephora arrive au Vietnam, au Brésil et en Côte d'Ivoire dans le premier tiers du siècle.

    Kawuki et al. 2026, § 2.1 et tableaux 1-2 ; WCR, Coffee Varieties Catalog 2025, p. 100 (BP 534)

    Dans cette planche

    1. 01Une espèce, pas une variétéDans le commerce, le mot robusta désigne toute la production de Coffea canephora.
    2. 02Découverte et baptême, 1880-1900Presque en même temps, et sans lien avec Pierre, le botaniste belge Émile Laurent repère au Congo un caféier sauvage vigoureux.
    3. 03Java, 1900-1919 : la rouille fait le lit du canephoraLa rouille orangée a détruit les arabicas de Ceylan à partir de 1869 et atteint Sumatra en 1876 ; dans les Indes néerlandaises, elle chasse l'arabica de tous les districts situés sous 3 500 pieds, soit un peu plus de 1 000 mètres.
    4. 04Le génome : diploïde, allogame, parent de l'arabicaLe canephora est diploïde, avec 2n = 22 chromosomes et un nombre de base x = 11.
    5. 05Deux groupes, puis huit : la géographie génétiqueLa structure de l'espèce a été lue deux fois : d'abord au champ, à l'œil, puis dans l'ADN.
    6. 06Sélectionner un allogame : cinq stratégies en un siècle
    7. 07Kouilou, Niaouli, Conilon : la lignée guinéenne et atlantiqueLe nom Kouilou vient d'une rivière côtière du sud du Gabon et du Congo, là où l'espèce pousse spontanément.
    8. 08L'Ouganda : l'espèce sur son terrain natifLe croissant du lac Victoria est l'habitat d'origine du canephora ougandais, et ce n'est pas une figure de style : du canephora sauvage y pousse encore, dans les forêts du bassin du lac et dans les réserves de Kibaale et de Zoka-Adjumani, sur 150 à 400 hectares estimés.
    9. 09La trachéomycose, 1927-1993La maladie qui a redessiné le canephora africain s'appelle coffee wilt disease, ou trachéomycose.
    10. 10Agronomie : ce que l'espèce demandeLe manuel ougandais fixe les conditions du canephora, poste par poste.
    11. 11Multiplier, irriguer, recéper : les options du planteurLe plant. Deux matériels se vendent en pépinière certifiée.
    12. 12Récolte et traitement : le Kiboko et le lavéDeux récoltes par an, la principale et la « fly crop », décalées d'une région à l'autre (voir le tableau en marge).
    13. 13Un siècle de parts de marchéLa montée du canephora se lit par période, et chaque palier tient à un régime de marché.
    14. 14Le Vietnam depuis 1990Le décollage tient à une politique. Le Đổi Mới de 1986 ouvre le marché, autorise l'entreprise privée et la privatisation des terres.
    15. 15Les robustas fins et le protocole CQIL'idée qu'un canephora puisse être bon n'est pas neuve.
    16. 16Le prix : le record de 2024-2025Le canephora est coté à Londres, sur l'ICE, par contrats de dix tonnes.
    17. 17L'hybride de Timor : ce que le canephora donne à l'arabicaSur une plantation de la moitié portugaise de Timor, aujourd'hui Timor-Leste, un arabica et un canephora se sont croisés spontanément.
    18. 18Ce qui a changé, 2023-2026Quatre faits datés résument l'état de l'espèce.
    19. 19Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
    20. 20Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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