PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche VI · section 17 sur 20

    L'hybride de Timor : ce que le canephora donne à l'arabica

    Caféiers canephora en sous-étage, sous de grands arbres portant des lianes de poivrier noir.
    Caféiers robusta et lianes de poivrierTimothy A. Gonsalves · CC BY-SA 4.0
    • 1880Kouilou observé à l'état sauvage entre Gabon et Congo
    • 1897Froehner publie Coffea canephora (nom de Pierre, 1895)
    • 1898-1900Laurent au Congo ; Bruxelles vend « Coffea robusta »
    • 1901Matériel congolais introduit à Java
    • 1910-1916Java vers l'Ouganda (1910) et l'Inde (1916)
    • 1912Conilon dans l'Espírito Santo
    • 191984 % des surfaces des Indes néerlandaises
    • 1927Trachéomycose en Oubangui-Chari ; hybride de Timor
    • 1955Coste : plus de 200 000 t ; fondation du CIFC
    • 1986Đổi Mới au Vietnam
    • 1993Trachéomycose détectée en Ouganda ; Emcapa 8111-8131
    • 2009-2010Symposium et premier cours Q Robusta (CQI-UCDA) ; clones KR1-7
    • 2014Génome du canephora (Denoeud, Science)
    • 2024Salojärvi : 7-11 % d'introgression dans les arabicas résistants
    • févr. 20255 849 $/t, record à Londres
    • 2025-2646,6 % de la production mondiale (USDA)
    Chronologie établie d'après les sources citées dans le texte

    Sur une plantation de la moitié portugaise de Timor, aujourd'hui Timor-Leste, un arabica et un canephora se sont croisés spontanément. Personne ne l'avait cherché : la découverte est fortuite. McCook la situe dans les années 1920, et les analyses génomiques de 2024 retiennent 1927 pour l'identification.

    Pourquoi ce croisement-là a-t-il compté, quand d'autres n'ont rien donné ? À cause du compte des chromosomes. Depuis 1927, on obtenait à la main des croisements arabica × canephora à Balehonnur, en Inde. Ils étaient diploïdes, 22 + 11 = 33 chromosomes, et stériles. Un hybride qui ne fait pas de graines est une impasse : on ne peut rien bâtir dessus.

    L'hybride de Timor, lui, est tétraploïde, c'est-à-dire qu'il porte quatre jeux de chromosomes : 44 en tout, le compte d'un arabica. Et il est autofertile comme un arabica, donc il fait des graines tout seul. C'est ce qui a permis le rétrocroisement systématique, le recroisement répété avec un parent arabica.

    Salojärvi et ses coauteurs ont séquencé l'hybride lui-même et cinq de ses rétrocroisements. L'introgression, c'est-à-dire l'entrée durable des gènes d'une espèce dans une autre, couvre 7 à 11 % du génome des variétés qui en descendent.

    Ils ont aussi localisé la défense. Trois familles de gènes de résistance sont dupliquées en tandem, c'est-à-dire recopiées côte à côte sur le chromosome : RPP8 en cinq copies, CPR1 en dix, LRK10L en trois. Huit de ces copies sont retenues comme candidates. Les trois familles se trouvent sur le chromosome 4 du sous-génome canephora. La défense est rangée dans la part que le canephora a fournie.

    McCook 2019, p. 134-135 (digest) ; Salojärvi et al., Nature Genetics, 2024, p. 726-727 ; Coste 1955, p. 349 ; LC ch. 14

    Le Centre de recherche sur la rouille, le CIFC, est fondé à Oeiras au Portugal en 1955. C'est de là que sort presque tout ce qui résiste aujourd'hui.

    De l'hybride de Timor il tire les Catimor, nés en 1959 du croisement de l'accession 832/1 avec le Caturra. Une accession, c'est un matériel précis, collecté à un endroit et enregistré sous un numéro. Une autre accession, la 832/2, croisée avec le Villa Sarchí, donne les Sarchimor.

    Le principe ne change pas : on marie la résistance de l'hybride à un arabica déjà cultivé, le Caturra ici, le Villa Sarchí là. Par l'accession 1343, le CIFC donne encore les variétés Colombia et Castillo de Cenicafé.

    Seulement voilà : cette résistance se paie, et le catalogue de World Coffee Research ne s'en cache pas. Il décrit l'hybride de Timor comme la source de presque toutes les résistances, et note sa qualité en tasse « faible à moyenne ». Les Catimor et les Sarchimor remontent à « bonne ». Le Bourbon, le SL28 et le Geisha sont notés « exceptionnelle ».

    La revue de Yang, en 2026, donne un nom à ce coût : une pénalité qualité. Et surtout, elle dit d'où elle vient, ce qui est bien plus intéressant.

    Quand on croise deux plantes, ce qui se transmet n'est pas un gène isolé mais un segment entier de chromosome, avec tout son voisinage. En prenant le gène de résistance, on prend aussi ce qui se trouve à côté, et l'on ne sait pas toujours ce que c'est. Les rétrocroisements successifs, qui consistent à recroiser l'hybride avec le parent de qualité génération après génération, réduisent ce bagage sans jamais le détacher complètement. On ne sépare pas tout à fait le recto du verso.

    Dernier point, et il est décourageant : cette résistance n'est pas acquise pour toujours. Mayne l'avait établi dès 1932 dans Nature : la rouille existe en races, c'est-à-dire en souches différentes, et une résistance efficace contre l'une ne l'est pas contre l'autre. Le Big Rust de 2008-2013 l'a rappelé à toute l'Amérique centrale, et la lignée Lempira est tombée en 2017.

    WCR 2025, p. 11, 27, 53 ; Yang et al. 2026, p. 3 ; McCook 2019, p. 94 et 132-133 ; LC ch. 14 et 16

    Les voies délibérées ont suivi le même chemin avec moins de bonheur. Timor avait fait le croisement tout seul ; les stations ont voulu le refaire à la commande.

    • ArabustaIvoirien, des années 1960-70. Un arabica croisé avec un canephora tétraploïdisé à la colchicine, un produit qui double le nombre de chromosomes et met les deux parents au même compte. On visait un café fin de basse altitude. Il est resté peu cultivé.
    • IcatuDe l'IAC, lancé en 1950 sur le même principe, puis rétrocroisé avec Mundo Novo pour récupérer de la qualité. Il n'est diffusé que dans les années 1990, quarante ans après.
    • CxR et Sln. 3REn Inde. Le CxR est un congensis × canephora. Les Sln. 3R sortent de rétrocroisements sur canephora.
    • CongustaÀ Java, à Bangelan : congensis × canephora, pour 1 250 kg/ha vers 1955.

    Le canephora sert enfin de jambes. Les porte-greffes Nemaya (Promecafé-Cirad-CATIE) et Apoatã (IAC) portent des arabicas dans les sols à nématodes, ces vers microscopiques qui rongent les racines. La racine tient, et le haut de l'arbre reste un arabica. Le liberica portait déjà les arabicas de Java au temps de Coste.

    Au total, le canephora a sauvé l'arabica trois fois. Par la moitié de génome qu'il lui a donnée à l'origine. Par ce qu'il produit là où l'autre ne tient pas. Par la résistance transmise en 1927.

    Le paquet marqué « 100 % arabica » contient à parts égales l'héritage de l'espèce qu'il prétend exclure.

    Coste 1955, p. 348-350 ; fiches Arabusta, Icatu, Sln.6, Nemaya et Apoatã de l'atlas (WCR 2025) ; Kawuki et al. 2026, § 2.2 ; LC ch. 14

    Dans cette planche

    1. 01Une espèce, pas une variétéDans le commerce, le mot robusta désigne toute la production de Coffea canephora.
    2. 02Découverte et baptême, 1880-1900Presque en même temps, et sans lien avec Pierre, le botaniste belge Émile Laurent repère au Congo un caféier sauvage vigoureux.
    3. 03Java, 1900-1919 : la rouille fait le lit du canephoraLa rouille orangée a détruit les arabicas de Ceylan à partir de 1869 et atteint Sumatra en 1876 ; dans les Indes néerlandaises, elle chasse l'arabica de tous les districts situés sous 3 500 pieds, soit un peu plus de 1 000 mètres.
    4. 04Le génome : diploïde, allogame, parent de l'arabicaLe canephora est diploïde, avec 2n = 22 chromosomes et un nombre de base x = 11.
    5. 05Deux groupes, puis huit : la géographie génétiqueLa structure de l'espèce a été lue deux fois : d'abord au champ, à l'œil, puis dans l'ADN.
    6. 06Sélectionner un allogame : cinq stratégies en un siècle
    7. 07Kouilou, Niaouli, Conilon : la lignée guinéenne et atlantiqueLe nom Kouilou vient d'une rivière côtière du sud du Gabon et du Congo, là où l'espèce pousse spontanément.
    8. 08L'Ouganda : l'espèce sur son terrain natifLe croissant du lac Victoria est l'habitat d'origine du canephora ougandais, et ce n'est pas une figure de style : du canephora sauvage y pousse encore, dans les forêts du bassin du lac et dans les réserves de Kibaale et de Zoka-Adjumani, sur 150 à 400 hectares estimés.
    9. 09La trachéomycose, 1927-1993La maladie qui a redessiné le canephora africain s'appelle coffee wilt disease, ou trachéomycose.
    10. 10Agronomie : ce que l'espèce demandeLe manuel ougandais fixe les conditions du canephora, poste par poste.
    11. 11Multiplier, irriguer, recéper : les options du planteurLe plant. Deux matériels se vendent en pépinière certifiée.
    12. 12Récolte et traitement : le Kiboko et le lavéDeux récoltes par an, la principale et la « fly crop », décalées d'une région à l'autre (voir le tableau en marge).
    13. 13Un siècle de parts de marchéLa montée du canephora se lit par période, et chaque palier tient à un régime de marché.
    14. 14Le Vietnam depuis 1990Le décollage tient à une politique. Le Đổi Mới de 1986 ouvre le marché, autorise l'entreprise privée et la privatisation des terres.
    15. 15Les robustas fins et le protocole CQIL'idée qu'un canephora puisse être bon n'est pas neuve.
    16. 16Le prix : le record de 2024-2025Le canephora est coté à Londres, sur l'ICE, par contrats de dix tonnes.
    17. 17L'hybride de Timor : ce que le canephora donne à l'arabicaSur une plantation de la moitié portugaise de Timor, aujourd'hui Timor-Leste, un arabica et un canephora se sont croisés spontanément.
    18. 18Ce qui a changé, 2023-2026Quatre faits datés résument l'état de l'espèce.
    19. 19Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
    20. 20Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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