Le café turc : la salle, le prix, l'étiquette

Le caffinet somptueux des voyageurs romantiques n'existait plus en 1922, et Ukers doute même qu'il ait jamais existé. Son argument tient en une phrase : « il n'y a certainement jamais eu d'architecture de maison de café ». Aucun style ne s'est fixé pour ces salles, et c'est là-dessus qu'il fonde son doute.
Reste un portrait canonique, celui d'Allom et du révérend Walsh. L'édifice est porté sur des piliers et ouvert en façade. Une estrade couverte de nattes reçoit les clients, assis jambes croisées.
La salle se partage en deux : les musiciens grecs d'un côté, de l'autre les hommes qui somnolent sous la double influence du café et du tabac.
La boisson, elle, est décrite ainsi : « en tasses pas plus grandes que des coquetiers, avec le marc, sans crème ni sucre, si noir, épais et amer qu'on l'a comparé à de la suie bouillie ». Le marc reste dans la tasse parce que ce café-là ne se filtre pas.
Ukers 1922, ch. XXXV, citant Walsh et Allom, Constantinople IllustratedLe café ordinaire de 1922, décrit par H. G. Dwight, est le club des classes pauvres. Des rues entières n'ont pas d'autre commerce, et les hommes d'une rue, d'un métier, d'une province ou d'une nation s'y retrouvent chez les leurs, car un café turc peut être albanais, arménien, grec, juif ou kurde ; la clientèle est si fixe qu'on comprend pourquoi on les appelait des « écoles du savoir ». Salle plus longue que large, fenêtres du côté de la rue, comptoir au fond avec ses éclats de laiton et son kahvehji ; on ne se tient pas au comptoir, on s'assoit sur les banquettes le long des murs et l'on retire ses chaussures pour replier ses pieds sous soi.
Ukers 1922, ch. XXXV, citant H. G. Dwight, Constantinople Old and New (1915)L'étiquette frappe l'observateur : Dwight a vu un nouveau venu saluer un par un tous les occupants d'une salle bondée, à la porte puis après s'être assis, la main droite au cœur avec le mot Merhabah ou par le temennah, ce triple balayage de la main. La fabrication est chiffrée : grain torréfié à la demande dans un cylindre de fer sur un feu de branches, moulu en poudre au moulin de laiton, monté trois fois en mousse sur un brasero dans un petit pot à long manche ; le lait serait « un sacrilège inouï ». La tasse arrive avec un verre d'eau que le Turc boit d'abord, et il la soulève par la soucoupe. Dix paras, un peu plus d'un cent ; et l'on ne donne pas de pourboire.
Ukers 1922, ch. XXXV, citant Dwight (1915)Deux recettes encadrent la pratique. L'ancienne, notée par Fellows, est arabe : chaque tasse se fait dans une louche d'un pouce de large et deux de profondeur, remplie à plus de moitié de café pilé puis d'eau, et son contenu est plus secoué que versé, « bien plus épais que du chocolat ». La recette turque améliorée ajoute le sucre pendant la cuisson : trois morceaux pour deux tasses, deux cuillerées à café de poudre, quatre montées successives en tapotant le fond entre chaque, puis versement alterné dans les deux tasses pour partager la mousse à parts égales.
Ukers 1922, ch. XXXV, citant Fellows, Excursions through Asia MinorDans cette planche
- 01La cérémonie arabe : la pièce du café et ses gestesLa maison arabe des voyageurs du XIXe siècle est bâtie autour du kahwah, c'est-à-dire la salle du café.
- 02Le cercle bédouin, les quatre gorgées, la règle de l'eauChez les nomades de Doughty, le café oriente la tente elle-même.
- 03Le café turc : la salle, le prix, l'étiquetteLe caffinet somptueux des voyageurs romantiques n'existait plus en 1922, et Ukers doute même qu'il ait jamais existé.
- 04Ramadan, Karagöz et le calendrier du caféLe café est une affaire d'heures. Stamboul, hors du Ramadan, est déserte la nuit, et c'est juste après le crépuscule que les cafés sont à leur meilleur.
- 05Damas, Le Caire, Alger : l'eau, la fumée et le conteurLe texte le plus précis que reproduit Ukers a été écrit en 1836, pour accompagner une planche de Bartlett et Purser.
- 06Venise : le premier caffè d'Europe et la place comme salonEn Europe, le café a d'abord été vendu par des marchands de limonade.
- 07Vienne : le mélange, le journal et le mot pour commanderLégende · lors du siège de 1683, Franz Georg Kolschitzky, Polonais ayant vécu chez les Turcs, traverse les lignes ennemies le 13 août en uniforme turc.
- 08Paris : du Procope au boulevard, et le vocabulaire du garçonAvant le Procope, il y a des maisons de café à la turque, de bas étage, où les gens de condition ne veulent pas être vus.
- 09Londres : l'université à un penny, et ce qui l'a remplacéeLa maison de café londonienne du XVIIe siècle avait un tarif et un règlement.
- 10Berlin, la Saxe et le KaffeeklatschL'Allemagne a inventé la fonction sociale de l'après-midi qu'on appelle Kaffeeklatsch, et Ukers en décrit la version populaire du dimanche : la famille marche jusqu'à un jardin de banlieue où le café se vend au pot.
- 11Amsterdam et Athènes : le verre d'eau et le kaimakiLes Provinces-Unies ont adopté la maison de café sans jamais la persécuter, et la première ouvre au Korten Voorhout, à La Haye.
- 12Le Nord et l'Est : bouilloires de cuivre, citron et cognac flambéEn Norvège, la méthode par ébullition l'emporte, c'est-à-dire qu'on fait bouillir la mouture dans l'eau au lieu de l'y faire passer.
- 13Italie, Espagne, Portugal, BelgiqueL'Italie de 1922 n'est pas encore le pays de l'espresso.
- 14Les États-Unis : la prohibition, le coffee room et la tasse gratuiteAux colonies, la bière et le cidre ont d'abord cédé au thé, puis le thé au café.
- 15La Nouvelle-Orléans, le Brésil, Cuba, le Mexique, l'AustralieLe café créole de La Nouvelle-Orléans, dit aussi café du marché français, n'est pas une boisson mais un extrait concentré.
- 16Le café en peinture, en gravure et en caricaturePour décrire comment on buvait le café aux XVIIe et XVIIIe siècles, Ukers n'a presque rien d'autre que des images.
- 17Le café en musique et en littératureLa pièce maîtresse est la Cantate du café de Bach, numéro 211 des cantates profanes, publiée à Leipzig en 1732 sous le titre Schweigt stille, plaudert nicht, « taisez-vous, ne bavardez pas », sur un texte de Picander.
- 18L'orfèvrerie, la porcelaine et le mobilier du serviceLa cafetière européenne a une origine et une date de rupture.
- 19Comment se fabrique une manière : le goût est une habitudeUkers pose lui-même le problème sans le résoudre.
- 20Ce qui a changé depuis 1922La géographie de la consommation s'est déplacée vers le nord.
- 21Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
- 22Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.