PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XIII · section 05 sur 16

    La cascara, du déchet au « novel food »

    Quatre figures. En haut, l'appareil en coupe longitudinale : un cylindre horizontal à trémie d'entrée, dans lequel un arbre garni de doigts fait rouler les cerises contre une paroi ajourée. En dessous, trois coupes transversales successives montrent le jeu qui se resserre le long de la machine, et par où les résidus sont évacués au fur et à mesure.
    Procédé et appareil de Steven Birnie, Gombong (Java), pour dégager l'amande des cerises de café, brevet américain n° 1 737 071

    Les sous-produits

    Le mot espagnol cáscara désigne l'écorce ou l'enveloppe. Dans le café, il nomme la pulpe séchée de la cerise, c'est-à-dire la matière que la station considère comme un coproduit du traitement et qu'elle composte le plus souvent.

    La boire suppose un protocole, parce que la matière est sèche et entière. Celui qu'enseigne la formation professionnelle demande 3 g de cascara non moulue, 5 minutes ou plus à 90 °C, dans 100 ml d'eau. La pulpe n'est pas broyée : elle infuse.

    Le résultat est ambré et très sucré, sur l'hibiscus et le miel. Il devient plus sucré en refroidissant, ce qui le destine aussi au service glacé : la tasse ne se dégrade pas en tiédissant, elle gagne.

    Le document précise l'ordre des choses, et il est inverse de ce qu'on croit. La boisson est consommée à l'origine dans des pays producteurs comme le Yémen. Elle n'est devenue que « depuis peu » une mode des coffee shops.

    document de formation professionnelle, La cáscara, p. 2

    La bascule commerciale date du 10 janvier 2017. Starbucks lance ce jour-là le Cascara Latte, fait d'espresso, de lait et de sirop de cascara. C'est sa première boisson nouvelle de l'année, née d'un concours de baristas tenu à la Reserve Roastery de Seattle en septembre 2016. La chaîne la présente comme « le fruit de la cerise de café ».

    Sur le marché européen, la même boisson butait sur un mur réglementaire. Le règlement UE 2015/2283 sur les nouveaux aliments pose en effet une règle de date : un produit non consommé de manière significative dans l'Union avant le 15 mai 1997 doit être autorisé avant sa mise en vente. La cascara tombait dans ce cas.

    L'autorisation arrive avec le règlement d'exécution (UE) 2022/47 du 13 janvier 2022. Il autorise la mise sur le marché de la pulpe séchée de cerise de Coffea arabica et/ou Coffea canephora, et de son infusion, comme aliment traditionnel d'un pays tiers.

    Ce texte ne vient pas de nulle part : il fait suite à deux notifications d'industriels. Celle de la Société des Produits Nestlé date du 6 mai 2020, celle de Luigi Lavazza du 13 novembre 2020. L'EFSA a rendu sur ces dossiers des rapports techniques le 27 mai et le 2 septembre 2021, sans identifier de risque.

    Ce que le règlement couvre est plus large que la seule pulpe. Il vise la peau, la pulpe, le mucilage, la parche et une partie de la pellicule argentée. Les usages autorisés sont les infusions, les extraits et substituts de café, et les boissons sans alcool prêtes à boire.

    L'étiquette est encadrée elle aussi, et pour une raison simple : la cascara contient de la caféine. Elle doit porter « pulpe de cerise de café » ou « cascara ». Au-delà de 150 mg de caféine par litre, elle doit ajouter la mention « Teneur élevée en caféine, déconseillé aux enfants et aux femmes enceintes ou allaitantes ».

    Un second dossier a suivi le même chemin. Une opinion distincte de l'EFSA, rendue en 2022 sur la « coque séchée de café (cascara) » d'arabica et déposée par un autre demandeur, conclut également à l'absence de préoccupation de sécurité.

    Tea & Coffee Trade Journal, « Starbucks launches limited edition Cascara Latte », janvier 2017 ; règlement d'exécution (UE) 2022/47 du 13/01/2022, JOUE, eur-lex.europa.eu/eli/reg_impl/2022/47 ; EFSA Journal 2022, 20, 7085, « Safety of dried coffee husk (cascara) from Coffea arabica L. as a Novel food »

    Le paradoxe est double. D'abord, une boisson préparée depuis des siècles au Yémen est classée « nouvelle » par une réglementation qui date la nouveauté depuis son propre territoire ; ce n'est pas une aberration, c'est la définition, mais le pays qui a l'usage le plus ancien du produit est celui qui a le plus de mal à le vendre. Ensuite, l'ICO note que l'application de la règle des nouveaux aliments à la cascara varie fortement d'un pays à l'autre, ce qui rend l'export incertain : le même sac est légal ici, bloqué là.

    Et il n'existe aucun code douanier dédié aux sous-produits du café : parche, peau et substituts sont noyés dans le code générique du café, si bien qu'aucune statistique commerciale ne se constitue, qu'aucun investisseur ne peut mesurer le marché et que le marché ne se développe pas. L'ICO recommande la création de codes harmonisés spécifiques.

    ICO 2024, encadré C.1, p. 79 ; LC ch. 20

    Dans cette planche

    1. 01Le bilan de masse, de la cerise au grain buUne cerise mûre pèse 1,5 à 2 g. Selon le ratio donné par René Coste et toujours en usage, il faut 5 à 7 kg de cerises d'arabica pour un kilo de café marchand, 5 kg pour le canephora et 12 kg…
    2. 02Trois siècles à boire l'enveloppe : qishr, kisher et café de la SultaneLa partie de la cerise que l'Occident a jetée pendant un siècle et demi, la région qui a fait du café une boisson n'a jamais cessé de la boire.
    3. 031922 : la pulpe comme engrais, alcool et combustibleLe chapitre de chimie de Ukers montre que la valorisation de la pulpe n'a rien de neuf.
    4. 04La pulpe : composition, toxicité et ce qu'on peut lui faireCe qui reste, en grammes, de mille grammes de cerises cueillies, à chaque étape de la chaîne.
    5. 05La cascara, du déchet au « novel food »Le mot espagnol cáscara désigne l'écorce ou l'enveloppe.
    6. 06Le mucilage et les eaux de lavageSous la pulpe, le mucilage : environ 22 kg pour 100 kg de cerises, une couche de pectines et de sucres que la voie lavée dissout par fermentation puis rince à grande eau, que la voie sèche conserve et que les procédés honey gardent en partie (voir le traitement).
    7. 07Traiter l'eau : lagunage, zones humides, biodigesteurs, BECOLSUBQuatre familles de réponses existent, de la plus rustique à la plus radicale.
    8. 08Parche et coques : combustible, biochar, papier, gobeletSous le mucilage, l'endocarpe, l'enveloppe dure couleur paille qui donne son nom au café parche ; 35 à 39 % du poids de la cerise séchée, retirée au déparchage juste avant l'export.
    9. 09La pellicule argentée : le plus petit poste, le plus industrialiséSous la parche, collée à la graine, se trouve le tégument séminal, plus fin qu'une pelure d'oignon.
    10. 10Le marc : composition, phytotoxicité, usages domestiquesLe marc n'appartient plus à la cerise mais à cette histoire.
    11. 11Le marc dans les villes : biocarburant, bûches, cosmétique, charbon actifL'histoire de Bio-bean résume la difficulté.
    12. 12Les capsulesLa capsule ajoute un déchet que la cerise n'avait pas prévu :
    13. 13L'empreinte carbone d'une tasseMark Maslin et Carmen Nab (University College London) chiffrent l'empreinte du café au kilo de vert.
    14. 14Du linéaire au cercle : ce qui bloque et ce qui marcheSi tout cela est connu, chiffré, testé et parfois commercialisé, pourquoi 86 % du poids de la récolte mondiale part-il encore en tas ? D'abord la structure : la pulpe sort humide, en volume,…
    15. 15Aujourd'hui (2023-2026)Le gisement grossit, et il faut plusieurs chiffres pour le cerner, parce qu'aucun ne recouvre exactement le même périmètre.
    16. 16Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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