PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XXI · section 13 sur 16

    Le gobelet, qui est un objet en plastique

    Gobelets de carton marqués « SOCIAL COFFEE » et piles de couvercles bleus sur un plateau de bois, mains d'un serveur au second plan.
    Gobelets de carton et couvercles sur le plan de travail d'un café

    Le gobelet est le récipient le plus répandu du café et le moins décrit. Il mérite les mêmes exigences que la porcelaine, et il commence par une correction de vocabulaire.

    Le carton seul ne retient pas un liquide chaud. Ce qui tient le gobelet, c'est un film appliqué sur la face interne par extrusion, c'est-à-dire par dépôt d'un polymère fondu sur le carton en défilement, et ce film est presque toujours du polyéthylène. Un brevet de fabrication situe ce dépôt entre 10 et 25 grammes par mètre carré. Quand on parle du goût d'un gobelet, on ne parle donc jamais du carton : on parle d'une pellicule de quelques dizaines de micromètres, portée à la température de service.

    Cette température a d'ailleurs été calculée. Brown et Diller ont cherché l'optimum entre plaisir et risque de brûlure et l'ont situé à 57,8 degrés, recommandant une plage de service de 54 à 71 degrés.

    Deux mécanismes ont été mesurés, et le verdict est plus nuancé qu'on ne le dit. Le premier est le piégeage d'arômes : le polymère absorbe des molécules odorantes du liquide et les retire du nez du buveur, les polymères apolaires comme le polyéthylène absorbant surtout les molécules apolaires. La mesure la plus instructive est celle de van Willige et ses coauteurs, qui ont mis du polyéthylène basse densité au contact d'un jus d'orange : l'absorption fut massive, le valencène disparaissant presque entièrement du modèle.

    Puis ils ont fait passer un jury en test triangulaire, où le dégustateur doit désigner l'intrus parmi trois verres. Le jury n'a pas distingué les échantillons jusqu'à vingt-neuf jours de stockage. La perte chimique fut grande, la perte perçue fut nulle. Un gobelet contient le café quinze minutes, pas vingt-neuf jours, et l'arôme du café est dominé par des composés polaires que le polyéthylène absorbe mal. Le piégeage existe ; sa portée sur un café à emporter n'a jamais été mesurée.

    Le second mécanisme est inverse : le film cède ses propres odeurs. Le polyéthylène est extrudé entre 280 et 340 degrés, et Andersson, Nielsen et Wesslén ont suivi cette dégradation. Leur mesure est nette : l'oxydation de surface reste négligeable jusqu'à 280 degrés et devient de plus en plus importante entre 300 et 325. La note perçue dite « plastique » corrèle avec les aldéhydes en C5 à C8 et les cétones en C7 à C9. Autrement dit, l'odeur de gobelet neuf vient de la fabrication du film, pas du café.

    Le couvercle, le PLA, et ce qui migre réellement

    Le couvercle et le trou. Le couvercle ferme le ciel du gobelet, garde la chaleur, et impose un trou de boisson de quelques millimètres. C'est ce trou qui compte le plus, parce qu'il fixe le débit, donc le volume de la gorgée. Or Genovese et ses coauteurs ont mesuré que ce volume modifie la libération rétronasale, celle des arômes qui remontent de la bouche vers le nez à l'expiration : avec une gorgée de 25 millilitres ils observent une hausse de certains aldéhydes, et avec des gorgées plus petites les aldéhydes baissent tandis que la bêta-damascénone et le 4-vinylgaïacol montent.

    Le profil ne diminue pas, il se déplace. Une réserve tient à la méthode : ce n'est pas un panel mais un simulateur d'arôme rétronasal, où la boisson est mise au contact de salive humaine et l'espace de tête analysé par chromatographie. Personne n'a goûté. Et aucune expérience comparant un gobelet couvert et un gobelet ouvert sur du café n'a été trouvée. Les couvercles vendus comme libérateurs d'arôme avancent donc une promesse plausible et non mesurée.

    Le PLA. L'acide polylactique remplace le polyéthylène dans les gobelets dits compostables. Sa transition vitreuse, c'est-à-dire la température à laquelle un polymère amorphe passe de rigide à caoutchouteux, se situe entre 55 et 65 degrés. Un café servi à 60 degrés atteint donc ce seuil. Shi et ses coauteurs ont comparé les deux garnitures en eau chaude : la masse totale de particules relâchée par le PLA vaut 11,6 microgrammes par litre contre 0,9 pour le polyéthylène, soit environ douze fois plus, avec des nanoparticules de PLA confirmées dans deux fractions de taille et aucune nanoparticule de polyéthylène détectée. Le gobelet végétal relâche donc plus que le gobelet pétrolier.

    Ce qui migre. Ranjan et ses coauteurs versent 100 millilitres d'eau à 85 à 90 degrés dans un gobelet papier et comptent environ 25 000 particules micrométriques après quinze minutes. Mohery et ses coauteurs testent vingt gobelets papier et cinq gobelets polypropylène : plomb médian de 1,38 microgramme par litre pour le papier, 37,2 pour le polypropylène, soit un facteur supérieur à 26, le gobelet papier ressortant ici comme le moins cédant des deux.

    Une étude turque sur quarante gobelets trouve le DEHP comme phtalate dominant, jusqu'à 0,95 milligramme par kilogramme, et identifie cinq photo-amorceurs venus des encres d'impression. Ce dernier point mérite d'être noté : le décor imprimé à l'extérieur contribue à ce qu'on retrouve dedans.

    Ces chiffres ne disent pas « danger ». Ils disent qu'un gobelet chaud est un système chimique actif, ce qui n'est pas la même chose, et que la réglementation a bougé en conséquence : la limite de migration du DEHP a été abaissée de 1,5 à 0,6 milligramme par kilogramme en 2023, et le bisphénol A est interdit au contact alimentaire depuis le 20 janvier 2025.

    Les réutilisables ont leurs propres défauts. La mélamine, seule ou chargée de fibre de bambou, cède du formaldéhyde à chaud : l'autorité néerlandaise de sécurité alimentaire a échantillonné quarante-six gobelets du commerce, dont 88 pour cent respectaient la limite de 15 milligrammes par kilogramme, certains dépassant 200 milligrammes. Détail décisif, le bambou n'est pas autorisé dans l'Union européenne comme additif des matériaux plastiques au contact des aliments, et les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg ont retiré ces produits du marché.

    Quant au goût métallique attribué partout à l'inox, aucune mesure sensorielle à l'aveugle sur café en gobelet inox n'a été trouvée. Ce qui est mesuré est l'inverse : Carvalho et Spence ont montré, sur 51 experts et 132 consommateurs, qu'un simple revêtement métallisé extérieur change les notes, un café brésilien étant mieux noté dans la tasse bronze et un kenyan dans la dorée. L'œil pèse donc sur le verdict, et le métal testé n'était qu'une couleur de surface.

    Brevet WO 2015/020749 A1 ; F. Brown et K. R. Diller, Burns, vol. 34, n° 5, 2008, p. 648 à 654 ; R. W. G. van Willige et coll., Food Additives and Contaminants, vol. 20, n° 1, 2003, p. 84 à 91 ; T. Andersson, T. Nielsen et B. Wesslén, Journal of Applied Polymer Science, vol. 95, n° 4, 2005, p. 847 à 858 ; A. Genovese et coll., Food Research International, vol. 61, 2014, p. 100 à 111 ; V. P. Ranjan, A. Joseph et S. Goel, Journal of Hazardous Materials, vol. 404, partie B, 2021, article 124118 ; K. Shi et coll., ACS Food Science and Technology, vol. 6, n° 9, 2026, p. 2988 à 2998 ; M. Mohery et coll., Toxics, vol. 13, n° 8, 2025, article 626 ; S. Kıralan, İ. Toptancı et C. Sezer, Journal of Environmental Science and Health, Part B, vol. 61, n° 4, 2026, p. 176 à 184 ; « Migration of formaldehyde from biobased bamboo/melamine cups », Chemosphere, 2022 ; F. M. Carvalho et C. Spence, International Journal of Gastronomy and Food Science, vol. 23, 2021, article 100285 ; règlements (UE) 2023/1442 et 2024/3190

    Dans cette planche

    1. 01Trois choses qu'il faut cesser de confondreLe sujet du récipient est saturé d'affirmations.
    2. 02La tasse sans anse, et l'étui qui prend le statutLes premiers récipients à café décrits dans les sources ne sont pas des tasses au sens européen.
    3. 03La sini éthiopienne, et une route de céramique plus vieille que le caféLa cérémonie éthiopienne sert le café dans de petites tasses sans anse, appelées sini, posées sur un plateau.
    4. 04L'Europe fait l'inverse : elle ajoute une anse et supprime l'étuiLe geste européen est exactement symétrique du geste ottoman.
    5. 05La tazzina, et ce que les textes disent vraimentLa tasse à espresso est le récipient à café le plus souvent présenté comme normalisé.
    6. 06La matière : la question qu'on pose au comptoir est la mauvaiseOn demande toujours quelle matière garde la chaleur.
    7. 07Le préchauffage, la porosité, et deux croyances à trierLe préchauffage est constamment recommandé et presque jamais chiffré.
    8. 08La forme : la seule mesure solide du dossier, et son contre-exempleVoici l'expérience autour de laquelle tourne tout ce domaine.
    9. 09La couleur, le poids, l'épaisseur du bord : trois croyances très inégalesLe métier tient pour acquises trois propositions.
    10. 10Le bol de cupping, seul récipient du café à être normaliséLe café se boit dans à peu près n'importe quoi.
    11. 11Les formes contemporaines : ce qu'on achète est une hypothèse bien dessinéeDepuis une quinzaine d'années, des fabricants vendent la forme du récipient comme un réglage de dégustation et non comme un choix de table.
    12. 12L'Asie, et les récipients faits pour le nezTout ce qui précède regarde vers l'Occident, et c'est un angle mort.
    13. 13Le gobelet, qui est un objet en plastiqueLe gobelet est le récipient le plus répandu du café et le moins décrit.
    14. 14La plus grande enquête jamais faite, et pourquoi elle ne tranche pasIl fallait bien qu'une étude finisse par poser la question au grand nombre.
    15. 15Ce qu'on peut dire en fin de compte, et ce qu'on ne peut pasQuatre choses tiennent debout au terme de cette planche, et elles ne sont pas celles qu'on attendait en commençant.
    16. 16Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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