La tasse sans anse, et l'étui qui prend le statut

Les premiers récipients à café décrits dans les sources ne sont pas des tasses au sens européen. Ralph Hattox, qui a dépouillé les sources arabes du seizième siècle, écrit que les tasses de service y sont invariablement en argile ou en porcelaine, selon la richesse de l'établissement et de sa clientèle. Le médecin et botaniste allemand Leonhard Rauwolff, mort en 1596, décrit un café bu dans de petits plats profonds en terre ou en porcelaine.
Le chroniqueur Jaziri tient à la distinction : le récipient à café est pour lui un bol d'argile, ou de la porcelaine à Djedda, tandis que la coupe à vin est souvent en verre.
Aucun de ces récipients n'a d'anse, et c'est exactement la raison d'être du zarf, ce porte-tasse qui l'enveloppe. Le mot turc signifie enveloppe. La conséquence est plus intéressante que l'objet : puisque la tasse est une petite chose de terre qu'on ne peut pas décorer richement sans la rendre inutilisable, c'est l'étui qui reçoit l'argent, l'orfèvrerie et le statut. Ce n'est pas la tasse qui porte le prestige, c'est son emballage.
Le voyageur Carsten Niebuhr le dit crûment au dix-huitième siècle. Dans les relais de campagne, la boisson est servie dans des tasses de terre grossière. Les gens de qualité emportent leurs propres tasses de porcelaine dans leurs bagages.
Sur la contenance, il faut être net, parce que les chiffres qu'on lit partout n'ont pas de source. Hattox écrit lui-même que les témoignages divergent sur la taille des tasses anciennes. L'inscription de la culture du café turc au patrimoine immatériel de l'UNESCO, en 2013, dit seulement que le café y est servi dans de petites tasses accompagnées d'un verre d'eau. Les volumes de 60 à 90 millilitres viennent du commerce. Aucun texte normatif ne fixe la contenance d'un fincan.
Les pièces conservées, avec leurs cotes
Les musées permettent de mesurer ce que les textes ne disent pas. Un porte-tasse du Metropolitan Museum, en argent, mesure 3,5 cm de haut pour 5,7 cm de diamètre et pèse 25,5 g. La tasse qui va avec est cataloguée séparément : porcelaine, 3,5 cm de haut, 5,4 cm de diamètre, 22,7 g. Voilà la mesure directe d'un fincan et de son étui.
Les autres pièces confirment l'ordre de grandeur. Une paire de porte-tasses du même musée mesure 3,8 cm de haut pour 5,7 et 6,2 cm de diamètre. Un zarf persan du Victoria and Albert Museum fait 5,5 cm de haut pour 5 cm de diamètre. Un zarf en pâte siliceuse du dix-huitième siècle atteint 4,4 cm de haut et 6,4 cm de diamètre. Un ensemble tasse et soucoupe du dix-huitième siècle, en pâte siliceuse peinte sous glaçure, donne une tasse de 5,1 cm de haut et 7 cm de diamètre.
Une précision de catalogue mérite d'être relevée, parce qu'elle vaut leçon de méthode : la notice du porte-tasse en argent le date du dix-neuvième siècle sans lui attribuer de culture. Rien n'y dit « ottoman ». Ce que le commerce et les articles de vulgarisation présentent comme une tradition nettement localisée est, dans les catalogues de musée, un objet de circulation dont on ne sait pas toujours d'où il vient.
Dans cette planche
- 01Trois choses qu'il faut cesser de confondreLe sujet du récipient est saturé d'affirmations.
- 02La tasse sans anse, et l'étui qui prend le statutLes premiers récipients à café décrits dans les sources ne sont pas des tasses au sens européen.
- 03La sini éthiopienne, et une route de céramique plus vieille que le caféLa cérémonie éthiopienne sert le café dans de petites tasses sans anse, appelées sini, posées sur un plateau.
- 04L'Europe fait l'inverse : elle ajoute une anse et supprime l'étuiLe geste européen est exactement symétrique du geste ottoman.
- 05La tazzina, et ce que les textes disent vraimentLa tasse à espresso est le récipient à café le plus souvent présenté comme normalisé.
- 06La matière : la question qu'on pose au comptoir est la mauvaiseOn demande toujours quelle matière garde la chaleur.
- 07Le préchauffage, la porosité, et deux croyances à trierLe préchauffage est constamment recommandé et presque jamais chiffré.
- 08La forme : la seule mesure solide du dossier, et son contre-exempleVoici l'expérience autour de laquelle tourne tout ce domaine.
- 09La couleur, le poids, l'épaisseur du bord : trois croyances très inégalesLe métier tient pour acquises trois propositions.
- 10Le bol de cupping, seul récipient du café à être normaliséLe café se boit dans à peu près n'importe quoi.
- 11Les formes contemporaines : ce qu'on achète est une hypothèse bien dessinéeDepuis une quinzaine d'années, des fabricants vendent la forme du récipient comme un réglage de dégustation et non comme un choix de table.
- 12L'Asie, et les récipients faits pour le nezTout ce qui précède regarde vers l'Occident, et c'est un angle mort.
- 13Le gobelet, qui est un objet en plastiqueLe gobelet est le récipient le plus répandu du café et le moins décrit.
- 14La plus grande enquête jamais faite, et pourquoi elle ne tranche pasIl fallait bien qu'une étude finisse par poser la question au grand nombre.
- 15Ce qu'on peut dire en fin de compte, et ce qu'on ne peut pasQuatre choses tiennent debout au terme de cette planche, et elles ne sont pas celles qu'on attendait en commençant.
- 16Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.