PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XXI · section 12 sur 16

    L'Asie, et les récipients faits pour le nez

    Deux gobelets d'acier posés dans leur coupelle, surmontés d'une épaisse mousse beige, une main au second plan.
    Café filtre sud-indien servi dans son davara, mousse débordante

    Tout ce qui précède regarde vers l'Occident, et c'est un angle mort. L'Asie possède des récipients à boisson chaude bien plus anciens que la tasse européenne, et l'un d'eux n'a strictement qu'une fonction : porter l'odeur. Il a été dessiné pour le thé, et le café s'en est emparé, mais pas du tout comme on l'attendrait.

    Le wénxiāng bēi, littéralement la coupe à sentir le parfum, est une coupe haute et étroite dans laquelle on ne boit jamais. Elle appartient au service du gongfu cha, cette méthode de préparation du thé par infusions courtes et répétées, et elle est toujours vendue par paire avec une coupe à boire basse et large.

    Le geste est codifié en cinq temps. On réchauffe la coupe à l'eau chaude, on y verse le thé, on pose la coupe à boire à l'envers dessus, on retourne l'ensemble, on retire la coupe à sentir d'un mouvement vertical, et l'on sent la coupe vide pendant qu'elle refroidit. Ce dernier point est le vrai objet du rite : ce que l'on respire n'est pas le liquide, mais le film résiduel qui sèche sur la paroi. Les vendeurs taïwanais distinguent trois moments, le parfum chaud, le parfum tiède, le parfum froid.

    Son origine est récente et taïwanaise, ce qui contredit le discours commercial occidental. Le musée du thé de Pinglin, à Nouveau Taipei, a exposé en 2013 cent quarante-quatre pièces d'ustensiles et attribuait la paternité de l'objet à Shen Fu-han, alors âgé de quatre-vingt-trois ans, qui avait vu des clients renifler les coupes vides de sa maison de thé et en avait tiré la première série taïwanaise de coupes à sentir. L'article de presse qui rapporte cela situe l'invention une trentaine d'années plus tôt, donc au début des années 1980. Les marchands anglophones répètent cette décennie sans jamais citer la source.

    Le mécanisme avancé est un effet de cheminée : une ouverture étroite et un corps profond formeraient un conduit où l'arôme se concentre, puis se libère à mesure que la paroi refroidit. Le même discours recommande la porcelaine blanche ou le céladon cuits au-dessus de 1 200 degrés, dont la surface dense n'absorbe rien, et déconseille le grès et la terre poreuse, qui garderaient les odeurs d'un thé sur l'autre.

    Ce raisonnement est cohérent avec ce que le chapitre sur les matières établit de la porosité. Il n'a jamais été testé. Aucune mesure de volatils au-dessus d'une coupe à sentir n'a été trouvée, ni aucun essai à l'aveugle la comparant à une coupe ordinaire. Un objet peut servir depuis quarante ans sans avoir jamais été publié.

    Et voici le résultat le plus net de cette recherche. Le café de spécialité taïwanais et hongkongais a repris le mot, mais pas la coupe. Ce qui se vend sous ce nom pour le café, ce sont des verres hauts inspirés du verre à vin. Un torréfacteur taïwanais vend un verre à sentir à double paroi dont le modèle de 120 millilitres fait 5,8 centimètres d'ouverture pour 8,7 de haut ; une boutique hongkongaise en propose un de 255 millilitres, haut de 10 centimètres ; et les verres Kruve du chapitre précédent sont couramment appelés coupes à sentir le parfum par les revendeurs taïwanais.

    Aucun de ces fabricants ne revendique la géométrie de l'objet d'origine, et aucun ne pratique le retournement. Le vocabulaire du thé sert à vendre un objet venu du vin.

    La Chine, l'Inde du Sud, le Japon et le Vietnam

    La Chine. Le Yunnan produit l'essentiel du café chinois, 98 pour cent de la production nationale selon les chiffres officiels, pour une récolte dépassant 140 000 tonnes en 2024. Ce que les professionnels chinois appellent l'expression chinoise du café passe par des ingrédients locaux et par un changement de récipient : le gaiwan, ce bol à couvercle attribué à la dynastie Ming au moment où le thé en feuilles remplace le thé en briques compressées, la porcelaine bleu et blanc, ou le grès pourpre de Jianshui. C'est un usage, pas un protocole : aucune procédure de dégustation chinoise publiée ne remplace le bol de cupping normalisé par un gaiwan.

    L'Inde du Sud offre le cas le plus intéressant de toute la planche, parce que le récipient y est un procédé. Le filter kaapi se sert dans un ensemble de deux pièces en inox : un tumbler cylindrique, et le davara, coupelle large et évasée qui lui sert de socle, autour de 120 millilitres. Le geste est un transvasement : on verse le café de haut, du tumbler vers le davara, puis en sens inverse, trois à cinq fois, d'une hauteur de trente à quarante centimètres.

    Le nom populaire de « meter coffee » vient de ce que certains serveurs étirent le filet jusqu'à près d'un mètre. La fonction annoncée est double, refroidir jusqu'à une température buvable et aérer pour produire la mousse. La partie thermique est crédible, puisqu'un filet mince offre une grande surface à l'air et que l'inox conduit vite. Mais aucune source consultée ne mesure quoi que ce soit : ni chute de température, ni volume de mousse, ni arôme perçu.

    Le Japon tient deux cultures de la tasse à café à la fois, et elles s'opposent. Celle du kissaten, le café à l'ancienne, emploie une tasse épaisse, et Noritake écrit que certaines de ses tasses à café sont épaissies sur toute leur hauteur pour garder la chaleur, ce qui est un argument de fabricant et non une mesure. Celle de la troisième vague va au contraire vers le bord mince, fournie par quatre foyers céramiques : Arita, dans la préfecture de Saga, berceau de la porcelaine japonaise, où la tradition date de 1616 la découverte du kaolin au mont Izumiyama ; Hasami, à Nagasaki ; Mino, dans le Gifu, qui fournit la majeure partie de la vaisselle japonaise courante ; et Seto, dans l'Aichi. Les cotes publiées portent toujours sur l'encombrement, jamais sur le bord.

    Le Vietnam, enfin, intègre lui aussi le récipient au dispositif d'infusion. Le phin est un percolateur individuel en inox posé directement sur le verre de service. Le verre reçoit le lait concentré sucré avant l'extraction, et s'il est droit et haut, c'est pour loger la glace, pas l'arôme.

    Deux absences méritent d'être signalées plutôt que masquées. La Corée reste hors de ce chapitre faute de matière publiée : les collaborations avec des céramistes y existent, mais sans cote ni protocole. Et rien de solide n'a été trouvé pour Hong Kong, Singapour, la Thaïlande et l'Indonésie au-delà du commerce de détail.

    Liberty Times, 2013, exposition du musée du thé de Pinglin et attribution à Shen Fu-han ; sources marchandes taïwanaises pour le geste et l'argument de l'effet de cheminée, employées comme témoignage et non comme preuve ; Sina, dépêche du 14 août 2026 sur l'expression chinoise du café ; State Council Information Office et China Daily, avril 2025, récolte 2024 du Yunnan ; Noritake, page d'histoire et dossier sur les tasses à café ; 1616 / arita japan et Hasami Porcelain pour les cotes hors-tout

    Dans cette planche

    1. 01Trois choses qu'il faut cesser de confondreLe sujet du récipient est saturé d'affirmations.
    2. 02La tasse sans anse, et l'étui qui prend le statutLes premiers récipients à café décrits dans les sources ne sont pas des tasses au sens européen.
    3. 03La sini éthiopienne, et une route de céramique plus vieille que le caféLa cérémonie éthiopienne sert le café dans de petites tasses sans anse, appelées sini, posées sur un plateau.
    4. 04L'Europe fait l'inverse : elle ajoute une anse et supprime l'étuiLe geste européen est exactement symétrique du geste ottoman.
    5. 05La tazzina, et ce que les textes disent vraimentLa tasse à espresso est le récipient à café le plus souvent présenté comme normalisé.
    6. 06La matière : la question qu'on pose au comptoir est la mauvaiseOn demande toujours quelle matière garde la chaleur.
    7. 07Le préchauffage, la porosité, et deux croyances à trierLe préchauffage est constamment recommandé et presque jamais chiffré.
    8. 08La forme : la seule mesure solide du dossier, et son contre-exempleVoici l'expérience autour de laquelle tourne tout ce domaine.
    9. 09La couleur, le poids, l'épaisseur du bord : trois croyances très inégalesLe métier tient pour acquises trois propositions.
    10. 10Le bol de cupping, seul récipient du café à être normaliséLe café se boit dans à peu près n'importe quoi.
    11. 11Les formes contemporaines : ce qu'on achète est une hypothèse bien dessinéeDepuis une quinzaine d'années, des fabricants vendent la forme du récipient comme un réglage de dégustation et non comme un choix de table.
    12. 12L'Asie, et les récipients faits pour le nezTout ce qui précède regarde vers l'Occident, et c'est un angle mort.
    13. 13Le gobelet, qui est un objet en plastiqueLe gobelet est le récipient le plus répandu du café et le moins décrit.
    14. 14La plus grande enquête jamais faite, et pourquoi elle ne tranche pasIl fallait bien qu'une étude finisse par poser la question au grand nombre.
    15. 15Ce qu'on peut dire en fin de compte, et ce qu'on ne peut pasQuatre choses tiennent debout au terme de cette planche, et elles ne sont pas celles qu'on attendait en commençant.
    16. 16Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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