Ce que la chaleur en fait

Deux familles de réactions gouvernent la torréfaction, et ce sont celles de la croûte de pain et du caramel. La réaction de Maillard, décrite par Louis-Camille Maillard au début du XXe siècle, fait réagir sucres et composés azotés et produit à la fois la couleur brune et des centaines de molécules odorantes ; la caramélisation dégrade les sucres seuls. Les deux fabriquent les mélanoïdines, des polymères bruns hétérogènes construits sur le saccharose, les arabinogalactanes, les galactomannanes, les protéines et les acides chlorogéniques, qui représentent jusqu'à 25 % de la matière sèche d'une tasse et portent la couleur, une part du corps et de l'astringence.
La trigonelline est dégradée à 50 ou 80 % selon le degré de cuisson, en acide nicotinique (la vitamine B3, 1 à 2 % de ce qui est dégradé), en pyridine et en méthylpyridines. Le saccharose disparaît presque entièrement. Le détail de la cuisson est sur la planche torréfaction.
Moreira, Nunes, Domingues, Coimbra, Food & Function 3 (2012), p. 903-915 ; RSC 2019, ch. Trigonelline ; Yang et al. 2026, p. 12 ; LC ch. 16bL'amertume est surtout fabriquée par la cuisson, pas héritée du grain. En 2007, Thomas Hofmann et Oliver Frank (université de Münster, puis TU Munich) isolent par fractionnement les composés amers du café torréfié : les lactones d'acides chlorogéniques, formées quand les CGA perdent une molécule d'eau, donnent l'amertume franche et plaisante des cuissons claires à moyennes ; si la cuisson continue, ces lactones se cassent en 4-vinylcatéchol, qui s'oligomérise en phénylindanes hydroxylés, responsables de l'amertume âpre et persistante des cafés trop cuits.
La caféine, que le public tient pour la source de l'amertume, n'en porte qu'une part. Dans le même mouvement, la dégradation des CGA libère de l'acide quinique, dont la teneur monte avec la cuisson foncée, le vieillissement et le refroidissement de la tasse.
Frank, Blumberg, Kunert, Zehentbauer, Hofmann, J. Agric. Food Chem. 55 (2007), résumé par l'American Chemical Society, 21 août 2007 ; document de formation professionnelle, l'acidité dans le café, p. 3Les volatils sont l'autre produit de la cuisson. Plus de mille composés volatils ont été identifiés dans le café torréfié, mais seule une minorité pèse réellement sur l'odeur. La raison tient au seuil de perception : une molécule ne compte que si sa concentration dépasse la dose à partir de laquelle le nez la détecte. Être présent ne suffit pas.
Trier ces mille composés demandait donc une méthode. En 1992, Blank, Sen et Grosch (Deutsche Forschungsanstalt für Lebensmittelchemie, Garching) en essaient une sur la poudre et la boisson d'un arabica. Leur outil est l'analyse de dilution d'extrait aromatique, c'est-à-dire qu'on dilue l'extrait par paliers jusqu'à ce que l'odeur cesse d'être perçue. Plus une molécule résiste à la dilution, plus elle pèse.
Ils retiennent ainsi 13 odorants clés, dont le 2-furfurylthiol (rôti, « café »), le méthional (pomme de terre cuite), plusieurs méthoxypyrazines (végétal, poivron) et des furanones. Les travaux suivants de Grosch portent la liste à 25 ou 30 composés à fort impact.
Ces composés se rangent par famille chimique, et chaque famille apporte son registre.
- Les furanesdont le furanéol (4-hydroxy-2,5-diméthyl-3(2H)-furanone), qui sent le caramel.
- Les pyrazinesissues de la dégradation de Strecker. La 2-éthyl-3,5-diméthylpyrazine tire vers le terreux et le grillé, la 2,5-diméthylpyrazine porte l'odeur même de « café torréfié ».
- Les thiols soufrésle 2-furfurylthiol et le formiate de 3-mercapto-3-méthylbutyle, dont la note dite « chat » rappelle le cassis.
- Les aldéhydesl'acétaldéhyde et le méthional, déjà croisé plus haut.
- Les dicétonescomme la 2,3-butanedione, qui sent le beurre.
- Les phénols volatilsissus des acides féruliques : le gaïacol et le 4-vinylgaïacol, fumé et clou de girofle.
- La β-damascénonecitée à part, pour le fruit cuit et le miel.
Le degré de cuisson déplace l'équilibre entre ces familles. Une étude de 2024 a comparé cinq degrés de cuisson et compté 74 volatils, dont 25 actifs : 8 furanes, 7 pyrazines, 2 cétones. La cuisson moyenne concentre le sucré, la noisette et le caramel ; la cuisson foncée bascule vers le brûlé et le soufré. Un même lot, deux torréfactions, deux odeurs.
Blank, Sen, Grosch, Z. Lebensm. Unters. Forsch. 195 (1992), p. 239-245 ; Grosch, Chemistry III: Volatile Compounds, dans Coffee: Recent Developments, Wiley (2001) ; Sunarharum, Williams, Smyth, Food Research International 62 (2014) ; Effect of Roasting Level on the Development of Key Aroma-Active Compounds in Coffee (2024, PMC11477549)Dans cette planche
- 01Ce que le grain vert contientUn grain vert ne sent presque rien et ne contient aucun des arômes du café torréfié.
- 02Ce que la chaleur en faitDeux familles de réactions gouvernent la torréfaction, et ce sont celles de la croûte de pain et du caramel.
- 03Cinq saveurs, et le toucherLa langue distingue cinq saveurs, pas quatre : le sucré, le salé, l'acide, l'amer, et l'umami.
- 04Le nez, deux foisPresque tout ce qu'on croit goûter, on le sent.
- 05Nommer : du vocabulaire de négoce à la roueLe vocabulaire moderne naît avec Ted Lingle, directeur exécutif de la Specialty Coffee Association of America.
- 06L'acidité, six acides et une confusionL'acidité est la saveur qui sépare un café complexe d'un café plat, et celle que les torréfacteurs déguisent en « vivacité » pour ne pas effrayer.
- 07Combien d'acide citrique dans un café ? Six réponsesPuisqu'on vient de nommer six acides, une question simple : combien y en a-t-il ? Six sources publiées répondent, et la comparaison est instructive pour qui veut lire de la littérature scien…
- 08Le cupping, d'où vient le gesteJusqu'à la fin du XIXe siècle, presque tous les cafés achetés et vendus aux États-Unis étaient jugés sur l'apparence du grain vert ou torréfié.
- 09Le protocoleLe protocole que la SCAA publie en 2004 fixe des chiffres que le monde entier adopte.
- 10La grille de 2004 et ce que valent 80 pointsLa grille de la SCAA, approuvée par son comité des standards techniques en 2003 et publiée en 2004 avec le protocole, note dix attributs sur une échelle de 6 à 10 par quarts de point : fragrance/arôme, saveur, arrière-goût, acidité, corps, équilibre, uniformité, propreté de tasse, douceur et impression générale.
- 11Cinq formulaires, cinq philosophiesIl n'existe pas une grille de notation mais plusieurs, et la seule façon de s'y retrouver est de se demander, pour chacune, à quelle question elle répond.
- 12Quand la chimie discrimine, et ce qu'elle discrimine vraimentOn aimerait qu'une analyse chimique puisse dire à la place du dégustateur si un café est bon.
- 13Le Q GraderLe Coffee Quality Institute, organisme à but non lucratif créé par la SCAA, lance en 2004 le programme Q Grader.
- 14Les défauts de tasse et leur causeLe défaut le mieux élucidé est le rio, ce goût médicinal, phénolique ou iodé.
- 15Ce que chaque maillon changeLa synthèse de 2026 permet de dire, maillon par maillon, ce qui est établi.
- 16L'extraction : Lockhart, 18 à 22 %, et ce qu'on en a faitCe qui arrive dans la tasse dépend de deux nombres qu'il ne faut pas confondre.
- 17Les instruments : ce que chacun mesure, et ce qu'il rateLe réfractomètre part d'un principe optique simple : la lumière est déviée quand elle traverse un liquide, et l'angle de cette déviation dépend de ce qu'il y a dedans.
- 18Aujourd'huiLa grille de 2004 n'est plus le standard. La SCA a d'abord interrogé 1 600 dégustateurs dans le monde.
- 19Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.