Le décaféiné : de Brême à Sanka

Les premières tentatives, rapportées par Ukers, extrayaient la caféine du café torréfié. Le choix se comprend : la molécule y est bien moins liée, et le grain cuit, criblé de pores, laisse passer les liquides. Seulement les arômes volatils partent avec la caféine, et ils ne se remettent pas.
On passa donc au grain vert moulu. La mouture ouvre tout au solvant, mais une poudre verte ne se torréfie plus uniformément. Restait le grain vert entier, la voie la plus ingrate des trois. Sa structure serrée freine le solvant, et sa caféine, liée en sel d'acide chlorogénique, refuse de se laisser emporter.
La solution fut de gonfler le grain avant de le traiter : à l'eau, à la vapeur, parfois avec des acides « ramollissant la cellulose ». Un grain gonflé s'ouvre, et le sel qui retenait la caféine se casse. Le traitement à la vapeur sous pression du brevet Meyer, Roselius et Wimmer était selon Ukers « probablement le plus sûr ».
Le mobile de l'inventeur, lui, n'avait rien d'industriel. Ludwig Roselius, négociant de Brême, attribuait la mort de son père à l'abus de café. Son équipe met au point le procédé en 1903. La Kaffee-Handels-Aktiengesellschaft de Brême obtient un brevet allemand en 1905, et le brevet américain est accordé à Meyer, Roselius et Wimmer en 1908.
Le solvant employé est le benzène, cancérogène connu depuis, versé sur un grain d'abord vaporisé à l'eau salée. Le produit se vend en Europe dès 1905-1906 sous la marque Kaffee HAG. En France, il prend le nom de Sanka, contraction de « sans caféine ».
Ukers 1922, ch. XVIII (p. 174-188) et chronologie p. 725-737 (entrées 1905, 1908) ; Wikipedia, Sanka et Decaffeination, consultés le 07/09/2026Roselius apporte son café aux États-Unis en 1909. Merck & Co. le vend dès 1910 sous le nom Dekafa, puis Dekofa. La Kaffee Hag Corporation, fondée à New York en 1914, le vend ensuite sous son propre nom.
La guerre confisque tout. L'Alien Property Custodian, l'administration américaine qui saisit les biens ennemis, prend la société et la revend à une firme américaine. Roselius perd sa marque sur le marché le plus prometteur.
Il y revient par un autre nom, le nom français : Sanka. Le lancement a lieu en 1923, dans deux « Sanka Coffee Houses » de New York. Deux salons d'abord, l'épicerie ensuite. Il passe un accord avec General Foods en 1927, puis lui cède la marque en 1932. Sanka devient le décaféiné américain, avec son couvercle orange, et appartient aujourd'hui à Kraft Heinz.
Le produit tenait-il sa promesse ? Pas toujours. En 1922, Ukers notait que certains « cafés sans caféine » du marché en contenaient presque autant que le grain naturel. Ceux des maisons sérieuses, eux, descendaient entre 0,3 et 0,07 %, contre 1,5 % pour le café non traité. Il rapportait aussi la demande qui les faisait vivre : les neurasthéniques, et « la publicité contestable des marchands de substituts », qui persuadait des gens normaux qu'ils étaient fragiles.
La lignée des solvants suit ensuite les alertes sanitaires, chaque abandon venant après un verdict toxicologique. Le benzène part le premier. Le trichloréthylène le remplace, jusqu'à ce que le National Cancer Institute le déclare cancérogène probable en 1975. L'industrie passe alors au chlorure de méthylène, autrement dit le dichlorométhane. General Foods obtient enfin l'autorisation de l'acétate d'éthyle pour Sanka au début des années 1980.
Ukers 1922, ch. XVIII et ch. XXII (p. 273-302) ; Wikipedia, Sanka, consulté le 07/09/2026 ; UPI, Cancer question about decaffeinated coffee, 17/06/1982 ; Coffee Review, Decaffeinated coffee: solvent methodDans cette planche
- 01Le problème tient en une phrase de chimieDans un grain vert, la caféine ne se promène pas librement.
- 02Le décaféiné : de Brême à SankaLes premières tentatives, rapportées par Ukers, extrayaient la caféine du café torréfié.
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- 04Pourquoi les cafetières de décaféiné sont orangeDans n'importe quel diner américain, la verseuse à col orange contient le décaféiné et celle à col noir le café normal.
- 05Les procédés, un par unSolvant direct, dit « méthode européenne » ou « traditionnelle » sur les étiquettes (Brême, 1905 ; chlorure de méthylène ou acétate d'éthyle depuis les années 1970-1980).
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- 10Qui décaféine, et où : une poignée d'usines dans le mondeLe café pousse dans une soixantaine de pays et se torréfie dans tous.
- 11Ce que ça coûte, et pourquoi le décaféiné se paie plus cherTrois additions, dans l'ordre où elles tombent.
- 12La caféine extraite : lequel des deux est le sous-produit ?La question n'est pas rhétorique, elle a servi de titre à un article scientifique, et la réponse est moins évidente qu'il n'y paraît.
- 13L'autre voie : des caféiers qui n'en fabriquent pasPuisque le problème est d'enlever la caféine, la solution élégante serait de cultiver un caféier qui n'en fabrique pas.
- 14Les questions qu'on pose le plus souventLe décaféiné contient-il vraiment zéro caféine ? Non, et aucune réglementation ne l'exige.
- 15Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.