Le problème tient en une phrase de chimie

Dans un grain vert, la caféine ne se promène pas librement. Elle est accrochée à l'acide chlorogénique, la grande famille d'acides du café, sous forme d'un chlorogénate de caféine : un sel, c'est-à-dire un couple de molécules qui se tiennent par une attirance électrique. Ce détail commande tout le reste. Un solvant organique, un liquide capable de dissoudre les graisses et les alcaloïdes, sait très bien emporter de la caféine libre ; il ne sait pas décrocher de la caféine tenue par un sel.
Ukers le rapportait déjà en 1922 d'après les travaux de Gorter, et un siècle plus tard toutes les usines du monde commencent par la même manœuvre : casser ce couple avant d'essayer d'en retirer quoi que ce soit.
Ukers 1922, ch. XVIII (p. 174-188) ; document de formation professionnelle, Caféine et procédés de décaféination, p. 2D'où une contrainte que les premiers industriels ont mis vingt ans à comprendre. On peut extraire la caféine du grain torréfié : elle y est bien moins liée et le grain, criblé de pores par la cuisson, laisse tout passer. Seulement les arômes passent avec, et un arôme parti ne revient pas. On peut moudre le grain vert avant de l'extraire : le solvant atteint tout, mais une poudre verte ne se torréfie pas uniformément, et on obtient un café brûlé d'un côté et cru de l'autre.
Reste la seule voie praticable, et c'est la plus ingrate : le grain vert, entier, dont la structure serrée résiste précisément à ce qu'on veut lui faire.
Tous les procédés, du benzène de 1905 au CO₂ supercritique d'aujourd'hui, se ramènent donc aux mêmes trois gestes, dans le même ordre :
| Geste | Ce qu'on fait | Pourquoi |
|---|---|---|
| Gonfler | Eau, vapeur, parfois acide, jusqu'à 30 à 50 % d'humidité contre 10 à 12 % au départ | Ouvrir la cellule et hydrolyser le sel, c'est-à-dire le casser à l'eau, pour rendre la caféine mobile |
| Extraire | Un solvant, ou de l'eau chargée, ou du CO₂ sous pression, en bains renouvelés jusqu'à épuisement | Emporter la caféine devenue libre, et elle seule si le procédé est sélectif |
| Sécher | Vapeur pour chasser le solvant, puis séchage jusqu'au retour vers 10 à 12 % | Rendre le grain stockable et torréfiable, sans le cuire au passage |
C'est le deuxième geste qui distingue les procédés, et c'est sur lui que se jouent les querelles commerciales. Mais c'est le premier et le troisième qui abîment le grain, et personne n'en fait un argument de vente. Un grain qu'on a gonflé à 40 % d'eau puis re-séché n'est plus tout à fait le grain de départ, quel que soit le solvant employé entre les deux. On y revient plus bas, chiffres à l'appui.
Une dernière contrainte, réglementaire celle-là, fixe la cible. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration exige qu'au moins 97 % de la caféine soit partie. En Europe, la règle porte sur ce qui reste et non sur ce qu'on a enlevé : moins de 0,1 % de caféine dans le grain torréfié, moins de 0,3 % dans un extrait soluble. Aucun des deux textes ne dit « zéro », et aucun ne pourrait : il reste toujours quelque chose.
FDA, 21 CFR 163 ; directive 1999/4/CE ; Wikipedia, Decaffeination, consulté le 18/09/2026Dans cette planche
- 01Le problème tient en une phrase de chimieDans un grain vert, la caféine ne se promène pas librement.
- 02Le décaféiné : de Brême à SankaLes premières tentatives, rapportées par Ukers, extrayaient la caféine du café torréfié.
- 03Ce que le café sans caféine a construit à BrêmeL'histoire s'arrête d'habitude au brevet. Elle vaut d'être poursuivie, parce que la fortune du décaféiné a financé l'une des rues les plus étranges d'Europe, et que son propriétaire a fini p…
- 04Pourquoi les cafetières de décaféiné sont orangeDans n'importe quel diner américain, la verseuse à col orange contient le décaféiné et celle à col noir le café normal.
- 05Les procédés, un par unSolvant direct, dit « méthode européenne » ou « traditionnelle » sur les étiquettes (Brême, 1905 ; chlorure de méthylène ou acétate d'éthyle depuis les années 1970-1980).
- 06Les procédés que la spécialité est en train d'inventerLes quatre procédés décrits plus haut ont entre quarante et cent vingt ans.
- 07La querelle du chlorure de méthylèneLe 8 mai 2024, l'Environmental Protection Agency a finalisé l'interdiction du chlorure de méthylène pour les usages grand public et la plupart des usages industriels.
- 08Ce que le grain perd vraiment, et ce qu'on lui prête« Le décaféiné n'a pas de goût » est l'une de ces phrases que tout le monde répète et que presque personne n'a vérifiée.
- 09Le torréfier : trois repères qui sautent d'un coupUn torréfacteur travaille avec trois instruments : ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce que sa sonde lui dit.
- 10Qui décaféine, et où : une poignée d'usines dans le mondeLe café pousse dans une soixantaine de pays et se torréfie dans tous.
- 11Ce que ça coûte, et pourquoi le décaféiné se paie plus cherTrois additions, dans l'ordre où elles tombent.
- 12La caféine extraite : lequel des deux est le sous-produit ?La question n'est pas rhétorique, elle a servi de titre à un article scientifique, et la réponse est moins évidente qu'il n'y paraît.
- 13L'autre voie : des caféiers qui n'en fabriquent pasPuisque le problème est d'enlever la caféine, la solution élégante serait de cultiver un caféier qui n'en fabrique pas.
- 14Les questions qu'on pose le plus souventLe décaféiné contient-il vraiment zéro caféine ? Non, et aucune réglementation ne l'exige.
- 15Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.