Ce que le café sans caféine a construit à Brême

L'histoire s'arrête d'habitude au brevet. Elle vaut d'être poursuivie, parce que la fortune du décaféiné a financé l'une des rues les plus étranges d'Europe, et que son propriétaire a fini par se faire humilier en public par le régime qu'il courtisait.
Ludwig Roselius, né à Brême en 1874, mort à Berlin en 1943, devient très riche avec Kaffee HAG. Il emploie cette fortune en mécène. Il achète, entre autres, la plus grande collection au monde de Paula Modersohn-Becker, peintre de la colonie d'artistes de Worpswede, morte à trente et un ans en 1907.
Puis il passe du tableau au bâtiment. Entre 1922 et 1931, il rachète une ruelle médiévale du centre de Brême, la Böttcherstraße, la rue des tonneliers, et la fait entièrement reconstruire. Il en confie la direction artistique au sculpteur expressionniste Bernhard Hoetger, avec les architectes Alfred Runge et Eduard Scotland.
Le résultat est une rue de cent mètres en brique sombre, tordue, sculptée, mi-gothique mi-onirique. Elle ne ressemble à rien d'autre, parce qu'elle n'obéit à aucun programme collectif : un seul homme la paie, un seul artiste la dessine. Elle contient depuis 1927 le musée Paula Modersohn-Becker, premier musée au monde consacré à une femme peintre.
Roselius soutient ensuite le parti nazi et espère que sa rue en devienne un manifeste. L'affaire tourne mal pour lui. Hitler détestait l'expressionnisme, et au congrès du parti de septembre 1936, à Nuremberg, il condamne publiquement la Böttcherstraße et son propriétaire. La rue est classée « art dégénéré ». Elle échappe pourtant à la démolition, grâce à l'intervention de Barbara Goette auprès de Hitler, et parce que Roselius accepte en échange d'investir massivement dans Focke-Wulf, le constructeur d'avions de Brême.
Le musée consacré à une femme peintre morte en 1907 survit donc au régime, payé par du café sans caféine, sauvé par un marché passé sur des avions de chasse. Les trois quarts de la rue seront ensuite détruits par les bombardements de 1944 et reconstruits à l'identique dans les années 1950 ; on la visite aujourd'hui.
Wikipedia, Ludwig Roselius, Bernhard Hoetger, Paula Modersohn-Becker Museum, Barbara Goette, consultés le 18/09/2026Kaffee HAG a laissé une autre trace, plus douce et plus inattendue. Entre 1913 et 1939, la marque glisse dans ses paquets des vignettes de blasons, les Kaffee-HAG-Alben : des milliers d'armoiries de villes et de provinces allemandes, à coller dans des albums vendus pour quelques pfennigs. Des générations d'enfants allemands ont appris la géographie de leur pays dans une collection de cartes offertes par un café dont les adultes buvaient la version décaféinée. C'est aujourd'hui l'une des sources iconographiques les plus employées pour l'héraldique municipale allemande, y compris par les encyclopédies en ligne.
Wikipedia, Café HAG, consulté le 18/09/2026Dans cette planche
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