Couleurs et échelles
Le degré se lit à la couleur, et il n'existe aucun standard partagé d'un torréfacteur à l'autre. Chacun nomme ce qu'il voit.
Les noms américains de 1922 sont déjà nombreux : light, cinnamon, medium, high, city, full city, French, Italian. Ukers y superpose une carte des goûts. L'Angleterre aime clair. La France, l'Italie, le Brésil, la Turquie et les pays producteurs, très foncé. Sur le sol américain, la côte pacifique va au clair, le Sud au foncé, Boston au cannelle. La source constate ces préférences, elle n'en donne pas la raison.
La table de Hoffmann et Rao, reprise par Vosloo, fait autrement : elle rattache chaque nom non pas à une nuance de brun, mais à un repère audible, le crack.
- Cannellesorti au tout début du premier crack.
- Cityfin du premier crack.
- Full cityjuste avant le second, premières huiles en surface.
- Viennoisdébut du second crack.
- Françaispendant le second crack, brun foncé et huileux.
- Italienfin du second crack, presque brûlé.
Restent les mesures objectives : la réflectance (Agtron, Colorette, L* de 28-30 à 18), l'humidité finale (2,8 à 1,4 %) et la perte de masse (10 à 22 %). Aucune ne fait une échelle universelle, et Vosloo dit pourquoi : la composition du vert varie trop avec le climat, le traitement, l'espèce et l'origine. Une même valeur ne recouvre donc pas le même café.
La couleur a une limite plus gênante encore. Elle ne dit pas le temps passé à l'atteindre, et la même teinte peut couvrir une cuisson rapide et une cuisson lente. C'est l'objet d'un article de la revue Roast, « Flavor development : the relationship between time and color ».
Ukers 1922, ch. XXV, p. 387 ; Vosloo 2017, § 2.2.5, p. 23-25, tables 2.2 à 2.5 ; Roast Magazine, The Book of Roast vol. 2, sommaireLe tableau de Davids : dix degrés, quatre repères croisés
\nLa section vient de dire qu'il n'existe pas d'échelle de couleur partagée. C'est exact, et il existe pourtant une pièce qui vaut d'être reproduite ici, parce qu'elle est le seul endroit du corpus professionnel où une échelle commerciale se trouve rattachée à des repères physiques. Kenneth Davids a publié un tableau qui croise quatre systèmes à la fois : la couleur nommée, l'état de la surface du grain après repos, la température de sortie, et la valeur Agtron Gourmet avec la pastille SCAA correspondante. Dix degrés, et les noms courants en regard.
Deux avertissements avant de le lire, et ils viennent de Davids lui-même. Toutes les valeurs et toutes les correspondances y sont approximatives, parce que la torréfaction reste difficile à quantifier, du fait de la complexité chimique du grain et de la variabilité du café. Et le tableau est repris de son propre ouvrage de 2003 sur la torréfaction domestique : il décrit donc l'état du vocabulaire vers cette date, non l'état actuel.

Les dix degrés
- Brun très clair, surface sècheVers 380 °F, soit 195 °C. Agtron Gourmet 95 à 90, pastille 95. Noms courants : light, cinnamon.
- Brun très clair, surface sèche, premier crackSous 400 °F, soit 205 °C. Agtron Gourmet 90 à 80, pastille 85. Light, cinnamon, New England.
- Brun clair, surface sècheVers 400 °F, soit 205 °C. Agtron Gourmet 80 à 70, pastille 75. Light, New England.
- Brun moyen clair, surface sècheDe 400 à 415 °F, soit 205 à 215 °C. Agtron Gourmet 70 à 60, pastille 65. Light, light-medium, American, regular.
- Brun moyen, surface sècheDe 415 à 435 °F, soit 215 à 225 °C. Agtron Gourmet 60 à 50, pastille 55. Light, medium, mild, medium high, American, regular city.
- Brun moyen foncé, du sec aux fines gouttelettes ou taches d'huile légèresSecond crack, de 435 à 445 °F, soit 225 à 230 °C. Agtron Gourmet 50 à 45, pastille 45. Full city, mild, viennois, italien du nord, espresso, continental, after-dinner.
- Brun modérément foncé, taches huileuses légères à surface entièrement brillanteDe 445 à 455 °F, soit 230 à 235 °C. Agtron Gourmet 45 à 40. Espresso, bold, dark, french, european high, continental.
- Brun foncé, brillantDe 455 à 465 °F, soit 235 à 240 °C. Agtron Gourmet 40 à 35, pastille 35. French, espresso, italien, dark, turc.
- Brun très foncé, très brillantDe 465 à 475 °F, soit 240 à 245 °C. Agtron Gourmet 35 à 30. Italien, bold, napolitain, espagnol, heavy.
- Brun très foncé presque noir, brillantDe 475 à 480 °F, soit 245 à 250 °C. Agtron Gourmet 30 à 25, pastille 25. French et dark french, napolitain, espagnol.
Ce que la colonne des surfaces apprend
La colonne la moins regardée est la plus utile au torréfacteur sans instrument, parce qu'elle donne un repère gratuit. Le grain reste sec jusqu'au brun moyen ; les premières gouttelettes apparaissent autour du second crack ; la brillance complète arrive une dizaine de degrés Celsius plus loin, et elle ne se défait plus. Cette huile n'est pas ajoutée, elle est expulsée : la structure interne, fragilisée par la perte d'eau et par la pression des gaz, cesse de retenir les lipides que le grain porte depuis le champ.
Une surface qui luit est donc l'aveu d'une paroi cellulaire qui a cédé, ce qui rend compte au passage d'un fait connu des détaillants, à savoir que les cafés très foncés rancissent plus vite : leur graisse est dehors, au contact de l'air.
Le croisement que la planche peut faire et que Davids ne fait pas
Le standard de dégustation de la SCAA de 2015 impose 63,0 en Agtron Gourmet pour les échantillons présentés en table. Reporté sur ce tableau, ce chiffre tombe dans la bande du brun moyen clair, entre 205 et 215 °C de sortie. Le degré de référence de la dégustation professionnelle est donc plus clair que ce que le vocabulaire courant appelle medium, et sensiblement plus clair que ce qu'un buveur français appelle un café normal.
Le degré auquel on juge la qualité d'un café n'est pas celui auquel on le vend, et ce décalage explique une part des malentendus entre la table de dégustation et le comptoir.
\n Kenneth Davids, Roast Color Chart, dans The Book of Roast: The Craft of Coffee Roasting, Roast Magazine, JC Publishing, 2017, p. 38 et 39 ; tableau adapté de Kenneth Davids, Home Coffee Roasting: Romance and Revival, deuxième édition, St. Martin's Press, 2003. Avertissement de l'auteur sur le caractère approximatif des valeurs, p. 35.\nLes deux échelles Agtron, les disques, et le mot espresso
\nLa planche liste les colorimètres sans dire ce qui sépare les deux échelles Agtron, alors que c'est la première question qui se pose devant un nombre lu quelque part. Un Agtron de 60 ne veut pas dire la même chose selon l'échelle, et la plupart des sources omettent de préciser laquelle elles emploient.
Commerciale et Gourmet
La première est l'échelle commerciale, dite E10/E20. Elle a été conçue pour le café de grande consommation, c'est-à-dire pour une gamme de degrés plutôt foncés. La seconde est l'échelle Gourmet, dite M-Basic, que Carl Staub a développée plus tard pour mieux résoudre le haut de gamme de l'époque, avec son accent sur les cuissons foncées ; résoudre veut dire ici séparer des valeurs voisines que la première échelle écrasait.
Chez tous les fabricants, la convention est la même et elle est contre-intuitive : le nombre le plus bas désigne la cuisson la plus foncée, puisqu'on mesure une réflectance, c'est-à-dire la part de lumière que la mouture renvoie au lieu de l'absorber.
Davids ajoute un fait qu'on préférerait ignorer et qu'il tient de son propre laboratoire : son Agtron étalonné lui donne des lectures constantes d'un mois à l'autre, mais la comparaison avec un autre Agtron installé ailleurs est nettement moins constante. La cause n'est donc pas la négligence des utilisateurs, c'est l'appareil. Le seul moyen qu'il connaisse de se comprendre entre deux laboratoires éloignés est l'étalonnage privé, c'est-à-dire l'échange physique d'échantillons et de lectures entre les deux maisons.
Il nomme par ailleurs les appareils à échelle propriétaire de son époque, ColorTrack, Fresh Roast Systems, Javalytics, Neuhaus-Neotec, Probat et QuantiK, et note que Javalytics seul offrait le choix entre quatre échelles, dont les deux de l'Agtron. Un chiffre de couleur sans nom d'appareil et sans nom d'échelle ne veut donc rien dire, et c'est pourtant sous cette forme qu'il circule.
Les disques, une réponse oubliée au problème du prix
Au début des années 1990, la SCAA et Carl Staub ont développé un dispositif que la planche ignore et qui répondait directement à l'objection du coût : le système de disques de classification Agtron/SCAA. Huit points de référence numérotés par incréments de dix, appariés à huit disques colorés allant du très clair au très foncé. On presse un échantillon moulu dans une boîte de Petri, on le compare aux disques, on lit le numéro. Quelques centaines de dollars, contre plusieurs milliers pour l'instrument.
Davids juge l'impact modeste, et sa raison mérite d'être entendue : les nombres déroutent les consommateurs. Le dispositif visait un public professionnel mais devait aussi servir à communiquer, et c'est là qu'il a buté. Il lui préfère ce qu'il appelle un thermomètre de couleur, une échelle graphique imprimée sur le paquet où la cuisson est située sur un continuum ; elle vaut mieux, dit-il, que tous les anciens systèmes de noms, parce qu'elle montre que la couleur est relative au lieu de prétendre la nommer.
Le mot espresso ne désigne aucune couleur
Reste le désaccord de fond, et il est frontal. La planche reprend la table de Hoffmann et Rao, qui accroche chaque nom à un repère audible : full city juste avant le second crack, viennois au début du second. C'est une nomenclature qui se veut opératoire, utilisable dans le bruit d'un atelier. Le tableau de Davids, lui, range full city, mild, viennois, italien du nord, espresso, continental et after-dinner dans une seule et même ligne, celle du brun moyen foncé. Ce que Hoffmann et Rao séparent, Davids le confond.
Et son tableau se contredit lui-même, ce qui est plus instructif encore : le mot espresso y figure dans trois lignes consécutives, de 50-45 à 40-35 en Agtron Gourmet, soit une plage de dix degrés Celsius à la sortie. Autant dire que ce mot ne désigne aucune couleur. Il désigne une destination, la machine à laquelle le café est promis, et non un degré de cuisson. La planche a raison d'écrire que chacun nomme ce qu'il voit ; elle peut désormais le prouver par ce tableau au lieu de l'affirmer.
Aucune des deux nomenclatures n'est réfutable par l'autre, faute d'un relevé qui aurait attaché ces noms à des mesures sur un même jeu de cafés. Hoffmann et Rao décrivent l'usage de la torréfaction de spécialité anglophone des années 2010 ; Davids décrit celui du marché américain vers 2003, où espresso désignait couramment un degré foncé. Les deux sont exacts dans leur monde, et c'est le mot qui a bougé, pas les cafés.
\n Kenneth Davids, Saying Coffee: The Naming Revolution, dans The Book of Roast, Roast Magazine, JC Publishing, 2017, p. 34 pour les deux échelles Agtron, l'inconstance entre instruments et l'étalonnage privé, p. 35 pour le système de disques Agtron/SCAA et le thermomètre de couleur, p. 38 pour le tableau des degrés ; James Hoffmann et Scott Rao pour la nomenclature accrochée aux cracks, telle que la planche la reprend.\nDans cette planche
- 01Ce que la torréfaction fait, et ce qu'elle ne fait pasUn grain vert contient des précurseurs, non des arômes.
- 02Du brasero au cylindre, 1200-1800Selon la reconstitution d'Ukers, les premières graines et coques séchées sont grillées entre 1200 et 1300 dans des plats d'argile cuite ou de pierre, sur feu ouvert.
- 03L'industrialisation, 1824-1864Richard Evans obtient en 1824 le premier brevet anglais de torréfacteur commercial, et son appareil contient déjà trois idées qui ne bougeront plus.
- 04Le gaz, la sphère et la « torréfaction rapide », 1868-1922Le gaz change le métier, et pour une raison qu'il faut avoir en tête : avec du charbon, on règle la chaleur en attendant ; avec du gaz, on la règle en tournant un robinet.
- 05La physique : comment la chaleur entre dans le grainTrois modes de transfert coexistent. La conduction, par contact du grain avec le métal chaud du tambour et de grain à grain ; la convection, par l'air chaud qui traverse la masse ; le rayonnement, de la paroi et de la flamme.
- 06Cinq étapes, deux cracksLes étapes sont une simplification pédagogique.
- 07La chimie, étape par étapeLes deux familles de réactions sont celles de la cuisine.
- 08Les technologies, une par unePrincipe : un cylindre horizontal, souvent perforé, tourne au-dessus d'une flamme, au charbon, au coke, puis au gaz.
- 09Les constructeurs, un par unUkers cite la maison en 1922 pour son torréfacteur rapide Ideal-Rapid, chauffé au coke ou au gaz, et pour sa version manuelle Favour.
- 10Les outilsL'humidité du vert, 10 à 12 %, se mesure par capacité ou par étuve.
- 11Le profil : charge, temps, taux de montée, ratio de développement, chuteUn profil se décrit par quelques nombres.La chargemasse de vert et température de tambour au chargement, qui décident de la vigueur du séchage ; Ukers notait déjà qu'on ne dépasse pas 90 % de la capacité nominale et qu'une charge trop faible chauffe trop vite.Le temps total8 à 12 minutes pour un échantillon, 10 à 14 minutes pour un café de spécialité selon l'auteur du livre, rarement plus de 20 ; 25 à 45 minutes dans les cylindres à charbon du XIXe siècle.
- 12Couleurs et échellesLe degré se lit à la couleur, et il n'existe aucun standard partagé d'un torréfacteur à l'autre.
- 13Les défauts de cuissonUn fait mérite d'ouvrir cette section, parce qu'il est plus surprenant qu'il n'en a l'air : les défauts que décrivait Ukers en 1922 sont exactement ceux qu'on décrit aujourd'hui.
- 14Dégazage, repos, fraîcheurLe CO2 formé reste en grande partie piégé sous pression dans le grain ; quantité et pression dépendent du profil, et les cuissons rapides et foncées en produisent plus et le libèrent plus vite.
- 15Espresso, filtre, décaféinéUn « profil espresso » n'est pas nécessairement plus foncé : les torréfacteurs interrogés par Perfect Daily Grind en 2019 gardent souvent la même température et le même temps après le premie…
- 16Industriel contre artisanal : temps, énergie, émissionsSchwartzberg chiffre d'abord le secteur : 6,7 milliards de kg de café torréfiés par an, surtout en fournées.
- 17Torréfier à l'origineLes pays producteurs ont toujours torréfié pour eux-mêmes, très foncé selon Ukers, à la poêle ou au petit cylindre.
- 18Aujourd'huiLe fait dominant de ces trois dernières années tient en un mot : l'électrification.
- 19Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
- 20Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.