PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche VII · section 03 sur 20

    L'industrialisation, 1824-1864

    Torréfacteurs français anciens
    Torréfacteurs français anciens

    Richard Evans obtient en 1824 le premier brevet anglais de torréfacteur commercial, et son appareil contient déjà trois idées qui ne bougeront plus.

    Un cylindre de tôle à ailettes améliorées pour brasser le café. Un tube creux avec une sonde, le trier, qui permet de prélever quelques grains pendant la cuisson pour les regarder. Et un retournement complet pour vider.

    Cette sonde est la plus importante des trois : c'est le premier instrument qui permet de savoir où l'on en est sans arrêter la machine.

    La suite est une course entre l'Europe et l'Amérique. Les dates se répondent d'un continent à l'autre, et chacun construit sa version du cylindre.

    Lauzaune fabrique à Paris dès 1829 des cylindres de fer à manivelle. En 1833-34, James Wilde installe à New York, rue Wooster, un ensemble anglais complet de torréfaction et de mouture. C'est le premier dont Thurber ait gardé trace, et il vient d'Angleterre : l'Amérique achète la machine avant de la fabriquer.

    Les Hope Mills suivent en 1835 avec quatre cylindres. Elles brûlent en 1845, dix ans plus tard, sans que la source dise pourquoi.

    Le premier brevet français, délivré à Lacoux en 1836, est un torréfacteur-moulin en porcelaine. Pourquoi de la porcelaine ? Parce que l'inventeur croyait que le métal donnait mauvais goût. Il se trompait, mais l'erreur est raisonnée.

    Les Dakin, en Angleterre en 1847-48, poussent la même inquiétude à l'extrême. Puisqu'on soupçonne le métal de donner un goût, ils doublent le cylindre d'or, d'argent ou de platine, et l'enferment dans un four.

    Ils lui ajoutent surtout un taster, premier échantillonneur permettant d'examiner les grains sans arrêter la machine. C'est l'idée du trier d'Evans poussée d'un cran, et elle répond toujours au même problème : une cuisson qu'on ne voit pas ne se juge qu'en prélevant.

    Et en 1849, au Havre, Preterre fait le geste décisif : il monte le torréfacteur sur une balance. L'appareil indique la perte de poids et arrête la cuisson tout seul quand elle est atteinte. C'est la première tentative de conduire une torréfaction par la mesure et non par le coup d'œil, et c'est exactement ce que font les machines d'aujourd'hui.

    Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 625-632 ; Thurber 1881, p. 23 ; chronologie p. 728-729

    James W. Carter, à Boston, brevette en 1846 le « pull-out » :

    • un cylindre de tôle non perforé tiré hors du fourneau sur son arbre pour être vidé ou rechargé par une porte coulissante, chauffé au charbon gras 40 à 45 cm plus bas
    • la machine domine le commerce américain vingt ans. Les souvenirs de A.E. Forbes (Saint-Louis, 1853) décrivent le métier : on juge la fin à la couleur de la fumée qui s'échappe par la fente, on tire et on ouvre le cylindre plusieurs fois pour regarder, on verse la fournée dans un bac de bois et on la remue jusqu'à refroidissement, on jette un seau d'eau
    • le torréfacteur doit soulever des sacs de Rio de 70 à 80 kg. Chez Dwinell-Wright à Boston, le café est étalé sur le sol sur 8 à 10 cm et arrosé à l'arrosoir, la pièce disparaissant dans la vapeur à chaque fournée. En 1846, selon Ukers, on pouvait déjà torréfier autour de New York autant de café que la Grande-Bretagne en consommait, à un demi-cent la livre.
    Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 632-635

    Il faut s'arrêter sur Jabez Burns, parce qu'il a réglé d'un coup le problème qui empêchait la torréfaction de devenir une industrie.

    Né à Londres en 1826, arrivé à New York en 1844, il est d'abord teneur de livres aux Globe Mills et invente une machine à additionner en 1858. Un comptable, donc, pas un torréfacteur.

    Le problème de l'époque est le suivant : pour vider un torréfacteur, il faut le retirer du feu. Ce qui veut dire arrêter, refroidir, recommencer. Impossible de travailler en continu.

    En 1864, Burns brevette le premier torréfacteur qu'on ne retire plus du feu. C'est un cylindre de fer fermé, maçonné dans la brique, muni à l'intérieur d'une double vis, « une double tarière droite et gauche, l'une dans l'autre », qui pousse le café d'un bout à l'autre pendant la cuisson et le fait sortir par l'avant quand on le décide.

    Il ajoute en 1867 un refroidisseur qui aspire l'air à travers un fond de toile métallique, au lieu de le souffler par-dessous. C'est plus régulier, et cela évacue en prime la fumée et la poussière.

    En 1874, il prédit la fin de la torréfaction domestique. Il avait raison, avec un siècle d'avance.

    En 1879, il pose deux règles de contrôle qui tiennent encore : l'arôme doit être « vif et coupant » au nez, et le grain cassé « croquant et uniforme de couleur dedans comme dehors ». Il en tire une conclusion sans appel : un homme sans odorat et daltonien n'a rien à faire dans la profession.

    • La suite est celle de tous les bons brevets. Celui de 1864 expire
    • 1881et Abele le copie en 1882 sous le nom de Knickerbocker. Burns riposte en brevetant un torréfacteur amélioré
    • 1878puis le premier torréfacteur d'échantillon en 1883. Il publie le Spice Mill
    • 1888et meurt
    Ukers 1922, ch. XXXIV, p. 636-640 ; ch. XXXI, p. 531-533 ; chronologie p. 729-731

    Thurber décrit en 1881 la salle de torréfaction new-yorkaise. Les cylindres de fer perforés y sont bâtis pour 300 livres et chargés à 200. Il faut quarante-cinq minutes de feu, une heure en comptant le chargement et le refroidissement.

    Le jugement se fait à l'odeur emportée par la fumée, et la marge est mince : « trente à soixante secondes de plus qu'il n'est nécessaire ruinent parfois la fournée ». La perte de poids est de 16 % en moyenne, de 14,5 à 22 % aux extrêmes.

    Walsh décrit en 1894 la même machine : cylindre d'acier perforé sur axe creux, quatre nervures internes, sonde d'échantillonnage, trempe à l'eau en fin de cycle, refroidisseur à fond grillagé et air pulsé. Il compte 30 à 40 minutes et 14 % de perte.

    Le changement d'échelle, lui, est brutal. Thurber recense plus de mille machines à torréfier aux États-Unis, 1 200 000 livres par jour. Et il note qu'il y a vingt ans on ne vendait pas une livre de café torréfié dans le pays. En une génération, le geste sort de la cuisine et devient un métier.

    Le livre de l'auteur relève que cette description est, à quelques mots près, celle de la machine artisanale actuelle. Pales, sonde, trempe (réservée aux gros volumes) et refroidisseur à air aspiré n'ont pas changé. Seul le temps a chuté, de 45 à 10-14 minutes, parce que la chaleur entre aujourd'hui surtout par convection et non plus par la paroi.

    Thurber 1881, p. 22-26, 165 ; Walsh 1894, p. 187-191 (digest Thurber-Walsh) ; LC ch. 11

    Dans cette planche

    1. 01Ce que la torréfaction fait, et ce qu'elle ne fait pasUn grain vert contient des précurseurs, non des arômes.
    2. 02Du brasero au cylindre, 1200-1800Selon la reconstitution d'Ukers, les premières graines et coques séchées sont grillées entre 1200 et 1300 dans des plats d'argile cuite ou de pierre, sur feu ouvert.
    3. 03L'industrialisation, 1824-1864Richard Evans obtient en 1824 le premier brevet anglais de torréfacteur commercial, et son appareil contient déjà trois idées qui ne bougeront plus.
    4. 04Le gaz, la sphère et la « torréfaction rapide », 1868-1922Le gaz change le métier, et pour une raison qu'il faut avoir en tête : avec du charbon, on règle la chaleur en attendant ; avec du gaz, on la règle en tournant un robinet.
    5. 05La physique : comment la chaleur entre dans le grainTrois modes de transfert coexistent. La conduction, par contact du grain avec le métal chaud du tambour et de grain à grain ; la convection, par l'air chaud qui traverse la masse ; le rayonnement, de la paroi et de la flamme.
    6. 06Cinq étapes, deux cracksLes étapes sont une simplification pédagogique.
    7. 07La chimie, étape par étapeLes deux familles de réactions sont celles de la cuisine.
    8. 08Les technologies, une par unePrincipe : un cylindre horizontal, souvent perforé, tourne au-dessus d'une flamme, au charbon, au coke, puis au gaz.
    9. 09Les constructeurs, un par unUkers cite la maison en 1922 pour son torréfacteur rapide Ideal-Rapid, chauffé au coke ou au gaz, et pour sa version manuelle Favour.
    10. 10Les outilsL'humidité du vert, 10 à 12 %, se mesure par capacité ou par étuve.
    11. 11Le profil : charge, temps, taux de montée, ratio de développement, chuteUn profil se décrit par quelques nombres.La chargemasse de vert et température de tambour au chargement, qui décident de la vigueur du séchage ; Ukers notait déjà qu'on ne dépasse pas 90 % de la capacité nominale et qu'une charge trop faible chauffe trop vite.Le temps total8 à 12 minutes pour un échantillon, 10 à 14 minutes pour un café de spécialité selon l'auteur du livre, rarement plus de 20 ; 25 à 45 minutes dans les cylindres à charbon du XIXe siècle.
    12. 12Couleurs et échellesLe degré se lit à la couleur, et il n'existe aucun standard partagé d'un torréfacteur à l'autre.
    13. 13Les défauts de cuissonUn fait mérite d'ouvrir cette section, parce qu'il est plus surprenant qu'il n'en a l'air : les défauts que décrivait Ukers en 1922 sont exactement ceux qu'on décrit aujourd'hui.
    14. 14Dégazage, repos, fraîcheurLe CO2 formé reste en grande partie piégé sous pression dans le grain ; quantité et pression dépendent du profil, et les cuissons rapides et foncées en produisent plus et le libèrent plus vite.
    15. 15Espresso, filtre, décaféinéUn « profil espresso » n'est pas nécessairement plus foncé : les torréfacteurs interrogés par Perfect Daily Grind en 2019 gardent souvent la même température et le même temps après le premie…
    16. 16Industriel contre artisanal : temps, énergie, émissionsSchwartzberg chiffre d'abord le secteur : 6,7 milliards de kg de café torréfiés par an, surtout en fournées.
    17. 17Torréfier à l'origineLes pays producteurs ont toujours torréfié pour eux-mêmes, très foncé selon Ukers, à la poêle ou au petit cylindre.
    18. 18Aujourd'huiLe fait dominant de ces trois dernières années tient en un mot : l'électrification.
    19. 19Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
    20. 20Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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