PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XII · section 13 sur 15

    Fabriquer le soluble

    Extraction. Le café part torréfié plutôt clair et moulu grossièrement, pour limiter les fines, ces particules minuscules qui freinent l'écoulement. Il est chargé dans une batterie de cinq à huit colonnes de percolation montées à contre-courant, c'est-à-dire que l'eau et le café avancent en sens inverse l'un de l'autre.

    Concrètement, l'eau entre à 140-180 °C sous pression dans la colonne la plus épuisée, celle qui n'a presque plus rien à donner. Elle traverse ensuite des colonnes de plus en plus fraîches et sort vers 100 °C dans la plus récente. L'eau la plus chaude attaque donc le café le plus vidé, et l'eau déjà chargée finit sur le café neuf.

    Ces températures ne servent pas seulement à aller vite. Aux plus hautes, l'eau hydrolyse les polysaccharides de la paroi cellulaire : elle casse par l'eau des sucres complexes que l'infusion domestique, elle, laisse dans le marc. Le rendement passe ainsi à 40-55 % de la masse de café, contre 18-22 % dans une tasse ordinaire.

    C'est là que se joue le goût du soluble. Ce surcroît d'extraction est riche en composés amers et en sucres caramélisés, et c'est lui qui donne au produit son goût propre. L'extrait sort à 20-30 % de matière sèche et est refroidi aussitôt, faute de quoi ses arômes continueraient de partir. Le document de formation résume le principe en trois temps : percolateurs géants, refroidissement immédiat, puis dessiccation.

    MadeHow, How instant coffee is made ; brevets américains 5 190 779 et 5 204 136 (extraction à contre-courant, 150-180 °C) ; document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 2

    Concentration et récupération d'arôme. L'extrait est filtré puis concentré à environ 40 % de matière sèche, par évaporation sous vide, par centrifugation ou par cryoconcentration (on congèle l'eau en cristaux qu'on sépare). Avant ou pendant ces étapes, les volatils sont récupérés : par entraînement à la vapeur du café moulu humidifié avant extraction, par condensation des gaz de mouture et de torréfaction, ou par extraction sous pression (2 000 psi au moins) ; ces fractions d'arôme, protégées de l'oxygène par du CO₂ ou de l'azote, sont réinjectées dans la poudre ou dans le bocal au conditionnement.

    C'est l'étape qui sépare un soluble de premier prix d'un soluble de marque : sans elle, tout ce que le nez perçoit est parti dans la vapeur.

    MadeHow, How instant coffee is made ; brevets américains 4 701 333 et 5 242 700
    • Atomisation (NestléOrbe, 1938 ; principe utilisé pour le lait depuis les années 1920). L'extrait concentré est pulvérisé en fines gouttelettes par une turbine ou par des buses haute pression au sommet d'une tour cylindrique de vingt-cinq mètres ou plus, dans un courant d'air à environ 250 °C
    • l'eau s'évapore en quelques secondes, la poudre tombe au fond à 2-4 % d'humidité. Avantages : continu, rapide, le moins cher en énergie et en investissement, poudre fine qui se dissout instantanément. Inconvénients : la chaleur emporte les volatils (57 % conservés dans la comparaison citée) et cuit une part des sucres
    • la poudre est fine, irrégulière, poussiéreuse. L'agglomération y remédie : la poudre est réhumidifiée quelques secondes à la vapeur ou à l'eau pulvérisée, se soude en granulés, et est re-séchée
    • le produit ressemble à du café moulu et coule mieux, sans gain aromatique.
    document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 2-3 ; MadeHow, How instant coffee is made ; Works in Progress, A brief history of instant coffee
    • Lyophilisation (Maxwell House 1963-1964Nescafé Gold 1965). L'extrait concentré, parfois moussé au gaz pour régler la densité, est d'abord refroidi à environ −6 °C en une pâte, puis congelé sur bandes ou plateaux à −40 / −50 °C
    • le bloc est broyé et tamisé en granulés calibrés, qui passent dans une chambre sous vide poussé où la glace se sublime directement en vapeur sans passer par l'état liquide, la vapeur étant piégée sur un condenseur
    • les granulés sortent secs et poreux. Le froid et le vide sont les deux facteurs. Avantages : arômes bien mieux conservés (77 % de volatils dans la comparaison citée), structure du grain de café préservée à l'œil, meilleur classement en tasse. Inconvénients : procédé discontinu, plusieurs heures par charge, la consommation d'énergie la plus élevée des deux voies, granulés fragiles à l'humidité
    • c'est pourquoi la lyophilisation est réservée aux mélanges les plus fins et les plus coûteux. Les mesures de contrôle en fin de ligne portent sur l'humidité, la densité, la solubilité, la couleur et, pour le décaféiné soluble, la caféine par CLHP.
    document de formation professionnelle, Café soluble : atomisation et lyophilisation, p. 3 ; MadeHow, How instant coffee is made ; ISO 20481:2008

    Dans cette planche

    1. 01La moléculeLa caféine est la 1,3,7-triméthylxanthine, formule C₈H₁₀N₄O₂, un alcaloïde du groupe des purines, parent de la théobromine du cacao (diméthylxanthine) et de la théophylline du thé.
    2. 02Ce qu'elle fait pour la planteLe caféier fabrique sa caféine en trois méthylations successives à partir de la xanthosine : xanthosine, 7-méthylxanthosine, 7-méthylxanthine, théobromine, caféine.
    3. 03Teneurs : espèces, variétés, caféiers sans caféineCertains caféiers n'en fabriquent pas. Coste range dans la section Mascarocoffea dix-huit espèces malgaches et mascarines dépourvues de caféine ; Ukers cite déjà en 1922 C. mauritiana à 0,07 % et C. humboldtiana à zéro, mais avec un principe amer, la cafamarine, qui rend l'infusion imbuvable, et rapporte que Willcox, analysant des cafés sauvages de Madagascar, n'en a pas trouvé d'exempt de caféine.
    4. 04Ce qu'elle fait au corps : la pharmacologieLa caféine est absorbée en totalité par le tube digestif et atteint son pic sanguin en trente à soixante minutes ; le thé libère la même molécule plus lentement, ce qui explique la sensation différente à dose égale.
    5. 05La génétique de la réponseTeneur approchée par portion servie, comparée au seuil de deux cents milligrammes par prise retenu par l'EFSA pour un adulte.
    6. 06Comment lire une étude sur le caféPresque tout ce qui circule sur le café et la santé vient d'études d'observation : on enregistre ce que déclarent boire des dizaines ou des centaines de milliers de personnes, on suit ce qui leur arrive, on compare.
    7. 07Établi, associé, ignoré : organe par organeCœur. La revue insérée dans le recueil de 2020 rapporte une mortalité cardiovasculaire réduite d'environ 19 % chez les consommateurs habituels, avec un maximum vers trois tasses par jour.
    8. 08Sommeil, grossesse, seuilsLe sommeil est le point de contact le mieux mesuré.
    9. 09Combien dans la tasseToutes les valeurs ci-dessus sont en milligrammes, et tous les articles grand public les convertissent en tasses.
    10. 10Trois croyances de 1685, et une quatrièmeDufour, dans ses Traitez nouveaux et curieux du café (1685), répondait déjà aux trois questions que l'Europe se posait sur le café.
    11. 11Le décaféinéEnlever la caféine du grain est une industrie à part entière, née à Brême en 1905.
    12. 12Le soluble : de Kato à NescaféLes précurseurs sont des extraits, c'est-à-dire du café déjà infusé, puis réduit ou mêlé à un corps gras : pas encore une poudre.
    13. 13Fabriquer le solubleExtraction. Le café part torréfié plutôt clair et moulu grossièrement, pour limiter les fines, ces particules minuscules qui freinent l'écoulement.
    14. 14Aujourd'hui (2024-2026)Le soluble. Il gagne du terrain, et il le gagne à contre-courant.
    15. 15Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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