Ce que le climat fait déjà : rouille, gel, sécheresse

Le premier signal n'a pas été une température mais un champignon. Entre 2008 et 2013, la rouille orangée (Hemileia vastatrix) est revenue en Amérique latine. Elle est revenue sur des variétés sélectionnées pour lui résister, c'est-à-dire sur du matériel qu'on croyait à l'abri.
Le bilan se lit pays par pays. La Colombie a perdu 33 % de sa production entre 2007 et 2011. L'Amérique centrale a perdu 16 % sur 2012-2013, avec des extrêmes de 57 % au Salvador, 46 % au Mexique et 39 % au Pérou.
PROMECAFÉ a compté 373 585 travailleurs déplacés. Ce chiffre découle des précédents : la rouille défolie l'arbre, l'arbre cesse de fructifier, et une cueillette qui n'a plus rien à cueillir n'emploie plus personne.
Pourquoi sur ces variétés-là ? Les études ne retiennent pas une cause mais un empilement : des nuits plus chaudes, des pluies décalées, des prix bas qui avaient fait renoncer aux traitements, des variétés vieillissantes.
La leçon a été confirmée en août 2024 par un relevé publié dans Agronomy. Sur dix-huit échantillons de rouille prélevés au Pérou, deux races nouvelles infectent des lignées Catimor, c'est-à-dire le matériel distribué massivement après 2013, juste après l'épidémie.
Le calendrier est le vrai enseignement. Il avait fallu quarante ans pour contourner la résistance de l'hybride de Timor ; il en a fallu dix pour contourner la seconde génération. Autrement dit, la durée de vie d'une résistance s'est effondrée. Voir les maladies.
Avelino et al. 2015, Food Security 7 ; PROMECAFÉ, bilan 2013 ; Agronomy, août 2024, races de rouille au Pérou ; LC ch. 16Le deuxième signal est un gel. Les nuits des 30 juin, 20 juillet et 30 juillet 2021 ont touché le Paraná, São Paulo et le Minas Gerais ; la Conab a estimé les surfaces atteintes entre 150 000 et 200 000 hectares, soit environ 11 % de l'aire cultivée brésilienne, avec des dégâts allant de la défoliation à la mort des arbres, et les météorologues ont classé l'épisode comme le pire depuis 1994.
L'IBGE a ensuite chiffré la récolte 2021/22 à 48,1 millions de sacs de 60 kg (32,5 d'arabica, 15,6 de canephora), en recul de 23 % sur 2020/21. Un gel ne réduit pas une récolte : il tue les arbres et impose quatre ans d'attente avant la première cerise, ce qui explique que ses effets sur l'offre se soient étalés jusqu'en 2025.
USDA FAS, GAIN Coffee Semi-annual Brazil, 15 nov. 2021 (Conab, IBGE), apps.fas.usda.gov ; Daily Coffee News, 12 juil. 2021 ; LC ch. 2Le troisième est une sécheresse. En 2024, le Brésil a connu sa pire sécheresse en plus de soixante-dix ans.
La mesure vient des sondes de la Fundação Procafé, dans le Minas Gerais. Elles affichaient en octobre 2024 un déficit hydrique de 300 mm en fin de saison sèche, contre 110 mm en 2023. Le manque avait donc presque triplé en un an.
Certaines zones ont passé plus de 120 jours sans pluie significative pendant la fenêtre de floraison de septembre-octobre. C'est le moment qui décide de tout : pas de pluie, pas de floraison, et pas de cerises à cueillir la saison suivante.
StoneX note qu'il en est résulté un fort taux de recépage dans le Cerrado et à São Paulo. Recéper, c'est couper l'arbre près du sol pour qu'il reparte de la souche. L'arbre survit, mais il ne porte pas tout de suite.
Le même document rappelle que cinq récoltes d'arabica consécutives ont été affectées par des vagues de chaleur, des sécheresses ou des gels. Ce n'est plus un accident, c'est une série.
Le Vietnam, premier producteur de canephora, a subi au même moment une saison sèche anormalement prolongée jusqu'en mai 2024. Elle a épuisé des nappes déjà entamées, c'est-à-dire des réserves d'eau souterraine dans lesquelles l'irrigation puisait depuis des années.
La géographie dit pourquoi cela compte : le Dak Lak fournit environ 40 % de la production nationale. Et la récolte 2023/24 avait déjà reculé de 20 %, au plus bas en quatre ans.
StoneX, Brazil Coffee Crop Survey, 10 nov. 2025, stonex.com ; Global Coffee Report, « Reality hit », 2025 (Fundação Procafé) ; USDA FAS, Coffee: World Markets and Trade, juin 2025, cité par CropGPT 15 juil. 2025 ; StoneX, Vietnam weather risks, 5 juin 2026Ces chocs se sont traduits dans le prix. Le contrat C de New York a franchi 4,41 dollars la livre en février 2025, record absolu, plus du double de l'année précédente.
Quatre causes se sont additionnées : les floraisons ratées au Brésil, la sécheresse du Vietnam, le report des acheteurs du canephora vers l'arabica, et des stocks certifiés au plus bas.
Le dernier point pèse plus qu'il n'en a l'air. Un marché sans stock n'a plus de coussin : le moindre accident de récolte passe directement dans le prix, faute de réserve pour absorber le choc.
Puis le mouvement s'est retourné. Le retour des pluies et l'annonce par la Conab, le 5 février 2026, d'une récolte brésilienne record de 66,2 millions de sacs (+17,1 %) ont suffi.
L'indicateur composé de l'ICO est retombé à 267,57 cents la livre en février 2026, en baisse de 9,9 % sur un mois. Rabobank projette un excédent de 8,64 millions de sacs pour 2026/27, après trois années de déficit. Voir l'économie.
Perfect Daily Grind, 2 févr. 2026, perfectdailygrind.com ; ICO, Coffee Market Report, février 2026, p. 1-2, ico.orgDans cette planche
- 01Le cahier des charges d'une plante de sous-boisLe caféier arabica demande une moyenne annuelle de 20 à 25 °C, tolère des minima autour de 15 °C et des maxima autour de 30 °C, et ne supporte pas le gel : l'arbre meurt entre moins deux et moins trois degrés.
- 02Ce que le climat fait déjà : rouille, gel, sécheresseLe premier signal n'a pas été une température mais un champignon.
- 03Ce que les modèles annoncent pour 2050La première projection globale revue par les pairs est celle de Bunn, Läderach, Ovalle-Rivera et Kirschke, parue dans Climatic Change en 2015.
- 04Première réponse : monter, ombrager, irriguerLes producteurs ne lisent pas les modèles, ils déplacent des pépinières.
- 05Mécaniser : ce que la machine compense, et où elle ne passe pasDans un café cueilli à la main, la récolte est le poste le plus lourd du coût de production.
- 06Deuxième réponse : les hybrides F1 et l'industrialisation de la sélectionUn hybride F1 est le croisement de première génération entre deux parents génétiquement éloignés, typiquement une lignée résistante issue de l'hybride de Timor et une accession sauvage éthiopienne ou soudanaise ; il cumule vigueur, rendement et résistance dans des proportions qu'on ne sait pas obtenir autrement.
- 07Troisième réponse : lire, puis éditer les génomesEn avril 2024, Salojärvi et coauteurs publient dans Nature Genetics le génome de référence de l'arabica.
- 08Ce qui se passe sous l'arbreCette planche parle d'ombrage, d'altitude, d'irrigation, de variétés.
- 09La réserve des espèces oubliéesLe genre Coffea compte 130 espèces décrites depuis que Davis et Rakotonasolo en ont ajouté six du nord de Madagascar dans Kew Bulletin en 2021 (C. callmanderi, C. darainensis, C. kalobinonensis, C. microdubardii, C. pustulata, C. rupicola), quatre d'entre elles strictement endémiques d'un massif.
- 10Le canephora comme avenir, et ses limitesLe canephora représente aujourd'hui environ 40 % de la production mondiale, contre 25 % au début des années 1990.
- 11Ce qui reste à sauver : 60 % des espèces menacéesL'arabica sauvage lui-même est classé « en danger », et la manière dont il y est arrivé est le fait le plus troublant de l'article : évalué sur les critères habituels, il sort en « préoccupation mineure » ; en intégrant les projections climatiques, il saute trois catégories.
- 12Les banques de gènes : une plantation, pas un coffreLa graine de café n'accepte pas le traitement qui rend possibles les grandes réserves de semences.
- 13L'économie : record de production, fermes minuscules, recherche sous-financéeLe paradoxe de 2025-2026 tient en deux chiffres.
- 14La réglementation : le règlement européen contre la déforestationPour le café, toute la difficulté tient dans un verbe : géolocaliser.
- 15La demande : l'Asie, la spécialité, le café sans grainLa demande se déplace vers l'est. Le rapport GAIN de l'USDA de janvier 2026 chiffre le marché chinois du café à 42 milliards de dollars en 2024.
- 16Ce qu'on ne sait toujours pasLa revue de Yang et coauteurs (2026) dresse la liste explicite de ce que la science ignore : la fonction des gènes candidats dans un fond tétraploïde, les voies de biosynthèse des précurseur…
- 17Aujourd'hui (septembre 2026)Où en est-on à l'heure où cette planche s'arrête ? Voici l'état des lieux, en quatre temps.
- 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.