PXL Roasters
  • La chronique
  • Planche XI · section 01 sur 18

    Avant la bourse : Moka, les courtiers et le droit de ne pas venir

    Deux des tableaux noirs de la Bourse du café
    Deux des tableaux noirs de la Bourse du café

    Le premier marché du café dont on possède une description précise est celui de Bayt al-Faqih, dans la plaine yéménite, visité par les marchands français de Saint-Malo en 1712 et décrit par Jean de La Roque en 1716. Les cultivateurs y apportent leur café en sacs de nattes ; ils ne traitent pas avec les acheteurs de Londres, d'Amsterdam, de Venise ou du Caire, mais avec des courtiers, les Banians, qui traversent la cour d'un camp à l'autre.

    La pesée se fait sur une balance dont l'étalon est une pierre du pays emmaillotée de tissu, sous les yeux d'officiers assis sur une estrade ; le paiement se fait en métal que le vendeur exige tout de suite. Un seul acteur voit les deux côtés de la transaction : le courtier, qui ne produit rien, ne transporte rien et vend une information. Trois siècles plus tard, l'importateur et le négociant occupent exactement cette position.

    La Roque, Voyage de l'Arabie heureuse (1716), trad. angl. 1732, p. 311-341 ; digest Dufour-La Roque ; LC ch. 6

    La Roque note aussi que les paysans « ont le tour de n'apporter pas de café au marché quand le prix n'est pas celui qu'ils aiment ». C'est la seule mention du corpus ancien où le producteur apparaît comme un acteur qui décide : il pratique la rétention. Cette capacité suppose trois conditions, une marchandise qui se conserve, un lieu pour la garder, et l'absence de dette exigible ; la troisième est celle que l'avance sur récolte détruit, hier comme aujourd'hui, en transformant un vendeur en débiteur. Le texte de La Roque ne dit rien de l'endettement des cultivateurs yéménites ; ce silence est laissé tel quel.

    La Roque 1716/1732, p. 341 ; LC ch. 6 (analyse)

    Le prix du café yéménite dépend alors d'un monopole de fait, non de droit : personne d'autre ne sait faire pousser la plante. Quand les Compagnies des Indes hollandaise, puis française et anglaise, obtiennent des plants et les acclimatent à Java, à Bourbon et aux Antilles, le monopole disparaît sans procès, par simple apparition d'une offre concurrente. Le siècle suivant est celui des plantations à travail forcé : à Java, sous le Cultuurstelsel, chaque famille des districts de la Sunda doit entretenir mille pieds, livrer le café à l'entrepôt d'État et le recevoir à 3 rix-dollars de cuivre le picul de 225 livres, à peine plus d'un dollar les cent livres, quand le même café se vend 20 dollars les cent livres à Batavia, à cinquante milles de là.

    Walsh, qui rapporte ces chiffres en 1894, qualifie le système de « services forcés à des taux inadéquats ». Le premier écart de valeur documenté entre la ferme et le port est un rapport de un à vingt.

    Walsh, Coffee: Its History, Classification and Description (1894), p. 129-134 ; LC ch. 6 et 9 ; voir les routes

    Du côté de la consommation, le levier est le droit de douane. Aux États-Unis, il monte de 2,5 cents la livre en 1789 à 10 cents en 1812, disparaît en 1832, puis revient à 5 cents pendant la guerre de Sécession. Il est supprimé définitivement en 1872.

    Un droit sur une denrée qu'on ne produit pas chez soi ne protège aucun agriculteur, puisqu'il n'y en a aucun à protéger. C'est une recette fiscale, prélevée sur celui qui boit. Le supprimer revient donc à décider que le café doit entrer librement et en masse.

    La décision se lit dans les volumes. La consommation américaine passe de 80 millions de livres en 1861 à 400 millions en 1881, puis à environ 600 millions. Cela fait 9 à 10 livres par habitant et par an, contre moins d'une livre au Royaume-Uni, qui boit du thé.

    Walsh 1894, p. 283-286 ; LC ch. 11

    Dans cette planche

    1. 01Avant la bourse : Moka, les courtiers et le droit de ne pas venirLe premier marché du café dont on possède une description précise est celui de Bayt al-Faqih, dans la plaine yéménite, visité par les marchands français de Saint-Malo en 1712 et décrit par Jean de La Roque en 1716.
    2. 02Le siècle des rois : Arnold, le syndicat et le krach de 1880-1881Le XIXe siècle tient dans une seule série de prix : celle du Rio « fair to prime » à New York, donnée par Thurber et reprise par Walsh.
    3. 03La bourse et ses paniques : New York 1882, Le Havre, Hambourg, LondresL'Europe suit, place par place.
    4. 04La valorisation brésilienne et les contrôles de guerre, 1906-1944Le mécanisme qui va gouverner tout le XXe siècle du café naît d'une récolte trop belle.
    5. 05L'Accord international du café, 1962-1989, et sa ruptureAprès la Seconde Guerre mondiale, l'instrument change d'échelle : ce ne sont plus un État et ses banquiers, mais producteurs et consommateurs ensemble.
    6. 06La crise de 2001Le 21 août 2002, le directeur exécutif de l'Organisation internationale du café, Néstor Osorio, se présente au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg.
    7. 07Le contrat C, la couverture et les optionsIl faut maintenant dire ce qu'est un contrat à terme, sans quoi la suite de cette planche reste du chinois.
    8. 08Le dollar, le real, et qui vend quandLe café est coté en dollars, et le producteur est payé dans sa monnaie.
    9. 09Les négociants, les coopératives et les institutions d'origineEntre celui qui exporte et celui qui torréfie, il y a un métier dont le public n'a jamais entendu parler et sans lequel rien n'arriverait : le négoce.
    10. 10Les torréfacteurs industrielsÀ l'autre bout de la chaîne, chez ceux qui torréfient et qui vendent, la concentration est plus forte encore qu'au négoce.
    11. 11La répartition de la valeur : ce qu'on peut mesurerOn aimerait savoir, sur longue durée, qui a gagné quoi.
    12. 12Prix minimums, revenu vital et certificationsLe seul prix plancher opposable de la filière est celui de Fairtrade International.
    13. 13Le direct trade, les microlots et les enchèresLe « direct trade » n'a ni définition partagée ni audit.
    14. 14Le climat, l'EUDR et le coût de la conformitéSur le climat, les travaux disent tous la même chose dans la direction, et rarement la même chose dans l'ampleur.
    15. 15Les outils de lecture du marchéLire le marché du café suppose de savoir qui publie quoi, et quand.
    16. 16Aujourd'hui (2023-2026)Le cycle où nous sommes a commencé par un creux.
    17. 17Planches d’archivesGravures et photographies de l’ouvrage de William Ukers, All About Coffee (1922), tombé dans le domaine public.
    18. 18Continuer la baladeAilleurs sur le site, les passages qui parlent des mêmes choses que cette planche.
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