Sept ancêtres, et ce qu'on en conclut trop vite
Ce que la base génétique du Brésil dit, et ce qu'elle ne dit pas
Il y a une scène que je vis plusieurs fois par an, et elle commence toujours par une feuille de papier.
Un exportateur brésilien m'envoie son offre. Vingt lignes, parfois trente. Mundo Novo, Catuaí Vermelho, Catuaí Amarelo, Acaiá, Topázio, Obatã, Bourbon Amarelo, Icatu, Arara, Tupi. Des noms qui sonnent différents, des fiches qui annoncent des profils différents, des prix qui s'étagent. Et en face de moi, souvent, quelqu'un qui me demande lequel de ces cafés a le plus de caractère, comme on demanderait à un caviste si le gamay a plus de caractère que la syrah.
La question est légitime. Elle est aussi mal posée, et pendant longtemps j'y ai répondu sans voir pourquoi.
Parce que ces vingt noms ne sont pas vingt familles. Ce sont vingt arrangements d'une poignée de cartes, et la poignée est plus petite que tout le monde ne l'imagine. Si l'on remonte la généalogie de l'ensemble des cultivars d'arabica diffusés au Brésil au vingtième siècle, on tombe sur treize ancêtres. Et sept d'entre eux portent quatre-vingt-dix-sept et demi pour cent du patrimoine génétique du lot.
Ce n'est pas une image, c'est un calcul publié. Mais ce calcul est régulièrement sorti de son cadre, et l'article qui suit est autant sur le chiffre que sur l'usage abusif qu'on en fait.
Cent vingt et un noms, treize ancêtres
Le travail vient de Tesfahun Setotaw et de ses coauteurs, paru dans Crop Science en 2013. Ils ont pris les cent vingt et un cultivars d'arabica diffusés au Brésil entre 1939 et 2009 par les quatre institutions qui font la sélection dans le pays : l'Instituto Agronômico de Campinas, qu'on appelle l'IAC, l'université fédérale de Viçosa, l'Epamig qui est l'organisme de recherche agricole du Minas Gerais, et la Fundação Procafé. Soixante-dix ans de catalogues, quatre centres, cent vingt et un noms officiellement mis à la disposition des producteurs.
Puis ils ont calculé, pour chaque paire de cultivars, ce qu'on appelle le coefficient de parenté.
Il faut s'arrêter une seconde sur cet outil, parce que tout le reste en dépend et qu'il est souvent mal compris. Le coefficient de parenté, c'est la probabilité que deux gènes pris au hasard, l'un chez une variété et l'autre chez une seconde variété, soient en réalité la copie d'un même gène présent chez un ancêtre commun. S'il vaut zéro, les deux plantes n'ont aucun aïeul en commun dans ce qu'on sait de leur histoire. S'il vaut un, elles sont génétiquement la même chose. C'est une mesure ancienne, utilisée en amélioration des plantes depuis des décennies, bien avant qu'on sache séquencer quoi que ce soit, et sa matière première n'est pas de l'ADN : ce sont les registres de croisement. Qui a été croisé avec qui, et en quelle année.
Ce que cette mesure ne dit pas, il faut le poser tout de suite, parce que c'est là que naissent les contresens. Elle ne dit pas ce qu'une variété vaut dans la tasse. Elle ne dit pas si elle est résistante, productive, adaptée à l'altitude. Elle ne dit même pas à quel point deux plantes se ressemblent dans les faits, puisque deux frères reçoivent des moitiés différentes du même patrimoine. Et elle ne dit rien du tout de la solidité d'une filière, parce que ce n'est pas son objet : elle porte sur une liste de cultivars, pas sur un pays.
Elle dit une seule chose, et elle la dit bien : de qui ces plantes descendent, et combien de fois les mêmes parents reviennent dans l'histoire.
Au bout du calcul, les auteurs définissent la base génétique de ce lot de cultivars : treize ancêtres, dont sept portent quatre-vingt-dix-sept et demi pour cent de l'ensemble. Les six autres se partagent les deux et demi pour cent restants, autant dire des traces.
Un seul arbre pèse la moitié
Dans ces sept-là, la répartition n'est pas équilibrée non plus, et c'est le chiffre qui m'a arrêté la première fois.
Bourbon Vermelho, à lui seul, pèse cinquante-deux et trois quarts pour cent de la base génétique de ces cultivars. Plus de la moitié. Le matériel appelé Sumatra en apporte dix-neuf. L'hybride de Timor, onze et demi. À eux trois, ces arbres portent plus de quatre-vingts pour cent du patrimoine de soixante-dix ans de sélection d'arabica.
Deux dates expliquent presque tout.
Bourbon Vermelho est introduit au Brésil en 1852, depuis l'île de la Réunion. Le matériel appelé Sumatra arrive en 1896, de l'île du même nom. Avant eux, le premier arabica planté au Brésil portait le nom de Nacional, et c'était du Typica. Voilà l'inventaire de départ : du Typica, puis du Bourbon, puis un matériel asiatique qui descend lui-même de la même lignée, puisque le Bourbon et le Typica sont les deux branches sorties du même petit stock yéménite.
Tout ce qui a été sélectionné ensuite a été sélectionné dans ce qui était déjà sur place. C'est ainsi que travaille un sélectionneur : il part de ce qui pousse chez lui, il repère l'arbre qui sort du rang, il le fixe, il le recroise avec un autre arbre qui sortait du rang. Le matériel éthiopien, c'est-à-dire la diversité réelle de l'espèce, n'a été collecté et distribué qu'à partir des missions de la seconde moitié du vingtième siècle, et il n'était ni productif ni adapté tel quel. Personne n'allait demander à un producteur de remplacer un verger rentable par des arbres sauvages au rendement imprévisible.
On voit le mécanisme en lisant la table de filiation, et c'est presque géométrique.
Caturra Vermelho est une mutation du Bourbon Vermelho, mise à disposition par l'IAC en 1951. C'est du Bourbon qui a cessé de pousser en hauteur, ce qui en fait un arbre plus court, plus dense, plus facile à récolter et plus exigeant en engrais. Mundo Novo est un croisement naturel entre Sumatra et Bourbon Vermelho, repéré dans un verger de l'État de São Paulo et diffusé en 1977. Catuaí est un croisement de Caturra Amarelo par Mundo Novo, sorti en 1972 : donc du Bourbon muté, croisé avec du Bourbon croisé avec du Sumatra. Acaiá vient de Mundo Novo. Topázio vient de Catuaí et de Mundo Novo. Ibairi croise du Bourbon Vermelho avec du Mokka, qui est lui-même un arabica de la même origine.
Chaque génération rebat les mêmes cartes. Et Setotaw résume la chose d'une façon qui est, je trouve, la plus parlante de toute l'étude : Mundo Novo et Icatu Vermelho, à eux deux, portent quatre-vingt-sept et demi pour cent de la base génétique en tant que premières descendances. Deux noms qui tiennent l'immense majorité d'un catalogue de cent vingt et un.
Ce n'était pas large au départ
Il faut ici ajouter une couche, sinon on fait au Brésil un procès qui ne lui appartient pas.
L'arabica est une espèce jeune et née d'un accident. C'est un hybride entre les ancêtres de deux autres espèces, le canephora et l'eugenioides, suivi d'un doublement du nombre de chromosomes qui a rendu ce croisement fertile. Le travail génomique de Jarkko Salojärvi et de ses coauteurs, paru en 2024, date cet évènement fondateur entre trois cent cinquante mille et six cent dix mille ans avant aujourd'hui. À l'échelle des espèces cultivées, c'est hier.
Et surtout, cette étude montre que l'espèce a traversé plusieurs goulots d'étranglement avant toute domestication. Avant que quiconque en plante un pied, l'arabica avait déjà vu ses effectifs s'effondrer plusieurs fois, probablement au rythme des oscillations climatiques, et chaque effondrement a emporté de la variabilité qui ne revient pas. La séparation entre les populations sauvages et celles qui ont donné les cultivars remonte à une trentaine de milliers d'années. Autrement dit, la plante que nous cultivons était déjà une branche étroite d'un arbre déjà maigre.
Puis vient l'histoire humaine, qui resserre encore, et elle tient en deux épisodes.
Vers 1600, quelques graines sortent clandestinement du Yémen et fondent les lignées indiennes. Un siècle plus tard, les Néerlandais plantent en Asie du Sud-Est, et un seul plant expédié à Amsterdam se retrouve à l'origine d'une grande partie du groupe Typica américain. Un plant. Le café qui a fait la fortune de l'Amérique latine descend pour l'essentiel d'une poignée de graines et d'un arbre en serre.
Mettons les deux rétrécissements l'un derrière l'autre. L'arabica arrive au Brésil déjà pauvre. La sélection brésilienne n'a pas créé cette étroitesse, elle l'a héritée, et la question intéressante est de savoir ce qu'on en a fait ensuite.
Ce que les auteurs écrivent, et ce qu'on leur fait dire
Setotaw et ses coauteurs concluent que la réduction de diversité dans ce lot de cultivars appelle un élargissement de la base, et que diversifier est utile pour limiter les pertes dues aux maladies, aux ravageurs et aux stress non biologiques, c'est-à-dire la sécheresse, le gel, la chaleur. C'est une conclusion de sélectionneur, adressée à des sélectionneurs, et elle est parfaitement raisonnable : leur métier est précisément d'avoir de la matière devant eux.
Le glissement se produit après. De cette phrase, on tire régulièrement une conclusion que l'étude ne porte pas : le café brésilien serait fragile. C'est un saut de raisonnement, et il en comporte deux.
Le premier saut est une erreur de périmètre. L'étude mesure une liste de cultivars d'arabica. Un pays producteur n'est pas une liste de cultivars. Il est aussi un appareil de recherche, un réseau de pépinières, une géographie, un parc de machines, des pratiques agronomiques, et dans le cas du Brésil une seconde espèce cultivée à grande échelle dont il n'est pas question une seule fois dans ce calcul.
Le second saut est une confusion entre l'exposition et la capacité de réponse. Une base génétique étroite dit à quoi on est exposé. Elle ne dit pas ce qu'il arrive quand l'évènement se produit, et c'est pourtant la seule chose qui compte pour un acheteur. Deux fermes avec le même verger ne s'en sortent pas de la même façon selon qu'elles ont un technicien, de l'eau, de la trésorerie et un plan de replantation.
Le précédent historique, on l'a. La rouille orangée, un champignon qui attaque la face inférieure des feuilles et provoque leur chute, donc affaiblit l'arbre et effondre la récolte suivante, a vidé Ceylan à la fin du dix-neuvième siècle. Elle a poussé les planteurs vers le thé, ce qui explique accessoirement pourquoi le Sri Lanka est aujourd'hui un pays de thé et non de café. Elle a traversé Java, puis l'Afrique, puis l'Atlantique : elle est signalée au Brésil en 1970.
Et le Brésil ne s'est pas vidé. Il est devenu, dans les décennies qui ont suivi, le premier producteur mondial avec une marge que personne n'approche. L'exposition était réelle et le scénario redouté n'a pas eu lieu, parce que quelque chose s'est interposé entre les deux.
Ce que le pays met en face
Ce quelque chose porte un nom assez prosaïque : de la recherche publique, en continu, pendant soixante-dix ans.
Les cent vingt et un cultivars de l'étude, on peut les lire dans les deux sens. Comme une base étroite, ce qu'ils sont. Ou comme la trace d'un appareil de sélection capable de sortir un nouveau matériel tous les sept mois en moyenne, de le tester sur plusieurs environnements et plusieurs récoltes, de l'enregistrer et de le mettre dans des pépinières. La même table qui montre la concentration montre aussi la cadence, et la cadence est une forme de réponse. C'est, en pratique, le temps qu'il faut à un pays pour changer ce qui est planté chez lui.
La réponse à la rouille le montre. Elle est venue de l'hybride de Timor, un croisement naturel entre arabica et canephora repéré sur l'île de Timor au milieu du vingtième siècle, dans un verger où les deux espèces poussaient côte à côte. Un croisement comme celui-là est normalement stérile, parce que les deux espèces n'ont pas le même nombre de chromosomes, et c'est ce qui rend ce cas remarquable : cet hybride-là était fertile, et croisable avec de l'arabica. Il a apporté des gènes de résistance que l'arabica ne possédait pas, pour la raison simple que le canephora, lui, a coévolué avec le champignon.
Le Brésil a exploité cette voie jusqu'au bout, et vite. L'Icatu Vermelho, qui vient d'un canephora dont on a doublé le nombre de chromosomes pour pouvoir le croiser avec du Bourbon Vermelho, est diffusé en 1992. L'Obatã et le Tupi, issus de Villa Sarchi par un hybride de Timor, en 1996. Le Canário, qui croise du Catuaí Amarelo avec un hybride de Timor, et le Siriema, qui va chercher une tout autre espèce, le Coffea racemosa, sont diffusés par la Fundação Procafé autour de 2000. Une vingtaine d'années entre l'arrivée du champignon et la mise à disposition de cultivars qui lui résistent, voilà le délai réel. C'est ça, la capacité de réponse, et elle ne figure dans aucun coefficient de parenté.
Il y a aussi une géographie, et elle fait un travail que personne ne met au crédit de la génétique. Le café brésilien est planté dans des États qui n'ont ni le même climat, ni la même altitude, ni le même calendrier : le Minas Gerais, São Paulo, l'Espírito Santo, la Bahia, le Paraná, Rondônia. Un gel qui touche le sud ne touche pas Rondônia. Une sécheresse sur le cerrado ne vide pas l'Espírito Santo. Un verger génétiquement homogène réparti sur deux mille kilomètres et six régimes climatiques n'est pas exposé comme le même verger concentré sur une vallée, et c'est exactement ce qui a manqué à Ceylan.
Enfin, il y a tout ce qui n'est pas la plante : l'irrigation, la fertilisation pilotée, les cycles de taille et de recépage qui permettent de renouveler un verger sans l'arracher, la mécanisation de la récolte sur le cerrado, et un réseau de vulgarisation agricole qui porte les nouveaux matériels jusqu'aux fermes. Tout cela se finance et se décide, donc tout cela peut être mobilisé en quelques années. Un patrimoine génétique, non.
Et le quart dont le calcul ne parle pas
Reste le point qui, à mon sens, règle la question, et il m'avait échappé.
Le canephora représente environ vingt-cinq pour cent de la production de café du Brésil, et quarante pour cent de la production mondiale. Au Brésil, il regroupe deux ensembles de matériels, le groupe Conilon et le groupe Robusta, qui sont deux formes de la même espèce, et il est cultivé à grande échelle dans l'Espírito Santo, à Rondônia, en Bahia, au Minas Gerais et au Mato Grosso. Rien de tout cela n'entre dans la table de Setotaw, qui ne porte que sur l'arabica. Quand on dit « le café brésilien », on parle donc d'un ensemble dont un quart est hors du calcul.
Et ce quart-là est sélectionné selon une logique rigoureusement inverse.
L'Incaper, qui est l'institut de recherche agricole de l'Espírito Santo, et ses partenaires ont enregistré trente cultivars de canephora auprès du ministère de l'agriculture. La plupart sont clonales, et il faut expliquer ce que ça veut dire parce que ce n'est pas du tout l'équivalent d'une variété d'arabica. Un cultivar clonal n'est pas une plante, c'est un assemblage : on sélectionne des pieds-mères supérieurs, on les multiplie par bouturage, et on regroupe plusieurs clones sous un même nom de cultivar. Ce que le producteur plante n'est pas une lignée, c'est une population composée.
Le nombre de clones est écrit dans chaque fiche, et il n'est jamais petit. L'EMCAPA 8111, diffusé en 1993, regroupe neuf clones. L'EMCAPA 8121, la même année, quatorze. Le Robustão Capixaba, en 1999, dix. Le Vitória Incaper 8142, en 2004, treize. Les trois cultivars de 2013, Diamante, Jequitibá et Centenária, neuf chacun.
Et la raison de ces nombres est explicitement écrite dans la documentation d'Incaper : il est recommandé qu'un cultivar clonal soit formé du regroupement d'au moins huit clones supérieurs et compatibles entre eux, afin d'offrir au producteur une meilleure garantie de pollinisation et de ne pas réduire brutalement la base génétique de la population de plantes. Ce n'est pas une précaution de chercheur ajoutée en annexe. C'est la règle de construction du cultivar, et son motif est la base génétique.
Le cas le plus frappant est l'EMCAPER 8151, appelé Robusta Tropical, diffusé en 2000. Celui-là est propagé par semence, et il est issu de la recombinaison de cinquante-trois clones élites du programme. Sa fiche met en avant, comme argument de vente auprès du producteur, une large base génétique, et présente la stabilité de production comme en découlant. Cinquante-trois.
Il y a enfin une raison structurelle, et elle est biologique. Le canephora est auto-incompatible : un gène, appelé S, avec au moins trois allèles, empêche une plante de se féconder avec son propre pollen ou avec un apparenté trop proche. Autrement dit, cette espèce ne peut pas être consanguinisée comme l'arabica, qui est autogame et dont les lignées se fixent justement par autofécondation. La narration du rétrécissement qui vaut pour l'arabica ne peut pas être transposée telle quelle : sur un quart de la production brésilienne, la plante elle-même l'interdit.
Ce que ça change sur une feuille d'offre
Revenons à mes vingt lignes, parce que c'est là que le calcul redevient un outil de travail.
Si Mundo Novo, Catuaí, Acaiá et Topázio sont tous du Bourbon recombiné, alors le nom de variété, sur une offre brésilienne d'arabica, est une information faible. Pas fausse, faible. Elle vous dit quelque chose de l'agronomie, c'est-à-dire du port de l'arbre, de son besoin en engrais, de sa résistance, de la facilité de récolte. Elle ne vous dit presque rien du goût, parce que la distance génétique entre ces lots est trop petite pour produire des différences sensorielles stables.
Et c'est une bonne nouvelle, pas une déception, parce que ça veut dire que ce qui fait la différence dans la tasse est ailleurs, et que cet ailleurs est précisément ce sur quoi on peut agir. L'altitude et le climat de la parcelle. La maturité à la cueillette, qui est de loin le premier facteur et le plus mal payé. Le traitement, voie sèche, voie humide, pulped natural, fermentations. Le séchage, sa vitesse, son homogénéité. Le stockage et le temps écoulé depuis la récolte. La conduite du verger, l'ombrage, la fertilisation, la taille.
Quand un vendeur me propose un Catuaí et un Mundo Novo de la même ferme en m'expliquant que l'un est plus fruité, je sais que ce qu'il me décrit n'est pas une différence de variété. C'est une différence de parcelle, de lot, de passage de séchage ou de tri, et c'est très bien : il me reste à savoir laquelle, parce que c'est celle-là qui est reproductible l'année suivante.
Pour le canephora, c'est l'inverse, et c'est un réflexe que peu d'acheteurs ont. Le nom du cultivar y porte une information réelle, parce qu'il désigne un assemblage documenté : un nombre de clones, une époque de maturation, une tolérance à la sécheresse, un calibre, et dans les fiches récentes une évaluation de la tasse. Demander « quel cultivar » à un producteur de conilon est une question utile. La poser à un producteur de Catuaí l'est beaucoup moins.
Ce que cela ne prouve pas
Je ne veux pas transformer une étude en certitude, dans un sens ni dans l'autre.
Le coefficient de parenté se calcule sur des généalogies déclarées, pas sur des génomes séquencés. Il suppose deux choses : que les filiations publiées sont exactes, et que les ancêtres de départ sont indépendants les uns des autres. La première hypothèse est généreuse, parce qu'un croisement naturel repéré dans un verger en 1940 n'a pas toujours deux parents bien identifiés. La seconde est fausse par construction, puisque le Bourbon et le Typica descendent du même stock yéménite, et cette erreur va dans un sens précis : elle fait paraître la base de l'arabica plus large qu'elle n'est. Un travail sur marqueurs moléculaires donnerait d'autres nombres, probablement du même ordre.
L'étude s'arrête en 2009. Tout ce qui a été diffusé depuis n'y figure pas, et c'est justement là que se joue la suite. Les hybrides F1, qui croisent un matériel éthiopien avec un cultivar américain et exploitent la vigueur de la première génération, sont une tentative sérieuse d'élargir le stock. Ils ont un défaut d'usage qui explique leur lenteur à s'installer : un hybride F1 ne se reproduit pas fidèlement par graine, il faut donc le multiplier par bouture ou par culture in vitro, ce qui change le modèle économique d'une pépinière et le rapport du producteur à sa propre semence. On remarquera que c'est exactement le mode de propagation que la filière du conilon pratique depuis trente ans.
Dans l'autre sens, rien de ce que j'ai écrit sur les compensations ne garantit quoi que ce soit. Un appareil de recherche se finance, donc il peut se définancer. Une réponse en vingt ans à un champignon ne dit pas qu'on répondra en vingt ans à un climat. Et le fait qu'un pays ait tenu une fois n'est pas une loi.
Ce qu'on peut dire tient en deux phrases, et je m'y arrête. La base génétique des cultivars d'arabica du Brésil est étroite, et c'est mesuré. Déduire de cette seule mesure un jugement sur la solidité de la filière, c'est confondre une liste de plantes avec un pays, et oublier le quart de sa production qui est sélectionné sur le principe inverse.
La question que je pose maintenant
Pendant des années, devant une feuille d'offre brésilienne, je demandais la variété. Je la demande encore, mais je sais ce que la réponse vaut, et je n'attends plus d'elle ce qu'elle ne peut pas donner.
Ce que je demande en plus, aujourd'hui, c'est ce qui est planté depuis cinq ans. Pas ce qui est en production : ce qui est en train d'entrer. Parce que c'est la seule question dont la réponse engage l'avenir d'une ferme, et parce qu'elle me renseigne sur la chose qui compte vraiment, qui n'est pas le patrimoine génétique du verger mais la vitesse à laquelle son propriétaire sait le changer.
Et quand un producteur me répond qu'il essaie deux rangs de quelque chose dont je n'ai jamais entendu parler, sur une parcelle qu'il n'ose pas encore convertir, je sais que la conversation sera intéressante. Ces deux rangs sont la version agricole de ce que fait un sélectionneur avec un arbre qui sort du rang. C'est précisément comme cela que sont nés le Mundo Novo, le Caturra et l'hybride de Timor : quelqu'un a regardé un arbre bizarre et a décidé de ne pas l'arracher.
Notes et sources
Sur la base génétique des cultivars d'arabica brésiliens et les coefficients de parenté : T. M. Setotaw, E. T. Caixeta, A. A. Pereira, A. C. B. de Oliveira, C. D. Cruz, E. T. Zambolim, L. Zambolim et N. S. Sakiyama, « Coefficient of Parentage in Coffea arabica L. Cultivars Grown in Brazil », Crop Science, 2013. Cent vingt et un cultivars diffusés entre 1939 et 2009 par l'IAC, l'UFV, l'Epamig et la Fundação Procafé ; base génétique de treize ancêtres, sept portant 97,55 % du patrimoine, dont Bourbon Vermelho 52,76 %, Sumatra 19,05 % et hybride de Timor 11,59 % ; Mundo Novo et Icatu Vermelho portant 87,65 % de la base en tant que premières descendances ; table de filiation avec parents et années de diffusion ; recommandation des auteurs d'élargir la base. L'étude porte sur l'arabica seul.
Sur les introductions au Brésil : les dates de 1852 pour le Bourbon Vermelho, depuis la Réunion, et de 1896 pour le matériel Sumatra sont celles reprises par Setotaw d'après les travaux historiques de Carvalho (1957) et de Bettencourt (1968, 1973). Le premier arabica planté au Brésil y est désigné sous le nom de Nacional, c'est-à-dire du Typica.
Sur l'origine et l'histoire génomique de l'espèce : J. Salojärvi et al., « The genome and population genomics of allopolyploid Coffea arabica reveal the diversification history of modern coffee cultivars », Nature Genetics, 2024. Hybridation fondatrice entre les ancêtres de C. canephora et de C. eugenioides datée entre 350 000 et 610 000 ans, goulots d'étranglement antérieurs à la domestication, séparation des accessions sauvages et des progéniteurs de cultivars vers 30 500 ans, sortie clandestine du Yémen vers 1600, fondation du groupe Typica par les Néerlandais en Asie du Sud-Est et le plant d'Amsterdam.
Sur le canephora brésilien, les cultivars clonaux et leur base génétique : M. A. G. Ferrão et al., « Cultivares de cafés Conilon e Robusta », Informe Agropecuário, Cafés Conilon e Robusta : potencialidades e desafios, Belo Horizonte, vol. 41, n° 309, p. 17-25, 2020, Incaper. C. canephora, groupes Conilon et Robusta, environ 25 % de la production brésilienne et 40 % de la production mondiale ; États producteurs : Espírito Santo, Rondônia, Bahia, Minas Gerais, Mato Grosso ; trente cultivars enregistrés auprès du ministère de l'agriculture, la plupart clonaux ; recommandation d'au moins huit clones supérieurs et compatibles par cultivar clonal, motivée par la pollinisation et par le refus d'une réduction brutale de la base génétique de la population (d'après Fonseca et al. 2008 et Ferrão et al. 2017a, 2019) ; EMCAPA 8111 neuf clones et EMCAPA 8121 quatorze clones en 1993, Robustão Capixaba EMCAPA 8141 dix clones en 1999, Vitória Incaper 8142 treize clones en 2004, Diamante ES8112, Jequitibá ES8122 et Centenária ES8132 neuf clones chacun en 2013 ; EMCAPER 8151 Robusta Tropical, propagé par semence, diffusé en 2000, issu de la recombinaison de cinquante-trois clones élites, présenté sur une large base génétique et la stabilité de production qui en découle ; auto-incompatibilité gamétophytique gouvernée par un gène S à au moins trois allèles (d'après Lewis 1949 ; Ramalho, Santos et Pinto 1990).
Sur la rouille orangée : Hemileia vastatrix, décrite à Ceylan en 1869, signalée au Brésil en 1970, puis diffusée dans l'ensemble de l'Amérique latine.
Sur l'hybride de Timor et ses descendances brésiliennes : croisement naturel interspécifique entre C. arabica et C. canephora, source des groupes Catimor et Sarchimor. Pour le Brésil, Icatu Vermelho, C. canephora tétraploïdisé par Bourbon Vermelho, 1992 ; Obatã IAC 1669-20 et Tupi IAC 1669-33, Villa Sarchi par hybride de Timor CIFC 832/2, 1996 ; Canário, Catuaí Amarelo par hybride de Timor, et Siriema, C. racemosa par C. arabica Blue Mountain, Fundação Procafé. Années et parentés d'après la table de Setotaw et coauteurs.
Sur les hybrides F1 et la multiplication végétative : les contraintes de propagation par bouturage ou par embryogenèse somatique, et leurs conséquences sur la filière semencière, sont documentées dans la littérature de sélection et dans les documents techniques de World Coffee Research.